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[Critique] Ouistreham : entre précarité et réflexion sur le journalisme

Ouistreham est sorti en salle le 12 janvier 2022. Le film, réalisé par Emmanuelle Carrère, est une restranscription fidèle du livre de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, publié le 25 février 2010. Entre peinture poignante de la précarité chez les agent.e.s de nettoyage, et réflexions sous-jacentes sur le journalisme d’investigation et notre société inégalitaire, Emmanuelle Carrère ne pourra pas vous laisser indifférent à la sortie des salles obscures. Cette critique de Ouistreham est bien sûr à retrouver sur toutes nos plateformes d’écoute en continu, telles que Deezer ou Spotify.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction : « Behind The Society : le podcast »

Chers auditeurs et chères auditrices, 

Oui, vous qui ne ratez aucun podcasts de Behind The Society, apprêtez-vous à sortir vos kleenex, car aujourd’hui, nous aborderons une problématique sociale et économique qui n’a rien de bien joyeuse, mais que Emmanuel Carrère, le réalisateur du film Ouistreham, a su retranscrire avec brio et réalisme sur le grand écran : la PRÉCARITÉ ! 

En effet, si vous avez déjà eu l’occasion de lire Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, le film vous sera sûrement plus familier car il est une adaptation assez fidèle du livre de cette journaliste et écrivaine française, connue surtout pour avoir été pris en otage en Irak pendant 5 mois dans le cadre d’une mission de grand reporter de guerre. 

Pour tous et toutes les autres, ou même celles et ceux qui n’auraient jamais entendu parler de ce film, pas d’inquiétude, je vous propose de suite un petit synopsis. Ouistreham retrace l’histoire d’une écrivaine, Marianne Winckler, qui cherche à s’immiscer anonymement dans le quotidien d’agents et d’agentes de nettoyage afin d’écrire un livre sur le travail précaire. Après avoir déménagé près de Caen, elle se met alors à travailler, sans cesse ! Du nettoyage des sanitaires de camping aux chambres du ferry, elle prend alors conscience de la difficulté physique du métier mais aussi de la fragilité économique de ces travailleurs et travailleuses qui se tuent dans l’ombre pour satisfaire notre confort quotidien. Entre un travail méthodologique très subtil, croisant investigation journalistique et observation participante, Emmanuel Carrère parvient à décrire avec un réalisme poignant la précarité de ces personnes sans oublier leur réelle cohésion et dévotion pour un métier encore peu valorisé.

Première partie : précarité et solidarité font la paire chez la ménagère (transition)

Le premier élément qui choque n’importe quel spectateur ou spectatrice qui aurait vu le film, c’est le traitement de ces employés du précaire. Considéré.e.s comme de véritables marchandises, ces travailleurs et travailleuses subissent de plein fouet les problèmes structurels qui rythment notre marché du travail depuis des années : taux de chômage record qui stagne autour des 8 %, manque cruel d’offres d’emplois face à une demande accrue. Bref, cela contraint les recruteurs et recruteuses à instaurer une mise en concurrence perverse entre les candidats et candidates, où décrocher un poste chez Pôle Emploi devient aussi sélectif que d’entrer à HEC. Dans son livre, Florence Aubenas parle d’une technique de “profilage” consistant à éloigner les individus inactifs ou, dit plus brutalement, “le fond de la casserole”. Et, quel joyeux festin ! L’Etat met à profit toute cette “armée de réserve” qu’il a à sa disposition afin que les recettes lui rapportent toujours plus que cela ne lui coûte. Mais les joyeusetés de la déshumanisation s’accélèrent une fois en poste : les employé.e.s doivent consentir à “se rendre invisible” selon F. Aubenas. Marianne Winckler le comprend très vite lorsqu’elle ose se confronter verbalement aux inspectrices qui critiquent son nettoyage approximatif du bungalow. La position du patron est pire encore : commercial aguerri, il est très heureux de faire la promo de sa boîte à Marianne durant un salon de recrutement, mais on ne le verra plus jamais durant le reste du film si ce n’est pour aller réprimander ses salarié.e.s. . 

Dès le recrutement, la fragilité économique se transforme donc en fragilité psychologique des travailleurs et travailleuses, qui subissent des pressions constantes. Et pour cause : rater la formation initiale, c’est ne pas décrocher le certificat de formation, unique sésame ouvrant la porte des sanitaires du bungalow que Marianne Winckler aura par la suite le plaisir d’aller récurer de fond en comble. Ajoutez à cela la difficulté du travail aux heures atypiques, et la messe est dite ! Marianne sent progressivement les courbatures apparaître, mais aussi son rythme biologique se déphaser à mesure qu’elle se lève à cinq heures pour aller travailler. Chaque déplacement supplémentaire  en voiture est un effort insurmontable. 

Le temps, justement, est le grand ennemi des employés. Dans le film, la collègue de Marianne se plaint ainsi de cet écoulement infini du temps.  “Je n’ai pas l’habitude de faire ça […] je n’ai pas le temps de dormir » dit-elle avec lassitude alors que les deux femmes font une pause sur une plage normande. Mais, il est aussi habilement manipulé par les supérieurs hiérarchiques. “Comme seul le temps passé à bord [du ferry] est payé, on perd deux heures pour en gagner une”, déclare ainsi Florence Aubenas dans son livre. 

Alors, dans ces conditions, comment tenir, comment ne pas se pendre à la porte des sanitaires, mieux encore, comment ne pas se jeter du ferry ? Eh bien, la réponse se trouve dans la force du collectif : c’est en se serrant les coudes, en alimentant le seul lien social qu’on a le temps de tisser dans cette vie de folie que l’on peut se sauver de l’abandon ! 

Et comme dans tout groupe, il y a un chef ou une cheffe qui rend cette solidarité active. C’est la responsable de l’équipe sur le ferry qui va, par exemple, orchestrer le pot de départ d’une collègue, qui “pour un poste de vendeuse à la Brioche Dorée, ne pouvait pas refuser”. Derrière la difficulté de leur métier, on voit alors des femmes et des hommes rire ensemble mais aussi pleurer. Mais, cette solidarité peut aussi prendre la forme d’un lien inter-individuel. Marianne Winckler et sa collègue entretiennent ainsi une forte “solidarité féminine” et feront, telles des amies d’enfance, les “mille coups” ensemble.

Deuxième partie : Et si l’on parlait des coulisses ? (transition)

Mais, à présent, c’est l’heure de saluer le travail d’Emmanuel Carrère, qui n’a pas voulu créer un film qui allait faire du buzz, mais un film empruntant à la sociologie et au journalisme pour faire voir une réalité brutale, mais juste. 

D’abord, les plans, les décors mais aussi le jeu des personnages nous rapprochent presque d’un documentaire d’investigation. La ville de Caen y est très bien dépeinte, et les natifs et natives de la capitale normande pourront y reconnaître des lieux emblématiques, tels que que le port de Caen-Ouistreham où se trouve le ferry qui part pour l’Angleterre, la librairie où Marianne vend son livre, ou encore l’appartement situé dans une tour HLM de la banlieue caennaise où vit sa collègue de travail avec ses deux enfants. Premier constat face à tous ces lieux : ils sont la symbolique d’un “choc des milieux”. Marianne Winkler, alias Florence, passe de son petit confort parisien à la précarité reflétée par les lieux de vie des employé.e.s mais aussi les lieux qu’elle fréquente dans le cadre de ses missions professionnelles.

Mais, le film décrit aussi avec précision le travail et les qualités d’un journaliste “undercover”, dont l’identité ne sera jamais réellement révélée. On découvre alors un tout nouveau personnage dès l’entretien chez Pôle Emploi, l’idéal-type de tout recruteur, ou toute recruteuse en intérim : flexible, adaptable, sans attaches familiales, prêt ou prête à être exploité.e voire sous-payé.e. 

Mais la sociologie est aussi reine dans ce film : avant d’écrire son livre, Marianne Winckler utilise des méthodes proches de celles de l’observation participante pour accumuler du contenu efficacement. En immersion le matin, Marianne reporte ensuite des notes sur un petit calepin dès son retour, l’après-midi, dans son studio étudiant meublé.  Marianne ne cherche pas seulement à recueillir des informations auprès des travailleurs et travailleuses, elle cherche aussi elle-même à décrire le plus objectivement possible ce qu’elle ressent, à mettre des mots sur cette insécurité économique, cet épuisement physique et mental constant. 

Le génie d’Emmanuelle Carrère n’est pas tant dans sa capacité de nous dépeindre avec une justesse remarquable la réalité économique, il réside aussi dans toutes les séries d’interrogations qu’il laisse sous-entendre. 

D’une part, le réalisateur nous laisse perplexe sur l’efficacité du journalisme d’investigation. Lorsque Florence est repérée par des collègues de notoriété dans le ferry pour l’Angleterre, la relation qu’elle a, depuis le début de son immersion, entretenue avec ses deux autres collègues, part en lambeau. Tout ce mensonge déguisé, pilier de la stratégie d’infiltration, est alors dévoilé au grand jour, et ne peut que nous rendre interrogateurs et interrogatrices du journalisme d’investigation et de ses limites. Est-ce vraiment moral de prendre la place de chômeurs et chômeuses “jusqu’à décrocher un CDI” afin de répondre à un devoir de vérité ? À la fois, c’est sûrement une nécessité si l’on veut en retirer une certaine vérité, mais cela peut avoir des conséquences psychologiques dévastatrices sur les sujets concernés. 

Ensuite, le film dresse des parallèles avec des faits d’actualité plus que cruciaux ! Après tout, si sa collègue coupe les ponts avec Marianne, c’est peut-être parce qu’elle était journaliste, qu’elle au moins, avait réussi à élever son niveau de vie ? Emmanuel Carrère parvient avec brio à mettre sur le devant de la scène la question de la résurgence des inégalités économiques et sociales, rendant l’espoir d’un vivre-ensemble de plus en plus incertain. Non, l’amour et l’amitié ne semblent pas transcender des rapports de classes de plus en plus clivés. 

Transition musicale

En mot de la fin, je ne saurais mieux vous recommander que d’aller visionner Ouistreham d’Emmanuelle Carrère dans les salles obscures, diffusé depuis le 12 janvier 2022. Vous n’en ressortirez que mieux éclairés sur la complexité de notre monde, et de son système économique et social. Pour celles et ceux qui préfèrent lire à la bougie comme dans le bon vieux temps, il est aussi toujours possible de se procurer Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, dans les bacs depuis le 25 février 2010. 

Jingle de fin

C’était Benjamin Moindrot pour la critique de Ouistreham, un contenu audio que vous pouvez retrouver comme habituellement sur toutes les plateformes d’écoute en continu (Deezer, Spotify…). 

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Out of the closet Podcasts

[Portrait de vie] L’AJL : mettre fin à la violence LGBTIphobe banalisée dans les médias

Puisque la représentation et le poids des mots comptent, Behind The Society a contacté Mathieu Brancourt, membre de l’Association des Journalistes LGBTI (AJL). Créée en 2013, l’AJL veille au respect et à la représentation des personnes LGBTI dans les médias. Au micro de BTS, Mathieu évoque le contexte de création de l’association, les missions de cette dernière et le rôle des journalistes dans le traitement des questions LGBTI.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind The Society : le podcast »

Léa, animatrice :

On peut penser que ça a peu d’importance, au fond, la représentation. Que ce n’est pas vraiment ce qui compte, qu’il y a déjà bien assez de droits et de libertés. Mais ce qu’on regarde, ce qu’on écoute, ce qu’on lit, tout ça a un impact sur nos modes de pensées. L’invisibilité de la communauté LGBTI+ ou sa stigmatisation, lorsqu’elle est effectivement abordée, ont un impact. La violence physique est indiscutable et visible : SOS homophobie rapporte que 164 agressions physiques lgbtiphobes ont eu lieu en France en 2020, ce chiffre faisant références aux agressions qui ont été déclarées. Mais cette violence peut également s’exercer de manière insidieuse, moins évidente mais toute aussi dévastatrice. Ce sont les mots employés dans les médias, la manière de traiter ces agressions, les personnes que l’ont choisi d’interroger, les discours que l’on laisse passer. Créée en 2013, l’AJL se bat pour que cette violence ne soit plus invisible. Behind The Society a contacté un de ses membres, Mathieu Brancourt, pour échanger sur le traitement médiatique des questions LGBTI+. Cet épisode est la première partie de cet échange, le deuxième portera sur le fait d’être journaliste et LGBTI+. 

Mathieu Brancourt :

« On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. »

Léa :

L’AJL : mettre fin à la violence lgbtiphobe banalisée dans les médias, un podcast d’Evann Hislers et de Léa le Denmat. 

Mathieu Brancourt :

Je m’appelle Mathieu Brancourt, j’ai 32 ans, je suis journaliste et j’étais spécialisé dans la santé, notamment dans le VIH. Aujourd’hui je suis freelance à Lille et je suis membre de l’Association des journalistes LGBTI depuis décembre 2013. L’AJL s’est lancée au moment des débats sur le mariage pour tous où quelques journalistes gays et lesbiennes, à l’époque, ont fait leur coming-out dans Libération pour dire qu’il fallait se positionner, en tant que journalistes, pour un meilleur traitement et plus respectueux des personnes LGBTI dans les médias. Cela surtout  lors de ce débat qui a malheureusement été à l’origine de beaucoup trop de débordements et de propos problématiques relayés par les médias. 

Transition musicale

L’AJL c’est une association de journalistes donc une association professionnelle de journalistes. Nos missions, elles se limitent à notre travail d’intervention au niveau médiatique, donc on intervient et on interpelle les journalistes et leurs rédactions. Les objectifs de l’association sont de plaider auprès des réactions pour un meilleur traitement des problématiques et des personnes LGBTI. Mais aussi d’intervenir sur les réseaux sociaux en cas de problème et essayer de proposer, de corriger les journalistes ou les articles problématiques à ce moment-là (mariage pour tous). Depuis, l’association, en 8 ans d’existence maintenant, s’est beaucoup étoffée et on propose aussi des formations dans les collèges. On fait des interventions à la sensibilisation au traitement médiatique et à l’homophobie dans les médias auprès de collégiens dans différents collèges de France. On intervient aussi à l’invitation d’écoles de journalisme, à l’occasion de séminaires ou de cours magistraux. 

Léa :

Justement, pourquoi est-ce important pour l’AJL de faire des interventions dans les collèges? 

Mathieu Brancourt :

Les interventions dans les collèges, on a voulu s’y positionner parce que l’on pense qu’en tant que journalistes on doit aussi participer à l’éducation aux médias. Aujourd’hui l’éducation aux médias est cantonnée à la bonne volonté et à la capacité ou non des professeurs des écoles à avoir du temps à enseigner cette matière-là. On pensait qu’en tant que journalistes, on avait les capacités et surtout l’envie d’aller expliquer à des collégiens donc à des jeunes, déjà beaucoup plus sensibilisés aux questions LGBTI via les réseaux sociaux, d’apporter un cadrage dans des collèges volontaires. Nous souhaitions proposer des modules spécifiques pour faire réagir les collégiens et les collégiennes sur des problématiques d’actualité et voir comment eux perçoivent, ou pas, le traitement médiatique et l’homophobie, la transphobie, la lesbophobie ou la biphobie. Nous voulions aussi leur montrer que des personnes peuvent être journalistes et ouvertement LGBT. Aussi, à un niveau plus personnel, pour des collégiens et des collégiennes qui seraient dans le placard, se dire qu’ils ne sont pas seuls et que des personnes leur ressemblent. Leur dire que, nous, les représentations que l’on avait pas en tant que journalistes à une autre époque ont changé, et que maintenant c’est possible d’être visible et d’avoir des personnes à qui parler. Je pense que c’est déjà un énorme pas de fait pour eux. 

Léa :

L’AJL a aussi mis en place une charte, en quoi consiste-t-elle?

Mathieu Brancourt :  

La charte a été voulu pour, sans vouloir mettre une espèce de contrainte, créer un engagement avec les médias et les rédactions. Leur demander sur quatre ou cinq points élémentaires, une unité sur ces traités médiatiques en s’assurant qu’il y ait une intervention lors d’un traitement médiatique problématique pour éviter que ces erreurs se reproduisent. Ça permet aussi de créer le dialogue avec les rédactions et d’élever le niveau de traitement et faire en sorte que des journalistes qui étaient sensibilisés à cette question-là, peuvent passer le relais et les connaissances à leurs collègues. Cela permet qu’il y ait des voies de correction extrêmement rapides en interne qui nous évitent d’intervenir en tant qu’AJL une fois la publication du papier faite et donc que les dégâts en terme de traitement soient déjà faits. 

Transition musicale

Evann, animateur :

Le terme de lobby LGBT est souvent utilisé par les politiques dans les médias, ne serait-ce pas un moyen d’avoir des propos LGBTIphobes sans être condamné? 

Mathieu Brancourt :

Le problème du mot lobby est que c’est un terme qui porte beaucoup d’idées : le lobby de la viande, le lobby du tabac, etc.. Ça fait passer pour extrêmement puissant des industries qui, pour le coup, existent et sont extrêmement puissantes et qui vont, via l’argent, l’influence, et le pouvoir utilisées leur emprise pour maintenir leur monopole ou leurs avantages via une intervention auprès des politiques. Je pense que si « lobby LGBT » il y a, pour être un peu polémique justement, c’est vrai qu’il y a une communauté et des associations qui se sont structurées et émettent un discours public et politique par rapport aux questions LGBTI. Après, si on fait un constat de comparaison, on a pas d’argent, on est très peu financés par les financements publics en proportion par rapport à d’autres secteurs politiques, associatifs ou militants. Au final, ces accusations sont là pour invalider les remarques ou les choses que les personnes peuvent dire. Au niveau de l’AJL, on est qualifiés de « lobby LGBT » dans le milieu du journalisme. Quand on relevait des propos problématiques et systématiques de la part de confrères et de consoeurs, on était le « lobby LGBT » qui voulait rééduquer les journalistes. C’est quelque chose qu’on avait déjà entendu au moment de la manif pour tous avec le « lobby du genre qui veut rééduquer les enfants à l’école avec l’ABCD de l’égalité ». Ce sont des gimicks et du prêt-à-penser qui sont là pour faire peur et pas forcément pour nous parler à nous mais plutôt aux gens qui seraient intéresser de savoir qui l’on est ou ce que l’on représente. Ça permet de faire peur et de nous faire passer pour une sorte de « shadow cabinet politique » qui viendrait essayer de tirer les ficelles pour avoir quelque chose qu’on ne devrait pas avoir. Mais dans toutes les revendications LGBTI, et là je sors du cadre du journalisme, les revendications sont la liberté et le respect des personnes. Je ne pense pas que ce soit quelque chose qui viendrait prendre quelque chose au détriment des autres. Selon moi, l’utilisation du mot « lobby » est pernicieuse et fallacieuse en terme de réalité des faits. Les journalistes devraient réfléchir au sens qu’a le mot « lobby » et puis factuellement, ce n’est fondé sur rien. Il y a encore beaucoup de problèmes et par ailleurs, les questions LGBTI n’ont pas du tout encore été réglées dans notre société. On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. Enfin voilà, je pense que c’est plutôt un chiffon rouge que l’on agite mais qui ne représente rien en fait. 

Léa :

Pensez-vous que les médias surexposent les fait divers négatifs envers les personnes LGBTI donc comme les harcèlements ou les suicides par exemple? 

Mathieu Brancourt :

À la création de l’AJL, il y avait évidemment l’urgence de la manif pour tous et donc c’était quelque chose de global avec un aspect législatif puisqu’il y avait une loi avec des textes qui voulaient affirmer qu’il y allait avoir une égalité par le mariage et l’adoption, ça s’est évidemment passé différemment. Mais je pense que, depuis longtemps, les médias ont un passif avec le traitement très sensationnel des faits-divers. Ça se passe aussi avec les féminicides, les viols, la pédocriminalité. Je pense, qu’effectivement, il y a un biais et une tentation de traiter des sujets touchant à l’homosexualité et l’homophobie via le prisme des agressions. Pas forcément pour relever le fait sociétal qu’est l’homophobie en tant que fait, de proportion, d’impact et de ce que ça représente pour les personnes elles-mêmes. Il y aussi ce coté où c’est un moyen simple et accrocheur de parler de ces sujets-là, je pense notamment au travail du sexe et à la transphobie. Après, est-ce que aujourd’hui on a réussi à sortir de ce traitement un peu univoque de traiter de ces sujets quand il y a des agressions ou quand SOS homophobie fait son rapport qui montre que les agressions ont augmenté, ce qui est aussi un moment intéressant. Je pense, en fait, qu’il n’y a pas de mauvais angle en terme de traitement des sujets LGBTI, il y a juste ce qu’on en fait, ce qu’on en dit et surtout à qui on parle. Je pense que le principal problème sur ces sujets-là, c’est que quand il y a des faits divers on ne va pas forcément parler aux personnes donc aux victimes, on ne va pas forcément leur demander ce qu’il s’est passé ou même aller voir des associations qui traitent de cela pour « élargir » et « prendre de la perspective » par rapport à ce qu’il s’est produit. C’est important de continuer à traiter de l’homophobie, il faut continuer à parler des agressions, pour les féminicides c’est pareil. Après, je pense que c’est important que le journalisme ne se limite pas à ça, il pourrait aussi y avoir des articles et des sujets qui changent d’angle et prennent de la perspective et de la hauteur pour montrer à quel point ce n’est pas une agression, un vol, un viol etc mais c’est un problème sociétal, systémique qui fait que parce que des lois ou des discours sont toujours en place, on maintient quelque chose qui permet et qui laisse cours à des agressions de ce type. On ne se dit pas « il y a un problème à agresser ces personnes », on se dit « on va agresser ces personnes parce qu’elles sont déjà vulnérables, déjà fragilisées ». Par ailleurs, même si on va en parler, il y a toujours une forme d’impunité sociale par rapport à ça. Je pense qu’il faut continuer à créer un suivi des agressions homophobes car c’est aussi un moyen intéressant et un indicateur concret pour montrer qu’entre 2012 et 2022, malgré les gens qui nous vendent que la société s’est beaucoup ouverte, il ya toujours beaucoup de stigmates liés à la manif pour tous et les agressions continuent d’exister. On continue d’agresser des gays, des lesbiennes, des personnes bi, trans et non binaires pour ce qu’elles sont, en 2022. Si on ne répertorie pas ces choses-là, on n’aura pas forcément de base factuelle pour après élargir et dire qu’il y a toujours cet enjeu-là. Je pense que si on ne parle pas de ces sujets-là, tout en le faisant bien et en étant respectueux des personnes, en utilisant des termes corrects notamment pour les personnes trans, je pense que ce n’est pas un obstacle a une vision plus globale et un engagement politique et médiatique plus fort sur ces questions-là. 

Evann :

Comment traiter des problématiques LGBTI sans être accusé de faire du journalisme militant et donc d’être mal perçu par les lecteurs ?

Mathieu Brancourt :

Le journalisme militant, il y en a partout, il y en a tout le temps. Personne n’entre dans une rédaction et disparaissent d’un coup ses biais, ses origines, ses pensées, ses convictions etc. Ça n’existe pas, donc le journalisme militant il y en a tout le temps. Le problème est que beaucoup de gens nous ont reproché qu’on donnait des leçons mais en donnaient beaucoup aux gens et de manière extrême fallacieuse et pernicieuse, émettaient des opinions extrêmement personnelles et idéologiques, notamment religieuses ,dans des papiers qui se prétendaient journalistiques et pas des tribunes, des points de vues. Je peux entendre que dans Le Figaro Vox ou Le Figaro Magazine il y ait une tribune de personnalités religieuses ou que des journalistes souhaitent faire une tribune sur ce que leur évoquent l’égalité des droits pour les personnes LGBTI, ça ne me dérange pas si c’est présenté comme un papier d’opinion. Après, attention car ça engage des propos LGBTIphobes et ça demande donc une relecture. Il ne faut juste pas reprocher à un journaliste militant ou d’opinion ce que eux-mêmes font mais du bord opposé, en prétendant qu’ils font, eux, du journalisme. C’est plutôt ça pour moi l’hypocrisie qu’il peut y avoir par rapport à ça. 

Léa :

Si les sujets LGBTI sont mal traités dans les médias, c’est peut-être aussi qu’il y a un manque dans les formations des écoles de journalisme. Est-ce qu’il faudrait mettre en place des formations dans les écoles de journalisme pour mieux traiter de ces questions? 

Mathieu Brancourt :

Beaucoup de membres de l’AJL pensent que nos interventions dans les écoles de journalisme ne devraient pas être facultatives et ne pas être soumises à la bonne volonté d’un encadrement pédagogique. Je pense que tout comme il y aurait des modules au journalisme scientifique, à l’enquête ou à la vidéo, il devrait y avoir des modules où les enjeux de races, de classes, de genres et sexualités soient traités, sans forcément que ce soit par l’AJL. Il faudrait des modules qui permettent de présenter la réalité des faits à des journalistes pour qu’ils aient une forme de base concrète de connaissances sur un sujet, qu’ils comprennent quels sont enjeux, les tenants et les aboutissants, quel.les peuvent être les différent.e.s interlocuteurs.trices à solliciter à un moment donné pour rédiger des papiers. Évidement qu’il y aurait des gens qui ne seraient pas d’accord, qui ne viendraient pas avec les mêmes « backgrounds », mais ça permettrait que ce ne soit pas juste un sujet tabou et personnel. Ça permettrait de se dire qu’on vient tous de milieu sociaux-professionnels différents, et encore dans le journalisme il y a beaucoup de biais par rapport à ça. Mais il est important, en tant que journalistes, de reconnaitre la réalité de ce qui amène au journalisme, de qui on est, de ce qu’on charrie avec. On devrait avoir la possibilité de créer un débat serein où les gens pourraient ne pas être d’accord à un moment donné d’une formation où c’est encore possible d’évoluer, d’apprendre, etc tout en ayant des interlocuteurs qui ne seraient pas là pour dire « toi t’es homophobe » ou « toi t’es super ». Il s’agit de comprendre par quoi sont véhiculées nos façons de penser. Plutôt de dire « tu as tort », il faut comprendre qu’on est baignés dans quelque chose et il faut apporter une autre perspective pour que les gens puissent avoir l’occasion de réfléchir à leurs propres impensés. Je pense qu’effectivement, sur les sujets LGBTI entre autres, les écoles de journalisme, mais pas que, devraient proposer des modules obligatoires à leurs étudiants. 

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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