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Phoque la pollution

Boycotter le BlackFriday : entre privilège de classes & lutte pour l’environnement

Initialement prévu ce vendredi 27 novembre mais reporté au 4 décembre du fait du re-confinement national, le Black Friday version 2020 fait couler beaucoup d’encre. À l’approche de cette journée noire pour la carte bancaire, ça s’active dans les milieux militants pour dénoncer cet événement capitaliste au possible. Leur principal motif de colère ? La santé de notre chère planète dégradée en ce vendredi noir. Face à ces revendications, de nombreux.euses français.e.s sont mal à l’aise : la catastrophe environnementale que cette journée provoque n’est plus à prouver mais la nécessité de cet événement pour le porte-monnaie de nombres de consommateurs.trices non plus.

Sur-production, accroissement de la pollution, maltraitance des fabricant.e.s, il y a tant de raisons qui font du black friday une journée noire, & pas uniquement pour la carte bancaire. La principale lutte des militant.e.s lors du Black Friday ? La santé de notre chère planète.

Black Friday : journée noire pour les magasins & pour la planète

Surproduction & exploitation forcenée de l’environnement : ce sont les maîtres-mots du black friday. Durant cette journée de consommation extrême, l’industrie de la mode est la plus sollicitée. Cette fameuse industrie, la deuxième plus polluante au monde, celle qui est responsable de 20% de la pollution de l’eau mondiale, c’est cette industrie sur laquelle les consommateurs.trices se ruent lors du Black Friday.

Ne serait-ce que l’utilisation du vêtement pose problème : avec l’obsolescence esthétique imposée par l’industrie de la mode il y a plus de 4 millions de tonnes de déchets textiles chaque année dû en partie aux stocks importants d’invendus ou encore aux abandons prématurés des vêtements par les consommateurs.trices.

Le cycle de vie d’un vêtement par Comme un camion

Pourtant, bien avant de pouvoir le porter, un vêtement pollue déjà. Entre la culture du coton, la provenance de ses différentes matières premières, l’assemblage de celles-ci & l’acheminement en point de vente, un jean par exemple parcourt environ 6500 kilomètres & engendre l’empreinte carbone qui va avec.

« Tu tombes dans un engrenage parce que c’est ce genre de magasins où tout est fait pour te faire consommer & en fait la conscience écologique tu la laisses à l’entrer & tu la récupères à la sortie. »

Charlotte, étudiante précaire, concernant la conscience écologique dans les magasins de fast-fashion.

C’est ça la réalité de l’industrie de la mode. C’est le poids du capitalisme sur la survie de notre environnement. C’est la précarisation sociale & industrielle qui profite aux multinationales. C’est le profit des grandes enseignes au détriment de notre planète.

À découvrir : Pourquoi la mode est devenue une des industries les plus polluantes ? par Comme un camion

Black Friday : une organisation bien différente dans les diverses sphères de la société

À l’approche du black friday, chacun.e a son organisation pour se préparer à cette journée. Les commerçant.e.s préparent leurs stocks & prévoient leurs réductions tandis que les organisations écologiques s’activent pour visibiliser l’impact environnemental de ces-dites réductions. Du côté des consommateurs.trices, la tendance est partagée. Certain.e.s font une liste de ce qu’iels projettent d’acheter, d’autres lorgnent sur les réductions de la black week tandis que le reste se tient bien éloigné de cette journée : que ce soit par pur désintérêt ou par conviction politique.

Pour l’édition 2020 du black friday, Loïs s’est engouffré dans la fracture que cette journée suscite entre les milieux militants écologistes & les personnes précaires qui ont besoin de consommer ce jour-là précisément pour comprendre les enjeux de cette division sociétale.

« Les gens ne sont pas en capacité de faire de l’écologie. »

Charlotte, étudiante précaire, dénonce l’incapacité sociétale à être écolo’.

Militantisme anti-Black Friday : un mouvement écologiste mais classiste ?

Classisme : Le classisme est une discrimination fondée sur l’appartenance ou la non-appartenance à une classe sociale, souvent basée sur des critères économiques.

Étudiant.e.s, parents seul.e.s, famille modeste, travailleur.euse précaire, ou encore retraité.e.s, nombreuses sont les personnes qui ont besoin de consommer lors du black friday.

Parmi elleux, Loïs a échangé avec Charlotte, une jeune étudiante lilloise en situation de précarité pour qui la question de la consommation ne se pose pas lors du black friday. À contre-cœur & en faisant dos à ses convictions écologiques, elle a besoin de ces réductions & elle les utilisera lors du black friday.

« En fait le black friday chez nous ça a toujours été l’occasion d’acheter ce dont on a besoin en moins cher […] parce qu’on n’avait pas l’argent de pouvoir l’acheter sans remise. »

Charlotte, étudiante précaire, concernant son rapport au black-friday.

Bien loin de ce rapport de compulsivité, d’achats d’influences & de fast-fashion, il faut se rendre compte que certain.e.s consommateurs.trices du black friday le sont par nécessité, par besoin. Charlotte nous a confié ce ressenti qui persiste dans son mode de consommation : elle n’a pas les moyens d’acheter tout ce qui lui est nécessaire tout au long de l’année (que ce soit vêtements, électroniques ou autres) alors lorsque le black friday arrive, c’est sa seule occasion (avec les soldes) de se procurer ces biens tout en ne finissant pas sur la paille.

Ça n’a jamais été synonyme d’achat superflu, parce que ce n’est pas comme ça que j’ai été élevé & puis tout simplement parce qu’on n’avait pas l’argent de faire des achats superflus

Charlotte, étudiante précaire, à propos des pratiques familiales lors du black friday.

À aucun moment Charlotte n’évoque la notion d’acheter pour le plaisir, il n’en est pas question, les moyens ne sont pas là & l’intérêt non plus.

Consommateur.trice du black friday : la culpabilisation des milieux militants

Une lutte qui oublie l’humain qu’il y a derrière lae militant.e, un système de militantisme indifférent & massif, une lutte qui oublie les causes personnelles du.de la militant.e, un système de militantisme culpabilisant. C’est de ça dont on veut parler lorsque l’on dit que le système militant écologiste est classiste.

« Comme dans tous les milieux militants, on oublie tous les autres problèmes que celui qui nous occupe. »

Charlotte, étudiante précaire, à propos des milieux militants écologistes

Ancienne éco-déléguée au lycée, Charlotte connaît bien cette pression militante, ce poids social qui tourne autour de la précarité. Ses mots sont bruts, dits rapidement & presque aussitôt gênés : « c’est clair que l’écologie c’est un truc de riche. »

Être militant.e écologiste n’est en soit pas une pratique avec des pré-requis financiers – faire de la pédagogie & sensibiliser étant plutôt à moindre coûts – mais appliquer & incarner ces revendications écologistes demandent bien plus de moyens – que ce soit pour l’alimentation végétarienne/vegan ou la consommation éthique qui a un coût.

Les revendications les plus courantes dans les milieux écologistes tournent souvent autour de ce point-là : la consommation éthique, que ce soit de saison, bio, d’origine France, etc. De même pour les vêtements qui doivent être confectionnés dans de bonnes conditions, avec des matières qui n’ont pas une énorme empreinte carbone & toujours origine France. C’est finalement la même chose avec les meubles que l’on ne doit pas acheter à des multinationales mais à des artisan.e.s locaux.ales pour encourager le savoir-faire français.

« J’aimerai beaucoup avoir une conscience écologique & pouvoir me dire que j’achète mes vêtements en friperie ou dans des magasins où ils sont faits en cotons bios, en France & tout mais je ne peux pas, je peux pas me permettre de mettre autant d’argent dans un pantalon, parce que je ne les ai pas tout simplement. »

Charlotte, étudiante précaire, concernant les modes de consommation éco-friendly.

Face à ces recommandations écologistes qui ressemblent d’avantage à des injonctions, Charlotte réagit simplement : « pour soutenir toutes ces causes-là il faut avoir de l’argent en fait. Sauf que l’argent je ne l’ai pas. »

C’est bien là tout le problème du manifeste écologique des mouvements qui ne regardent pas leurs propres membres : il est certes important de visibiliser, de politiser & de dénoncer les abus environnementaux & de lutter pour la sauvegarde de notre planète, mais il est aussi important de comprendre que chaque personne qui porte ce combat pour la planète n’a pas forcément les moyens pour appliquer à la lettre ce manifeste d’une vie totalement éco-friendly.

« On a conscience de cet impact, on fait au mieux. Avec des amis on se prête des vêtements, pour limiter l’envie d’en racheter, on fait les brocantes avec mon copain pour acheter de la seconde main… Mais la vérité c’est qu’au bout d’un moment on est fatigués de se priver. »

Charlotte, étudiante précaire, aborde le système D entre écologie & faibles revenus.

C’est au centre de ces dilemmes que les personnes précaires se trouvent, entre conscience écologique & dépendance de classe, entre survie économique dans notre monde capitaliste & engagement écologique pour la préservation de l’environnement.

C’est à celleux qui ont le plus de difficultés à joindre les deux bouts, c’est aux personnes les plus modestes que l’on demande de s’adapter, que l’on impose un changement. C’est sur les épaules de ces mêmes personnes en difficultés que la société met tout le sort de son environnement, sans pour autant incriminer les comportements de masses, les multinationales à retentissement gigantesque & les grand.e.s dirigeant.e.s qui pourraient changer les choses.

En quittant le foyer familial je me disais que j’allais pouvoir mener une vie plus responsable, j’avais une vision idéalisée de ce que pouvait être ma vie, alors je fais de mon mieux mais je sais que ça n’est pas assez, et c’est extrêmement décourageant.

Charlotte, étudiante précaire, emplie d’un désarroi entre conscience écologique & statut de classe.

Finalement, entre luttes de classes & luttes sociétales, il n’y a qu’une barrière qui empêche la corrélation de ces mouvements : la barrière non-négligeable de la considération de l’être humain individuel au-delà des revendications collectives. La barrière significative de la prise en compte de l’individu & de ses contraintes personnelles au-delà de ses convictions écologiques.

Ce sont les classes populaires, qui, une fois encore, prennent en pleine face le poids du changement, la responsabilité individuelle de la destruction d’un environnement collectif. C’est en continuant ainsi, à compter sur les changements individuels sans s’intéresser aux conditions de ceux-ci, que l’on condamne notre avenir.

Sans un changement massif, une politique réformiste, une nuance sociétale & un retournement de classes, nous ne pourrons pas espérer en finir avec ces événements qui divisent entre rêve & réalité, entre valeurs & labeur.

Loïs Hamard