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Gouverner selon la masculinité hégémonique, quand le patriarcat s’invite en politique

Homme, masculinité et pouvoir sont étroitement liés. Dans les milieux militaire, politiques et même religieux : comment les femmes peuvent s’imposer à l’heure où les codes masculinistes régissent la sphère politique ? Quel autre mode de gouvernance, moins vertical pourrait amener à une vraie réponse aux besoins de la société actuelle ?

La masculinité hégémonique : origine et répercussions

La masculinité hégémonique est définie par Raewyn Connell dans son ouvrage d’étude des masculinités Masculinities. Cette sociologue du milieu des années 80 y théorise quatre formes de masculinités : complice, subordonnée, marginalisée et celle qui nous intéresse aujourd’hui, hégémonique. Dans une culture genrée où masculinité et féminité sont opposés, est considérée comme hégémonique l’homme qui incarne tous les traits positifs des normes masculines, il est fort, riche, puissant mais aussi incroyablement beau et séduisant, sans oublier loyal et dévoué.

Mati Gonzalez, Raewyn Connell, Tatiana Pineros et Simon Uribe lors d’une conférence « La communauté trans, ses défis et ses revers », Carolina Chavez Caballero, avril 2018, Flickr

Dans le monde politique, cela s’exprime par la domination de codes que beaucoup pensent neutres, alors qu’ils sont en réalité profondément genrés. 

Les hommes politiques ont pour coutume de s’exprimer avec une voix forte, empiéter voire couper la parole de leurs concurrent.e.s pendant les débats. L’image du politicien est très contrôlée, la prise de parole et les relations affichées sont soigneusement réfléchies, tout ce qui transparaît vise à correspondre aux codes de ce que la société exige pour exercer un pouvoir légitime. Le désir de domination et la sureté de soi sont loin d’être dissimulés, au contraire ils sont vus comme de véritables atouts et mis en avant, allant parfois même jusqu’à écraser les féministes et les minorités pour se donner du crédit.

De même, l’incertitude est vue comme un aveu de faiblesse, la fierté de ne jamais avoir tort l’emporte sur les excuses publiques lors d’une erreur. Prendre le temps de la réflexion ou de consulter des avis extérieurs donne un sentiment de fragilité dans la décision finale, et c’est sa crédibilité qui en pâtirait. Or le pouvoir se doit d’être à l’image de la masculinité qu’il incarne : fort et sûr de lui.  

La figure la plus emblématique du leadership de domination se retrouve largement dans les gouvernements populistes, avec Viktor Orban en Hongrie, Jair Bolsonaro au Brésil et bien évidemment Donald Trump, anciennement président des Etats-Unis. Trump, l’homme politique campé sur ses positions, qui refuse la remise en question, qui nie et repousse critiques et accusations.

Il est l’incarnation parfaite du pouvoir de domination induit par la masculinité hégémonique : écrasant les droits des femmes et des minorités pendant tout son mandat. Agissements passés inaperçus car Trump s’oppose à la Chine, Trump renvoie les mexicains chez eux, Trump fait prospérer l’économie américaine. L’ancien président a dans son camp les citoyens se sentant « strangers in their own land », selon le sociologue américain Arlie Russell Hochschild. Il explique un sentiment partagé par une majorité de citoyen.ne.s américain.ne.s immigré.e.s de l’Europe, qui ont le sentiment d’être dépassé.e.s dans l’accès aux ressources, emplois, éducation, médiatisation et postes de pouvoir par les immigrant.e.s et les minorités qui, progressivement, deviennent majoritaires dans le pays.

Cependant pour les Etats-Unis, l’arrivée du duo Kamala Harris et du président Joe Biden marque peut-être le début d’un pouvoir moins inflexible.

Il ne s’agit pas ici de présenter les régimes dits populistes comme étant les seuls marqués par le sexisme : en France, déjà pendant sa campagne électorale, Emmanuel Macron annonçait « j’exercerais un pouvoir jupitérien » sans se cacher. Les postes les plus importants du gouvernement sont occupés par des hommes, majoritairement issus des mêmes écoles et des mêmes milieux sociaux.

L’influence de la masculinité est présente dans toutes les formes de pouvoir, du plus populiste au plus démocratique, en passant bien sur par le plus autoritaire. Ainsi, on en retrouve les codes dans toutes les couches de la société, elle-même patriarcale.


« J’exercerais un pouvoir jupitérien »

Emmanuel Macron

Les conséquences sur la place des femmes en politique.

Ce pouvoir fortement viriliste se répercute indéniablement sur la place des femmes et des minorités dans l’espace politique, symbole du pouvoir par excellence. Hors des normes et éloigné.e.s des codes de la masculinité hégémonique, iels sont contraint.e.s de se plier à ces-dits codes. S’affirmer est d’autant plus difficile qu’iels sont plus susceptibles d’être victimes de l’agressivité du milieu : se faire couper la parole, ne pas être écouté.e, ne pas être pris.e au sérieux.

La pression déjà très forte dans ce milieu est décuplée : iels se doivent d’être irréprochables et inattaquables pour être légitimes de gouverner. Pour arriver au même niveau de responsabilité, une personne issue d’une minorité raciale, de genre ou d’orientation sexuelle devra redoubler d’effort et ne jamais cesser de faire ses preuves. Efforts qui ne sont pas demandés à un homme blanc cisgenre qui entre d’office dans les normes patriarcales.

Pour en revenir au problème de la parité évoquée plus tôt, il est en lien avec un manque de mixité dans les institutions, la scène politique étant composée de profils tous très similaires, qui s’entretiennent dans une bulle.

Pourquoi le système serait remis en question dans un milieu où il convient à tous ?

Il serait logique de penser que l’écartement d’autres profils du pouvoir se fait dans le but de maintenir les privilèges, et c’est sans doute en partie vrai. On peut prendre pour exemple la manière dont sont pointées du doigt les réseaux de femmes et de minorités tentant de s’allier pour se donner du poids et être entendus, quand les réseaux masculins sont la normalité pour toustes. Pourtant, cet entre-soi est loin d’être bénéfique, même pour ceux qui en font partie. Ceux qui seraient tenté.e.s d’en sortir, de proposer autre chose et de relâcher une forme de pression induite par ce système de domination se retrouvent écrasé.e.s et n’ose pas forcément se lever contre ses semblables.

Ce système se révèle particulièrement injuste et cloisonné.

Une autre gouvernance est-elle possible ?

Marie-Cécile Naves, chercheuse associée au Centre de Recherches interdisciplinaires de Paris présente dans La démocratie féministe : réinventer le pouvoir un autre mode de gouvernance, qui quitterait le mode horizontal que l’on connaît actuellement. Elle explique qu’il ne pourrait qu’être bénéfique que d’écouter les minorités toujours laissées de côté, pour comprendre et répondre aux besoins de notre société : elle constate que 80% des déplacé.e.s dans le monde sont des femmes, qui représentent aussi 2/3 des personnes en dessous du seuil de pauvreté. Pourtant, elles sont encore souvent écartées des débats dont elles sont les premières concernées.

En invitant les personnes touchées, les militant.e.s, les scientifiques et plus largement chaque citoyen.ne à apporter sa pierre à l’édifice, on établirait un pouvoir basé sur la collaboration, la communication et la prise en compte des avis et idées de chacun.e. Il est pour cela nécessaire d’élargir l’espace de pur débat politique, aujourd’hui très occupé par les polémiques. Elle suggère aussi de s’inspirer de la politique du care, de l’anglais soin, attention ou encore sollicitude : cela permettrait d’amener un aspect plus éthique dans la politique, en favorisant le relationnel pour lutter contre l’isolement et l’individualisme. Il serait alors possible de lutter contre la méconnaissance de certains enjeux majeurs.

Concrètement, à l’échelle d’une entreprise les cadres et haut.e.s-placé.e.s seraient chargé.e.s de consulter de manière décomplexée et sans menaces de représailles toustes les employé.e.s en leur demandant un rapport honnête de leur ressenti face à l’exercice du pouvoir dans l’entreprise.

Le pouvoir de demain se veut plus coopératif, respectueux de la science, imaginatif, inclusif et non violent : il peut sembler utopiste de penser que seul le dialogue peut gouverner, mais de plus en plus de nouvelles influences arrivent à faire entendre leurs voix, auprès de la société et parfois directement face aux politiques à l’image de la sportive Megan Rapinoe, la militante écologiste Greta Thunberg ou encore la chanteuse Angèle. Il incombera aux jeunes, qui selon Marie-Cécile Naves représentent un espoir important, de poursuivre dans cette direction.

Le but est avant tout de se recentrer sur un pouvoir collectif, chacun.e devant se sentir légitime de s’exprimer sur la construction d’un avenir qui nous concerne toustes.

Sources :  

Politiques du care | Cairn.info

Podcast, Les couilles sur la table, La politique d’homme à homme, 14 janvier 2021

Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie (openedition.org)

Photo mise en avant : Paola Breizh, Patriarcat Paris 20ème, 23 mai 2020, Flickr

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Féministes tant qu'il le faudra

2020 : bilan d’une année historique pour 5 militant.e.s féministes

Si l’on vous demande de nous parler de l’année 2020, beaucoup d’entre vous évoquerez la crise sanitaire, la Covid-19 qui est rentrée dans nos vies. À Behind The Society, on préfère parler de l’année 2020 sous un autre angle, sous une vision militante, avec un œil engagé. Retour sur une année 2020 historique pour les luttes féministes. Rencontre avec Noé, Shanley MC, Farah*, Chloé Madesta & Tay Calenda.

Impunité des violences sexistes & sexuelles : une spécialité à la française

L’année 2020 a commencé en grande pompe : alors que la cérémonie des Césars avait déjà fait du bruit en 2019 lors de l’annonce des nominé.e.s, elle en a fait davantage le 28 février, le soir de la cérémonie. Tay Calenda, photographe italienne vivant à Paris, n’a pas loupé une miette de cette soirée. Elle n’était pas dans la salle Pleyel, mais dehors, aux côtés des militantxes du collectif Collages Féminicides Paris présentxes pour dénoncer la glorification du réalisateur Roman Polanski pour son film J’accuse alors qu’il est accusé à douze reprises de viols ou agressions sexuelles.

On sentait la colère de la foule composée de femmes et de minorités de genre. Iels n’ont pas eu peur de s’attaquer aux barrières qui protégeaient le red carpet, à rester et à crier leur colère. J’ai senti une vraie unité.

Tay Calenda , photographe, à propos de l’action du 28/02 autour de la salle Pleyel.

Il faut croire que l’impunité dont profite Roman Polanski, le réalisateur à la douzaine de victimes, est une spécialité française. C’est ce que l’on pourrait penser face à la nomination de Gérard Darmanin au ministère de l’intérieur & d’Eric Dupont-Moretti au ministère de la justice.

Nommer un violeur comme premier flic de France, c’est dur de faire plus clair comme bras d’honneur à toutes les victimes. C’est du même acabit que si Macron avait craché personnellement au visage de toutes les victimes de violences, d’agressions sexuelles et de viols.

Farah*, colleuse à Lille, à propos du remaniement ministériel.

À lire : La claque, par Caroline de Haas sur Mediapart

Chloé Madesta, ancien.ne colleuxse à Paris déplore le remaniement ministériel & les hommes qui ont été promus :

Le fait que Dupont-Moretti soit à la justice est extrêmement problématique : on est sur un avocat qui est le défenseur historique des auteurs de féminicides, il s’est moqué du harcèlement de rue, il se moque des violences sexuelles en permanence, il fait preuve d’une misogynie intolérable à pleins d’égards.

Chloé Madesta, activiste intersectionnel.le à propos du remaniement ministériel

L’homme qui viol est le même qui réalise, qui dirige, qui chante, qui préside, qui enseigne, qui écrit. Comment est-ce encore possible que des accusations pour violences ne stoppent pas l’ambition d’un homme ? Au contraire, elle en est épargnée, mise à l’abri, séparée & chérie.

C’est un énorme backlash au sens de réponse à toutes les mobilisations & toute la ferveur féministe, c’est comme un retour de bâton & de ligne qui est assez cohérent avec la ligne de Macron qui est un projet de durcissement de la répression & de répression des libertés fondamentales.

Chloé Madesta, activiste féministe à propos du remaniement ministériel.

Pour Tay, il est évident « qu’on n’a pas mal d’autres agresseurs qui nous dirigent », cela fait une raison de plus pour « atteindre des postes de pouvoir pour faire changer profondément le système ». C’est la seule & ultime solution : monter dans la société, & changer tout ça, ne surtout pas reprendre la même pour ne pas recommencer, mais bien pour changer.

« Au demeurant, [Gérard Darmanin] est un excellent ministre du budget. » Ces paroles sont irréalistes, les entendre au micro de FranceInfo le 12 juin dernier de la bouche de Nicoles Belloubet, alors ministre de la justice, est encore plus douloureux pour les victimes de violences sexuelles. Dédouaner un homme accusé de viol par son travail de qualité, c’est ce Nicoles Belloubet a fait. Aux paroles sexistes, une riposte féministe : c’est l’action que plusieurs collectifs français ont menée en scandant « au demeurant, mon violeur est un très bon [insérez un mot le qualifiant]. »

À lire : Le plus dur, c’est l’impunité, par Caroline de Haas sur Mediapart

C’est assez parlant que les seuls cas de pédocriminalité dont on parle ce soient des personnes très médiatisées comme Polanski, Matzneff etc alors que lorsque l’on parle de pédocriminalité – & d’inceste – ce sont vraiment des histoires qui sont vécues par des millions de personnes en France dans l’ombre. On est sur 2 à 3 enfants par classe de 30 victimes de pédocriminalité en France aujourd’hui.

Chloé Madesta, activiste, à propos de l’ampleur de la pédocriminalité en France.

À lire : Inceste : « Dire « non » au père est encore très difficile », par Cécile Daumas

L’année 2020 a marqué les esprits de par les nombreuses révélations qu’elle a accueilli, notamment dans le milieu du sport avec le témoignage de Sarah Abitbol dans Un si long silence duquel en a découlé des centaines, des milliers.

Dans la lignée du témoignage de Sarah Abitbol qui accuse son ancien entraîneur de viol lorsqu’elle avait 15 ans, mais aussi des accusations menées contre Roman Polanski, la France s’est emparée du sujet de la pédocriminalité & de ses victimes.

La pédocriminalité est terriblement banalisée puisqu’à chaque fois on essaye de dédouaner ces grands personnages médiatiques au prétexte de leur génie artistique, de leur position médiatique etc. C’est un exemple flamboyant d’à quel point la pédocriminalité est un sujet qui n’est pas investi ni politisé dans nos sociétés.

Chloé Madesta, activiste, à propos de l’impunité des pédocriminels.

À suivre : @deconstruction.pedocriminalité sur Instagram

Confinements & crise sanitaire : un contexte favorable aux violences

C’était inattendu, mais ça a déterminé toute notre année 2020. L’épidémie de coronavirus a impacté notre quotidien, elle l’a bouleversé, elle n’a pas eu un impact que sur l’économie du pays ou la pollution de l’air, elle a aussi marqué les schémas de violences systémiques.

Ce sont les femmes, les minorités de genre & les enfants qui ont pâti de la situation, enferméxes avec leur agresseur.

Farah*, colleuse lilloise, à propos des violences intrafamiliales pendant le confinement.

Alors que la pollution française s’est retrouvée confinée pendant plusieurs semaines, que les écoles ont fermées leurs portes & que le télétravail s’est démocratisé, les familles se sont retrouvées entre elles, pour le meilleur & pour le pire, sans qu’une quelconque solution soit ne serait-ce que discutée & encore moins mise en place pour faire face aux violences conjugales & intrafamiliales.

Le numéro vert pour les agresseurs qui était ouvert à davantage d’heure que le numéro pour les victimes de violences c’était le point final d’un gouvernement qui n’en a rien à foutre des violences sexistes intrafamiliales.

Noé, colleureuse, quant aux moyens dédiés aux victimes de violences pendant le confinement.

À lire : Un rapport montre la nette augmentation des violences intrafamiliales pendant le confinement par Mathieu Dejean, sur les Inrockuptibles

Le peu de fois où nous pouvions sortir de chez nous, les violences sexistes & sexuelles continuaient à nous suivre : le harcèlement de rue a flambé pendant le premier confinement grâce aux rues désertes dont profitaient les agresseurs pour agir en toute impunité face à une victime d’autant plus vulnérable & sans grandes chances d’obtenir de l’aide extérieure.

Il y avait des témoignages qui s’accumulaient sur les réseaux sociaux de personnes qui disaient « mais, vous avez remarqué que quand on sort les hommes sont en chasse ? », dès qu’ils voient une femme dans la rue on se fait harceler, tu avais toujours des hommes qui chassaient.

Shanley MC, militante féministe à propos du harcèlement de rue pendant le confinement.

Avec la pandémie & pendant le confinement, ce sont des odes à la minceur qui ont fleuris partout dans notre société. La peur du relâchement liée à l’isolement, d’enfouir ses émotions dans la nourriture, de passer des heures dans le canapé sans rien à faire & les stéréotypes du laisser-aller sans coiffeurs.euses ni salle de sport ont alimentés une grossophobie déjà bien installée dans la société française.

Pendant des semaines, on a vu des lives instagram de séances de sport, des publicités pour des régimes & des personnalités qui appelaient à prendre soin de nous, de préparer notre corps pour l’été, tant de comportements qui n’ont fait que renforcer la grossophobie ambiante de cette situation anxiogène.

On voit toujours les mêmes corps à la télé, sur les mannequins, c’est toujours des mannequins qui font du 34. Si ton corps ne ressemble pas à ceux-là, tu te sens mal, alors que voir des corps d’autres personnes qui ont des bourrelets, des vergetures, qui font du 42, ça fait du bien parce qu’on se dit « ok la norme ce n’est pas le 34 », c’est juste que tous les corps sont beaux.

Noé, colleureuse, à propos de la visibilité des corps diversifiés.

Le confinement, il a aussi mit pause sur des mouvements de luttes entiers, reposés sur la réappropriation de la rue : les collages. Loin d’être en panne d’idées, les féministes ont fait preuve d’ingéniosité & ont fait naître un mouvement virtuel. À défaut de coller dans la rue, sur le chemin du supermarché ou de l’école, les collages se sont invités sur les monuments & les ponts grâce à des images personnalisés.

Le monde numérique : chat noir des combats féministes

Les hommes n’ayant plus la rue pour nous faire du mal, ils utilisent les réseaux sociaux comme arme de domination.

Shanley MC, militante féministe à propos du sexisme pendant le confinement.

Avec le confinement, l’isolement dans le domicile familial, l’arrêt des cours & le manque de distractions, d’occupations & de relations sociales, nous avons toustes augmenté considérablement notre temps passé sur les écrans à la recherche d’un passe-temps, d’un échappatoire : les réseaux sociaux ont largement répondus à cette attente. Que ce soit pour occuper une journée sans qu’aucun cours ne soit prévu sur Zoom ou alors pour échanger avec des proches sans lesquel.le.s nous vivons, les réseaux sociaux ont été pris d’assaut pendant le confinement.

Si les réseaux sociaux & l’espace du cyber a pu être approprié pour le travail, créer de nouveaux liens sociaux etc, ça a aussi été un espace où logiquement les cyberviolences ont explosées.

Shanley MC, militante féministe, co-créatrice de l’association StopFisha.

La flambée d’utilisation des réseaux sociaux n’a pas épargné les victimes des schémas d’oppressions, elle n’a fait que les torturer un peu plus, notamment avec les comptes fisha. Shanley, co-fondatrice de l’association Stop Fisha qui vise à lutter contre ces comptes & à accompagner le victimes – autant émotionnellement que juridiquement – nous explique ce que sont ces comptes, ce qu’ils font.

« Un compte fisha, c’est l’incarnation du sexisme » : alors que beaucoup parlent de revenge porn, Shanley n’est pas en accord avec ce terme problématique, elle « préfère parler de diffusion d’images intimes sans le consentement, et encore, [elle] trouve que ça ne souligne pas la violence de l’agression.« 

C’est une agression méconnue, banalisée, voire même justifiée, & le terme de revenge porn veut tout dire, il signifie « se venger de quelque chose, de quelqu’un.e », comme si c’était la personne qui l’avait provoqué et qui en est coupable à l’origine alors que non !

Shanley MC, co-fondatrice de l’association StopFisha à propos du terme revenge porn.

Le problème va plus loin que cela, ce ne sont pas que des images intimes, des « nudes » qui ont été envoyées puis diffusées, c’est « aussi de la pédopornographie, il y avait des femmes à qui on retirait leur voile et on les affichait sur ces comptes-là, il y avait aussi beaucoup de mysoginoire, c’était un bordel sans nom !« 

Les comptes fishas ont explosé au point où il y en avait un par région, par ville, il y avait fisha du Havre, fisha du 95, fisha Lille & c’est même allé jusqu’en Belgique, c’était l’enfer.

Shanley MC, militante féministe, co-créatrice de l’association StopFisha.

L’ampleur des comptes fishas était hallucinante, des raids de signalements étaient organisés par les militantxes pour faire supprimer ces groupes, ces comptes aux milliers d’abonné.e.s qui diffusaient les noms, les adresses, les numéros de téléphone de leurs victimes pour en faire des paria, pour mener des campagnes de harcèlement à leur encontre, dans le but de détruire sa réputation au lycée ou d’envoyer ses photos intimes aux proches de la victime.

La vie cyber est très marginalisée, ce qui se passe dessus est tellement déligitimé, je pense que c’est pour ça qu’il y a eu une non-réaction totale. C’est aussi parce que ça concerne les femmes & que les réseaux sociaux sont complètement complices des violences exercées à l’encontre des femmes sur leurs plateformes.

Shanley MC, militante féministe, co-créatrice de l’association StopFisha.

Dans le cadre des actions menées par StopFisha, Shanley & ses adelphes ont eu un rendez-vous avec Cédric O, chargé du numérique, mais force est de constater que « la réponse fut assez faible. » Les moyens n’ont pas été débloqués, & leurs revendications n’ont pas obtenus de consolation alors qu’elles sont urgentes, vitales pour les victimes. « On avait plusieurs revendications dont le fait d’augmenter les effectifs de Pharos – la police du numérique – mais ils ne nous ont jamais écoutés là-dessus.« 

Se retrouver & se réapproprier la rue : l’art des collages

Les collages, ces messages qui ont émergés en août 2019, un soir dans Paris, & qui ont fait le tour du monde depuis, avec des centaines de villes françaises qui collent & une vingtaine de pays du monde qui ont rejoint le mouvement.

Le fait d’être un groupe qui déambule dans les rues avec la même haine pour le patriarcat, le capitalisme et tout ce qui en découle, ça donne un sentiment d’invincibilité.

Farah*, colleuse lilloise.

Les collages, ces messages qui sont nés avec la volonté de dénoncer les féminicides & qui sont aujourd’hui les porteurs des luttes intersectionnelles de différents mouvements : ça va du personnel hospitalier aux personnes de la communauté lgbt+.

Le fait de coller est hyper cathartique, souvent la frustration et la colère prennent trop de place, alors je transmets ces émotions dans les slogans, le pinceau, la peinture et les grands coups de brosse sur les murs.

Farah*, colleuse lilloise.

Les collages, c’est l’arme de réappropriation que des centaines de personnes utilisent, il est question de se réapproprier la rue, celle qui est si souvent minée pour les personnes sexisées, celle où l’on ne se sent pas en sécurité, celle où l’on est agressé.e.s.

Avant de passer de « l’autre côté » j’étais en mode fangirl de ces personnes qui bravent la loi avec leur seau et leurs brosses en main pour que des personnes se sentent plus fortes et moins seules quand elles marchent dans la rue.

Farah*, colleuse lilloise.

Féminicides : toujours plus d’appels à l’aide mais toujours aussi peu de moyens

Si on n’avait toujours pas compris que le gouvernement faisait passer ses intérêts capitalistes avant nos vies & notre sécurité, au moins maintenant c’est clair.

Farah*, colleuse lilloise à propos du manque de moyen alloué aux victimes de violences.

« 98 féminicides conjugaux », c’est le tragique décompte de l’année 2020. À cela s’y ajoute les 11 travailleurs.euses du sexes & les 2 personnes transgenres tuées.

112 vies ont été arrachées, 112 familles ont été traumatisés par ces meurtres.

112, c’est le chiffre que l’on retiendra de l’année 2020, c’est un chiffre qui aurait pu être moindre, si les moyens avaient été données, si les cris avaient été entendus, si les plaintes avaient été prises.

On ne peut tout simplement pas mettre fin à ces violences sans argent, nous c’est tout ce qu’on attend : c’est de l’argent, c’est des moyens financiers et pas des réunions politiques de communication comme des grenelles et des tables rondes parce qu’on en a assez fait, maintenant ce qu’on veut c’est de l’argent.

Chloé Madesta, activiste, quant au manque de moyens pour lutter contre les féminicides.

À lire : «Féminicides, mécanique d’un crime annoncé», par Caroline de Haas sur Mediapart

Utilisons les collages pour faire honneur, pour rendre hommage, pour se remémorer les victimes & réclamer les moyens nécessaires pour faire en sorte qu’il n’y en ait pas d’autres.

À la mémoire des 112 victimes de l’année 2020, le collectif Collages Féminicides Paris s’est réuni au 44 rue Bouvier dans le 11ème arrondissement de Paris pour coller en leurs noms. Au même titre que la session qui avait été organisé au même endroit, à la fin du mois d’août 2020, en mémoire des victimes de féminicides depuis un an, soit depuis le début du mouvement parisien.

On est en train de courir un marathon, il faut savoir quand foncer et quand ralentir, et réaliser que le but ne va pas être atteint tout de suite ou facilement.

Tay Calenda, photographe militante, à propos de la lutte contre les féminicides.

À regarder : Mémorial des victimes du patriarcat, par Judic Perrot & le collectif Collages Féminicides Paris

Le grenelle n’a rien donné, les promesses n’ont pas été tenues, la « grande cause du quinquennat » a été enterrée, les positions du gouvernements ont été claires : l’année 2020 aura au moins eu ce mérite de clarifier (si cela était encore nécessaire) le positionnement du gouvernement français face aux violences sexistes & sexuelles.

Ce gouvernement ne nous aidera pas, j’en suis intimement convaincue, nous ne sommes pas la priorité du quinquennat. Je pense que le positionnement de nos ministres aujourd’hui incarne parfaitement bien la violence que nous subissons.

Shanley MC, militante féministe, co-créatrice de l’association StopFisha.

À lire : Dans les affaires de féminicides, les alertes négligées par les forces de l’ordre, par Nicolas Chapuis, Lorraine de Foucher, Jérémie Lamothe et Frédéric Potet pour Le Monde.

La révolte des jeunes générations : une relève qui veut du mal aux systèmes d’oppressions

#Lundi14Septembre #LiberationDu14 #BalanceTonBahut #GardeTonVoile ces mouvements ont marqués la rentrée scolaire de septembre 2020. Une quinzaine de jour après le retour en classe, les revendications sont données : il n’est jamais trop tôt pour dire stop au sexisme, & ces lycéen.ne.s, ces étudiant.e.s, l’ont très bien compris.

Dénoncer les règlements sexistes des établissements scolaires, dénoncer la sexualisation des élèves sexisées, dénoncer la culture du viol présente dans la société, dénoncer le patriarcat & toute sa construction. Là est l’objectif de ces mouvements qui ont raisonnés dans tout le pays & au-delà des frontières, notamment au Québec.

C’est hyper important d’écouter plus jeunes que soi, de leur donner beaucoup de force, de les soutenir, c’est tout l’enjeu du sexisme qui y tient, ses racines sont à l’école, elles tiennent dans la socialisation, dans les constructions sociales, tout se passe par l’école, c’est hyper important qu’on agisse sur ce terrain-là.

Shanley MC, militante féministe, co-créatrice de l’association StopFisha.

Certain.e.s crient au ridicule, d’autres à la manipulation, mais ces mouvements précurseurs qui émergent de plus en plus tôt relèvent uniquement de la responsabilité de notre société patriarcale qui ne peut qu’être dénoncée au vu des dominations qui rongent les principes fondamentaux de l’égalité.

Il y a une politisation très jeune des personnes touchées par le sexisme, je trouve ça formidable, c’est peut-être le résultat de toutes les mobilisations antérieures qu’il y a eu sur ces sujets-là qui ont permit de politiser des personnes plus jeunes.

Chloé Madesta, activiste féministe à propos de la politisation des plus jeunes.

Selon Chloé Madesta, les réseaux sociaux ont aussi leur rôle à jouer dans cette politisation des jeunes, le fait d’avoir ainsi accès à du contenu pédagogique & militant (comme iel en produit sur son compte) « ça aide à une politisation plus rapide. »

Dans le milieu féministe, le milieu militant, on a du mal à tendre la main aux plus jeunes, il y a beaucoup d’infantilisation, il y a beaucoup de “ouais mais tu ne connais pas le milieu militant donc tu ne peux pas forcément rentrer” ou alors faut en apprendre les codes ou alors “t’es pas encore prêt.e”

Shanley MC, militante féministe à propos de l’infantilisation dans les milieux féministes.

Intersectionnalité & inclusion : le mouvement féministe en proie à l’évolution

Durant l’année 2020, c’est aussi le mouvement féministe en lui-même qui a changé, qui a évolué, qui a grandi.

L’intersectionnalité, la diversité, l’inclusion, la visibilité, la déconstruction, ces termes sont aujourd’hui monnaie courante dans les milieux militants, ils appellent à une ouverture & à une définition plus grande de nos luttes.

Parmi ces évolutions questionnées, adoptées & vécues par le féminisme, la question du genre est prédominante. L’inclusion des minorités de genre, des personnes transgenres & des personnes non-binaires est primordiale à la vie d’un féminisme intersectionnel, Noé nous en parle : « il y a plus de visibilité non-binaire, ce n’est clairement pas assez mais ça fait du bien de voir qu’on nous prend enfin en compte dans les milieux féministes.« 

On devrait rendre le milieu militant féministe plus sain, plus bienveillant, parce qu’en attendant ça s’entre ronge mais on a besoin de cet espace là pour s’émanciper & se libérer.

Shanley MC, militante féministe à propos du milieu féministe.

L’enjeu qui prend du temps à être saisi, qui l’est un peu trop doucement & sûrement, c’est la convergence des luttes. Psychophobie, validisme, handiphobie, racisme, transphobie, homophobie, putophobie & bien d’autres encore, peinent à être inclus & défendus par les militantxes de nos jours.

Chloé Madesta parle d’abord de la pédocriminalité, qui reste un des sujets « pas assez investi par les groupes féministes, pas assez interrogé dans les réflexions que l’on mène sur les violences sexuelles parce qu’elles touchent bien sûr les personnes sexisées mais aussi et avant tout les enfants. » L’omission, le rangement sous le tapis de ces vécus, c’est ce qui est dénoncé par Chloé mais aussi par d’autres victimes de pédocriminalité qui ressentent un militantisme à demi-mesure lorsque cela concerne les enfants.

Au début de l’été, un tournant politique a été prit par plusieurs collectifs militants pour les droits des personnes queers, travailleurs.euses du sexe, personnes racisées – entre autres – en organisant une pride alors que l’annuelle pride parisienne avait été reportée à novembre (puis annulée) en raison de l’épidémie.

L’idée était d’organiser une contre pride qui permettait de visibiliser des groupes sociaux qui normalement ne le sont pas – ou en tous cas noyés par l’aspect festif et très blanc/bourgeois des prides habituelles – c’est-à-dire de visibiliser les personnes racisées, les personnes travailleuses du sexe etc.

Chloé Madesta, activiste féministe, à propos de la pride « nos fiertés sont politiques »

Entre performativité & pureté militante, le milieu féministe mérite d’avoir ses bonnes résolutions. Chloé Madesta les ferait tenir à une intersectionnalité naturelle & réelle envers les minorités (travailleurs.euses du sexe, personnes racisées, grosses, handis, neuroatypiques etc).

Il faudrait qu’on arrive vraiment à avoir une approche qui ne soit pas performative de nos soutiens à ces groupes-là mais qu’on les intègre vraiment dans nos luttes, qu’il y ait une réflexion profonde et une déconstruction réelle sur leurs revendications spécifiques

Chloé Madesta, activiste, à propos de la performativité des luttes.

Du point de vue de Tay Calenda, photographe du mouvement féministe & d’autres mouvements sociaux, la tendance est à la « pureté militante« , ce qui rend « le mouvement dogmatique et empêche les vrais échanges & les vraies réflexions. » Cette injonction à la pureté militante qui tire vers une « logique sectaire« , Tay veut s’en débarrasser.

Face à nous on a un système qui compte sur nos divisions pour nous garder impuissant.e.s, il faut qu’on s’en rende compte pour s’en libérer. Il faudrait apprendre à remettre en questions certaines méthodes de militer néfastes au profit d’une plus grande cohésion.

Tay Calenda, photographe, à propos de la pureté militante.

*le prénom a été modifié pour garantir l’anonymat de la colleuse

Crédits photos : Tay Calenda – @tay_calenda sur Instagram