Catégories
Féministes tant qu'il le faudra Podcasts

[Portrait de vie] Quand le Gras devient politique : une lutte contre la grossophobie systémique

Boréale est une femme grosse. Non ce n’est pas un gros mot, et ni un adjectif péjoratif. Moquées, emblèmes pratiques de la mauvaise santé et stéréotypées, les personnes grosses subissent, quotidiennement, ce qu’on appelle la grossophobie. A l’embauche c’est un patron qui estime que tu es grosse et donc forcément pas dynamique. Chez le médecin, le diagnostic est foireux car on estime que tout est lié à ton poids. C’est aussi ne pas pouvoir s’habiller car concrètement, si tu fais plus d’une taille 44, le monde de la mode ne te considère pas.

Tout cela, c’est de la grossophobie, et c’est ce que Gras Politique tente de combattre. Le Gras est politique. Et elles l’ont compris. Ces femmes sont grosses et militantes, pour un monde plus juste et inclusif. Gras Politique, c’est une association féministe et queer qui lutte contre la grossophobie systémique. Parce que le Gras est politique.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice:

Boréale est une femme grosse. Non ce n’est pas un gros mot, et ni un adjectif péjoratif. Moquées, emblèmes pratiques de la mauvaise santé et stéréotypées, les personnes grosses subissent, quotidiennement, ce qu’on appelle la grossophobie. A l’embauche c’est un patron qui estime que tu es grosse et donc forcément pas dynamique. Chez le médecin, le diagnostic est foireux car on estime que tout est lié à ton poids. C’est aussi ne pas pouvoir s’habiller car concrètement, si tu fais plus d’une taille 44, le monde de la mode ne te considère pas.

Le Gras est politique. Et elles l’ont compris. Ces femmes sont grosses et militantes, pour un monde plus juste et inclusif. Gras Politique, c’est une association féministe et queer qui lutte contre la grossophobie systémique. Le Gras est politique. En France, les départements qui comptent le plus de personnes grosses sont aussi les départements les plus pauvres. A l’école, 63% des enfants gros et grosses risquent d’être victimes de harcèlement. La grossophobie est aussi une discrimination genrée, les femmes et les jeunes filles en pâtissent le plus. Chez les jeunes filles, l’âge moyen du premier régime est de huit ans. Huit ans. Dès le plus jeune âge on nous fait des remarques sur notre corps, dès l’enfance on nous apprend à lier le fait d’être gros ou grosse à quelque chose de négatif, voire d’horrible. Quelque chose qu’il ne faudrait surtout pas devenir. Cette discrimination genrée, on la retrouve aussi à l’embauche puisqu’une étude a démontré qu’à compétences égales, une candidate en surpoids a six fois moins de chance d’être embauchée qu’une femme mince. La grossophobie médicale mène aussi à un abandon de soins chez les personnes grosses qui n’osent plus se rendre chez un médecin car elles y ont été maltraitées. Le parcours de parentalité se révèle aussi être un calvaire. Les centres de PMA refusent les personnes aux IMC supérieurs à 30. Et les personnes transgenres, pour une opération, subissent des chantages à l’amaigrissement.

Tout cela, c’est de la grossophobie, et c’est ce que Gras Politique tente de combattre. Boréale est militante au collectif. Elle a toujours été grosse, mais a pris conscience que les moqueries perpétuelles devaient cesser, quand elle a commencé à s’intéresser au féminisme et à Gras Politique. Au micro de Behind the society, elle nous raconte son militantisme, et le calvaire que vivent les personnes grosses dans un monde où la norme de minceur règne.

Quand le Gras devient politique : une lutte contre la grossophobie systémique, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.

Boréale:

Moi je m’appelle Boréale, je suis chargée de projets culturels. Disons que j’ai toujours été grosse depuis que je suis petite. J’ai toujours subi des discriminations, des moqueries liées à mon apparence physique, à mon poids. Et je me rendais pas forcément compte que c’était pas normal quand j’étais plus jeune. Et à partir du moment où je me suis tournée vers le féminisme grâce à une amie qui a commencé à m’offrir des livres, je me suis rendue compte que même ce que je vivais en tant que personne grosse c’était pas normal non plus, et que je devais pas avoir à subir ce genre de choses. Au départ, j’ai juste commencé à lire des blogs de femmes grosses qui parlaient de leur quotidien, de leurs galères par exemple juste à s’habiller. Et rien que par ce biais, ça a commencé à me faire réfléchir sur le fait que je n’étais pas seule à vivre ce genre de difficultés au quotidien, qu’en fait il y avait peut-être quelque chose de pas normal là-dessous. Et au fur à mesure de mon questionnement, de mes recherches, j’ai fini par découvrir Gras Politique. J’ai commencé à les suivre, j’ai lu leurs livres, j’ai regardé ce qu’iels postaient sur leur site Internet. Et en fait ça a été vraiment une révélation, j’ai trouvé ça tellement clair. Et un partage de vécu surtout, qui fait qu’on ne se sent pas seule, il y a vraiment des gens qui veulent combattre ce genre de choses, c’est vraiment ça, c’est essentiel ce genre de choses. Ça alliait les luttes féministes, queer avec les luttes grossophobie tout en prenant en compte toutes les problématiques liées aux discriminations que ce soit pour les personnes racisées, les personnes handis etc. Et je me suis dit « j’ai besoin de ça, je me tourne vers ça » et je suis rentrée dans l’équipe et finalement je me suis vraiment retrouvée dedans. Ça montre aussi une vie qui nous semble pas forcément envisageable, enfin moi tout ça je l’envisageais même pas, c’était même pas des questions que je me posais, c’était : « Je suis grosse, ma vie va se passer comme ça », et il n’y a pas vraiment d’autre chemin de vie possible, on n’a pas de représentation etc. Et en fait faire communauté finalement ça a ouvert un champ de possible impressionnant. Et m’engager ça m’a permis d’apprendre beaucoup de choses, en présence de personnes très cultivées, très impliquées dans le militantisme depuis des années, c’est quelque chose de très riche et ça m’a aussi apporté un côté sociabilisation dans le sens où dans mon entourage proche de base, j’ai pas forcément de personnes grosses qui partagent les mêmes vécus que moi. Et du coup là, ça m’a permis d’avoir une communauté vers qui me tourner, et qui comprendra tout de suite les problèmes. Et on n’a pas besoin de justifier ce qu’on a vécu en disant « mais si, ça ça a été douloureux pour moi parce que », non on a juste à dire « là j’ai vécu ça » et tout de suite on est compris.

Mon plus grand espoir c’est qu’un jour les enfants gros ou grosses n’aient pas à vivre ce que tous les adultes gros ou grosses ont vécu. C’est aussi pour ça que je milite, l’avenir. Parce que moi finalement, maintenant à l’heure actuelle j’ai la force d’encaisser ce genre de choses. J’ai envie d’améliorer le quotidien pour celleux qui viennent après.

Maxence:

Est-ce que tu pourrais nous définir la grossophobie ?

Boréale:

La grossophobie c’est l’ensemble des discriminations, des oppressions que les personnes grosses subissent dans leur vie quotidienne, que ce soit dans le cadre du travail, dans le cadre familial, à l’école, aussi dans le cadre de la santé. Ça touche vraiment tous les domaines de la vie publique, de la vie privée. Ça se répercute vraiment partout.

Maxence:

Tu dis avoir subi et continuer de subir de la grossophobie, comment ça se manifeste ?

Boréale:

Du coup ça s’est déjà manifesté par des moqueries, beaucoup notamment à l’école. En fait c’est pas forcément un processus conscient, mais il est de commune mesure qu’on a le droit de se moquer des personnes grosses. Parce que c’est comme ça qu’elles vont changer, qu’elles vont rentrer dans le moule, qu’elles vont maigrir. Il faut leur faire prendre conscience qu’elles sont grosses. Après, j’ai pas vraiment de preuve à l’appui mais au niveau de ma recherche d’emploi, j’ai eu beaucoup de mal à trouver des emplois. Et en fait il y a une étude qui a été menée par Jean-François Amadieu qui disait qu’une femme grosse avait six fois moins de chances de trouver un emploi qu’une femme mince. Sans avoir de preuve, pour moi ça s’est senti car des clichés sont associés aux personnes grosses, notamment le fait qu’une personne grosse va pas être dynamique, va pas être productive, va avoir beaucoup de problèmes de santé. Et du coup il y a plein de recruteurs qui vont se dire « non je ne vais pas l’embaucher parce qu’il ou elle est gros.se ». Par exemple aussi un domaine tout bateau, c’est l’accès aux habits où finalement le choix est très limité. Alors aujourd’hui un peu moins qu’avant je pense, mais ça reste très fastidieux de s’habiller. La majorité des marques s’arrêtent à la taille 46-48. Pour les marques qui vont jusqu’à la taille 68 il doit exister 3 magasins en ligne, seulement. Quand on peut pas s’habiller, c’est compliqué de sortir de chez soi. Je pense que les gens s’arrêtent vraiment à l’enveloppe physique, que ce soit par les vêtements, par notre morphologie, notre couleur de peau…tout ce que notre physique renvoie. Et quand tu t’habilles pas « comme il faudrait être habillé » je pense que tu peux être mal vu.e et il y a des personnes qui sont totalement désociabilisées à cause de ce genre de choses. On pourrait se dire « oh la la s’habiller à la mode c’est pas très important », mais le problème c’est pas juste s’habiller à la mode, le problème c’est s’habiller tout court. C’est qu’on est dans un monde aujourd’hui où on peut pas sortir tout nu, c’est interdit par la loi, donc en fait que des personnes n’aient pas accès à l’habillement c’est quelque chose de grave.

Au niveau de la grossophobie médicale j’en ai subi un petit peu, et ce genre de violences qu’on peut subir en tant que personnes grosses, ça peut nous éloigner de l’accès à la santé. Il y a des personnes grosses qui ne se soignent plus, soit parce qu’elles sont en errance médicale parce qu’on renvoie tous leurs symptômes à leur poids donc « ah bah oui si vous entendez plus de l’oreille droite c’est parce que vous êtes gros.se », des choses qui n’ont aucun lien. Et tu te dis « mais est-ce que vous ne pouvez pas allez chercher plus loin, et même si ça a un lien est-ce que vous pouvez pas essayer de me soigner en fait ? » Il y a des personnes qui ont des douleurs qui ne sont pas prises en compte sous prétexte qu’elles sont grosses et que la réponse à tous leurs problèmes ce serait de perdre du poids. On peut pas imposer ça à tout va. Les régimes, qu’on prescrit à tout le monde, tout le temps, c’est plus de 95% d’échec. Ça on n’en parle pas. A l’heure actuelle, il y a des dispositifs de soins qui ne sont pas adaptés aux personnes grosses. Il y a des scanners, des IRM où certaines personnes grosses ne peuvent pas passer ce genre d’examens puisqu’il n’y a pas de machines adaptées.

Maxence:

Tu es désormais militante au sein du collectif Gras Politique. L’association sensibilise, beaucoup, à travers la traduction d’articles initialement écrits en anglais, via son festival aussi, le Très Gros Festival qui met à l’honneur des personnes grosses et talentueuses. Il y a aussi eu l’opération PasMaRenaissance qui alerte sur les dangers de la chirurgie dite de l’obésité qui consiste à enlever les deux tiers de l’estomac. Vous vous opposiez à l’émission Opération Renaissance présentée par Karine Lemarchand qui visait à suivre des personnes grosses voulant « renaître » via cette chirurgie. Gras Politique porte des missions symboliques, y’en a-t-il d’autres ?

Boréale:

Nos volontés c’est d’essayer de réduire la grossophobie, voire si possible de la faire disparaître, tout simplement en sensibilisant les gens. Donc par exemple on va faire des interventions en milieu scolaire, auprès de collectivités territoriales, d’entreprises. On va sortir aussi des brochures sur différents thèmes. Les dernières qu’on a sorties c’est la grossophobie en milieu scolaire : comment ça peut se présenter et comment être mieux vigilant.e face à ça. On a sorti une brochure qui s’adressait aux soignant.e.s sur comment mieux prendre en charge les personnes grosses puisqu’il y a des personnes qui sont grossophobes plus par ignorance, par méconnaissance. En fac de médecine par exemple, la prise en charge des personnes grosses c’est pas quelque chose qui est vraiment mentionné. Du coup Gras Politique ça va être ça, ça va être aussi des choses destinées aux personnes grosses. Donc des cours de ce qu’on appelle Yogras, ce sont des cours de yoga adaptés aux personnes grosses. Puisque l’accès au sport est quelque chose de compliqué encore à l’heure actuelle soit parce que les méthodes ne sont pas adaptées, soit parce que le matériel n’est pas adapté, soit parce que les coups sont trop élevés. On propose aussi des groupes de parole sur différents thèmes pour que les personnes grosses aient des espaces de libre parole, en toute bienveillance et en toute compréhension. Après il y a un aspect médical, pratico-pratique. Par exemple la liste de soignant.e.s safe. Sur recommandations de personnes grosses on met en place une liste pour recommander des soignant.e.s qui ont bien pris en charge, qui ont bien entendu et écouté une personne grosse, qui n’ont pas juste limiter ses problèmes à son poids. Ca peut rassurer, faciliter l’accès aux soins.

Transition musicale

Maxence:

Tu penses qu’on peut parler de propagande de la minceur, avec les couvertures des magazines, le monde de la mode de manière générale qui promeut toujours les mêmes types de corps ?

Boréale:

Propagande je sais pas trop, mais en tout cas injonction à la minceur ça c’est sûr. On est dans un monde qui nous pousse tout le temps à essayer d’atteindre un idéal imposé par la société. Un idéal qui n’est pas forcément réaliste en plus parce que généralement sur les magazines, dans les médias, les femmes minces qu’on nous montre elles font du 34-36-38 alors qu’une étude avait été menée sur la taille moyenne des Françaises, et elles font du 42 en moyenne. Effectivement il y a une injonction à toujours plus maigrir, à être à son top, le top imposé par la société. Ça se voit quand l’été arrive, on entend partout qu’il faut préparer son summer body. Notamment pour les femmes, parce que c’est quand même les femmes et les minorités qui subissent principalement ce genre d’injonction à devoir ressembler à tout prix à UNE image. Et c’est dangereux parce que ça peut créer des troubles du comportement alimentaire, des complexes aussi. Moi longtemps j’ai eu l’impression de ne pas me sentir normale parce que je ressemblais pas à tous les gens qui étaient autour de moi, pas à ce qu’on nous montrait dans les médias etc alors qu’en plus la représentation ça a une force incroyable. Je pense que la représentation joue énormément dans la construction des enfants. Quand j’étais petite la représentation des personnes grosses dans les séries, dans les films, dans les livres c’était inexistant. Alors si, quand ça existait c’était pour se moquer, et du coup tu te dis « bah oui c’est normal qu’on se moque de moi ».

Maxence:

Alors, le body positive, parlons-en maintenant. C’est un mouvement qui est né sur les réseaux sociaux dans les années 2010. A la base, il trouve son origine en 1996 avec l’association The Body Positive lancé par deux Américaines Connie Sobczak et Elizabeth Scott suite au décès de la sœur de la première, qui souffrait de troubles alimentaires. Le mouvement a ensuite été repris et a été, en 2018, l’un des hashtags les plus populaires sur les réseaux sociaux. Donc le but, c’est l’acceptation et la reconnaissance de l’ensemble des corps, un mouvement qui se veut bienveillant et inclusif. Mais voilà, de nombreuses critiques ont surgi. D’abord, certains voient en lui un argument marketing. Mais l’autre critique peut-être plus importante, est celle qui dénonce une reprise du mouvement par des personnes au corps très normé. De nombreuses personnalités féministes disent s’être éloignées du mouvement, car elles ne se retrouvaient plus parmi les corps représentés. Pour toi Boréale, le Body Positive permet-t-il de lutter contre la grossophobie ?

Boréale:

Au début je pense que oui. Maintenant à l’heure actuelle le mouvement s’est un peu dépolitisé. Mais en tout cas je pense que c’est un bon levier d’accès au questionnement sur toutes les injonctions sur le corps, sur toutes les injonctions à rentrer dans le moule. Moi en tout cas, je suis rentrée dans la lutte anti-grossophobie un peu par le côte Body positive dans le sens où j’ai d’abord travaillé sur l’acceptation de moi, avant de travailler sur l’acceptation des gens en général. Oui c’est un point d’entrée aux luttes un peu plus politisées. Et surtout en fait aujourd’hui le mouvement Body positive c’est un mouvement qui a été vraiment beaucoup récupéré par des personnes qui sont dans les normes. Et en fait aujourd’hui majoritairement c’est quand même des femmes plutôt minces ou en tout cas disons 42-44 peut-être, qui ont la taille marquée, des hanches etc qui posent majoritairement sur ce hashtag. Ça commence à contribuer à imposer une nouvelle norme. Moi je pense qu’il faudrait juste ne pas imposer de norme.

Maxence:

Alors, il y a quand même des améliorations dans la diversité des corps représentés. Je pense notamment lors de la Fashion Week où on a pu voir des personnes qui sortaient des normes imposées depuis des années défiler, même si ça reste marginal c’est à souligner. Est-ce que toi, une amélioration en particulier t’as marquée ?

Boréale:

Moi ce qui m’a marquée c’est d’avoir de plus en plus de célébrités grosses qu’on voyait, qui sont pas forcément habillées comme des sacs. Je pense notamment à Lizzo, dans la musique, qu’on voit danser. Il y a 10-15 ans, des artistes grosses qui étaient aussi spectaculaires qu’elle, il n’y en avait pas. Et moi vraiment Lizzo c’est quelqu’un qui m’a marquée. Sur ses réseaux elle parle de tout ça, de la pression qu’elle peut avoir à maigrir. C’est pas juste une artiste qui fait de la musique. En plus je pense qu’elle a une certaine force de rester comme elle est puisque dans le système de la musique, du cinéma, on pousse les femmes à rentrer dans le moule mais encore plus que dans la société de manière générale. Effectivement on a de plus en plus de figures dans les médias qui montrent un exemple impossible, un chemin des possibles et c’est chouette à voir.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

Liens utiles

Catégories
À l'international Féministes tant qu'il le faudra

Le droit à l’IVG en péril aux États-Unis

photo: pexels

Le départ de Donald Trump de la Maison Blanche n’aura pas suffit à endiguer la poussée conservatrice du pays. Les lois anti-avortement se multiplient dans les différents Etats américains, jusqu’à donner des idées à la plus haute juridiction du pays, la Cour Suprême. Les juges qui la composent pourraient réviser la loi Roe VS Wade de 1973 qui inscrit l’avortement légal jusqu’à 24 semaines de grossesse dans la Constitution.

Vers une suppression du droit à l’avortement ? 

Réviser la Constitution n’est pas un acte banal, cela remet en cause une décision historique pour la liberté des femmes. En 1973, l’arrêt Roe VS Wade promet aux femmes une possibilité d’avorter jusqu’à 24 semaines de grossesse. Mais les États-Unis semblent à présent revenir sur leurs pas à la suite d’un projet de loi du Mississippi.  Cet État du Sud souhaite interdire l’avortement au-delà de 15 semaines de grossesse, une loi que les juges de la Cour Suprême pourraient faire passer à l’échelle du pays. Certains États n’ont pas attendu cette décision pour passer à l’acte. Selon France Info, pas moins de 1840 mesures de limitation de la contraception ou de l’avortement ont été introduites depuis le début de l’année aux États-Unis, dans 46 États sur les 50 que compte le pays. La Floride a réduit le délai pour l’avortement de 24 à 14 semaines. Au Texas, l’IVG est à présent interdit dès que les battements du cœur de l’embryon sont perceptibles, environ quatre semaines après la fécondation. L’Idaho engage des poursuites civiles contre les médecins pratiquant l’avortement. La liste est encore longue et pourrait s’allonger davantage si la Cour Suprême décide de réviser ce droit. Vingt États supplémentaires seraient susceptibles de criminaliser ou d’interdire l’avortement.  Pourtant, dans les pays avec un accès au soin, les avortements ont tendance à avoir lieu assez tôt. La majorité des avortements réalisés dans le monde ont lieu dans les 12 premières semaines (90% dans les pays à revenu élevé , les ⅔ ayant lieu avant 9 semaines de grossesse).

carte : Radio-Canada affichant les restrictions du droit à l’IVG. La carte date de 2016, depuis certains États ont renforcé leur politique anti-IVG


L’héritage Donald Trump

La décision de la Cour Suprême est encore plus redoutée que six juges sur neuf sont conservateurs. Un déséquilibre en partie dû aux choix de Trump. L’ancien président des États-Unis a conduit trois juges conservateurs à la plus haute juridiction du pays. Symbole du recul du droit à l’avortement, Trump choisissait Amy Coney Barrett pour remplacer l’icône féministe, Ruth Bader Ginsburg. La protégée de Trump s’oppose diamétralement à sa prédécesseure, une femme reconnue pour ses positions en faveur de l’indépendance et de l’avortement. Sa remplaçante est au contraire connue pour ses positions religieuses traditionalistes et son opposition à l’avortement. Amy Coney Barrett est membre de la communauté religieuse “People of Praise” dont un article du Guardian affirme que les femmes y sont considérées comme soumises à leur mari. Pour compléter le tableau, Niel Gorsuch avait également été sélectionné par l’ancien président américain. Ce juge conservateur de 55 ans se positionne en faveur de la peine de mort ainsi que des valeurs de la famille et de la religion. En 2013, il tranche en faveur de l’entreprise Hobby Lobby, opposée au remboursement de pilules du lendemain. Troisième choix et pas des moindres, Brett Kavanaugh, homme aux positions conservatrices affichées : catholique traditionaliste, ouvertement anti-avortement et pro armes à feu. Il est également accusé d’au moins quatre agressions sexuelles, notamment par d’anciennes camarades d’étude.  Le système américain est ainsi fait que ces choix d’hier peuvent impacter la vie des femmes de demain. Restreindre, criminaliser ou interdire l’avortement aurait de graves conséquences sur la santé des femmes, et sur leurs libertés.

Riposte féministe

Aux Etats-Unis, les lobbies anti-avortement et les mouvements “pro-life” envahissent la société et mènent leur propagande, même dans la tête des plus jeunes. L’Église est l’une des instances majeures dans la lutte contre l’avortement. En 2019, elle finance le film “Unplanned”, un manifeste contre l’IVG inspiré de faits réels. Le scénario met en scène une femme du Planning Familial aux opinions féministes. Cette dernière retourne sa veste après sa rencontre avec un couple anti-avortement, elle décide alors de mener un combat contre le Planning Familial et l’IVG. Lors de sa semaine de sortie, le film se hisse au top 10 des meilleures entrées avant d’être interdit au moins de 17 ans et rejeté par certaines chaînes de télévision. Mais la propagande anti-avortement gangrène aussi l’État, notamment sous l’ère Trump. En janvier 2017, la “March for life”, grand rendez-vous des militants anti-IVG, prend un autre tournant. Le vice-président de Donald Trump, Mike Pence, s’y rend en personne et déclare : « La vie est en train de gagner ».

Vidéo de Bloomberg QuickTake sur la Women’s March pour protester contre les lois anti-avortement

La réponse féministe ne s’est pas faite attendre face à la poussée conservatrice du pays. En octobre 2021, de multiples manifestations dénonçant la loi promulguée au Texas ont lieu dans plusieurs États. Dans plus de 600 villes du pays, des femmes de toutes les générations revendiquent le droit à disposer de leur corps, le droit d’avoir le choix. Les féministes dénoncent la situation déjà critique du pays où certaines femmes sont contraintes de changer d’État afin d’avorter. Les lois anti-avortement affectent d’autant plus les femmes précaires pour qui ce droit est très coûteux. Amnesty International condamne également les “déserts” en terme de cliniques d’avortement, la plupart des habitants vivant à plus de 160 kilomètres d’un tel service. L’organisation déplore le fait que les États-Unis aient “le taux de mortalité maternelle le plus élevé de tous les pays développés”. La situation est déjà critique. Réviser le droit à l’IVG ne permettra pas de diminuer le nombre d’avortement mais rendra simplement sa pratique plus dangereuse. Au-delà de l’aspect médical, cette loi est le symbole même du patriarcat. Une minorité de personnes, notamment des hommes, décident à la place des femmes sur des sujets qui les concernent. Cela semble surréaliste qu’en 2022, des femmes doivent toujours se battre pour avoir le choix, pour disposer librement de leur corps, pour avoir des droits fondamentaux. Les États-Unis sont à présent à un carrefour entre une société conservatrice où le patriarcat fait la loi et une société féministe, où chaque être humain a accès à ses droits fondamentaux.

photo :pexels

Catégories
Enfants d'aujourd'hui, adultes de demain Out of the closet Podcasts

[Portrait de vie] Soan, TransParent pas Invisible

Etre trans. Etre parent. Etre TransParent. Cela ne veut pas forcément dire être Invisible. C’est ce que pense, milite & répète Soan, un homme transgenre, pépa d’une fille de 3 ans. Pour ce deuxième portrait de vie de la série sur les différentes parentalités, modes d’éducation, parcours de naissance : Loïs Hamard donne le micro à Soan aka @soan_t_informe pour qu’il nous parle de son vécu & de son quotidien en tant que père transgenre.

Retranscription écrite d’un podcast disponible sur les plateformes d’écoute.

Loïs Hamard : Bonjour à toutes & à tous, ici Loïs Hamard, je vous retrouve dans mon second Portrait de vie. & pour celui-ci, j’ai choisi de tendre mon micro à Soan à qui je vais bientôt donner la parole. Mais avant cela, laissez-moi vous rappeler dans quoi vous vous êtes embarqué.e.s. Pour ces podcasts Portrait de vie, j’ai choisi de vous concocter quelques épisodes autour de la parentalité, de l’éducation, des enfants. Vous pouvez donc retrouver mon premier épisode avec Marion Calmel aka Doulayaga, un portrait de vie d’une doula, celle qui accompagne à la périnatalité loin des préjugés. Quant à aujourd’hui, je retrouve Soan pour ce second épisode, bienvenu à toi, & pour commencer tout en douceur, est-ce que tu peux te présenter, me dire qui tu es, me parler de ton parcours, de ta vie, de ce qui t’a amené dans ton identité à être à mon micro aujourd’hui ?

Soan : Bonjour Loïs & merci beaucoup de me donner la parole sur ton podcast. Moi c’est Soan. J’ai 29 ans. Je suis un homme trans hormoné depuis 7 mois. & je suis pépa solo d’une enfant de 3 ans.

Loïs Hamard : Tu es parent. Tu es trans. Tu es trans parent. Comment ça se passe de ton côté, la reconnaissance en tant que parent trans : que ce soit les papiers à l’école, les démarches légales, médicales avec ta fille ou encore tout simplement les moments de socialisation avec les autres groupes de parents ? Est-ce que tu es reconnu légalement, officiellement, socialement, médicalement, comme le père de ton enfant ?

Soan : Déjà faut savoir que ma fille est en école maternelle. Elle a fait sa rentrée en septembre de l’année dernière & que déjà suite à ça j’ai du expliquer à l’administration & à la mairie que j’étais un homme trans, que effectivement sur le livret de famille, les extraits de naissance je suis reconnu comme étant la maman de cette dernière mais que je ne suis pas une femme. C’est toujours un peu délicat : ton enfant t’appelle maman devant tout le monde & en face de toi tu vois un homme. Sachant qu’en plus je commençais à peine ma transition, je ne savais pas trop comment j’allais changer durant l’année scolaire donc je trouvais ça vraiment très important. Egalement je ne voulais pas me faire mégenrer. Ce qu’il se passe c’est qu’on se retrouve très vite face à des problématiques de l’administration française. Du genre, à un moment donné je n’avais pas reçu des factures à payer & je contacte la mairie & à la mairie elles me disent : « ah oui effectivement on cherche à joindre votre femme. » Moi je lui réponds : « non non, euh, c’est bien moi. » Donc là elle me dit « non mais nous on cherche la mère » avec mon deadname. Je suis là dit « non mais c’est moi, je m’appelle Soan & je suis bien reconnu comme étant la maman… » & là y’a un gros blanc & elle me dit : « j’ai pas compris. » « Bah en fait, je suis un homme transgenre, je suis reconnu comme sa mère mais je suis bien… je suis bien son parent. » A un moment donné on se rend compte de l’absurdité des choses & du fait que l’administration n’est absolument pas formée & sensibilisée sur… sur les personnes transgenres. Ca nous pose problème ce manque de représentation parce qu’il faut qu’on s’explique, il faut qu’on prouve. Moi, tous les jours avec ma fille je me balade avec un extrait de naissance & ma carte d’identité, tout ce qui peut faire foi que avant je n’étais pas Soan & que je suis bien son parent, au cas où il y aurait un problème, que ce soit du point de vue médical, d’un point de vue social. Du coup officiellement je suis toujours reconnu comme étant la maman sur le livret de famille & partout, parce que je n’ai pas fait mon changement d’état civil, donc je suis encore avec un sexe F sur ma carte d’identité. Socialement je suis perçu comme étant un homme, comme étant un papa en fait. Ca pose vraiment des trucs très très drôles. Des fois à l’école y’a tous les parents qui sont à côté, on voit bien que je suis un homme, surtout que la le port du masque n’étant plus obligatoire, & là ma fille débarque en me regardant & elle me fait : « maman ! » Les gens se retournent, me regardent, ne comprennent pas. Faut quand même se rendre compte aussi que ce n’est pas forcément… euh féminin d’être une maman. On peut être un homme, dans un couple gay par exemple, & se faire appeler maman. Ou être dans un couple lesbien & être appelée papa. Ce n’est que des mots, faut arrêter de mettre des genres forcément sur ces mots-là.

Loïs Hamard : En dehors d’être reconnu ou non en tant que père par le “reste du monde” disons, comment ça se passe pour la filiation avec ta fille ? Car tu l’as porté mais est-ce que tu peux me parler de ton parcours administratif pour être reconnu en tant que parent ?

Soan : J’ai porté mon enfant, donc je l’ai porté bien avant ma transition, bien avant même que je ne comprenne que bah j’étais un homme. Du coup bah comme dans toutes procédures, quand on accouche, on est directement reconnu.e en tant que mère, si on est reconnu.e en tant que femme. Si je veux être reconnu comme le père de ma fille, je m’engage sur des procédures juridiques interminables & transphobes. Y’a aucune loi en fait. La problématique en France c’est que soit tu accouches & tu es une femme, donc tu es reconnu.e en tant que mère, soit tu fais une reconnaissance comme étant le père & tu es un homme. Mais alors les bails entre, il n’y en a pas. Au niveau de la filiation, ça fait quand même longtemps hein que les hommes trans portent des enfants, c’est-à-dire qu’il y a quand même aux Etats-Unis Thomas Beatty qui a porté un enfant avec un CEC homme. Je trouve ça violent en fait. Porter un enfant en étant un homme & devoir passer devant des juges, devoir possiblement adopter son propre enfant qui sort de son corps, c’est violent. Je ne comprends pas non plus pourquoi est-ce qu’en France on n’a pas le droit d’être défini.e dans notre parentalité en fonction de notre genre. On s’en fout que ce soit moi qui l’ai porté, moi qui l’ai procréé avec du sperme. Je ne vois pas ce que ça change par contre nous ça a des grosses répercussions dans nos vies, parce que c’est un outing permanent & c’est violent. Je subis beaucoup de transphobie mais je crois que la transphobie la plus horrible que je vis dans ma vie c’est les gens qui vont dire que je ne suis pas un homme parce que j’ai porté ma fille… « les hommes en général en fait ne peuvent pas porter d’enfant. » Déjà c’est un parcours du combattant en tant que personne trans binaire d’avoir une reconnaissance dans son genre & dans sa parentalité alors pour des personnes non-binaires qui n’existent pas d’un point de vue administratif en France, c’est d’autant plus compliqué. Je pense quand même que les livrets de famille devraient arrêter cette mention de père/mère mais qu’il devrait être noté parent 1/parent 2. Ou alors dans la volonté de certaines personnes à la rigueur mais dans les couples homosexuels ça fait quand même un moment qu’ils ont des livrets de famille avec Parent 1/Parent 2, ça règle le problème. Il n’y a pas d’outing en fait, d’un point de vue visuel immédiat.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Soan, je t’ai contacté pour faire ton portrait de vie. Le portrait de vie d’un homme, d’un père, d’un parent trans. & j’aimerai qu’on parle, si tu es d’accord, de la place de ta transition dans ta vie, vis-à-vis de tes relations personnelles & notamment familiales ou encore avec l’autre père de ta fille.

Soan : Donc je dirais que dans un premier temps au niveau de la transition & de la manière dont le vit ma fille : je dirais que c’est un long fleuve tranquille. La seule problématique je rencontre avec elle à l’heure actuelle, qui n’est pas forcément un problème hein, c’est le fait qu’elle a du mal à se détacher du mot maman. C’est connoté tout le temps, on vit dans une société très hétérosexualisée donc un enfant ça a forcément un papa & une maman. Donc petit à petit elle comprendra que moi ça me met peut-être mal à l’aise & surtout moi ça me out. Mais ça je lui laisse le temps, ce n’est pas un problème. Moi au début je pensais vraiment, par exmeple le changement qui la traumatiserait (rires) pour dire à quel point on n’est tellement pas renseigné.e.s sur les impacts des transitions sur nos enfants. Je pense que ça aurait été mon odeur corporelle. On attache souvent quelque chose d’important à l’odeur corporelle entre le parent & son enfant. Je me suis dit mon odeur corporelle va changer, ça va peut-être la déstabiliser. Pff pas du tout. La voix c’est pareil, c’est juste que je ne peux plus lui chanter les chansons de la même manière (rires). C’est plutôt drôle qunad je… quand j’avais les grosses périodes de mue. Tout le reste elle s’en fiche. Elle adore voir mes petits poils qui poussent. On parle aussi de l’anatomie, des changements. C’est bien parce que du coup ça permet de lui expliquer un petit plus sa propre anatomie. Au niveau d’une autre partie de ma famille donc mon père, ma soeur… ils sont dans le déni en fait. Je ne dirai pas en fait qu’ils sont contre mais ils ne sont pas forcément pour. Mais je leur laisse le temps d’avaler un peu tout ça. Je comprends que ce ne soit pas facile & en même temps il faut se rendre compte qu’on ne fait pas des enfants pour soi & que les enfants font leurs propres choix dans la vie & que si on n’est pas capable d’accepter, d’accompagner avec bienveillance son enfant dans tout, c’est qu’on n’est pas forcément très bienveillant. Quant à l’autre père de ma fille, ça a été très compliqué pour lui sur le moment. Il avait très peur, ce que j’entends. Il s’est posé beaucoup de questions. Alors de suite il a voulu que notre fille aille voir un psy mais j’ai très vite mit le holà en lui disant que je suis désolé mais qu’être trans ce n’est pas une maladie & dire que notre fille allait mal le vivre c’est forcément faire passer ma transition comme quelque chose de négatif. Moi ça me mettait très très mal à l’aise. Je ne dirai pas qu’il a accueilli ma transition avec la plus grande des bienveillances du monde même si c’est quelqu’un qui est ouvert d’esprit je pense que ça lui a mit une sacré claque & de toutes façons je dois voir avec lui pour beaucoup de papiers administratifs pour mon CEC puisque malheureusement en France, même quand on est séparés, quand on a un enfant, il faut gérer avec l’autre parent pour toute modification sur un extrait de naissance ou un livret de famille. Je n’ai pas forcément une très bonne relation avec lui, j’ai une relation d’adultes, de personnes qui se sont séparés il y a à peu près deux ans.

Loïs Hamard : Merci d’avoir partagé avec nous le parcours de transition sociale & relationnelle que tu as vécu. J’ai une question de vocabulaire pour toi. Est-ce que tu peux me parler du principe de transparentalité & de transernité, m’expliquer ce que c’est, comme tu te positionnes à ce propos ?

Soan : Moi je vois ça comme deux cercles. Il y a un grand cercle qui s’appelle la transparentalité & un plus petit, qui est dedans, qui s’appelle la transernité. Donc la transernité ça peut être avoir une grossesse sans être une femme, féconder avec du sperme donc sans être un homme. C’est un mot qui désigne autant un lien biologique que juridique pour un parent transgenre ou non-binaire. Alors que la transparentalité, donc c’est vraiment ce qui englobe le tout, c’est le fait d’être un parent en dehors des normes cisgenres sociétales. La transparentalité en gros ça comprend les parents transgenres non-binaires, les parents d’enfants transgenres & les partenaires : tout ce qui va être en lien avec une personne transgenre dans le prisme familial. Je trouve ça important d’accueillir tout le monde dans ce cercle parce qu’une transition, un coming-out ou une personne transgenre ça impacte sur toute une dynamique d’éducation qui va forcément prendre un nouveau tournent. Je pense aussi que c’est important d’utiliser ces mots-là parce qu’il y a des personnes non-binaires qui sont parents & ces personnes-là n’ont pas forcément envie de dire qu’elles ont un rapport paternel ou un rapport maternel. Je le reprends très très régulièrement parce que je le trouve très très joli & je l’utilise même pour moi-même parce que je me ressens ni dans la paternité, ni dans la maternité. Ca ne m’intéresse pas d’être représenté sur une paternité comme on en entend à l’heure actuelle. C’est des papas qui… qui ne sont même pas capables de dire quand était le dernier vaccin de leur enfant, quel poids fait leur enfant & tout. Je ne me représente pas du tout là-dedans. Je me représente bien en tant que… un père. Sans avoir ce rapport de paternité. Pour ce qui est de la parentalité ça c’est un mot que j’utilise très très régulièrement qui me parle beaucoup. J’ai une phrase que j’ai très souvent en manif, c’est un jeu de mot : « Transparent mais pas invisible » donc comme la transparentalité.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Soan, je t’ai connu il y a de ça une paire de mois via ton compte Instagram, dont les storys sont un peu constituées comme un journal de bord à l’image du suivi de ton traitement & tes posts comme de la pédagogie & de la vulgarisation de termes & de principes fondamentaux. Est-ce que tu peux m’expliquer comment tu en es venu à créer ce compte & à partager ta vie de père transgenre à visage découvert ? Quelle était la démarche, quel était le but ?

Soan : Cette histoire a commencé en janvier 2021 quand j’ai commencé à poser des mots sur le fait que je n’étais pas une personne cisgenre. A ce moment-là j’étais plus dans la case de la non-binarité parce que… je savais que j’étais pas une meuf cis mais je ne savais pas que j’étais un mec. C’était facile du coup d’être dans cette case-là. J’ai voulu vraiment explorer le spectre & j’ai commencé à en parler à ma fille de tout ça & j’ai commencé à faire des recherches sur comment expliquer à ma fille, expliquer aux enfants une transition, quel est l’impact sur ces enfants de la transition. Parce que moi j’avais vraiment très peu d’affirmer que j’étais un mec déjà. Ca m’angoissait par rapport à elle en fait. J’étais persuadé que ça se passerait mal. Parce que le manque de représentations bien sûr. & en fait à force de chercher je me suis rendu compte que déjà y’avait des personnes trans qui étaient parents mais la plupart avaient fait leur transition avant ou alors les enfants étaient grands. Je ne trouvas rien fondamentalement avec des enfants de l’âge de ma fille. Donc je me suis dit « tiens, eh bah… & si j’écrivais ? » Donc bah j’ai ouvert mon compte & j’ai commencé à écrire sur ma transparentalité & sur comment ma fille le vivait. J’ai vu que petit à petit les gens ça leur plaisait donc j’ai commencé à de plus en plus explorer des détails, à parler de choses bien précises. Donc je suis suivi par beaucoup de personnes cisgenres mais également une très grosse partie de la communauté transgenre & non-binaire. Dans la partie des personnes cisgenres, il y en a beaucoup qui sont là bah… pour déconstruire tout ça. Je suis suivi par beaucoup de profesionnel.le.s du milieu médical, des sage-femmes, des maïeuticiens, des doulas, des gynécologues, des kinés. Je suis également suivi du coup par des personnes trans & dans les personnes trans je reçois beaucoup de messages qui me touchent beaucoup du genre « j’avais pas envie d’avoir d’enfant parce que je ne savais pas que c’était possible mais depuis que je suis ton compte je me rends… je m’aperçois que c’est possible, que j’ai envie d’avoir un enfant. » Faut savoir quand même que depuis… que ça ne fait que depuis 2017 que la stérilisation des personnes trans n’est plus obligatoire… pour qu’on… pour qu’on change notre CEC, notre changement à l’état civil. C’est frais. Donc toutes les personnes qui ont fait leur CEC avant, c’était obligatoire pour elleux d’avoir fait soit une hystérectomie soit une orchiectomie, sans préservation de gamètes & tout hein bien sûr. Mon compte Instagram il ne parle pas que de ça hein, je parle aussi de transidentités de manière globale, de comment je vis ma transidentité dans la sphère publique. Egalement bah pour pallier à ce que manque de représentations je suis en train d’écrire un livre donc qui va parler de transidentités sous le prisme de la parentalité. Comme ça y’aura l’outil d’un livre pour les personnes qui voudront le lire. Donc c’est en cours d’écriture, je ne sais pas du tout quand est-ce que ça sortira parce que ce n’est pas mon métier.

Loïs Hamard : Pour conclure ce portrait de vie, Soan, je te propose un espace d’expression libre si jamais tu as un mot à faire passer, un élément que tu souhaites faire parvenir à nos auditeurs.trices pour ce mot de la fin ?

Soan : Moi déjà bah je te remercie encore bah de m’avoir donné la parole sur ton podcast. Ce qui est important à l’heure actuelle en France, les combats qui sont importants à mener, c’est que les personnes trans aient accès à la PMA & que ça serait bien de revoir la filiation en France. Qu’on arrive aussi à dégenrer en fait, toute la représentation qu’on a de la parentalité. J’aimerai aussi dire à toutes les personnes qui écouteront ce podcast qu’iels sont légitimes à avoir des enfants si iels en ont envie. Vos enfants ne vont pas souffrir de vos transitions, de vos coming-out parce que les enfants ont besoin d’amour & ont besoin de sécurité. Si vous êtes malheureux dans votre genre actuel, dans votre corps, votre enfant va forcément le ressentir & vous allez donner une image à votre enfant qui n’est pas ce que vous avez envie de refléter. En fait leur expliquer & leur parler de transidentité ne va pas les corrompre. Moi j’ai été éduquée dans une famille catholique, cis, hétérosexuelle, j’en ai souffert énormément. Ca ne m’a pas empêché (rires), à 28 ans, de faire un coming-out mec trans & d’être gay. Ca ne sert à rien de mettre un voile sur nous, c’est mentir à nos enfants. Leur en parler, c’est mettre des mots. Je fais le lien avec la sexualité : ce n’est pas parce qu’on parle de sexualité à ses enfants que forcément ça va ouvrir la porte à toutes les défiances, en fait. Déjà, je ne vois pas en quoi il y a des déviances dans la sexualité mais ça c’est un autre problème. Justement en fait, parler de sexualité jeune à ses enfants c’est lui offrir pour plus tard les outils de la bienveillance & du respect. Si vous parlez de personnes trans & de personnes de la communauté LGBTQIA+ à vos enfants, c’est leur permettre de se rendre compte que c’est normal. Nous effacer comme ça, ça ne nous effacera pas de la planète. Donc ça ne sert à rien. Je voulais juste vous rappeler que… vous, mes adelphes, les personnes trans, celleux qui veulent des enfants plus tard, vous avez le droit, vous êtes légitimes, vous pouvez le faire, personne ne viendra vous le reprocher & vos enfants je suis sûr que ça ira. Je veux aussi dire à tous les parents qui ont des enfants transgenres : c’est ok, ce sont des enfants mais ils le savent si ils ne sont pas biens dans leur genre & ne remettez pas en question leurs émotions & leurs ressentis parce que ce sont des enfants. Arrêtons de les infantiliser. Il faut écouter les personnes trans, respecter leurs ressentis & surtout les accompagner dans la bienveillance.

Loïs Hamard : Merci à toi Soan pour ce mot de la fin mais aussi pour toute l’interview que tu m’as accordée pour ce portrait de vie. C’était Loïs Hamard pour les portraits de vie de Behind The Society : en attendant le prochain, retrouvez dès à présent le premier épisode avec la doula Marion Calmel aka Doulayaga, qui accompagne à la périnatalité loin des préjugés. Merci à vous & à bientôt pour un prochain épisode des portraits de vie.

Jingle de fin

Catégories
Enfants d'aujourd'hui, adultes de demain Podcasts

[Portrait de vie] Accompagner à la périnatalité loin des préjugés

Un nouvel épisode de podcast a vu le jour ! Dans ce premier épisode de Portrait de vie par Loïs Hamard, le micro est tendu à Marion Calmel pour parler de son travail : être doula. Pour cette série de podcasts sur le monde des enfants, de la parentalité & de l’éducation, l’enjeu est de donner à la parole à celleux qui participe à la création des citoyen.ne.s de demain. Accompagnatrice à la périnatalité, de l’envie d’un enfant aux premières années de vie de celui-ci, Marion accompagne les parents dans cette expérience de vie qui nécessite parfois de l’aide (& c’est ok).

Retranscription écrite d’un podcast disponible sur les plateformes d’écoute.

Loïs Hamard : Bonjour à toutes & à tous, ici Loïs Hamard, je vous retrouve dans mon premier Portrait de vie. & pour celui-ci, j’ai choisi de tendre mon micro à Marion Calmel à qui je vais bientôt donner la parole. Mais avant cela, laissez-moi vous expliquer ce qui vous attend. Pour ces podcasts Portrait de vie, j’ai choisi de vous concocter quelques épisodes autour de la parentalité, de l’éducation, des enfants. Je retrouve donc Marion pour ce premier épisode, bienvenue à toi, & pour commencer tout en douceur, est-ce que tu peux te présenter, me dire qui tu es, me parler de ton parcours, de ta vie, de ce que tu fais au quotidien, de ce qui t’a amené dans ta personnalité à être à mon micro aujourd’hui ?

Marion Calmel – Doulayaga : Merci Loïs de m’inviter. Alors je suis Marion, doula en Ariège. Je suis mariée avec Maëva. Nous avons un enfant qui a 20 mois. Au tout début, j’ai commencé à me former comme travailleuse sociale : donc j’ai travaillé avec des grands enfants, des plus jeunes enfants & puis… & ensuite j’ai été coordinatrice d’un café associatif adapté aux enfants. & puis ce travail-là m’a mené à devenir assistante maternelle pour n’être plus qu’avec des enfants tous les jours. Donc avec Maëva on a accueilli des jeunes enfants pendant 2 ans chez nous. & puis ensuite on a déménagé en Ariège, on s’est mariées toutes les deux, on a trouvé un donneur pour concevoir notre bébé… Donc je suis doula depuis 2019, en Ariège & en visio.

Loïs Hamard : Tu as dit que tu étais doula, est-ce que tu peux me dire en quoi consiste ton métier, ce que tu fais au quotidien ?

Marion Calmel : Alors, doula, pour commencer : j’accompagne les parents ou futurs-parents du désir d’enfant jusqu’à la fin de la petite enfance donc en gros les 3 ans autour de la naissance d’un bébé. Donc 3 ans avant & 3 ans après. & puis les parents font à moi quand ils en sentent le besoin dans cette sphère-là des 6 années périnatales. Donc je les accompagne en proposant des séances qui est avant tout un lieu & un espace & un temps d’écoute bienveillant. & puis de conseil s’il y a besoin où je partage mes connaissances sur la physiologie du bébé, de la naissance. & puis en post-natal, je suis aussi là pour être un soutien émotionnel dans cet intense bouleversement de ce moment de vie tout particulier qu’est l’accueil d’un bébé. Je suis là aussi pour les secours d’un point de vue logistique, organisationnel : je peux leur apporter des repas, je peux communiquer avec leurs familles s’il y a besoin d’un relai… C’est ça, en gros, mon métier. Donc j’accompagne les parents & les petits bébés.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Marion, je t’ai connu il y a de ça une paire de mois via ton compte Instagram, dont les storys sont un peu constituées comme un journal de bord de ta vie de maman & de profesionnelle & tes posts comme de la pédagogie & de la vulgarisation de termes & de principes fondamentaux. Est-ce que tu peux m’expliquer comment tu en es venu à créer ce compte & à partager ta vie de professionnelle de la maternité ? Quelle était la démarche, quel était le but concrètement de ce compte Instagram ?

Marion Calmel : Alors ce compte du coup qui s’appelle Doulayaga, au tout début il s’appelait, en 2017, « Dans les yeux de nos enfants ». J’ai commencé à créer un blog avec un peu de ressources pédagogiques & j’ai prit plaisir à partager là-dessus & à valoriser ce métier qui est vraiment peu reconnu. Depuis janvier, c’est Doulayaga parce qu’en fait c’était le nom de ma formation pour doula. Mon contenu actuel en fait c’est vraiment au fil de mes pratiques de doula & de mes formations en fait où quand je me forme, quand je lis sur la périnatalité (& j’adore ça, parce que je suis passionnée sur le sujet). Mais à chaque fois en fait, ce n’est pas adapté aux parents queer du tout. & ça me manque, & j’ai besoin de ce contenu-là, j’ai besoin qu’il existe (rires), donc je le fais pour moi & puis pour les autres.

Loïs Hamard : T’en parles très justement de ce besoin d’inclusivité & à travers ton compte Instagram ça se voit : de part ton vécu ou alors des photos & histoires extérieures, tu partages des représentations familiales différentes de ce qu’on appelle “la norme”, comprenez : les familles hétérocisgenres. Est-ce que tu peux me parler de l’importance que ça a pour toi de partager de tels modèles dits alternatifs ou différents dans la société française actuelle ? 

Marion Calmel : Bah je crois que la chance qu’on a dans cette ère moderne avec les réseaux sociaux c’est de pouvoir rendre visible ce qui, pour le moment, ne l’est pas. En fait, y’a pleins de choses. Rien que sur l’allaitement en fait : le fait de voir des parents qui allaitent leur bébé mais dans la sphère publique on nous demande de nous cacher, on nous demande de ranger nos seins, on nous demande d’allaiter aux toilettes… & puis en fait il faut cacher nos bébés, il ne faut pas les entendre, il ne faut pas qu’ils crient, il ne faut pas qu’ils pleurent. Pareil pendant la grossesse, & puis le désir d’enfant & puis le premier trimestre… En fait c’est le sujet de la périnatalité est comme « Chut ! Taisez-vous ! » (rires) Du coup il y a déjà ça mais pour les parents queer, encore plus du coup. C’est comme un entonnoir d’invisibilité & plus on creuse, & moins on nous voit donc euh bah j’espère que sur mon compte, les parents qui ne peuvent pas s’identifier sur d’autres comptes & puis même dans la sphère publique & en lisant des livres &… je vois qu’il y en a quand même de plus en plus dans les albums jeunesse. Ca y est on commence à avoir des représentations différentes & qui du coup bah moi me ressemble & ça me fait du bien donc c’est tout ça. Je pense que ça me tient à cœur parce que j’ai besoin de ça & puis en fait je pense que ça vient avant tout de mon… mon militantisme féministe & intersectionnel. Parce que bien sûr je parle des discriminations subies par les personnes queer mais en fait je parle de ça principalement parce que ça me concerne mais c’est aussi pour les personnes grosses, pour les personnes racisées, y’a… y’a… enfin bref… (rires)

Loïs Hamard : & justement, tu parles du fait que c’est lié à ton vécu, à ton militantisme, à ton féminisme & à ton identité tout simplement, comment toi ça se traduit dans ton travail, dans la manière d’accompagner les familles, dans la manière de former aussi, d’inclure ces thématiques-là ?

Marion Calmel : En Ariège, j’accompagne surtout des parents cishétéros & puis en visio des parents queer. Quand je m’adresse aux parents, je commence en me présentant & en donnant mon pronom même si au début y’a des « qu’est-ce qu’elle veut dire par là ? » Dans mon vocabulaire, dans mon lexique, je vais demander en fait aux parents « est-ce que ça vous va, pour que tu puisses te sentir… t’identifier à ce que je vais dire, quels termes t’as envie que j’utilise ? » Parce que en fait, j’en sais rien moi de si les parents sont queer ou pas. Je pars du principe que j’en sais rien & que j’ai besoin que tous les parents soient reconnus & que… qu’ils puissent se sentir entendus & en confiance avec moi. C’est la base de notre relation & de mon travail en fait. Si les parents n’ont pas confiance, je ne peux pas les accompagner dans ce moment si intense. Si ils ne comprennent pas trop ce que je dis, je vois les sourcils qui se froncent mais c’est pas grave, j’aurai pu commencer à semer des petites graines éducatives sur le sujet & puis ensuite c’est ça je vais parler de personnes qui enfantent, je vais parler de la place des partenaires… & puis dans ma formation aussi, ce sont ces termes-là que j’utilise.

Loïs Hamard : Pour toi comment c’est important aussi d’avoir une représentation ? Là tu dis que en visio tu suis principalement des parents queers, euh… comment ça nait tu penses ce besoin d’avoir des profesionnel.le.s qui nous reconnaissent, qui connaissent nos problématiques & qui puissent être plus sensibilisé.e.s à ce qu’on vit ? En quoi c’est important d’avoir des gens de la communauté ou alors juste des gens qui sont sensibilisé.e.s à tout ça ?

Marion Calmel : La périnatalité, la gynécologie, ça fait vraiment partie de l’intime cette période-là de la vie, donc on est vulnérable. Pendant la grossesse, c’est un tel chamboulement, qu’on peut se sentir vulnérables, pendant une naissance pareil & en post-partum x 1 000. Si on se sent pas biens & s’il faut ré-expliquer « bah tu sais, moi, en fait, je suis non-binaire » & puis que la personne en face elle est là « co-quoi ? (rires) » Mais, on ne peut pas se sentir libres d’être vulnérable aux côtés de cette personne qu’on choisit pour nous accompagner. Je pense aussi que c’est pour ça que je veux être encore plus & encore plus visible sur les réseaux parce que je veux que si les personnes cherchent une doula, en tous les cas la doula que je suis, ils puissent me trouver. C’est difficile de se sentir en confiance & du coup j’ai envie aussi… on n’a pas à éduquer les personnes sur juste qui on est.

Transition sonore.

Loïs Hamard : En sus de parler des différents modèles familiaux, tu abordes aussi la manière de donner naissance, notamment en lien avec la construction actuelle de l’institution de naissance, est-ce que tu peux m’en dire davantage sur ces modes d’accouchements différents de celui qu’on connaît habituellement en structure hospitalière avec la péridurale etc ?

Marion Calmel : Je crois que c’est aussi la similutude de toutes les doulas c’est qu’on est formées à la physiologie de la naissance. C’est-à-dire que dans nos tripes on a la conviction que toutes les personnes peuvent enfanter par elles-mêmes. Déjà, rien que ça, ça déconstruit beaucoup de choses. Evidemment c’est sans nier la science & toutes les avancées & tout ce que ça permet mais… & je le répète à tous les accompagnements : je ne suis pas contre la péridurale, je veux que tu saches pourquoi la péridurale existe, à quoi elle sert & ce qu’il se passe dans le corps quand on en prend ou pas. C’est tellement différent de la présentation « je perds les eaux, vite vite on court à la maternité, vite vite (rires) on nous dit poussez » & puis éventuellement entre temps y’a un long temps d’attente où on voit bah le couple qui attend sagement dans sa chambre sans faire de bruit & sans bouger. Le patriarcat médical est venu prendre & voler ce moment-là qui est si intense que ce moment d’accueil de son bébé & de le faire naître. Il y a pleins de possibilités pour enfanter : on peut choisir d’aller en structure d’hôpital, de niveau 1, 2, 3, on peut choisir d’aller en plateau technique, donc c’est une salle qui est géré par des sages-femmes libérales & puis on peut aussi choisir une maison de naissance qui est du coup en dehors de l’hôpital donc quand même à côté. & puis on peut choisir d’enfanter chez soi, accompagné.e par un.e profesionnel.le de santé ou enfanter chez soi librement, sans personne, en pleine autonomie, comme ce que j’ai choisi de faire avec ma compagne. Je crois que mon travail consiste à ne plus entendre « ah, si j’avais su », moi je veux que les personnes sachent.

Loïs Hamard : C’est extrêmement beau ce que tu dis & est-ce que tu penses que là en 2022 les institutions changent, les mentalités changent, la manière « conventionnelle » d’enfanter change avec ces différentes structures qui existent, avec les différents métiers comme les doulas qui peuvent accompagner de plus en plus ? Est-ce que de moins en moins de personnes disent « ah, si j’avais su » ?

Marion Calmel : J’espère. Je crois qu’il se passe un truc, ou en tous les cas que les personnes qui choisissent d’enfanter autrement & qui choisisse un autre accompagnement, un autre post-partum que ailleurs tout le monde chez soi très vite & puis de galérer, de préparer à manger pour tout le monde, ça aussi c’est en train de changer je crois, j’espère. En fait je pense que les personnes qui choisissent ça sont de plus en plus visibles & encore une fois que la visibilité je crois que ça fait partie de la clef… C’est bah… juste de pouvoir s’identifier, de pouvoir di-discuter avec des personnes qui suivent ce chemin vers lequel on se sent appelé.e.s, j’espère.

Loïs Hamard : & du coup, en contraste avec tout ça, est-ce que tu penses qu’il y a encore des choses à changer, je pense que oui, mais comme quoi ? A tes yeux, voilà, la baguette magique du monde de la périnatalité, pour toi, tu l’utiliserais pour faire quoi, pour changer quoi ? Que ce soit les mentalités, la société, les structures, les manières d’enfanter ou autre.

Marion Calmel : Oui y’a encore beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup à faire déjà les violences obstétricales & gynécologiques existent beaucoup, & trop. La majorité des personnes qui donnent naissance, donnent naissance en structure hospitalière mais je ne crois pas que ce soit la structure hospitalière qui soit le problème. Je crois que c’est le patriarcat médical qui est dans ces structures, le manque de moyens… là en ce moment & depuis un moment le fait de revendiquer, pour le coup c’est encore très binaire & cis-normé mais une femme, une sage-femme : une personne qui enfante & une personne qui accompagne. Comment est-ce qu’on veut redonner le pouvoir aux personnes qui sont en train de donner naissance quand c’est plus simple de leur donner une péridurale & qu’on ne peut pas accompagner une personne qui donne naissance avec ses hormones & qui est en train de le faire & qui y arrive super bien. N’empêche qu’elle a besoin d’être accompagnée, elle a besoin d’être soutenue. Il manque des sous, il manque des gens pour accompagner ces personnes : il y a encore beaucoup beaucoup à faire. (rires) & puis aussi sur la reconnaissance dans doulas : mon métier n’existe pas, il n’y a aucune reconnaissance. Qui veut peut se dire doula. CE que je dis quand je forme des doulas : à court-terme, je visualise des doulas partout, pour tout le monde, pour tous les cors de métier. Je visualise des doulas pour accompagner les IVG à l’hôpital, je visualise des doulas partout. & à long terme je visualise qu’il n’y ait plus de doulas parce que la transmission aura été faite & puis, & que il n’y aura plus besoin & que ça fera parti de l’humanité que de se soutenir & d’accompagner les personnes qui sont dans cette période périnatale.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Pour conclure ce portrait de vie, Marion, je te propose un espace d’expression libre si jamais tu as un mot à faire passer, un élément que tu souhaites faire parvenir à nos auditeurs.trices pour ce mot de la fin ?.

Marion Calmel : J’aime bien les mots de la fin. J’ai envie de dire… à tous les parents qui ont envie de devenir parents & qui ne le sont pas encore : leur bébé est en chemin. J’ai envie de dire aux parents qui vont bientôt accueillir leur bébé que leur corps est prêt pour enfanter & que leur bébé sait naître. J’ai envie de dire aux parents qui sont en plein post-partum que ce sont des vagues & que ça passe. Je le sais que c’est intense & je sais que c’est dur & je sais aussi qu’ils sont en train de traverser ça à merveille. & puis j’ai aussi envie de dire à tous les enfants qui sont là & qui sont accompagné.e.s par leurs parents de la façon la plus inclusive, la plus… j’ai envie de dire militante mais en tous les cas avec beaucoup de douceur. A tous ces enfants qui deviendront des adultes que je les aime & qu’ils vont réussir dans ce monde tout bizarre qu’on leur laisse. & je ne sais pas trop ce que ce monde-là va devenir.

Loïs Hamard : Merci à toi Marion pour ce mot de la fin mais aussi pour toute l’interview que tu m’as accordé pour ce portrait de vie. Si vous avez envie de prolonger le sujet des violences obstétricales & gynécologiques dont nous avons parlé tout à l’heure, je vous invite à retrouver le podcast de Maxence fait à cette occasion en novembre dernier. Merci à vous & à bientôt pour un prochain épisode des portraits de vie, c’était BTS.

Jingle de fin : C’était Behind The Society : le podcast. Une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts & Google Podcasts.

Catégories
L'île de Lille

Grève pour l’augmentation des salaires: ras-le-bol social !

Au départ de porte de paris, la manifestation se déroule sans grabuge, le dispositif policier mobilisé est léger et ne tente pas de provocations envers les manifestants, encadrant simplement le cortège à l’avant et à l’arrière avec l’aide des agents de la ville.

Sur les banderoles brandies par les manifestants, on reconnaît de nombreux logos souvent présents dans ce type de revendications : CGT, Solidaires 59, CSP 59, UNEF ou encore FSE. Les slogans scandés sont de même les habituelles revendications appelant à la démission d’Emmanuel Macron ou à l’abolition du système capitaliste : simples mais efficaces.

En pleine période de campagne présidentielle, il n’est également pas étonnant d’apercevoir les banderoles du PCF, des Écologistes, ou encore de la France Insoumise : Adrien Quatennens, député de la 1ère circonscription du nord et coordinateur national de la FI était notamment présent avec ces derniers pour porter leurs revendications.

Catégories
Féministes tant qu'il le faudra L'île de Lille

Marche féministe du 12 mars : ambiance festive et modérée

La manifestation, au départ de la place de la République, remonte le boulevard Gambetta avant de s’engager sur la rue Colbert et redescendre sur le boulevard Vauban. Après avoir longé la rue Solférino, le cortège retourne à place de la république, rejoignant au niveau de Sébastopol le cortège « Look Up »: la manif pour le climat qui se tenait le même après-midi.

Contrairement à la marche nocturne du 8 mars, cette manifestation affiche un aspect moins radical : peu ou pas de slogan fort, un cortège bon enfant, plus festif que revendicatif (à l’image de la pride de Paris organisée par l’inter) et en somme assez peu d’intersectionnalité.

En effet, malgré la présence de quelques drapeaux LGBTQ et pancartes au tons plus radicaux et queer/pro-TDS, la manifestation affiche clairement une dimension très cis-hétéro centrée, avec des pancartes centrées sur la vulve/le clitoris et d’autres ouvertement putophobes.

A l’arrivée sur Sébastopol, le cortège rencontre celui de la marche pour le climat, rencontre bien sur prévue à l’avance. Si aucun conflit réel n’est a regretter, et que les prises de paroles à ce moment la arbore une dimension plus convergente, quelques disputes et éclats de violences, on cependant lieux entre des manifestant.e.s de la marche féministe et un groupe de gilets jaunes présents dans la manif « Look Up », ces dernier leur reprochant de ne pas participer aux « vrais luttes »…

Les deux cortèges réunis arrivent finalement à république quelques minutes après leur départ de Sébastopol, le rassemblement se dissipe rapidement et sans violence, à l’image de la manifestation dans son ensemble : calme et sans remous.

Catégories
Out of the closet Podcasts

[Portrait de vie] L’AJL : mettre fin à la violence LGBTIphobe banalisée dans les médias

Puisque la représentation et le poids des mots comptent, Behind The Society a contacté Mathieu Brancourt, membre de l’Association des Journalistes LGBTI (AJL). Créée en 2013, l’AJL veille au respect et à la représentation des personnes LGBTI dans les médias. Au micro de BTS, Mathieu évoque le contexte de création de l’association, les missions de cette dernière et le rôle des journalistes dans le traitement des questions LGBTI.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind The Society : le podcast »

Léa, animatrice :

On peut penser que ça a peu d’importance, au fond, la représentation. Que ce n’est pas vraiment ce qui compte, qu’il y a déjà bien assez de droits et de libertés. Mais ce qu’on regarde, ce qu’on écoute, ce qu’on lit, tout ça a un impact sur nos modes de pensées. L’invisibilité de la communauté LGBTI+ ou sa stigmatisation, lorsqu’elle est effectivement abordée, ont un impact. La violence physique est indiscutable et visible : SOS homophobie rapporte que 164 agressions physiques lgbtiphobes ont eu lieu en France en 2020, ce chiffre faisant références aux agressions qui ont été déclarées. Mais cette violence peut également s’exercer de manière insidieuse, moins évidente mais toute aussi dévastatrice. Ce sont les mots employés dans les médias, la manière de traiter ces agressions, les personnes que l’ont choisi d’interroger, les discours que l’on laisse passer. Créée en 2013, l’AJL se bat pour que cette violence ne soit plus invisible. Behind The Society a contacté un de ses membres, Mathieu Brancourt, pour échanger sur le traitement médiatique des questions LGBTI+. Cet épisode est la première partie de cet échange, le deuxième portera sur le fait d’être journaliste et LGBTI+. 

Mathieu Brancourt :

« On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. »

Léa :

L’AJL : mettre fin à la violence lgbtiphobe banalisée dans les médias, un podcast d’Evann Hislers et de Léa le Denmat. 

Mathieu Brancourt :

Je m’appelle Mathieu Brancourt, j’ai 32 ans, je suis journaliste et j’étais spécialisé dans la santé, notamment dans le VIH. Aujourd’hui je suis freelance à Lille et je suis membre de l’Association des journalistes LGBTI depuis décembre 2013. L’AJL s’est lancée au moment des débats sur le mariage pour tous où quelques journalistes gays et lesbiennes, à l’époque, ont fait leur coming-out dans Libération pour dire qu’il fallait se positionner, en tant que journalistes, pour un meilleur traitement et plus respectueux des personnes LGBTI dans les médias. Cela surtout  lors de ce débat qui a malheureusement été à l’origine de beaucoup trop de débordements et de propos problématiques relayés par les médias. 

Transition musicale

L’AJL c’est une association de journalistes donc une association professionnelle de journalistes. Nos missions, elles se limitent à notre travail d’intervention au niveau médiatique, donc on intervient et on interpelle les journalistes et leurs rédactions. Les objectifs de l’association sont de plaider auprès des réactions pour un meilleur traitement des problématiques et des personnes LGBTI. Mais aussi d’intervenir sur les réseaux sociaux en cas de problème et essayer de proposer, de corriger les journalistes ou les articles problématiques à ce moment-là (mariage pour tous). Depuis, l’association, en 8 ans d’existence maintenant, s’est beaucoup étoffée et on propose aussi des formations dans les collèges. On fait des interventions à la sensibilisation au traitement médiatique et à l’homophobie dans les médias auprès de collégiens dans différents collèges de France. On intervient aussi à l’invitation d’écoles de journalisme, à l’occasion de séminaires ou de cours magistraux. 

Léa :

Justement, pourquoi est-ce important pour l’AJL de faire des interventions dans les collèges? 

Mathieu Brancourt :

Les interventions dans les collèges, on a voulu s’y positionner parce que l’on pense qu’en tant que journalistes on doit aussi participer à l’éducation aux médias. Aujourd’hui l’éducation aux médias est cantonnée à la bonne volonté et à la capacité ou non des professeurs des écoles à avoir du temps à enseigner cette matière-là. On pensait qu’en tant que journalistes, on avait les capacités et surtout l’envie d’aller expliquer à des collégiens donc à des jeunes, déjà beaucoup plus sensibilisés aux questions LGBTI via les réseaux sociaux, d’apporter un cadrage dans des collèges volontaires. Nous souhaitions proposer des modules spécifiques pour faire réagir les collégiens et les collégiennes sur des problématiques d’actualité et voir comment eux perçoivent, ou pas, le traitement médiatique et l’homophobie, la transphobie, la lesbophobie ou la biphobie. Nous voulions aussi leur montrer que des personnes peuvent être journalistes et ouvertement LGBT. Aussi, à un niveau plus personnel, pour des collégiens et des collégiennes qui seraient dans le placard, se dire qu’ils ne sont pas seuls et que des personnes leur ressemblent. Leur dire que, nous, les représentations que l’on avait pas en tant que journalistes à une autre époque ont changé, et que maintenant c’est possible d’être visible et d’avoir des personnes à qui parler. Je pense que c’est déjà un énorme pas de fait pour eux. 

Léa :

L’AJL a aussi mis en place une charte, en quoi consiste-t-elle?

Mathieu Brancourt :  

La charte a été voulu pour, sans vouloir mettre une espèce de contrainte, créer un engagement avec les médias et les rédactions. Leur demander sur quatre ou cinq points élémentaires, une unité sur ces traités médiatiques en s’assurant qu’il y ait une intervention lors d’un traitement médiatique problématique pour éviter que ces erreurs se reproduisent. Ça permet aussi de créer le dialogue avec les rédactions et d’élever le niveau de traitement et faire en sorte que des journalistes qui étaient sensibilisés à cette question-là, peuvent passer le relais et les connaissances à leurs collègues. Cela permet qu’il y ait des voies de correction extrêmement rapides en interne qui nous évitent d’intervenir en tant qu’AJL une fois la publication du papier faite et donc que les dégâts en terme de traitement soient déjà faits. 

Transition musicale

Evann, animateur :

Le terme de lobby LGBT est souvent utilisé par les politiques dans les médias, ne serait-ce pas un moyen d’avoir des propos LGBTIphobes sans être condamné? 

Mathieu Brancourt :

Le problème du mot lobby est que c’est un terme qui porte beaucoup d’idées : le lobby de la viande, le lobby du tabac, etc.. Ça fait passer pour extrêmement puissant des industries qui, pour le coup, existent et sont extrêmement puissantes et qui vont, via l’argent, l’influence, et le pouvoir utilisées leur emprise pour maintenir leur monopole ou leurs avantages via une intervention auprès des politiques. Je pense que si « lobby LGBT » il y a, pour être un peu polémique justement, c’est vrai qu’il y a une communauté et des associations qui se sont structurées et émettent un discours public et politique par rapport aux questions LGBTI. Après, si on fait un constat de comparaison, on a pas d’argent, on est très peu financés par les financements publics en proportion par rapport à d’autres secteurs politiques, associatifs ou militants. Au final, ces accusations sont là pour invalider les remarques ou les choses que les personnes peuvent dire. Au niveau de l’AJL, on est qualifiés de « lobby LGBT » dans le milieu du journalisme. Quand on relevait des propos problématiques et systématiques de la part de confrères et de consoeurs, on était le « lobby LGBT » qui voulait rééduquer les journalistes. C’est quelque chose qu’on avait déjà entendu au moment de la manif pour tous avec le « lobby du genre qui veut rééduquer les enfants à l’école avec l’ABCD de l’égalité ». Ce sont des gimicks et du prêt-à-penser qui sont là pour faire peur et pas forcément pour nous parler à nous mais plutôt aux gens qui seraient intéresser de savoir qui l’on est ou ce que l’on représente. Ça permet de faire peur et de nous faire passer pour une sorte de « shadow cabinet politique » qui viendrait essayer de tirer les ficelles pour avoir quelque chose qu’on ne devrait pas avoir. Mais dans toutes les revendications LGBTI, et là je sors du cadre du journalisme, les revendications sont la liberté et le respect des personnes. Je ne pense pas que ce soit quelque chose qui viendrait prendre quelque chose au détriment des autres. Selon moi, l’utilisation du mot « lobby » est pernicieuse et fallacieuse en terme de réalité des faits. Les journalistes devraient réfléchir au sens qu’a le mot « lobby » et puis factuellement, ce n’est fondé sur rien. Il y a encore beaucoup de problèmes et par ailleurs, les questions LGBTI n’ont pas du tout encore été réglées dans notre société. On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. Enfin voilà, je pense que c’est plutôt un chiffon rouge que l’on agite mais qui ne représente rien en fait. 

Léa :

Pensez-vous que les médias surexposent les fait divers négatifs envers les personnes LGBTI donc comme les harcèlements ou les suicides par exemple? 

Mathieu Brancourt :

À la création de l’AJL, il y avait évidemment l’urgence de la manif pour tous et donc c’était quelque chose de global avec un aspect législatif puisqu’il y avait une loi avec des textes qui voulaient affirmer qu’il y allait avoir une égalité par le mariage et l’adoption, ça s’est évidemment passé différemment. Mais je pense que, depuis longtemps, les médias ont un passif avec le traitement très sensationnel des faits-divers. Ça se passe aussi avec les féminicides, les viols, la pédocriminalité. Je pense, qu’effectivement, il y a un biais et une tentation de traiter des sujets touchant à l’homosexualité et l’homophobie via le prisme des agressions. Pas forcément pour relever le fait sociétal qu’est l’homophobie en tant que fait, de proportion, d’impact et de ce que ça représente pour les personnes elles-mêmes. Il y aussi ce coté où c’est un moyen simple et accrocheur de parler de ces sujets-là, je pense notamment au travail du sexe et à la transphobie. Après, est-ce que aujourd’hui on a réussi à sortir de ce traitement un peu univoque de traiter de ces sujets quand il y a des agressions ou quand SOS homophobie fait son rapport qui montre que les agressions ont augmenté, ce qui est aussi un moment intéressant. Je pense, en fait, qu’il n’y a pas de mauvais angle en terme de traitement des sujets LGBTI, il y a juste ce qu’on en fait, ce qu’on en dit et surtout à qui on parle. Je pense que le principal problème sur ces sujets-là, c’est que quand il y a des faits divers on ne va pas forcément parler aux personnes donc aux victimes, on ne va pas forcément leur demander ce qu’il s’est passé ou même aller voir des associations qui traitent de cela pour « élargir » et « prendre de la perspective » par rapport à ce qu’il s’est produit. C’est important de continuer à traiter de l’homophobie, il faut continuer à parler des agressions, pour les féminicides c’est pareil. Après, je pense que c’est important que le journalisme ne se limite pas à ça, il pourrait aussi y avoir des articles et des sujets qui changent d’angle et prennent de la perspective et de la hauteur pour montrer à quel point ce n’est pas une agression, un vol, un viol etc mais c’est un problème sociétal, systémique qui fait que parce que des lois ou des discours sont toujours en place, on maintient quelque chose qui permet et qui laisse cours à des agressions de ce type. On ne se dit pas « il y a un problème à agresser ces personnes », on se dit « on va agresser ces personnes parce qu’elles sont déjà vulnérables, déjà fragilisées ». Par ailleurs, même si on va en parler, il y a toujours une forme d’impunité sociale par rapport à ça. Je pense qu’il faut continuer à créer un suivi des agressions homophobes car c’est aussi un moyen intéressant et un indicateur concret pour montrer qu’entre 2012 et 2022, malgré les gens qui nous vendent que la société s’est beaucoup ouverte, il ya toujours beaucoup de stigmates liés à la manif pour tous et les agressions continuent d’exister. On continue d’agresser des gays, des lesbiennes, des personnes bi, trans et non binaires pour ce qu’elles sont, en 2022. Si on ne répertorie pas ces choses-là, on n’aura pas forcément de base factuelle pour après élargir et dire qu’il y a toujours cet enjeu-là. Je pense que si on ne parle pas de ces sujets-là, tout en le faisant bien et en étant respectueux des personnes, en utilisant des termes corrects notamment pour les personnes trans, je pense que ce n’est pas un obstacle a une vision plus globale et un engagement politique et médiatique plus fort sur ces questions-là. 

Evann :

Comment traiter des problématiques LGBTI sans être accusé de faire du journalisme militant et donc d’être mal perçu par les lecteurs ?

Mathieu Brancourt :

Le journalisme militant, il y en a partout, il y en a tout le temps. Personne n’entre dans une rédaction et disparaissent d’un coup ses biais, ses origines, ses pensées, ses convictions etc. Ça n’existe pas, donc le journalisme militant il y en a tout le temps. Le problème est que beaucoup de gens nous ont reproché qu’on donnait des leçons mais en donnaient beaucoup aux gens et de manière extrême fallacieuse et pernicieuse, émettaient des opinions extrêmement personnelles et idéologiques, notamment religieuses ,dans des papiers qui se prétendaient journalistiques et pas des tribunes, des points de vues. Je peux entendre que dans Le Figaro Vox ou Le Figaro Magazine il y ait une tribune de personnalités religieuses ou que des journalistes souhaitent faire une tribune sur ce que leur évoquent l’égalité des droits pour les personnes LGBTI, ça ne me dérange pas si c’est présenté comme un papier d’opinion. Après, attention car ça engage des propos LGBTIphobes et ça demande donc une relecture. Il ne faut juste pas reprocher à un journaliste militant ou d’opinion ce que eux-mêmes font mais du bord opposé, en prétendant qu’ils font, eux, du journalisme. C’est plutôt ça pour moi l’hypocrisie qu’il peut y avoir par rapport à ça. 

Léa :

Si les sujets LGBTI sont mal traités dans les médias, c’est peut-être aussi qu’il y a un manque dans les formations des écoles de journalisme. Est-ce qu’il faudrait mettre en place des formations dans les écoles de journalisme pour mieux traiter de ces questions? 

Mathieu Brancourt :

Beaucoup de membres de l’AJL pensent que nos interventions dans les écoles de journalisme ne devraient pas être facultatives et ne pas être soumises à la bonne volonté d’un encadrement pédagogique. Je pense que tout comme il y aurait des modules au journalisme scientifique, à l’enquête ou à la vidéo, il devrait y avoir des modules où les enjeux de races, de classes, de genres et sexualités soient traités, sans forcément que ce soit par l’AJL. Il faudrait des modules qui permettent de présenter la réalité des faits à des journalistes pour qu’ils aient une forme de base concrète de connaissances sur un sujet, qu’ils comprennent quels sont enjeux, les tenants et les aboutissants, quel.les peuvent être les différent.e.s interlocuteurs.trices à solliciter à un moment donné pour rédiger des papiers. Évidement qu’il y aurait des gens qui ne seraient pas d’accord, qui ne viendraient pas avec les mêmes « backgrounds », mais ça permettrait que ce ne soit pas juste un sujet tabou et personnel. Ça permettrait de se dire qu’on vient tous de milieu sociaux-professionnels différents, et encore dans le journalisme il y a beaucoup de biais par rapport à ça. Mais il est important, en tant que journalistes, de reconnaitre la réalité de ce qui amène au journalisme, de qui on est, de ce qu’on charrie avec. On devrait avoir la possibilité de créer un débat serein où les gens pourraient ne pas être d’accord à un moment donné d’une formation où c’est encore possible d’évoluer, d’apprendre, etc tout en ayant des interlocuteurs qui ne seraient pas là pour dire « toi t’es homophobe » ou « toi t’es super ». Il s’agit de comprendre par quoi sont véhiculées nos façons de penser. Plutôt de dire « tu as tort », il faut comprendre qu’on est baignés dans quelque chose et il faut apporter une autre perspective pour que les gens puissent avoir l’occasion de réfléchir à leurs propres impensés. Je pense qu’effectivement, sur les sujets LGBTI entre autres, les écoles de journalisme, mais pas que, devraient proposer des modules obligatoires à leurs étudiants. 

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

Liens utiles :

Catégories
L'île de Lille Suscitons l'espoir, pas le racisme

Vérité pour Toufik, à bas le mensonge policier

Dans l’après-midi du samedi 26 février, 200 personnes se sont réunies à la sortie du métro Wazemmes. Le mot d’ordre : “Vérité pour Toufik !” C’était un jeune homme de 23 ans, originaire d’Algérie & vivant à Lille, démuni de papiers & de logement. Le 23 août 2020, au commissariat de Wazemmes, Toufik meurt soudainement. Depuis 18 mois, sa famille est sans nouvelle des circonstances de sa mort. Retour sur un rassemblement pacifique qui quémande la vérité.

Toufik, on n’oublie pas, on pardonne pas

Slogan scandé lors de la manifestation

Notamment lancée par le collectif Justice & Vérité pour Toufik & le comité des Sans Papiers 59, la manifestation de ce samedi a prit naissance à la sortie du métro Wazemmes, à 15 heures. Petit à petit, les manifestant.e.s se regroupent & se lancent dans le parcours de la manifestation vers 15h30, à travers les quartiers Wazemmes, Gambetta & Sébastopol.

En tête de cortège, une banderole blanche & des portraits de Toufik mènent la marche & scandent les slogans avec émotion. “Mensonge policier, on veut la vérité”, “pas de justice, pas de paix” ou encore “à bas l’Etat, les flics & les frontières” raisonnent dans les rues lilloises. Tout au long du parcours, plusieurs individus distribuent aux passant.e.s des tracts explicatifs. Le but ?  Sensibiliser les lillois.e.s à l’affaire Toufik, pour honorer sa mémoire & obtenir la vérité.

Dossier vide, où est l’IGPN ?

Pour comprendre l’origine du rassemblement de ce samedi, il faut remonter à la nuit du 22 au 23 août 2020, il y a dix-huit mois. Ce soir-là, Toufik est en garde à vue au commissariat de Wazemmes. Il y décédera quelques heures plus tard.

Informée du décès, la famille n’est pas pour autant au courant des causes & des circonstances de sa mort. Après le dépôt d’une plainte & avec l’aide d’un avocat, les découvertes s’enchaînent. L’IGPN, autrement appelée la police des polices, a réalisé une enquête sur le décès de Toufik. Cependant, dans le dossier de cette enquête, il n’y aucune vidéo issue de la garde à vue ni aucune audition des policiers, que ce soit ceux à l’origine de l’arrestation de Toufik ou ceux qui étaient présents pendant sa garde à vue. Quant à l’expertise médicale, il n’y a pas non plus d’audition du médecin de permanence ou encore de compte-rendu expliquant les circonstances de sa mort.

La police assassine, la justice s’incline.

Slogan scandé lors de la manifestation.

Ce manque cruel de preuves, d’investigations & d’éléments permettant de comprendre comment un jeune homme de 23 ans a pu décéder en garde à vue sans que cela ne fasse bouger qui que ce soit pose bien des questions. Le collectif Justice & Vérité pour Toufik généralise le problème : ce qu’il s’est passé n’est pas un événement isolé. A leurs yeux, cela “met en évidence la violence infligée lors des gardes à vues en France.” Combiné à cela, il semblerait que les institutions ayant autorité auprès des organisations policières ne répondent pas à l’appel de la protection des citoyen.ne.s. C’est en tous les cas ce que dénoncent les comités à la recherche de la vérité pour Toufik : “l’IGPN s’est montrée plus soucieuse de protéger les policiers que de rendre compte de la vérité.” Le parfum d’un certain degré de complicité grâce à une enquête bâclée prône donc au-dessus de cette affaire. 

Toute personne en garde à vue est potentiellement en danger.

Propos présents dans le trac information « Vérité pour Toufik »

Une famille sans réponses

Accompagnés par un avocat, les proches de Toufik ne cessent de faire de leur possible pour obtenir la vérité. Après avoir découvert le néant que représentait l’enquête de l’IGPN, la famille souhaite désormais un accès total aux vidéos mais aussi des auditions sérieusement menées de “tous les policiers ayant joué un rôle dans le drame qui a conduit à la mort de Toufik.” Avec cela, le comité Justice & Vérité pour Toufik rejoint la famille pour demander une enquête complète cette fois-ci, & “non à la décharge de la police.

Article de Loïs Hamard

Photos de Alice Gosselin

Catégories
Suscitons l'espoir, pas le racisme

Le racisme dans les études supérieures élitistes

« Même si j’ai le même diplôme que les autres, que j’appartiens au même milieu social, il faut faire sa place d’une manière différente des autres. C’est un monde de Blanc, et plus je grandis, moins je me sens intégré. »

Dans les études supérieures élitistes (commerce, management, droit, médecine, journalisme…), les élèves sont issus majoritairement des milieux favorisés. Venir des quartiers populaires peut donc parfois provoquer un malaise social chez les jeunes qui parviennent à faire leur place dans ce nouveau monde. Mais parfois, alors même qu’on appartient à un milieu social privilégié depuis la naissance, le sentiment de malaise peut surgir : impression de ne pas se sentir à sa place, d’être différent.e … tel est le quotidien de beaucoup d’étudiant.e.s racisé.e.s au sein des grandes écoles.

En France, le système scolaire repose sur la croyance en la « méritocratie » et l’égalité des chances, c’est-à-dire que les élèves, grâce à la force de leur travail et à leur motivation, peuvent accéder à de bons résultats et, par conséquent, permettrait de s’élever socialement, et ce, peu importe l’origine des élèves.

Mais, à partir des années 60, de nombreuses études sociologiques ont démontré que la réussite scolaire, tout comme l’échec, sont en fait socialement déterminés. En réalité, le système méritocratique n’est qu’une illusion, et l’origine sociale de l’élève joue un rôle prédéterminant dans sa scolarité.

Encore plus récemment en sociologie, des études plus intersectionnelles qui prennent en compte la variable de « race » (ici, on n’entend pas la race comme une notion biologique ou scientifique, mais comme une notion sociologique. La race n’est pas un état ou un statut, mais une expérience vécue par les individus, qui sont perçus à travers leur appartenance ethnique), montrent que les étudiants racisés subissent des discriminations au sein des institutions sociales, qui ont également un impact sur leur scolarité et sur l’accès à des études supérieures dites « élitistes ».

Ainsi, à l’intersection des variables de classe et de race, se trouvent les élèves venant de milieux défavorisés qui peuvent subir le racisme, ce qui explique les parcours scolaires différents entre deux élèves appartenant à la même classe sociale, mais n’ayant pas la même expérience du racisme. Un élève blanc venant de quartiers populaires mais souhaitant faire de grandes études sera moins discriminé qu’un élève racisé ayant les mêmes ambitions, comme le montre l’étude de Yaël Brinbaum, et Christine Guégnard dans Le sentiment de discrimination des descendants d’immigrés : reflet d’une orientation contrariée et d’un chômage persistant, Agora débats/jeunesses 2012/2 (N° 61), pages 7 à 20 : « Les jeunes issus de l’immigration ont des orientations scolaires contraintes plus fréquentes. La sélection s’effectue dès la fin de la classe de troisième : la moitié des jeunes issus de l’immigration se dirigent vers une seconde générale ou technologique, pour 62 % des élèves français d’origine. Parmi les élèves affectés en filière professionnelle, 16 % déclarent une orientation non conforme à leur premier vœu, avec toutefois des écarts importants selon le pays d’origine. Le décalage est particulièrement élevé pour les jeunes originaires d’Afrique subsaharienne, de Turquie et du Maghreb : 25 % pour 12 % des jeunes issus du Portugal et 8 % des élèves français d’origine. […] Ils témoignent des revers rencontrés dans le système éducatif, d’une orientation souvent non conforme à leur premier vœu. » De ce fait, on se rend compte qu’il est difficile pour les enfants racisés appartenant aux classes populaires d’accéder à leurs ambitions et, quand ils y arrivent, ils ressentent souvent un sentiment « d’illégitimité ».

De nombreux ouvrages retracent les parcours de ces jeunes issus des quartiers populaires qui ont, grâce à leurs études, pu gravir les échelons de la société et accéder à une position supérieure à celle de leurs milieux d’origine. On peut penser spécifiquement au livre de Nesrine Slaoui, Illégitimes, dans lequel elle retrace son parcours. Issue d’une famille modeste et d’origine maghrébine, la journaliste se trouve à l’intersection des variables de classe et de race. En effectuant à ses études à Sciences Po, Nesrine Slaoui s’est souvent posé la question de sa « légitimité » à appartenir à ce nouveau monde élitiste dont elle ne connaissait rien. La jeune femme explique que ce sentiment s’est imposé à elle à partir du moment où elle a décidé de poursuivre une voie à laquelle elle ne se sentait pas initialement « destinée », étant donné son appartenance à un milieu populaire et sa non-maîtrise de la culture dominante bourgeoise. Cette culture dominante efface les « autres » cultures, considérées donc comme illégitimes. A cet égard, Nesrine Slaoui cite à titre d’exemple dans son interview de France info paru le 9 février 2021 son bilinguisme : elle parle français et arabe, mais, dans la culture dominante, cela n’est pas considéré comme un atout, les langues « légitimes » à maîtriser étant souvent l’anglais, l’allemand, etc.

Autre point intéressant, Nesrine Slaoui écrit : « J’éprouve une gratitude infinie pour l’école de la république, tout en refusant d’être une preuve de son efficacité ». En effet, elle explique que son cas individuel ne doit pas être tourné en faveur de l’existence de la méritocratie, et que son parcours repose davantage sur certains privilèges qu’elle a pu avoir (comme le fait d’être fille unique), que par sa seule volonté.

En effet, les cas comme ceux de Nesrine Slaoui sont souvent réutilisés pour prouver la réussite de l’efficacité des politiques d’égalité des chances mises en place au sein de l’éducation. Mais en réalité, si certains parviennent à gravir les échelons, leur expérience au sein de ces études supérieures dites « élitistes » trahissent les différences entre eux et leurs camarades plus privilégiés. Sentiment d’illégitimité comme on a pu le voir avec Nesrine Slaoui, mais aussi expérience de racisme, subie dans des milieux majoritairement blancs.

Pourtant, certaines critiques à l’encontre du terme sociologique « racisé » s’inquiète de la surmédiatisation de la notion de race et craignent une disparition de la notion de classe sociale, comme s’en est inquiété Manuel Valls dans un entretien à Valeurs Actuelles le 17 juin 2020 : « La lutte des classes disparaît au profit de l’affrontement de la guerre entre ‘races’», explique-t-il. « Cette guerre est terrible car elle essentialise en fonction de la couleur de peau. » Mais, plutôt que d’effacer la notion de classe sociale, la tentative de renouveau dans les sciences sociales de certains auteurs tentent d’articuler les diverses dimensions porteuses d’inégalités s’articulent les unes avec les autres. C’est le concept d’intersectionnalité. Ainsi, il ne s’agit pas d’invisibiliser les discriminations subies par les élèves dans les milieux populaires, mais de proposer plusieurs grilles de lecture. Par conséquent, il existe des discriminations traversant toutes les strates de la société, même au sein des classes aisées.

 Les élèves racisés qui appartiennent aux classes sociales supérieures et qui en maîtrisent les codes peuvent également subir le racisme dans leurs études, ce qui influence leur parcours scolaire.

Dans les études supérieures, et encore plus dans les milieux dits « élitistes » (médecine, droit, écoles…), la proportion d’élèves de classes populaires est faible, celle d’élèves « non-blancs » également. On observe sur les bancs de ces écoles une majorité d’étudiants issus de milieux privilégiés et blancs. Mais, malgré l’origine sociale qui détermine en partie la réussite scolaire, il existe en fait de nombreux cas de « réussite improbable », comme l’explique le sociologue Bernard Lahire dans Les raisons de l’improbable, Les formes populaires de la « réussite » à l’école élémentaire. Si on se penche de plus près sur les statistiques, on se rend compte qu’il y a énormément de cas de “réussite improbable”, l’origine sociale ne faisant pas tout. D’autres acteurs rentrent en jeu pour expliquer les parcours de réussite scolaire des enfants issus des classes populaires et de l’immigration, comme l’influence de personnes extérieures au milieu familiale (une figure d’autorité rassurante et encourageante, comme un professeur, un ami, etc).

Que ce soit dans le monde du commerce, du management, du journalisme, du droit, les expériences des étudiants ayant subi du racisme sont nombreuses, et trop peu prises au sérieux par les institutions.

La suite et fin de cet article est le témoignage d’un étudiant ayant subi des expériences de racisme dans le cadre de ses études, qui montre que le racisme ordinaire est présent dans les études dites « élitistes » et traverse toutes les strates de la société.

Le cas de Hector montre que, malgré l’appartenance à un milieu plutôt favorisé, le racisme reste présent dans le monde scolaire élitiste auquel il a pourtant toujours appartenu.

Hector, 21 ans, a fréquenté un lycée privé puis a intégré après le baccalauréat une école de Management. Au lycée, il explique que certains de ses camarades s’amusaient à l’appeler « le négrillon ». « Dans les écoles privées, certaines personnes sont tellement à l’aise avec leur milieu social qu’ils pensent qu’ils peuvent tout se permettre, dit-il. Comme certains ne disent rien quand on les appelle comme ça, ils pensent qu’un cas particulier leur donne le droit d’appeler tout le monde comme ça. Les Noirs qui se retrouvent dans les écoles privées se retrouvent en minorité. Sur 3000 élèves, on était 7 Noirs, donc ça ne te met pas à l’aise, on finit par aller vers les gens qui nous ressemblent. C’est aussi ce qui se passe à l’école de Management. Personne ne se connaît, tout le monde arrive de partout, alors on va vers ceux qui nous ressemblent parce qu’on se sent plus à l’aise, on partage les mêmes vécus, les mêmes valeurs, et la même cause surtout. Comme on est en groupe, on se rend compte des regards sur nous. Par exemple dans une fête, quand on arrive, les gens se disent « Oh y’a les Noirs qui arrivent ». Ça donne l’impression de pas être accepté. Au sein des professeurs aussi, il y en a certains qui ne se rendent pas compte qu’ils ne nous adressent pas la parole de la même manière qu’aux autres. Certains se sentent agressés dès qu’on leur pose des questions, ou s’intéressent moins à toi, que tu travailles ou travailles pas ça leur importe peu, il y a moins de suivi. On a toujours l’impression qu’on doit prouver quelque chose en plus, pour être vu, être pris à notre juste valeur. Même si j’ai le même diplôme que les autres, que j’appartiens au même milieu social, il faut faire sa place d’une manière différente des autres. C’est un monde de Blanc, et plus je grandis, moins je me sens intégré. »

Catégories
L'île de Lille Out of the closet

La construction de l’homophobie masculine dans les Hauts-de-France

Les différents stands des Pridays dans la salle du Gymnase à Lille.


Ce samedi 12 février 2022, le ciel ensoleillé de Lille est traversé par un arc-en-ciel en l’honneur des Pridays. En partenariat avec l’association Fiertés Lille Pride, la ville a organisé une journée des cultures LGBTI+ afin de partager l’histoire et les cultures de ces communautés, de sensibiliser et de lutter davantage contre les LGBTphobies. Pour cela, rien de mieux que de s’instruire sur les différents mécanismes qui ont donné naissance aux différentes discriminations. Les conférences de l’historien Sébastien Landrieux et du doctorant en géographie, Théophile Plouvier, nous explique justement la naissance de l’homophobie masculine dans le Nord d’hier à aujourd’hui.

Documentation présente lors de la journée des Pridays

Alors que les travaux sur l’homophobie se sont toujours intéressés qu’à Paris, voici la première thèse sur l’homophobie dans le Nord. La thèse de Sébastien Landrieux s’appuie sur un travail d’archives publiques et s’inscrit donc dans le temps puisqu’il étudie l’homophobie masculine de 1891 à 1986. Il remarque que l’homophobie est liée à plusieurs processus de répression.

  • Les lois en France

Pour commencer, S. Landrieux précise qu’au 19ème siècle, l’homosexualité est jugée comme une pratique gênante qui est interdite par la société. L’État, à cette époque, n’est pas protecteur, ce qui fait que les homosexuels vivent dans la peur du scandale, de la révélation et qu’ils construisent leurs vies en marge de la société. Par rapport aux différentes lois qui vont suivre, les hommes homosexuels ne rentrent pas dans la moralité bienséante et leurs droits ne se verront pas accordés de la même façon qu’aux personnes hétérosexuelles. Par exemple, un homme homosexuel peut se faire licencier sans préavis si son patron apprend qu’il est homosexuel. Il peut également se faire virer de son logement par son propriétaire si celui-ci apprend son orientation sexuelle. Ces modes d’action seront abolis par la loi qu’en 1986 et en 1981.

Ensuite, le conférencier explique que des lois ont favorisé à tisser un lien entre la prostitution et l’homosexualité en les mettant au même rang. Tout d’abord, la loi dictée en 1917 qui vise les individus de « mœurs spéciales » soient les homosexuels et les « femmes de mauvaise vie », les prostituées, à être limité à un débit de boisson spécial. Ensuite, la loi « Marthe Richard » votée en 1946 qui vise à fermer les maisons closes du pays et à renforcer la lutte contre le proxénétisme renforce cette idée puisque des hommes homosexuels se prostituaient également dans ces maisons closes.

Sébastien Landrieux ajoute deux lois également qui ont fait, dans la société de l’époque, un lien entre l’homosexualité et la pédocriminalité. Tout d’abord, celle de 1942 sur la majorité sexuelle qui fixe celle-ci à 15 ans pour les actes hétérosexuels et à 21 ans pour les actes homosexuels, discriminant de facto l’homosexualité. Cette période de l’histoire sous le régime de Vichy contribue à l’accroissement de l’homophobie qui se traduit par une violence exercée par toute la société au quotidien sur les homosexuels. Ensuite, la loi de 1945 qui dit que: « Sera puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 60 FF à 15000 FF quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe mineur de vingt et un ans ». La politique de l’après-guerre ne s’est donc pas caractérisée par une approche plus conforme au respect des droits de l’homme, pourtant fortement réaffirmés dans la constitution de 1946.

Enfin, dans sa thèse, Sébastien Landrieux s’arrête à l’amendement Mirguet de 1960 qui classe l’homosexualité comme « fléau social ».

  • Lille : épicentre de la vie homosexuelle et de la répression
Couverture du livret de présentation des Pridays 2022

Comme autres moyens de coercition, il y a la police et les médias. Dans l’histoire de l’homosexualité à Lille, il y a plusieurs périodes de grande répression notamment en période pré-électorale. Entre les deux guerres, le chercheur remarque une accentuation de cette répression qu’il explique par une plus grande visibilité de la communauté homosexuelle et par le fait que le Nord ait été touché frontalement et directement par la guerre. Cela a provoqué une hausse d’enfants orphelins qui se prostituaient envers d’autres hommes pour gagner le sous. Mais c’est particulièrement après la seconde guerre mondiale, dans les années 1946-1948, qu’il y avait au moins une arrestation tous les trois jours.

Sébastien Landrieux nous fait remarquer que les pénalités dépendent du territoire où l’homme homosexuel se fait arrêter car il y a dans tous les cas une prégnance de la part du juge et du procureur. Les peines dépendent également de l’homme arrêté, de son statut social ou encore de sa couleur de peau. Comme exemple, il nous dit qu’un homme blanc, marié, avec des enfants, catholique et bourgeois sera forcément davantage épargné par la justice qu’un homme racisé, d’origine étrangère et de religion différente. Pour finir, il nous fait remarquer que « l’homosexuel c’est l’Autre ». Il y a dans cette réflexion, une sorte d’ethnocentrisme qui nous fait penser que si l’on vient d’une classe populaire, alors l’homosexuel sera le bourgeois oisif qui n’a rien à faire de ses journées à part s’amuser. Si l’on vient d’une classe bourgeoise, on pensera que l’homosexualité n’est qu’un « délire » de la classe populaire.

Le chercheur s’intéresse également aux insultes proférées à l’encontre des forces de l’ordre. Il remarque qu’entre les deux guerres apparaissent les insultes dégenrées comme « salope » ou encore « lopette », et que ce n’est qu’à partir des années 60 que l’insulte « pédé » s’inscrit dans ces interactions. Aujourd’hui, ces insultes homophobes ont été pour la plupart réapproprié par la communauté homosexuelle afin de retourner les stigmates qu’on leur impose et d’en faire une force.

Quant à la question des médias, ils sont représentés à l’époque comme le relais politique de l’action policière. Ils jouent totalement le jeu de l’oppresseur en affichant directement dans le journal le nom et parfois même le portrait des hommes inculpés. Il y a une totale absence du respect de la présomption d’innocence. Ce qui peut paraître surprenant, c’est qu’auparavant plus l’organe de presse est à gauche, plus il se doit de trouver de nouveaux lecteurs et donc d’être racoleur en exprimant ces faits-divers. Contrairement, à la presse de droite, qui souvent était associée au catholicisme et qui se devait de ne pas diffuser ce genre d’affaires pour préserver la famille et les enfants des actes convenus comme « contre-natures » par la religion.

  • Les théories psychanalytiques de l’homosexualité

Alors que l’homosexualité était d’abord diagnostiquée comme une pathologie, au 20ème siècle, deux théories émergent de la part des psychiatres. Celle du pervers, qui fait voir l’homme homosexuel comme un hétérosexuel blasé de ses expériences avec les femmes et qui tente avec les hommes, et celle de l’inverti au sens génital, soit l’idée qu’il serait une femme dans un corps d’homme et inversement. Comme ces théories ne sont pas démontrées, les docteurs pensent alors que l’homosexualité est une névrose ou une psychose. Dès 1940, les hommes homosexuels sont donc orientés vers la psychanalyse et la médecine de ville. Cette dernière propose deux médicaments pour « soigner » l’homosexualité. Certaines injectent de la testostérone pour viriliser et hétérosexualiser l’individus et d’autres donnent du Gardenal, qui est un médicament de traitement contre la dépression. Effectivement, le corps médical pensait qu’on était dépressif parce qu’on était homosexuel et donc qu’il fallait guérir de cela. D’ailleurs, L’Organisme Mondial de la Santé ne supprimera l’homosexualité de la liste des maladies mentales que le 17 mai 1993, date qui sera retenue pour la commémoration de la journée internationale contre l’homophobie.

En abordant la thèse de Théophile Louvier, complémentaire de celle abordée précédemment, on se rend à l’évidence que l’homophobie n’est pas monolithique. Alors que son approche repose sur les travaux d’Eric Fassin, sociologue français spécialisé sur les questions de genre et de race, ce doctorant distingue plusieurs homophobies. Tout d’abord, celle qui est attribuée au sexisme, qui est le fait de ne pas correspondre aux normes genrées imposées par la société et qui donne lieu aux insultes comme « enculé » ou encore « pédé ». Ensuite, l’homophobie différencialiste qui est de considérer l’homosexualité comme différente de l’hétérosexualité en n’accordant pas les mêmes droits aux individus homosexuels qu’hétérosexuels. Comme exemple, la Manif pour tous est le principal collectif d’associations en opposition à la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de personnes de même sexe (dit « mariage pour tous ») en France. Enfin, l’homophobie assimilationniste qui fait que l’on accepte l’homosexualité que s’il y a des similarités avec la vie de personnes hétérosexuelles comme le couple monogame, l’importance de la vie de famille …

  • La gestion du risque
Graphique issu du rapport sur les LGBTphobies 2021 réalisé par l’association SOShomophobie

Même si de nos jours, on ne condamne plus l’homosexualité mais l’homophobie en France, seulement 5 à 20 % des agressions donnent lieu à un dépôt de plainte. La présence d’homophobie va conduire à une crainte, une peur qui va faire qu’un homme homosexuel va vouloir avoir un contrôle permanent sur ses pratiques spatiales. Effectivement, les risques d’homophobie vont agir sur la fréquentation des lieux de l’individu, sur son comportement (avec qui parler de sa vie privée ?) et sur son apparence (ne pas paraître « gay » ou « efféminé » dans la rue par exemple). Le travail de thèse Théophile Louvier porte justement là-dessus, c’est-à-dire sur la corrélation entre le vécu de l’homophobie, la représentation de l’homophobie et sur la gestion du risque.

L’enquête de Théophile Louvier est encore en cours. Si vous voulez répondre au questionnaire, le lien est juste ici. Également, si vous connaissez des hommes homosexuels qui auraient vécu à Lille au siècle dernier, vous pouvez contacter Sébastien Landrieux à l’adresse mail suivante : sébastien.landrieux.etu@univ-lille.fr