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Féministes tant qu'il le faudra

Gouverner selon la masculinité hégémonique, quand le patriarcat s’invite en politique

Homme, masculinité et pouvoir sont étroitement liés. Dans les milieux militaire, politiques et même religieux : comment les femmes peuvent s’imposer à l’heure où les codes masculinistes régissent la sphère politique ? Quel autre mode de gouvernance, moins vertical pourrait amener à une vraie réponse aux besoins de la société actuelle ?

La masculinité hégémonique : origine et répercussions

La masculinité hégémonique est définie par Raewyn Connell dans son ouvrage d’étude des masculinités Masculinities. Cette sociologue du milieu des années 80 y théorise quatre formes de masculinités : complice, subordonnée, marginalisée et celle qui nous intéresse aujourd’hui, hégémonique. Dans une culture genrée où masculinité et féminité sont opposés, est considérée comme hégémonique l’homme qui incarne tous les traits positifs des normes masculines, il est fort, riche, puissant mais aussi incroyablement beau et séduisant, sans oublier loyal et dévoué.

Mati Gonzalez, Raewyn Connell, Tatiana Pineros et Simon Uribe lors d’une conférence « La communauté trans, ses défis et ses revers », Carolina Chavez Caballero, avril 2018, Flickr

Dans le monde politique, cela s’exprime par la domination de codes que beaucoup pensent neutres, alors qu’ils sont en réalité profondément genrés. 

Les hommes politiques ont pour coutume de s’exprimer avec une voix forte, empiéter voire couper la parole de leurs concurrent.e.s pendant les débats. L’image du politicien est très contrôlée, la prise de parole et les relations affichées sont soigneusement réfléchies, tout ce qui transparaît vise à correspondre aux codes de ce que la société exige pour exercer un pouvoir légitime. Le désir de domination et la sureté de soi sont loin d’être dissimulés, au contraire ils sont vus comme de véritables atouts et mis en avant, allant parfois même jusqu’à écraser les féministes et les minorités pour se donner du crédit.

De même, l’incertitude est vue comme un aveu de faiblesse, la fierté de ne jamais avoir tort l’emporte sur les excuses publiques lors d’une erreur. Prendre le temps de la réflexion ou de consulter des avis extérieurs donne un sentiment de fragilité dans la décision finale, et c’est sa crédibilité qui en pâtirait. Or le pouvoir se doit d’être à l’image de la masculinité qu’il incarne : fort et sûr de lui.  

La figure la plus emblématique du leadership de domination se retrouve largement dans les gouvernements populistes, avec Viktor Orban en Hongrie, Jair Bolsonaro au Brésil et bien évidemment Donald Trump, anciennement président des Etats-Unis. Trump, l’homme politique campé sur ses positions, qui refuse la remise en question, qui nie et repousse critiques et accusations.

Il est l’incarnation parfaite du pouvoir de domination induit par la masculinité hégémonique : écrasant les droits des femmes et des minorités pendant tout son mandat. Agissements passés inaperçus car Trump s’oppose à la Chine, Trump renvoie les mexicains chez eux, Trump fait prospérer l’économie américaine. L’ancien président a dans son camp les citoyens se sentant « strangers in their own land », selon le sociologue américain Arlie Russell Hochschild. Il explique un sentiment partagé par une majorité de citoyen.ne.s américain.ne.s immigré.e.s de l’Europe, qui ont le sentiment d’être dépassé.e.s dans l’accès aux ressources, emplois, éducation, médiatisation et postes de pouvoir par les immigrant.e.s et les minorités qui, progressivement, deviennent majoritaires dans le pays.

Cependant pour les Etats-Unis, l’arrivée du duo Kamala Harris et du président Joe Biden marque peut-être le début d’un pouvoir moins inflexible.

Il ne s’agit pas ici de présenter les régimes dits populistes comme étant les seuls marqués par le sexisme : en France, déjà pendant sa campagne électorale, Emmanuel Macron annonçait « j’exercerais un pouvoir jupitérien » sans se cacher. Les postes les plus importants du gouvernement sont occupés par des hommes, majoritairement issus des mêmes écoles et des mêmes milieux sociaux.

L’influence de la masculinité est présente dans toutes les formes de pouvoir, du plus populiste au plus démocratique, en passant bien sur par le plus autoritaire. Ainsi, on en retrouve les codes dans toutes les couches de la société, elle-même patriarcale.


« J’exercerais un pouvoir jupitérien »

Emmanuel Macron

Les conséquences sur la place des femmes en politique.

Ce pouvoir fortement viriliste se répercute indéniablement sur la place des femmes et des minorités dans l’espace politique, symbole du pouvoir par excellence. Hors des normes et éloigné.e.s des codes de la masculinité hégémonique, iels sont contraint.e.s de se plier à ces-dits codes. S’affirmer est d’autant plus difficile qu’iels sont plus susceptibles d’être victimes de l’agressivité du milieu : se faire couper la parole, ne pas être écouté.e, ne pas être pris.e au sérieux.

La pression déjà très forte dans ce milieu est décuplée : iels se doivent d’être irréprochables et inattaquables pour être légitimes de gouverner. Pour arriver au même niveau de responsabilité, une personne issue d’une minorité raciale, de genre ou d’orientation sexuelle devra redoubler d’effort et ne jamais cesser de faire ses preuves. Efforts qui ne sont pas demandés à un homme blanc cisgenre qui entre d’office dans les normes patriarcales.

Pour en revenir au problème de la parité évoquée plus tôt, il est en lien avec un manque de mixité dans les institutions, la scène politique étant composée de profils tous très similaires, qui s’entretiennent dans une bulle.

Pourquoi le système serait remis en question dans un milieu où il convient à tous ?

Il serait logique de penser que l’écartement d’autres profils du pouvoir se fait dans le but de maintenir les privilèges, et c’est sans doute en partie vrai. On peut prendre pour exemple la manière dont sont pointées du doigt les réseaux de femmes et de minorités tentant de s’allier pour se donner du poids et être entendus, quand les réseaux masculins sont la normalité pour toustes. Pourtant, cet entre-soi est loin d’être bénéfique, même pour ceux qui en font partie. Ceux qui seraient tenté.e.s d’en sortir, de proposer autre chose et de relâcher une forme de pression induite par ce système de domination se retrouvent écrasé.e.s et n’ose pas forcément se lever contre ses semblables.

Ce système se révèle particulièrement injuste et cloisonné.

Une autre gouvernance est-elle possible ?

Marie-Cécile Naves, chercheuse associée au Centre de Recherches interdisciplinaires de Paris présente dans La démocratie féministe : réinventer le pouvoir un autre mode de gouvernance, qui quitterait le mode horizontal que l’on connaît actuellement. Elle explique qu’il ne pourrait qu’être bénéfique que d’écouter les minorités toujours laissées de côté, pour comprendre et répondre aux besoins de notre société : elle constate que 80% des déplacé.e.s dans le monde sont des femmes, qui représentent aussi 2/3 des personnes en dessous du seuil de pauvreté. Pourtant, elles sont encore souvent écartées des débats dont elles sont les premières concernées.

En invitant les personnes touchées, les militant.e.s, les scientifiques et plus largement chaque citoyen.ne à apporter sa pierre à l’édifice, on établirait un pouvoir basé sur la collaboration, la communication et la prise en compte des avis et idées de chacun.e. Il est pour cela nécessaire d’élargir l’espace de pur débat politique, aujourd’hui très occupé par les polémiques. Elle suggère aussi de s’inspirer de la politique du care, de l’anglais soin, attention ou encore sollicitude : cela permettrait d’amener un aspect plus éthique dans la politique, en favorisant le relationnel pour lutter contre l’isolement et l’individualisme. Il serait alors possible de lutter contre la méconnaissance de certains enjeux majeurs.

Concrètement, à l’échelle d’une entreprise les cadres et haut.e.s-placé.e.s seraient chargé.e.s de consulter de manière décomplexée et sans menaces de représailles toustes les employé.e.s en leur demandant un rapport honnête de leur ressenti face à l’exercice du pouvoir dans l’entreprise.

Le pouvoir de demain se veut plus coopératif, respectueux de la science, imaginatif, inclusif et non violent : il peut sembler utopiste de penser que seul le dialogue peut gouverner, mais de plus en plus de nouvelles influences arrivent à faire entendre leurs voix, auprès de la société et parfois directement face aux politiques à l’image de la sportive Megan Rapinoe, la militante écologiste Greta Thunberg ou encore la chanteuse Angèle. Il incombera aux jeunes, qui selon Marie-Cécile Naves représentent un espoir important, de poursuivre dans cette direction.

Le but est avant tout de se recentrer sur un pouvoir collectif, chacun.e devant se sentir légitime de s’exprimer sur la construction d’un avenir qui nous concerne toustes.

Sources :  

Politiques du care | Cairn.info

Podcast, Les couilles sur la table, La politique d’homme à homme, 14 janvier 2021

Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie (openedition.org)

Photo mise en avant : Paola Breizh, Patriarcat Paris 20ème, 23 mai 2020, Flickr

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Aux urnes citoyen.ne.s

La répression envers les usager.e.s de drogues sert-elle à quelque chose ?

Début septembre, Gérald Darmanin a rendu visite aux Lillois.e.s pour annoncer l’accentuation de la répression envers les usager.e.s de drogues alors que les acteurs les côtoyant rejettent fermement cette politique.

Fraîchement débarqué à la Gare Lille-Flandres début septembre, Darmanin assiste à la verbalisation d’un consommateur de cannabis. La priorité selon lui, c’est la lutte contre les stupéfiants qui constitue « une grande mesure de santé publique », un « combat très fort contre le crime organisé et une lutte contre l’insécurité du quotidien« . Il ajoute : « En pénalisant les consommateurs, c’est l’objet de l’amende que nous avons mise en place depuis le 1er septembre, à la demande du Premier ministre.« 

De nombreuses organisations sont en désaccord avec cette nouvelle amende forfaitaire de 200 € pour usage de drogues. En particulier les associations de réduction des risques (RdR : « prévenir la transmission des infections, la mortalité par surdose et les dommages sociaux et psychologiques« ), qui côtoient chaque jour les personnes concernées. 

Avant les années 60, la consommation de drogue était plutôt limitée aux milieux artistiques et scientifiques, mais elle finit par se démocratiser et engendre la mise en place d’une réglementation internationale sur ce sujet.

La première sera la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, celle-ci créera une liste de substances interdites afin de limiter leur production et leur vente. Une dizaine d’années plus tard, la Convention sur les substances psychotropes ajoutera d’autres substances synthétiques à la liste. Celle de 1988, la Convention de Vienne, ajoutera également de nouvelles substances et abordera les problèmes liés au trafic et à la production de drogue.

Malgré ces conventions et les efforts répressifs dans de nombreux pays, le monde sans drogue imaginé n’est pas possible. L’Assemblée extraordinaire des Nations unies en avril 2016 acte l’échec de cette politique du tout répressif. 

L’état perdant à tous les coups

Malgré l’échec du tout répressif au niveau sanitaire, on peut se demandant ce qu’il en est au niveau du rapport coût-efficacité. Et malheureusement, la France est perdante aussi. Le coût estimé de la répression est de 724 € par usager (alors qu’il n’est que de 80 € pour les dépenses sanitaires et préventives). Au total, c’est plus de 568 millions d’euros dépensés chaque année pour lutter contre le cannabis, dont 300 millions rien que pour les interpellations.

En dépit de ce lourd investissement d’argent public, la France est toujours le pays avec le plus haut taux d’expérimentation du cannabis en Europe : c’est plus de 41 % des personnes âgées de 15 à 64 ans qui ont déjà testés le cannabis au moins une fois dans leur vie. Ce taux est largement plus élevé que la moyenne européenne qui se situe aux alentours des 19 %. Il semble donc que les politiques répressives ne fonctionnent pas vraiment.

Si le problème n’était que le gaspillage d’argent public, on pourrait se dire : « un de plus, c’est pas grave » ! Mais derrière l’aspect économique, la répression accrue envers les usager.e.s de drogues (ou non) fragilise les rapports police-population.

Politique du chiffre et haine anti-flics

De septembre 2014 à août 2015, pour les infractions révélées par l’action des services de Police (contrairement aux infractions constatées comme les homicides, les cambriolages, les plaintes…), 121 794 concernent l’usage de stupéfiants sur les 229 741 qui constituent l’ensemble des infractions révélées. C’est-à-dire plus de 50 %.

Mais pourquoi la proportion des infractions à la législation sur les stupéfiants (ILS) représente une part non-négligeable des IRAS (Infractions révélées par l’action des services) ? Bénédicte Desforges, ancien flic, écrit sur son blog : « La police doit être en mesure de faire état de sa productivité. […] Au lieu de fabriquer la sécurité, la police fabrique des infractions et des délinquants ». De plus, les ILS « ont l’avantage de présenter un taux d’élucidation de 100 %« , elles gonflent donc le « chiffre global de la délinquance« .

Sous Sarkozy, les officiers et commissaires pouvaient même, sous réserve d’avoir atteints les objectifs, accéder à des primes entre 600 et 2421 € mensuels. Ils exerçaient donc une pression accrue sur les équipes de terrain. Aujourd’hui cette prime a disparue, mais les commissaires peuvent toucher une prime de performance. Début septembre, Darmanin a annoncé des exigences de “résultats quant à la mise en œuvre du dispositif des AFD”, ce qui déterre un peu plus la défunte politique du chiffre.

Dans un colloque de La France Insoumise, B. Desforges (également membre du collectif Police Contre la Prohibition, rassemblant des flics et gendarmes qui militent pour une réforme de la loi au niveau des stupéfiants), atteste que les flics contrôlent dans les cités en ayant pour prétexte les ILS. Ce type de contrôle se fait le plus souvent au faciès et dégrade encore plus les relations police-population dans les zones dites  »sensibles ». Les nombreux contrôles ne doivent sûrement pas participer à améliorer les relations entre les jeunes de cité et policiers.

Darmanin à côté de la plaque

Malgré tout cela, l’ancien maire de Tourcoing, Gérald Darmanin, imagine que pour la première fois en plus de soixante-dix ans, les politiques répressives envers les consommateurs vont afficher des résultats probants.

En donnant des amendes à proximité des lieux de deals, la police ne tue pas le trafic, elle le déplace. Si les usager.e.s ne peuvent plus venir aux points de deals, par peur de l’amende et de l’inscription au casier judiciaire, ce seront les points de deals qui se déplaceront. Il existe déjà des alternatives comme la livraison à domicile ou par voie postale. Si Darmanin ne veut pas que Uber Weed devienne la routine, il devra trouver des moyens répressifs plus sensés (si cela est possible), ou accepter que la répression n’est pas la solution.

Evann Hislers