Catégories
Out of the closet Podcasts

[Portraits de vie] : AJL : être journaliste et LGBTI+

Puisque la représentation et le poids des mots comptent, Behind The Society a contacté Mathieu Brancourt, membre de l’Association des Journalistes LGBTI (AJL). Créée en 2013, l’AJL veille au respect et à la représentation des personnes LGBTI dans les médias. Au micro de BTS, Mathieu évoque le contexte de création de l’association, les missions de cette dernière et le rôle des journalistes dans le traitement des questions LGBTI.

Dans les années 70, Harvey Milk, le célèbre militant gay disait : « Come out, wherever you are ! » (sortez du placard, où que vous soyez). Cette phrase a été reprise dans une tribune du Monde, publiée en 2013, qui demandait aux LGBTI+ ayant accès aux médias de faire leur coming-out. Quelques semaines plus tôt se se créait l’association des journalistes LGBT (AJL). Avec pour objectif d’aider les médias et journalistes à traiter les questions LGBT, d’opérer une veille sur le traitement de ces sujets par les rédactions et de contribuer à la visibilité des personnes LGBT dans l’espace public, l’association rassemble aujourd’hui plus d’une centaine de membres. Mais à l’époque du mariage pour tous, l’homophobie décomplexée qui s’exposait tous les jours dans les médias, rendait difficile un coming-out, en particulier pour les journalistes. Nous avons donc rencontré le journaliste Mathieu Brancourt, membre de l’AJL depuis fin 2013, pour lui demander comment la situation avait évolué depuis et pourquoi s’affirmer journaliste et LGBT est essentiel aujourd’hui.

Liens utiles :

Catégories
À votre santé ! Podcasts

Huitième épisode de « Trouble Fête » : le sexe

Clara – créatrice du podcast : Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans l’ultime épisode de « Trouble Fête » le podcast de Behind The Society qui rythme votre été depuis maintenant huit semaines. Je suis Clara, la créatrice de ce projet et c’est un grand plaisir de vous retrouver et de passer cette quasi-heure en votre compagnie. Après avoir parlé alcool, jeux vidéo, TCA, cannabis, tabac, cocaïne et médicaments, c’est au tour de l’addiction sexuelle d’être passée au peigne fin. Bon, ce n’est un secret pour personne que l’on vit dans une société hypersexualisée et que le sexe est omniprésent dans les conversations et les esprits de la plupart d’entre nous et ce, dès le plus jeune âge. Néanmoins, cette omniprésence est à nuancer car si elle est encouragée de bien des manières par le contexte social dans lequel on grandit, il existe quand même un seuil au-dessus duquel la sexualité n’est plus seulement source de curiosité, de plaisir ou d’envie mais bien de besoin. Laurent Karila, psychiatre addictologue, définit l’addiction sexuelle comme « une addiction comportementale dont il existe différentes présentations cliniques comme la masturbation compulsive, la drague compulsive, la consultation compulsive de sites internet classés X, de journaux ou de services téléphoniques à caractère pornographique, de sex shops, de peep shows, de bars lap-dance et l’hypersexualité ». On va aborder quasiment tous ces cas de figure grâce aux témoignages de nos deux invités du jour : Arthur, 23 ans et Thomas, 48 ans. Pour info, les prénoms ont été modifiés afin de garantir leur anonymat. Et pour étayer leurs propos, on va aussi pouvoir compter sur la présence de Maria Hernandez Mora, psychologue clinicienne, spécialisée dans les additions sexuelles et cybersexuelles. Pour l’heure, je vous propose de faire la connaissance d’Arthur, qui a répondu à une de mes annonces. L’entretien a été réalisé dans un café et avant de rentrer dans le vif du sujet, je vous laisse découvrir qui il est.

Arthur : J’ai 23 ans, je suis chef de projet, directeur digital, donc je m’occupe de projets web, de sites etc… A côté je commence à mixer aussi, donc du coup je commence à faire des petites compos de DJ à côté et voilà. On essaye de faire des petits projets !

Clara : Mon incorrigible curiosité me pousserait presque à lui demander quels sont ces projets mais je me rappelle à ce moment-là que le sujet du podcast n’est pas la musique. Je lui demande donc plutôt à quel point il est à l’aise avec le sujet de la sexualité. 

Arthur : Dans ma famille, on n’en parle pas trop parce que je suis issu d’une famille musulmane du coup c’est pas trop le genre de… Les relations amoureuses, c’est pas trop le genre de trucs dont je parle avec mes parents mais j’ai jamais été complexé d’en parler. Enfin, peut-être pas forcément avec ma famille du coup mais dans les alentours, avec mes amis, avec des personnes que je rencontre, peu importe… J’ai jamais trouvé ça choquant d’en parler en fait.

Clara : La preuve : il est actuellement face à une parfaite inconnue et son micro et il a l’air très à l’aise. Je continue donc mon interrogatoire en essayant de savoir quand est-ce qu’il a considéré son rapport à la sexualité comme quelque chose de problématique.

Arthur : Surtout que je me suis dit que comme toute addiction, j’en avais besoin en fait et que sans ça, je n’arrivais pas à avancer normalement, que j’étais pris dans ma tête, que je réfléchissais pas à d’autre chose, que j’étais pas détendu en fait… Je pense que c’était vers mes vingt ans. Quelque chose comme ça. Quand j’ai commencé à bosser dans les bars justement et que je me disais « oui j’ai peut-être un problème par rapport à ça. »

Clara : Comme dans les épisodes précédents, je constate une nouvelle fois que le contexte influe énormément l’apparition d’une addiction : dans le cas d’Arthur, il est évident que son travail a joué un rôle dans la mesure où le monde de la nuit est propice aux nombreuses rencontres. Et avant qu’Arthur nous raconte son histoire en détails, je vais laisser la parole à Maria Hernandez Mora qui mène un travail considérable sur le sujet auquel on s’intéresse aujourd’hui. Elle fait notamment partie de la délégation aux droits des femmes du Sénat, qui réfléchit sur l’impact de la pornographie dans la société et, dans ce cadre, elle a participé à une table ronde en juin consacrée aux représentations des femmes et des sexualités véhiculées par la pornographie. Le rapport sera publié en septembre, soyez au RDV si le sujet vous intéresse. Sur ce, je ferme la parenthèse et je la laisse se présenter.

Maria Hernández-Mora : Je suis psychologue clinicienne, je suis d’origine espagnole, j’ai été formée entre la France et l’Espagne et j’avais eu la chance déjà quand j’étais étudiante à l’université de faire un mémoire de recherche et d’être coachée par un professeur d’université en Espagne qui est un des spécialistes en Espagne sur l’addiction sexuelle. Quand j’ai fini mes études, il m’a embauchée une année chez lui, dans sa clinique, et donc j’ai rencontré des personnalités addictes avec addiction sexuelle et surtout, j’ai été sous son regard et il m’a beaucoup formé. Il m’a aidé à comprendre d’un point de vue clinique et psychiatrique ce phénomène et à le soigner. Et puis quand je suis arrivée en France, j’ai commencé à travailler dans un hôpital (où je travaille toujours aujourd’hui à, l’hôpital Simone Veil au centre d’addictologie qui est raccordée au service de l’hôpital. Parce que vous savez, il y a beaucoup d’hôpitaux qui ont dans leur service de psychiatrie une partie qui est dédiée à l’addiction, souvent c’est une partie qui est extraite de l’hôpital, pour que les gens osent venir demander de l’aide. Donc, nous, on travaille dans un CSAPA, le CSAPA Imagine qui est rattaché à Simone Veil. Donc j’ai commencé à travailler dans ce CSAPA et j’étais responsable des addictions sou substances mais j’ai quand même ouvert la possibilité de recevoir des personnes pour addiction sexuelle. Donc dans le CSAPA, quand des personnes arrivaient en disant « j’ai une addiction à la pornographie » ou « j’ai une addiction sexuelle », bah je pouvais la prendre en charge. Et petit à petit, j’ai eu de plus en plus de demandes ; j’ai parlé avec mon chef de service et je lui ai dit « écoute, il faut absolument ouvrir une consultation spécialisée pour ces personnes » parce que mon constat était que ces personnes arrivaient à ma consultation absolument désespérées et démunies. C’était des gens, ça faisait, quinze, vingt, vingt-cinq ans qu’ils étaient addicts à la pornographie et qu’ils avaient déjà tenté de demander de l’aide sans résultat parce que la personne en face ne comprenait pas ce phénomène. Elle ne savait pas le traiter. Donc en fait, moi, c’est vraiment l’impuissance et la souffrance de ces gens qui m’a bougé le cœur et je me suis dit, pas seulement au niveau professionnel je me dois d’aider et de proposer une réponse à ces personnes mais aussi au niveau personnel, plus humain, j’étais vraiment touchée à l’intérieur. Je me suis dit « mais voilà, il faut aider ces personnes. Au XXIème siècle, il n’y a pas de service spécifique pour traiter l’addiction à la pornographie alors que c’est une des addictions les plus prévalentes ! »

Donc c’est une addiction et une dépendance qui apparaît très jeune : moi, mes patients, tous, ont eu leur premier contact dans l’enfance, vers 8/9/10 ans et beaucoup d’entre eux ont commencé leur addiction prépubère, avant même d’accéder à la puberté. Donc du coup moi, je me suis dit que j’allais fonder une unité au niveau clinique pour répondre à ces problèmes-là et au niveau de la recherche, je vais faire une thèse pour moi me former et être au courant de tout ce qui se passe dans le monde sur ce sujet et sur ce qu’on ne sait pas encore et sur ce qu’il faut approfondir et je me suis donc lancée dans ma thèse à l’université Paris Cité qui porte sur l’usage problématique de la pornographie et puis ensuite, j’ai fondé une association qui s’appelle l’association « Déclic – sortir de la pornosphère » donc assodeclic.com

Clara : Cette association est basée sur Paris et elle intervient sur quatre volets : la prévention, la sensibilisation, l’accompagnement et la formation. Vous trouverez sur leur site tous les détails de leur action et différents articles qui viennent compléter ce qui va être dit aujourd’hui dans cet épisode. N’hésitez donc pas à y faire un tour, il y a aussi la possibilité de prendre RDV en ligne. Mais avant de faire cette démarche, il y a une étape à franchir : celle de la légitimité. En effet, comment on sait qu’on est tombé dans l’addiction ? Je suggère à Maria Hernandez Mora la notion de souffrance et voilà ce qu’elle me répond.

Maria Hernández-Mora : C’est vrai que la question de la souffrance est quand même le déclencheur évidemment et une des frontières qui montre que la personne est en train de subir son comportement. Il n’est plus du tout libre. Moi c’est ce que je dis souvent à mes patients : « la sexualité, elle est là pour que vous soyez épanoui. Pour que vous soyez une femme/homme pleinement épanoui.e ». La sexualité, c’est une dimension de notre vie qui est là pour nous mettre en lien, pas du tout pour nous détruire. Donc quand le patient ressent que la sexualité commence à être un lieu où il se déteste, où il souffre, s’en veut et se détruit, bah du coup en effet, c’est sûr qu’on est en train de basculer sur quelque chose de problématique et de probablement cliniquement significatif.

Clara : On va maintenant passer au dernier acteur de ce podcast, Thomas. Vous allez voir qu’il a lui aussi un sacré parcours et que la sexualité a occupé une place prépondérante pendant une très longue période… Mais avant, un rapide tour d’horizon de son identité et de son vécu.

Thomas : 48 ans, en couple, un enfant qui a 30 ans déjà que j’ai eu il y a longtemps. Je travaille dans le secteur culturel, je suis artiste à mes heures perdues. Voilà.

Alors en fait, j’ai une particularité : je suis bipolaire de type 2. Dans l’hypomanie, c’est-à-dire les phases d’exaltation, d’euphorie etc, il y a ce qu’on peut appeler l’hypersexualité, c’est-à-dire une phase où on est complètement accroc au sexe, on y pense en permanence, on se lance parfois dans des pratiques à risque (ce qui a été mon cas) et dans le cadre de l’hypomanie bipolaire, c’est caractéristique en fait cette phase d’hypersexualité même si elle a toujours été présente, fin depuis l’adolescence. Donc il y avait probablement des signes bien avant que je sois diagnostiqué, à 43 ans. Mais moi, concrètement, j’ai vécu une dizaine d’année d’hypersexualité caractérisée.

Clara : Je lui propose alors de nous expliquer en quoi c’était un poids, comment ça se manifestait concrètement au quotidien, ce superlatif « hyper ».

Thomas : L’excitation H24 avec une grosse consommation de pornographie, ça, c’est un vrai problème parce qu’aucun être humain n’est fait dignement pour être excité H24, c’est pas possible. Il y avait une sorte d’épuisement et j’y passais énormément de temps. J’ai mis beaucoup d’argent aussi. C’était à la fois un mélange de sentiments de liberté, de curiosité, et puis en même temps un poids presque physique on va dire.

Clara : On va revenir à ce paradoxe plus tard mais pour le moment, je me tourne vers Arthur. Je lui demande de s’attarder sur le déclic durant lequel il a réalisé la complexité du problème.

Arthur : Le moment où je m’en suis rendu compte vers mes vingt ans, ça a été plus un état de prise de conscience. Ça a pas été un switch en fait : je me suis rendu compte que c’était établi depuis longtemps, de par une masturbation abusive quand j’étais plus jeune, de par ce besoin tout le temps, même quand j’étais heureux dans mes relations, d’aller à la recherche d’autre chose, de ne pas être contenté par la monogamie… Du coup, ouais, vers mes vingt ans, je me suis rendu compte en commençant à travailler dans les bars, en sortant tous les soirs, en voyant tous les soirs quelqu’un de différent, en prenant pas de plaisir au bout d’un moment, je me suis dit « ouais j’ai un problème avec ça, c’est sûr et certain en fait. Je peux pas vivre sans et je galère à vivre avec ! » Et du coup, à partir du moment où j’en ai pris conscience, je me suis dit « c’est tout, c’est comme ça, le tout c’est d’essayer de trouver des personnes qui le comprennent et avec qui je peux en parler librement et que tout se passe bien quoi ! »

Clara : Cette phrase m’a mise une claque mémorable, que ce soit lors de l’entretien ou au moment du montage : je peux pas vivre sans et je galère à vivre avec…. Je crois que n’importe qui ayant été en proie à une addiction se reconnaîtra dedans. Et je crois que les autres toucheront du doigt ce que peuvent ressentir les personnes addictes. D’ailleurs, en parlant de mettre des mots sur les maux, je pose la même question à Thomas et à Arthur : est-ce qu’ils parlent facilement de leur addiction au sexe à leurs amis ?

Thomas : Avec des amis, non. Les hommes sont pas trop diserts sur leur vie sexuelle entre eux, à part sur leurs performances. Je pense que les femmes c’est peut-être un peu différent mais peut-être que je me trompe. Mais non, avec des amis ou avec des proches, c’est pas un sujet qui est abordé, c’est un peu trop délicat on va dire.

Arthur : Oui, ils comprennent. Ils ne sont pas trop étonnés non plus je pense, me connaissant. Parce que mon groupe d’amis actuel, c’est celui que j’avais déjà au lycée donc ça fait sept/huit ans qu’on se connaît. Donc vu que j’ai toujours eu un dialogue sur ça décomplexé et que j’en parlais pas forcément « oh regarde j’ai fait ça et puis ça gnagna » mais plus en mode explicatif, des faits, ils ont jamais vu ça comme quelque chose de saugrenu ou de chelou parce que je leur en parle comme je leur parlerais d’un potager, de politique ou de n’importe quel sujet en fait.

Clara : C’est intéressant de constater l’écart de ces deux réponses : je me demande si elle n’est pas due à la différence de génération mais comme ce n’est que pure spéculation et que je n’ai pas le temps de développer les arguments qui me font pencher pour cette hypothèse, je vais vite enchaîner avec la prochaine question, basique mais ô combien nécessaire. Comment et quand s’est passée ton entrée dans la sexualité ?

Thomas : Alors elle a été assez précoce. Je crois que ça remonte à la prépuberté. J’avais déjà des jeux érotiques qu’on qualifierait de BDSM. Par exemple, je m’enfermais nu dans mon coffre à jouets, je me travestissais, je m’attachais. Ça, ça doit être vers l’âge de 9/10 ans à peu prés. Un jour, je suis tombée sur une collection de roman photos pornographiques de mes parents et lç, tut d’un coup j’ai plongé dans un univers de fantasmes plus ou moins hard. A l’époque, c’était plutôt soft remarque. Et après, il y a eu l’arrivée de Canal + avec les cassettes VHS, vers 13 ans.

Clara : Là, on parle de plaisir solitaire. Thomas me confie ensuite qu’il a eu son premier rapport sexuel à 15 ans. Je lui demande si il est ok pour nous en dire plus.

Thomas : Oui, une relation hétérosexuelle tout à fait classique, normale. C’est une copine avec qui je suis resté un bon petit moment. On a eu une vie de famille, un enfant. Quelque chose de très traditionnel, très normal, qui m’allait bien.

Clara : Mais ce qui lui allait bien à 15 ans ne lui va plus à 35 ans : c’est l’âge à laquelle ils décident de stopper la relation, seize ans après la naissance de leur premier enfant.

Thomas : Je me suis séparé de ma compagne. Je me suis retrouvé seul et là, il y a eu comme un lâcher de ballons, tous les fantasmes sont ressortis et là, pour le coup, je me suis adonné à tout ce que j’avais en tête possible et inimaginable. Ça va du libertinage au bondage, au BDSM, aux orgies, aux soirées à plusieurs, au sadomaso aussi pas mal et donc c’est dans cette période de solitude que vraiment la vanne s’est lâchée.

Clara : Ok donc avant vos 35 ans, vous diriez que vous avez jamais vécu d’addiction au sexe ?

Thomas : Alors j’aimais beaucoup ça. On avait des rapports assez réguliers par contre je ne ressentais pas forcément le besoin de tromper ma compagne par exemple.

Clara : On va revenir sur la question de l’infidélité dans quelques minutes mais avant, c’est au tour d’Arthur de nous faire part de ses débuts en matière de sexualité.

Arthur : J’avais quinze ans et demi. Oui, c’était une expérience cool parce que j’étais avec quelqu’un de confiance même si dans les faits, c’était pas quelque chose de ouf mais après, j’ai pas été traumatisé et je n’en garde pas un mauvais souvenir. Je me suis dit « bon voilà, c’est une première fois, ça peut pas être parfait et on verra les fois d’après ».

Clara : Je l’interroge alors sur son rapport aux filles durant l’adolescence et sur ses potentielles relations qu’on pourrait qualifier de « sérieuses ».

Arthur : Le peu de fois où j’étais en couple ça a duré assez longtemps quand même et du coup c’était dans des relations où j’étais bien et j’avais pas de problème par rapport à ça. Mais après, je fais quand même gaffe sur avec qui je me mets en relation exclusive, non pas dans le côté tromper en acte, mais dans le fait d’être charmeur, de vouloir parler, plaire, même s’il n’y a rien de plus pareil, juste le fait de vouloir paraître, je sais que ça pose problème à certaines personnes.

Clara : Ce côté séducteur, Arthur l’assume totalement, en ce qu’il fait partie de son identité. Mais ça a tout de même été un frein à plusieurs moments, par exemple quand il mentionne sa première copine.

Arthur : Donc ça a été une première longue histoire qui a duré un an et demi à peu prés et justement à la fin, on était sur des désaccords parce que je parlais à d’autres personnes et j’étais plus impliqué à cent pour cent non plus et du coup ça a posé problème et ça a mené à la fin de la relation et après, je suis parti sur du pas sérieux pendant deux trois ans.

Clara : Je lui demande ce que ça lui a apporté, ce « pas sérieux » pendant deux/trois ans. Qu’est-ce que le sexe représentait à ce moment-là ?

Arthur : C’est aussi un moment d’évasion où t’es dans une bulle, il n’y a que ça entre guillemets, tu ne penses qu’à ça. Ouais, des moments d’évasion de moi-même, de ma vie en général.

Clara : Pour le moment, Arthur n’a pas mentionné le terme « pornographie ». Je me demande si c’est un oubli de sa part ou si c’est parce qu’il ne considère pas ça comme un sujet, en tout cas, pas au même titre que les relations sexuelles avec quelqu’un. Je pose la question de manière très directe : est-ce que tu as aussi souffert d’addiction à la pornographie ?   

Arthur : Pas vraiment, dans le sens où je me suis jamais senti le besoin de regarder un film pour pouvoir mais c’est vrai que c’est des moments où je me dis que « faut que je me masturbe » et où je vais trouver un contenu pour pouvoir alimenter mon imagination mais après, à part dans un cadre personnel qui est quelque chose qui diminue avec le temps aussi (maintenant je préfère avoir des relations avec des personnes plutôt que me masturber) donc maintenant je regarde quasiment plus de porno.

Clara : Pour Thomas, en revanche, la pornographie fait partie du package de l’addiction dans laquelle il s’engouffre à l’âge de trente-cinq ans, au moment de sa séparation. Il revient sur cette période et insiste sur le fait qu’elle est à mettre en parallèle avec sa bipolarité de type 2 qui s’éveillait progressivement à cause d’un traitement antidépresseur qui lui avait été prescrit.

Thomas : Je crois que c’est la période où j’ai commencé à tomber vraiment malade et que mes phases hypomaniaques devenaient de plus en plus intenses : il en fallait de plus en plus, c’était comme une drogue. Dans cette période-là, j’étais multipartenaire. C’est-à-dire que j’en avais, pour ne pas vous mentir, huit à neuf différents à peu prés. Donc là, il n’y avait pas de vie de couple.

Clara : Je l’invite à se questionner sur ce qui l’a poussé à se plonger dans cette sexualité frénétique, au-delà de sa maladie.

Thomas : Je crois qu’il y avait la solitude qui jouait parce que je n’avais pas de partenaire sous la main. Enfin si ; j’en avais beaucoup, j’avais de multiples partenaires mais ça ne suffisait pas. C’est comme si il fallait du fioul pour alimenter cette libido au quotidien.

Clara : Je cible alors la pornographie et je lui demande quelle place elle prenait à cette période.

Thomas : C’était pas forcément un poids en soi. C’est plus tard, quand il y avait une consommation quotidienne, dès le matin, où là c’est devenu problématique parce qu’il y avait vraiment une consommation assez massive.

Clara : En l’écoutant parler, un terme me revient. Celui de « cocaïne numérique » que notre spécialiste du jour utilise, reprenant le terme d’un neuro scientifique américain. Je propose à Maria Hernandez Mora de nous expliquer en quoi elle trouve cette expression pertinente.

Maria Hernández-Mora : Alors il faut comprendre pourquoi je reprends ce terme qui est fondamental hein. C’est-à-dire que pourquoi la cocaïne elle est addictive ? Elle est pas addictive juste parce que c’est de la cocaïne, ce n’est pas un élément externe. Elle est addictive parce qu’elle provoque dans le cerveau une libération de substances, dont la dopamine qui vont enclencher des processus de récompense en lien avec le plaisir qui peuvent devenir addictogène par la suite. Et la pornographie, elle provoque exactement la même chose. C’est-à-dire que quand une personne est en train de consommer de la pornographie, son cerveau est en train de réagir de la même manière qu’une personne qui est en train de prendre du crack, ou toute autre drogue. Donc les processus cérébraux s’activent exactement de la même manière face à la pornographie que face à une autre substance addictogène. Ensuite, il faut savoir que par exemple, la cocaïne, elle est très chère. La pornographie, elle est gratuite. On peut la consommer de manière totalement anonyme sans fin, on a de la nouveauté en permanence, on peut consommer de la perversion, de la pédophilie, des contenus illégaux de manière très simple et on peut entrer dans des phénomènes d’escalade où petit à petit, le cerveau s’habitude à un certain niveau d’intensité sexuelle et il devient inerte face à un certain contenu et a besoin de plus en plus d’intensité. Et c’est un phénomène d’escalade qui s’installe très facilement et rapidement dans l’addiction à la pornographie et qu’on retrouve chez tous les patients qui consultent pour de la dépendance sexuelle mais aussi pour ceux qui ne consultent pas hein. Moi quand je vais dans les écoles et que je demande en privé aux élèves si ça leur arrive de chercher des contenus de plus en plus trash, où des contenus dont ils ont honte, la plupart me dise que oui.

Clara : Quand j’entends ça, je me dis que l’addiction est progressive et que ces collégiens dont elle parle, ils ont forcément une consommation dite récréative avant de tomber dans l’addiction. Pour ceux qui tomberont dans une addiction évidemment, car ce ne sera pas le cas de tous. Je questionne la psychologue sur les étapes qui existent. Je me dis que ça peut permettre à certains auditeurs qui se questionnent sur leur rapport à la pornographie de se situer sur le spectre de la dépendance.

Maria Hernández-Mora : Alors les phases, on va dire qu’on commence par une consommation simple, de temps en temps. Elle devient de plus en plus régulière. La plupart du temps, la pornographie est une recherche de plaisir au début et devient ensuite une régulation émotionnelle. Elle devient alors essentielle pour la stabilité psychique et émotionnelle et petit à petit, le surinvestissement et la fréquence de consommation fait que la personne rentre dans une escalade de consommation et a besoin de contenus de plus en plus trash pour avoir un orgasme et accéder facilement à la décharge recherchée. Et en fait, petit à petit, la personne rentre dans un cercle vicieux de dépendance où elle ne peut plus se passer de la pornographie malgré les conséquences négatives, malgré cette souffrance envers eux-mêmes, malgré la difficulté à se mettre en lien, parce que du coup ils se détestent et ont du mal à se dévoiler à l’autre, malgré l’isolement que ça provoque, malgré le fait qu’ils priorisent la pornographie au profit de d’autres responsabilités et que ça a des conséquences dans leur vie professionnelle, académique etc.. Malgré tout ça, la personne consomme quand même, elle en a besoin, c’est plus fort qu’elle. Il y a une vraie perte de contrôle et là, on peut dire qu’elle est dans une addiction et qu’elle a besoin d’aide parce que seule, ça va être difficile de s’en sortir.

Clara : On reviendra plus tard sur les différentes options qui existent aujourd’hui en France pour s’extraire de cette cage mais d’abord, je veux savoir ce qui s’y passe dans cette cage. Et ce que ressent Arthur quand la pulsion monte en lui et une fois qu’il l’a assouvie.

Arthur : ça se manifeste plutôt par des moments où je ne vais pas me sentir bien, où j’ai besoin de ma dose entre guillemets et où je peux être renfermé sur moi-même, ne pas parler du tout, et après avoir fait l’acte, tout de suite ça débloque la situation, je me sens mieux et je peux continuer ma journée normalement. Il y a des fois, je ne peux pas m’endormir sans, je ne peux pas me réveiller sans. C’est assez problématique souvent.

Clara : Je ne peux qu’imaginer à quel point ça doit l’être sur quelque chose d’aussi intime qu’un rapport sexuel, ne serait-ce que dans la démarche de devoir trouver quelqu’un pour que ce moment ait lieu. Mais ce que je me demande aussi, c’est la place du désir là-dedans. Parce que dans le cas où il est décorrélé du besoin, ça signifie qu’Arthur se retrouve parfois avec une pulsion à assouvir sans l’envie de sexe. Un sacré paradoxe à gérer sur lequel il s’est un peu épanché.

Arthur : Ça m’est déjà arrivé plus d’une fois de me dire « qu’est-ce que je fais en fait ? » Genre, dans le fond, je n’y prends pas de plaisir personnel mais je suis quand même là et j’en ai quand même besoin, et je continue quand même et je vais jusqu’au bout quand même.

En fait, ça n’arrive jamais en préméditation de se dire « ah j’ai pas envie » mais il arrive un moment pendant l’acte où tu te dis « qu’est-ce que je fais ? Pourquoi je suis là ? Pourquoi je fais ça ? » Tu te remets en question. Tu te dis : « pourquoi vivre comme ça ? Pourquoi ne pas suivre un schéma classique avec tout le temps la même personne, avec la possibilité de fonder des choses, une relation sexuelle qui évolue avec le temps ? » Non, t’as besoin de chercher l’aventure, de chercher le truc qui fera que ça te paraîtra bien et au final, c’est nul et t’as le seum derrière, tout simplement. Certes, tu es satisfait physiquement mais ton mental, il en prend un coup quand même.

Clara : Maria Hernandez Mora reviendra tout à l’heure sur la jonction entre l’émotionnel, le physique et le psychologique dans le cadre de l’addiction au sexe. De mon côté, je suis en train de me dire qu’après le besoin qui écrase tout sur son passage et le désir qui fluctue, ça ne laisse pas tant de place que ça pour le plaisir. Mais je me trompe peut-être. Je laisse la personne concernée m’éclairer.

Arthur : Y a quand même du plaisir mais ça dépend avec qui, justement. Genre je peux sortir au bar et me dire « ce soir je rentre avec quelqu’un et puis c’est tout. » Et puis par exemple, là, ça va parce que j’ai la chance d’avoir rencontré quelqu’un qui a comme moi une addiction au sexe et du coup, on s’aide mutuellement si on peut dire. Ça se passe plutôt bien, c’est une chance, c’est la première fois que ça m’arrive depuis toujours. Mais sinon, parfois, j’y prend plus du tout de plaisir, c’est juste une nécessité pure et simple.

Clara : Je propose à Arthur de développer ce que lui apporte la rencontre de cette personne qui partage la même problématique que lui.

Arthur : On peut avoir un statut de plan cul régulier qui nous permet justement de ne pas être dans la crainte de ne pas avoir notre dose, ou de devoir chercher et de tomber sur quelqu’un qui n’est pas cool mais de sentir le besoin quand même et de le faire quand même.

Clara : En écoutant Arthur mentionner l’existence de cette fille, je me suis dit que j’aurais drôlement aimé lui poser tout un tas de questions à elle aussi. Bon, évidemment, c’était un exercice purement mental puisque j’avais déjà deux témoignages et que je n’allais certainement pas m’immiscer dans la vie d’Arthur de cette manière ; le biais d’avoir mené un entretien avec lui aurait été un obstacle bien trop grand. Mais ce qui m’interpelle dans la curiosité que j’ai eue à cet instant, c’est son origine. Et elle est très claire quand j’y pense : je voulais savoir ce que ça faisait d’être addict au sexe pour quelqu’un qui a été socialisée en tant que femme. Et c’est pour ça que j’ai voulu savoir à quel point la croyance commune selon laquelle beaucoup plus d’hommes que de femmes sont dépendants au sexe est fondée.

Maria Hernández-Mora : C’est vrai, c’est-à-dire que toutes les études qui existent aujourd’hui sur l’addiction sexuelle et sur l’usage problématique de la pornographie montrent qu’il y a une différence significative sur le degré de consommation et dans le degré d’addiction entre les hommes et les femmes. Ça, c’est une évidence scientifique et clinique. Moi, la plupart des personnes qui viennent me voir sont des hommes. Le ratio est d’une femme pour cinq hommes mais c’est en train d’évoluer. Il faut aussi considérer qu’il y a un biais au moment de la demande d’aide, c’est-à-dire que comme la sexualité compulsive est surtout attribuée aux hommes (et puis en général, la question de la sexualité est surtout abordée de manière beaucoup plus aisée chez les hommes que chez les femmes dans notre société). Et du coup, ça fait que les femmes ont beaucoup plus de mal à consulter, beaucoup plus de honte sur cette addiction, que les hommes.

Clara : Si la plupart des hommes ressent moins de honte que les femmes à évoquer cette addiction selon notre spécialiste, il n’empêche qu’ils se heurtent à des difficultés de taille pour s’extraire de leur problématique et entreprennent différentes choses dans l’espoir que ça « marche ».

Arthur : Bah j’ai déjà essayé des longs moments d’abstinence, de deux ou trois mois où même quand je sortais, je me disais qu’il fallait que je reste avec mes potes, que je ne me mélange pas, que je n’aille pas voir d’autres gens pour ne pas avoir d’envie de… Comment dire ? c’est limite animal en fait. Un côté « je veux trouver ma proie ». Fin c’est dégueulasse à dire, mais un instinct primaire prend le dessus. Faut.. Il faut.

Clara : Arthur met ici le doigt sur un truc très intéressant que j’avais prévu d’évoquer : le rapport consumériste de l’autre. Je lui demande si ça lui arrive d’objectifier ses partenaires

Arthur : Si ça m’est déjà arrivé avec certains plans cul de me dire bah voilà c’est ma salle de shoot entre guillemets. J’y vais juste pour ça, je repars, limite sans parler. Et c’était établi avant hein. Mais c’est sûr que d’un point de vue relationnel, d’un point de vue contact avec l’autre, ça la fout mal un peu.

Clara : Un autre truc qui la fout un peu mal, c’est l’infidélité. J’interroge Thomas sur la question, étant donné qu’il l’a mentionnée spontanément en début d’entretien.

Thomas : Oui, oui. Bah j’étais très souvent infidèle, oui. Ça a été la cause de ma première séparation avec ma compagne. Je l’avais trompée, elle l’a découvert, ça a créé un problème dans le couple et on s’est séparé dans la foulée.

Clara : Je crois que c’est le moment de demander à Maria Hernández-Mora quelques éclaircissements. Je lui pose une question très générale, à savoir, quelle est la place du lien avec le/la partenaire dans le cadre d’une addiction sexuelle ?

Maria Hernández-Mora : Moi ce que je constate quand même dans les patients qui souffrent d’addiction sexuelle, parce que vous savez, dans les demandes de soin, dans les patients que j’accompagne et dans ce que je vois dans les échantillons des études sur lesquels j’ai travaillés, on retrouve deux types de profils : ceux qui ont une addiction stricte, isolée à la pornographie. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autre chose que pornographie et masturbation et ça a déjà des conséquences graves, ça peut être associé à des symptômes dépressifs, anxieux, autres troubles ou souffrances psychiques mais après, il y a d’autres patients qui ne plus de la pornographie vont souffrir d’une addiction sexuelle plus généralisée c’est-à-dire qu’ils vont avoir besoin de relations sexuelles compulsives, de trouver des partenaires de façon compulsive, de vivre des expériences de plus en plus existantes ou trash dans leurs vies sexuelles, avec leurs partenaires ou avec d’autres, d’avoir accès aux prostituées, d’expérimenter des choses de plus en plus « choquantes » pour reprendre les mots de mes patients etc… Donc, il peut y avoir une addiction cyber sexuelle exclusive ou il peut y avoir une addiction sexuelle avec toute sorte de comportements associés. Donc ceux dont vous me parlez, qui ont une addiction sexuelle plus générale, ce que j’observe, c’est qu’ils souffrent énormément dans leur couple quand ils sont en couple. Parce que déjà ils s’ennuient parce que leur partenaire ne répond pas à leurs demandes ou si elle répond, elle répond en souffrance parce que souvent, c’est quand même une sexualité assez frénétique. Et si non, elle ne répond pas et la personne addicte se retrouve très frustrée avec des vrais processus de craving et de manque et va avoir besoin d’aller voir ailleurs pour calmer sa pulsion sexuelle autrement.

C’est important de savoir que dans l’addiction sexuelle, l’affectivité est déconnectée de la sexualité. C’est-à-dire que dans les différentes dimensions de la sexualité, il est censé y avoir une dimension affective dans une sexualité saine. C’est-à-dire que notre affectivité peut être engagée, on est conscient de l’engage ou non mais en tout cas, on est acteur de ce qu’on fait avec notre cœur. Une personne addicte sexuelle est coupée de son affectivité la plupart du temps. C’est-à-dire qu’il y a une dissociation stricte radicale ; une coupure entre le cœur et le corps.

Clara : Cette coupure entre le cœur et le corps, on la percevait très bien quand Arthur parlait tout à l’heure de la différence entre besoin et désir ou quand Thomas disait qu’il voyait la sexualité comme du fuel à une époque. Mais qu’on soit bien d’accord : ce n’est pas une caractéristique suffisante pour établir un diagnostic hein. Je précise car on vit à une époque où beaucoup dissocient l’engagement émotionnel de l’engagement physique dans un rapport sexuel et que ce n’est absolument pas signe d’addiction dès lors que c’est un choix conscientisé. Sur ce, on s’achemine doucement vers la fin du podcast ce qui veut dire que je vais poser ma traditionnelle question de clôture : qu’est-ce que ton addiction t’a prise et qu’est-ce qu’elle t’a enlevée ?

Thomas : Alors ce qu’elle m’a pris : beaucoup d’énergie et finalement, je pense une part d’innocence. C’est-à-dire que finalement, parfois, on peut voir les choses de manière simple et naturelle dans une relation sexuelle entre deux partenaires et moi j’ai une vision un peu plus tordue on va dire. Tordue par les fantasmes, par les pratiques, ça, je pense que cette partie de l’innocence ça me l’a enlevé. Et ce que ça m’a apporté, c’est de la curiosité, de la découverte. J’ai découvert des gens assez exceptionnels, de tout bord, des gays, des bisexuels, des transsexuels, des gens non-binaires, des gens tout à fait uniques, et vraiment, ça, je crois que les rencontres humaines, c’est ce qui a été le plus marquant dans ces épisodes-là.

Clara : Au début de l’entretien, Thomas mentionnait aussi le fait que ça lui avait pris de l’argent. Ça m’avait intrigué. Je me permets donc de lui demander de préciser.

Thomas : Alors j’allais beaucoup dans les sex-shops. A l’époque, j’étais travesti donc je dépensais énormément d’argent dans les tenues, accessoires, pornographie. J’ai aussi beaucoup fréquenté les clubs libertins à une époque, les soirées privées donc ça veut dire champagne, ça veut dire droits d’entrée, ça veut dire inviter des gens à boire… ça représentait une certaine somme d’argent au final.

Clara : Je vous laisse à présent écouter la réponse d’Arthur à la même question.

Arthur : ça m’a pris du temps et des amitiés. Et ça m’a donné d’autres amitiés mais qui sont plus profondes vu qu’ils comprennent mes ressentis.

En fait, je ne le vois ni comme quelque chose de mal ni comme quelque chose de bien. C‘est quelque chose qui est en moi, qui ne m’a rien pris et rien enlevé je trouve. Peut-être du rapport à l’autre, si. Ça a changé ma vision du rapport à l’autre. De comment interagir avec des personnes normales sans forcément toujours vouloir charmer parce que ça c’est quelque chose qui m’a apporté beaucoup de problèmes.

Clara : Je demande à Arthur s’il est encore aujourd’hui dans une séduction constante et surtout, si il est capable de sortir dans un bar sans l’objectif assumé de trouver une partenaire sexuelle.

Arthur : Avant, je t’aurais dit que ça aurait été très problématique, que j’aurais cherché partout un eye-contact, que même si j’avais pas trouvé, j’aurais dit « vas-y on change de bar, on va voir ailleurs ». maintenant, je laisse venir les choses. J’ai arrêté d’être dans, comment dire, la recherche constante et certes, il y a un minimum de recherche mais elle est beaucoup plus détachée. Par exemple, je vais rentrer dans un bar, voir une fille mignonne, dire « oh elle est mignonne » mais je vais quand même faire ma soirée avec potes et puis si par exemple on se retrouve au bar côte à côte bah je vais lui parler mais je vais plus être ne recherche de contact direct et dans l’idée de forcer le destin pour rencontrer l’autre et qu’il se passe quelque chose.

Clara : Je lui propose alors de retracer en quelques mots son parcours, pour comprendre à quel moment il est parvenu à ce début de lâcher prise.

Arthur : Comme je t’ai dit, j’ai été barmaid pendant un an et demi où je voyais presque tous les soirs quelqu’un de différent et après je me suis posé des questions genre : « pourquoi tu fais ça ? est-ce que tu en as vraiment envie, vraiment besoin ? » et suite à ça, j’ai repris des études, plus le confinement, du coup j’ai été dans un milieu fermé on va dire et après, je me suis remis en question, je me suis dit « en fait tu n’as pas besoin de tout ça, de toujours trouver quelqu’un de nouveau, faire quelque chose de nouveau, de toute cette appétence, tu peux te contenter de vivre ta vie et si ça se passe, ça se passera à un moment ou à un autre et au pire, j’attendrai et justement, peut-être que ça me fera pas de mal d’attendre. » Et c’est cette prise de conscience qui m’a fait me dire que je n’étais plus à la recherche et que j’attende que ça vienne. Et aussi un ras-le-bol. De toujours devoir trouver les mots, toujours faire le premier pas et disons que maintenant, je préfère me faire draguer que draguer je pense.

Clara : Je meurs d’envie à ce moment précis d’embrayer sur le pourquoi c’est toujours aux hommes de draguer les femmes et d’observer les carcans que créent ces injonctions mais je me dis que l’épisode dure déjà 45 minutes et que les meilleures choses ont une fin. Alors je passe à Thomas, qui me raconte qu’il est de nouveau en couple depuis quatre ans. Je lui demande de qui il s’agit.

Thomas : Alors c’est la mère de ma fille : on s’était séparé pendant dix ans et là, on s’est remis ensemble. Alors la difficulté c’est qu’aujourd’hui j’ai un traitement pour la bipolarité qui s’appelle le lithium qui gomme toute libido. Je suis passé d’une hypersexualité déchaînée, vraiment déchainée, à quasiment zéro libido.

Clara : Et vous avez l’impression que l’addiction sexuelle, c’est le médicament qui l’a interrompue et que sans ça, vous seriez toujours dedans ?

Thomas : Ah oui, tout à fait. Sans ça… Bah j’ai 48 ans, ça durait depuis l’âge de 13 ans don ça a été une longue longue partie de ma vie, ça m’a pris beaucoup de temps et d’énergie et je pense que si je n’avais pas eu le traitement, j’y serais encore, oui.

Clara : Bon, comme évidemment, la moralité de ce podcast n’est pas de prendre du lithium pour se dépêtrer d’une addiction sexuelle, je questionne Arthur sur la possibilité de consulter un professionnel sur le sujet. Je veux savoir si ça lui a déjà effleuré l’esprit ?

Arthur : Oui, mais que très récemment. Y a sept/huit mois, j’y ai réfléchi pour une première fois, je me suis dit que ça pourrait être bien de parler avec un professionnel du domaine, ou même un sexologue, je sais pas, mais faut que je me lance dans les démarches. Mais j’avais pas trop le temps jusque-là.

Clara : Je pose la même question à Thomas, tout en me doutant que sa maladie l’astreint à être au moins suivi par un psychiatre.

Thomas : Alors j’ai déjà demandé à mon médecin généraliste et à mon psychiatre. Concrètement, on me dit qu’il faut faire des choix et que c’est ou la stabilité psychologique ou la libido, faut choisir. Ou faire marcher son imagination, ou trouver autre chose.

Clara : Donc vous n’avez trouvé aucune aide de ce côté-là ?

Thomas : Pas du tout. Ni psychiatre, ni psychologue, ni médecin généraliste. Personne.

Clara : ça a le mérite d’être clair. Triste mais clair. Je cherche une lueur d’espoir du côté de Maria Hernández-Mora mais elle n’est pas aussi lumineuse que je l’espérais…

Maria Hernández-Mora : Malheureusement, il n’y a pas d’aide spécifique. Moi, je dis souvent quand je vais dans les services d’addictologie et de psychiatrie pour parler aux équipes et les former sur le sujet : « en fait, vraiment, la sexualité est une des dimensions structurelles et d’identité de notre vie. Ça n’a rien à voir que d’être addicte à la sexualité que d’être addicte à la cocaïne. C’est pas du tout la même chose. Et la blessure narcissique que provoque l’addiction sexuelle n’a rien à voir avec la blessure narcissique (qui est quand même très forte) que provoquent d’autres addictions. » On est quand même sur un terrain très particulier qui a besoin de réponses cliniques très spécifiques. Et en France, la plupart de ces patients sont soit suivis par des sexologues. Et moi je suis quand même assez critique sur ce point mais les sexologues ne sont pas formés pour traiter une addiction mais pour traiter des troubles sexuels et c’est très bien ; ils font très bien leur travail. Et d’ailleurs, c’est nécessaire parce que beaucoup de personnes avec addition à la prosographie ont des problèmes d’érection, d’éjaculation précoce, de trouble érectile à cause de l’addiction à la pornographie et de la consommation compulsive. Donc la sexologie est nécessaire dans le cadre de l’addiction à la pornographie mais elle n’est pas suffisante et il y a beaucoup de sexologues qui tentent de régler l’addition seuls. En France aujourd’hui, et c’est super, il y a quand même beaucoup de psychologues, de sexologues qui tentent de donner des réponses et c’est très bien mais moi, ce que je constate (et c’est qu’avec mes patients hein, je ne peux pas parler de tout le monde) mais mes patients, tous, ont déjà tenté des prises en charge avant de venir me voir et tous ont été en échec et sont démunis et ne voient pas de solution. Donc moi, ce que je vois, c’est qu’il y a des tentatives de réponses cliniques mais comme elles ne sont pas spécifiques, elles ne donnent pas de fruits.

Clara : Et c’est ainsi que s’achève le huitième épisode de Trouble-Fête ainsi que la saison du podcast. Ça a été un exercice très riche, très intense et très chronophage que de vous proposer un épisode chaque dimanche cet été mais je suis très fière d’avoir pu mener à bien ce projet sur Behind The Society et d’avoir bénéficié de témoignages de tellement de personnes. Je vais d’ailleurs évidemment remercier Arthur, Thomas et Maria Hernández-Mora de s’être prêtés à l’exercice délicat du micro, c’est toujours touchant pour moi de constater que vous acceptez de remettre entre mes mains des miettes de votre vécu, de votre intimité ou de votre expertise. J’espère m’être montrée à la hauteur de la confiance des 25 personnes qui ont croisé ma route au cours de ce projet et j’espère que mon travail vous aura donné à réfléchir, chers auditeurs et chères auditrices. N’hésitez pas à le partager un maximum autour de vous et bien sûr, consultez le site de Behind The Society et suivez-nous sur les réseaux sociaux car la rentrée arrive à grands pas et avec, de nouveaux projets !

De mon côté, je vous souhaite une excellente rentrée scolaire. Prenez soin de vous, de votre santé mentale, de votre santé physique, de vos proches et de tout ce qui mérite votre énergie.

Notes du podcast :

Association « Déclic – sortir de la pornosphère » : https://assodeclic.com/

Compte-rendu de la table ronde sur les représentations des femmes et des sexualités véhiculées par la pornographie (1er juin 2022) : http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20220530/2022_06_01_ddf.html

Ressources pour aller plus loin :

Catégories
À votre santé ! Podcasts

Septième épisode de « Trouble Fête » : les médicaments

Clara : Bonjour à toutes et à tous, je suis Clara, la créatrice de Trouble-Fête, le podcast estival de Behind The Society et je vous retrouve en ce dimanche pour parler de la dépendance médicamenteuse dans l’avant-dernier épisode de la saison. Pour cela, j’ai convié trois invités de qualité : le premier s’appelle Antoine Lagaude et il travaille actuellement en Belgique en tant que psychiatre addictologue. Le second, vous le connaissez déjà si vous êtes un auditeur assidu de notre podcast puisqu’il nous a déjà fait l’honneur de répondre à nos questions la semaine dernière lors de l’épisode sur la cocaïne, c’est Jef Favatier. Et le dernier, mais aussi le plus important de ce podcast, c’est Amaury, 27 ans, doté d’un vécu bien chargé qu’il accepté de partager à mon micro. Grâce à eux, on va pouvoir décortiquer ce phénomène qui pousse certains patients à faire leur marché dans les pharmacies et à multiplier les ordonnances auprès de médecins prescripteurs pour avoir toujours plus de médicaments à disposition. Pour commencer, je vais laisser la main à Jef Favatier, directeur du CAARUD de Nîmes (si vous ne savez pas ce qu’est un CAARUD, il vous suffit de checker les notes du podcast).

Jef Favatier : Déjà, premier point, les personnes qui sont dans ces situations-là, de dépendance à des médicaments, ne vont pas se considérer évidemment comme des usagers de drogue. On devrait même pas dire usagers de drogue mais usagers de substances psychoactives avec une dépendance et ils vont encore moins aller dans un CSAPA pour demander de l’aide ou du soin. Donc leur dire qu’ils sont dépendants, qu’ils ont une maladie, je ne pense pas que ce soit très productif. Je pense qu’il faut leur dire qu’ils sont en mésusage d’un médicament et qu’il faut leur dire qu’il faut reprendre le contrôle de ce médicament-là.

Clara : Entendu, nous utiliserons donc le terme « mésusage médicamenteux » pendant l’heure que nous allons passer ensemble. Je veux quand même entendre l’avis du psychiatre de l’épisode sur ce point lexical mais juste avant, la moindre des choses, c’est de le laisser se présenter à vous.

Antoine Lagaude : Alors moi je suis Antoine Lagaude, je suis un psychiatre addictologue. Je viens de France et je me suis installé depuis cinq ans à Bruxelles. J’ai d’abord travaillé dans une clinique où on accueille des gens pour faire des hospitalisations et des sevrages et puis je me suis rendu compte que j’étais mieux à faire des suivis ambulatoires à l’extérieur donc c’est quand on suit des patients en consultation et qu’on essaie d’avoir des résultats sur le long terme pour qu’ils arrêtent de consommer ou alors qu’ils reprennent une certaine maîtrise de leur consommation et faire de la réduction de risques. Et donc on s’est réuni avec des collègues et on a décidé d’ouvrir un centre de consultation qu’on a appelé un Centre des Addictions. Donc il faut savoir qu’en Belgique, c’est un peu différent qu’en France : il n’existe pas de CSAPA ou de CAARUD. Il y a beaucoup de structures associatives mais à Bruxelles, on a dû se réunir entre professionnels pour créer des dispositifs de consultation, de soin et en réseau.

Clara : La première question que je décide de lui poser, c’est donc de savoir s’il considère lui aussi le terme « mésusage médicamenteux » plus approprié que « dépendance médicamenteuse ».

Antoine Lagaude : Alors oui, c’est vrai qu’on peut plus parler de mésusage médicamenteux parce qu’initialement, les prescriptions sont faites pour certains symptômes (par exemple pour la douleur avec les antalgiques ou pour l’anxiété avec les anxiolytiques) et il se trouve que les patients, malheureusement, sont amenés à prendre plus de traitement qu’il ne leur en a été prescrit au départ et on parle de mésusage. Donc c’est quand la personne ne suit pas forcément la prescription parce qu’il y a une tolérance qui s’est installée avec le temps ou alors, il y a un usage détourné qui s’est fait. Donc soit c’est des prescriptions initiales qui ont été faites, le plus souvent par le médecin généraliste, soit il arrive qu’on rencontre des gens qui prennent les médicaments de leurs proches, de leur parent, de leur conjoint, pour mieux dormir par exemple. Et le médicament finalement est détourné de l’usage initial.

Clara : On va maintenant s’intéresser à quelqu’un qui a expérimenté ce qu’Antoine Lagaude est en train de décrire : il s’appelle Amaury, il a répondu à mon annonce et c’est autour d’un verre dans un café qu’il m’a fait part de son lourd passif. Pour les besoins du podcast, j’ai gardé majoritairement les extraits à propos des médicaments mais Amaury a été aux prises avec de nombreuses addictions dont il fera parfois mention et que je n’ai pas souhaité effacer au montage car je considère que son parcours ne peut s’appréhender sans tous ces éléments. Bref, je lui laisse la parole pour qu’il nous dise qui il est.

Amaury : Bah moi c’est Amaury. J’ai 27 ans. Avant, j’ai fait des études en art 3D, 2D, animation. Et j’ai travaillé dans le domaine du jeu vidéo et à un moment, j’ai perdu mn travail, j’ai perdu tout à cause justement de mes addictions et de la dépression qu’il y avait derrière.

Clara : Dès le début de l’entretien, il aborde de lui-même le problème de fond.

Amaury : Le truc, c’est que j’ai toujours été très très seul dans ma vie et en fait, c’est très simple, mais je m’ennuie profondément. Et des fois, l’ennui et la solitude, ça tue mentalement. J’ai commencé à essayer de fuir en allant dans les soirées techno tout seul pour me sentir entouré même si au final, j’ai rencontré personne de vraiment intéressant. Enfin, je ne dis pas que les gens étaient pas intéressants mais on avait de ces conversations de gens drogués quoi, c’est-à-dire qui ne menaient à rien… Quand j’ai découvert les soirées techno, c’était la porte ouverte à tout et n’importe quoi en fait, que ce soit ecstasy, cocaïne, kétamine, même des psychédélique, 2CB des trucs comme ça…

Clara : ça y est, la machine infernale est lancée… Et avant de voir où elle mène notre invité du jour, je me permets de m’attarder un peu sur le sentiment de solitude qu’il a mentionnée plus haut et de vous mettre ici le récit d’une expérience dont il m’a fait part dans la discussion. Il s’agit du Rat Park mené en 1978 par le psychologue canadien Bruce K. Alexander. Je laisse Amaury vous expliquer tout ça.

Amaury : Donc on place de l’eau avec de la drogue dedans dans une cage d’un rat qui est tout seul et on met aussi une pipette d’eau qui n’a rien et le rat, instinctivement, il va boire l’eau avec la drogue jusqu’à en mourir. Et ils ont fait la même expérience mais cette fois-ci, ils ont créé comme un Disneyland pour les rats : une grande cage avec plein d’amis potentiels, de partenaires sexuels potentiels, plein de jeux, plein d’activités et ils ont mis donc ces deux pipettes d’eau, une avec drogue et une sans. Et ils ont découvert que ces rats, dans ce milieu-là, sans la solitude avec plein de trucs à faire et plein de compagnons, bah ils ne se tournaient plus vers l’eau droguée.

Clara : Cette étude, publiée en 1981, n’a pas été favorablement reçue, car elle allait à l’encontre de la « preuve » antérieure que la dépendance était créée par la substance elle-même. Plusieurs études ont depuis confirmé les conclusions du Rat Park et la majorité spécialistes de la toxicomanie reconnaissent aujourd’hui que la dépendance est un phénomène aussi bien mental que physique. Mais on va un peu vite en besogne là : avant de creuser les causes de l’addiction, il serait bon de voir comment elle est née et comment elle s’est matérialisée chez Amaury. Lors de cette période techno qu’il mentionnait tout à l’heure, il est parti de Lille pour travailler à Paris : il a alors quitté le domaine familial et sombre peu à peu dans l’alcoolisme, en plus de la prise récréative de toutes les substances qu’il a énumérées il y a quelques minutes. Néanmoins, le sentiment de vide ne le quitte pas. C’est là que l’on rentre dans le vif du sujet.

Amaury : L’épisode avec les médicaments, ça a commencé justement avec la 1ère fois que j’ai vu un psychiatre. Je le voyais parce que ma dépression commençait à prendre de plus en plus d’ampleur dans ma vie, à un tel point qu’à un moment, je n’arrivais plus à me lever le matin et à accomplir des tâches triviales. J’avais une copine à l’époque et je lui disais : « tu peux pas me filer des antidépresseurs pour voir ce que ça fait ? » Et elle m’a dit : « faudrait que tu consultes des professionnels plutôt » et c’est ce que j’ai fait. La première fois que j’ai vu un psychiatre qui m’a prescrit des médicaments pour la première fois de ma vie, tout de suite, j’ai vu ça comme « ça y est, j’ai un nouveau truc avec lequel me défoncer ». J’ai vu ça comme des bonbons, comme un truc récréatif, je me suis dit « ah, à ce qui paraît le Xanax, ça fait du bien et tout.. Je vais tester direct ! » Je crois que dès lors que je suis sorti du psychiatre, je suis allé dans une épicerie pour m’acheter de l’eau et je me suis enfilé une plaquette juste pour voir ce que ça faisait…

Clara : Est-il besoin de préciser que ce n’est pas un truc à reproduire chez vous ? Probablement pas mais ça ne mange pas de pain de le rappeler ! Bref, si Amaury est déjà à ce stade dans un mésusage assez extrême et ce, dès la première ordonnance, il arrive que ce soit beaucoup plus progressif. Je demande donc à Antoine Lagaude si il y a des critères qui peuvent alerter sur le fait que la consommation d’un patient est en train de lui échapper.

Antoine Lagaude : Alors, les symptômes… Peut-être, avant déjà qu’on entre dans la dépendance, ça va être une augmentation des prises qui n’ont pas été prévues, ou alors des répartitions qui sont mauvaises sur la journée, des traitements sur la journée qui sont pris trop tôt ou en trop grande quantité voire même parfois le matin et puis c’est quand le patient nous demande des prescriptions de manière régulière ou alors parfois, ça arrive qu’il nous dise qu’il a perdu une boite et ça, c’est des petits signes qui doivent nous alerter sur le fait qu’il y a une augmentation du nombre de prises ou un usage qui est détourné.

Clara : Là, on parle du côté patient et de ce qui permet à ce dernier d’acquérir, à minima du recul, au mieux de la lucidité sur sa consommation. Mais il y a quelqu’un d’autre qui a aussi du pouvoir dans cette histoire, et de dès la première chaîne du maillon, c’est le médecin prescripteur. J’interroge Amauy pour savoir s’il a été informé des risques liés au mésusage médicamenteux avant de recevoir l’ordonnance.

Amaury : Il ne m’a pas prévenu mais par contre, je me suis mangé une claque au deuxième rdv où je l’ai vu parce que l’ordonnance était censée durer pour un mois et je crois que je l’ai vu, peut-être une ou deux semaines après, et je lui ai dit « bah j’ai déjà plus rien en fait. » Il m’a dit « comment ça se fait ? » J’ai dit « bah j’ai tout pris ». Et là, il m’a dit : « vous savez que je peux vous faire interner de force en HP pour ce que vous venez de me dire ? » J’étais là : « bah non, je savais pas, je vais faire attention. » Mais ça m’a pas empêché de continuer après hein. Juste, je n’ai plus été voir ce psychiatre-là.

Clara : Donc en fait, quand ce psychiatre te dit ça, tu sors sans ordonnance ?

Amaury : Non, il m’en a refait une.

Clara : Ok et ensuite, ton addiction tu l’entretiens en allant voir différents psychiatres pour obtenir différentes ordonnances ?

Amaury : Oui.

Clara : Bon. Le tableau est dressé, l’addiction est lancée et Amaury va passer plusieurs années à faire son petit chimiste avec les pilules des médecins. Il serait facile d’inculper le premier en se disant qu’il aurait dû l’informer mieux. En réalité, le problème est complexe et s’il est évident que la réduction des risques est indissociable d’une meilleure qualité d’information donnée au patient, personne ne peut garantir que ça aurait empêché Amaury d’avaler quand même sa plaquette de Xanax en sortant pour expérimenter une défonce médicamenteuse. Petit rappel quand même : en 2018, le Monde publiait un article dans lequel on apprenait que plus de 10 000 personnes succombent chaque année en France à une mauvaise utilisation de médicaments. Ce chiffre a été donné par le « Collectif Bon Usage du médicament » et il montre que les conséquences d’un mésusage médicamenteux ne sont pas anodines, d’autant que s’ajoutent à ces décès « plus de 130 000 hospitalisations », qui durent en moyenne une dizaine de jours. Alors que fait le système de santé face à ce problème ? Eh bien, pour parler prosaïquement, il galère. Et voici pourquoi :

Jef Favatier : Donc voilà, c’est quand même quelque chose qu’on a du mal à traiter en France, malheureusement par manque de moyens parce que la situation des CSAPA aujourd’hui, y compris la situation du soin en addictologie et même, par extension même si j’aime pas faire ce lien, dans le domaine de la psychiatrie, c’est comme tous les autres secteurs quoi : l’effondrement de moyens fait qu’évidemment, on va parler aux situations les plus extrêmes, les plus importantes. Et les personnes en situation de dépendance aux médicaments sont pas nécessairement dans le paradigme de priorité dans le process de ces établissements.

Clara : Voilà qui a le mérite d’être clair. Mais cette impuissance liée à ce manque de moyens n’empêche pas à la sphère médicale d’évoluer. C’est en tout cas ce que laisse entendre Antoine Lagaude.

Antoine Lagaude : Eh bien, on apprend à informer les patients, on apprend aussi à reconnaître les différents effets secondaires. Alors, c’est vrai que les psychiatres tout comme les médecins généralistes ont tendance à proposer des traitements contre l’angoisse facilement, comme par exemple des anxiolytiques mais on y revient de plus en plus, on apprend maintenant pendant nos formations que l’usage des anxiolytiques ne doit pas être systématique, que ça doit être fait dans des temps les plus courts possibles parce qu’on sait que des situations de dépendance peuvent s’installer et donc, finalement, c’est au bon-vouloir de chaque professionnel de pouvoir l’informer des risques et surtout de pouvoir expliquer le mécanisme au patient pour que le patient sache au mieux de lui-même ce qui est le mieux pour lui en terme de médicaments.

Clara : Dans l’idéal donc, le patient a reçu tous les outils qui lui permettent d’être maître de sa consommation. Mais dans le cas d’Amaury, il y a fort à parier que ça ne l’aurait pas empêché de plonger dedans quand même, au vu de la problématique qu’il traversait à cette période de sa vie. Il soulève un point intéressant sur la spécificité du mésusage médicamenteux.

Amaury : Les médicaments déjà, c’est très discret : personne ne le remarque. Quand je déambulais dans la rue avec ma bouteille d’alcool ou que je fumais mon joint, bah là, tout le monde le voit mais les médicaments, personne ne le voit. Et puis les effets sont plus faciles à cacher.

Clara : Vous allez voir que cette dernière phrase va être nuancée par la suite au vu de ce qui lui  est arrivé mais juste avant, je lui demande ce qu’il prenait à l’époque.

Amaury : Alors au début, j’avais des antidépresseurs alors les antidépresseurs, ça sert à rien de se shooter avec parce que c’est quelque chose qui fait effet sur la longue durée. J’avais des Xanax, des anxiolytiques et j’avais des somnifères, alors c’était du zopiclone. Et donc je faisais un cocktail monstrueux à base d’anxiolytiques à coup de somnifères, anxiolytiques et alcool. Et je me suis retrouvé dans des états pas possibles à cause de ça.

Clara : On va mettre cette réponse en parallèle avec les propos de Jef Favatier à qui j’ai demandé quels médicaments sont les plus susceptibles de générer une addiction.

Jef Favatier : Alors les benzodiazépines, y en a plus beaucoup mais c’est principalement ce qui est anxiolytiques, somnifères, voilà, c’est toutes ces classes médicamenteuses qui sont d’abord le plus souvent mésusées puisque ce sont des produits sédatifs. Donc évidemment, y a la question des sédatifs opiacées de classe 2 qui génèrent, même si on n’est pas dans la situation américaine avec la crise qu’ils connaissent depuis une vingtaine d’années, donc principalement ce sont ces deux catégories de médicaments puisque dans tout ce qui est anxiolytique et somnifère, ce ne sont pas les mêmes catégories mais ce sont plutôt des produits de la même famille à tendance sédative (donc pas des excitants) et les antalgiques.

Clara : Donc, Amaury consomme à ce moment du récit principalement des produits à tendance sédative. A 24 ans, il fait le cocktail de trop, celui dont les effets inquiètent tant la personne qui partage sa vie qu’elle contacte le 18.

Amaury : Je me suis retrouvé une fois chez les pompiers, c’était assez humiliant. Je m’étais retrouvé à ne plus savoir aligner deux phrases, couché dans mon lit, à moitié dans le coma, à m’être pissé dessus et ma copine rentrait chez moi à ce moment-là et m’a dit « tu veux que j’appelle les pompiers ? » J’étais là « oui… »

Clara : Suite à cet épisode, Amaury n’est pas interné. Il rentre chez lui, à Paris et reprend le même rythme qu’avant. On est encore loin d’une quelconque prise de conscience, en tout cas en termes d’actes. Sauf qu’à un moment, sa copine ne parvient plus à gérer la situation et décide d’appelle la mère d’Amaury qui reprend en main les choses et lui demande de revenir sur Lille pour l’accompagner dans son combat contre ses addictions et la dépression. Il accepte et quitte la vie parisienne. En apparence, le cocon familial semble lui faire du bien mais dans le fond, ça ne s’arrange pas tellement…

Amaury : Mais les addictions continuaient en fait. C’est-à-dire que c’était un peu maîtrisé parce que c’était dans le cadre familial mais il y avait toujours une forte addiction à la weed, il y avait aussi de l’alcool et surtout des médocs en fait parce que j’avais toujours la main libre sur les plaquettes.

Clara : Fin 2019, alors qu’un petit virus appelé Covid 19 commence à prendre de l’ampleur en Europe, Amaury perd son emploi. Et puis, le premier confinement arrive et il décide de voir un psychiatre en libéral à ce moment-là, et à priori pas uniquement dans le but de renflouer sa boîte à pharmacie. Je l’interroge pour savoir si ça lui a fait du bien.

Amaury : Le psychiatre, j’avais l’impression qu’au final, il me faisait parler un peu dans le vide juste pour combler les trente minutes de séance. Il me posait des questions mais sans vraiment… J’avais l’impression qu’il s’en foutait un peu et que j’étais juste là pour repartir avec une ordonnance.

Clara : Décidément, pour l’instant, la sphère médicale ne lui est pas d’un grand secours dans son parcours… Je me tourne vers Antoine Lagaude pour qu’il me donne le point de vue du spécialiste. Je veux savoir comment un psychiatre doit réagir selon lui quand il réalise que le patient qui le consulte est manifestement dans un mésusage médicamenteux.

Antoine Lagaude : Alors déjà, il faut essayer de savoir s’il y a une dépendance qui s’est installée, notamment une dépendance comportementale ou une dépendance physique. Donc l’idée c’est pas de retirer les médicaments aux patients si on se rend compte qu’il est devenu dépendant mais surtout de faire de l’information, essayer de voir avec lui si il y a une tolérance qui s’est installée. Le mieux, c’est quand même que le patient se rende compte lui-même de sa difficulté à gérer ses traitements, parce que le risque, si on fait pas ce travail avec lui et qu’on arrête les prescriptions d’un coup alors que le patient ne veut pas, il lui suffit de prendre RDV avec un autre médecin et de se faire prescrire ses médicaments. Et donc on arrive comme ça avec des situations où les patients ont deux, trois, quatre médecins, ils font le tour des pharmacies… Bon alors évidemment, c’est pas le cas le plus fréquemment rencontré mais l’idée c’est vraiment d’entretenir une relation de confiance avec le patient et que le médicament ne devienne pas un objet de chantage pour recueillir des informations. Il faut que l’alliance puisse être créée au mieux si on veut pouvoir reprendre la main sur le processus de prescription. Alors ensuite, il y a un gros travail de psychoéducation qui est fait sur ce que le patient peut ressentir à l’idée de baisser son dosage ou de devoir arrêter le traitement parce qu’on a aussi beaucoup de patients qui anticipent les effets de l’arrêt alors que si on leur explique bien le fonctionnement des molécules, la différence entre un symptôme de servage et l’anxiété de faire un symptôme de sevrage, eh bah, avec une confiance qui s’installe progressivement, on peut faire en sorte que le patient rerégule sa consommation de traitement. Peut-être aussi trouver un substitut à ces médicaments pour que ça soit plus simple pour lui de pouvoir contrôler les doses et on arrive petit à petit à limiter les mésusages et à éviter que le patient fasse un peu son marché avec différentes médecins.

Clara : Cette alliance patient/médecin, il va falloir encore plusieurs années à Amaury pour la conclure. Pour l’instant, il en est au stade où il est seul avec ses pilules qu’il continue d’avaler sans aucune considération pour les doses indiquées sur ses ordonnances. Néanmoins, il y a une personne dans l’histoire avec qui il doit composer et qui n’était pas là lorsque sa dépendance a vu le jour : c’est sa mère.

Amaury : J’essayais de cacher à ma mère que je faisais n’importe quoi avec les médicaments mais à un moment quand même, quand elle me demandait de voir la boîte et que j’étais obligé de lui dire qu’il n’y en avait plus, elle me disait « déjà ? Tu as tout pris » « Oui… » Et du coup c’était une grosse engueulade. Et ça s’est répété plusieurs fois jusqu’à ce qu’en fait, elle contrôle les médicaments, elle les cache dans sa chambre et me donne le strict nécessaire tous les jours et en soi, ça, ça m’a permis d’arrêter de les prendre n’importe comment. C’était un peu infantilisant mais avec le recul, c’était vraiment nécessaire qu’elle fasse ça.

Clara : D’autant plus qu’Amaury mélangeait tous ces médicaments avec l’alcool puisqu’il souffrait de dépendance alcoolique en parallèle. Jef Favatier nous explique les effets de ces prises concomitantes.

Jef Favatier : Autre principe à prendre en compte, c’est l’alcool. L’alcool potentialise énormément l’effet des opiacés et des opioïdes et quelqu’un qui a bu quelques verres qui va se faire un rail ou une injection avec des opiacés ou opioïdes se met en risque important de faire une overdose. Aujourd’hui, on commence à diffuser des kits de naloxone qui est le principal antidote mais c’est encore je pense assez peu répandu.

Clara : Pour l’heure, Amaury ne prend pas encore d’opiacés ou d’opioïdes en pharmacie mais avec le récit qui arrive, vous allez voir que ces kits de naloxone risquent d’avoir une utilité pour lui. Un peu de contexte avant : Amaury est toujours chez sa mère à Lille à cette époque, il commence à aller mieux d’un point de vue psychologique et recommence à sortir pour boire des verres seul, la dépression s’amenuise donc légèrement. Dans ce cadre, il rencontre beaucoup de SDF dans Lille qu’il connaît désormais bien. Et puis, un soir, tout ne se passe pas comme d’habitude.

Amaury : Le soir où j’ai fait la pire erreur de ma vie : donc j’ai été dans les bars comme d’habitude. J’ai bu une, deux, trois, quatre pintes et à un moment, je commence à me dire « ok, il est temps de rentrer chez soi. » Et à un moment, je croise un de ces SDF avec qui j’avais sympathisé. Je lui propose : « bah viens, on va parler, on va boire un verre si tu veux. T’as faim ? Je te paie un sandwich, t’inquiète, je te régale. » Et donc c’est ce qu’on a fait. A un moment, il me dit : « t’as pas envie d’un truc un peu plus fort ? »

Clara : Ce truc plus fort, c’est le crack, évidemment. Amaury accepte, ils vont donc acheter un demi-gramme de coke qu’ils basent dans une cage d’escalier avec de l’ammoniac. Si vous voulez en savoir plus sur la cocaïne, allez écouter l’épisode de la semaine dernière dans lequel Jef Favatier conseille aux usagers d’utiliser du bicarbonate pour baser la cocaïne. Le bicarbonate étant sous forme de « poudre », l’ingestion n’aurait pas pu être possible et dans ce cas précis, ça aurait évité le drame. Mais je me tais, car je suis en train de vous spoiler. Gardez simplement à l’esprit que l’ammoniac est très agressif pour l’organisme. Je laisse Amaury poursuivre son récit.

Amaury : Très décevant comme effet. Sachant que j’étais déjà utilisateur de cocaïne mais en sniff, relativement expérimenté donc ça, à côté, c’étai vraiment décevant. Mais bon… C’était pas le problème en fait. Le problème, c’est que, plus tard, on s’est mis en marche et j’étais toujours un peu bourré, un peu défoncé et j’avais très sois. Et à un moment, il voulait rouler une clope je crois et il m’a dit « tiens ma bouteille d’eau deux secondes. » Et je l’ai prise et j’ai bu. C’était une bouteille d’eau cristaline. Mais ce que je savais pas et ce dont je me suis rendu compte très très très rapidement, c’est que c’était pas de l’eau à l’intérieur. C’était l’ammoniac. Qui servait à baser la cocaïne… Que j’ai bu d’une traite, comme ça. J’avais l’impression d’avoir avalé du magma en fusion. Très vite, ça a été la panique. Et les pompiers sont venus très rapidement.

Clara : Il va passer deux mois à l’hôpital : son cas est grave, l’œsophage est complétement détruit.

Amaury : Au début, c’était horrible.. Tout ce que j’ai subi à l’hôpital. Je sais pas si c’est l’occasion de rentrer dans les détails mais j’ai vraiment subi les pires trucs, les trucs les plus désagréables possibles… Vu que c’était directement en lien avec ma bouche, ma gorge, mon œsophage, mon estomac… Voilà quoi.

Clara : Pendant son séjour à l’hosto, on va lui poser une première prothèse de dilatation qui lui permet de manger de la nourriture mixée. Juste avant de sortir, on la lui change et on lui en met une deuxième. Alors vous vous demandez peut-être le rapport entre cet épisode et son mésusage médicamenteux. Rassurez-vous : on y vient. 

Amaury : On m’a laissé sortir avec ça mais déjà, à l’hôpital, quand j’étais toujours avec cette prothèse, ça faisait un mal de chien, une douleur insoutenable et donc j’étais sous tramadol ou sous dérivé de tramadol, y avait aussi du l’atarax et tout ça, c’était sous contrôle hospitalier et je leur disais « mais il m’en faut beaucoup plus que ça. Vos doses, c’est bien, mais ça fait quand même un mal de chien. » Je me tuais à leur dire que ce qu’il me donnait n’était pas assez, que j’avais besoin de plus mais c’était pas pour me défoncer, vraiment : c’était parce que je n’en dormais pas de la nuit. C’est parce que je me tortillais, je geignais de douleur toute la journée, j’avais l’impression d’être incompris en fait et donc bref, ils m’ont laissé sortir à un moment avec une grosse prescription de tramadol. Et là, on peut parler du tramadol. Donc c’est un dérivé des opiacés, ou des opioïdes, je sais pas la différence entre les deux. Bref. Le tramadol, c’est un peu comme de l’héroïne ou de la morphine en pilule. C’est très similaire. Au niveau des effets, c’est un peu la même chose. Donc au début, j’ai dit à ma mère qui était toujours en mode « on contrôle les médicaments », je lui ai dit « cette fois-ci, faut que j’ai la main mise sur ces médocs-là parce que j’en ai vraiment besoin. » Je crois que j’ai avalé beaucoup plus de tramadol qu’il n’était nécessaire à un point où je faisais des sueurs nocturnes, y a des moments où j’en prenais tellement que… en fait, le risque avec ça, comme pour tous les opiacés, c’est la dépression respiratoire et je me souviens de nuis où j’en prenais des quantités monstrueuses et en fait, c’est un effet très sédatif donc on a vite envie de dormir mais le ros risque, c’est qu’on s’endorme et qu’on fasse une dépression respiratoire pendant son sommeil Donc je devais respirer manuellement pendant des heures et des heures sans essayer de dormir… c’était terrible.

Clara : Wow beaucoup d’informations en très peu de temps : on va donc prendre les choses dans l’ordre avec Antoine Lagaude à qui je propose de nous expliquer la différence entre opiacés et opioïdes.

Antoine Lagaude : Donc les opiacés, ça va être toutes les drogues qui sont dérivées de l’héroïne et les opioïdes, ça va être toutes les substances médicamenteuses qui vont agir sur les récepteurs où se fixent les opiacés.

Clara : Les opiacés, c’est un mot qui ne m’évoquait pas grand-chose avant le podcast, sauf si je l’associais à « Etats-Unis » et à « crise ». Pour rappel, la crise des opiacés est à l’origine de plus de 500 000 morts par overdose en 20 ans aux USA. Et l’actualité qui entoure ce phénomène est bien chargée puisque pour la première fois, ce mercredi 17 août, ce sont des distributeurs de médicaments, et non des producteurs, qui ont été jugés responsables de la crise des opiacés et qui ont été condamné à verser 650 millions de dollars. En Europe, les choses sont bien différentes mais on entend quand même certains dire qu’une crise équivalente arrive. Je demande à Antoine Lagaude à quel point cette prédiction est fiable ou totalement erronée.

Antoine Lagaude : Alors c’est une question assez complexe qui est liée au système de santé. Alors, ce qui est terrible aux USA, c’est que la grande majorité des gens qui achètent de l’héroïne et qui finissent par se l’injecter, la grande majorité, ce sont des gens qui se la sont vue prescrire par un médecin pour soulager une douleur, un mal de tête… La différence, c’est qu’il y a eu un gros lobby pharmaceutique qui a poussé les médecins à prescrire ce genre de médicaments, indépendamment des effets secondaires et de la dépendance notamment. On est un peu moins dans un système libéral ici, il y a moins de lobbys pharmaceutiques bien qu’il en existe évidemment en Europe mais c’est un peu moins présent néanmoins, pour le cas de la Belgique, ils ont arrêté d’un coup le Valtran qui est un palier 2 très proche des opiacés et donc on a actuellement une bonne partie des gens qui prenaient ce médicament qui se retrouvent à court et qui essaient tant bien que mal de trouver des traitements de substitution. Donc c’est quelque chose qui peut malheureusement exister mais on n’est pas dans une vague d’épidémie en Europe comme c’est les cas aux Etats-Unis parce qu’il y a quand même une bonne formation des médecins et il y a quand même un très bon réseau de soin avec une bonne couverture et un bon accès à tous ce qui est traitement substitutif quand on a une dépendance aux opiacés.

Jef Favatier : On va quand même rendre hommage aux médecins prescripteurs : je pense que l’utilisation en France des opioïdes et des opiacés est plutôt aujourd’hui bien maitrisée et finalement, évidemment qu’il y a encore des usagers de drogue qui mésusent avec leur traitement de substitution mais c’était des personnes qui étaient dépendantes de produits illicites et je pense que ça, ça se réduit petit à petit, c’est-à-dire qu’on voit beaucoup moins de cas par voie injectable qu’il y a une vingtaine d’années ; la demande en terme de matériel stérile se réduit considérablement, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, c’est à peu près 40% des personnes qui viennent au CAARUD qui ont besoin de matériel stérile d’injection ; on voit bien l’évolution et je crois que sur la question du fentanyl, puisqu’il faut appeler un chat un chat, c’est quand même un produit qui est 80 fois plus puissant que la morphine (pas 8, 80 !!) où en gros, sous l’action des laboratoires les agences américaines ont permis que ce soit prescrit comme des antalgiques mineures pour une entorse etc et les gens qui ont bénéficié de ce traitement, je pense pas qu’ils connaissaient tout à fait l’ensemble des risques auxquels ils s’exposaient, et notamment parce qu’on leur a dit que c’était pas addictif.

Clara : Pour le coup, Amaury avait été prévenu que le tramadol était addictif. Et d’ailleurs, le médecin généraliste qu’il va voir peu après sa sortie de l’hôpital quand il se retrouve à court d’antalgiques ne prend pas de pincettes avec lui ; c’est le moins qu’on puisse dire.

Amaury : Le médecin généraliste m’a passé un sérieux sermon quand je lui ai dit que j’avais déjà, plus rien (comme l’avait déjà fait le psychiatre dont j’ai parlé). Je lui ai fait : « Non j’ai plus de tramadol là. » Il m’a répondu « Comment ça, vous n’avez plus de tramadol ? Vous avez tout pris ? Mais vous êtes conscient que ça peut vous tuer ? » Et il m’a engueulé, vraiment sévèrement. Il me lâchait plus : « dîtes-moi, dîtes-moi combien vous avez pris ! » Et je disais « Mais je sais plus ». « Allez-y dîtes-moi ! Mais vous êtes sérieux là ? Vous voulez vous tuer ? Vous êtes suicidaire ? Mais ça va pas bien dans votre tête ! » Fin bref… Du coup j’ai quand même eu d’autres prescriptions mais j’essayais de faire attention.

Antoine Lagaude : Le tramadol, c’est un antalgique qui s’apparente à la famille des opioïdes qui va agir sur les récepteurs des opioïdes, qui n’est pas aussi puissant que la morphine ou le fentanyl et qui peut être prescrit comme antalgique quand on a des douleurs ou en post-hospitalisation après une chirurgie par exemple donc c’est très efficace pour soulager la douleur. Le problème, c’est qu’il y a un risque de devenir dépendant : il y a la dépendance physique qui peut s’installer avec une tolérance, c’est-à-dire qu’on va être progressivement obligé d’en prendre de plus en plus pour ressentir les mêmes effets, c’est-à-dire l’effet antalgique qui atténue la douleur et puis il y a la dépendance comportementale qui va s’installer et là on va parler d’addiction : il y a une recherche compulsive du produit avec des pensées obsédantes, des répercussions dans la vie quotidienne qui ne sont pas suffisantes pour arrêter le produit. Donc on est dans le cadre finalement d’une dépendance qui s’apparente à la dépendance aux opiacés où quand on arrête, on va avoir un servage physique avec des conséquences très désagréables, des douleurs musculaires, de la diarrhée, une irritabilité assez intense, une anxiété et donc c’est très très désagréable.

Clara : Ces sensations désagréables, Amaury va devoir y passer, mais plus tard. Pour l’heure, on est fin 2020 et sa mère s’inquiète de plus en plus car son fils ne peut plus boire ni manger, il manque s’étouffer à chaque fois. Il finit par repartir à l’hôpital pour contrôler et le verdict tombe : la prothèse avait fait une fistule entre la trachée et l’œsophage, ce qui avait infecté le poumon : Amaury était purement et simplement en train de faire une pneumonie. La première nuit, il est entre la vie et la mort. Il va ensuite passer dix jours plongé dans un coma artificiel et quand il finit par se réveiller, il apprend qu’on lui a enlevé l’œsophage.

Amaury : Et à partir de ce moment-là, je ne pouvais plus rien avaler. Donc les médocs, c’était terminé. Enfin, c’était terminé, non parce que j’avais toujours les traitements anxiolytiques, antidépresseurs et somnifères mais toujours contrôlés par ma mère. On les broyait en fait avec un petit truc qui sert à broyer les médicaments pour les réduire en poudre, les mélanger avec de l’eau et les injectait dans ma sonde pour garder le traitement.

Je sais que plusieurs fois, j’ai essayé de redemander à ma mère d’avoir la mainmise sur les médicaments mais tout de suite, je refaisais n’importe quoi avec. Ou bien des fois, à un moment, elle me laissait les médicaments à broyer moi-même dans le petit broyeur et je les gardais de côté pendant plusieurs jours, cinq ou six, pour en avoir assez et injecter d’un coup tout ce que j’avais accumulé pendant ces cinq/six jours. Ça n’a duré qu’un temps et après, on a fait un pacte tous les deux où j’ai vraiment accepté, et c’est toujours le cas aujourd’hui, qu’elle contrôle totalement les médicaments. Et depuis, c’est totalement ok.

Clara : Cet épisode a eu lieu fin 2020 et aujourd’hui encore, c’est sa mère qui contrôle le traitement qu’il prend. Je l’interroge sur les potentiels effets de manque qu’il a ressentis suite à cette décision.

Amaury : Les médicaments, quand on prend par exemple des somnifères pour dormir tous les jours, y a un manque. Le sevrage est difficile parce qu’on n’arrive plus à dormir sans. Donc je faisais des nuits blanches, j’arrivais plus à dormir sans somnifère du soir. C’était un vrai problème qui m’a pris du temps à régler. Pareil avec les antidépresseurs à l’hôpital : parfois, j’avais plus le traitement à disposition, on me le coupait. Je me sentais très triste d’un coup, je pleurais tous les jours. Avec les anxiolytiques, bah si je les prends pas, depuis des années que je prends, bah, je vais faire de l’anxiété sociale, dans la rue, je me sens pas bien.

Clara : On comprend bien que si Amaury a laissé tomber ses dangereux cocktails, les médicaments restent encore une béquille dans sa vie. Mais on n’est qu’en 2020 dans son récit : il reste encore beaucoup à dire. Juste avant, je pose une question à Jef Favatier qui me trotte dans la tête depuis un moment : est-ce que les médicaments qui génèrent des addictions sont tous encadrés par des ordonnances ou est-ce qu’il en existe en vente libre en France ?

Jef Favatier : On va prendre un exemple qui est aujourd’hui révolu : les produits codéinés en vente libre, les produits antitoussifs etc dosés de façon importante en codéine, qui a donné lieu, bien évidemment entre guillemets, au phénomène du crunk aux Etats-Unis qui s’est importé en Europe de façon moins importante. Dans le milieu du rap afro-américain, la consommation de ces sirops mélangé à d’autres médicaments était extrêmement prisée et donc il y avait une addiction puisque la codéine est un dérivé des opiacés ou des opioïdes, selon s’il est modifié en laboratoire, qui va générer une accoutumance. Il reste quelques médicaments dans lesquels il va y avoir de la pseudoéphédrine qui permet de garder les gens éveillés et qui ne sont pas sous prescription médicale mais enfin, je pense qu’il faut en prendre une quantité très importante de longues années… Les principaux médicaments addictifs sont encadrés par des prescriptions.

Clara : Revenons au cas d’Amaury : même s’il n’y a plus tant à dire que ça sur les médicaments, il me semble important de boucler la boucle et de vous résumer la suite des évènements survenus dans sa vie, d’autant qu’ils concernent directement les addictions. En 2021, après un nouvel épisode hospitalier, son système digestif va être reconstruit ce qui va lui permettre de remanger et de boire. L’alcool redémarre alors, ainsi que les drogues dures par le biais de soirées technos à Lille à partir de l’été 2021. Là, c’est vraiment n’importe quoi pour reprendre ses propos. Après une prise d’héroïne, il finit aux urgences en dépression respiratoire. Après une prise de kétamine, il fait un K-hole (une overdoses de kétamine seul dans la rue) durant laquelle il se fait tout voler. Quand il se réveille, il rentre pieds nus chez lui. Les envies suicidaires se font alors de plus en plus présente. En désespoir de cause, il se rend au CMP où l’infirmier psy lui dit ça :

Amaury : Mais moi, j’ai envie de vous poser une question : est-ce que vous avez envie de vivre, est-ce que vous avez envie de survivre ou est-ce que vous avez envie de mourir ? parce que vous avez le choix en fait. Là, actuellement vous êtes en train de survivre mais vous avez tout à fait le choix de vivre ou de mourir. C’est comme vous voulez.

Clara : Cette phrase va tourner longtemps dans sa tête. Quelques semaines plus tard, il retourne voir une psychiatre qui lui demande d’arrêter de boire dans la mesure où il est toujours sous antidépresseurs. Là encore, il ne répond pas mais ça ne lui glisse pas dessus ou en tout cas plus comme avant. C’est début mai 2022 que le déclic se produit : enfin, l’alliance avec son médecin généraliste va se construire. Il conclue un pacte avec lui : si le médecin accepte de doubler sa dose d’antidépresseurs, il lui promet d’arrêter l’alcool totalement. Et miracle, il s’y tient.

Amaury : Après discussion avec le médecin généraliste, avec les psys, avec les psychiatres et après le pacte qu’on a conclu, j’ai commencé à me dire « ok j’ai vraiment envie que les antidépresseurs fonctionnent donc ok, j’arrête l’alcool, c’est décidé. » Et de là, s’ensuit une remontada qui dure encore aujourd’hui, un mois et demi, je suis toujours là avec le même esprit qu’avant. C’est-à-dire que très vite, le fait de sortir de ce cercle vicieux, de m’empêcher de boire, ça a été très vite une énorme fierté parce que mon alcoolisme, il durait tellement depuis des années que je me disais « je suis en train d’accomplir quelque chose là ! »

Clara : Il me semble que c’est le moment opportun pour lister les aides à votre disposition si jamais vous souffrez vous-même de mésusage médicamenteux ou que vous connaissez des proches pour qui c’est le cas et qui ne savent pas vers qui se tourner.

Antoine Lagaude : Les aides ou les soins quand on a un problème de substances, ils sont très variés. On peut consulter un spécialiste en addiction, on peut consulter un généraliste par exemple qui a prescrit, pour lui demander de l’aide, si dans son réseau il connaît des spécialistes, on peut aussi aller dans les CSAPA, on peut aller aussi dans les CAARUD, et il y aussi des groupes d’entraide qui sont assez intéressants à recommander comme par exemple les narcotiques anonymes où en fait ça va vraiment permettre à la personne de mieux prendre conscience de son problème, de pouvoir s’identifier aussi à des gens qui ont pu se sortir de leur problème et donc c’est un vrai levier motivationnel qui peut être intéressant à déployer quand les gens ont honte ou se sentent stigmatisés ou n’osent pas parler de ça à leur médecin.

Clara : Je questionne Amaury sur son rapport aux médicaments aujourd’hui et surtout, sur le manque potentiel lié aux habitudes de ses anciennes prises. Mais il m’arrête vite et m’explique qu’il n’avait de toute façon pas de rituels à proprement parler.

Amaury : Par rapport aux médicaments, c’est assez difficile de parler de rituels : je prenais ça vraiment n’importe quand, je n’avais pas vraiment de rituels axés autour de ça. C’était quand je voulais, à n’importe quel moment de la journée quand c’était le tramadol, c’était quasiment du matin au soir, principalement parce que j’avais mal mais aussi parce que j’avais clairement envie de me défoncer, on va pas se mentir.

Clara : Cette envie de défonce, c’est le nerf de la guerre pour Antoine Lagaude. Lui, il mise tout ou presque sur la réduction de risques. Parce que la base, pour un professionnel de la santé, c’est quand même de garder le patient en vie.

Antoine Lagaude : Le minimum qu’on puisse faire avec des personnes qui ont un mésusage médicamenteux, c’est de réduire un maximum les problèmes liés au mésusage de la prise de médicaments donc c’est par exemple les overdoses, les maladies transmissibles quand on est dans un cadre de mésusage avec addiction, c’est par exemple les surdosages, les accidents de la route, les conduite à risque, les problèmes de comportement, les chutes chez les personnes âgées qui prennent des benzodiazépines, ça peut être aussi les problèmes de dépression respiratoire quand les personnes prennent d’autres traitements au niveau respiratoire… Donc c’est vraiment une démarche de réduction de risques : même si la personne ne veut pas arrêter de prendre ses médicaments, on essaie de faire en sorte qu’au moins, elle les prenne bien. Le mieux, quand c’est comme ça, c’est aussi qu’il y ait un seul prescripteur qui puisse passer un contrat avec le patient en lui disant : « voilà, moi je vous prescris les médicaments dont vous avez besoin parce que votre cerveau et votre corps le réclament mais la contrepartie, c’est que vous veniez me voir moi et qu’on essaie ensemble de stabiliser votre consommation. Et vous consommez sans danger, ou en tout cas avec le moins possible. »

Clara : Il me semble que c’est précisément ce positionnement qui a permis à Amaury et à son médecin généraliste de se rencontrer à un endroit où la confiance allait pouvoir s’instaurer. Aujourd’hui, Amaury voit la vie en rose, après des années d’addiction. Il est toujours sous traitement antidépresseur mais l’alcool et les autres substances sont sorties de sa vie, tout comme sa confusion entre médocs et bonbons à défonce. Il le sait et le dit : il y aura des moments plus durs que d’autres et les rechutes seront tentantes. Mais il est confiant.

Amaury : J’ai totalement arrêté de me considérer comme une merde parce que je me voyais… Franchement, avec le recul, après tout ce que j’ai affronté, je suis pas une merde du tout, je suis un battant.

Au final, se défoncer, c’est juste fuir la réalité. C’est s’anesthésier le temps d’un moment mais ça ne règle rien en fait : ça n’a pas réglé le souci de fond et quand je parle de souci de fond, c’est la dépression, et on peut parler encore plus du fond de ce truc-là, c’est la solitude en fait.

Genre ça y est, ça fait tellement longtemps depuis des années que je n’ai pas tenu autant de temps sobre qu’il n’y a plus rien qui peut m’arrêter là : ça y est, je suis parti pour devenir Superman, je sais pas mais là, je me sens bien.

Clara : Et on lui souhaite de continuer à se sentir bien encore longtemps. De mon côté, je vais vous abandonner sur ces quelques paroles d’espoir mais avant, je vais bien entendu remercier Antoine Lagaude pour son expertise, Jef Favatier pour sa disponibilité et Amaury pour sa confiance. C’était un épisode intense et celui de la semaine prochaine le sera tout autant bien que nous changerons totalement de registre : en effet, on va aborder la dépendance sexuelle. Alors, si le sujet vous intéresse ou vous intrigue, RDV dimanche prochain à 15h sur Behind The Society. Et d’ici là, n’hésitez pas à consulter la retranscription écrite de cet épisode disponible sur notre site Internet. Sur ce, prenez soin de vous !

Notes du podcast :

Qu’est-ce qu’un CAARUD ? https://intervenir-addictions.fr/orienter/vers-qui-orienter/caarud/

Qu’est-ce qu’un CSAPA ? https://intervenir-addictions.fr/orienter/vers-qui-orienter/csapa/

CAARUD de Nîmes : https://www.facebook.com/asudnimes

Centre des Addictions mentionné par Antoine Lagaude : https://www.centre-addictions.be/

Expérience « Rat Park », en savoir + : https://portage.ca/fr/mieux-comprendre-laddiction/

Crise des opiacés – actualité : https://www.lemonde.fr/international/article/2022/02/01/crise-des-opiaces-aux-etats-unis-des-groupes-pharmaceutiques-vont-verser-590-millions-de-dollars-aux-amerindiens_6111908_3210.html

Site des Narcotiques Anonymes : https://www.narcotiquesanonymes.org/

Pour aller plus loin : https://ansm.sante.fr/page/resultats-denquetes-pharmacodependance-addictovigilance#OPEMA

Episode précédent sur la cocaïne : https://anchor.fm/bts60/episodes/Trouble-fte–pisode-6–la-cocane-e1mjc02

Catégories
À votre santé ! Podcasts

Lancement de Trouble fête, le podcast estival sur les addictions

« Aujourd’hui, c’est pas plus d’un joint par jour. »

« Moi, j’étais habituée à boire tout le long de la journée et à me mettre des cuites tous les soirs. »

« Je n’en ai jamais vraiment parlé aux personnes que j’ai fréquentées. »

« J’étais totalement conscient que j’étais un déchet. Des fois, je me douchais pas pendant plusieurs jours d’affilée et j’étais là en mode : mais qu’est-ce que je suis en train de devenir ? c’est pas du tout ça que j’avais imaginé en fait… »

« Les gens s’en amusaient déjà. Parce que l’alcool est tellement banalisé que c’est rigolo quelqu’un qui a une flasque d’alcool dans son sac. »

« Et là, actuellement, ça fait cinq ans que je consomme de la cocaïne régulièrement. Tous les jours. »

« Au début, c’était une crise à 17h en rentrant du travail. Après, je me levais le matin, je commençais ma journée par une crise, je pouvais en faire six par jour… »

« Je crois que l’hypothèse un peu des psychanalystes, c’est quand même toujours que notre monde extérieur reflète notre monde intérieur. »

  • « Moi, maintenant, je me drogue à l’euphorie.
  • Et ça veut dire quoi ?
  • Le truc auquel je suis le plus addict maintenant, c’est vraiment ma propre euphorie. »

 « Le podcast qui laisse parler les addictions, c’est tous les dimanches, à 15h, sur Behind the Society » – JINGLE

Tapis musical

Créatrice du podcast – Clara : 

« Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu. »

Ça, c’est ce qu’a dit Rimbaud. Et moi, ce que j’ajoute, c’est que personnellement, je veux le voir. Le matin, le soir, et la nuit. Lui, tous les autres, et moi-même. Je veux creuser la vacuité qu’il y a au fond de nos yeux à nous, à nous dont la fuite s’est révélée à un moment aussi nécessaire que meurtrière. 

Être dépendant dans une société qui valorise constamment la liberté, c’est une double peine. C’est être prisonnier de son, voire de ses addictions mais aussi du jugement que les autres portent sur elle. 

C’est avoir croqué dans une solution miracle qui a apaisé, intensifié, anesthésié peut-être, bref, qui a fait ses preuves, presque trop d’ailleurs. Parce qu’un jour, les preuves sont si solides qu’elles en deviennent vitales. 

Et ce jour-là, on se lève et on se dit : mais bordel, comment le sentiment de fuite initial si délicieux, si incroyable a pu se transforme en forteresse dont les murs ne cessent de s’élever ? 

Alors, le sentiment de captivité est atroce mais sa puissance n’égale pas celle de l’addiction. (Effet sur la voix)

Fin du tapis musical 

Je ne sais pas si ce que je vous raconte a une réalité pour vous mais ce dont je suis à peu près sûre, c’est qu’elle en a une pour quelqu’un que vous connaissez. Aujourd’hui, si je lance cette série de podcasts, c’est parce qu’à l’âge de vingt et un an, j’ai réalisé qu’autour de moi, très peu de gens n’ont jamais expérimenté la sensation d’être accroc, et donc, inévitablement, le sentiment de manque. 

Les formes sont diverses et on va avoir l’occasion de les explorer lors des semaines à venir mais l’explication est souvent la même : on a cru que l’addiction nous sauverait au début. Ou du moins, on a cru qu’elle était une solution viable. Sauf que voilà, le temps passe et le contrôle aussi : 

Tapis musical

D’une clope occasionnelle en soirée, on passe à un paquet par jour. D’un verre de vin à table avec ses parents, on est obligé de se trimballer avec une bouteille d’eau remplie de vodka dans son sac. D’une taff sur un joint pour voir ce que ça faisait, on se retrouve incapable de dormir sans bédodo. D’une partie de playstation le dimanche avec son frère, on se surprend soudain à être collé huit heures par jour à son ordi sans réussir à fermer sa partie de World of Warcraft. (Bruitage cliquer sur la souris)

La liste est longue et si ces exemples peuvent vous sembler caricaturaux, ils illustrent au moins un phénomène, qui fait partie des 11 critères fixés par les instances internationales de santé mentale et répertoriés dans un manuel, le (DSM). Il s’agit de l’augmentation de la tolérance au produit addictif, c’est-à-dire le fameux « toujours plus », souvent à l’origine de la spirale infernale. Si vous voulez connaitre les dix autres, je vous laisse regarder sur le site drog.gouv.fr dont je vous mets le lien en note de ce podcast. Ça peut être intéressant pour situer une potentielle dépendance si on a des doutes. 

Bruitage claviers

Mais ne paniquez pas : ce sera le seul conseil de ma part dans ce podcast car je n’ai aucune légitimité, en vérité, à vous orienter vers quoi que ce soit (ce que je viens pourtant de faire, du haut de mon statut de meuf un peu trop sûre d’elle, je vous demande donc pardon pour cet emballement qui ne se reproduira pas !) 

En effet, la suite va être nettement plus fiable puisque chaque épisode bénéficiera de la présence d’un.e professionnel dont l’entretien sera mis en parallèle avec un témoignage d’une personne qui a vécu ou qui est en train de vivre la problématique qu’iel évoque. 

Il y aura en plus, à chaque fois, une troisième personne qui apportera encore un point de vue supplémentaire sur l’addiction en question : il s’agira tantôt d’un proche d’une personne malade (car, rappelons-le, les addictions sont des maladies), tantôt d’un auteur ou d’une autrice de livres sur la question, qui aura expérimenté de très près ce sur quoi iel écrit.

Bref, vous l’aurez compris : c’est la première et la seule fois de ce podcast que vous entendrez uniquement ma voix. Les semaines à venir, je me contenterai d’essayer de comprendre et puis de faire des liens entre les intervenants pour donner le maximum d’impact à leurs mots.   

Alors, si l’aventure vous tente, laissez-moi vous dévoiler le programme qui vous attend. 

Tapis musical

On commencera la semaine prochaine par l’alcool puis on enchaînera avec les jeux vidéo. Le 17 juillet, c’est le cannabis qui sera sur le devant de la scène. Les Troubles du Comportement Alimentaires (TCA pour les intimes) seront mis à l’honneur la semaine suivante. Puis, le tabac fera évidemment lui aussi l’objet d’un épisode le 31 juillet. Ce sera ensuite au tour de la cocaïne et du crack d’être décortiqués et juste après, à celui des médicaments psychotropes. On terminera le 21 août par un épisode sur l’addiction au sexe et on clôturera la saison le 28 août.

Si vous avez compté, cela fait donc huit épisodes qui arrivent très bientôt sur Behind The Society, tous les dimanches à 15h, aux mois de juillet et d’août. (Clignements)

Alors, je sais, il n’existe pas uniquement huit addictions et cette liste n’a rien d’exhaustif : mais vous le savez aussi bien que moi, choisir, c’est renoncer et c’est ce que j’ai été contrainte de faire pour doser la qualité et la quantité, bien malgré moi.

Ah oui et si ce podcast risque de jouer les trouble-fêtes (rapport au titre !), laissez-moi vous faire la promesse qu’il ne tombera jamais, jamais au grand jamais, dans l’écueil de la moralisation. Moi, mon but, c’est de donner la parole à des personnes qui savent ce dont elles parlent et d’assimiler leurs chemins de pensée pour essayer de vous les retranscrire au mieux. Parce que l’opacité, c’est jamais un concept qui m’a vraiment plu (je crois d’ailleurs que ça ne plaît pas à grand monde) et c’est précisément la raison qui me pousse à vous proposer des clés de compréhension sur ce sujet si vaste et si complexe que sont les addictions.

Tapis musical 

Sur ce, je vous donne rendez-vous ce dimanche à 15h pétante sur votre appli de podcasts préférée : d’ici là, prenez soin de vous et n’hésitez pas à partager ce prélude de manière à ce qu’un maximum de personnes ait connaissance de « Trouble fête », le podcast estival de Behind The Society !

Jingle 

Notes du podcast : 

https://www.drogues.gouv.fr/comprendre/l-essentiel-sur-les-addictions/qu-est-ce-qu-une-addiction

Musiques utilisées (libres de droit) :

Catégories
Féministes tant qu'il le faudra Podcasts

[Portrait de vie] Quand le Gras devient politique : une lutte contre la grossophobie systémique

Boréale est une femme grosse. Non ce n’est pas un gros mot, et ni un adjectif péjoratif. Moquées, emblèmes pratiques de la mauvaise santé et stéréotypées, les personnes grosses subissent, quotidiennement, ce qu’on appelle la grossophobie. A l’embauche c’est un patron qui estime que tu es grosse et donc forcément pas dynamique. Chez le médecin, le diagnostic est foireux car on estime que tout est lié à ton poids. C’est aussi ne pas pouvoir s’habiller car concrètement, si tu fais plus d’une taille 44, le monde de la mode ne te considère pas.

Tout cela, c’est de la grossophobie, et c’est ce que Gras Politique tente de combattre. Le Gras est politique. Et elles l’ont compris. Ces femmes sont grosses et militantes, pour un monde plus juste et inclusif. Gras Politique, c’est une association féministe et queer qui lutte contre la grossophobie systémique. Parce que le Gras est politique.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice:

Boréale est une femme grosse. Non ce n’est pas un gros mot, et ni un adjectif péjoratif. Moquées, emblèmes pratiques de la mauvaise santé et stéréotypées, les personnes grosses subissent, quotidiennement, ce qu’on appelle la grossophobie. A l’embauche c’est un patron qui estime que tu es grosse et donc forcément pas dynamique. Chez le médecin, le diagnostic est foireux car on estime que tout est lié à ton poids. C’est aussi ne pas pouvoir s’habiller car concrètement, si tu fais plus d’une taille 44, le monde de la mode ne te considère pas.

Le Gras est politique. Et elles l’ont compris. Ces femmes sont grosses et militantes, pour un monde plus juste et inclusif. Gras Politique, c’est une association féministe et queer qui lutte contre la grossophobie systémique. Le Gras est politique. En France, les départements qui comptent le plus de personnes grosses sont aussi les départements les plus pauvres. A l’école, 63% des enfants gros et grosses risquent d’être victimes de harcèlement. La grossophobie est aussi une discrimination genrée, les femmes et les jeunes filles en pâtissent le plus. Chez les jeunes filles, l’âge moyen du premier régime est de huit ans. Huit ans. Dès le plus jeune âge on nous fait des remarques sur notre corps, dès l’enfance on nous apprend à lier le fait d’être gros ou grosse à quelque chose de négatif, voire d’horrible. Quelque chose qu’il ne faudrait surtout pas devenir. Cette discrimination genrée, on la retrouve aussi à l’embauche puisqu’une étude a démontré qu’à compétences égales, une candidate en surpoids a six fois moins de chance d’être embauchée qu’une femme mince. La grossophobie médicale mène aussi à un abandon de soins chez les personnes grosses qui n’osent plus se rendre chez un médecin car elles y ont été maltraitées. Le parcours de parentalité se révèle aussi être un calvaire. Les centres de PMA refusent les personnes aux IMC supérieurs à 30. Et les personnes transgenres, pour une opération, subissent des chantages à l’amaigrissement.

Tout cela, c’est de la grossophobie, et c’est ce que Gras Politique tente de combattre. Boréale est militante au collectif. Elle a toujours été grosse, mais a pris conscience que les moqueries perpétuelles devaient cesser, quand elle a commencé à s’intéresser au féminisme et à Gras Politique. Au micro de Behind the society, elle nous raconte son militantisme, et le calvaire que vivent les personnes grosses dans un monde où la norme de minceur règne.

Quand le Gras devient politique : une lutte contre la grossophobie systémique, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.

Boréale:

Moi je m’appelle Boréale, je suis chargée de projets culturels. Disons que j’ai toujours été grosse depuis que je suis petite. J’ai toujours subi des discriminations, des moqueries liées à mon apparence physique, à mon poids. Et je me rendais pas forcément compte que c’était pas normal quand j’étais plus jeune. Et à partir du moment où je me suis tournée vers le féminisme grâce à une amie qui a commencé à m’offrir des livres, je me suis rendue compte que même ce que je vivais en tant que personne grosse c’était pas normal non plus, et que je devais pas avoir à subir ce genre de choses. Au départ, j’ai juste commencé à lire des blogs de femmes grosses qui parlaient de leur quotidien, de leurs galères par exemple juste à s’habiller. Et rien que par ce biais, ça a commencé à me faire réfléchir sur le fait que je n’étais pas seule à vivre ce genre de difficultés au quotidien, qu’en fait il y avait peut-être quelque chose de pas normal là-dessous. Et au fur à mesure de mon questionnement, de mes recherches, j’ai fini par découvrir Gras Politique. J’ai commencé à les suivre, j’ai lu leurs livres, j’ai regardé ce qu’iels postaient sur leur site Internet. Et en fait ça a été vraiment une révélation, j’ai trouvé ça tellement clair. Et un partage de vécu surtout, qui fait qu’on ne se sent pas seule, il y a vraiment des gens qui veulent combattre ce genre de choses, c’est vraiment ça, c’est essentiel ce genre de choses. Ça alliait les luttes féministes, queer avec les luttes grossophobie tout en prenant en compte toutes les problématiques liées aux discriminations que ce soit pour les personnes racisées, les personnes handis etc. Et je me suis dit « j’ai besoin de ça, je me tourne vers ça » et je suis rentrée dans l’équipe et finalement je me suis vraiment retrouvée dedans. Ça montre aussi une vie qui nous semble pas forcément envisageable, enfin moi tout ça je l’envisageais même pas, c’était même pas des questions que je me posais, c’était : « Je suis grosse, ma vie va se passer comme ça », et il n’y a pas vraiment d’autre chemin de vie possible, on n’a pas de représentation etc. Et en fait faire communauté finalement ça a ouvert un champ de possible impressionnant. Et m’engager ça m’a permis d’apprendre beaucoup de choses, en présence de personnes très cultivées, très impliquées dans le militantisme depuis des années, c’est quelque chose de très riche et ça m’a aussi apporté un côté sociabilisation dans le sens où dans mon entourage proche de base, j’ai pas forcément de personnes grosses qui partagent les mêmes vécus que moi. Et du coup là, ça m’a permis d’avoir une communauté vers qui me tourner, et qui comprendra tout de suite les problèmes. Et on n’a pas besoin de justifier ce qu’on a vécu en disant « mais si, ça ça a été douloureux pour moi parce que », non on a juste à dire « là j’ai vécu ça » et tout de suite on est compris.

Mon plus grand espoir c’est qu’un jour les enfants gros ou grosses n’aient pas à vivre ce que tous les adultes gros ou grosses ont vécu. C’est aussi pour ça que je milite, l’avenir. Parce que moi finalement, maintenant à l’heure actuelle j’ai la force d’encaisser ce genre de choses. J’ai envie d’améliorer le quotidien pour celleux qui viennent après.

Maxence:

Est-ce que tu pourrais nous définir la grossophobie ?

Boréale:

La grossophobie c’est l’ensemble des discriminations, des oppressions que les personnes grosses subissent dans leur vie quotidienne, que ce soit dans le cadre du travail, dans le cadre familial, à l’école, aussi dans le cadre de la santé. Ça touche vraiment tous les domaines de la vie publique, de la vie privée. Ça se répercute vraiment partout.

Maxence:

Tu dis avoir subi et continuer de subir de la grossophobie, comment ça se manifeste ?

Boréale:

Du coup ça s’est déjà manifesté par des moqueries, beaucoup notamment à l’école. En fait c’est pas forcément un processus conscient, mais il est de commune mesure qu’on a le droit de se moquer des personnes grosses. Parce que c’est comme ça qu’elles vont changer, qu’elles vont rentrer dans le moule, qu’elles vont maigrir. Il faut leur faire prendre conscience qu’elles sont grosses. Après, j’ai pas vraiment de preuve à l’appui mais au niveau de ma recherche d’emploi, j’ai eu beaucoup de mal à trouver des emplois. Et en fait il y a une étude qui a été menée par Jean-François Amadieu qui disait qu’une femme grosse avait six fois moins de chances de trouver un emploi qu’une femme mince. Sans avoir de preuve, pour moi ça s’est senti car des clichés sont associés aux personnes grosses, notamment le fait qu’une personne grosse va pas être dynamique, va pas être productive, va avoir beaucoup de problèmes de santé. Et du coup il y a plein de recruteurs qui vont se dire « non je ne vais pas l’embaucher parce qu’il ou elle est gros.se ». Par exemple aussi un domaine tout bateau, c’est l’accès aux habits où finalement le choix est très limité. Alors aujourd’hui un peu moins qu’avant je pense, mais ça reste très fastidieux de s’habiller. La majorité des marques s’arrêtent à la taille 46-48. Pour les marques qui vont jusqu’à la taille 68 il doit exister 3 magasins en ligne, seulement. Quand on peut pas s’habiller, c’est compliqué de sortir de chez soi. Je pense que les gens s’arrêtent vraiment à l’enveloppe physique, que ce soit par les vêtements, par notre morphologie, notre couleur de peau…tout ce que notre physique renvoie. Et quand tu t’habilles pas « comme il faudrait être habillé » je pense que tu peux être mal vu.e et il y a des personnes qui sont totalement désociabilisées à cause de ce genre de choses. On pourrait se dire « oh la la s’habiller à la mode c’est pas très important », mais le problème c’est pas juste s’habiller à la mode, le problème c’est s’habiller tout court. C’est qu’on est dans un monde aujourd’hui où on peut pas sortir tout nu, c’est interdit par la loi, donc en fait que des personnes n’aient pas accès à l’habillement c’est quelque chose de grave.

Au niveau de la grossophobie médicale j’en ai subi un petit peu, et ce genre de violences qu’on peut subir en tant que personnes grosses, ça peut nous éloigner de l’accès à la santé. Il y a des personnes grosses qui ne se soignent plus, soit parce qu’elles sont en errance médicale parce qu’on renvoie tous leurs symptômes à leur poids donc « ah bah oui si vous entendez plus de l’oreille droite c’est parce que vous êtes gros.se », des choses qui n’ont aucun lien. Et tu te dis « mais est-ce que vous ne pouvez pas allez chercher plus loin, et même si ça a un lien est-ce que vous pouvez pas essayer de me soigner en fait ? » Il y a des personnes qui ont des douleurs qui ne sont pas prises en compte sous prétexte qu’elles sont grosses et que la réponse à tous leurs problèmes ce serait de perdre du poids. On peut pas imposer ça à tout va. Les régimes, qu’on prescrit à tout le monde, tout le temps, c’est plus de 95% d’échec. Ça on n’en parle pas. A l’heure actuelle, il y a des dispositifs de soins qui ne sont pas adaptés aux personnes grosses. Il y a des scanners, des IRM où certaines personnes grosses ne peuvent pas passer ce genre d’examens puisqu’il n’y a pas de machines adaptées.

Maxence:

Tu es désormais militante au sein du collectif Gras Politique. L’association sensibilise, beaucoup, à travers la traduction d’articles initialement écrits en anglais, via son festival aussi, le Très Gros Festival qui met à l’honneur des personnes grosses et talentueuses. Il y a aussi eu l’opération PasMaRenaissance qui alerte sur les dangers de la chirurgie dite de l’obésité qui consiste à enlever les deux tiers de l’estomac. Vous vous opposiez à l’émission Opération Renaissance présentée par Karine Lemarchand qui visait à suivre des personnes grosses voulant « renaître » via cette chirurgie. Gras Politique porte des missions symboliques, y’en a-t-il d’autres ?

Boréale:

Nos volontés c’est d’essayer de réduire la grossophobie, voire si possible de la faire disparaître, tout simplement en sensibilisant les gens. Donc par exemple on va faire des interventions en milieu scolaire, auprès de collectivités territoriales, d’entreprises. On va sortir aussi des brochures sur différents thèmes. Les dernières qu’on a sorties c’est la grossophobie en milieu scolaire : comment ça peut se présenter et comment être mieux vigilant.e face à ça. On a sorti une brochure qui s’adressait aux soignant.e.s sur comment mieux prendre en charge les personnes grosses puisqu’il y a des personnes qui sont grossophobes plus par ignorance, par méconnaissance. En fac de médecine par exemple, la prise en charge des personnes grosses c’est pas quelque chose qui est vraiment mentionné. Du coup Gras Politique ça va être ça, ça va être aussi des choses destinées aux personnes grosses. Donc des cours de ce qu’on appelle Yogras, ce sont des cours de yoga adaptés aux personnes grosses. Puisque l’accès au sport est quelque chose de compliqué encore à l’heure actuelle soit parce que les méthodes ne sont pas adaptées, soit parce que le matériel n’est pas adapté, soit parce que les coups sont trop élevés. On propose aussi des groupes de parole sur différents thèmes pour que les personnes grosses aient des espaces de libre parole, en toute bienveillance et en toute compréhension. Après il y a un aspect médical, pratico-pratique. Par exemple la liste de soignant.e.s safe. Sur recommandations de personnes grosses on met en place une liste pour recommander des soignant.e.s qui ont bien pris en charge, qui ont bien entendu et écouté une personne grosse, qui n’ont pas juste limiter ses problèmes à son poids. Ca peut rassurer, faciliter l’accès aux soins.

Transition musicale

Maxence:

Tu penses qu’on peut parler de propagande de la minceur, avec les couvertures des magazines, le monde de la mode de manière générale qui promeut toujours les mêmes types de corps ?

Boréale:

Propagande je sais pas trop, mais en tout cas injonction à la minceur ça c’est sûr. On est dans un monde qui nous pousse tout le temps à essayer d’atteindre un idéal imposé par la société. Un idéal qui n’est pas forcément réaliste en plus parce que généralement sur les magazines, dans les médias, les femmes minces qu’on nous montre elles font du 34-36-38 alors qu’une étude avait été menée sur la taille moyenne des Françaises, et elles font du 42 en moyenne. Effectivement il y a une injonction à toujours plus maigrir, à être à son top, le top imposé par la société. Ça se voit quand l’été arrive, on entend partout qu’il faut préparer son summer body. Notamment pour les femmes, parce que c’est quand même les femmes et les minorités qui subissent principalement ce genre d’injonction à devoir ressembler à tout prix à UNE image. Et c’est dangereux parce que ça peut créer des troubles du comportement alimentaire, des complexes aussi. Moi longtemps j’ai eu l’impression de ne pas me sentir normale parce que je ressemblais pas à tous les gens qui étaient autour de moi, pas à ce qu’on nous montrait dans les médias etc alors qu’en plus la représentation ça a une force incroyable. Je pense que la représentation joue énormément dans la construction des enfants. Quand j’étais petite la représentation des personnes grosses dans les séries, dans les films, dans les livres c’était inexistant. Alors si, quand ça existait c’était pour se moquer, et du coup tu te dis « bah oui c’est normal qu’on se moque de moi ».

Maxence:

Alors, le body positive, parlons-en maintenant. C’est un mouvement qui est né sur les réseaux sociaux dans les années 2010. A la base, il trouve son origine en 1996 avec l’association The Body Positive lancé par deux Américaines Connie Sobczak et Elizabeth Scott suite au décès de la sœur de la première, qui souffrait de troubles alimentaires. Le mouvement a ensuite été repris et a été, en 2018, l’un des hashtags les plus populaires sur les réseaux sociaux. Donc le but, c’est l’acceptation et la reconnaissance de l’ensemble des corps, un mouvement qui se veut bienveillant et inclusif. Mais voilà, de nombreuses critiques ont surgi. D’abord, certains voient en lui un argument marketing. Mais l’autre critique peut-être plus importante, est celle qui dénonce une reprise du mouvement par des personnes au corps très normé. De nombreuses personnalités féministes disent s’être éloignées du mouvement, car elles ne se retrouvaient plus parmi les corps représentés. Pour toi Boréale, le Body Positive permet-t-il de lutter contre la grossophobie ?

Boréale:

Au début je pense que oui. Maintenant à l’heure actuelle le mouvement s’est un peu dépolitisé. Mais en tout cas je pense que c’est un bon levier d’accès au questionnement sur toutes les injonctions sur le corps, sur toutes les injonctions à rentrer dans le moule. Moi en tout cas, je suis rentrée dans la lutte anti-grossophobie un peu par le côte Body positive dans le sens où j’ai d’abord travaillé sur l’acceptation de moi, avant de travailler sur l’acceptation des gens en général. Oui c’est un point d’entrée aux luttes un peu plus politisées. Et surtout en fait aujourd’hui le mouvement Body positive c’est un mouvement qui a été vraiment beaucoup récupéré par des personnes qui sont dans les normes. Et en fait aujourd’hui majoritairement c’est quand même des femmes plutôt minces ou en tout cas disons 42-44 peut-être, qui ont la taille marquée, des hanches etc qui posent majoritairement sur ce hashtag. Ça commence à contribuer à imposer une nouvelle norme. Moi je pense qu’il faudrait juste ne pas imposer de norme.

Maxence:

Alors, il y a quand même des améliorations dans la diversité des corps représentés. Je pense notamment lors de la Fashion Week où on a pu voir des personnes qui sortaient des normes imposées depuis des années défiler, même si ça reste marginal c’est à souligner. Est-ce que toi, une amélioration en particulier t’as marquée ?

Boréale:

Moi ce qui m’a marquée c’est d’avoir de plus en plus de célébrités grosses qu’on voyait, qui sont pas forcément habillées comme des sacs. Je pense notamment à Lizzo, dans la musique, qu’on voit danser. Il y a 10-15 ans, des artistes grosses qui étaient aussi spectaculaires qu’elle, il n’y en avait pas. Et moi vraiment Lizzo c’est quelqu’un qui m’a marquée. Sur ses réseaux elle parle de tout ça, de la pression qu’elle peut avoir à maigrir. C’est pas juste une artiste qui fait de la musique. En plus je pense qu’elle a une certaine force de rester comme elle est puisque dans le système de la musique, du cinéma, on pousse les femmes à rentrer dans le moule mais encore plus que dans la société de manière générale. Effectivement on a de plus en plus de figures dans les médias qui montrent un exemple impossible, un chemin des possibles et c’est chouette à voir.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

Liens utiles

Catégories
Féministes tant qu'il le faudra Podcasts

[Critique] Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Pour ce nouveau podcast Critiques de Behind The Society, j’ai décidé de vous parler aujourd’hui du dernier film de Mélanie Laurent, sorti le 17 septembre 2021 sur la plateforme de streaming Prime Vidéo. Adaptation du roman de Victoria Mas paru en 2019, Le bal des folles tient pour théâtre la société française du 19ème siècle dans laquelle les femmes, ou plutôt, les “hystériques” comme elles étaient alors appelées, étaient envoyées à la Pitié Salpêtrière de Paris afin d’y être internées et soignées. Zoom sur ce film ambitieux au désir de justice pour ces femmes délaissées et dont la science s’est jouée.

Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine, un podcast réalisé par Marine Evain pour Behind The Society.

Jingle de transition

Si j’ai choisi aujourd’hui de vous parler de ce film, c’est avant tout pour son sujet et l’influence de celui-ci sur notre société actuelle. Car Le bal des folles c’est avant le parcours de ces femmes enfermées, martyrisées et maltraitées par des années de médecine et de science dont le Dr Jean-Martin Charcot, en fut l’une des figures emblématique à l’époque. 

Mais revenons rapidement sur le film en lui-même et sur l’histoire qu’il nous conte. Années 1880, Paris. Eugénie jouée par l’actrice Lou de Lâage est une enfant de la bourgeoisie française et également une grande passionnée de littérature, désireuse d’intégrer les grands cercles de discussion et de débats qui lui font tant rêver. Eugénie, néanmoins, a un don qu’elle peine de plus en plus à gérer : celui de voir et entendre les morts. Au cours d’une énième apparition, Eugénie avoue tout à sa grand-mère qui fait parvenir la nouvelle au père de la jeune fille. 

Convaincu que sa fille est folle et malade, son père l’envoie donc à l’institut de la Salpêtrière où Eugénie va être confronté à la réalité et au sort de ces femmes qualifiées d’hystériques, qu’on enferme et qu’on punit. Le directeur du service neurologique, autrement appelé “service des aliénés”, le Dr Charcot, organise toutes les semaines des séances d’hypnose publiques sur ses patientes qu’il utilise alors comme cobayes pour mener ses expériences. Durant son séjour à la Salpêtrière, Eugénie fait la connaissance de Geneviève, infirmière en chef du service. Si les deux femmes vont commencer par se haïr l’une l’autre, elles vont finalement comprendre les rouages de cet institut patriarcal et tenter de s’en défaire.

Mais voici tout de suite un petit aperçu du film avec sa bande annonce que je vous propose d’écouter. 

Bande annonce

Avant toute chose, il est important de comprendre que le bal des folles existait vraiment au 19ème siècle. Les bourgeois venaient alors de tout Paris pour assister à ce bal organisé tous les ans depuis 1835 à la mi-carême. Le temps d’une soirée, les femmes internées à la Salpêtrière étaient autorisées à se déguiser et à se mélanger avec la haute société parisienne. Ce phénomène attirait évidemment la curiosité des invités qui découvraient alors ce qui se cachait derrière les murs du plus grand établissement de l’hôpital général de Paris. L’expression du bal des folles en elle-même ne vient pas des gestionnaires de l’institut, elle est plutôt journalistique. Car ces femmes contorsionnées et “sans limites” comme le rappelaient souvent la presse de l’époque étaient l’occasion pour ces spectateurs méticuleusement choisis d’observer la maladie, l’expression de la dégénérescence dont le peuple parisien, en particulier les femmes, redoutaient tant. Les corps exhibés sont épiés, scrutés, à la recherche du moindre geste obscène, du moindre comportement déviant, de la moindre crise d’hystérie tant attendue. 

Cette curiosité malsaine est particulièrement bien dépeinte dans le film de Mélanie Laurent : aussi bien lors des séances d’hypnose publiques que lors du bal en lui-même. Dès lors, le regard des autres se pose directement sur ses corps en souffrance, des regards mélangés entre le dégoût et la fascination. Les hommes, les docteurs bien souvent, hypnotisent et sont hypnotisés par ces sujets d’expérience scientifique en tout genre. Il y a un certain plaisir vicieux qu’on remarque aisément dans le film : celui d’avoir tout pouvoir sur ces jeunes filles voire même de faire du Dr Charcot le “nouveau” père d’Eugénie par exemple. Il est le seul à pouvoir décider du sort de ses patientes sans quoi elles croupissent des années entre les quatre murs de la Salpêtrière. Réellement, le film Le bal des folles nous invite à nous questionner sur les intentions de la médecine vis-à-vis de ces femmes : les aider ou simplement en faire des bêtes de foire, exposées une fois par semaine aux yeux du monde quand, le reste du temps, les filles ne sont que soumises aux expériences malsaines des docteurs. De plus, les patientes enfermées à la Salpêtrière sont également vues comme des proies faciles, en témoigne la relation entre Ernest et Louise. Fragilisée par l’enfermement, Louise considère Ernest comme son sauveur, du moins elle voit en lui le regard de quelqu’un qui lui porterait un intérêt non pas pour sa maladie mais pour ce qu’elle est réellement. Même si ce n’est évidemment pas le cas…

Derrière l’expression de bal des folles, on notera bien sûr un certain vocabulaire visant aujourd’hui à décrédibiliser l’expression féminine. En outre, l’hystérie a été inventée aux alentours des années 1830 afin de désigner un mal qui ne toucherait que les femmes et venant de l’utérus. Le travail de Jean-martin Charcot a été plus tard de prouver que cette maladie était avant tout neurologique. Mais cette terminologie a un coût aujourd’hui. En effet, si le mot n’a plus aucune valeur scientifique et médicale selon les chercheurs, il n’en reste que les émotions féminines sont sans cesse ramenées à cette notion d’hystérie. Les femmes seraient ainsi incapables de maintenir leurs calmes, emprises à des crises de nerfs irrationnelles qu’on ne saurait gérer. On assiste donc à la décrédibilisation constante de la parole des femmes, la politique étant le meilleur exemple où la colère exprimée par une femme y est très mal vue. On l’observe très bien dans le film lorsque Eugénie s’emporte face au médecin qui la juge. Sa parole est dessencialisée car hystérique et donc sans valeur réelle. En retour, Eugénie est punie, du moins doit suivre un traitement à base de bain glacée ou de douches à jet puissant. Lorsque Eugénie se rebelle davantage, c’est l’enfermement total qu’on lui impose : sans lumière, ni chaleur. La Salpêtrière s’avère être un lieu de maltraitance où le but n’est définitivement pas de soigner mais de traumatiser, d’extraire de ces femmes la vie qui les anime, d’en faire des coquilles vides plus faciles à dresser… 

Jingle de transition

Néanmoins, Le bal des folles est également l’expression d’une sororité inébranlable. Elle est même la seule véritable lumière du long-métrage car elle rappelle l’entraide naturelle que ces femmes organisaient d’elles-mêmes. Au début du film, Eugénie y est plutôt réticente, terrorisée face aux autres habitantes de la Salpêtrière qu’on lui a toujours appris à craindre ou du moins à éviter. L’expérience d’internement partagée par toutes les filles va cependant aider Eugénie à se rendre compte de quelque chose qu’elle n’avait jamais réalisé auparavant : non ces femmes ne sont pas folles ni dangereuses mais seulement victimes d’un système patriarcale qui ne supporte pas qu’une femme hausse le ton, soit différente ou seulement malade. Ces femmes font peur car elles ne peuvent garder sous cloche les émotions qui les animent. De la même façon, Geneviève, sous les ordres du Dr Charcot mais dont le métier la confronte tous les jours aux patientes, commence à émettre des doutes lorsqu’elle réalise qu’Eugénie peut l’aider à faire le deuil de sa sœur. L’amitié qui se tisse entre les internés et le personnel féminin de la Salpêtrière semble donc être le seul remède à la mélancolie. 

Si Le bal des folles est un film poignant difficile à regarder, il n’est que trop important pour se rendre compte des origines du patriarcat et de la domination des hommes sur les femmes encore aujourd’hui. Outil suprême de dépossession de la crédibilité féminine, la médecine a tenté à de nombreuses reprises de soumettre les femmes à l’enfermement afin de les faire taire. Mais c’était sans compter la sororité et la solidarité des femmes entre elles que Mélanie Laurent a su si bien reproduire dans son film à découvrir urgemment.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

Catégories
Enfants d'aujourd'hui, adultes de demain Out of the closet Podcasts

[Portrait de vie] Soan, TransParent pas Invisible

Etre trans. Etre parent. Etre TransParent. Cela ne veut pas forcément dire être Invisible. C’est ce que pense, milite & répète Soan, un homme transgenre, pépa d’une fille de 3 ans. Pour ce deuxième portrait de vie de la série sur les différentes parentalités, modes d’éducation, parcours de naissance : Loïs Hamard donne le micro à Soan aka @soan_t_informe pour qu’il nous parle de son vécu & de son quotidien en tant que père transgenre.

Retranscription écrite d’un podcast disponible sur les plateformes d’écoute.

Loïs Hamard : Bonjour à toutes & à tous, ici Loïs Hamard, je vous retrouve dans mon second Portrait de vie. & pour celui-ci, j’ai choisi de tendre mon micro à Soan à qui je vais bientôt donner la parole. Mais avant cela, laissez-moi vous rappeler dans quoi vous vous êtes embarqué.e.s. Pour ces podcasts Portrait de vie, j’ai choisi de vous concocter quelques épisodes autour de la parentalité, de l’éducation, des enfants. Vous pouvez donc retrouver mon premier épisode avec Marion Calmel aka Doulayaga, un portrait de vie d’une doula, celle qui accompagne à la périnatalité loin des préjugés. Quant à aujourd’hui, je retrouve Soan pour ce second épisode, bienvenu à toi, & pour commencer tout en douceur, est-ce que tu peux te présenter, me dire qui tu es, me parler de ton parcours, de ta vie, de ce qui t’a amené dans ton identité à être à mon micro aujourd’hui ?

Soan : Bonjour Loïs & merci beaucoup de me donner la parole sur ton podcast. Moi c’est Soan. J’ai 29 ans. Je suis un homme trans hormoné depuis 7 mois. & je suis pépa solo d’une enfant de 3 ans.

Loïs Hamard : Tu es parent. Tu es trans. Tu es trans parent. Comment ça se passe de ton côté, la reconnaissance en tant que parent trans : que ce soit les papiers à l’école, les démarches légales, médicales avec ta fille ou encore tout simplement les moments de socialisation avec les autres groupes de parents ? Est-ce que tu es reconnu légalement, officiellement, socialement, médicalement, comme le père de ton enfant ?

Soan : Déjà faut savoir que ma fille est en école maternelle. Elle a fait sa rentrée en septembre de l’année dernière & que déjà suite à ça j’ai du expliquer à l’administration & à la mairie que j’étais un homme trans, que effectivement sur le livret de famille, les extraits de naissance je suis reconnu comme étant la maman de cette dernière mais que je ne suis pas une femme. C’est toujours un peu délicat : ton enfant t’appelle maman devant tout le monde & en face de toi tu vois un homme. Sachant qu’en plus je commençais à peine ma transition, je ne savais pas trop comment j’allais changer durant l’année scolaire donc je trouvais ça vraiment très important. Egalement je ne voulais pas me faire mégenrer. Ce qu’il se passe c’est qu’on se retrouve très vite face à des problématiques de l’administration française. Du genre, à un moment donné je n’avais pas reçu des factures à payer & je contacte la mairie & à la mairie elles me disent : « ah oui effectivement on cherche à joindre votre femme. » Moi je lui réponds : « non non, euh, c’est bien moi. » Donc là elle me dit « non mais nous on cherche la mère » avec mon deadname. Je suis là dit « non mais c’est moi, je m’appelle Soan & je suis bien reconnu comme étant la maman… » & là y’a un gros blanc & elle me dit : « j’ai pas compris. » « Bah en fait, je suis un homme transgenre, je suis reconnu comme sa mère mais je suis bien… je suis bien son parent. » A un moment donné on se rend compte de l’absurdité des choses & du fait que l’administration n’est absolument pas formée & sensibilisée sur… sur les personnes transgenres. Ca nous pose problème ce manque de représentation parce qu’il faut qu’on s’explique, il faut qu’on prouve. Moi, tous les jours avec ma fille je me balade avec un extrait de naissance & ma carte d’identité, tout ce qui peut faire foi que avant je n’étais pas Soan & que je suis bien son parent, au cas où il y aurait un problème, que ce soit du point de vue médical, d’un point de vue social. Du coup officiellement je suis toujours reconnu comme étant la maman sur le livret de famille & partout, parce que je n’ai pas fait mon changement d’état civil, donc je suis encore avec un sexe F sur ma carte d’identité. Socialement je suis perçu comme étant un homme, comme étant un papa en fait. Ca pose vraiment des trucs très très drôles. Des fois à l’école y’a tous les parents qui sont à côté, on voit bien que je suis un homme, surtout que la le port du masque n’étant plus obligatoire, & là ma fille débarque en me regardant & elle me fait : « maman ! » Les gens se retournent, me regardent, ne comprennent pas. Faut quand même se rendre compte aussi que ce n’est pas forcément… euh féminin d’être une maman. On peut être un homme, dans un couple gay par exemple, & se faire appeler maman. Ou être dans un couple lesbien & être appelée papa. Ce n’est que des mots, faut arrêter de mettre des genres forcément sur ces mots-là.

Loïs Hamard : En dehors d’être reconnu ou non en tant que père par le “reste du monde” disons, comment ça se passe pour la filiation avec ta fille ? Car tu l’as porté mais est-ce que tu peux me parler de ton parcours administratif pour être reconnu en tant que parent ?

Soan : J’ai porté mon enfant, donc je l’ai porté bien avant ma transition, bien avant même que je ne comprenne que bah j’étais un homme. Du coup bah comme dans toutes procédures, quand on accouche, on est directement reconnu.e en tant que mère, si on est reconnu.e en tant que femme. Si je veux être reconnu comme le père de ma fille, je m’engage sur des procédures juridiques interminables & transphobes. Y’a aucune loi en fait. La problématique en France c’est que soit tu accouches & tu es une femme, donc tu es reconnu.e en tant que mère, soit tu fais une reconnaissance comme étant le père & tu es un homme. Mais alors les bails entre, il n’y en a pas. Au niveau de la filiation, ça fait quand même longtemps hein que les hommes trans portent des enfants, c’est-à-dire qu’il y a quand même aux Etats-Unis Thomas Beatty qui a porté un enfant avec un CEC homme. Je trouve ça violent en fait. Porter un enfant en étant un homme & devoir passer devant des juges, devoir possiblement adopter son propre enfant qui sort de son corps, c’est violent. Je ne comprends pas non plus pourquoi est-ce qu’en France on n’a pas le droit d’être défini.e dans notre parentalité en fonction de notre genre. On s’en fout que ce soit moi qui l’ai porté, moi qui l’ai procréé avec du sperme. Je ne vois pas ce que ça change par contre nous ça a des grosses répercussions dans nos vies, parce que c’est un outing permanent & c’est violent. Je subis beaucoup de transphobie mais je crois que la transphobie la plus horrible que je vis dans ma vie c’est les gens qui vont dire que je ne suis pas un homme parce que j’ai porté ma fille… « les hommes en général en fait ne peuvent pas porter d’enfant. » Déjà c’est un parcours du combattant en tant que personne trans binaire d’avoir une reconnaissance dans son genre & dans sa parentalité alors pour des personnes non-binaires qui n’existent pas d’un point de vue administratif en France, c’est d’autant plus compliqué. Je pense quand même que les livrets de famille devraient arrêter cette mention de père/mère mais qu’il devrait être noté parent 1/parent 2. Ou alors dans la volonté de certaines personnes à la rigueur mais dans les couples homosexuels ça fait quand même un moment qu’ils ont des livrets de famille avec Parent 1/Parent 2, ça règle le problème. Il n’y a pas d’outing en fait, d’un point de vue visuel immédiat.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Soan, je t’ai contacté pour faire ton portrait de vie. Le portrait de vie d’un homme, d’un père, d’un parent trans. & j’aimerai qu’on parle, si tu es d’accord, de la place de ta transition dans ta vie, vis-à-vis de tes relations personnelles & notamment familiales ou encore avec l’autre père de ta fille.

Soan : Donc je dirais que dans un premier temps au niveau de la transition & de la manière dont le vit ma fille : je dirais que c’est un long fleuve tranquille. La seule problématique je rencontre avec elle à l’heure actuelle, qui n’est pas forcément un problème hein, c’est le fait qu’elle a du mal à se détacher du mot maman. C’est connoté tout le temps, on vit dans une société très hétérosexualisée donc un enfant ça a forcément un papa & une maman. Donc petit à petit elle comprendra que moi ça me met peut-être mal à l’aise & surtout moi ça me out. Mais ça je lui laisse le temps, ce n’est pas un problème. Moi au début je pensais vraiment, par exmeple le changement qui la traumatiserait (rires) pour dire à quel point on n’est tellement pas renseigné.e.s sur les impacts des transitions sur nos enfants. Je pense que ça aurait été mon odeur corporelle. On attache souvent quelque chose d’important à l’odeur corporelle entre le parent & son enfant. Je me suis dit mon odeur corporelle va changer, ça va peut-être la déstabiliser. Pff pas du tout. La voix c’est pareil, c’est juste que je ne peux plus lui chanter les chansons de la même manière (rires). C’est plutôt drôle qunad je… quand j’avais les grosses périodes de mue. Tout le reste elle s’en fiche. Elle adore voir mes petits poils qui poussent. On parle aussi de l’anatomie, des changements. C’est bien parce que du coup ça permet de lui expliquer un petit plus sa propre anatomie. Au niveau d’une autre partie de ma famille donc mon père, ma soeur… ils sont dans le déni en fait. Je ne dirai pas en fait qu’ils sont contre mais ils ne sont pas forcément pour. Mais je leur laisse le temps d’avaler un peu tout ça. Je comprends que ce ne soit pas facile & en même temps il faut se rendre compte qu’on ne fait pas des enfants pour soi & que les enfants font leurs propres choix dans la vie & que si on n’est pas capable d’accepter, d’accompagner avec bienveillance son enfant dans tout, c’est qu’on n’est pas forcément très bienveillant. Quant à l’autre père de ma fille, ça a été très compliqué pour lui sur le moment. Il avait très peur, ce que j’entends. Il s’est posé beaucoup de questions. Alors de suite il a voulu que notre fille aille voir un psy mais j’ai très vite mit le holà en lui disant que je suis désolé mais qu’être trans ce n’est pas une maladie & dire que notre fille allait mal le vivre c’est forcément faire passer ma transition comme quelque chose de négatif. Moi ça me mettait très très mal à l’aise. Je ne dirai pas qu’il a accueilli ma transition avec la plus grande des bienveillances du monde même si c’est quelqu’un qui est ouvert d’esprit je pense que ça lui a mit une sacré claque & de toutes façons je dois voir avec lui pour beaucoup de papiers administratifs pour mon CEC puisque malheureusement en France, même quand on est séparés, quand on a un enfant, il faut gérer avec l’autre parent pour toute modification sur un extrait de naissance ou un livret de famille. Je n’ai pas forcément une très bonne relation avec lui, j’ai une relation d’adultes, de personnes qui se sont séparés il y a à peu près deux ans.

Loïs Hamard : Merci d’avoir partagé avec nous le parcours de transition sociale & relationnelle que tu as vécu. J’ai une question de vocabulaire pour toi. Est-ce que tu peux me parler du principe de transparentalité & de transernité, m’expliquer ce que c’est, comme tu te positionnes à ce propos ?

Soan : Moi je vois ça comme deux cercles. Il y a un grand cercle qui s’appelle la transparentalité & un plus petit, qui est dedans, qui s’appelle la transernité. Donc la transernité ça peut être avoir une grossesse sans être une femme, féconder avec du sperme donc sans être un homme. C’est un mot qui désigne autant un lien biologique que juridique pour un parent transgenre ou non-binaire. Alors que la transparentalité, donc c’est vraiment ce qui englobe le tout, c’est le fait d’être un parent en dehors des normes cisgenres sociétales. La transparentalité en gros ça comprend les parents transgenres non-binaires, les parents d’enfants transgenres & les partenaires : tout ce qui va être en lien avec une personne transgenre dans le prisme familial. Je trouve ça important d’accueillir tout le monde dans ce cercle parce qu’une transition, un coming-out ou une personne transgenre ça impacte sur toute une dynamique d’éducation qui va forcément prendre un nouveau tournent. Je pense aussi que c’est important d’utiliser ces mots-là parce qu’il y a des personnes non-binaires qui sont parents & ces personnes-là n’ont pas forcément envie de dire qu’elles ont un rapport paternel ou un rapport maternel. Je le reprends très très régulièrement parce que je le trouve très très joli & je l’utilise même pour moi-même parce que je me ressens ni dans la paternité, ni dans la maternité. Ca ne m’intéresse pas d’être représenté sur une paternité comme on en entend à l’heure actuelle. C’est des papas qui… qui ne sont même pas capables de dire quand était le dernier vaccin de leur enfant, quel poids fait leur enfant & tout. Je ne me représente pas du tout là-dedans. Je me représente bien en tant que… un père. Sans avoir ce rapport de paternité. Pour ce qui est de la parentalité ça c’est un mot que j’utilise très très régulièrement qui me parle beaucoup. J’ai une phrase que j’ai très souvent en manif, c’est un jeu de mot : « Transparent mais pas invisible » donc comme la transparentalité.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Soan, je t’ai connu il y a de ça une paire de mois via ton compte Instagram, dont les storys sont un peu constituées comme un journal de bord à l’image du suivi de ton traitement & tes posts comme de la pédagogie & de la vulgarisation de termes & de principes fondamentaux. Est-ce que tu peux m’expliquer comment tu en es venu à créer ce compte & à partager ta vie de père transgenre à visage découvert ? Quelle était la démarche, quel était le but ?

Soan : Cette histoire a commencé en janvier 2021 quand j’ai commencé à poser des mots sur le fait que je n’étais pas une personne cisgenre. A ce moment-là j’étais plus dans la case de la non-binarité parce que… je savais que j’étais pas une meuf cis mais je ne savais pas que j’étais un mec. C’était facile du coup d’être dans cette case-là. J’ai voulu vraiment explorer le spectre & j’ai commencé à en parler à ma fille de tout ça & j’ai commencé à faire des recherches sur comment expliquer à ma fille, expliquer aux enfants une transition, quel est l’impact sur ces enfants de la transition. Parce que moi j’avais vraiment très peu d’affirmer que j’étais un mec déjà. Ca m’angoissait par rapport à elle en fait. J’étais persuadé que ça se passerait mal. Parce que le manque de représentations bien sûr. & en fait à force de chercher je me suis rendu compte que déjà y’avait des personnes trans qui étaient parents mais la plupart avaient fait leur transition avant ou alors les enfants étaient grands. Je ne trouvas rien fondamentalement avec des enfants de l’âge de ma fille. Donc je me suis dit « tiens, eh bah… & si j’écrivais ? » Donc bah j’ai ouvert mon compte & j’ai commencé à écrire sur ma transparentalité & sur comment ma fille le vivait. J’ai vu que petit à petit les gens ça leur plaisait donc j’ai commencé à de plus en plus explorer des détails, à parler de choses bien précises. Donc je suis suivi par beaucoup de personnes cisgenres mais également une très grosse partie de la communauté transgenre & non-binaire. Dans la partie des personnes cisgenres, il y en a beaucoup qui sont là bah… pour déconstruire tout ça. Je suis suivi par beaucoup de profesionnel.le.s du milieu médical, des sage-femmes, des maïeuticiens, des doulas, des gynécologues, des kinés. Je suis également suivi du coup par des personnes trans & dans les personnes trans je reçois beaucoup de messages qui me touchent beaucoup du genre « j’avais pas envie d’avoir d’enfant parce que je ne savais pas que c’était possible mais depuis que je suis ton compte je me rends… je m’aperçois que c’est possible, que j’ai envie d’avoir un enfant. » Faut savoir quand même que depuis… que ça ne fait que depuis 2017 que la stérilisation des personnes trans n’est plus obligatoire… pour qu’on… pour qu’on change notre CEC, notre changement à l’état civil. C’est frais. Donc toutes les personnes qui ont fait leur CEC avant, c’était obligatoire pour elleux d’avoir fait soit une hystérectomie soit une orchiectomie, sans préservation de gamètes & tout hein bien sûr. Mon compte Instagram il ne parle pas que de ça hein, je parle aussi de transidentités de manière globale, de comment je vis ma transidentité dans la sphère publique. Egalement bah pour pallier à ce que manque de représentations je suis en train d’écrire un livre donc qui va parler de transidentités sous le prisme de la parentalité. Comme ça y’aura l’outil d’un livre pour les personnes qui voudront le lire. Donc c’est en cours d’écriture, je ne sais pas du tout quand est-ce que ça sortira parce que ce n’est pas mon métier.

Loïs Hamard : Pour conclure ce portrait de vie, Soan, je te propose un espace d’expression libre si jamais tu as un mot à faire passer, un élément que tu souhaites faire parvenir à nos auditeurs.trices pour ce mot de la fin ?

Soan : Moi déjà bah je te remercie encore bah de m’avoir donné la parole sur ton podcast. Ce qui est important à l’heure actuelle en France, les combats qui sont importants à mener, c’est que les personnes trans aient accès à la PMA & que ça serait bien de revoir la filiation en France. Qu’on arrive aussi à dégenrer en fait, toute la représentation qu’on a de la parentalité. J’aimerai aussi dire à toutes les personnes qui écouteront ce podcast qu’iels sont légitimes à avoir des enfants si iels en ont envie. Vos enfants ne vont pas souffrir de vos transitions, de vos coming-out parce que les enfants ont besoin d’amour & ont besoin de sécurité. Si vous êtes malheureux dans votre genre actuel, dans votre corps, votre enfant va forcément le ressentir & vous allez donner une image à votre enfant qui n’est pas ce que vous avez envie de refléter. En fait leur expliquer & leur parler de transidentité ne va pas les corrompre. Moi j’ai été éduquée dans une famille catholique, cis, hétérosexuelle, j’en ai souffert énormément. Ca ne m’a pas empêché (rires), à 28 ans, de faire un coming-out mec trans & d’être gay. Ca ne sert à rien de mettre un voile sur nous, c’est mentir à nos enfants. Leur en parler, c’est mettre des mots. Je fais le lien avec la sexualité : ce n’est pas parce qu’on parle de sexualité à ses enfants que forcément ça va ouvrir la porte à toutes les défiances, en fait. Déjà, je ne vois pas en quoi il y a des déviances dans la sexualité mais ça c’est un autre problème. Justement en fait, parler de sexualité jeune à ses enfants c’est lui offrir pour plus tard les outils de la bienveillance & du respect. Si vous parlez de personnes trans & de personnes de la communauté LGBTQIA+ à vos enfants, c’est leur permettre de se rendre compte que c’est normal. Nous effacer comme ça, ça ne nous effacera pas de la planète. Donc ça ne sert à rien. Je voulais juste vous rappeler que… vous, mes adelphes, les personnes trans, celleux qui veulent des enfants plus tard, vous avez le droit, vous êtes légitimes, vous pouvez le faire, personne ne viendra vous le reprocher & vos enfants je suis sûr que ça ira. Je veux aussi dire à tous les parents qui ont des enfants transgenres : c’est ok, ce sont des enfants mais ils le savent si ils ne sont pas biens dans leur genre & ne remettez pas en question leurs émotions & leurs ressentis parce que ce sont des enfants. Arrêtons de les infantiliser. Il faut écouter les personnes trans, respecter leurs ressentis & surtout les accompagner dans la bienveillance.

Loïs Hamard : Merci à toi Soan pour ce mot de la fin mais aussi pour toute l’interview que tu m’as accordée pour ce portrait de vie. C’était Loïs Hamard pour les portraits de vie de Behind The Society : en attendant le prochain, retrouvez dès à présent le premier épisode avec la doula Marion Calmel aka Doulayaga, qui accompagne à la périnatalité loin des préjugés. Merci à vous & à bientôt pour un prochain épisode des portraits de vie.

Jingle de fin

Catégories
Enfants d'aujourd'hui, adultes de demain Podcasts

[Portrait de vie] Accompagner à la périnatalité loin des préjugés

Un nouvel épisode de podcast a vu le jour ! Dans ce premier épisode de Portrait de vie par Loïs Hamard, le micro est tendu à Marion Calmel pour parler de son travail : être doula. Pour cette série de podcasts sur le monde des enfants, de la parentalité & de l’éducation, l’enjeu est de donner à la parole à celleux qui participe à la création des citoyen.ne.s de demain. Accompagnatrice à la périnatalité, de l’envie d’un enfant aux premières années de vie de celui-ci, Marion accompagne les parents dans cette expérience de vie qui nécessite parfois de l’aide (& c’est ok).

Retranscription écrite d’un podcast disponible sur les plateformes d’écoute.

Loïs Hamard : Bonjour à toutes & à tous, ici Loïs Hamard, je vous retrouve dans mon premier Portrait de vie. & pour celui-ci, j’ai choisi de tendre mon micro à Marion Calmel à qui je vais bientôt donner la parole. Mais avant cela, laissez-moi vous expliquer ce qui vous attend. Pour ces podcasts Portrait de vie, j’ai choisi de vous concocter quelques épisodes autour de la parentalité, de l’éducation, des enfants. Je retrouve donc Marion pour ce premier épisode, bienvenue à toi, & pour commencer tout en douceur, est-ce que tu peux te présenter, me dire qui tu es, me parler de ton parcours, de ta vie, de ce que tu fais au quotidien, de ce qui t’a amené dans ta personnalité à être à mon micro aujourd’hui ?

Marion Calmel – Doulayaga : Merci Loïs de m’inviter. Alors je suis Marion, doula en Ariège. Je suis mariée avec Maëva. Nous avons un enfant qui a 20 mois. Au tout début, j’ai commencé à me former comme travailleuse sociale : donc j’ai travaillé avec des grands enfants, des plus jeunes enfants & puis… & ensuite j’ai été coordinatrice d’un café associatif adapté aux enfants. & puis ce travail-là m’a mené à devenir assistante maternelle pour n’être plus qu’avec des enfants tous les jours. Donc avec Maëva on a accueilli des jeunes enfants pendant 2 ans chez nous. & puis ensuite on a déménagé en Ariège, on s’est mariées toutes les deux, on a trouvé un donneur pour concevoir notre bébé… Donc je suis doula depuis 2019, en Ariège & en visio.

Loïs Hamard : Tu as dit que tu étais doula, est-ce que tu peux me dire en quoi consiste ton métier, ce que tu fais au quotidien ?

Marion Calmel : Alors, doula, pour commencer : j’accompagne les parents ou futurs-parents du désir d’enfant jusqu’à la fin de la petite enfance donc en gros les 3 ans autour de la naissance d’un bébé. Donc 3 ans avant & 3 ans après. & puis les parents font à moi quand ils en sentent le besoin dans cette sphère-là des 6 années périnatales. Donc je les accompagne en proposant des séances qui est avant tout un lieu & un espace & un temps d’écoute bienveillant. & puis de conseil s’il y a besoin où je partage mes connaissances sur la physiologie du bébé, de la naissance. & puis en post-natal, je suis aussi là pour être un soutien émotionnel dans cet intense bouleversement de ce moment de vie tout particulier qu’est l’accueil d’un bébé. Je suis là aussi pour les secours d’un point de vue logistique, organisationnel : je peux leur apporter des repas, je peux communiquer avec leurs familles s’il y a besoin d’un relai… C’est ça, en gros, mon métier. Donc j’accompagne les parents & les petits bébés.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Marion, je t’ai connu il y a de ça une paire de mois via ton compte Instagram, dont les storys sont un peu constituées comme un journal de bord de ta vie de maman & de profesionnelle & tes posts comme de la pédagogie & de la vulgarisation de termes & de principes fondamentaux. Est-ce que tu peux m’expliquer comment tu en es venu à créer ce compte & à partager ta vie de professionnelle de la maternité ? Quelle était la démarche, quel était le but concrètement de ce compte Instagram ?

Marion Calmel : Alors ce compte du coup qui s’appelle Doulayaga, au tout début il s’appelait, en 2017, « Dans les yeux de nos enfants ». J’ai commencé à créer un blog avec un peu de ressources pédagogiques & j’ai prit plaisir à partager là-dessus & à valoriser ce métier qui est vraiment peu reconnu. Depuis janvier, c’est Doulayaga parce qu’en fait c’était le nom de ma formation pour doula. Mon contenu actuel en fait c’est vraiment au fil de mes pratiques de doula & de mes formations en fait où quand je me forme, quand je lis sur la périnatalité (& j’adore ça, parce que je suis passionnée sur le sujet). Mais à chaque fois en fait, ce n’est pas adapté aux parents queer du tout. & ça me manque, & j’ai besoin de ce contenu-là, j’ai besoin qu’il existe (rires), donc je le fais pour moi & puis pour les autres.

Loïs Hamard : T’en parles très justement de ce besoin d’inclusivité & à travers ton compte Instagram ça se voit : de part ton vécu ou alors des photos & histoires extérieures, tu partages des représentations familiales différentes de ce qu’on appelle “la norme”, comprenez : les familles hétérocisgenres. Est-ce que tu peux me parler de l’importance que ça a pour toi de partager de tels modèles dits alternatifs ou différents dans la société française actuelle ? 

Marion Calmel : Bah je crois que la chance qu’on a dans cette ère moderne avec les réseaux sociaux c’est de pouvoir rendre visible ce qui, pour le moment, ne l’est pas. En fait, y’a pleins de choses. Rien que sur l’allaitement en fait : le fait de voir des parents qui allaitent leur bébé mais dans la sphère publique on nous demande de nous cacher, on nous demande de ranger nos seins, on nous demande d’allaiter aux toilettes… & puis en fait il faut cacher nos bébés, il ne faut pas les entendre, il ne faut pas qu’ils crient, il ne faut pas qu’ils pleurent. Pareil pendant la grossesse, & puis le désir d’enfant & puis le premier trimestre… En fait c’est le sujet de la périnatalité est comme « Chut ! Taisez-vous ! » (rires) Du coup il y a déjà ça mais pour les parents queer, encore plus du coup. C’est comme un entonnoir d’invisibilité & plus on creuse, & moins on nous voit donc euh bah j’espère que sur mon compte, les parents qui ne peuvent pas s’identifier sur d’autres comptes & puis même dans la sphère publique & en lisant des livres &… je vois qu’il y en a quand même de plus en plus dans les albums jeunesse. Ca y est on commence à avoir des représentations différentes & qui du coup bah moi me ressemble & ça me fait du bien donc c’est tout ça. Je pense que ça me tient à cœur parce que j’ai besoin de ça & puis en fait je pense que ça vient avant tout de mon… mon militantisme féministe & intersectionnel. Parce que bien sûr je parle des discriminations subies par les personnes queer mais en fait je parle de ça principalement parce que ça me concerne mais c’est aussi pour les personnes grosses, pour les personnes racisées, y’a… y’a… enfin bref… (rires)

Loïs Hamard : & justement, tu parles du fait que c’est lié à ton vécu, à ton militantisme, à ton féminisme & à ton identité tout simplement, comment toi ça se traduit dans ton travail, dans la manière d’accompagner les familles, dans la manière de former aussi, d’inclure ces thématiques-là ?

Marion Calmel : En Ariège, j’accompagne surtout des parents cishétéros & puis en visio des parents queer. Quand je m’adresse aux parents, je commence en me présentant & en donnant mon pronom même si au début y’a des « qu’est-ce qu’elle veut dire par là ? » Dans mon vocabulaire, dans mon lexique, je vais demander en fait aux parents « est-ce que ça vous va, pour que tu puisses te sentir… t’identifier à ce que je vais dire, quels termes t’as envie que j’utilise ? » Parce que en fait, j’en sais rien moi de si les parents sont queer ou pas. Je pars du principe que j’en sais rien & que j’ai besoin que tous les parents soient reconnus & que… qu’ils puissent se sentir entendus & en confiance avec moi. C’est la base de notre relation & de mon travail en fait. Si les parents n’ont pas confiance, je ne peux pas les accompagner dans ce moment si intense. Si ils ne comprennent pas trop ce que je dis, je vois les sourcils qui se froncent mais c’est pas grave, j’aurai pu commencer à semer des petites graines éducatives sur le sujet & puis ensuite c’est ça je vais parler de personnes qui enfantent, je vais parler de la place des partenaires… & puis dans ma formation aussi, ce sont ces termes-là que j’utilise.

Loïs Hamard : Pour toi comment c’est important aussi d’avoir une représentation ? Là tu dis que en visio tu suis principalement des parents queers, euh… comment ça nait tu penses ce besoin d’avoir des profesionnel.le.s qui nous reconnaissent, qui connaissent nos problématiques & qui puissent être plus sensibilisé.e.s à ce qu’on vit ? En quoi c’est important d’avoir des gens de la communauté ou alors juste des gens qui sont sensibilisé.e.s à tout ça ?

Marion Calmel : La périnatalité, la gynécologie, ça fait vraiment partie de l’intime cette période-là de la vie, donc on est vulnérable. Pendant la grossesse, c’est un tel chamboulement, qu’on peut se sentir vulnérables, pendant une naissance pareil & en post-partum x 1 000. Si on se sent pas biens & s’il faut ré-expliquer « bah tu sais, moi, en fait, je suis non-binaire » & puis que la personne en face elle est là « co-quoi ? (rires) » Mais, on ne peut pas se sentir libres d’être vulnérable aux côtés de cette personne qu’on choisit pour nous accompagner. Je pense aussi que c’est pour ça que je veux être encore plus & encore plus visible sur les réseaux parce que je veux que si les personnes cherchent une doula, en tous les cas la doula que je suis, ils puissent me trouver. C’est difficile de se sentir en confiance & du coup j’ai envie aussi… on n’a pas à éduquer les personnes sur juste qui on est.

Transition sonore.

Loïs Hamard : En sus de parler des différents modèles familiaux, tu abordes aussi la manière de donner naissance, notamment en lien avec la construction actuelle de l’institution de naissance, est-ce que tu peux m’en dire davantage sur ces modes d’accouchements différents de celui qu’on connaît habituellement en structure hospitalière avec la péridurale etc ?

Marion Calmel : Je crois que c’est aussi la similutude de toutes les doulas c’est qu’on est formées à la physiologie de la naissance. C’est-à-dire que dans nos tripes on a la conviction que toutes les personnes peuvent enfanter par elles-mêmes. Déjà, rien que ça, ça déconstruit beaucoup de choses. Evidemment c’est sans nier la science & toutes les avancées & tout ce que ça permet mais… & je le répète à tous les accompagnements : je ne suis pas contre la péridurale, je veux que tu saches pourquoi la péridurale existe, à quoi elle sert & ce qu’il se passe dans le corps quand on en prend ou pas. C’est tellement différent de la présentation « je perds les eaux, vite vite on court à la maternité, vite vite (rires) on nous dit poussez » & puis éventuellement entre temps y’a un long temps d’attente où on voit bah le couple qui attend sagement dans sa chambre sans faire de bruit & sans bouger. Le patriarcat médical est venu prendre & voler ce moment-là qui est si intense que ce moment d’accueil de son bébé & de le faire naître. Il y a pleins de possibilités pour enfanter : on peut choisir d’aller en structure d’hôpital, de niveau 1, 2, 3, on peut choisir d’aller en plateau technique, donc c’est une salle qui est géré par des sages-femmes libérales & puis on peut aussi choisir une maison de naissance qui est du coup en dehors de l’hôpital donc quand même à côté. & puis on peut choisir d’enfanter chez soi, accompagné.e par un.e profesionnel.le de santé ou enfanter chez soi librement, sans personne, en pleine autonomie, comme ce que j’ai choisi de faire avec ma compagne. Je crois que mon travail consiste à ne plus entendre « ah, si j’avais su », moi je veux que les personnes sachent.

Loïs Hamard : C’est extrêmement beau ce que tu dis & est-ce que tu penses que là en 2022 les institutions changent, les mentalités changent, la manière « conventionnelle » d’enfanter change avec ces différentes structures qui existent, avec les différents métiers comme les doulas qui peuvent accompagner de plus en plus ? Est-ce que de moins en moins de personnes disent « ah, si j’avais su » ?

Marion Calmel : J’espère. Je crois qu’il se passe un truc, ou en tous les cas que les personnes qui choisissent d’enfanter autrement & qui choisisse un autre accompagnement, un autre post-partum que ailleurs tout le monde chez soi très vite & puis de galérer, de préparer à manger pour tout le monde, ça aussi c’est en train de changer je crois, j’espère. En fait je pense que les personnes qui choisissent ça sont de plus en plus visibles & encore une fois que la visibilité je crois que ça fait partie de la clef… C’est bah… juste de pouvoir s’identifier, de pouvoir di-discuter avec des personnes qui suivent ce chemin vers lequel on se sent appelé.e.s, j’espère.

Loïs Hamard : & du coup, en contraste avec tout ça, est-ce que tu penses qu’il y a encore des choses à changer, je pense que oui, mais comme quoi ? A tes yeux, voilà, la baguette magique du monde de la périnatalité, pour toi, tu l’utiliserais pour faire quoi, pour changer quoi ? Que ce soit les mentalités, la société, les structures, les manières d’enfanter ou autre.

Marion Calmel : Oui y’a encore beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup à faire déjà les violences obstétricales & gynécologiques existent beaucoup, & trop. La majorité des personnes qui donnent naissance, donnent naissance en structure hospitalière mais je ne crois pas que ce soit la structure hospitalière qui soit le problème. Je crois que c’est le patriarcat médical qui est dans ces structures, le manque de moyens… là en ce moment & depuis un moment le fait de revendiquer, pour le coup c’est encore très binaire & cis-normé mais une femme, une sage-femme : une personne qui enfante & une personne qui accompagne. Comment est-ce qu’on veut redonner le pouvoir aux personnes qui sont en train de donner naissance quand c’est plus simple de leur donner une péridurale & qu’on ne peut pas accompagner une personne qui donne naissance avec ses hormones & qui est en train de le faire & qui y arrive super bien. N’empêche qu’elle a besoin d’être accompagnée, elle a besoin d’être soutenue. Il manque des sous, il manque des gens pour accompagner ces personnes : il y a encore beaucoup beaucoup à faire. (rires) & puis aussi sur la reconnaissance dans doulas : mon métier n’existe pas, il n’y a aucune reconnaissance. Qui veut peut se dire doula. CE que je dis quand je forme des doulas : à court-terme, je visualise des doulas partout, pour tout le monde, pour tous les cors de métier. Je visualise des doulas pour accompagner les IVG à l’hôpital, je visualise des doulas partout. & à long terme je visualise qu’il n’y ait plus de doulas parce que la transmission aura été faite & puis, & que il n’y aura plus besoin & que ça fera parti de l’humanité que de se soutenir & d’accompagner les personnes qui sont dans cette période périnatale.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Pour conclure ce portrait de vie, Marion, je te propose un espace d’expression libre si jamais tu as un mot à faire passer, un élément que tu souhaites faire parvenir à nos auditeurs.trices pour ce mot de la fin ?.

Marion Calmel : J’aime bien les mots de la fin. J’ai envie de dire… à tous les parents qui ont envie de devenir parents & qui ne le sont pas encore : leur bébé est en chemin. J’ai envie de dire aux parents qui vont bientôt accueillir leur bébé que leur corps est prêt pour enfanter & que leur bébé sait naître. J’ai envie de dire aux parents qui sont en plein post-partum que ce sont des vagues & que ça passe. Je le sais que c’est intense & je sais que c’est dur & je sais aussi qu’ils sont en train de traverser ça à merveille. & puis j’ai aussi envie de dire à tous les enfants qui sont là & qui sont accompagné.e.s par leurs parents de la façon la plus inclusive, la plus… j’ai envie de dire militante mais en tous les cas avec beaucoup de douceur. A tous ces enfants qui deviendront des adultes que je les aime & qu’ils vont réussir dans ce monde tout bizarre qu’on leur laisse. & je ne sais pas trop ce que ce monde-là va devenir.

Loïs Hamard : Merci à toi Marion pour ce mot de la fin mais aussi pour toute l’interview que tu m’as accordé pour ce portrait de vie. Si vous avez envie de prolonger le sujet des violences obstétricales & gynécologiques dont nous avons parlé tout à l’heure, je vous invite à retrouver le podcast de Maxence fait à cette occasion en novembre dernier. Merci à vous & à bientôt pour un prochain épisode des portraits de vie, c’était BTS.

Jingle de fin : C’était Behind The Society : le podcast. Une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts & Google Podcasts.

Catégories
Enfants d'aujourd'hui, adultes de demain Podcasts

[Portrait de vie] Harcèlement scolaire : le combat de Louise après le suicide de sa sœur

Louise a perdu sa sœur des suites du harcèlement scolaire. En 2018 alors qu’elle habite à Singapour, elle reçoit un appel de sa famille lui annonçant que sa petite sœur Liane s’est suicidée. Pour Louise, c’est l’incompréhension totale. Parce que ce qu’il y a de plus problématique avec le harcèlement scolaire, c’est qu’il est souvent invisible. Louise rentre alors en urgence en France, et trouve, dans l’appartement de sa petite sœur à Toulouse, un journal intime. A l’intérieur, Liane y décrit ses 7 années de harcèlement scolaire qu’elle a subi de la 6ème à la Terminale, et qui l’ont poussées à mettre fin à ses jours. Liane était alors études supérieures, elle réussissait à l’école, s’épanouissait dans le patinage artistique, avait l’air totalement heureuse, mais voilà, les années de harcèlement scolaire qu’elle a subies ont laissé des traces. Des traces indélébiles mais pourtant invisibles aux yeux de ses proches.

En recueillant le journal intime de sa sœur, Louise se lance alors dans une enquête de plusieurs années. Puis, avec l’aide d’étudiant.e.s, de psychologues et autres professionnel.le.s de santé, elle se lance dans l’écriture d’un roman policier basé sur les témoignages du journal intime. La Fille de Cristal est un livre de sensibilisation, contenant des pages du journal intime de Liane dans lequel la jeune fille raconte son calvaire. Le livre vise à aider les proches de victimes et potentielles victimes à détecter le mécanisme du harcèlement scolaire, les pensées et la logique d’un ou d’une élève qui vit le harcèlement. Pour que cela ne se reproduise pas, pour être capable d’identifier les signes. Ce livre, c’est libérer le chagrin d’une famille qui a perdu un enfant avec l’espoir de sauver d’autres vies de victimes du harcèlement scolaire, en laissant le témoignage de Liane dans un livre, comme une empreinte indélébile.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice:

Louise a perdu sa sœur des suites du harcèlement scolaire. En 2018 alors qu’elle habite à Singapour, elle reçoit un appel de sa famille lui annonçant que sa petite sœur Liane s’est suicidée. Pour Louise, c’est l’incompréhension totale. Parce que ce qu’il y a de plus problématique avec le harcèlement scolaire, c’est qu’il est souvent invisible. Louise rentre alors en urgence en France, et trouve, dans l’appartement de sa petite sœur à Toulouse, un journal intime. A l’intérieur, Liane y décrit ses 7 années de harcèlement scolaire qu’elle a subi de la 6ème à la Terminale, et qui l’ont poussées à mettre fin à ses jours. Liane était en études supérieures, elle réussissait à l’école, s’épanouissait dans le patinage artistique, avait l’air totalement heureuse, mais voilà, les années de harcèlement scolaire qu’elle a subies ont laissé des traces. Des traces indélébiles mais pourtant invisibles aux yeux de ses proches.

En recueillant le journal intime de sa sœur, Louise se lance alors dans une enquête de plusieurs années. Puis, avec l’aide d’étudiant.e.s, de psychologues et autres professionnel.le.s de santé, elle se lance dans l’écriture d’un roman policier basé sur les témoignages du journal intime. La Fille de Cristal est un livre de sensibilisation, contenant des pages du journal intime de Liane dans lequel la jeune fille raconte son calvaire. Le livre vise à aider les proches de victimes et potentielles victimes à détecter le mécanisme du harcèlement scolaire, les pensées et la logique d’un ou d’une élève qui vit le harcèlement. Pour que cela ne se reproduise pas, pour être capable d’identifier les signes. Ce livre, c’est libérer le chagrin d’une famille qui a perdu un enfant avec l’espoir de sauver d’autres vies de victimes du harcèlement scolaire, en laissant le témoignage de Liane dans un livre, comme une empreinte indélébile.

Après avoir publié le livre, Louise continue de militer sur Instagram pour sensibiliser au harcèlement scolaire. Au micro de Behind the society, elle raconte son histoire, son enquête, et son militantisme.

Harcèlement scolaire : le combat de Louise après le suicide de sa sœur, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.

Louise:

Je m’appelle Louise, moi j’étais expatriée à Singapour. J’y ai vécu assez longtemps parce que pour moi c’était ma première expérience en Asie, c’était assez magique quand on n’a jamais vécu à l’étranger d’arriver à Singapour, c’est une ville qui est très exotique, il y a beaucoup de choses à faire, beaucoup de mélange aussi, de différentes cultures et donc pendant que j’étais expatriée, je voyais forcément moins ma famille. Et un jour donc en pleine nuit je reçois un appel de mon père qui me dit « ta sœur s’est suicidée ». Et j’ai pas compris en fait, parce qu’elle allait très bien. Enfin moi je pensais qu’elle allait très bien, tout le monde pensait qu’elle allait très bien, il n’y avait jamais eu de signes en fait. C’est quelqu’un qui était très épanoui, qui faisait beaucoup de sport, en particulier du patinage artistique, qui avait des projets professionnels très avancés, elle venait de passer sa licence…Il n’y avait pas de raison en fait. C’était un grand mystère. Donc je reviens un peu en catastrophe en France, et là je découvre un journal intime dans son appartement. Et dans ce journal intime elle raconte son harcèlement scolaire. Mais pas quelques mois, elle avait vécu un harcèlement scolaire depuis la 6ème. Donc je sais pas si tu vois ce que ça fait de la 6ème à la Terminale c’est quand même très très long. Elle l’avait dénoncé à l’infirmerie, à ses profs, elle a même écrit au rectorat, elle était allée à la police porter plainte mais on s’était moqué d’elle. Elle a fait plein de démarches, mais personne n’en a jamais rien su, parce qu’il y a le secret médical, donc les personnes à qui elle en avait parlé ne pouvaient pas le répéter. Et elle avait l’air d’aller tellement bien que personne ne s’est douté de ce qu’il se passait.

Dans ce journal elle raconte son harcèlement scolaire et comment elle se sent, comment toutes ces moqueries répétées au quotidien ont finalement influencé sa personnalité, comment elle s’est senti blessée, ce qu’elle a essayé de faire. Surtout à la fin, à 18 ans quand le harcèlement scolaire se termine puisque chacun.e part en fonction des orientations, elle raconte comment elle s’est retrouvée blessée, avec des difficultés pour continuer et un besoin d’accompagnement. Cela m’a rappelé un peu les gens qui rentrent de la guerre. La guerre est terminée mais eux sont encore en plan, ils peuvent pas avancer et ils ont besoin d’aide. Sauf que j’avais pas compris qu’il y avait autant de jeunes dans cette situation, qui sont seul.e.s parce que souvent quand tu es étudiant.e tu es loin de ta famille. Et sans aide, iels peuvent parler à personne, personne ne comprend vraiment ce que le harcèlement scolaire c’est. On sait que ce sont des moqueries mais on sait pas à quel point c’est destructeur. Et donc après le harcèlement scolaire c’est vachement dur pour un.e jeune de se dire il y a 5 ans on s’est moqué de moi tous les jours et j’en souffre encore aujourd’hui. Quelqu’un qui n’a pas été formé, ne comprendra pas en fait.

Et donc voilà je trouve ce journal intime et c’est là que je découvre tout ça. Et je me dis que ce sont des écrits qu’il faut partager sinon ça va continuer. C’est là que j’ai découvert que c’est vraiment un tabou dans la société française le harcèlement scolaire, dans le sens où on croit encore, aujourd’hui en 2022, que les élèves qui subissent un harcèlement scolaire sont très renfermé.e.s, ne sortent pas, qui portent sur eux et elles le fait de subir un harcèlement alors que pas du tout. Ce sont souvent des jeunes qui ont l’air très épanoui.e.s, et qui souffrent à l’intérieur, parce qu’iels ne savent pas trop comment s’exprimer, n’osent pas le faire, parce que le harcèlement les a privé de la possibilité de s’exprimer. Et du coup j’essaye de sensibiliser sur ce sujet parce qu’il y a énormément de décès liés au harcèlement scolaire et énormément de personnes comme moi qui faisaient partie de la famille, qui voyaient la personne tous les jours qui n’avons pas vu. Parce que c’est vraiment invisible comme mécanisme, et du coup au moment où on se rend compte qu’il y avait un harcèlement scolaire, c’est trop tard.

Donc c’est un roman à deux voix. La moitié c’est elle qui parle avec ses mots, et moi ce que j’ai fait pour relier les textes c’est que j’ai raconté d’autres histoires. Je raconte comment j’ai découvert ces textes, comment j’essayais d’enquêter depuis Singapour, les rencontres avec la police, les documents des pompiers que j’ai pu retrouver, et puis après avec les ami.e.s. Et en menant l’enquête, je suis tombée sur beaucoup d’informations que j’avais pas soupçonnées, et du coup c’est vraiment un roman policier. Ce qui est assez différent de ce qui existe déjà puisqu’il y a beaucoup de romans-témoignages mais qui sont durs à lire, dans le sens où ce sont des victimes auxquelles il est arrivé des choses très dures, et quand tu le lis, c’est un peu une claque et c’est vachement difficile en tant que personne qui n’a jamais été concernée par le sujet de rentrer dans cet univers. Même si c’est important c’est assez difficile de s’y mettre. Et là je me suis dit, peut-être que si je partage des vrais documents, d’une vraie personne, et que je raconte une histoire policière que j’ai menée depuis Singapour, en même temps je raconte où je suis à Singapour et ce qu’il se passe sur place, c’est un peu plus facile à lire. Dans le sens où tu es vraiment dans une enquête, il se trouve que c’est une vraie enquête, mais ça aurait pu être une enquête inventée finalement. Et du coup c’est plus facile à lire et ça permet d’avoir un angle pour entrer dans le sujet, et une sorte de légèreté, même si le sujet est assez lourd.

Si ce qu’on appelle la majorité silencieuse, donc les gens qui ne sont ni harceleurs ni harcelés, sont pas sensibilisés, on ne peut pas sortir de ce schéma. Des harceleur.se.s et des harcelé.e.s il y en aura toujours dans toutes les classes. Mais si toutes les personnes autour sont capables de réagir, ou en tout cas sont capables de comprendre ce que vivent le harceleur et le harcelé, parce que souvent le harceleur est aussi pris dans la spirale, parfois le harceleur ne sait pas comment arrêter le harcèlement. Il a commencé ça, maintenant à chaque fois qu’il passe à côté de la victime, tout le monde s’attende à ce qu’il fasse des blagues, tout le monde le regarde, ça peut être aussi difficile. Puis souvent tu reproduis, les harceleur.se.s ce sont des personnes qui ont vécu des trucs très durs dans leurs vies. Donc voilà, je me suis dit que si on sensibilise le groupe, c’est ce qui permettra de sortir de ce schéma là.

Maxence:

En France, c’est 10% des élèves qui sont victimes de harcèlement scolaire. 1 enfant sur 10. C’est 700 000 victimes de harcèlement scolaire en France. Le harcèlement se définit comme une violence répétée à l’encontre d’une personne, violence qui peut être verbale, physique, psychologique mais aussi sexuelle. Aujourd’hui, le harcèlement scolaire ne s’arrête plus aux grilles de l’école avec le développement du cyber-harcèlement, qui déplace la violence sur les réseaux sociaux. Le harcèlement peut être visible : coups, menaces, bousculades. Mais la plupart du temps, c’est un phénomène invisible qui va mener à l’isolation de la victime. Les insultes, moqueries, la propagation de rumeurs ne peuvent pas être utilisées comme des preuves par la victime. Liane a tenté plusieurs fois de parler de son calvaire à l’administration de son école, elle a même tenté de porter plainte, mais on lui riait au nez ou on ne la prenait pas au sérieux.  Un extrait du livre qu’a écrit sa sœur contient une page du journal intime où elle déplore cela. Elle dit qu’elle aimerait avoir des coups, pour pouvoir être entendue. Pour Louise, le harcèlement scolaire est une maladie silencieuse.

Louise:

Une maladie silencieuse c’est une maladie qui n’a pas de marques. Par exemple, dans un des passages du journal intime ma sœur dit, qui m’a beaucoup marqué: « J’ai pas de marques à montrer aux gens. Je peux pas leur dire bah regardez mes cicatrices. Je vis des violences tous les jours, mais j’ai pas de preuves, et comme je peux pas le montrer c’est vachement dur d’être crue ». Elle raconte qu’elle est allée à la police et les policiers se sont moqués d’elle en disant « oh on se moque de toi à l’école, dis donc ça doit être dur ». C’est vrai que si t’arrives en tant que victime avec des traces de brûlure, enfin quelque chose, tu peux montrer et dire « regardez ce que je vis, c’est hyper dur, regardez j’ai des marques sur tout le corps ». Et en fait, quand t’as rien à montrer, que tu peux juste dire que tu souffres à l’intérieur, c’est très dur de s’exprimer. C’est pour ça que pour moi c’est une maladie invisible parce que c’est une souffrance, mais c’est une souffrance que tu ne peux pas prouver. Et souvent quand il n’y a pas d’images, bah les gens disent que ça n’existe pas.

Maxence:

Qu’est-ce que vous avez ressenti, vous et votre famille, en apprenant le passage à l’acte de Liane ?

Louise:

Au début t’es dans le déni. Tu te dis c’est pas possible en fait que ça se soit passé sous mes yeux et que j’ai rien vu. Surtout que ma sœur et moi étions très proches, du coup quand tu vois quelqu’un au quotidien, que tu fais des blagues, avec qui tu partages tes rêves, tes secrets, et qu’après tu te rends compte qu’il y a tout une part de la personne que tu connaissais pas, spontanément tu te dis que c’est pas possible, qu’il s’est passé autre chose. Et puis même, on te dit quelqu’un s’est suicidé à cause du harcèlement scolaire. Quand tu sais pas ce que c’est le harcèlement scolaire tu te dis « mais on s’est moqué d’elle en classe? ». Et c’est en parlant avec des psychologues, avec des gens qui sont formés que j’ai fini par comprendre à quel point c’est violent le harcèlement scolaire. Et là j’ai découvert qu’il y avait beaucoup de gens dans mon entourage qui l’avaient vécu. Beaucoup d’ami.e.s qui en ont souffert beaucoup, mais qui sont adultes aujourd’hui. Et ça je l’ai pas vu parce que je l’ai pas vécu. J’ai jamais eu de harcèlement scolaire, je l’ai jamais vu non plus chez les autres. Alors je suis sûrement passée à côté, mais du coup je pensais que ça n’existait pas.

Maxence:

Vous avez également créé un compte Instagram sur lequel vous militez pour sensibiliser et lever le tabou autour du harcèlement scolaire, mais aussi en créant un espace safe pour permettre aux victimes ou anciennes victimes de témoigner, quel est le but de ce compte et qu’est-ce qu’on peut en retirer ?

Louise:

Alors l’objectif c’est de sensibiliser puis comme tu dis très justement c’est d’avoir un safe space. C’est d’avoir un endroit où les personnes peuvent s’exprimer autour du harcèlement scolaire, où on va en parler de manière ouverte, sans tabou. Il y a énormément de personnes qui me contactent en disant: « J’ai jamais parlé de mon harcèlement scolaire parce que je ne me sentais pas légitime, parce que je ne savais pas à qui en parler. Parce que si j’en parle à ma famille derrière elle va vouloir que je porte plainte mais moi j’ai pas envie de porter plainte, je m’en sens pas capable ou peut-être qu’iels vont se moquer ou ne pas comprendre. C’est à moi de leur expliquer mais j’ai pas les mots, je sais pas comment faire. » Donc plein de raisons pour lesquelles les jeunes ne s’expriment pas. Il y a aussi beaucoup de personnes qui sont harceleur.se.s et qui disent « j’ai été harceleur il y a un certain nombre d’années, je m’en rends compte maintenant, qu’est-ce que je fais? Je vais m’excuser? Je fais comme si c’était jamais arrivé? Est-ce que je risque pas de recommencer sans m’en rendre compte? » C’est assez lourd à vivre, surtout quand on commence à se renseigner. Iels disent même « peut-être que la victime est très déprimée à cause de moi, je suis une personne horrible ». Donc tu as tous ces sujets qui sont très tabous, et avec ce compte Instagram lafille.decristal, ça me permet d’avoir un espace public, où les gens peuvent parler de ce qu’ils ont vécu librement. Et c’est hyper important parce que c’est le point de départ et je peux les conseiller du mieux que je peux, ou les rediriger souvent vers des associations, leur dire pourquoi iels ont le droit de porter plainte, que c’est valide, qu’iels ont le droit de le dire et de se sentir en souffrance.

Maxence:

Qu’est-ce qui fait que le sujet du harcèlement scolaire est tabou, est-ce qu’on en parle assez ? 

Louise:

Alors on parle beaucoup de harcèlement scolaire, mais on parle de harcèlement scolaire en général. Les personnes ne disent pas « moi j’ai vécu un harcèlement scolaire », elles vont dire « le harcèlement scolaire en général, c’est un problème ». Mais en fait le tabou est assez paradoxal car on va retrouver ce sujet dans beaucoup de médias mais au quotidien, les gens qui ont besoin d’en parler ne vont pas oser en parler parce que c’est beaucoup plus facile d’en parler en général plutôt que de dire « moi j’ai vécu un harcèlement scolaire », ça demande beaucoup de courage et des ressources que tout le monde n’a pas forcément. On n’a pas forcément appris à s’exprimer, on n’est pas tou.te.s égaux et égales sur ce sujet là.

Maxence:

Une récente loi a été votée le 2 mars dernier visant à combattre le harcèlement scolaire, en créant un nouveau délit, celui de harcèlement scolaire dans le code pénal, que pensez-vous de cette mesure ? Est-ce suffisant ?

Louise:

En fait, c’est bien qu’on légalise autour de ce sujet. Parce que, à l’époque où ma soeur est allée porter plainte, les policiers se sont moqués d’elle en disant « les gens portent plainte pour n’importe quoi » alors qu’en fait non. Le harcèlement scolaire c’est un vrai délit, et c’est bien qu’il soit reconnu comme tel. Après pour l’instant, la loi n’a pas vraiment été appliquée. Il faudrait qu’il y ait des exemples. On peut pas dire que le harcèlement scolaire est puni par la loi si ça n’a jamais été puni avant. Il va y avoir un temps d’application. Et puis, il y a aussi le problème que souvent, les harceleur.se.s sont des enfants ou des adolescent.e.s. Est-ce que vraiment on peut être punitif, est-ce que ça va être efficace? Ca je sais pas, mais en tout cas que la loi évolue pour protéger les victimes je trouve ça hyper important, c’est un signal fort. De la même manière, il y a la journée internationale du harcèlement scolaire qui a été créée, ça aussi je trouve que c’est un signal fort. Cela veut dire que derrière, des gens se bougent pour faire avancer le sujet. Mais bien sûr ça ne sera pas suffisant, ce qu’il va falloir faire maintenant c’est former et sensibiliser les gens autour de ce sujet.

Maxence:

Pour finir, que conseillez-vous aux victimes mais aussi aux proches de victimes de harcèlement scolaire ?

Louise:

Ah il faut parler. Vraiment s’il y a un seul truc à faire, c’est parler. Je vois beaucoup de proches qui m’écrivent, qui me disent: « Mon amie, ou ma fille, ou ma cousine a l’air de vivre un harcèlement scolaire. J’ose pas en parler parce que j’ai peur de la blesser, je sais pas trop comment dire, est-ce que j’attends que ce soit elle qui m’en parle en premier? ». En fait, parfois la victime va attendre qu’on aille vers elle, donc si les personnes autour de la victime ne parlent pas non plus, la rencontre se fait jamais en fait. Donc parfois même si c’est un peu maladroit, on a tou.te.s une sensibilité et de l’empathie, si c’est fait avec bienveillance on peut pas vraiment se tromper. Alors il y a des mots à utiliser, on sera jamais psychologue mais il vaut mieux essayer de dire « j’ai envie de t’aider, je sens qu’il y a quelque chose qui va pas, tu sais que je suis là pour toi si tu as besoin ». Des phrases toutes simples mais si on ne les dit pas, l’autre ne sait pas. On se dit que s’il y a un problème, iel viendra m’en parler mais en fait non. Si on ne le dit pas, l’autre ne sait pas. Et de la même manière du côté victime, c’est hyper important. Moi je suis du côté du proche qui reste, qui reste en plan, en disant: « maintenant que j’ai compris, c’est trop tard », c’est hyper dur comme situation. Et moi j’aurais vraiment aimé que ma sœur vienne me dire « j’ai vécu quelque chose, c’est difficile, peut-être que tu vas pas comprendre mais je voudrais essayer de t’en parler ». C’est un regret que je porte maintenant, j’aurais aimé qu’on parle et on l’a pas fait. Et du coup j’ai envie de dire aux victimes: « Ne faites pas subir ça aux autres, essayez de leur parler et si vous sentez que ce ne sont pas les bonnes personnes, parlez à des spécialistes, il y a beaucoup de psychologues, des infirmeries, des personnes et associations qui sont formées pour accompagner ». En fait, tant que la victime ne parle pas, rien ne peut être fait parce que personne ne sait. Donc c’est hyper important d’en parler, même à des personnes qui ont l’air d’aller bien, leur demander si elles ont vécu du harcèlement scolaire, si elles ont envie d’en parler, ou simplement de dire que sa porte est ouverte c’est hyper important de le faire dès que possible. C’est ça qui va faire que la prévention sera efficace derrière.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

Liens utiles

Catégories
Aux urnes citoyen.ne.s Podcasts

[Critique] Ouistreham : entre précarité et réflexion sur le journalisme

Ouistreham est sorti en salle le 12 janvier 2022. Le film, réalisé par Emmanuelle Carrère, est une restranscription fidèle du livre de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, publié le 25 février 2010. Entre peinture poignante de la précarité chez les agent.e.s de nettoyage, et réflexions sous-jacentes sur le journalisme d’investigation et notre société inégalitaire, Emmanuelle Carrère ne pourra pas vous laisser indifférent à la sortie des salles obscures. Cette critique de Ouistreham est bien sûr à retrouver sur toutes nos plateformes d’écoute en continu, telles que Deezer ou Spotify.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction : « Behind The Society : le podcast »

Chers auditeurs et chères auditrices, 

Oui, vous qui ne ratez aucun podcasts de Behind The Society, apprêtez-vous à sortir vos kleenex, car aujourd’hui, nous aborderons une problématique sociale et économique qui n’a rien de bien joyeuse, mais que Emmanuel Carrère, le réalisateur du film Ouistreham, a su retranscrire avec brio et réalisme sur le grand écran : la PRÉCARITÉ ! 

En effet, si vous avez déjà eu l’occasion de lire Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, le film vous sera sûrement plus familier car il est une adaptation assez fidèle du livre de cette journaliste et écrivaine française, connue surtout pour avoir été pris en otage en Irak pendant 5 mois dans le cadre d’une mission de grand reporter de guerre. 

Pour tous et toutes les autres, ou même celles et ceux qui n’auraient jamais entendu parler de ce film, pas d’inquiétude, je vous propose de suite un petit synopsis. Ouistreham retrace l’histoire d’une écrivaine, Marianne Winckler, qui cherche à s’immiscer anonymement dans le quotidien d’agents et d’agentes de nettoyage afin d’écrire un livre sur le travail précaire. Après avoir déménagé près de Caen, elle se met alors à travailler, sans cesse ! Du nettoyage des sanitaires de camping aux chambres du ferry, elle prend alors conscience de la difficulté physique du métier mais aussi de la fragilité économique de ces travailleurs et travailleuses qui se tuent dans l’ombre pour satisfaire notre confort quotidien. Entre un travail méthodologique très subtil, croisant investigation journalistique et observation participante, Emmanuel Carrère parvient à décrire avec un réalisme poignant la précarité de ces personnes sans oublier leur réelle cohésion et dévotion pour un métier encore peu valorisé.

Première partie : précarité et solidarité font la paire chez la ménagère (transition)

Le premier élément qui choque n’importe quel spectateur ou spectatrice qui aurait vu le film, c’est le traitement de ces employés du précaire. Considéré.e.s comme de véritables marchandises, ces travailleurs et travailleuses subissent de plein fouet les problèmes structurels qui rythment notre marché du travail depuis des années : taux de chômage record qui stagne autour des 8 %, manque cruel d’offres d’emplois face à une demande accrue. Bref, cela contraint les recruteurs et recruteuses à instaurer une mise en concurrence perverse entre les candidats et candidates, où décrocher un poste chez Pôle Emploi devient aussi sélectif que d’entrer à HEC. Dans son livre, Florence Aubenas parle d’une technique de “profilage” consistant à éloigner les individus inactifs ou, dit plus brutalement, “le fond de la casserole”. Et, quel joyeux festin ! L’Etat met à profit toute cette “armée de réserve” qu’il a à sa disposition afin que les recettes lui rapportent toujours plus que cela ne lui coûte. Mais les joyeusetés de la déshumanisation s’accélèrent une fois en poste : les employé.e.s doivent consentir à “se rendre invisible” selon F. Aubenas. Marianne Winckler le comprend très vite lorsqu’elle ose se confronter verbalement aux inspectrices qui critiquent son nettoyage approximatif du bungalow. La position du patron est pire encore : commercial aguerri, il est très heureux de faire la promo de sa boîte à Marianne durant un salon de recrutement, mais on ne le verra plus jamais durant le reste du film si ce n’est pour aller réprimander ses salarié.e.s. . 

Dès le recrutement, la fragilité économique se transforme donc en fragilité psychologique des travailleurs et travailleuses, qui subissent des pressions constantes. Et pour cause : rater la formation initiale, c’est ne pas décrocher le certificat de formation, unique sésame ouvrant la porte des sanitaires du bungalow que Marianne Winckler aura par la suite le plaisir d’aller récurer de fond en comble. Ajoutez à cela la difficulté du travail aux heures atypiques, et la messe est dite ! Marianne sent progressivement les courbatures apparaître, mais aussi son rythme biologique se déphaser à mesure qu’elle se lève à cinq heures pour aller travailler. Chaque déplacement supplémentaire  en voiture est un effort insurmontable. 

Le temps, justement, est le grand ennemi des employés. Dans le film, la collègue de Marianne se plaint ainsi de cet écoulement infini du temps.  “Je n’ai pas l’habitude de faire ça […] je n’ai pas le temps de dormir » dit-elle avec lassitude alors que les deux femmes font une pause sur une plage normande. Mais, il est aussi habilement manipulé par les supérieurs hiérarchiques. “Comme seul le temps passé à bord [du ferry] est payé, on perd deux heures pour en gagner une”, déclare ainsi Florence Aubenas dans son livre. 

Alors, dans ces conditions, comment tenir, comment ne pas se pendre à la porte des sanitaires, mieux encore, comment ne pas se jeter du ferry ? Eh bien, la réponse se trouve dans la force du collectif : c’est en se serrant les coudes, en alimentant le seul lien social qu’on a le temps de tisser dans cette vie de folie que l’on peut se sauver de l’abandon ! 

Et comme dans tout groupe, il y a un chef ou une cheffe qui rend cette solidarité active. C’est la responsable de l’équipe sur le ferry qui va, par exemple, orchestrer le pot de départ d’une collègue, qui “pour un poste de vendeuse à la Brioche Dorée, ne pouvait pas refuser”. Derrière la difficulté de leur métier, on voit alors des femmes et des hommes rire ensemble mais aussi pleurer. Mais, cette solidarité peut aussi prendre la forme d’un lien inter-individuel. Marianne Winckler et sa collègue entretiennent ainsi une forte “solidarité féminine” et feront, telles des amies d’enfance, les “mille coups” ensemble.

Deuxième partie : Et si l’on parlait des coulisses ? (transition)

Mais, à présent, c’est l’heure de saluer le travail d’Emmanuel Carrère, qui n’a pas voulu créer un film qui allait faire du buzz, mais un film empruntant à la sociologie et au journalisme pour faire voir une réalité brutale, mais juste. 

D’abord, les plans, les décors mais aussi le jeu des personnages nous rapprochent presque d’un documentaire d’investigation. La ville de Caen y est très bien dépeinte, et les natifs et natives de la capitale normande pourront y reconnaître des lieux emblématiques, tels que que le port de Caen-Ouistreham où se trouve le ferry qui part pour l’Angleterre, la librairie où Marianne vend son livre, ou encore l’appartement situé dans une tour HLM de la banlieue caennaise où vit sa collègue de travail avec ses deux enfants. Premier constat face à tous ces lieux : ils sont la symbolique d’un “choc des milieux”. Marianne Winkler, alias Florence, passe de son petit confort parisien à la précarité reflétée par les lieux de vie des employé.e.s mais aussi les lieux qu’elle fréquente dans le cadre de ses missions professionnelles.

Mais, le film décrit aussi avec précision le travail et les qualités d’un journaliste “undercover”, dont l’identité ne sera jamais réellement révélée. On découvre alors un tout nouveau personnage dès l’entretien chez Pôle Emploi, l’idéal-type de tout recruteur, ou toute recruteuse en intérim : flexible, adaptable, sans attaches familiales, prêt ou prête à être exploité.e voire sous-payé.e. 

Mais la sociologie est aussi reine dans ce film : avant d’écrire son livre, Marianne Winckler utilise des méthodes proches de celles de l’observation participante pour accumuler du contenu efficacement. En immersion le matin, Marianne reporte ensuite des notes sur un petit calepin dès son retour, l’après-midi, dans son studio étudiant meublé.  Marianne ne cherche pas seulement à recueillir des informations auprès des travailleurs et travailleuses, elle cherche aussi elle-même à décrire le plus objectivement possible ce qu’elle ressent, à mettre des mots sur cette insécurité économique, cet épuisement physique et mental constant. 

Le génie d’Emmanuelle Carrère n’est pas tant dans sa capacité de nous dépeindre avec une justesse remarquable la réalité économique, il réside aussi dans toutes les séries d’interrogations qu’il laisse sous-entendre. 

D’une part, le réalisateur nous laisse perplexe sur l’efficacité du journalisme d’investigation. Lorsque Florence est repérée par des collègues de notoriété dans le ferry pour l’Angleterre, la relation qu’elle a, depuis le début de son immersion, entretenue avec ses deux autres collègues, part en lambeau. Tout ce mensonge déguisé, pilier de la stratégie d’infiltration, est alors dévoilé au grand jour, et ne peut que nous rendre interrogateurs et interrogatrices du journalisme d’investigation et de ses limites. Est-ce vraiment moral de prendre la place de chômeurs et chômeuses “jusqu’à décrocher un CDI” afin de répondre à un devoir de vérité ? À la fois, c’est sûrement une nécessité si l’on veut en retirer une certaine vérité, mais cela peut avoir des conséquences psychologiques dévastatrices sur les sujets concernés. 

Ensuite, le film dresse des parallèles avec des faits d’actualité plus que cruciaux ! Après tout, si sa collègue coupe les ponts avec Marianne, c’est peut-être parce qu’elle était journaliste, qu’elle au moins, avait réussi à élever son niveau de vie ? Emmanuel Carrère parvient avec brio à mettre sur le devant de la scène la question de la résurgence des inégalités économiques et sociales, rendant l’espoir d’un vivre-ensemble de plus en plus incertain. Non, l’amour et l’amitié ne semblent pas transcender des rapports de classes de plus en plus clivés. 

Transition musicale

En mot de la fin, je ne saurais mieux vous recommander que d’aller visionner Ouistreham d’Emmanuelle Carrère dans les salles obscures, diffusé depuis le 12 janvier 2022. Vous n’en ressortirez que mieux éclairés sur la complexité de notre monde, et de son système économique et social. Pour celles et ceux qui préfèrent lire à la bougie comme dans le bon vieux temps, il est aussi toujours possible de se procurer Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, dans les bacs depuis le 25 février 2010. 

Jingle de fin

C’était Benjamin Moindrot pour la critique de Ouistreham, un contenu audio que vous pouvez retrouver comme habituellement sur toutes les plateformes d’écoute en continu (Deezer, Spotify…).