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[Critique] Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Pour ce nouveau podcast Critiques de Behind The Society, j’ai décidé de vous parler aujourd’hui du dernier film de Mélanie Laurent, sorti le 17 septembre 2021 sur la plateforme de streaming Prime Vidéo. Adaptation du roman de Victoria Mas paru en 2019, Le bal des folles tient pour théâtre la société française du 19ème siècle dans laquelle les femmes, ou plutôt, les “hystériques” comme elles étaient alors appelées, étaient envoyées à la Pitié Salpêtrière de Paris afin d’y être internées et soignées. Zoom sur ce film ambitieux au désir de justice pour ces femmes délaissées et dont la science s’est jouée.

Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine, un podcast réalisé par Marine Evain pour Behind The Society.

Jingle de transition

Si j’ai choisi aujourd’hui de vous parler de ce film, c’est avant tout pour son sujet et l’influence de celui-ci sur notre société actuelle. Car Le bal des folles c’est avant le parcours de ces femmes enfermées, martyrisées et maltraitées par des années de médecine et de science dont le Dr Jean-Martin Charcot, en fut l’une des figures emblématique à l’époque. 

Mais revenons rapidement sur le film en lui-même et sur l’histoire qu’il nous conte. Années 1880, Paris. Eugénie jouée par l’actrice Lou de Lâage est une enfant de la bourgeoisie française et également une grande passionnée de littérature, désireuse d’intégrer les grands cercles de discussion et de débats qui lui font tant rêver. Eugénie, néanmoins, a un don qu’elle peine de plus en plus à gérer : celui de voir et entendre les morts. Au cours d’une énième apparition, Eugénie avoue tout à sa grand-mère qui fait parvenir la nouvelle au père de la jeune fille. 

Convaincu que sa fille est folle et malade, son père l’envoie donc à l’institut de la Salpêtrière où Eugénie va être confronté à la réalité et au sort de ces femmes qualifiées d’hystériques, qu’on enferme et qu’on punit. Le directeur du service neurologique, autrement appelé “service des aliénés”, le Dr Charcot, organise toutes les semaines des séances d’hypnose publiques sur ses patientes qu’il utilise alors comme cobayes pour mener ses expériences. Durant son séjour à la Salpêtrière, Eugénie fait la connaissance de Geneviève, infirmière en chef du service. Si les deux femmes vont commencer par se haïr l’une l’autre, elles vont finalement comprendre les rouages de cet institut patriarcal et tenter de s’en défaire.

Mais voici tout de suite un petit aperçu du film avec sa bande annonce que je vous propose d’écouter. 

Bande annonce

Avant toute chose, il est important de comprendre que le bal des folles existait vraiment au 19ème siècle. Les bourgeois venaient alors de tout Paris pour assister à ce bal organisé tous les ans depuis 1835 à la mi-carême. Le temps d’une soirée, les femmes internées à la Salpêtrière étaient autorisées à se déguiser et à se mélanger avec la haute société parisienne. Ce phénomène attirait évidemment la curiosité des invités qui découvraient alors ce qui se cachait derrière les murs du plus grand établissement de l’hôpital général de Paris. L’expression du bal des folles en elle-même ne vient pas des gestionnaires de l’institut, elle est plutôt journalistique. Car ces femmes contorsionnées et “sans limites” comme le rappelaient souvent la presse de l’époque étaient l’occasion pour ces spectateurs méticuleusement choisis d’observer la maladie, l’expression de la dégénérescence dont le peuple parisien, en particulier les femmes, redoutaient tant. Les corps exhibés sont épiés, scrutés, à la recherche du moindre geste obscène, du moindre comportement déviant, de la moindre crise d’hystérie tant attendue. 

Cette curiosité malsaine est particulièrement bien dépeinte dans le film de Mélanie Laurent : aussi bien lors des séances d’hypnose publiques que lors du bal en lui-même. Dès lors, le regard des autres se pose directement sur ses corps en souffrance, des regards mélangés entre le dégoût et la fascination. Les hommes, les docteurs bien souvent, hypnotisent et sont hypnotisés par ces sujets d’expérience scientifique en tout genre. Il y a un certain plaisir vicieux qu’on remarque aisément dans le film : celui d’avoir tout pouvoir sur ces jeunes filles voire même de faire du Dr Charcot le “nouveau” père d’Eugénie par exemple. Il est le seul à pouvoir décider du sort de ses patientes sans quoi elles croupissent des années entre les quatre murs de la Salpêtrière. Réellement, le film Le bal des folles nous invite à nous questionner sur les intentions de la médecine vis-à-vis de ces femmes : les aider ou simplement en faire des bêtes de foire, exposées une fois par semaine aux yeux du monde quand, le reste du temps, les filles ne sont que soumises aux expériences malsaines des docteurs. De plus, les patientes enfermées à la Salpêtrière sont également vues comme des proies faciles, en témoigne la relation entre Ernest et Louise. Fragilisée par l’enfermement, Louise considère Ernest comme son sauveur, du moins elle voit en lui le regard de quelqu’un qui lui porterait un intérêt non pas pour sa maladie mais pour ce qu’elle est réellement. Même si ce n’est évidemment pas le cas…

Derrière l’expression de bal des folles, on notera bien sûr un certain vocabulaire visant aujourd’hui à décrédibiliser l’expression féminine. En outre, l’hystérie a été inventée aux alentours des années 1830 afin de désigner un mal qui ne toucherait que les femmes et venant de l’utérus. Le travail de Jean-martin Charcot a été plus tard de prouver que cette maladie était avant tout neurologique. Mais cette terminologie a un coût aujourd’hui. En effet, si le mot n’a plus aucune valeur scientifique et médicale selon les chercheurs, il n’en reste que les émotions féminines sont sans cesse ramenées à cette notion d’hystérie. Les femmes seraient ainsi incapables de maintenir leurs calmes, emprises à des crises de nerfs irrationnelles qu’on ne saurait gérer. On assiste donc à la décrédibilisation constante de la parole des femmes, la politique étant le meilleur exemple où la colère exprimée par une femme y est très mal vue. On l’observe très bien dans le film lorsque Eugénie s’emporte face au médecin qui la juge. Sa parole est dessencialisée car hystérique et donc sans valeur réelle. En retour, Eugénie est punie, du moins doit suivre un traitement à base de bain glacée ou de douches à jet puissant. Lorsque Eugénie se rebelle davantage, c’est l’enfermement total qu’on lui impose : sans lumière, ni chaleur. La Salpêtrière s’avère être un lieu de maltraitance où le but n’est définitivement pas de soigner mais de traumatiser, d’extraire de ces femmes la vie qui les anime, d’en faire des coquilles vides plus faciles à dresser… 

Jingle de transition

Néanmoins, Le bal des folles est également l’expression d’une sororité inébranlable. Elle est même la seule véritable lumière du long-métrage car elle rappelle l’entraide naturelle que ces femmes organisaient d’elles-mêmes. Au début du film, Eugénie y est plutôt réticente, terrorisée face aux autres habitantes de la Salpêtrière qu’on lui a toujours appris à craindre ou du moins à éviter. L’expérience d’internement partagée par toutes les filles va cependant aider Eugénie à se rendre compte de quelque chose qu’elle n’avait jamais réalisé auparavant : non ces femmes ne sont pas folles ni dangereuses mais seulement victimes d’un système patriarcale qui ne supporte pas qu’une femme hausse le ton, soit différente ou seulement malade. Ces femmes font peur car elles ne peuvent garder sous cloche les émotions qui les animent. De la même façon, Geneviève, sous les ordres du Dr Charcot mais dont le métier la confronte tous les jours aux patientes, commence à émettre des doutes lorsqu’elle réalise qu’Eugénie peut l’aider à faire le deuil de sa sœur. L’amitié qui se tisse entre les internés et le personnel féminin de la Salpêtrière semble donc être le seul remède à la mélancolie. 

Si Le bal des folles est un film poignant difficile à regarder, il n’est que trop important pour se rendre compte des origines du patriarcat et de la domination des hommes sur les femmes encore aujourd’hui. Outil suprême de dépossession de la crédibilité féminine, la médecine a tenté à de nombreuses reprises de soumettre les femmes à l’enfermement afin de les faire taire. Mais c’était sans compter la sororité et la solidarité des femmes entre elles que Mélanie Laurent a su si bien reproduire dans son film à découvrir urgemment.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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Enfants d'aujourd'hui, adultes de demain Podcasts

[Portrait de vie] Accompagner à la périnatalité loin des préjugés

Un nouvel épisode de podcast a vu le jour ! Dans ce premier épisode de Portrait de vie par Loïs Hamard, le micro est tendu à Marion Calmel pour parler de son travail : être doula. Pour cette série de podcasts sur le monde des enfants, de la parentalité & de l’éducation, l’enjeu est de donner à la parole à celleux qui participe à la création des citoyen.ne.s de demain. Accompagnatrice à la périnatalité, de l’envie d’un enfant aux premières années de vie de celui-ci, Marion accompagne les parents dans cette expérience de vie qui nécessite parfois de l’aide (& c’est ok).

Retranscription écrite d’un podcast disponible sur les plateformes d’écoute.

Loïs Hamard : Bonjour à toutes & à tous, ici Loïs Hamard, je vous retrouve dans mon premier Portrait de vie. & pour celui-ci, j’ai choisi de tendre mon micro à Marion Calmel à qui je vais bientôt donner la parole. Mais avant cela, laissez-moi vous expliquer ce qui vous attend. Pour ces podcasts Portrait de vie, j’ai choisi de vous concocter quelques épisodes autour de la parentalité, de l’éducation, des enfants. Je retrouve donc Marion pour ce premier épisode, bienvenue à toi, & pour commencer tout en douceur, est-ce que tu peux te présenter, me dire qui tu es, me parler de ton parcours, de ta vie, de ce que tu fais au quotidien, de ce qui t’a amené dans ta personnalité à être à mon micro aujourd’hui ?

Marion Calmel – Doulayaga : Merci Loïs de m’inviter. Alors je suis Marion, doula en Ariège. Je suis mariée avec Maëva. Nous avons un enfant qui a 20 mois. Au tout début, j’ai commencé à me former comme travailleuse sociale : donc j’ai travaillé avec des grands enfants, des plus jeunes enfants & puis… & ensuite j’ai été coordinatrice d’un café associatif adapté aux enfants. & puis ce travail-là m’a mené à devenir assistante maternelle pour n’être plus qu’avec des enfants tous les jours. Donc avec Maëva on a accueilli des jeunes enfants pendant 2 ans chez nous. & puis ensuite on a déménagé en Ariège, on s’est mariées toutes les deux, on a trouvé un donneur pour concevoir notre bébé… Donc je suis doula depuis 2019, en Ariège & en visio.

Loïs Hamard : Tu as dit que tu étais doula, est-ce que tu peux me dire en quoi consiste ton métier, ce que tu fais au quotidien ?

Marion Calmel : Alors, doula, pour commencer : j’accompagne les parents ou futurs-parents du désir d’enfant jusqu’à la fin de la petite enfance donc en gros les 3 ans autour de la naissance d’un bébé. Donc 3 ans avant & 3 ans après. & puis les parents font à moi quand ils en sentent le besoin dans cette sphère-là des 6 années périnatales. Donc je les accompagne en proposant des séances qui est avant tout un lieu & un espace & un temps d’écoute bienveillant. & puis de conseil s’il y a besoin où je partage mes connaissances sur la physiologie du bébé, de la naissance. & puis en post-natal, je suis aussi là pour être un soutien émotionnel dans cet intense bouleversement de ce moment de vie tout particulier qu’est l’accueil d’un bébé. Je suis là aussi pour les secours d’un point de vue logistique, organisationnel : je peux leur apporter des repas, je peux communiquer avec leurs familles s’il y a besoin d’un relai… C’est ça, en gros, mon métier. Donc j’accompagne les parents & les petits bébés.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Marion, je t’ai connu il y a de ça une paire de mois via ton compte Instagram, dont les storys sont un peu constituées comme un journal de bord de ta vie de maman & de profesionnelle & tes posts comme de la pédagogie & de la vulgarisation de termes & de principes fondamentaux. Est-ce que tu peux m’expliquer comment tu en es venu à créer ce compte & à partager ta vie de professionnelle de la maternité ? Quelle était la démarche, quel était le but concrètement de ce compte Instagram ?

Marion Calmel : Alors ce compte du coup qui s’appelle Doulayaga, au tout début il s’appelait, en 2017, « Dans les yeux de nos enfants ». J’ai commencé à créer un blog avec un peu de ressources pédagogiques & j’ai prit plaisir à partager là-dessus & à valoriser ce métier qui est vraiment peu reconnu. Depuis janvier, c’est Doulayaga parce qu’en fait c’était le nom de ma formation pour doula. Mon contenu actuel en fait c’est vraiment au fil de mes pratiques de doula & de mes formations en fait où quand je me forme, quand je lis sur la périnatalité (& j’adore ça, parce que je suis passionnée sur le sujet). Mais à chaque fois en fait, ce n’est pas adapté aux parents queer du tout. & ça me manque, & j’ai besoin de ce contenu-là, j’ai besoin qu’il existe (rires), donc je le fais pour moi & puis pour les autres.

Loïs Hamard : T’en parles très justement de ce besoin d’inclusivité & à travers ton compte Instagram ça se voit : de part ton vécu ou alors des photos & histoires extérieures, tu partages des représentations familiales différentes de ce qu’on appelle “la norme”, comprenez : les familles hétérocisgenres. Est-ce que tu peux me parler de l’importance que ça a pour toi de partager de tels modèles dits alternatifs ou différents dans la société française actuelle ? 

Marion Calmel : Bah je crois que la chance qu’on a dans cette ère moderne avec les réseaux sociaux c’est de pouvoir rendre visible ce qui, pour le moment, ne l’est pas. En fait, y’a pleins de choses. Rien que sur l’allaitement en fait : le fait de voir des parents qui allaitent leur bébé mais dans la sphère publique on nous demande de nous cacher, on nous demande de ranger nos seins, on nous demande d’allaiter aux toilettes… & puis en fait il faut cacher nos bébés, il ne faut pas les entendre, il ne faut pas qu’ils crient, il ne faut pas qu’ils pleurent. Pareil pendant la grossesse, & puis le désir d’enfant & puis le premier trimestre… En fait c’est le sujet de la périnatalité est comme « Chut ! Taisez-vous ! » (rires) Du coup il y a déjà ça mais pour les parents queer, encore plus du coup. C’est comme un entonnoir d’invisibilité & plus on creuse, & moins on nous voit donc euh bah j’espère que sur mon compte, les parents qui ne peuvent pas s’identifier sur d’autres comptes & puis même dans la sphère publique & en lisant des livres &… je vois qu’il y en a quand même de plus en plus dans les albums jeunesse. Ca y est on commence à avoir des représentations différentes & qui du coup bah moi me ressemble & ça me fait du bien donc c’est tout ça. Je pense que ça me tient à cœur parce que j’ai besoin de ça & puis en fait je pense que ça vient avant tout de mon… mon militantisme féministe & intersectionnel. Parce que bien sûr je parle des discriminations subies par les personnes queer mais en fait je parle de ça principalement parce que ça me concerne mais c’est aussi pour les personnes grosses, pour les personnes racisées, y’a… y’a… enfin bref… (rires)

Loïs Hamard : & justement, tu parles du fait que c’est lié à ton vécu, à ton militantisme, à ton féminisme & à ton identité tout simplement, comment toi ça se traduit dans ton travail, dans la manière d’accompagner les familles, dans la manière de former aussi, d’inclure ces thématiques-là ?

Marion Calmel : En Ariège, j’accompagne surtout des parents cishétéros & puis en visio des parents queer. Quand je m’adresse aux parents, je commence en me présentant & en donnant mon pronom même si au début y’a des « qu’est-ce qu’elle veut dire par là ? » Dans mon vocabulaire, dans mon lexique, je vais demander en fait aux parents « est-ce que ça vous va, pour que tu puisses te sentir… t’identifier à ce que je vais dire, quels termes t’as envie que j’utilise ? » Parce que en fait, j’en sais rien moi de si les parents sont queer ou pas. Je pars du principe que j’en sais rien & que j’ai besoin que tous les parents soient reconnus & que… qu’ils puissent se sentir entendus & en confiance avec moi. C’est la base de notre relation & de mon travail en fait. Si les parents n’ont pas confiance, je ne peux pas les accompagner dans ce moment si intense. Si ils ne comprennent pas trop ce que je dis, je vois les sourcils qui se froncent mais c’est pas grave, j’aurai pu commencer à semer des petites graines éducatives sur le sujet & puis ensuite c’est ça je vais parler de personnes qui enfantent, je vais parler de la place des partenaires… & puis dans ma formation aussi, ce sont ces termes-là que j’utilise.

Loïs Hamard : Pour toi comment c’est important aussi d’avoir une représentation ? Là tu dis que en visio tu suis principalement des parents queers, euh… comment ça nait tu penses ce besoin d’avoir des profesionnel.le.s qui nous reconnaissent, qui connaissent nos problématiques & qui puissent être plus sensibilisé.e.s à ce qu’on vit ? En quoi c’est important d’avoir des gens de la communauté ou alors juste des gens qui sont sensibilisé.e.s à tout ça ?

Marion Calmel : La périnatalité, la gynécologie, ça fait vraiment partie de l’intime cette période-là de la vie, donc on est vulnérable. Pendant la grossesse, c’est un tel chamboulement, qu’on peut se sentir vulnérables, pendant une naissance pareil & en post-partum x 1 000. Si on se sent pas biens & s’il faut ré-expliquer « bah tu sais, moi, en fait, je suis non-binaire » & puis que la personne en face elle est là « co-quoi ? (rires) » Mais, on ne peut pas se sentir libres d’être vulnérable aux côtés de cette personne qu’on choisit pour nous accompagner. Je pense aussi que c’est pour ça que je veux être encore plus & encore plus visible sur les réseaux parce que je veux que si les personnes cherchent une doula, en tous les cas la doula que je suis, ils puissent me trouver. C’est difficile de se sentir en confiance & du coup j’ai envie aussi… on n’a pas à éduquer les personnes sur juste qui on est.

Transition sonore.

Loïs Hamard : En sus de parler des différents modèles familiaux, tu abordes aussi la manière de donner naissance, notamment en lien avec la construction actuelle de l’institution de naissance, est-ce que tu peux m’en dire davantage sur ces modes d’accouchements différents de celui qu’on connaît habituellement en structure hospitalière avec la péridurale etc ?

Marion Calmel : Je crois que c’est aussi la similutude de toutes les doulas c’est qu’on est formées à la physiologie de la naissance. C’est-à-dire que dans nos tripes on a la conviction que toutes les personnes peuvent enfanter par elles-mêmes. Déjà, rien que ça, ça déconstruit beaucoup de choses. Evidemment c’est sans nier la science & toutes les avancées & tout ce que ça permet mais… & je le répète à tous les accompagnements : je ne suis pas contre la péridurale, je veux que tu saches pourquoi la péridurale existe, à quoi elle sert & ce qu’il se passe dans le corps quand on en prend ou pas. C’est tellement différent de la présentation « je perds les eaux, vite vite on court à la maternité, vite vite (rires) on nous dit poussez » & puis éventuellement entre temps y’a un long temps d’attente où on voit bah le couple qui attend sagement dans sa chambre sans faire de bruit & sans bouger. Le patriarcat médical est venu prendre & voler ce moment-là qui est si intense que ce moment d’accueil de son bébé & de le faire naître. Il y a pleins de possibilités pour enfanter : on peut choisir d’aller en structure d’hôpital, de niveau 1, 2, 3, on peut choisir d’aller en plateau technique, donc c’est une salle qui est géré par des sages-femmes libérales & puis on peut aussi choisir une maison de naissance qui est du coup en dehors de l’hôpital donc quand même à côté. & puis on peut choisir d’enfanter chez soi, accompagné.e par un.e profesionnel.le de santé ou enfanter chez soi librement, sans personne, en pleine autonomie, comme ce que j’ai choisi de faire avec ma compagne. Je crois que mon travail consiste à ne plus entendre « ah, si j’avais su », moi je veux que les personnes sachent.

Loïs Hamard : C’est extrêmement beau ce que tu dis & est-ce que tu penses que là en 2022 les institutions changent, les mentalités changent, la manière « conventionnelle » d’enfanter change avec ces différentes structures qui existent, avec les différents métiers comme les doulas qui peuvent accompagner de plus en plus ? Est-ce que de moins en moins de personnes disent « ah, si j’avais su » ?

Marion Calmel : J’espère. Je crois qu’il se passe un truc, ou en tous les cas que les personnes qui choisissent d’enfanter autrement & qui choisisse un autre accompagnement, un autre post-partum que ailleurs tout le monde chez soi très vite & puis de galérer, de préparer à manger pour tout le monde, ça aussi c’est en train de changer je crois, j’espère. En fait je pense que les personnes qui choisissent ça sont de plus en plus visibles & encore une fois que la visibilité je crois que ça fait partie de la clef… C’est bah… juste de pouvoir s’identifier, de pouvoir di-discuter avec des personnes qui suivent ce chemin vers lequel on se sent appelé.e.s, j’espère.

Loïs Hamard : & du coup, en contraste avec tout ça, est-ce que tu penses qu’il y a encore des choses à changer, je pense que oui, mais comme quoi ? A tes yeux, voilà, la baguette magique du monde de la périnatalité, pour toi, tu l’utiliserais pour faire quoi, pour changer quoi ? Que ce soit les mentalités, la société, les structures, les manières d’enfanter ou autre.

Marion Calmel : Oui y’a encore beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup à faire déjà les violences obstétricales & gynécologiques existent beaucoup, & trop. La majorité des personnes qui donnent naissance, donnent naissance en structure hospitalière mais je ne crois pas que ce soit la structure hospitalière qui soit le problème. Je crois que c’est le patriarcat médical qui est dans ces structures, le manque de moyens… là en ce moment & depuis un moment le fait de revendiquer, pour le coup c’est encore très binaire & cis-normé mais une femme, une sage-femme : une personne qui enfante & une personne qui accompagne. Comment est-ce qu’on veut redonner le pouvoir aux personnes qui sont en train de donner naissance quand c’est plus simple de leur donner une péridurale & qu’on ne peut pas accompagner une personne qui donne naissance avec ses hormones & qui est en train de le faire & qui y arrive super bien. N’empêche qu’elle a besoin d’être accompagnée, elle a besoin d’être soutenue. Il manque des sous, il manque des gens pour accompagner ces personnes : il y a encore beaucoup beaucoup à faire. (rires) & puis aussi sur la reconnaissance dans doulas : mon métier n’existe pas, il n’y a aucune reconnaissance. Qui veut peut se dire doula. CE que je dis quand je forme des doulas : à court-terme, je visualise des doulas partout, pour tout le monde, pour tous les cors de métier. Je visualise des doulas pour accompagner les IVG à l’hôpital, je visualise des doulas partout. & à long terme je visualise qu’il n’y ait plus de doulas parce que la transmission aura été faite & puis, & que il n’y aura plus besoin & que ça fera parti de l’humanité que de se soutenir & d’accompagner les personnes qui sont dans cette période périnatale.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Pour conclure ce portrait de vie, Marion, je te propose un espace d’expression libre si jamais tu as un mot à faire passer, un élément que tu souhaites faire parvenir à nos auditeurs.trices pour ce mot de la fin ?.

Marion Calmel : J’aime bien les mots de la fin. J’ai envie de dire… à tous les parents qui ont envie de devenir parents & qui ne le sont pas encore : leur bébé est en chemin. J’ai envie de dire aux parents qui vont bientôt accueillir leur bébé que leur corps est prêt pour enfanter & que leur bébé sait naître. J’ai envie de dire aux parents qui sont en plein post-partum que ce sont des vagues & que ça passe. Je le sais que c’est intense & je sais que c’est dur & je sais aussi qu’ils sont en train de traverser ça à merveille. & puis j’ai aussi envie de dire à tous les enfants qui sont là & qui sont accompagné.e.s par leurs parents de la façon la plus inclusive, la plus… j’ai envie de dire militante mais en tous les cas avec beaucoup de douceur. A tous ces enfants qui deviendront des adultes que je les aime & qu’ils vont réussir dans ce monde tout bizarre qu’on leur laisse. & je ne sais pas trop ce que ce monde-là va devenir.

Loïs Hamard : Merci à toi Marion pour ce mot de la fin mais aussi pour toute l’interview que tu m’as accordé pour ce portrait de vie. Si vous avez envie de prolonger le sujet des violences obstétricales & gynécologiques dont nous avons parlé tout à l’heure, je vous invite à retrouver le podcast de Maxence fait à cette occasion en novembre dernier. Merci à vous & à bientôt pour un prochain épisode des portraits de vie, c’était BTS.

Jingle de fin : C’était Behind The Society : le podcast. Une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts & Google Podcasts.

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[Critique] Ouistreham : entre précarité et réflexion sur le journalisme

Ouistreham est sorti en salle le 12 janvier 2022. Le film, réalisé par Emmanuelle Carrère, est une restranscription fidèle du livre de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, publié le 25 février 2010. Entre peinture poignante de la précarité chez les agent.e.s de nettoyage, et réflexions sous-jacentes sur le journalisme d’investigation et notre société inégalitaire, Emmanuelle Carrère ne pourra pas vous laisser indifférent à la sortie des salles obscures. Cette critique de Ouistreham est bien sûr à retrouver sur toutes nos plateformes d’écoute en continu, telles que Deezer ou Spotify.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction : « Behind The Society : le podcast »

Chers auditeurs et chères auditrices, 

Oui, vous qui ne ratez aucun podcasts de Behind The Society, apprêtez-vous à sortir vos kleenex, car aujourd’hui, nous aborderons une problématique sociale et économique qui n’a rien de bien joyeuse, mais que Emmanuel Carrère, le réalisateur du film Ouistreham, a su retranscrire avec brio et réalisme sur le grand écran : la PRÉCARITÉ ! 

En effet, si vous avez déjà eu l’occasion de lire Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, le film vous sera sûrement plus familier car il est une adaptation assez fidèle du livre de cette journaliste et écrivaine française, connue surtout pour avoir été pris en otage en Irak pendant 5 mois dans le cadre d’une mission de grand reporter de guerre. 

Pour tous et toutes les autres, ou même celles et ceux qui n’auraient jamais entendu parler de ce film, pas d’inquiétude, je vous propose de suite un petit synopsis. Ouistreham retrace l’histoire d’une écrivaine, Marianne Winckler, qui cherche à s’immiscer anonymement dans le quotidien d’agents et d’agentes de nettoyage afin d’écrire un livre sur le travail précaire. Après avoir déménagé près de Caen, elle se met alors à travailler, sans cesse ! Du nettoyage des sanitaires de camping aux chambres du ferry, elle prend alors conscience de la difficulté physique du métier mais aussi de la fragilité économique de ces travailleurs et travailleuses qui se tuent dans l’ombre pour satisfaire notre confort quotidien. Entre un travail méthodologique très subtil, croisant investigation journalistique et observation participante, Emmanuel Carrère parvient à décrire avec un réalisme poignant la précarité de ces personnes sans oublier leur réelle cohésion et dévotion pour un métier encore peu valorisé.

Première partie : précarité et solidarité font la paire chez la ménagère (transition)

Le premier élément qui choque n’importe quel spectateur ou spectatrice qui aurait vu le film, c’est le traitement de ces employés du précaire. Considéré.e.s comme de véritables marchandises, ces travailleurs et travailleuses subissent de plein fouet les problèmes structurels qui rythment notre marché du travail depuis des années : taux de chômage record qui stagne autour des 8 %, manque cruel d’offres d’emplois face à une demande accrue. Bref, cela contraint les recruteurs et recruteuses à instaurer une mise en concurrence perverse entre les candidats et candidates, où décrocher un poste chez Pôle Emploi devient aussi sélectif que d’entrer à HEC. Dans son livre, Florence Aubenas parle d’une technique de “profilage” consistant à éloigner les individus inactifs ou, dit plus brutalement, “le fond de la casserole”. Et, quel joyeux festin ! L’Etat met à profit toute cette “armée de réserve” qu’il a à sa disposition afin que les recettes lui rapportent toujours plus que cela ne lui coûte. Mais les joyeusetés de la déshumanisation s’accélèrent une fois en poste : les employé.e.s doivent consentir à “se rendre invisible” selon F. Aubenas. Marianne Winckler le comprend très vite lorsqu’elle ose se confronter verbalement aux inspectrices qui critiquent son nettoyage approximatif du bungalow. La position du patron est pire encore : commercial aguerri, il est très heureux de faire la promo de sa boîte à Marianne durant un salon de recrutement, mais on ne le verra plus jamais durant le reste du film si ce n’est pour aller réprimander ses salarié.e.s. . 

Dès le recrutement, la fragilité économique se transforme donc en fragilité psychologique des travailleurs et travailleuses, qui subissent des pressions constantes. Et pour cause : rater la formation initiale, c’est ne pas décrocher le certificat de formation, unique sésame ouvrant la porte des sanitaires du bungalow que Marianne Winckler aura par la suite le plaisir d’aller récurer de fond en comble. Ajoutez à cela la difficulté du travail aux heures atypiques, et la messe est dite ! Marianne sent progressivement les courbatures apparaître, mais aussi son rythme biologique se déphaser à mesure qu’elle se lève à cinq heures pour aller travailler. Chaque déplacement supplémentaire  en voiture est un effort insurmontable. 

Le temps, justement, est le grand ennemi des employés. Dans le film, la collègue de Marianne se plaint ainsi de cet écoulement infini du temps.  “Je n’ai pas l’habitude de faire ça […] je n’ai pas le temps de dormir » dit-elle avec lassitude alors que les deux femmes font une pause sur une plage normande. Mais, il est aussi habilement manipulé par les supérieurs hiérarchiques. “Comme seul le temps passé à bord [du ferry] est payé, on perd deux heures pour en gagner une”, déclare ainsi Florence Aubenas dans son livre. 

Alors, dans ces conditions, comment tenir, comment ne pas se pendre à la porte des sanitaires, mieux encore, comment ne pas se jeter du ferry ? Eh bien, la réponse se trouve dans la force du collectif : c’est en se serrant les coudes, en alimentant le seul lien social qu’on a le temps de tisser dans cette vie de folie que l’on peut se sauver de l’abandon ! 

Et comme dans tout groupe, il y a un chef ou une cheffe qui rend cette solidarité active. C’est la responsable de l’équipe sur le ferry qui va, par exemple, orchestrer le pot de départ d’une collègue, qui “pour un poste de vendeuse à la Brioche Dorée, ne pouvait pas refuser”. Derrière la difficulté de leur métier, on voit alors des femmes et des hommes rire ensemble mais aussi pleurer. Mais, cette solidarité peut aussi prendre la forme d’un lien inter-individuel. Marianne Winckler et sa collègue entretiennent ainsi une forte “solidarité féminine” et feront, telles des amies d’enfance, les “mille coups” ensemble.

Deuxième partie : Et si l’on parlait des coulisses ? (transition)

Mais, à présent, c’est l’heure de saluer le travail d’Emmanuel Carrère, qui n’a pas voulu créer un film qui allait faire du buzz, mais un film empruntant à la sociologie et au journalisme pour faire voir une réalité brutale, mais juste. 

D’abord, les plans, les décors mais aussi le jeu des personnages nous rapprochent presque d’un documentaire d’investigation. La ville de Caen y est très bien dépeinte, et les natifs et natives de la capitale normande pourront y reconnaître des lieux emblématiques, tels que que le port de Caen-Ouistreham où se trouve le ferry qui part pour l’Angleterre, la librairie où Marianne vend son livre, ou encore l’appartement situé dans une tour HLM de la banlieue caennaise où vit sa collègue de travail avec ses deux enfants. Premier constat face à tous ces lieux : ils sont la symbolique d’un “choc des milieux”. Marianne Winkler, alias Florence, passe de son petit confort parisien à la précarité reflétée par les lieux de vie des employé.e.s mais aussi les lieux qu’elle fréquente dans le cadre de ses missions professionnelles.

Mais, le film décrit aussi avec précision le travail et les qualités d’un journaliste “undercover”, dont l’identité ne sera jamais réellement révélée. On découvre alors un tout nouveau personnage dès l’entretien chez Pôle Emploi, l’idéal-type de tout recruteur, ou toute recruteuse en intérim : flexible, adaptable, sans attaches familiales, prêt ou prête à être exploité.e voire sous-payé.e. 

Mais la sociologie est aussi reine dans ce film : avant d’écrire son livre, Marianne Winckler utilise des méthodes proches de celles de l’observation participante pour accumuler du contenu efficacement. En immersion le matin, Marianne reporte ensuite des notes sur un petit calepin dès son retour, l’après-midi, dans son studio étudiant meublé.  Marianne ne cherche pas seulement à recueillir des informations auprès des travailleurs et travailleuses, elle cherche aussi elle-même à décrire le plus objectivement possible ce qu’elle ressent, à mettre des mots sur cette insécurité économique, cet épuisement physique et mental constant. 

Le génie d’Emmanuelle Carrère n’est pas tant dans sa capacité de nous dépeindre avec une justesse remarquable la réalité économique, il réside aussi dans toutes les séries d’interrogations qu’il laisse sous-entendre. 

D’une part, le réalisateur nous laisse perplexe sur l’efficacité du journalisme d’investigation. Lorsque Florence est repérée par des collègues de notoriété dans le ferry pour l’Angleterre, la relation qu’elle a, depuis le début de son immersion, entretenue avec ses deux autres collègues, part en lambeau. Tout ce mensonge déguisé, pilier de la stratégie d’infiltration, est alors dévoilé au grand jour, et ne peut que nous rendre interrogateurs et interrogatrices du journalisme d’investigation et de ses limites. Est-ce vraiment moral de prendre la place de chômeurs et chômeuses “jusqu’à décrocher un CDI” afin de répondre à un devoir de vérité ? À la fois, c’est sûrement une nécessité si l’on veut en retirer une certaine vérité, mais cela peut avoir des conséquences psychologiques dévastatrices sur les sujets concernés. 

Ensuite, le film dresse des parallèles avec des faits d’actualité plus que cruciaux ! Après tout, si sa collègue coupe les ponts avec Marianne, c’est peut-être parce qu’elle était journaliste, qu’elle au moins, avait réussi à élever son niveau de vie ? Emmanuel Carrère parvient avec brio à mettre sur le devant de la scène la question de la résurgence des inégalités économiques et sociales, rendant l’espoir d’un vivre-ensemble de plus en plus incertain. Non, l’amour et l’amitié ne semblent pas transcender des rapports de classes de plus en plus clivés. 

Transition musicale

En mot de la fin, je ne saurais mieux vous recommander que d’aller visionner Ouistreham d’Emmanuelle Carrère dans les salles obscures, diffusé depuis le 12 janvier 2022. Vous n’en ressortirez que mieux éclairés sur la complexité de notre monde, et de son système économique et social. Pour celles et ceux qui préfèrent lire à la bougie comme dans le bon vieux temps, il est aussi toujours possible de se procurer Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, dans les bacs depuis le 25 février 2010. 

Jingle de fin

C’était Benjamin Moindrot pour la critique de Ouistreham, un contenu audio que vous pouvez retrouver comme habituellement sur toutes les plateformes d’écoute en continu (Deezer, Spotify…). 

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À votre santé !

La stratégie nationale contre l’endométriose à l’épreuve de la charge mentale

© Maxppp – Mathieu Herduin

« Il faut développer un réflexe endométriose »[1]. Le 11 janvier, Emmanuel Macron annonçait le lancement d’un plan de grande ampleur censé faciliter la prise en charge de l’endométriose. Ambition réalisable ou coup de com’ électoral ?  

Assis sur les canapés rembourrés, il attend. La tête entre les mains, il fait face au petit cabinet de consultation, dans lequel sa compagne s’entretient avec un médecin. Noyé dans l’immensité de la clinique Tivoli-Ducos, le centre Ifem Endo passe presque inaperçu. Et pourtant, c’est le premier centre français spécialisé dans le traitement de l’endométriose, dont les symptômes (vives douleurs menstruelles et pendant les rapports sexuels, résistance aux anti-douleurs, …) engendrent un coût psychologique écrasant pour les 2,5 millions de personnes touchées.

La clinique Tivoli-Ducos à Bordeaux, © Garance Cailliet

Pathologie inflammatoire et chronique, l’endométriose peut entraîner un absentéisme prolongé ou une infertilité. Associée à des facteurs génétiques et environnementaux, cette maladie reste assez méconnue du personnel soignant : les patiente.e.s traversent en moyenne 7 ans d’errance médicale[2]. En cause, la généralisation du sous-diagnostic et la banalisation d’une prise en charge inadaptée.

En 2019, le ministère de la Santé dévoilait une ébauche de stratégie nationale contre l’endométriose. Confiée à la député européenne et docteure en gynécologie Chrysoula Zacharopoulou, la mission ministérielle commence tout juste à se mettre en place après deux ans de crise sanitaire. Ses objectifs ont été présentés par Emmanuel Macron lui-même au cours d’une allocution diffusée sur les réseaux sociaux. D’abord, sensibiliser et former les soignants, qu’ils s’agissent d’infirmières scolaires, de radiologues, ou encore de médecins généralistes. Puis, établir « une cohorte française, voire européenne, de l’endométriose, qui scrutera la fréquence, les facteurs et les conséquences de la maladie ». Et surtout, repenser les modalités d’accompagnement des patient.e.s pour une prise en charge adaptée à tous les niveaux de la maladie (suivi psychologique, gestion de la maladie en milieu scolaire et au travail, accès à l’assistance médicale à la procréation).

Ces objectifs sont, pour la plupart, déjà appliqués au centre bordelais Ifem Endo, comme l’explique Marie-Laure Beijas, agent de l’Agence Régionale de Santé Nouvelle-Aquitaine. Les soignants formés sur place évaluent d’abord la nécessité d’effectuer un examen clinique en fonction des douleurs et des symptômes du/de la patient.e. Mme Beijas indique qu’iels peuvent ensuite effectuer une échographie pelvienne (des ovaires, de l’utérus et des voies urinaires) ou une IRM afin de constater des signes d’installation profonde de la maladie. En ce qui concerne les traitements, la plupart sont hormonaux (pilules contraceptives, …), mais il existe également une issue chirurgicale censée détruire les lésions liées à l’endométriose. Cette dernière est proposée par les soignants en cas de désir de grossesse, d’inefficacité de traitement ou si la maladie gêne le bon fonctionnement du corps. Néanmoins, cette opération est connue pour son risque de récidive. Il paraît alors plus adapté de proposer des options non-médicamenteuses aux patient.e.s, telles que des exercices de yoga ou de relaxation, précise Mme Beijas.  

A Bordeaux, le centre Ifem Endo appartient à une large cohorte, l’Association Filière Endométriose Nouvelle-Aquitaine (AFENA), qui réunit l’ensemble des acteurs, professionnels et établissements spécialisés dans le domaine de l’endométriose en Nouvelle-Aquitaine. Ce système tente de diminuer le temps d’errance médicale en d’effectuant une sorte de cartographie des professionnels formés de la région[3]. A termes, l’objectif est de créer de tels établissements spécialisés partout en France. Ce projet s’est, par exemple, concrétisé à Lyon via le Centre Lyonnais de l’Endométriose (CLE)[4], qui réunit la prise en charge médicale et les disciplines hors-médecine académique, comme l’hypnose, l’acupuncture, ou la sophrologie.

Loin de faire l’unanimité, la stratégie nationale contre l’endométriose a tout d’une victoire en demi-teinte pour les patient.e.s. Exemple des avancées gouvernementales jugées décevantes : depuis janvier 2022, l’Assemblée national reconnaît la maladie comme une Affection Longue Durée (ALD), en ce qu’elle nécessité un traitement prolongé et couteux. Toutefois, le texte ne fait pas figurer l’endométriose dans la liste des affections longue durée prises en charge par l’Assurance maladie (ADL30), empêchant ainsi le remboursement intégral des soins.

« Les patient.e.s n’ont pas attendu les propos de Macron pour être malades mais maintenant que c’est officiel, tant mieux »

Pour Anna, les propos du Président arrivent trop tard. « La CPE et l’infirmière du collège se moquaient de moi quand je vomissais et que je leur disais que je voulais rentrer chez moi, alors d’être à la fac et qu’on nous dise que, maintenant, c’est reconnu comme ADL, … et alors ? ». Selon elle, des actions concrètes, telles que le remboursement des produits périodiques, auraient été plus utiles. Depuis ses 14 ans, Anna a connu de nombreux praticiens, a essayé différentes solutions hormonales contre l’endométriose et a vécu des violences gynécologiques. Un jour, épuisée du stress qu’engendrent ses menstruations et les consultations chez les gynécologues, elle fond en larmes devant le pharmacien de son village. Il sera la première personne à l’écouter et à lui dire qu’elle a le choix d’accepter ou de refuser les traitements hormonaux. « La plus belle personne que j’ai rencontré à cette période-là, c’était un petit pharmacien et c’est le seul qui m’ai comprise, qui a été humain ». Décidée à ne plus prendre les pilules qu’on lui prescrit, Anna vit mieux car elle a retrouvé possession de son corps.

Comme Anna, Marie est déçue des personnels soignants qu’elle a rencontré au cours de ses 5 ans d’errance médicale. Ses visites aux urgences gynécologiques, souvent infructueuses, l’ont particulièrement marquée : « Je ressortais toujours de là-bas en larmes avec du paracétamol ». Il y a quelques mois, elle a fait face à un refus de prise en charge de la part du centre Ifem Endo car elle a déjà sollicité l’aide d’un chirurgien pour son endométriose. Or, ce dernier minimise ses douleurs et l’encourage à prendre un traitement qui ne lui convient pas.  

« En 5 ans, ils ont vraiment réussi à me convaincre que, tout ça, c’était dans ma tête »

Comme Marie et Anna, Louise ne se sent pas écoutée par les professionnels de santé. Elle indique que les conseils de sa naturopathe ont été plus efficaces pour son endométriose que toutes les recommandations médicales qu’elle a pu entendre : « Je suis allée à l’hôpital et on m’a conseillé de faire du yoga ».

A l’aube du mois de sensibilisation à l’endométriose, il est clair que les patient.e.s attendent le reste des mesures de la stratégie ministérielle au tournant. Emmanuel Macron n’a pas communiqué de calendrier précis ni le montant du budget alloué à ce plan de lutte contre l’endométriose.


[1] Allocution d’Emmanuel Macron, le 11 janvier 2022.

[2] Chiffre de la gynécologue du Mans Céline Plard-Dugas – propos recueillis par France Bleu Maine, le 14 février 2022

[3] Création de l’Association Filière Endométriose Nouvelle Aquitaine (AFENA) • IFEM Endo (institutendometriose.com)

[4] Prise en charge globale de l’endométriose – natecia

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À votre santé !

CBD : que se cache-t-il derrière cette molécule d’un marché florissant qui ne réjouit pas le gouvernement ?

Depuis quelques mois, un combat fait rage entre le gouvernement et le CBD, cette molécule issue du cannabis aux nombreuses vertus. Entre info et intox, nous vous proposons de démêler le vrai du faux du CBD, encore entouré de stéréotypes notamment véhiculés par Gérald Darmanin.

Le 31 décembre dernier, un arrêté ministériel paraissait, interdisant la vente de fleurs et de feuilles de CBD en France. Seul le commerce de CBD alimentaire et cosmétique restait autorisé. Bref, le gouvernement ne veut pas qu’on consomme cette molécule, alors que celle-ci est jugée non psychotrope par l’Organisation mondiale de la Santé. Les professionnel.les de la filière se sont mobilisé.e.s face à cette interdiction surprise, menaçant le business de boutiques qui fleurissent de plus en plus. On comptait 400 CBD shop début 2021, contre 1800 un an plus tard. Les spécialistes du cannabidiol obtiennent gain de cause le 24 janvier lorsque le Conseil d’Etat annule l’arrêté.

Le CBD est encore trop souvent victime de la désinformation, notamment diffusée par Gérald Darmanin. Le 25 janvier, au lendemain de la levée de l’interdiction de vente de fleurs et de feuilles de CBD par le Conseil d’Etat, le ministre de l’Intérieur ne cache pas sa déception au micro de France Inter.

« D’une manière générale, toutes les substances qui relèvent du cannabis, de la drogue, sont très mauvaises pour la santé. On n’a pas augmenté le prix du tabac à 10 euros pour qu’on accepte la légalisation ou la dépénalisation du cannabis. »

Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur.

Le ministre contribue ici à nourrir les intox qui entourent le CBD, une molécule non psychotrope de la plante de cannabis. Pour ceux pour qui le cannabis est encore égal à un stupéfiant dangereux pour la santé provoquant systématiquement un état léthargique, nous proposons une petite remise à niveau pour les mauvais élèves.

Le cannabis est une plante qui regroupe de nombreuses molécules, parmi elles, le THC et le CBD.

Le tétrahydrocannabinol, alias THC est la molécule psychotrope du cannabis, qui va provoquer un sentiment d’ivresse et potentiellement de dépendance. Souvent consommé par combustion, l’inhalation de THC dégrade l’état des poumons. De plus, le THC peut provoquer d’autres troubles médicaux qu’évoque l’OMS dans un rapport de 2016.

Quant au cannabidiol, aka CBD, il représente la molécule aux vertus apaisantes et relaxantes, sans l’effet enivrant causé par le THC. Selon un rapport de l’OMS de 2018, le CBD ne présente pas de risques de dépendance ou de dangers nocifs pour la santé. Au contraire, le cannabidiol peut permettre de réduire le stress et l’anxiété ou encore d’apaiser les douleurs. Le CBD est consommé par : « des clients qui ont des maladies chroniques, des femmes qui sont atteintes d’endométriose, de sclérose en plaques, ou même qui ont des douleurs chroniques. [Le CBD] n’est pas un médicament, mais ça leur permet de les accompagner dans leur traitement, dans leur bien-être. […] C’est totalement naturel. » indique un vendeur de Tom & Jazy, une boutique de CBD lilloise.

« Je suis beaucoup moins stressée. »

Julie, une étudiante en master de philosophie s’est vu proposer l’usage de CBD par son médecin et sa psychologue. « Ils m’ont conseillé de faire ça (consommer du CBD) pour gérer le stress et les problèmes de sommeil. […] Je suis beaucoup moins stressée. Ça réduit le stress, les crises d’angoisse et les douleurs de ventre, de règles. ».  

Différence entre chanvre (CBD) et marijuana (THC). Photo prise par Zoé Dejaegere chez Tom & Jazy, une boutique de CBD lilloise.

En France, la vente de cannabis, aussi appelé marijuana, ayant un taux de THC supérieur à 0,3 % est prohibée. En clair, le cannabis que vous pouvez acheter illégalement dans la rue est classé comme stupéfiant. C’est la vente de chanvre qui actuellement légale. Cette plante contient un fort taux de CBD et très peu de THC. Elle n’est pas considérée comme un stupéfiant depuis 2020 par la cour de justice de l’Union Européenne si elle contient moins de 0,3 % de THC. Néanmoins, en France, la production agricole de chanvre reste interdite, ce qui pousse les vendeurs et vendeuses de CBD à se fournir ailleurs. « On se fournit en Europe, les fleurs et résines viennent d’Italie, de Suisse et d’Espagne. » explique un vendeur de Tom & Jazy.

Le chanvre peut être consommé sous diverses formes : en huiles, par vaporisation, par voies alimentaires ou via des cosmétiques.

Huiles et fleurs de CBD. Photo prise par Zoé Dejaegere chez Tom & Jazy, une boutique de CBD lilloise.

Dans l’imaginaire collectif, le cannabis se consomme dans un joint, par voies respiratoires. C’est souvent le cas quand il s’agit de consommer du THC, mais les fleurs de CBD ne sont pas vendues pour être fumées. « Fumer avec de la combustion c’est mauvais pour la santé. Mélanger [les fleurs de CBD] dans un joint, avec du tabac c’est mauvais, ça attaque les poumons. » décrit le vendeur de Tom & Jazy. En effet, consommer les fleurs et feuilles de CBD par inhalation est l’unique danger que puisse provoquer le chanvre sur votre organisme. Toutes autres consommations ne peuvent vous être que bénéfique.

Zoé Dejaegere

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À votre santé !

Journée nationale de l’hypersensibilité : retour sur un phénomène invisible

Ce jeudi 13 janvier nous célébrons, comme chaque année depuis 2019, la journée nationale de l’hypersensibilité. Mais alors, que sait-on vraiment sur ce sujet ? Trouble, maladie, problème psychologique ? On se penche aujourd’hui sur un phénomène toujours trop méconnu.

Une caractéristique propre à chacun.e

En tapant le mot “hypersensibilité” dans un très connu moteur de recherche, nous pouvons lire la définition suivante : “sensibilité extrême, exagérée.« .

Le ton est donné : l’hypersensibilité est une exagération.

Et en effet, c’est l’une des premières réactions suscitées face à la manifestation de l’hypersensibilité chez quelqu’un : « tu exagères, tu en fais trop, tu pleures pour rien… »

En réalité, ce phénomène est beaucoup plus complexe puisqu’il s’agit d’un caractère individuel et non d’une pathologie, comme défini par les études d’Elaine Aron en 1996, première psychologue à s’intéresser au concept en revisitant celui de “sensibilité innée” introduite par le médecin et psychiatre Carl Gustav Jung en 1913.

Aron dans ses études formule deux hypothèses quant aux origines de l’hypersensibilité :

  • Premièrement, cette dernière pourrait être une caractéristique génétique lointaine, conservée par les animaux durant l’évolution et que l’on pourrait donc qualifié comme étant innée ;
  • Deuxièmement, l’hypersensibilité pourrait trouver ses origines dans l’enfance et l’environnement dans lequel les individus auraient grandi et auraient été conditionnés. Les personnes ayant connu une enfance violente et difficile se seraient construit des barrières pour se protéger des chocs émotionnels, menant à développer des traits correspondants à ceux de l’hypersensibilité. On parle ici d’un phénomène acquis. 

Il faut donc bien prendre en compte que ce tempérament est individuel, qu’il n’est pas homogène et peut se manifester de différentes façons et sous différentes formes chez les individus, ce qui rend son soin compliqué, voire inexistant. En effet, il n’y a pas de solution miracle contre l’hypersensibilité en général, pas de médicaments mais seulement des thérapies pour des symptômes distincts tels que les difficultés sociales, les troubles de l’humeur et bien plus encore.

Ben Névert, youtubeur et animateur de l’émission Insomnie sur France Tv Slash, se confie sur son hypersensibilité à l’occasion de la sortie de son livre.

Comment reconnaître l’hypersensibilité ?

Si l’abondance de larmes et les pleurs fréquents sont des traits connus et fréquents de l’hypersensibilité, ils sont loin d’être les seuls.

L’hypersensibilité, c’est aussi une empathie accrue : on ressent les émotions des autres, et on se sent en phase avec eux. Bien que cela puisse être vu comme une qualité, le ressenti des individus peut-être celui d’un phénomène éprouvant, drainant puisque l’on porte aussi le poids des émotions d’autruis en plus de son propre bagage émotionnel. 

Qui dit empathie dit dépendance affective et une peur de l’abandon qui peut amener à des dépendances et à des consommations en excès. L’hypersensible pourra avoir tendance à abuser de substances telles que les drogues ou l’alcool, mais aussi développer une addiction accrue au sexe pour combler des besoins et des manques affectifs.

Il ne faut pas oublier que l’hypersensibilité est un terme regroupant aussi bien l’émotionnel que le sensoriel : certains hypersensibles souffrent de ce qu’on appelle l’hyperesthésie, une exacerbation parfois douloureuse des 5 sens. Certaine.s ne supportent plus les bruits intempestifs, la lumière trop intense, ressentent des douleurs suite à une simple caresse, etc.

L’hypersensibilité peut donc être difficile à repérer et à comprendre, pouvant aussi être liée à des troubles plus larges comme l’autisme.

Témoignage sur l’hypersensibilité et l’hyperésthesie.

Une journée nationale pour en finir avec la marginalisation

En France, selon les études les hypersensibles, avertis ou non, représenteraient environ un quart de la population. C’est en vu de ce nombre toujours plus grandissant et des inégalités auxquelles ils peuvent être confrontés qu’a été lancée en janvier 2019 la journée nationale de l’hypersensibilité. A l’origine de cette journée ? Une pétition lancée par le psychanalyste et écrivain Saverio Tomasella sur le site change.org, ayant récoltée presque 700 signatures. Cette lettre, adressée à Brigitte Macron, appelait à la création d’une journée nationale pour l’hypersensibilité destinée à “revaloriser l’hypersensibilité” ainsi que “mieux informer les professeurs, les éducateurs et les dirigeants” sur le phénomène.

Une pétition qui est arrivée jusqu’aux oreilles de la première dame et a donc porté ses fruits puisque le 13 janvier a été depuis désignée pour célébrer la haute sensibilité et mettre la lumière dessus.

Mais au-delà d’une journée consacrée à l’hypersensibilité, ce sont aussi des organismes qui se battent pour une meilleure visibilité de cette dernière , telle que l’association des HyperSensibles.

Créée en 2016, cette association basée sur le bénévolat organise rencontres, stages, séjours libres au sein de leur pépinière située à Pleucadeuc. Tou.te.s les hypersensibles sont les bienvenu.e.s pour discuter et partager leur histoire dans ce qui est décrit comme “une colocation ouverte”. En plus des évènements et des escales sur leur site en Bretagne, c’est aussi une émission de radio hebdomadaire et un magasine en ligne qui sont tenus par les bénévoles pour laisser la paroles aux concerné.e.s et échanger leurs témoignages.

L’hypersensibilité n’attend pas d’être guérie, seulement d’être partagée et comprise.

William Brown, fondateur de l’association des HyperSensibles.

Cette journée nationale reste aujourd’hui une occasion unique pour tou.te.s de se renseigner et tenter d’en apprendre plus sur un phénomène qui reste méconnu du grand public, et stigmatisé par celle.ux.s qui ne comprendraient pas la profondeur et la complexité de ce trait de caractère.