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[Critique] Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Pour ce nouveau podcast Critiques de Behind The Society, j’ai décidé de vous parler aujourd’hui du dernier film de Mélanie Laurent, sorti le 17 septembre 2021 sur la plateforme de streaming Prime Vidéo. Adaptation du roman de Victoria Mas paru en 2019, Le bal des folles tient pour théâtre la société française du 19ème siècle dans laquelle les femmes, ou plutôt, les “hystériques” comme elles étaient alors appelées, étaient envoyées à la Pitié Salpêtrière de Paris afin d’y être internées et soignées. Zoom sur ce film ambitieux au désir de justice pour ces femmes délaissées et dont la science s’est jouée.

Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine, un podcast réalisé par Marine Evain pour Behind The Society.

Jingle de transition

Si j’ai choisi aujourd’hui de vous parler de ce film, c’est avant tout pour son sujet et l’influence de celui-ci sur notre société actuelle. Car Le bal des folles c’est avant le parcours de ces femmes enfermées, martyrisées et maltraitées par des années de médecine et de science dont le Dr Jean-Martin Charcot, en fut l’une des figures emblématique à l’époque. 

Mais revenons rapidement sur le film en lui-même et sur l’histoire qu’il nous conte. Années 1880, Paris. Eugénie jouée par l’actrice Lou de Lâage est une enfant de la bourgeoisie française et également une grande passionnée de littérature, désireuse d’intégrer les grands cercles de discussion et de débats qui lui font tant rêver. Eugénie, néanmoins, a un don qu’elle peine de plus en plus à gérer : celui de voir et entendre les morts. Au cours d’une énième apparition, Eugénie avoue tout à sa grand-mère qui fait parvenir la nouvelle au père de la jeune fille. 

Convaincu que sa fille est folle et malade, son père l’envoie donc à l’institut de la Salpêtrière où Eugénie va être confronté à la réalité et au sort de ces femmes qualifiées d’hystériques, qu’on enferme et qu’on punit. Le directeur du service neurologique, autrement appelé “service des aliénés”, le Dr Charcot, organise toutes les semaines des séances d’hypnose publiques sur ses patientes qu’il utilise alors comme cobayes pour mener ses expériences. Durant son séjour à la Salpêtrière, Eugénie fait la connaissance de Geneviève, infirmière en chef du service. Si les deux femmes vont commencer par se haïr l’une l’autre, elles vont finalement comprendre les rouages de cet institut patriarcal et tenter de s’en défaire.

Mais voici tout de suite un petit aperçu du film avec sa bande annonce que je vous propose d’écouter. 

Bande annonce

Avant toute chose, il est important de comprendre que le bal des folles existait vraiment au 19ème siècle. Les bourgeois venaient alors de tout Paris pour assister à ce bal organisé tous les ans depuis 1835 à la mi-carême. Le temps d’une soirée, les femmes internées à la Salpêtrière étaient autorisées à se déguiser et à se mélanger avec la haute société parisienne. Ce phénomène attirait évidemment la curiosité des invités qui découvraient alors ce qui se cachait derrière les murs du plus grand établissement de l’hôpital général de Paris. L’expression du bal des folles en elle-même ne vient pas des gestionnaires de l’institut, elle est plutôt journalistique. Car ces femmes contorsionnées et “sans limites” comme le rappelaient souvent la presse de l’époque étaient l’occasion pour ces spectateurs méticuleusement choisis d’observer la maladie, l’expression de la dégénérescence dont le peuple parisien, en particulier les femmes, redoutaient tant. Les corps exhibés sont épiés, scrutés, à la recherche du moindre geste obscène, du moindre comportement déviant, de la moindre crise d’hystérie tant attendue. 

Cette curiosité malsaine est particulièrement bien dépeinte dans le film de Mélanie Laurent : aussi bien lors des séances d’hypnose publiques que lors du bal en lui-même. Dès lors, le regard des autres se pose directement sur ses corps en souffrance, des regards mélangés entre le dégoût et la fascination. Les hommes, les docteurs bien souvent, hypnotisent et sont hypnotisés par ces sujets d’expérience scientifique en tout genre. Il y a un certain plaisir vicieux qu’on remarque aisément dans le film : celui d’avoir tout pouvoir sur ces jeunes filles voire même de faire du Dr Charcot le “nouveau” père d’Eugénie par exemple. Il est le seul à pouvoir décider du sort de ses patientes sans quoi elles croupissent des années entre les quatre murs de la Salpêtrière. Réellement, le film Le bal des folles nous invite à nous questionner sur les intentions de la médecine vis-à-vis de ces femmes : les aider ou simplement en faire des bêtes de foire, exposées une fois par semaine aux yeux du monde quand, le reste du temps, les filles ne sont que soumises aux expériences malsaines des docteurs. De plus, les patientes enfermées à la Salpêtrière sont également vues comme des proies faciles, en témoigne la relation entre Ernest et Louise. Fragilisée par l’enfermement, Louise considère Ernest comme son sauveur, du moins elle voit en lui le regard de quelqu’un qui lui porterait un intérêt non pas pour sa maladie mais pour ce qu’elle est réellement. Même si ce n’est évidemment pas le cas…

Derrière l’expression de bal des folles, on notera bien sûr un certain vocabulaire visant aujourd’hui à décrédibiliser l’expression féminine. En outre, l’hystérie a été inventée aux alentours des années 1830 afin de désigner un mal qui ne toucherait que les femmes et venant de l’utérus. Le travail de Jean-martin Charcot a été plus tard de prouver que cette maladie était avant tout neurologique. Mais cette terminologie a un coût aujourd’hui. En effet, si le mot n’a plus aucune valeur scientifique et médicale selon les chercheurs, il n’en reste que les émotions féminines sont sans cesse ramenées à cette notion d’hystérie. Les femmes seraient ainsi incapables de maintenir leurs calmes, emprises à des crises de nerfs irrationnelles qu’on ne saurait gérer. On assiste donc à la décrédibilisation constante de la parole des femmes, la politique étant le meilleur exemple où la colère exprimée par une femme y est très mal vue. On l’observe très bien dans le film lorsque Eugénie s’emporte face au médecin qui la juge. Sa parole est dessencialisée car hystérique et donc sans valeur réelle. En retour, Eugénie est punie, du moins doit suivre un traitement à base de bain glacée ou de douches à jet puissant. Lorsque Eugénie se rebelle davantage, c’est l’enfermement total qu’on lui impose : sans lumière, ni chaleur. La Salpêtrière s’avère être un lieu de maltraitance où le but n’est définitivement pas de soigner mais de traumatiser, d’extraire de ces femmes la vie qui les anime, d’en faire des coquilles vides plus faciles à dresser… 

Jingle de transition

Néanmoins, Le bal des folles est également l’expression d’une sororité inébranlable. Elle est même la seule véritable lumière du long-métrage car elle rappelle l’entraide naturelle que ces femmes organisaient d’elles-mêmes. Au début du film, Eugénie y est plutôt réticente, terrorisée face aux autres habitantes de la Salpêtrière qu’on lui a toujours appris à craindre ou du moins à éviter. L’expérience d’internement partagée par toutes les filles va cependant aider Eugénie à se rendre compte de quelque chose qu’elle n’avait jamais réalisé auparavant : non ces femmes ne sont pas folles ni dangereuses mais seulement victimes d’un système patriarcale qui ne supporte pas qu’une femme hausse le ton, soit différente ou seulement malade. Ces femmes font peur car elles ne peuvent garder sous cloche les émotions qui les animent. De la même façon, Geneviève, sous les ordres du Dr Charcot mais dont le métier la confronte tous les jours aux patientes, commence à émettre des doutes lorsqu’elle réalise qu’Eugénie peut l’aider à faire le deuil de sa sœur. L’amitié qui se tisse entre les internés et le personnel féminin de la Salpêtrière semble donc être le seul remède à la mélancolie. 

Si Le bal des folles est un film poignant difficile à regarder, il n’est que trop important pour se rendre compte des origines du patriarcat et de la domination des hommes sur les femmes encore aujourd’hui. Outil suprême de dépossession de la crédibilité féminine, la médecine a tenté à de nombreuses reprises de soumettre les femmes à l’enfermement afin de les faire taire. Mais c’était sans compter la sororité et la solidarité des femmes entre elles que Mélanie Laurent a su si bien reproduire dans son film à découvrir urgemment.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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[Portraits de vie] : AJL : être journaliste et LGBTI+

Puisque la représentation et le poids des mots comptent, Behind The Society a contacté Mathieu Brancourt, membre de l’Association des Journalistes LGBTI (AJL). Créée en 2013, l’AJL veille au respect et à la représentation des personnes LGBTI dans les médias. Au micro de BTS, Mathieu évoque le contexte de création de l’association, les missions de cette dernière et le rôle des journalistes dans le traitement des questions LGBTI.

Dans les années 70, Harvey Milk, le célèbre militant gay disait : « Come out, wherever you are ! » (sortez du placard, où que vous soyez). Cette phrase a été reprise dans une tribune du Monde, publiée en 2013, qui demandait aux LGBTI+ ayant accès aux médias de faire leur coming-out. Quelques semaines plus tôt se se créait l’association des journalistes LGBT (AJL). Avec pour objectif d’aider les médias et journalistes à traiter les questions LGBT, d’opérer une veille sur le traitement de ces sujets par les rédactions et de contribuer à la visibilité des personnes LGBT dans l’espace public, l’association rassemble aujourd’hui plus d’une centaine de membres. Mais à l’époque du mariage pour tous, l’homophobie décomplexée qui s’exposait tous les jours dans les médias, rendait difficile un coming-out, en particulier pour les journalistes. Nous avons donc rencontré le journaliste Mathieu Brancourt, membre de l’AJL depuis fin 2013, pour lui demander comment la situation avait évolué depuis et pourquoi s’affirmer journaliste et LGBT est essentiel aujourd’hui.

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[Portrait de vie] Soan, TransParent pas Invisible

Etre trans. Etre parent. Etre TransParent. Cela ne veut pas forcément dire être Invisible. C’est ce que pense, milite & répète Soan, un homme transgenre, pépa d’une fille de 3 ans. Pour ce deuxième portrait de vie de la série sur les différentes parentalités, modes d’éducation, parcours de naissance : Loïs Hamard donne le micro à Soan aka @soan_t_informe pour qu’il nous parle de son vécu & de son quotidien en tant que père transgenre.

Retranscription écrite d’un podcast disponible sur les plateformes d’écoute.

Loïs Hamard : Bonjour à toutes & à tous, ici Loïs Hamard, je vous retrouve dans mon second Portrait de vie. & pour celui-ci, j’ai choisi de tendre mon micro à Soan à qui je vais bientôt donner la parole. Mais avant cela, laissez-moi vous rappeler dans quoi vous vous êtes embarqué.e.s. Pour ces podcasts Portrait de vie, j’ai choisi de vous concocter quelques épisodes autour de la parentalité, de l’éducation, des enfants. Vous pouvez donc retrouver mon premier épisode avec Marion Calmel aka Doulayaga, un portrait de vie d’une doula, celle qui accompagne à la périnatalité loin des préjugés. Quant à aujourd’hui, je retrouve Soan pour ce second épisode, bienvenu à toi, & pour commencer tout en douceur, est-ce que tu peux te présenter, me dire qui tu es, me parler de ton parcours, de ta vie, de ce qui t’a amené dans ton identité à être à mon micro aujourd’hui ?

Soan : Bonjour Loïs & merci beaucoup de me donner la parole sur ton podcast. Moi c’est Soan. J’ai 29 ans. Je suis un homme trans hormoné depuis 7 mois. & je suis pépa solo d’une enfant de 3 ans.

Loïs Hamard : Tu es parent. Tu es trans. Tu es trans parent. Comment ça se passe de ton côté, la reconnaissance en tant que parent trans : que ce soit les papiers à l’école, les démarches légales, médicales avec ta fille ou encore tout simplement les moments de socialisation avec les autres groupes de parents ? Est-ce que tu es reconnu légalement, officiellement, socialement, médicalement, comme le père de ton enfant ?

Soan : Déjà faut savoir que ma fille est en école maternelle. Elle a fait sa rentrée en septembre de l’année dernière & que déjà suite à ça j’ai du expliquer à l’administration & à la mairie que j’étais un homme trans, que effectivement sur le livret de famille, les extraits de naissance je suis reconnu comme étant la maman de cette dernière mais que je ne suis pas une femme. C’est toujours un peu délicat : ton enfant t’appelle maman devant tout le monde & en face de toi tu vois un homme. Sachant qu’en plus je commençais à peine ma transition, je ne savais pas trop comment j’allais changer durant l’année scolaire donc je trouvais ça vraiment très important. Egalement je ne voulais pas me faire mégenrer. Ce qu’il se passe c’est qu’on se retrouve très vite face à des problématiques de l’administration française. Du genre, à un moment donné je n’avais pas reçu des factures à payer & je contacte la mairie & à la mairie elles me disent : « ah oui effectivement on cherche à joindre votre femme. » Moi je lui réponds : « non non, euh, c’est bien moi. » Donc là elle me dit « non mais nous on cherche la mère » avec mon deadname. Je suis là dit « non mais c’est moi, je m’appelle Soan & je suis bien reconnu comme étant la maman… » & là y’a un gros blanc & elle me dit : « j’ai pas compris. » « Bah en fait, je suis un homme transgenre, je suis reconnu comme sa mère mais je suis bien… je suis bien son parent. » A un moment donné on se rend compte de l’absurdité des choses & du fait que l’administration n’est absolument pas formée & sensibilisée sur… sur les personnes transgenres. Ca nous pose problème ce manque de représentation parce qu’il faut qu’on s’explique, il faut qu’on prouve. Moi, tous les jours avec ma fille je me balade avec un extrait de naissance & ma carte d’identité, tout ce qui peut faire foi que avant je n’étais pas Soan & que je suis bien son parent, au cas où il y aurait un problème, que ce soit du point de vue médical, d’un point de vue social. Du coup officiellement je suis toujours reconnu comme étant la maman sur le livret de famille & partout, parce que je n’ai pas fait mon changement d’état civil, donc je suis encore avec un sexe F sur ma carte d’identité. Socialement je suis perçu comme étant un homme, comme étant un papa en fait. Ca pose vraiment des trucs très très drôles. Des fois à l’école y’a tous les parents qui sont à côté, on voit bien que je suis un homme, surtout que la le port du masque n’étant plus obligatoire, & là ma fille débarque en me regardant & elle me fait : « maman ! » Les gens se retournent, me regardent, ne comprennent pas. Faut quand même se rendre compte aussi que ce n’est pas forcément… euh féminin d’être une maman. On peut être un homme, dans un couple gay par exemple, & se faire appeler maman. Ou être dans un couple lesbien & être appelée papa. Ce n’est que des mots, faut arrêter de mettre des genres forcément sur ces mots-là.

Loïs Hamard : En dehors d’être reconnu ou non en tant que père par le “reste du monde” disons, comment ça se passe pour la filiation avec ta fille ? Car tu l’as porté mais est-ce que tu peux me parler de ton parcours administratif pour être reconnu en tant que parent ?

Soan : J’ai porté mon enfant, donc je l’ai porté bien avant ma transition, bien avant même que je ne comprenne que bah j’étais un homme. Du coup bah comme dans toutes procédures, quand on accouche, on est directement reconnu.e en tant que mère, si on est reconnu.e en tant que femme. Si je veux être reconnu comme le père de ma fille, je m’engage sur des procédures juridiques interminables & transphobes. Y’a aucune loi en fait. La problématique en France c’est que soit tu accouches & tu es une femme, donc tu es reconnu.e en tant que mère, soit tu fais une reconnaissance comme étant le père & tu es un homme. Mais alors les bails entre, il n’y en a pas. Au niveau de la filiation, ça fait quand même longtemps hein que les hommes trans portent des enfants, c’est-à-dire qu’il y a quand même aux Etats-Unis Thomas Beatty qui a porté un enfant avec un CEC homme. Je trouve ça violent en fait. Porter un enfant en étant un homme & devoir passer devant des juges, devoir possiblement adopter son propre enfant qui sort de son corps, c’est violent. Je ne comprends pas non plus pourquoi est-ce qu’en France on n’a pas le droit d’être défini.e dans notre parentalité en fonction de notre genre. On s’en fout que ce soit moi qui l’ai porté, moi qui l’ai procréé avec du sperme. Je ne vois pas ce que ça change par contre nous ça a des grosses répercussions dans nos vies, parce que c’est un outing permanent & c’est violent. Je subis beaucoup de transphobie mais je crois que la transphobie la plus horrible que je vis dans ma vie c’est les gens qui vont dire que je ne suis pas un homme parce que j’ai porté ma fille… « les hommes en général en fait ne peuvent pas porter d’enfant. » Déjà c’est un parcours du combattant en tant que personne trans binaire d’avoir une reconnaissance dans son genre & dans sa parentalité alors pour des personnes non-binaires qui n’existent pas d’un point de vue administratif en France, c’est d’autant plus compliqué. Je pense quand même que les livrets de famille devraient arrêter cette mention de père/mère mais qu’il devrait être noté parent 1/parent 2. Ou alors dans la volonté de certaines personnes à la rigueur mais dans les couples homosexuels ça fait quand même un moment qu’ils ont des livrets de famille avec Parent 1/Parent 2, ça règle le problème. Il n’y a pas d’outing en fait, d’un point de vue visuel immédiat.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Soan, je t’ai contacté pour faire ton portrait de vie. Le portrait de vie d’un homme, d’un père, d’un parent trans. & j’aimerai qu’on parle, si tu es d’accord, de la place de ta transition dans ta vie, vis-à-vis de tes relations personnelles & notamment familiales ou encore avec l’autre père de ta fille.

Soan : Donc je dirais que dans un premier temps au niveau de la transition & de la manière dont le vit ma fille : je dirais que c’est un long fleuve tranquille. La seule problématique je rencontre avec elle à l’heure actuelle, qui n’est pas forcément un problème hein, c’est le fait qu’elle a du mal à se détacher du mot maman. C’est connoté tout le temps, on vit dans une société très hétérosexualisée donc un enfant ça a forcément un papa & une maman. Donc petit à petit elle comprendra que moi ça me met peut-être mal à l’aise & surtout moi ça me out. Mais ça je lui laisse le temps, ce n’est pas un problème. Moi au début je pensais vraiment, par exmeple le changement qui la traumatiserait (rires) pour dire à quel point on n’est tellement pas renseigné.e.s sur les impacts des transitions sur nos enfants. Je pense que ça aurait été mon odeur corporelle. On attache souvent quelque chose d’important à l’odeur corporelle entre le parent & son enfant. Je me suis dit mon odeur corporelle va changer, ça va peut-être la déstabiliser. Pff pas du tout. La voix c’est pareil, c’est juste que je ne peux plus lui chanter les chansons de la même manière (rires). C’est plutôt drôle qunad je… quand j’avais les grosses périodes de mue. Tout le reste elle s’en fiche. Elle adore voir mes petits poils qui poussent. On parle aussi de l’anatomie, des changements. C’est bien parce que du coup ça permet de lui expliquer un petit plus sa propre anatomie. Au niveau d’une autre partie de ma famille donc mon père, ma soeur… ils sont dans le déni en fait. Je ne dirai pas en fait qu’ils sont contre mais ils ne sont pas forcément pour. Mais je leur laisse le temps d’avaler un peu tout ça. Je comprends que ce ne soit pas facile & en même temps il faut se rendre compte qu’on ne fait pas des enfants pour soi & que les enfants font leurs propres choix dans la vie & que si on n’est pas capable d’accepter, d’accompagner avec bienveillance son enfant dans tout, c’est qu’on n’est pas forcément très bienveillant. Quant à l’autre père de ma fille, ça a été très compliqué pour lui sur le moment. Il avait très peur, ce que j’entends. Il s’est posé beaucoup de questions. Alors de suite il a voulu que notre fille aille voir un psy mais j’ai très vite mit le holà en lui disant que je suis désolé mais qu’être trans ce n’est pas une maladie & dire que notre fille allait mal le vivre c’est forcément faire passer ma transition comme quelque chose de négatif. Moi ça me mettait très très mal à l’aise. Je ne dirai pas qu’il a accueilli ma transition avec la plus grande des bienveillances du monde même si c’est quelqu’un qui est ouvert d’esprit je pense que ça lui a mit une sacré claque & de toutes façons je dois voir avec lui pour beaucoup de papiers administratifs pour mon CEC puisque malheureusement en France, même quand on est séparés, quand on a un enfant, il faut gérer avec l’autre parent pour toute modification sur un extrait de naissance ou un livret de famille. Je n’ai pas forcément une très bonne relation avec lui, j’ai une relation d’adultes, de personnes qui se sont séparés il y a à peu près deux ans.

Loïs Hamard : Merci d’avoir partagé avec nous le parcours de transition sociale & relationnelle que tu as vécu. J’ai une question de vocabulaire pour toi. Est-ce que tu peux me parler du principe de transparentalité & de transernité, m’expliquer ce que c’est, comme tu te positionnes à ce propos ?

Soan : Moi je vois ça comme deux cercles. Il y a un grand cercle qui s’appelle la transparentalité & un plus petit, qui est dedans, qui s’appelle la transernité. Donc la transernité ça peut être avoir une grossesse sans être une femme, féconder avec du sperme donc sans être un homme. C’est un mot qui désigne autant un lien biologique que juridique pour un parent transgenre ou non-binaire. Alors que la transparentalité, donc c’est vraiment ce qui englobe le tout, c’est le fait d’être un parent en dehors des normes cisgenres sociétales. La transparentalité en gros ça comprend les parents transgenres non-binaires, les parents d’enfants transgenres & les partenaires : tout ce qui va être en lien avec une personne transgenre dans le prisme familial. Je trouve ça important d’accueillir tout le monde dans ce cercle parce qu’une transition, un coming-out ou une personne transgenre ça impacte sur toute une dynamique d’éducation qui va forcément prendre un nouveau tournent. Je pense aussi que c’est important d’utiliser ces mots-là parce qu’il y a des personnes non-binaires qui sont parents & ces personnes-là n’ont pas forcément envie de dire qu’elles ont un rapport paternel ou un rapport maternel. Je le reprends très très régulièrement parce que je le trouve très très joli & je l’utilise même pour moi-même parce que je me ressens ni dans la paternité, ni dans la maternité. Ca ne m’intéresse pas d’être représenté sur une paternité comme on en entend à l’heure actuelle. C’est des papas qui… qui ne sont même pas capables de dire quand était le dernier vaccin de leur enfant, quel poids fait leur enfant & tout. Je ne me représente pas du tout là-dedans. Je me représente bien en tant que… un père. Sans avoir ce rapport de paternité. Pour ce qui est de la parentalité ça c’est un mot que j’utilise très très régulièrement qui me parle beaucoup. J’ai une phrase que j’ai très souvent en manif, c’est un jeu de mot : « Transparent mais pas invisible » donc comme la transparentalité.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Soan, je t’ai connu il y a de ça une paire de mois via ton compte Instagram, dont les storys sont un peu constituées comme un journal de bord à l’image du suivi de ton traitement & tes posts comme de la pédagogie & de la vulgarisation de termes & de principes fondamentaux. Est-ce que tu peux m’expliquer comment tu en es venu à créer ce compte & à partager ta vie de père transgenre à visage découvert ? Quelle était la démarche, quel était le but ?

Soan : Cette histoire a commencé en janvier 2021 quand j’ai commencé à poser des mots sur le fait que je n’étais pas une personne cisgenre. A ce moment-là j’étais plus dans la case de la non-binarité parce que… je savais que j’étais pas une meuf cis mais je ne savais pas que j’étais un mec. C’était facile du coup d’être dans cette case-là. J’ai voulu vraiment explorer le spectre & j’ai commencé à en parler à ma fille de tout ça & j’ai commencé à faire des recherches sur comment expliquer à ma fille, expliquer aux enfants une transition, quel est l’impact sur ces enfants de la transition. Parce que moi j’avais vraiment très peu d’affirmer que j’étais un mec déjà. Ca m’angoissait par rapport à elle en fait. J’étais persuadé que ça se passerait mal. Parce que le manque de représentations bien sûr. & en fait à force de chercher je me suis rendu compte que déjà y’avait des personnes trans qui étaient parents mais la plupart avaient fait leur transition avant ou alors les enfants étaient grands. Je ne trouvas rien fondamentalement avec des enfants de l’âge de ma fille. Donc je me suis dit « tiens, eh bah… & si j’écrivais ? » Donc bah j’ai ouvert mon compte & j’ai commencé à écrire sur ma transparentalité & sur comment ma fille le vivait. J’ai vu que petit à petit les gens ça leur plaisait donc j’ai commencé à de plus en plus explorer des détails, à parler de choses bien précises. Donc je suis suivi par beaucoup de personnes cisgenres mais également une très grosse partie de la communauté transgenre & non-binaire. Dans la partie des personnes cisgenres, il y en a beaucoup qui sont là bah… pour déconstruire tout ça. Je suis suivi par beaucoup de profesionnel.le.s du milieu médical, des sage-femmes, des maïeuticiens, des doulas, des gynécologues, des kinés. Je suis également suivi du coup par des personnes trans & dans les personnes trans je reçois beaucoup de messages qui me touchent beaucoup du genre « j’avais pas envie d’avoir d’enfant parce que je ne savais pas que c’était possible mais depuis que je suis ton compte je me rends… je m’aperçois que c’est possible, que j’ai envie d’avoir un enfant. » Faut savoir quand même que depuis… que ça ne fait que depuis 2017 que la stérilisation des personnes trans n’est plus obligatoire… pour qu’on… pour qu’on change notre CEC, notre changement à l’état civil. C’est frais. Donc toutes les personnes qui ont fait leur CEC avant, c’était obligatoire pour elleux d’avoir fait soit une hystérectomie soit une orchiectomie, sans préservation de gamètes & tout hein bien sûr. Mon compte Instagram il ne parle pas que de ça hein, je parle aussi de transidentités de manière globale, de comment je vis ma transidentité dans la sphère publique. Egalement bah pour pallier à ce que manque de représentations je suis en train d’écrire un livre donc qui va parler de transidentités sous le prisme de la parentalité. Comme ça y’aura l’outil d’un livre pour les personnes qui voudront le lire. Donc c’est en cours d’écriture, je ne sais pas du tout quand est-ce que ça sortira parce que ce n’est pas mon métier.

Loïs Hamard : Pour conclure ce portrait de vie, Soan, je te propose un espace d’expression libre si jamais tu as un mot à faire passer, un élément que tu souhaites faire parvenir à nos auditeurs.trices pour ce mot de la fin ?

Soan : Moi déjà bah je te remercie encore bah de m’avoir donné la parole sur ton podcast. Ce qui est important à l’heure actuelle en France, les combats qui sont importants à mener, c’est que les personnes trans aient accès à la PMA & que ça serait bien de revoir la filiation en France. Qu’on arrive aussi à dégenrer en fait, toute la représentation qu’on a de la parentalité. J’aimerai aussi dire à toutes les personnes qui écouteront ce podcast qu’iels sont légitimes à avoir des enfants si iels en ont envie. Vos enfants ne vont pas souffrir de vos transitions, de vos coming-out parce que les enfants ont besoin d’amour & ont besoin de sécurité. Si vous êtes malheureux dans votre genre actuel, dans votre corps, votre enfant va forcément le ressentir & vous allez donner une image à votre enfant qui n’est pas ce que vous avez envie de refléter. En fait leur expliquer & leur parler de transidentité ne va pas les corrompre. Moi j’ai été éduquée dans une famille catholique, cis, hétérosexuelle, j’en ai souffert énormément. Ca ne m’a pas empêché (rires), à 28 ans, de faire un coming-out mec trans & d’être gay. Ca ne sert à rien de mettre un voile sur nous, c’est mentir à nos enfants. Leur en parler, c’est mettre des mots. Je fais le lien avec la sexualité : ce n’est pas parce qu’on parle de sexualité à ses enfants que forcément ça va ouvrir la porte à toutes les défiances, en fait. Déjà, je ne vois pas en quoi il y a des déviances dans la sexualité mais ça c’est un autre problème. Justement en fait, parler de sexualité jeune à ses enfants c’est lui offrir pour plus tard les outils de la bienveillance & du respect. Si vous parlez de personnes trans & de personnes de la communauté LGBTQIA+ à vos enfants, c’est leur permettre de se rendre compte que c’est normal. Nous effacer comme ça, ça ne nous effacera pas de la planète. Donc ça ne sert à rien. Je voulais juste vous rappeler que… vous, mes adelphes, les personnes trans, celleux qui veulent des enfants plus tard, vous avez le droit, vous êtes légitimes, vous pouvez le faire, personne ne viendra vous le reprocher & vos enfants je suis sûr que ça ira. Je veux aussi dire à tous les parents qui ont des enfants transgenres : c’est ok, ce sont des enfants mais ils le savent si ils ne sont pas biens dans leur genre & ne remettez pas en question leurs émotions & leurs ressentis parce que ce sont des enfants. Arrêtons de les infantiliser. Il faut écouter les personnes trans, respecter leurs ressentis & surtout les accompagner dans la bienveillance.

Loïs Hamard : Merci à toi Soan pour ce mot de la fin mais aussi pour toute l’interview que tu m’as accordée pour ce portrait de vie. C’était Loïs Hamard pour les portraits de vie de Behind The Society : en attendant le prochain, retrouvez dès à présent le premier épisode avec la doula Marion Calmel aka Doulayaga, qui accompagne à la périnatalité loin des préjugés. Merci à vous & à bientôt pour un prochain épisode des portraits de vie.

Jingle de fin

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[Portrait de vie] Accompagner à la périnatalité loin des préjugés

Un nouvel épisode de podcast a vu le jour ! Dans ce premier épisode de Portrait de vie par Loïs Hamard, le micro est tendu à Marion Calmel pour parler de son travail : être doula. Pour cette série de podcasts sur le monde des enfants, de la parentalité & de l’éducation, l’enjeu est de donner à la parole à celleux qui participe à la création des citoyen.ne.s de demain. Accompagnatrice à la périnatalité, de l’envie d’un enfant aux premières années de vie de celui-ci, Marion accompagne les parents dans cette expérience de vie qui nécessite parfois de l’aide (& c’est ok).

Retranscription écrite d’un podcast disponible sur les plateformes d’écoute.

Loïs Hamard : Bonjour à toutes & à tous, ici Loïs Hamard, je vous retrouve dans mon premier Portrait de vie. & pour celui-ci, j’ai choisi de tendre mon micro à Marion Calmel à qui je vais bientôt donner la parole. Mais avant cela, laissez-moi vous expliquer ce qui vous attend. Pour ces podcasts Portrait de vie, j’ai choisi de vous concocter quelques épisodes autour de la parentalité, de l’éducation, des enfants. Je retrouve donc Marion pour ce premier épisode, bienvenue à toi, & pour commencer tout en douceur, est-ce que tu peux te présenter, me dire qui tu es, me parler de ton parcours, de ta vie, de ce que tu fais au quotidien, de ce qui t’a amené dans ta personnalité à être à mon micro aujourd’hui ?

Marion Calmel – Doulayaga : Merci Loïs de m’inviter. Alors je suis Marion, doula en Ariège. Je suis mariée avec Maëva. Nous avons un enfant qui a 20 mois. Au tout début, j’ai commencé à me former comme travailleuse sociale : donc j’ai travaillé avec des grands enfants, des plus jeunes enfants & puis… & ensuite j’ai été coordinatrice d’un café associatif adapté aux enfants. & puis ce travail-là m’a mené à devenir assistante maternelle pour n’être plus qu’avec des enfants tous les jours. Donc avec Maëva on a accueilli des jeunes enfants pendant 2 ans chez nous. & puis ensuite on a déménagé en Ariège, on s’est mariées toutes les deux, on a trouvé un donneur pour concevoir notre bébé… Donc je suis doula depuis 2019, en Ariège & en visio.

Loïs Hamard : Tu as dit que tu étais doula, est-ce que tu peux me dire en quoi consiste ton métier, ce que tu fais au quotidien ?

Marion Calmel : Alors, doula, pour commencer : j’accompagne les parents ou futurs-parents du désir d’enfant jusqu’à la fin de la petite enfance donc en gros les 3 ans autour de la naissance d’un bébé. Donc 3 ans avant & 3 ans après. & puis les parents font à moi quand ils en sentent le besoin dans cette sphère-là des 6 années périnatales. Donc je les accompagne en proposant des séances qui est avant tout un lieu & un espace & un temps d’écoute bienveillant. & puis de conseil s’il y a besoin où je partage mes connaissances sur la physiologie du bébé, de la naissance. & puis en post-natal, je suis aussi là pour être un soutien émotionnel dans cet intense bouleversement de ce moment de vie tout particulier qu’est l’accueil d’un bébé. Je suis là aussi pour les secours d’un point de vue logistique, organisationnel : je peux leur apporter des repas, je peux communiquer avec leurs familles s’il y a besoin d’un relai… C’est ça, en gros, mon métier. Donc j’accompagne les parents & les petits bébés.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Marion, je t’ai connu il y a de ça une paire de mois via ton compte Instagram, dont les storys sont un peu constituées comme un journal de bord de ta vie de maman & de profesionnelle & tes posts comme de la pédagogie & de la vulgarisation de termes & de principes fondamentaux. Est-ce que tu peux m’expliquer comment tu en es venu à créer ce compte & à partager ta vie de professionnelle de la maternité ? Quelle était la démarche, quel était le but concrètement de ce compte Instagram ?

Marion Calmel : Alors ce compte du coup qui s’appelle Doulayaga, au tout début il s’appelait, en 2017, « Dans les yeux de nos enfants ». J’ai commencé à créer un blog avec un peu de ressources pédagogiques & j’ai prit plaisir à partager là-dessus & à valoriser ce métier qui est vraiment peu reconnu. Depuis janvier, c’est Doulayaga parce qu’en fait c’était le nom de ma formation pour doula. Mon contenu actuel en fait c’est vraiment au fil de mes pratiques de doula & de mes formations en fait où quand je me forme, quand je lis sur la périnatalité (& j’adore ça, parce que je suis passionnée sur le sujet). Mais à chaque fois en fait, ce n’est pas adapté aux parents queer du tout. & ça me manque, & j’ai besoin de ce contenu-là, j’ai besoin qu’il existe (rires), donc je le fais pour moi & puis pour les autres.

Loïs Hamard : T’en parles très justement de ce besoin d’inclusivité & à travers ton compte Instagram ça se voit : de part ton vécu ou alors des photos & histoires extérieures, tu partages des représentations familiales différentes de ce qu’on appelle “la norme”, comprenez : les familles hétérocisgenres. Est-ce que tu peux me parler de l’importance que ça a pour toi de partager de tels modèles dits alternatifs ou différents dans la société française actuelle ? 

Marion Calmel : Bah je crois que la chance qu’on a dans cette ère moderne avec les réseaux sociaux c’est de pouvoir rendre visible ce qui, pour le moment, ne l’est pas. En fait, y’a pleins de choses. Rien que sur l’allaitement en fait : le fait de voir des parents qui allaitent leur bébé mais dans la sphère publique on nous demande de nous cacher, on nous demande de ranger nos seins, on nous demande d’allaiter aux toilettes… & puis en fait il faut cacher nos bébés, il ne faut pas les entendre, il ne faut pas qu’ils crient, il ne faut pas qu’ils pleurent. Pareil pendant la grossesse, & puis le désir d’enfant & puis le premier trimestre… En fait c’est le sujet de la périnatalité est comme « Chut ! Taisez-vous ! » (rires) Du coup il y a déjà ça mais pour les parents queer, encore plus du coup. C’est comme un entonnoir d’invisibilité & plus on creuse, & moins on nous voit donc euh bah j’espère que sur mon compte, les parents qui ne peuvent pas s’identifier sur d’autres comptes & puis même dans la sphère publique & en lisant des livres &… je vois qu’il y en a quand même de plus en plus dans les albums jeunesse. Ca y est on commence à avoir des représentations différentes & qui du coup bah moi me ressemble & ça me fait du bien donc c’est tout ça. Je pense que ça me tient à cœur parce que j’ai besoin de ça & puis en fait je pense que ça vient avant tout de mon… mon militantisme féministe & intersectionnel. Parce que bien sûr je parle des discriminations subies par les personnes queer mais en fait je parle de ça principalement parce que ça me concerne mais c’est aussi pour les personnes grosses, pour les personnes racisées, y’a… y’a… enfin bref… (rires)

Loïs Hamard : & justement, tu parles du fait que c’est lié à ton vécu, à ton militantisme, à ton féminisme & à ton identité tout simplement, comment toi ça se traduit dans ton travail, dans la manière d’accompagner les familles, dans la manière de former aussi, d’inclure ces thématiques-là ?

Marion Calmel : En Ariège, j’accompagne surtout des parents cishétéros & puis en visio des parents queer. Quand je m’adresse aux parents, je commence en me présentant & en donnant mon pronom même si au début y’a des « qu’est-ce qu’elle veut dire par là ? » Dans mon vocabulaire, dans mon lexique, je vais demander en fait aux parents « est-ce que ça vous va, pour que tu puisses te sentir… t’identifier à ce que je vais dire, quels termes t’as envie que j’utilise ? » Parce que en fait, j’en sais rien moi de si les parents sont queer ou pas. Je pars du principe que j’en sais rien & que j’ai besoin que tous les parents soient reconnus & que… qu’ils puissent se sentir entendus & en confiance avec moi. C’est la base de notre relation & de mon travail en fait. Si les parents n’ont pas confiance, je ne peux pas les accompagner dans ce moment si intense. Si ils ne comprennent pas trop ce que je dis, je vois les sourcils qui se froncent mais c’est pas grave, j’aurai pu commencer à semer des petites graines éducatives sur le sujet & puis ensuite c’est ça je vais parler de personnes qui enfantent, je vais parler de la place des partenaires… & puis dans ma formation aussi, ce sont ces termes-là que j’utilise.

Loïs Hamard : Pour toi comment c’est important aussi d’avoir une représentation ? Là tu dis que en visio tu suis principalement des parents queers, euh… comment ça nait tu penses ce besoin d’avoir des profesionnel.le.s qui nous reconnaissent, qui connaissent nos problématiques & qui puissent être plus sensibilisé.e.s à ce qu’on vit ? En quoi c’est important d’avoir des gens de la communauté ou alors juste des gens qui sont sensibilisé.e.s à tout ça ?

Marion Calmel : La périnatalité, la gynécologie, ça fait vraiment partie de l’intime cette période-là de la vie, donc on est vulnérable. Pendant la grossesse, c’est un tel chamboulement, qu’on peut se sentir vulnérables, pendant une naissance pareil & en post-partum x 1 000. Si on se sent pas biens & s’il faut ré-expliquer « bah tu sais, moi, en fait, je suis non-binaire » & puis que la personne en face elle est là « co-quoi ? (rires) » Mais, on ne peut pas se sentir libres d’être vulnérable aux côtés de cette personne qu’on choisit pour nous accompagner. Je pense aussi que c’est pour ça que je veux être encore plus & encore plus visible sur les réseaux parce que je veux que si les personnes cherchent une doula, en tous les cas la doula que je suis, ils puissent me trouver. C’est difficile de se sentir en confiance & du coup j’ai envie aussi… on n’a pas à éduquer les personnes sur juste qui on est.

Transition sonore.

Loïs Hamard : En sus de parler des différents modèles familiaux, tu abordes aussi la manière de donner naissance, notamment en lien avec la construction actuelle de l’institution de naissance, est-ce que tu peux m’en dire davantage sur ces modes d’accouchements différents de celui qu’on connaît habituellement en structure hospitalière avec la péridurale etc ?

Marion Calmel : Je crois que c’est aussi la similutude de toutes les doulas c’est qu’on est formées à la physiologie de la naissance. C’est-à-dire que dans nos tripes on a la conviction que toutes les personnes peuvent enfanter par elles-mêmes. Déjà, rien que ça, ça déconstruit beaucoup de choses. Evidemment c’est sans nier la science & toutes les avancées & tout ce que ça permet mais… & je le répète à tous les accompagnements : je ne suis pas contre la péridurale, je veux que tu saches pourquoi la péridurale existe, à quoi elle sert & ce qu’il se passe dans le corps quand on en prend ou pas. C’est tellement différent de la présentation « je perds les eaux, vite vite on court à la maternité, vite vite (rires) on nous dit poussez » & puis éventuellement entre temps y’a un long temps d’attente où on voit bah le couple qui attend sagement dans sa chambre sans faire de bruit & sans bouger. Le patriarcat médical est venu prendre & voler ce moment-là qui est si intense que ce moment d’accueil de son bébé & de le faire naître. Il y a pleins de possibilités pour enfanter : on peut choisir d’aller en structure d’hôpital, de niveau 1, 2, 3, on peut choisir d’aller en plateau technique, donc c’est une salle qui est géré par des sages-femmes libérales & puis on peut aussi choisir une maison de naissance qui est du coup en dehors de l’hôpital donc quand même à côté. & puis on peut choisir d’enfanter chez soi, accompagné.e par un.e profesionnel.le de santé ou enfanter chez soi librement, sans personne, en pleine autonomie, comme ce que j’ai choisi de faire avec ma compagne. Je crois que mon travail consiste à ne plus entendre « ah, si j’avais su », moi je veux que les personnes sachent.

Loïs Hamard : C’est extrêmement beau ce que tu dis & est-ce que tu penses que là en 2022 les institutions changent, les mentalités changent, la manière « conventionnelle » d’enfanter change avec ces différentes structures qui existent, avec les différents métiers comme les doulas qui peuvent accompagner de plus en plus ? Est-ce que de moins en moins de personnes disent « ah, si j’avais su » ?

Marion Calmel : J’espère. Je crois qu’il se passe un truc, ou en tous les cas que les personnes qui choisissent d’enfanter autrement & qui choisisse un autre accompagnement, un autre post-partum que ailleurs tout le monde chez soi très vite & puis de galérer, de préparer à manger pour tout le monde, ça aussi c’est en train de changer je crois, j’espère. En fait je pense que les personnes qui choisissent ça sont de plus en plus visibles & encore une fois que la visibilité je crois que ça fait partie de la clef… C’est bah… juste de pouvoir s’identifier, de pouvoir di-discuter avec des personnes qui suivent ce chemin vers lequel on se sent appelé.e.s, j’espère.

Loïs Hamard : & du coup, en contraste avec tout ça, est-ce que tu penses qu’il y a encore des choses à changer, je pense que oui, mais comme quoi ? A tes yeux, voilà, la baguette magique du monde de la périnatalité, pour toi, tu l’utiliserais pour faire quoi, pour changer quoi ? Que ce soit les mentalités, la société, les structures, les manières d’enfanter ou autre.

Marion Calmel : Oui y’a encore beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup à faire déjà les violences obstétricales & gynécologiques existent beaucoup, & trop. La majorité des personnes qui donnent naissance, donnent naissance en structure hospitalière mais je ne crois pas que ce soit la structure hospitalière qui soit le problème. Je crois que c’est le patriarcat médical qui est dans ces structures, le manque de moyens… là en ce moment & depuis un moment le fait de revendiquer, pour le coup c’est encore très binaire & cis-normé mais une femme, une sage-femme : une personne qui enfante & une personne qui accompagne. Comment est-ce qu’on veut redonner le pouvoir aux personnes qui sont en train de donner naissance quand c’est plus simple de leur donner une péridurale & qu’on ne peut pas accompagner une personne qui donne naissance avec ses hormones & qui est en train de le faire & qui y arrive super bien. N’empêche qu’elle a besoin d’être accompagnée, elle a besoin d’être soutenue. Il manque des sous, il manque des gens pour accompagner ces personnes : il y a encore beaucoup beaucoup à faire. (rires) & puis aussi sur la reconnaissance dans doulas : mon métier n’existe pas, il n’y a aucune reconnaissance. Qui veut peut se dire doula. CE que je dis quand je forme des doulas : à court-terme, je visualise des doulas partout, pour tout le monde, pour tous les cors de métier. Je visualise des doulas pour accompagner les IVG à l’hôpital, je visualise des doulas partout. & à long terme je visualise qu’il n’y ait plus de doulas parce que la transmission aura été faite & puis, & que il n’y aura plus besoin & que ça fera parti de l’humanité que de se soutenir & d’accompagner les personnes qui sont dans cette période périnatale.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Pour conclure ce portrait de vie, Marion, je te propose un espace d’expression libre si jamais tu as un mot à faire passer, un élément que tu souhaites faire parvenir à nos auditeurs.trices pour ce mot de la fin ?.

Marion Calmel : J’aime bien les mots de la fin. J’ai envie de dire… à tous les parents qui ont envie de devenir parents & qui ne le sont pas encore : leur bébé est en chemin. J’ai envie de dire aux parents qui vont bientôt accueillir leur bébé que leur corps est prêt pour enfanter & que leur bébé sait naître. J’ai envie de dire aux parents qui sont en plein post-partum que ce sont des vagues & que ça passe. Je le sais que c’est intense & je sais que c’est dur & je sais aussi qu’ils sont en train de traverser ça à merveille. & puis j’ai aussi envie de dire à tous les enfants qui sont là & qui sont accompagné.e.s par leurs parents de la façon la plus inclusive, la plus… j’ai envie de dire militante mais en tous les cas avec beaucoup de douceur. A tous ces enfants qui deviendront des adultes que je les aime & qu’ils vont réussir dans ce monde tout bizarre qu’on leur laisse. & je ne sais pas trop ce que ce monde-là va devenir.

Loïs Hamard : Merci à toi Marion pour ce mot de la fin mais aussi pour toute l’interview que tu m’as accordé pour ce portrait de vie. Si vous avez envie de prolonger le sujet des violences obstétricales & gynécologiques dont nous avons parlé tout à l’heure, je vous invite à retrouver le podcast de Maxence fait à cette occasion en novembre dernier. Merci à vous & à bientôt pour un prochain épisode des portraits de vie, c’était BTS.

Jingle de fin : C’était Behind The Society : le podcast. Une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts & Google Podcasts.

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Enfants d'aujourd'hui, adultes de demain Podcasts

[Portrait de vie] Harcèlement scolaire : le combat de Louise après le suicide de sa sœur

Louise a perdu sa sœur des suites du harcèlement scolaire. En 2018 alors qu’elle habite à Singapour, elle reçoit un appel de sa famille lui annonçant que sa petite sœur Liane s’est suicidée. Pour Louise, c’est l’incompréhension totale. Parce que ce qu’il y a de plus problématique avec le harcèlement scolaire, c’est qu’il est souvent invisible. Louise rentre alors en urgence en France, et trouve, dans l’appartement de sa petite sœur à Toulouse, un journal intime. A l’intérieur, Liane y décrit ses 7 années de harcèlement scolaire qu’elle a subi de la 6ème à la Terminale, et qui l’ont poussées à mettre fin à ses jours. Liane était alors études supérieures, elle réussissait à l’école, s’épanouissait dans le patinage artistique, avait l’air totalement heureuse, mais voilà, les années de harcèlement scolaire qu’elle a subies ont laissé des traces. Des traces indélébiles mais pourtant invisibles aux yeux de ses proches.

En recueillant le journal intime de sa sœur, Louise se lance alors dans une enquête de plusieurs années. Puis, avec l’aide d’étudiant.e.s, de psychologues et autres professionnel.le.s de santé, elle se lance dans l’écriture d’un roman policier basé sur les témoignages du journal intime. La Fille de Cristal est un livre de sensibilisation, contenant des pages du journal intime de Liane dans lequel la jeune fille raconte son calvaire. Le livre vise à aider les proches de victimes et potentielles victimes à détecter le mécanisme du harcèlement scolaire, les pensées et la logique d’un ou d’une élève qui vit le harcèlement. Pour que cela ne se reproduise pas, pour être capable d’identifier les signes. Ce livre, c’est libérer le chagrin d’une famille qui a perdu un enfant avec l’espoir de sauver d’autres vies de victimes du harcèlement scolaire, en laissant le témoignage de Liane dans un livre, comme une empreinte indélébile.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice:

Louise a perdu sa sœur des suites du harcèlement scolaire. En 2018 alors qu’elle habite à Singapour, elle reçoit un appel de sa famille lui annonçant que sa petite sœur Liane s’est suicidée. Pour Louise, c’est l’incompréhension totale. Parce que ce qu’il y a de plus problématique avec le harcèlement scolaire, c’est qu’il est souvent invisible. Louise rentre alors en urgence en France, et trouve, dans l’appartement de sa petite sœur à Toulouse, un journal intime. A l’intérieur, Liane y décrit ses 7 années de harcèlement scolaire qu’elle a subi de la 6ème à la Terminale, et qui l’ont poussées à mettre fin à ses jours. Liane était en études supérieures, elle réussissait à l’école, s’épanouissait dans le patinage artistique, avait l’air totalement heureuse, mais voilà, les années de harcèlement scolaire qu’elle a subies ont laissé des traces. Des traces indélébiles mais pourtant invisibles aux yeux de ses proches.

En recueillant le journal intime de sa sœur, Louise se lance alors dans une enquête de plusieurs années. Puis, avec l’aide d’étudiant.e.s, de psychologues et autres professionnel.le.s de santé, elle se lance dans l’écriture d’un roman policier basé sur les témoignages du journal intime. La Fille de Cristal est un livre de sensibilisation, contenant des pages du journal intime de Liane dans lequel la jeune fille raconte son calvaire. Le livre vise à aider les proches de victimes et potentielles victimes à détecter le mécanisme du harcèlement scolaire, les pensées et la logique d’un ou d’une élève qui vit le harcèlement. Pour que cela ne se reproduise pas, pour être capable d’identifier les signes. Ce livre, c’est libérer le chagrin d’une famille qui a perdu un enfant avec l’espoir de sauver d’autres vies de victimes du harcèlement scolaire, en laissant le témoignage de Liane dans un livre, comme une empreinte indélébile.

Après avoir publié le livre, Louise continue de militer sur Instagram pour sensibiliser au harcèlement scolaire. Au micro de Behind the society, elle raconte son histoire, son enquête, et son militantisme.

Harcèlement scolaire : le combat de Louise après le suicide de sa sœur, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.

Louise:

Je m’appelle Louise, moi j’étais expatriée à Singapour. J’y ai vécu assez longtemps parce que pour moi c’était ma première expérience en Asie, c’était assez magique quand on n’a jamais vécu à l’étranger d’arriver à Singapour, c’est une ville qui est très exotique, il y a beaucoup de choses à faire, beaucoup de mélange aussi, de différentes cultures et donc pendant que j’étais expatriée, je voyais forcément moins ma famille. Et un jour donc en pleine nuit je reçois un appel de mon père qui me dit « ta sœur s’est suicidée ». Et j’ai pas compris en fait, parce qu’elle allait très bien. Enfin moi je pensais qu’elle allait très bien, tout le monde pensait qu’elle allait très bien, il n’y avait jamais eu de signes en fait. C’est quelqu’un qui était très épanoui, qui faisait beaucoup de sport, en particulier du patinage artistique, qui avait des projets professionnels très avancés, elle venait de passer sa licence…Il n’y avait pas de raison en fait. C’était un grand mystère. Donc je reviens un peu en catastrophe en France, et là je découvre un journal intime dans son appartement. Et dans ce journal intime elle raconte son harcèlement scolaire. Mais pas quelques mois, elle avait vécu un harcèlement scolaire depuis la 6ème. Donc je sais pas si tu vois ce que ça fait de la 6ème à la Terminale c’est quand même très très long. Elle l’avait dénoncé à l’infirmerie, à ses profs, elle a même écrit au rectorat, elle était allée à la police porter plainte mais on s’était moqué d’elle. Elle a fait plein de démarches, mais personne n’en a jamais rien su, parce qu’il y a le secret médical, donc les personnes à qui elle en avait parlé ne pouvaient pas le répéter. Et elle avait l’air d’aller tellement bien que personne ne s’est douté de ce qu’il se passait.

Dans ce journal elle raconte son harcèlement scolaire et comment elle se sent, comment toutes ces moqueries répétées au quotidien ont finalement influencé sa personnalité, comment elle s’est senti blessée, ce qu’elle a essayé de faire. Surtout à la fin, à 18 ans quand le harcèlement scolaire se termine puisque chacun.e part en fonction des orientations, elle raconte comment elle s’est retrouvée blessée, avec des difficultés pour continuer et un besoin d’accompagnement. Cela m’a rappelé un peu les gens qui rentrent de la guerre. La guerre est terminée mais eux sont encore en plan, ils peuvent pas avancer et ils ont besoin d’aide. Sauf que j’avais pas compris qu’il y avait autant de jeunes dans cette situation, qui sont seul.e.s parce que souvent quand tu es étudiant.e tu es loin de ta famille. Et sans aide, iels peuvent parler à personne, personne ne comprend vraiment ce que le harcèlement scolaire c’est. On sait que ce sont des moqueries mais on sait pas à quel point c’est destructeur. Et donc après le harcèlement scolaire c’est vachement dur pour un.e jeune de se dire il y a 5 ans on s’est moqué de moi tous les jours et j’en souffre encore aujourd’hui. Quelqu’un qui n’a pas été formé, ne comprendra pas en fait.

Et donc voilà je trouve ce journal intime et c’est là que je découvre tout ça. Et je me dis que ce sont des écrits qu’il faut partager sinon ça va continuer. C’est là que j’ai découvert que c’est vraiment un tabou dans la société française le harcèlement scolaire, dans le sens où on croit encore, aujourd’hui en 2022, que les élèves qui subissent un harcèlement scolaire sont très renfermé.e.s, ne sortent pas, qui portent sur eux et elles le fait de subir un harcèlement alors que pas du tout. Ce sont souvent des jeunes qui ont l’air très épanoui.e.s, et qui souffrent à l’intérieur, parce qu’iels ne savent pas trop comment s’exprimer, n’osent pas le faire, parce que le harcèlement les a privé de la possibilité de s’exprimer. Et du coup j’essaye de sensibiliser sur ce sujet parce qu’il y a énormément de décès liés au harcèlement scolaire et énormément de personnes comme moi qui faisaient partie de la famille, qui voyaient la personne tous les jours qui n’avons pas vu. Parce que c’est vraiment invisible comme mécanisme, et du coup au moment où on se rend compte qu’il y avait un harcèlement scolaire, c’est trop tard.

Donc c’est un roman à deux voix. La moitié c’est elle qui parle avec ses mots, et moi ce que j’ai fait pour relier les textes c’est que j’ai raconté d’autres histoires. Je raconte comment j’ai découvert ces textes, comment j’essayais d’enquêter depuis Singapour, les rencontres avec la police, les documents des pompiers que j’ai pu retrouver, et puis après avec les ami.e.s. Et en menant l’enquête, je suis tombée sur beaucoup d’informations que j’avais pas soupçonnées, et du coup c’est vraiment un roman policier. Ce qui est assez différent de ce qui existe déjà puisqu’il y a beaucoup de romans-témoignages mais qui sont durs à lire, dans le sens où ce sont des victimes auxquelles il est arrivé des choses très dures, et quand tu le lis, c’est un peu une claque et c’est vachement difficile en tant que personne qui n’a jamais été concernée par le sujet de rentrer dans cet univers. Même si c’est important c’est assez difficile de s’y mettre. Et là je me suis dit, peut-être que si je partage des vrais documents, d’une vraie personne, et que je raconte une histoire policière que j’ai menée depuis Singapour, en même temps je raconte où je suis à Singapour et ce qu’il se passe sur place, c’est un peu plus facile à lire. Dans le sens où tu es vraiment dans une enquête, il se trouve que c’est une vraie enquête, mais ça aurait pu être une enquête inventée finalement. Et du coup c’est plus facile à lire et ça permet d’avoir un angle pour entrer dans le sujet, et une sorte de légèreté, même si le sujet est assez lourd.

Si ce qu’on appelle la majorité silencieuse, donc les gens qui ne sont ni harceleurs ni harcelés, sont pas sensibilisés, on ne peut pas sortir de ce schéma. Des harceleur.se.s et des harcelé.e.s il y en aura toujours dans toutes les classes. Mais si toutes les personnes autour sont capables de réagir, ou en tout cas sont capables de comprendre ce que vivent le harceleur et le harcelé, parce que souvent le harceleur est aussi pris dans la spirale, parfois le harceleur ne sait pas comment arrêter le harcèlement. Il a commencé ça, maintenant à chaque fois qu’il passe à côté de la victime, tout le monde s’attende à ce qu’il fasse des blagues, tout le monde le regarde, ça peut être aussi difficile. Puis souvent tu reproduis, les harceleur.se.s ce sont des personnes qui ont vécu des trucs très durs dans leurs vies. Donc voilà, je me suis dit que si on sensibilise le groupe, c’est ce qui permettra de sortir de ce schéma là.

Maxence:

En France, c’est 10% des élèves qui sont victimes de harcèlement scolaire. 1 enfant sur 10. C’est 700 000 victimes de harcèlement scolaire en France. Le harcèlement se définit comme une violence répétée à l’encontre d’une personne, violence qui peut être verbale, physique, psychologique mais aussi sexuelle. Aujourd’hui, le harcèlement scolaire ne s’arrête plus aux grilles de l’école avec le développement du cyber-harcèlement, qui déplace la violence sur les réseaux sociaux. Le harcèlement peut être visible : coups, menaces, bousculades. Mais la plupart du temps, c’est un phénomène invisible qui va mener à l’isolation de la victime. Les insultes, moqueries, la propagation de rumeurs ne peuvent pas être utilisées comme des preuves par la victime. Liane a tenté plusieurs fois de parler de son calvaire à l’administration de son école, elle a même tenté de porter plainte, mais on lui riait au nez ou on ne la prenait pas au sérieux.  Un extrait du livre qu’a écrit sa sœur contient une page du journal intime où elle déplore cela. Elle dit qu’elle aimerait avoir des coups, pour pouvoir être entendue. Pour Louise, le harcèlement scolaire est une maladie silencieuse.

Louise:

Une maladie silencieuse c’est une maladie qui n’a pas de marques. Par exemple, dans un des passages du journal intime ma sœur dit, qui m’a beaucoup marqué: « J’ai pas de marques à montrer aux gens. Je peux pas leur dire bah regardez mes cicatrices. Je vis des violences tous les jours, mais j’ai pas de preuves, et comme je peux pas le montrer c’est vachement dur d’être crue ». Elle raconte qu’elle est allée à la police et les policiers se sont moqués d’elle en disant « oh on se moque de toi à l’école, dis donc ça doit être dur ». C’est vrai que si t’arrives en tant que victime avec des traces de brûlure, enfin quelque chose, tu peux montrer et dire « regardez ce que je vis, c’est hyper dur, regardez j’ai des marques sur tout le corps ». Et en fait, quand t’as rien à montrer, que tu peux juste dire que tu souffres à l’intérieur, c’est très dur de s’exprimer. C’est pour ça que pour moi c’est une maladie invisible parce que c’est une souffrance, mais c’est une souffrance que tu ne peux pas prouver. Et souvent quand il n’y a pas d’images, bah les gens disent que ça n’existe pas.

Maxence:

Qu’est-ce que vous avez ressenti, vous et votre famille, en apprenant le passage à l’acte de Liane ?

Louise:

Au début t’es dans le déni. Tu te dis c’est pas possible en fait que ça se soit passé sous mes yeux et que j’ai rien vu. Surtout que ma sœur et moi étions très proches, du coup quand tu vois quelqu’un au quotidien, que tu fais des blagues, avec qui tu partages tes rêves, tes secrets, et qu’après tu te rends compte qu’il y a tout une part de la personne que tu connaissais pas, spontanément tu te dis que c’est pas possible, qu’il s’est passé autre chose. Et puis même, on te dit quelqu’un s’est suicidé à cause du harcèlement scolaire. Quand tu sais pas ce que c’est le harcèlement scolaire tu te dis « mais on s’est moqué d’elle en classe? ». Et c’est en parlant avec des psychologues, avec des gens qui sont formés que j’ai fini par comprendre à quel point c’est violent le harcèlement scolaire. Et là j’ai découvert qu’il y avait beaucoup de gens dans mon entourage qui l’avaient vécu. Beaucoup d’ami.e.s qui en ont souffert beaucoup, mais qui sont adultes aujourd’hui. Et ça je l’ai pas vu parce que je l’ai pas vécu. J’ai jamais eu de harcèlement scolaire, je l’ai jamais vu non plus chez les autres. Alors je suis sûrement passée à côté, mais du coup je pensais que ça n’existait pas.

Maxence:

Vous avez également créé un compte Instagram sur lequel vous militez pour sensibiliser et lever le tabou autour du harcèlement scolaire, mais aussi en créant un espace safe pour permettre aux victimes ou anciennes victimes de témoigner, quel est le but de ce compte et qu’est-ce qu’on peut en retirer ?

Louise:

Alors l’objectif c’est de sensibiliser puis comme tu dis très justement c’est d’avoir un safe space. C’est d’avoir un endroit où les personnes peuvent s’exprimer autour du harcèlement scolaire, où on va en parler de manière ouverte, sans tabou. Il y a énormément de personnes qui me contactent en disant: « J’ai jamais parlé de mon harcèlement scolaire parce que je ne me sentais pas légitime, parce que je ne savais pas à qui en parler. Parce que si j’en parle à ma famille derrière elle va vouloir que je porte plainte mais moi j’ai pas envie de porter plainte, je m’en sens pas capable ou peut-être qu’iels vont se moquer ou ne pas comprendre. C’est à moi de leur expliquer mais j’ai pas les mots, je sais pas comment faire. » Donc plein de raisons pour lesquelles les jeunes ne s’expriment pas. Il y a aussi beaucoup de personnes qui sont harceleur.se.s et qui disent « j’ai été harceleur il y a un certain nombre d’années, je m’en rends compte maintenant, qu’est-ce que je fais? Je vais m’excuser? Je fais comme si c’était jamais arrivé? Est-ce que je risque pas de recommencer sans m’en rendre compte? » C’est assez lourd à vivre, surtout quand on commence à se renseigner. Iels disent même « peut-être que la victime est très déprimée à cause de moi, je suis une personne horrible ». Donc tu as tous ces sujets qui sont très tabous, et avec ce compte Instagram lafille.decristal, ça me permet d’avoir un espace public, où les gens peuvent parler de ce qu’ils ont vécu librement. Et c’est hyper important parce que c’est le point de départ et je peux les conseiller du mieux que je peux, ou les rediriger souvent vers des associations, leur dire pourquoi iels ont le droit de porter plainte, que c’est valide, qu’iels ont le droit de le dire et de se sentir en souffrance.

Maxence:

Qu’est-ce qui fait que le sujet du harcèlement scolaire est tabou, est-ce qu’on en parle assez ? 

Louise:

Alors on parle beaucoup de harcèlement scolaire, mais on parle de harcèlement scolaire en général. Les personnes ne disent pas « moi j’ai vécu un harcèlement scolaire », elles vont dire « le harcèlement scolaire en général, c’est un problème ». Mais en fait le tabou est assez paradoxal car on va retrouver ce sujet dans beaucoup de médias mais au quotidien, les gens qui ont besoin d’en parler ne vont pas oser en parler parce que c’est beaucoup plus facile d’en parler en général plutôt que de dire « moi j’ai vécu un harcèlement scolaire », ça demande beaucoup de courage et des ressources que tout le monde n’a pas forcément. On n’a pas forcément appris à s’exprimer, on n’est pas tou.te.s égaux et égales sur ce sujet là.

Maxence:

Une récente loi a été votée le 2 mars dernier visant à combattre le harcèlement scolaire, en créant un nouveau délit, celui de harcèlement scolaire dans le code pénal, que pensez-vous de cette mesure ? Est-ce suffisant ?

Louise:

En fait, c’est bien qu’on légalise autour de ce sujet. Parce que, à l’époque où ma soeur est allée porter plainte, les policiers se sont moqués d’elle en disant « les gens portent plainte pour n’importe quoi » alors qu’en fait non. Le harcèlement scolaire c’est un vrai délit, et c’est bien qu’il soit reconnu comme tel. Après pour l’instant, la loi n’a pas vraiment été appliquée. Il faudrait qu’il y ait des exemples. On peut pas dire que le harcèlement scolaire est puni par la loi si ça n’a jamais été puni avant. Il va y avoir un temps d’application. Et puis, il y a aussi le problème que souvent, les harceleur.se.s sont des enfants ou des adolescent.e.s. Est-ce que vraiment on peut être punitif, est-ce que ça va être efficace? Ca je sais pas, mais en tout cas que la loi évolue pour protéger les victimes je trouve ça hyper important, c’est un signal fort. De la même manière, il y a la journée internationale du harcèlement scolaire qui a été créée, ça aussi je trouve que c’est un signal fort. Cela veut dire que derrière, des gens se bougent pour faire avancer le sujet. Mais bien sûr ça ne sera pas suffisant, ce qu’il va falloir faire maintenant c’est former et sensibiliser les gens autour de ce sujet.

Maxence:

Pour finir, que conseillez-vous aux victimes mais aussi aux proches de victimes de harcèlement scolaire ?

Louise:

Ah il faut parler. Vraiment s’il y a un seul truc à faire, c’est parler. Je vois beaucoup de proches qui m’écrivent, qui me disent: « Mon amie, ou ma fille, ou ma cousine a l’air de vivre un harcèlement scolaire. J’ose pas en parler parce que j’ai peur de la blesser, je sais pas trop comment dire, est-ce que j’attends que ce soit elle qui m’en parle en premier? ». En fait, parfois la victime va attendre qu’on aille vers elle, donc si les personnes autour de la victime ne parlent pas non plus, la rencontre se fait jamais en fait. Donc parfois même si c’est un peu maladroit, on a tou.te.s une sensibilité et de l’empathie, si c’est fait avec bienveillance on peut pas vraiment se tromper. Alors il y a des mots à utiliser, on sera jamais psychologue mais il vaut mieux essayer de dire « j’ai envie de t’aider, je sens qu’il y a quelque chose qui va pas, tu sais que je suis là pour toi si tu as besoin ». Des phrases toutes simples mais si on ne les dit pas, l’autre ne sait pas. On se dit que s’il y a un problème, iel viendra m’en parler mais en fait non. Si on ne le dit pas, l’autre ne sait pas. Et de la même manière du côté victime, c’est hyper important. Moi je suis du côté du proche qui reste, qui reste en plan, en disant: « maintenant que j’ai compris, c’est trop tard », c’est hyper dur comme situation. Et moi j’aurais vraiment aimé que ma sœur vienne me dire « j’ai vécu quelque chose, c’est difficile, peut-être que tu vas pas comprendre mais je voudrais essayer de t’en parler ». C’est un regret que je porte maintenant, j’aurais aimé qu’on parle et on l’a pas fait. Et du coup j’ai envie de dire aux victimes: « Ne faites pas subir ça aux autres, essayez de leur parler et si vous sentez que ce ne sont pas les bonnes personnes, parlez à des spécialistes, il y a beaucoup de psychologues, des infirmeries, des personnes et associations qui sont formées pour accompagner ». En fait, tant que la victime ne parle pas, rien ne peut être fait parce que personne ne sait. Donc c’est hyper important d’en parler, même à des personnes qui ont l’air d’aller bien, leur demander si elles ont vécu du harcèlement scolaire, si elles ont envie d’en parler, ou simplement de dire que sa porte est ouverte c’est hyper important de le faire dès que possible. C’est ça qui va faire que la prévention sera efficace derrière.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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[Critique] Ouistreham : entre précarité et réflexion sur le journalisme

Ouistreham est sorti en salle le 12 janvier 2022. Le film, réalisé par Emmanuelle Carrère, est une restranscription fidèle du livre de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, publié le 25 février 2010. Entre peinture poignante de la précarité chez les agent.e.s de nettoyage, et réflexions sous-jacentes sur le journalisme d’investigation et notre société inégalitaire, Emmanuelle Carrère ne pourra pas vous laisser indifférent à la sortie des salles obscures. Cette critique de Ouistreham est bien sûr à retrouver sur toutes nos plateformes d’écoute en continu, telles que Deezer ou Spotify.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction : « Behind The Society : le podcast »

Chers auditeurs et chères auditrices, 

Oui, vous qui ne ratez aucun podcasts de Behind The Society, apprêtez-vous à sortir vos kleenex, car aujourd’hui, nous aborderons une problématique sociale et économique qui n’a rien de bien joyeuse, mais que Emmanuel Carrère, le réalisateur du film Ouistreham, a su retranscrire avec brio et réalisme sur le grand écran : la PRÉCARITÉ ! 

En effet, si vous avez déjà eu l’occasion de lire Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, le film vous sera sûrement plus familier car il est une adaptation assez fidèle du livre de cette journaliste et écrivaine française, connue surtout pour avoir été pris en otage en Irak pendant 5 mois dans le cadre d’une mission de grand reporter de guerre. 

Pour tous et toutes les autres, ou même celles et ceux qui n’auraient jamais entendu parler de ce film, pas d’inquiétude, je vous propose de suite un petit synopsis. Ouistreham retrace l’histoire d’une écrivaine, Marianne Winckler, qui cherche à s’immiscer anonymement dans le quotidien d’agents et d’agentes de nettoyage afin d’écrire un livre sur le travail précaire. Après avoir déménagé près de Caen, elle se met alors à travailler, sans cesse ! Du nettoyage des sanitaires de camping aux chambres du ferry, elle prend alors conscience de la difficulté physique du métier mais aussi de la fragilité économique de ces travailleurs et travailleuses qui se tuent dans l’ombre pour satisfaire notre confort quotidien. Entre un travail méthodologique très subtil, croisant investigation journalistique et observation participante, Emmanuel Carrère parvient à décrire avec un réalisme poignant la précarité de ces personnes sans oublier leur réelle cohésion et dévotion pour un métier encore peu valorisé.

Première partie : précarité et solidarité font la paire chez la ménagère (transition)

Le premier élément qui choque n’importe quel spectateur ou spectatrice qui aurait vu le film, c’est le traitement de ces employés du précaire. Considéré.e.s comme de véritables marchandises, ces travailleurs et travailleuses subissent de plein fouet les problèmes structurels qui rythment notre marché du travail depuis des années : taux de chômage record qui stagne autour des 8 %, manque cruel d’offres d’emplois face à une demande accrue. Bref, cela contraint les recruteurs et recruteuses à instaurer une mise en concurrence perverse entre les candidats et candidates, où décrocher un poste chez Pôle Emploi devient aussi sélectif que d’entrer à HEC. Dans son livre, Florence Aubenas parle d’une technique de “profilage” consistant à éloigner les individus inactifs ou, dit plus brutalement, “le fond de la casserole”. Et, quel joyeux festin ! L’Etat met à profit toute cette “armée de réserve” qu’il a à sa disposition afin que les recettes lui rapportent toujours plus que cela ne lui coûte. Mais les joyeusetés de la déshumanisation s’accélèrent une fois en poste : les employé.e.s doivent consentir à “se rendre invisible” selon F. Aubenas. Marianne Winckler le comprend très vite lorsqu’elle ose se confronter verbalement aux inspectrices qui critiquent son nettoyage approximatif du bungalow. La position du patron est pire encore : commercial aguerri, il est très heureux de faire la promo de sa boîte à Marianne durant un salon de recrutement, mais on ne le verra plus jamais durant le reste du film si ce n’est pour aller réprimander ses salarié.e.s. . 

Dès le recrutement, la fragilité économique se transforme donc en fragilité psychologique des travailleurs et travailleuses, qui subissent des pressions constantes. Et pour cause : rater la formation initiale, c’est ne pas décrocher le certificat de formation, unique sésame ouvrant la porte des sanitaires du bungalow que Marianne Winckler aura par la suite le plaisir d’aller récurer de fond en comble. Ajoutez à cela la difficulté du travail aux heures atypiques, et la messe est dite ! Marianne sent progressivement les courbatures apparaître, mais aussi son rythme biologique se déphaser à mesure qu’elle se lève à cinq heures pour aller travailler. Chaque déplacement supplémentaire  en voiture est un effort insurmontable. 

Le temps, justement, est le grand ennemi des employés. Dans le film, la collègue de Marianne se plaint ainsi de cet écoulement infini du temps.  “Je n’ai pas l’habitude de faire ça […] je n’ai pas le temps de dormir » dit-elle avec lassitude alors que les deux femmes font une pause sur une plage normande. Mais, il est aussi habilement manipulé par les supérieurs hiérarchiques. “Comme seul le temps passé à bord [du ferry] est payé, on perd deux heures pour en gagner une”, déclare ainsi Florence Aubenas dans son livre. 

Alors, dans ces conditions, comment tenir, comment ne pas se pendre à la porte des sanitaires, mieux encore, comment ne pas se jeter du ferry ? Eh bien, la réponse se trouve dans la force du collectif : c’est en se serrant les coudes, en alimentant le seul lien social qu’on a le temps de tisser dans cette vie de folie que l’on peut se sauver de l’abandon ! 

Et comme dans tout groupe, il y a un chef ou une cheffe qui rend cette solidarité active. C’est la responsable de l’équipe sur le ferry qui va, par exemple, orchestrer le pot de départ d’une collègue, qui “pour un poste de vendeuse à la Brioche Dorée, ne pouvait pas refuser”. Derrière la difficulté de leur métier, on voit alors des femmes et des hommes rire ensemble mais aussi pleurer. Mais, cette solidarité peut aussi prendre la forme d’un lien inter-individuel. Marianne Winckler et sa collègue entretiennent ainsi une forte “solidarité féminine” et feront, telles des amies d’enfance, les “mille coups” ensemble.

Deuxième partie : Et si l’on parlait des coulisses ? (transition)

Mais, à présent, c’est l’heure de saluer le travail d’Emmanuel Carrère, qui n’a pas voulu créer un film qui allait faire du buzz, mais un film empruntant à la sociologie et au journalisme pour faire voir une réalité brutale, mais juste. 

D’abord, les plans, les décors mais aussi le jeu des personnages nous rapprochent presque d’un documentaire d’investigation. La ville de Caen y est très bien dépeinte, et les natifs et natives de la capitale normande pourront y reconnaître des lieux emblématiques, tels que que le port de Caen-Ouistreham où se trouve le ferry qui part pour l’Angleterre, la librairie où Marianne vend son livre, ou encore l’appartement situé dans une tour HLM de la banlieue caennaise où vit sa collègue de travail avec ses deux enfants. Premier constat face à tous ces lieux : ils sont la symbolique d’un “choc des milieux”. Marianne Winkler, alias Florence, passe de son petit confort parisien à la précarité reflétée par les lieux de vie des employé.e.s mais aussi les lieux qu’elle fréquente dans le cadre de ses missions professionnelles.

Mais, le film décrit aussi avec précision le travail et les qualités d’un journaliste “undercover”, dont l’identité ne sera jamais réellement révélée. On découvre alors un tout nouveau personnage dès l’entretien chez Pôle Emploi, l’idéal-type de tout recruteur, ou toute recruteuse en intérim : flexible, adaptable, sans attaches familiales, prêt ou prête à être exploité.e voire sous-payé.e. 

Mais la sociologie est aussi reine dans ce film : avant d’écrire son livre, Marianne Winckler utilise des méthodes proches de celles de l’observation participante pour accumuler du contenu efficacement. En immersion le matin, Marianne reporte ensuite des notes sur un petit calepin dès son retour, l’après-midi, dans son studio étudiant meublé.  Marianne ne cherche pas seulement à recueillir des informations auprès des travailleurs et travailleuses, elle cherche aussi elle-même à décrire le plus objectivement possible ce qu’elle ressent, à mettre des mots sur cette insécurité économique, cet épuisement physique et mental constant. 

Le génie d’Emmanuelle Carrère n’est pas tant dans sa capacité de nous dépeindre avec une justesse remarquable la réalité économique, il réside aussi dans toutes les séries d’interrogations qu’il laisse sous-entendre. 

D’une part, le réalisateur nous laisse perplexe sur l’efficacité du journalisme d’investigation. Lorsque Florence est repérée par des collègues de notoriété dans le ferry pour l’Angleterre, la relation qu’elle a, depuis le début de son immersion, entretenue avec ses deux autres collègues, part en lambeau. Tout ce mensonge déguisé, pilier de la stratégie d’infiltration, est alors dévoilé au grand jour, et ne peut que nous rendre interrogateurs et interrogatrices du journalisme d’investigation et de ses limites. Est-ce vraiment moral de prendre la place de chômeurs et chômeuses “jusqu’à décrocher un CDI” afin de répondre à un devoir de vérité ? À la fois, c’est sûrement une nécessité si l’on veut en retirer une certaine vérité, mais cela peut avoir des conséquences psychologiques dévastatrices sur les sujets concernés. 

Ensuite, le film dresse des parallèles avec des faits d’actualité plus que cruciaux ! Après tout, si sa collègue coupe les ponts avec Marianne, c’est peut-être parce qu’elle était journaliste, qu’elle au moins, avait réussi à élever son niveau de vie ? Emmanuel Carrère parvient avec brio à mettre sur le devant de la scène la question de la résurgence des inégalités économiques et sociales, rendant l’espoir d’un vivre-ensemble de plus en plus incertain. Non, l’amour et l’amitié ne semblent pas transcender des rapports de classes de plus en plus clivés. 

Transition musicale

En mot de la fin, je ne saurais mieux vous recommander que d’aller visionner Ouistreham d’Emmanuelle Carrère dans les salles obscures, diffusé depuis le 12 janvier 2022. Vous n’en ressortirez que mieux éclairés sur la complexité de notre monde, et de son système économique et social. Pour celles et ceux qui préfèrent lire à la bougie comme dans le bon vieux temps, il est aussi toujours possible de se procurer Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, dans les bacs depuis le 25 février 2010. 

Jingle de fin

C’était Benjamin Moindrot pour la critique de Ouistreham, un contenu audio que vous pouvez retrouver comme habituellement sur toutes les plateformes d’écoute en continu (Deezer, Spotify…). 

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[Portrait de vie] L’AJL : mettre fin à la violence LGBTIphobe banalisée dans les médias

Puisque la représentation et le poids des mots comptent, Behind The Society a contacté Mathieu Brancourt, membre de l’Association des Journalistes LGBTI (AJL). Créée en 2013, l’AJL veille au respect et à la représentation des personnes LGBTI dans les médias. Au micro de BTS, Mathieu évoque le contexte de création de l’association, les missions de cette dernière et le rôle des journalistes dans le traitement des questions LGBTI.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind The Society : le podcast »

Léa, animatrice :

On peut penser que ça a peu d’importance, au fond, la représentation. Que ce n’est pas vraiment ce qui compte, qu’il y a déjà bien assez de droits et de libertés. Mais ce qu’on regarde, ce qu’on écoute, ce qu’on lit, tout ça a un impact sur nos modes de pensées. L’invisibilité de la communauté LGBTI+ ou sa stigmatisation, lorsqu’elle est effectivement abordée, ont un impact. La violence physique est indiscutable et visible : SOS homophobie rapporte que 164 agressions physiques lgbtiphobes ont eu lieu en France en 2020, ce chiffre faisant références aux agressions qui ont été déclarées. Mais cette violence peut également s’exercer de manière insidieuse, moins évidente mais toute aussi dévastatrice. Ce sont les mots employés dans les médias, la manière de traiter ces agressions, les personnes que l’ont choisi d’interroger, les discours que l’on laisse passer. Créée en 2013, l’AJL se bat pour que cette violence ne soit plus invisible. Behind The Society a contacté un de ses membres, Mathieu Brancourt, pour échanger sur le traitement médiatique des questions LGBTI+. Cet épisode est la première partie de cet échange, le deuxième portera sur le fait d’être journaliste et LGBTI+. 

Mathieu Brancourt :

« On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. »

Léa :

L’AJL : mettre fin à la violence lgbtiphobe banalisée dans les médias, un podcast d’Evann Hislers et de Léa le Denmat. 

Mathieu Brancourt :

Je m’appelle Mathieu Brancourt, j’ai 32 ans, je suis journaliste et j’étais spécialisé dans la santé, notamment dans le VIH. Aujourd’hui je suis freelance à Lille et je suis membre de l’Association des journalistes LGBTI depuis décembre 2013. L’AJL s’est lancée au moment des débats sur le mariage pour tous où quelques journalistes gays et lesbiennes, à l’époque, ont fait leur coming-out dans Libération pour dire qu’il fallait se positionner, en tant que journalistes, pour un meilleur traitement et plus respectueux des personnes LGBTI dans les médias. Cela surtout  lors de ce débat qui a malheureusement été à l’origine de beaucoup trop de débordements et de propos problématiques relayés par les médias. 

Transition musicale

L’AJL c’est une association de journalistes donc une association professionnelle de journalistes. Nos missions, elles se limitent à notre travail d’intervention au niveau médiatique, donc on intervient et on interpelle les journalistes et leurs rédactions. Les objectifs de l’association sont de plaider auprès des réactions pour un meilleur traitement des problématiques et des personnes LGBTI. Mais aussi d’intervenir sur les réseaux sociaux en cas de problème et essayer de proposer, de corriger les journalistes ou les articles problématiques à ce moment-là (mariage pour tous). Depuis, l’association, en 8 ans d’existence maintenant, s’est beaucoup étoffée et on propose aussi des formations dans les collèges. On fait des interventions à la sensibilisation au traitement médiatique et à l’homophobie dans les médias auprès de collégiens dans différents collèges de France. On intervient aussi à l’invitation d’écoles de journalisme, à l’occasion de séminaires ou de cours magistraux. 

Léa :

Justement, pourquoi est-ce important pour l’AJL de faire des interventions dans les collèges? 

Mathieu Brancourt :

Les interventions dans les collèges, on a voulu s’y positionner parce que l’on pense qu’en tant que journalistes on doit aussi participer à l’éducation aux médias. Aujourd’hui l’éducation aux médias est cantonnée à la bonne volonté et à la capacité ou non des professeurs des écoles à avoir du temps à enseigner cette matière-là. On pensait qu’en tant que journalistes, on avait les capacités et surtout l’envie d’aller expliquer à des collégiens donc à des jeunes, déjà beaucoup plus sensibilisés aux questions LGBTI via les réseaux sociaux, d’apporter un cadrage dans des collèges volontaires. Nous souhaitions proposer des modules spécifiques pour faire réagir les collégiens et les collégiennes sur des problématiques d’actualité et voir comment eux perçoivent, ou pas, le traitement médiatique et l’homophobie, la transphobie, la lesbophobie ou la biphobie. Nous voulions aussi leur montrer que des personnes peuvent être journalistes et ouvertement LGBT. Aussi, à un niveau plus personnel, pour des collégiens et des collégiennes qui seraient dans le placard, se dire qu’ils ne sont pas seuls et que des personnes leur ressemblent. Leur dire que, nous, les représentations que l’on avait pas en tant que journalistes à une autre époque ont changé, et que maintenant c’est possible d’être visible et d’avoir des personnes à qui parler. Je pense que c’est déjà un énorme pas de fait pour eux. 

Léa :

L’AJL a aussi mis en place une charte, en quoi consiste-t-elle?

Mathieu Brancourt :  

La charte a été voulu pour, sans vouloir mettre une espèce de contrainte, créer un engagement avec les médias et les rédactions. Leur demander sur quatre ou cinq points élémentaires, une unité sur ces traités médiatiques en s’assurant qu’il y ait une intervention lors d’un traitement médiatique problématique pour éviter que ces erreurs se reproduisent. Ça permet aussi de créer le dialogue avec les rédactions et d’élever le niveau de traitement et faire en sorte que des journalistes qui étaient sensibilisés à cette question-là, peuvent passer le relais et les connaissances à leurs collègues. Cela permet qu’il y ait des voies de correction extrêmement rapides en interne qui nous évitent d’intervenir en tant qu’AJL une fois la publication du papier faite et donc que les dégâts en terme de traitement soient déjà faits. 

Transition musicale

Evann, animateur :

Le terme de lobby LGBT est souvent utilisé par les politiques dans les médias, ne serait-ce pas un moyen d’avoir des propos LGBTIphobes sans être condamné? 

Mathieu Brancourt :

Le problème du mot lobby est que c’est un terme qui porte beaucoup d’idées : le lobby de la viande, le lobby du tabac, etc.. Ça fait passer pour extrêmement puissant des industries qui, pour le coup, existent et sont extrêmement puissantes et qui vont, via l’argent, l’influence, et le pouvoir utilisées leur emprise pour maintenir leur monopole ou leurs avantages via une intervention auprès des politiques. Je pense que si « lobby LGBT » il y a, pour être un peu polémique justement, c’est vrai qu’il y a une communauté et des associations qui se sont structurées et émettent un discours public et politique par rapport aux questions LGBTI. Après, si on fait un constat de comparaison, on a pas d’argent, on est très peu financés par les financements publics en proportion par rapport à d’autres secteurs politiques, associatifs ou militants. Au final, ces accusations sont là pour invalider les remarques ou les choses que les personnes peuvent dire. Au niveau de l’AJL, on est qualifiés de « lobby LGBT » dans le milieu du journalisme. Quand on relevait des propos problématiques et systématiques de la part de confrères et de consoeurs, on était le « lobby LGBT » qui voulait rééduquer les journalistes. C’est quelque chose qu’on avait déjà entendu au moment de la manif pour tous avec le « lobby du genre qui veut rééduquer les enfants à l’école avec l’ABCD de l’égalité ». Ce sont des gimicks et du prêt-à-penser qui sont là pour faire peur et pas forcément pour nous parler à nous mais plutôt aux gens qui seraient intéresser de savoir qui l’on est ou ce que l’on représente. Ça permet de faire peur et de nous faire passer pour une sorte de « shadow cabinet politique » qui viendrait essayer de tirer les ficelles pour avoir quelque chose qu’on ne devrait pas avoir. Mais dans toutes les revendications LGBTI, et là je sors du cadre du journalisme, les revendications sont la liberté et le respect des personnes. Je ne pense pas que ce soit quelque chose qui viendrait prendre quelque chose au détriment des autres. Selon moi, l’utilisation du mot « lobby » est pernicieuse et fallacieuse en terme de réalité des faits. Les journalistes devraient réfléchir au sens qu’a le mot « lobby » et puis factuellement, ce n’est fondé sur rien. Il y a encore beaucoup de problèmes et par ailleurs, les questions LGBTI n’ont pas du tout encore été réglées dans notre société. On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. Enfin voilà, je pense que c’est plutôt un chiffon rouge que l’on agite mais qui ne représente rien en fait. 

Léa :

Pensez-vous que les médias surexposent les fait divers négatifs envers les personnes LGBTI donc comme les harcèlements ou les suicides par exemple? 

Mathieu Brancourt :

À la création de l’AJL, il y avait évidemment l’urgence de la manif pour tous et donc c’était quelque chose de global avec un aspect législatif puisqu’il y avait une loi avec des textes qui voulaient affirmer qu’il y allait avoir une égalité par le mariage et l’adoption, ça s’est évidemment passé différemment. Mais je pense que, depuis longtemps, les médias ont un passif avec le traitement très sensationnel des faits-divers. Ça se passe aussi avec les féminicides, les viols, la pédocriminalité. Je pense, qu’effectivement, il y a un biais et une tentation de traiter des sujets touchant à l’homosexualité et l’homophobie via le prisme des agressions. Pas forcément pour relever le fait sociétal qu’est l’homophobie en tant que fait, de proportion, d’impact et de ce que ça représente pour les personnes elles-mêmes. Il y aussi ce coté où c’est un moyen simple et accrocheur de parler de ces sujets-là, je pense notamment au travail du sexe et à la transphobie. Après, est-ce que aujourd’hui on a réussi à sortir de ce traitement un peu univoque de traiter de ces sujets quand il y a des agressions ou quand SOS homophobie fait son rapport qui montre que les agressions ont augmenté, ce qui est aussi un moment intéressant. Je pense, en fait, qu’il n’y a pas de mauvais angle en terme de traitement des sujets LGBTI, il y a juste ce qu’on en fait, ce qu’on en dit et surtout à qui on parle. Je pense que le principal problème sur ces sujets-là, c’est que quand il y a des faits divers on ne va pas forcément parler aux personnes donc aux victimes, on ne va pas forcément leur demander ce qu’il s’est passé ou même aller voir des associations qui traitent de cela pour « élargir » et « prendre de la perspective » par rapport à ce qu’il s’est produit. C’est important de continuer à traiter de l’homophobie, il faut continuer à parler des agressions, pour les féminicides c’est pareil. Après, je pense que c’est important que le journalisme ne se limite pas à ça, il pourrait aussi y avoir des articles et des sujets qui changent d’angle et prennent de la perspective et de la hauteur pour montrer à quel point ce n’est pas une agression, un vol, un viol etc mais c’est un problème sociétal, systémique qui fait que parce que des lois ou des discours sont toujours en place, on maintient quelque chose qui permet et qui laisse cours à des agressions de ce type. On ne se dit pas « il y a un problème à agresser ces personnes », on se dit « on va agresser ces personnes parce qu’elles sont déjà vulnérables, déjà fragilisées ». Par ailleurs, même si on va en parler, il y a toujours une forme d’impunité sociale par rapport à ça. Je pense qu’il faut continuer à créer un suivi des agressions homophobes car c’est aussi un moyen intéressant et un indicateur concret pour montrer qu’entre 2012 et 2022, malgré les gens qui nous vendent que la société s’est beaucoup ouverte, il ya toujours beaucoup de stigmates liés à la manif pour tous et les agressions continuent d’exister. On continue d’agresser des gays, des lesbiennes, des personnes bi, trans et non binaires pour ce qu’elles sont, en 2022. Si on ne répertorie pas ces choses-là, on n’aura pas forcément de base factuelle pour après élargir et dire qu’il y a toujours cet enjeu-là. Je pense que si on ne parle pas de ces sujets-là, tout en le faisant bien et en étant respectueux des personnes, en utilisant des termes corrects notamment pour les personnes trans, je pense que ce n’est pas un obstacle a une vision plus globale et un engagement politique et médiatique plus fort sur ces questions-là. 

Evann :

Comment traiter des problématiques LGBTI sans être accusé de faire du journalisme militant et donc d’être mal perçu par les lecteurs ?

Mathieu Brancourt :

Le journalisme militant, il y en a partout, il y en a tout le temps. Personne n’entre dans une rédaction et disparaissent d’un coup ses biais, ses origines, ses pensées, ses convictions etc. Ça n’existe pas, donc le journalisme militant il y en a tout le temps. Le problème est que beaucoup de gens nous ont reproché qu’on donnait des leçons mais en donnaient beaucoup aux gens et de manière extrême fallacieuse et pernicieuse, émettaient des opinions extrêmement personnelles et idéologiques, notamment religieuses ,dans des papiers qui se prétendaient journalistiques et pas des tribunes, des points de vues. Je peux entendre que dans Le Figaro Vox ou Le Figaro Magazine il y ait une tribune de personnalités religieuses ou que des journalistes souhaitent faire une tribune sur ce que leur évoquent l’égalité des droits pour les personnes LGBTI, ça ne me dérange pas si c’est présenté comme un papier d’opinion. Après, attention car ça engage des propos LGBTIphobes et ça demande donc une relecture. Il ne faut juste pas reprocher à un journaliste militant ou d’opinion ce que eux-mêmes font mais du bord opposé, en prétendant qu’ils font, eux, du journalisme. C’est plutôt ça pour moi l’hypocrisie qu’il peut y avoir par rapport à ça. 

Léa :

Si les sujets LGBTI sont mal traités dans les médias, c’est peut-être aussi qu’il y a un manque dans les formations des écoles de journalisme. Est-ce qu’il faudrait mettre en place des formations dans les écoles de journalisme pour mieux traiter de ces questions? 

Mathieu Brancourt :

Beaucoup de membres de l’AJL pensent que nos interventions dans les écoles de journalisme ne devraient pas être facultatives et ne pas être soumises à la bonne volonté d’un encadrement pédagogique. Je pense que tout comme il y aurait des modules au journalisme scientifique, à l’enquête ou à la vidéo, il devrait y avoir des modules où les enjeux de races, de classes, de genres et sexualités soient traités, sans forcément que ce soit par l’AJL. Il faudrait des modules qui permettent de présenter la réalité des faits à des journalistes pour qu’ils aient une forme de base concrète de connaissances sur un sujet, qu’ils comprennent quels sont enjeux, les tenants et les aboutissants, quel.les peuvent être les différent.e.s interlocuteurs.trices à solliciter à un moment donné pour rédiger des papiers. Évidement qu’il y aurait des gens qui ne seraient pas d’accord, qui ne viendraient pas avec les mêmes « backgrounds », mais ça permettrait que ce ne soit pas juste un sujet tabou et personnel. Ça permettrait de se dire qu’on vient tous de milieu sociaux-professionnels différents, et encore dans le journalisme il y a beaucoup de biais par rapport à ça. Mais il est important, en tant que journalistes, de reconnaitre la réalité de ce qui amène au journalisme, de qui on est, de ce qu’on charrie avec. On devrait avoir la possibilité de créer un débat serein où les gens pourraient ne pas être d’accord à un moment donné d’une formation où c’est encore possible d’évoluer, d’apprendre, etc tout en ayant des interlocuteurs qui ne seraient pas là pour dire « toi t’es homophobe » ou « toi t’es super ». Il s’agit de comprendre par quoi sont véhiculées nos façons de penser. Plutôt de dire « tu as tort », il faut comprendre qu’on est baignés dans quelque chose et il faut apporter une autre perspective pour que les gens puissent avoir l’occasion de réfléchir à leurs propres impensés. Je pense qu’effectivement, sur les sujets LGBTI entre autres, les écoles de journalisme, mais pas que, devraient proposer des modules obligatoires à leurs étudiants. 

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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[Portraits de vie] UKRAINE: témoignage d’Iryna, étudiante Ukrainienne

Yrina est étudiante en Estonie, mais elle est originaire d’Ukraine. Elle fait son master en Estonie, le plus au Nord des trois pays baltes, elle y vit, elle y passe la plupart de son temps, mais son cœur lui, est en Ukraine. Et encore plus en ce moment…

Jour 9 de la guerre. Vladimir Poutine, qui a décidé de mener une offensive contre l’Ukraine dans la nuit du 23 au 24 février, n’est pas prêt de faire retour en arrière. Forte de 200 000 hommes mobilisés, l’armée du Kremlin ne cesse d’avancer dans le pays. En ce vendredi matin, les troupes russes ont pris le contrôle de la centrale nucléaire de Zoporijia, après l’avoir bombardée. L’opération militaire russe qui devait se limiter à cibler des sites militaires se transforme finalement en une tentative d’invasion totale du pays.

A l’heure où la guerre entre l’Ukraine et la Russie se joue aussi sur le terrain numérique, par la diffusion de fake news et de propagande pro-russe de la part du Kremlin, il est plus important que jamais de donner la parole à celles et ceux, qui subissent le conflit de plein fouet.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice:

Yrina est étudiante en Estonie, mais elle est originaire d’Ukraine. Elle fait son master en Estonie, le plus au Nord des trois pays baltes, elle y vit, elle y passe la plupart de son temps, mais son cœur lui, est en Ukraine. Et encore plus en ce moment…

Jour 9 de la guerre. Vladimir Poutine, qui a décidé de mener une offensive contre l’Ukraine dans la nuit du 23 au 24 février, n’est pas prêt de faire retour en arrière. Forte de 200 000 hommes mobilisés, l’armée du Kremlin ne cesse d’avancer dans le pays. En ce vendredi matin, les troupes russes ont pris le contrôle de la centrale nucléaire de Zoporijia, après l’avoir bombardée. L’opération militaire russe qui devait se limiter à cibler des sites militaires se transforme finalement en une tentative d’invasion totale du pays.

A l’heure où la guerre entre l’Ukraine et la Russie se joue aussi sur le terrain numérique, par la diffusion de fake news et de propagande pro-russe de la part du Kremlin, il est plus important que jamais de donner la parole à celles et ceux, qui subissent le conflit de plein fouet.

Depuis l’Estonie, Yrina assiste, impuissante, à l’invasion de son pays, et à la mise en danger constante de sa famille et ses ami.e.s. Pour Behind the society, elle témoigne et nous livre son ressenti sur cette guerre.

UKRAINE : témoignage d’Iryna, étudiante ukrainienne. Un podcast réalisé par Maxence Grunfogel et Manon Hilaire.

Iryna- traduction en français de Manon:

Bonjour, je m’appelle Iryna Horpynenko, mais je me fais appeler habituellement Rina, ce qui est un nom estonien, j’essaye de m’intégrer un peu. 

Je viens d’Ukraine et quand les gens me demandent où est ce que je vis exactement, j’essaye d’expliquer que je viens d’une petite ville dont ils vont probablement oublier le nom. La ville se trouve à 200km à peu près de la frontière russe. 

En Estonie, je fais un Master qui est appelé éducation, innovation et leadership. 

Maxence:

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a été justifiée par Vladimir Poutine dans ce discours que l’on vient d’entendre. Il ne reconnaît pas la légitimité de l’Ukraine, accusant son gouvernement d’être des oligarques voulant l’argent du peuple, il parle du pays comme d’un foyer de terroristes, une menace nucléaire. Il va même jusqu’à qualifier l’opération militaire russe de dénazification de l’Ukraine. La rhétorique de Vladimir Poutine est très forte, il cherche à justifier l’invasion russe en diffusant de fausses informations. Iryna le sait, et a décidé, dès le premier jour de la guerre, de militer à son échelle en allant manifester, et informant les gens sur ses réseaux sociaux.

La journée du 24 février était très importante pour les Estoniens et Estoniennes puisque le pays fêtait son indépendance de 1918. Mais des manifestations parallèles pour soutenir l’Ukraine ont été organisées la même journée.

Iryna- traduction en français de Manon:

Comme vous le savez, il y avait le jour de l’indépendance de l’Estonie le 24 février, et au départ, je voulais me joindre à cet évènement mais quand j’ai appris pour l’invasion de mon pays par la Russie, j’ai décidé de rejoindre le rassemblement devant l’ambassade Russe pour soutenir l’Ukraine. En réalité, j’y ai passé toute la journée. Après ça, j’ai vu que la Russie partageait plein de fausses informations, à propos de ce qu’il se passait dans mon pays. Parce que, au milieu de toutes les news, il y avait aussi beaucoup de fake news que les médias russes essayaient de partager. Des personnes ont donc commencé à paniquer et voulaient tout simplement quitter leur ville et même le pays. Après avoir essayé de communiquer avec ma famille, mes amis, mes parents, j’ai décidé que je voulais faire plus. J’ai donc rejoint l’une des réunions zoom que l’Organisation étudiante pour l’Ukraine avait planifié. Après ça, je suis devenue membre de cette organisation. 

Maxence:

Comment t’es tu sentie quand tu as appris que Vladimir Poutine décidait d’envahir ton pays. Comment as-tu réagi, d’abord à la menace qui pesait sur ton pays, puis au début de la guerre en Ukraine ?

Iryna- traduction en français de Manon:

Quand j’ai appris que Poutine avait déclaré la guerre à l’Ukraine, la première chose que j’ai fait a été d’appeler ma mère pour savoir à quel point la situation était terrible. En réalité, la guerre a démarré il y a 8 ans, lors de l’annexion de la Crimée donc honnêtement on s’habitue. On s’habitue à vivre dans la peur constante du pire scénario, d’une guerre qui arriverait. Et c’est pour ça que je suis très sceptique et que j’essaye de rester critique quand je lis les news, car la plupart des journaux, essayent d’attirer l’attention au lieu d’informer les gens à propos de ce qu’il se passe réellement dans mon pays. Et quand il est question des informations concernant l’invasion russe, je ne croyais simplement pas que c’était en train d’arriver et j’ai donc appelé ma mère. Quand j’ai réalisé qu’il y avait une véritable invasion dans mon pays, j’ai commencé à regarder les news 24h/24 pour réunir des informations car la ville dans laquelle mes parents vivent et habitent toujours était totalement occupée par les troupes russes. Je ne pouvais pas appeler ma mère parce qu’elle se déplaçait vers un autre endroit et la connexion internet ne marchait plus. Après ça, j’ai donc commencé à partager des informations, des informations pertinentes, sur ma page Instagram parce que la plupart des gens ne comprenaient pas ce qui était réellement en train de se passer. 

Pour parler de la menace de Poutine, je ne crois pas en sa puissance. En réalité, il parle beaucoup, mais on ne peut pas lui faire confiance parce qu’il ment aux russes, aux ukrainiens, et en fait au monde entier. 

Maxence:

Tu as de la famille et des ami.e.s en Ukraine, as-tu pu les contacter ? Comment est leur vie, depuis que la guerre a commencé ?

Iryna- traduction en français de Manon:

Le même jour où cette terrible guerre est arrivée, j’ai appris le nombre d’heures qu’il y avait en une semaine. Vous saviez le nombre de heures qu’il y a par semaine ? Je ne savais pas avant que cette guerre commence. Il y a 168 heures, cent soixante-huit. C’est énorme.

Toute ma famille est dans le nord du pays, qui est occupé. La plupart de mes amis habitent à Kiev. Certains ont essayé de se déplacer vers l’Ouest du pays, et le reste voulaient rentrer à la maison et retrouver leur famille, mais ils n’ont pas pu. Tous les ponts étaient détruits et ils se retrouvaient donc à être physiquement bloqués, sans pouvoir bouger. Toute ma famille et mes amis vivent dans la peur constante depuis les 7 jours qui viennent de passer. Heureusement, ils ont de la nourriture et de l’eau, mais je ne sais pas pour combien de temps parce qu’ils sont coupés du monde et je ne sais pas comment ils pourront avoir de la nourriture et faire des courses. 

Maxence:

La guerre en Ukraine n’est pas un événement soudain que l’on ne pouvait pas prédire de la part du dirigeant russe. Déjà en 2014, la Russie annexait illégalement la Crimée. La Crimée est une péninsule située au sud de l’Ukraine, qui est désormais rattachée à la Russie, après les événements de février et mars 2014.

Pour un bref rappel historique, en 1991 après la chute de l’URSS, la Crimée obtient le statut de République autonome de Crimée, au sein de l’Ukraine indépendante. En 2014, une crise diplomatique internationale éclate. Cette crise fait suite à l’Euromaïden, nom donné aux manifestations pro-européennes de 2013 en Ukraine puisque le gouvernement ukrainien avait refusé de signer un accord d’association avec l’Union Européenne. Cette décision s’était soldée par la démission du président Viktor Ianoukovytvh, remplacé par Oleksandr Tourtchynov. La Russie ne considérait cependant pas ce nouveau gouvernement comme légitime. Des troupes pro-russes sont par la suite décelées dans la péninsule de Crimée, et des troupes de l’armée fédérale russe sont détectées près de la frontière ukrainienne. L’invasion de la Crimée conduit à la déclaration d’indépendance de la République de Crimée le 11 mars 2014. Une semaine plus tard la Russie déclare que la République de Crimée, ainsi que la ville de Sébastopol qui ne fait pas partie de la Crimée, deviennent deux nouveaux sujets de la fédération de Russie. La scène internationale, particulièrement les Etats-Unis, l’Union Européenne et l’ONU, ont condamné cette déclaration.

Yrina, tu as vécu en Ukraine depuis 2014, tu as connu l’annexion de la Crimée. Comment toi et ta famille l’avaient vécue ? Qu’est-ce qui a changé, après ça, pour les Ukrainiens ?

Iryna- traduction en français de Manon:

Pour moi, l’annexion de la Crimée était très douloureuse. Quand j’étais enfant, je suis allée visiter à de nombreuses reprises cette zone avec ma mère et mes sœurs. Parce que la Crimée est une superbe fusion entre les montagnes et la mer. Tu peux t’y rendre pour tout type de repos, comme du repos actif. Tu peux y aller pour faire de la randonnée ou au contraire aller à la plage, te reposer et ne rien faire. Tous les Ukrainiens adorent ce territoire. Donc après l’annexion, la Nation entière s’est séparée en deux. Parce que les Ukrainiens qui ont décidé de rester en Crimée et d’y vivre sont devenus des sortes de zombies. Et quand Poutine nous a envahi, et que nos parents ou amis ont prévenu ces gens qui vivent en Crimée à propos de la situation, ils ne croyaient pas que Poutine nous avait envahi. Ils ont subi un lavage de cerveau complet. Et il est impossible de les persuader. Quand on va les voir, en pleurant, expliquant la situation, ils ne nous croient pas. Et c’est là le pouvoir des réseaux sociaux que Poutine a imposé sur eux. 

Maxence:

Volodymyr Zelensky est devenu le symbole dans le monde entier de la résistance face à la Russie, mais il était assez peu connu avant ça. On le connaît comme un ancien humoriste, qui s’est érigé à la tête de l’Ukraine, et désormais chef de guerre. Pour revenir sur sa carrière, il a été humoriste, et a tenu un rôle dans la série la plus célèbre de la télévision nationale. Il remporte l’équivalent ukrainien de Danse avec les stars en 2006. Mais c’est en 2015 que sa carrière va être propulsée, puisqu’il obtient le rôle principal de la série Le Serviteur du peuple. Il joue un professeur d’histoire qui se retrouve malgré lui Président de la République, et dénonce la corruption des élites. Mais la fiction se mêle à la réalité, et donne à l’acteur de véritables ambitions politiques. Il se présente à la présidentielle de 2019, face au président sortant Oleksander. Finalement, Volodymyr Zelensky pulvérise les scores avec plus de 73% des voix au second tour. Désormais, le président a troqué son costume d’homme politique pour un treillis kaki, et est perçu par le monde entier comme héros national. Les Ukrainiens et Ukrainiennes saluent le fait que le président soit resté a Kyiv malgré les combats, puisqu’en comparaison à l’ancien président Ianoukovytch, ce dernier avait fui vers la Russie lors des manifestations pro-européennes de 2014.

Yrina, qu’est-ce que toi tu penses de Volodymyr Zelensky, et de sa politique envers la Russie ?

Iryna- traduction en français de Manon:

Je pense que Zelenski est le meilleur président ukrainien jusqu’à présent. J’ai voté pour lui aux dernières élections et je me rappelle même de ce jour parce que je venais d’avoir 18 ans et je pouvais enfin voter.  Je suis venue voter et j’ai mis le bulletin avec son nom dans l’urne, sans aucune hésitation. Mais je me rappelle que beaucoup de personnes étaient inquiètes, se demandant qui il était ? Juste un comique sans expérience politique ? Sa candidature en 2018 était initialement perçue par beaucoup comme une blague. Son parti politique s’appelle le serviteur du peuple. Ce n’est pas quelque chose de politique, n’est-ce pas ? Mais il a gagné, en promettant de combattre la corruption et de ramener la paix dans l’est du pays. Et maintenant, Zelenski a soudainement émergé en tant que leader mondial. Le soutien total est venu. Je crois qu’après que la Russie ait commencé son invasion, tous les Ukrainiens ont tenu tous leurs espoirs auprès de Zelenski. Il a joué un rôle unificateur et inspirant. Il dirige et repousse Poutine et son armée. Et pour tout ça, je le respecte et l’admire sincèrement. En parlant de la politique de Zelenski par rapport à la Russie, il fait bien les choses. Pour protéger l’Ukraine, il a officiellement engagé une action en justice contre la fédération russe. De plus, il a officiellement fait la demande à ce que l’Ukraine soit un membre de l’UE. Je pense que c’est vraiment une bonne chose que le président ne soit pas perdu dans ces temps troublés, et continue de vouloir protéger l’Ukraine au niveau international. 

Maxence:

Les Occidentaux multiplient les sanctions économiques contre la Russie. D’un côté les gouvernements nationaux prennent des sanctions, et de l’autre les organisations internationales organisent les retraits en cascade des entreprises privées. Par exemple, 7 banques russes, ainsi que des établissements biélorusses, doivent être bannies du système Swift. L’Union Européenne suspend également les activités de diffusion des médias d’Etat russes Sputnik et Russia Today. Après l’espace aérien, l’accès à la mer pourrait être lui aussi restreint. Les avoirs de Vladimir Poutine et du ministre des affaires étrangères de la Fédération de Russie Sergueï Lavrov, sont gelés. Le G7 qui rassemble les sept pays les plus riches de la planète se sont également réunis avec leur collègue ukrainien pour étudier de nouvelles pistes de représailles qui seront annoncées dans les prochains jours. Les Occidentaux ont également envoyé de nombreux équipements militaires, et d’importantes sommes d’argent à l’Ukraine. De nombreuses manifestations pro-Ukraine se sont également déroulées dans de nombreux pays.

Que penses-tu de ces réactions internationales ?

Iryna- traduction en français de Manon:

Nous ne faisons pas partie de l’Union Européenne ou de l’OTAN mais le monde entier nous soutient. Honnêtement, j’étais très étonnée quand j’ai vu le nombre de sanctions, et sévères en plus, qui ont été prises contre la Russie et la Biélorussie. L’Union Européenne est juste une organisation économique qui ne peut pas aider beaucoup plus qu’en donnant l’argent dont on a besoin. Je voudrais personnellement remercier tous ceux qui ont protesté contre la Russie, pour nous, pour la paix. 

Maxence:

Les manifestations en Estonie ont réuni un nombre de personnes sans précédent. C’est un pays qui ne descend que très rarement dans la rue, mais en ces temps de guerre, la population estonienne soutient plus que jamais l’Ukraine. L’Université de Tallinn, la capitale, a par exemple fondé un club d’étudiants pour soutenir l’Ukraine. Ils collectent de nombreuses denrées, vêtements et produits de première nécessité pour les envoyer en Ukraine et aux frontières de la Pologne par exemple, où de nombreux réfugiés débarquent chaque jour.

Iryna- traduction en français de Manon:

En ce moment, je lis les news avec des larmes dans les yeux. Au début, c’étaient des larmes de souffrance et de peur. Maintenant, ce sont des larmes de justice, d’admiration et d’unité. Le monde entier soutient l’Ukraine et particulièrement l’Estonie. Pendant les manifestations qui ont eu lieu le 26 février, 30 000 personnes sont descendues dans la rue pour soutenir la population ukrainienne et s’opposer à cette guerre agressive que la Russie a lancé contre l’Ukraine. Je pense que c’est dû au fait que les deux pays ont fait partie de l’Union Soviétique. Ils ont donc tous conscience de savoir à quel point c’est difficile et douloureux d’accéder à l’indépendance. Et je pense que c’est pour ça que l’Estonie nous soutient autant. Et je tiens à dire merci, de tout mon cœur.

Maxence:

De votre côté, auditeurs et auditrices, n’hésitez pas à vous informer au maximum sur ce qu’il se passe en Ukraine, en suivant notamment le travail des journalistes sur place, pour éviter la désinformation. Pour aider les civils ukrainiens, de nombreuses associations œuvrent sur le terrain auprès des civils. Pour chacune d’entre elles, des dons financiers sont possibles sur Internet, mais les antennes locales accueillent aussi des donations matérielles. Vous trouverez une liste de ces associations dans l’article de diffusion.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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[Critique] La vraie famille : les familles d’accueils au cinéma

Jingle d’introduction

Vous évitez le moindre coup de fil de votre tante qui raconte ses déboirs amoureux ? Vous vous remettez encore du dernier repas de famille barbant chez mamie & papi ? Ou alors vous subissez quotidiennement les blagues bœufs de tonton raciste sur le groupe Whatsapp de la famille ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas les seul.e.s à vous plaindre de votre famille. Cette famille biologique que vous n’avez pas choisi. Vous êtes né.e.s dedans & puis c’est tout. Être né.e dans un environnement familial stable avec des bases sociales, émotionnelles & financières n’est pas le cas de tout le monde. Dans ce podcast, il est justement question de ces enfants au parcours de vie chaotique avant même de savoir parler ou marcher. Après avoir parlé des enfants placés dans des foyers de l’Aide Sociale à l’Enfance dans mon dernier podcast publié le 12 janvier 2022, il est temps pour moi d’aborder la vie des enfants placés dans des familles d’accueil. 

Critique : La vraie famille, les familles d’accueil au cinéma : un podcast animé & réalisé par Loïs Hamard.

Transition sonore

Mon introduction vous a peut-être fait sourire par sa vérité générale, mais elle n’en dit pas énormément sur le film dont je vais vous parler aujourd’hui. Rentrons dans le vif du sujet : en novembre dernier, au Arras Film Festival, j’ai pu profiter d’une projection presse qui a tiré des larmes à plus d’un journaliste présent dans la salle. La vraie famille, un film de Fabien Gorgeart. Avant de vous mettre les larmes aux yeux, encore faudrait-il savoir de quoi on va parler.

Écoutons dès à présent la bande annonce, par la distribution Le pacte.

Bande-annonce

Après vous avoir mis l’eau à la bouche avant les larmes aux yeux, vous avez donc compris que ce film suit Simon, un petit garçon placé. Non pas dans un foyer, mais dans une famille d’accueil. Autrement appelées assistants familiaux, la famille d’accueil de Simon est une famille traditionnelle vue de l’extérieur : une maman, un papa, deux adorables frères & soeurs à qui s’ajoute Simon, un presque frère.

A l’œuvre dans ce mélodrame familial de ce début d’année 2022, on retrouve Mélanie Thierry qui incarne avec justesse & sensibilité, Anna, l’assistante familiale, comprenez “la maman de coeur” de Simon. A ses côtés, Lyes Salem dans le rôle de Brice, son compagnon & père de leurs deux enfants. & d’un tout autre côté, Félix Moati qui endosse le rôle de Eddy, le père biologique de Simon, un homme brisé par la mort de sa femme. Avec un tel casting, Fabien Gorgeart réalise son deuxième long-métrage.

Veillez cependant à ne pas retenir que les têtes d’affiches de ce film : l’important est de se concentrer sur son histoire, sur ce qu’il raconte & l’univers bien réel qu’il nous fait découvrir. 

Cinq ans auparavant, Simon arrive dans la famille d’Anna : le monde de l’enfance est bien différent du monde du travail, il n’y a là aucune durée déterminée à son placement. Pendant ces années, des liens se créent, une vie de famille se construit, parsemée des rendez-vous chez l’Aide Sociale à l’Enfance & des permanences de journée entre père & fils biologiques. Ce petit équilibre est chamboulé durant un de ces rendez-vous où Eddy fait part d’une envie inattendue : il veut récupérer son fils. A partir de là commence une levée de boucliers : comment un petit garçon toujours habitué à vivre dans sa famille d’accueil peut vivre le début d’une nouvelle vie chez son père ? Comment un homme que le deuil a empêché d’être père va apprendre à vivre avec un jeune garçon ? Mais surtout, comment Anna & sa famille vont vivre cette séparation qu’ils & elles ne pensaient plus arriver ?

Entre apprentissage de la paternité, séparation avec la famille d’accueil & deuil d’un fils de cœur, le film La vraie famille nous plonge dans un raz-de-marée d’émotions.

Transition sonore

Ce film n’est pourtant pas à savourer qu’avec le cœur : notre cerveau s’invite à la projection pour réfléchir à quelques sujets importants que soulève cette histoire. Comment faire un film sur les enfants placés sans parler des difficultés de ces placements ? Comment mettre en scène une famille d’accueil sans montrer leur quotidien ? Impossible me direz-vous. Alors il est aussi impossible pour moi de faire ce podcast sans vous en parler rien qu’un tout petit peu. Mettons de côté deux minutes les décors magnifiques & le jeu d’acteur d’une justesse incroyable pour se pencher sur les réalités du terrain que l’histoire de Simon révèle.

Avant même de parler du retour de Simon chez son père, Fabien Gorgeart dresse le portrait d’une vie harmonieuse dans cette famille d’accueil. Elle est pourtant compliquée à gérer sur bien des aspects. Simon est sous la responsabilité d’Anna & bien qu’il vive au même rythme que ses enfants biologiques, il ne peut pas faire les mêmes activités. Perçues comme dangereuses, ces activités dont Simon est uniquement spectateur, comme c’est le cas pour l’accrobranche, révèlent un traitement inégalitaire entre les enfants d’une même famille. Les mots de l’enfant sont alors criants de vérité : « je ne peux jamais faire de trucs drôles.”

Au-delà des activités qu’il pratique ou non pour sa sécurité, Fabien Gorgeart laisse une grande place dans son film aux traditions familiales. En effet, durant son placement dans la famille d’Anna, Simon n’est pas totalement coupée de sa famille biologique : sans parler des permanences de journée, sa famille continue à avoir un impact dans son quotidien comme c’est le cas avec la religion. Entre messe du dimanche & de Noël ou encore prière quotidienne, cet aspect de la vie de Simon représente un grand enjeu du placement des enfants : quelle place pour les traditions familiales d’origine ? 

Transition sonore

Après avoir dressé le portrait d’un quotidien mi-harmonieux & mi-chaotique en famille d’accueil, Fabien Gorgeart laisse la place au nœud de ce film : le retour de Simon auprès de son père biologique. La réputation de l’Aide Sociale à l’Enfance d’être d’une longueur exceptionnelle lors de ses procédures fait exception quand il s’agit de bouleverser ainsi le quotidien d’une famille d’accueil qui a trouvé son équilibre. Ainsi, presque du jour au lendemain, se succèdent les droits de sortie & d’hébergement à la journée, pour un week-end puis pour les vacances. Sans aucune consultation de Anna, l’assistante familiale, quant à la demande de retour en famille, les mesures se mettent en place avec des parents pas rassurés & des enfants pas prêts. Ce processus de réadaptation à la famille est déchirant tant pour Simon que pour Anna & ses enfants, les répliques le disent d’elles-mêmes : « on ne peut pas tout lui enlever du jour au lendemain. » L’impression pour Simon d’appartenir à deux familles distinctes est d’un déchirement constant & demande des sacrifices permanents, notamment pour la célébration des fêtes ou pour l’organisation des vacances. On se retrouve finalement devant une garde partagée entre deux familles qui se disputent la vie d’un enfant. Ce n’est pourtant pas lui qui choisira mais bien l’administration de l’Aide Sociale à l’Enfance, sans cohérence aucune avec la réalité du terrain.

Transition sonore

Au cours du processus de retour en famille d’origine, l’enfant est ballotté au gré des décisions juridiques. Quant à elle, la famille d’accueil est ramenée à son rôle initial : accueillir un enfant pendant une durée indéterminée & participer à son développement sans pour autant n’y mettre aucun affect. C’est ainsi que Fabien Gorgeart met en lumière le fossé qui existe entre travail & affect. Comment ne pas créer d’affect quand un enfant est placé pendant 5 ans dans une même famille ? Comment éviter que les sentiments n’empiètent sur le travail quand un petit être compte sur vous pour construire les bases de son existence ? Comment dissocier travail & affect lorsque les familles d’accueils sont la seule réalité qu’un enfant connaît ? Est-ce qu’il faut restreindre le temps d’un enfant dans une famille d’accueil ? Est-ce qu’il faut créer des CDD façon famille d’accueil & ainsi fragiliser davantage le peu de représentation familiale qu’ont ces enfants ? Est-ce qu’il faut mettre en place une échelle d’affect plus ou moins acceptable en tant que famille d’accueil & déplacer l’enfant quand la limite est atteinte ?

La réalité est là : quand un enfant est placé dans une famille d’accueil, tout le monde s’attache, au-delà du travail, ce sont des émotions, des sentiments. Le départ d’un enfant accueilli est ainsi perçu comme un adieu injuste. L’arrivée d’autres enfants placés est ressentie comme un remplacement déloyal du précédent. Il s’agit de délaisser cet affect, d’accepter de revoir ce placement comme une situation temporaire, & se joindre à l’objectif commun : le retour de l’enfant dans son foyer d’origine.

Être assistant familial est un travail demandant une implication hors-norme : celle de soi mais aussi de tous les membres de son foyer. Le film La vraie famille le montre par lui-même : les enfants de la famille sont aussi impliqués dans le rôle de famille d’accueil, jusqu’à parfois considérer qu’ils sont la famille de l’enfant accueilli. Sa vraie famille.

Jingle de fin

C’était Loïs Hamard, pour la critique de La vraie famille, un film de Fabien Gorgeart à retrouver dès ce mercredi 16 février 2022 en salle. Rendez-vous pour 1 heure & 42 minutes d’émotions. De quoi passer un bon moment & sortir de la salle plein de réflexions sur le schéma familial conventionnel & l’avenir des enfants placés en familles d’accueil.

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[Critique] Loin des yeux, près du coeur : la non cohabitation en couple

© Anna J

Jingle d’introduction : « Behind the Society, le podcast »

Bonjour à toutes, bonjour à tous !

C’est Léna, de Behind the Society. On se retrouve aujourd’hui pour parler amour. Eh oui, sujet qui fâche ou qui rassemble, peu importe, on est toujours concerné.e de près ou de loin. Et aujourd’hui, on parle de la non-cohabitation en couple, ou du LTA (Living Together Apart) diraient les anglophones, un phénomène croissant et pas déconnant. J’ai voulu voir de plus près la vie de ces couples qui s’aiment de loin. Le temps de votre douche, de votre trajet, de votre popotte, je vous partage mes recherches, et leur expérience. J’en profite pour me plonger dans des travaux féministes et universitaires éclairants. Je remercie vivement Juliette, Orianne et Héloïse de s’être livrées à moi pour ce podcast.

Jingle « Loin des yeux, près du coeur : la non cohabitation en couple. Un podcast réalisé par Léna Lebouteiller, pour Behind the Society. »

D’abord, de quoi et de qui on parle ?

L’enquête la plus édifiante à ce sujet a été réalisée en 2018 par l’INED, l’Institut National des Etudes Démographiques. Elle indique qu’en France métropolitaine, 4 millions de personnes en couple ne cohabitent pas. Plus d’un quart de ces couples non-cohabitants le sont délibérément. On les retrouve surtout en Île de France et dans les grandes communes. Ces couples sont également surreprésentés dans les catégories socioprofessionnelles supérieures.

Mais la variable la plus lourde chez ces couples, c’est bien l’âge : six non-cohabitants sur 10 ont moins de 35 ans.

Parler d’un phénomène grandissant reste néanmoins à nuancer. Comme l’explique le chercheur Arnaud Régnier-Loilier en 2019 dans la revue Population & Sociétés, « s’il est vrai que les personnes en couple non-cohabitant développent un discours davantage orienté sur les notions d’épanouissement personnel, d’indépendance et d’autonomie dans leur relation, cette forme d’union reste aujourd’hui peu répandue (entre 2 % et 6 % des 26-65 ans en France) et s’avère spécifique de certaines périodes du cycle de vie ».

Pour autant, les modèles du couple ont évolué à mesure que la structure de la vie quotidienne et des envies propres à chacune et chacun ont épousé de nouveaux schémas de vie : des vies souvent plus mobiles, un épanouissement personnel encouragé, et l’émancipation progressive des femmes au sein et hors des relations hétérosexuelles. Ainsi que le confirme la sociologue Laura Merla : « Vie de couple et vie familiale ne riment plus avec lieu de vie commun, vivre sous le même toit n’est plus la norme seule et unique ».

Parmi les raisons de la non-cohabitation délibérée, on retrouve souvent les mêmes facteurs d’épanouissement personnel et d’autonomie. Pour l’émission de Daphne Burki diffusée fin 2018, un journaliste a demandé dans la rue « Si on vous proposait de vivre en couple, mais pas sous le même toit, est-ce que vous tenteriez l’expérience ? ». Question à laquelle on lui a répondu :

« On est à une époque où la liberté et la confiance sont d’autant plus importantes, on a tous besoin, selon les âges, d’un petit peu de chacun chez soi, chacun pour soi, de mieux se retrouver, et partager le meilleur », « pour un petit moment, une petite parenthèse, oui, mais pas sur le long terme », « ça peut être une façon d’envisager un amour renouvelé, je dirais », « parce qu’il y a pas vraiment de quotidien, de routine, parce qu’on se voit quand on a envie de se voir, je trouve que c’est ce qu’il y a de plus pratique, parce qu’on garde un peu son indépendance et ses jardins secrets, parce qu’on peut en avoir plusieurs ».

Ce n’est pas sans rappeler un passage de la comédie de 1992 La Crise, dans lequel Didier, joué par Laurent Gamelon, frappe à la porte de Isa Barelle, interprétée par Zabou Breitman, pour lui demander de l’épouser et vivre avec elle. Vous savez comme moi combien la représentation de ce genre de couple est rare, c’est pour ça qu’il me paraît important de rediffuser ce petit passage.

Didier : « Je viens te demander en mariage, et toi t’appelles ça t’emmerder ? »

Isa : « Ecoute Didier, je ne veux pas vivre avec quelqu’un, tu comprends ? Ni toi, ni personne, je ne veux pas. Je veux vivre seule, seule, seule, tu comprends ? Je veux pouvoir péter dans mes draps tranquille, rentrer à n’importe quelle heure, bouffer sur un coin de table, inviter des copains, faire le ménage seulement une fois par an si ça me chante, je veux dépenser mon fric à ma façon »

Didier : « Mais tout ça tu pourras très bien le faire, je vois pas où est le problème ? »

Isa : « Le problème c’est que je ne veux pas d’un mec étalé sur mon canapé, qui baille en disant “qu’est-ce qu’il y a à bouffer ce soir”, je ne veux pas qu’on me dise “tiens, toi qui repasses si bien les chemises”, je ne veux pas acheter la BMW qu’est fabuleuse et on paiera les traites ensemble, je ne veux pas que ta mère me téléphone pour savoir si je t’ai bien donné tes cachets contre la grippe, je ne veux pas de tes chaussettes sales dans mon panier à linge, je ne veux pas nettoyer la cuisine pendant trois heures le jour où t’auras décidé de faire une paella pour tes collègues du bureau, je ne veux pas te demander si t’es d’accord de regarder le film au lieu du sport. Je ne veux pas, je ne veux pas ! Ta vie c’est ta vie, ma vie c’est ma vie.

Un certain désir d’indépendance

C’est indéniable, vivre séparément, c’est aussi être un peu tranquille. C’est le goût du temps pour soi. Selon Daphnée Leportois, journaliste pour Slate, « rester chacun chez soi permet de ne garder que ‘les bons côtés du couple’, et de poursuivre ses activités personnelles sans avoir à rendre de compte ».

Héloïse, ayant fait le choix délibéré de ne pas cohabiter avec son petit-ami, m’a confié ce besoin d’autonomie tout en continuant de se voir régulièrement :

« C’est bien d’avoir son logement parce qu’on fait aussi ce qu’on veut. On va chez l’un chez l’autre, on se voit peut-être quasiment tous les jours. Mais on fait chacun nos trucs chez nous. Quand tu vis avec quelqu’un, tu dois te répartir les tâches et ça peut être source de conflits. Il y a une routine qui s’installe. Là, c’est un bon compromis. »

J’ai aussi discuté avec Juliette, qui est en couple hétérosexuel à distance entre Rome et Lille.

Ayant cohabité 1 mois pendant les vacances d’été, tous deux se sont rendu compte qu’en fait, ils vivaient mieux séparément.

« On arrive à maintenir un certain rythme de vie individuel. On arrive à mener beaucoup de projets par rapport à ce qu’on faisait avant, parce qu’il y avait un peu le sens de la responsabilité. On avait besoin de se voir, mais c’était pas un besoin ».

Ce désir d’indépendance va de pair avec l’évolution de la place des femmes dans la société. Il est aujourd’hui possible de mettre sa vie personnelle (au sens propre du terme) et professionnelle au centre de son quotidien, et une relation, si relation il y a, en second-plan, voire en arrière-plan. Le poids de certaines personnalités influentes ne doit pas être sous-estimé à cet égard. La musique joue également un rôle important pour nourrir l’empowerment des femmes, en soulignant qu’une femme n’a pas besoin d’un homme pour vivre. Je me rappelle notamment les propos de Shay, rappeuse belge de 29 ans, qui se livrait pour OKLM sur sa vision de l’amour en 2019.

« Tout ce qui m’importe c’est ma musique, ma carrière, ma famille. Si un mec rentre dans ma vie, j’en n’ai pas besoin. En fait si tu rentres dans ma vie, tu m’arranges. Tu m’arranges, ou bien tu viens pas. Faut pas me mettre dans la position de la meuf qui pleure ».

Toujours d’après Daphnée Leportois, « c’est bien le signe d’une évolution égalitaire du modèle socio affectif du couple. On est loin du mariage moderne dans lequel « aimer devient fusionner, et donc s’oublier » ». Il convient alors de se départir d’une critique selon laquelle les personnes, et en particulier les femmes, non-cohabitantes, le seraient par égoïsme. Comme le répète Judith Duportail en 2020 dans un podcast de Samia Miskina, « s’aimer soi-même, c’est un truc punk, c’est un truc révolutionnaire, c’est un truc radical ».

Retrouver le « nous » par le « je »

En couple lesbien depuis 1 an, Orianne m’explique qu’après réflexion, elle voit sa non-cohabitation a priori « subie » comme une sorte de bénédiction.

« Ca me permet d’avoir vraiment ma vie, mon monde, mes potes (qu’elle connaît très bien et qu’elle adore), et elle elle a sa vie, son monde, ses potes (que je connais aussi et qui sont trop cool). Mais on a vraiment deux vies séparées, et on se perd pas l’une dans l’autre. J’ai vu beaucoup trop de couples vivre ça. Et je trouve que déjà on est trop jeunes pour vivre ça. Et même ça fait peur. Je trouve pas ça sain »

En somme, le « nous » ne doit pas aspirer le « je ». La non-cohabitation peut, à cet égard, représenter une forme saine de relation amoureuse. « Sentir les beautés et les défauts de l’individualité libère de l’aversion ou de l’indifférence à un ‘nous’, qui peut être alors redécouvert ou mieux supporté », comme l’écrivaient déjà en 2006 Gilda Charrier et Marie-Laure Déroff. Cette observation me rappelle encore une fois la discussion que j’ai eue avec Juliette.

« Lorsqu’on est à même de fréquenter la personne régulièrement, on tend à voir les défauts de la personne et à rentrer dans un cercle de co-dépendance qui est toxique. La distance, ou en tout cas le fait d’avoir son propre espace et son propre temps, ça permet déjà dépenser à soi-même. Je pense que c’est hyper important, parce que si on est bien avec nous-mêmes, on va tendre à accepter et à donner un amour qui est différent. Ce qui n’est pas le cas dans le cadre d’une cohabitation ».

Réinventons l’amour avec Mona Chollet

Rembobinons un peu. On a déjà dit beaucoup de choses. Alors faisons une petite pause avec Mona Chollet, Le rêve, je sais. J’aimerais partager ce qui m’a fait réfléchir sur ce sujet. Comme un déclic, Mona Chollet dans sa fabuleuse œuvre Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, m’a fait réaliser à quel point la cohabitation n’était ni donnée, ni forcément appropriée, mais tout à fait légitime. Merci d’ailleurs à ma consœur Estelle d’avoir mis ce bouquin sous mon sapin. Je vous lis donc ce passage profond et léger, mais surtout important :

« Je ne crois pas que la cohabitation permanente fasse encore partie de mon idéal. Je l’ai beaucoup aimée ; je chéris mes souvenirs de ces levers où j’étais d’une humeur de chien (je ne suis pas du matin) et où mon compagnon réussissait à me faire rire avec une blague bien placée, des moments où on se serrait dans les bras l’un de l’autre en se préparant un café ou un thé dans la cuisine avant de partir travailler. Lorsque nous nous sommes séparés, je rêvais d’un paysage domestique où tout ce que j’aurais sous les yeux m’appartiendrait, d’un appartement dans lequel j’aurais tout choisi ; comme si j’avais besoin, après une si longue vie commune, de me rassembler, d’expérimenter qui j’étais sans lui ».

« Peut-être qu’un jour j’aurai à nouveau envie de cohabiter. Mais, dans la façon dont je vois les choses actuellement, il me semble préférable que chacun ait son espace, qu’il s’agisse de deux logements séparés ou au moins de deux chambres dans le même logement. J’aime l’idée d’avoir la solitude pour état premier, de garder une base arrière, d’être avec l’autre, pour quelques heures ou pour quelques jours, parce que je l’ai choisi, parce que nous le désirons tous les deux, et pas parce qu’il se trouve qu’il habite là, lui aussi. J’aime l’idée de ne jamais subir sa présence et de ne jamais lui imposer la mienne »

L’autrice évoque alors l’exemple de Frida Kahlo et Diego Rivera. L’illustre couple vivait chacun dans leur maison, reliée par une passerelle au dernier étage. Diego Rivera, dans sa maison rose, Frida Kahlo, dans sa maison bleue. Mais un lien pas moins solide reliant la solitude de l’une à celle de l’autre, comme preuve que fusion et fission vont de pair.

Loin de la vision hétérocentrée : le LTA pour tous les couples

Malheureusement, et comme souvent, les études sur les couples non-cohabitants se sont concentrées sur les couples hétérosexuels. Sans surprise. Alors, sans base de données sociologiques ou démographiques, j’aimerais prolonger cette réflexion. S’il est vrai qu’il peut être épanouissant de vivre séparément pour un couple homme-femme cisgenre, je crois que le LTA est aussi envisageable pour tous les autres couples. L’expérience d’Orianne, en couple lesbien, en est déjà un exemple.

Des dépendances interpersonnelles se forgent de manière universelle, pour tous les couples. Bien que l’oppression hétéropatriarcale prenne beaucoup moins de place dans les couples queer, il me semble que la « solitude comme état premier » qu’évoquait Mona Chollet a aussi lieu d’être. La qualité du temps passé, l’indépendance, le retour du nous par le je, sont autant d’implications sous-jacentes à la non-cohabitation de façon générale et qui sont applicables à tous les types de couple. Réinventer l’amour vaut pour tout le monde, être épanoui seul.e ou à plusieurs, aussi.

Nous l’avons vu, la non-cohabitation peut s’avérer un choix sain, révélateur d’évolutions structurelles en faveur de relations plus émancipées et plus respectueuses de chacune des parties du couple. Néanmoins, ne pas habiter ensemble, ce n’est pas donné à tout le monde, ni voulu par tout le monde.

S’aimer séparément, plus facile à dire qu’à faire

De fait, comme je l’ai mentionné au début de ce podcast, les non-cohabitants sont surreprésentés chez les personnes diplômées. D’après une enquête de l’INSEE datant de 2011, parmi les 30-59 ans, 48 % des personnes en couple non cohabitant ont un diplôme universitaire, contre 32 % des personnes en couples cohabitant. Leurs diplômes leur permettant souvent d’accéder à des emplois mieux rémunérés, il est plus aisé pour ces personnes de faire le choix de conserver deux logements. Cette limite financière mérite d’être soulignée : la non-cohabitation, c’est aussi passer son temps à faire des allers-retours chez son partenaire et donc payer le prix des transports, chauffer son logement même quand on y est peu, payer son loyer en totalité alors qu’on y vit qu’à moitié, et j’en passe. D’après les recherches d’Arnaud Régnier-Loilier, déjà évoquées plus tôt, « les contraintes économiques, plus fortes en bas de l’échelle sociale, peuvent pousser les partenaires à habiter ensemble afin de réaliser certaines économies d’échelle qu’offre la vie commune ». Ce constat permet également de prendre du recul sur cette majorité de couples cohabitants : cette réalité ne recouvre pas nécessairement une volonté unanime et complète de vivre ensemble, mais une négociation davantage pratique, en termes économiques et logistiques notamment.

D’après des statistiques de l’INSEE, parmi les personnes en couple âgées de 30 à 59 ans, 21 % des personnes n’ayant aucun enfant ou des enfants d’autres unions ne cohabitent pas. C’est 1 % pour les personnes ayant des enfants communs seulement. Ainsi, dès lors qu’un couple a un enfant commun, les chiffres de non-cohabitation chutent drastiquement.

Pour plusieurs des femmes avec lesquelles je me suis entretenu, la non-cohabitation n’était pas envisagée sur le long terme, mais plutôt comme un compromis transitoire : le temps d’avoir une vie plus stable, de finir ses études, d’avoir un emploi, d’être sûr.e de son couple, etc. Et de fait, dans 9 cas sur 10, une relation cohabitante est précédée d’une période où les conjoints ne résident pas ensemble. Pour la plupart des jeunes, s’installer avec leur partenaire reste une perspective pour le futur. Toujours d’après les recherches de Régnier-Loilier, parmi les 26-30 ans non-cohabitants, 68 % d’entre eux ont l’intention de s’installer en couple d’ici deux ans, contre 7 % qui ne souhaitent définitivement pas vivre ensemble.

Dans cette optique, on pourrait penser, pourquoi pas, à une forme de cohabitation par intermittence, selon les cycles de vie, et ses propres ambitions personnelles.

En bref

En moins de 15 minutes, grâce aux interviews, aux travaux universitaires, aux travaux féministes, j’ai essayé de déceler un petit peu les défis qui se cachaient derrière la non-cohabitation, et tous ses enjeux sous-jacents. En quelques secondes, je vais maintenant essayer de synthétiser un peu tous ces propos.

Selon les personnes, leur profil social et leur schéma de vie, la non-cohabitation peut donc apparaître épanouissante et viable, satisfaisante sur le court terme, ou alors pas du tout envisageable. Quoi qu’il en soit, le fait d’y penser permet au moins d’entamer une réflexion sur la valeur que l’on accorde à sa solitude. La dédiaboliser, l’apprécier et la chérir peut, selon les cas, stimuler cette envie d’aimer séparément. La solitude ne fait pas de vous quelqu’un ou quelqu’une d’égoïste ou de sans-coeur. Dessiner les contours de cette solitude à deux peut au contraire être un moyen de se découvrir soi et son ou sa partenaire. L’amour sur-mesure vient casser le modèle prétendument universel de couple homme-femme cohabitant, asphyxiant et ignorant de la diversité des relations amoureuses. Si la non-cohabitation n’est pas évidente, elle doit au moins faire partie du dicible, du pensable, du représentable. Il est grand temps que d’autres schémas de vie amoureuse passent à l’écran, s’écrivent sur des pages, se peignent sur des toiles, et vibrent par les voix.

Jingle de fin : « C’était Behind the Society, le podcast. Une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts ».

Autrice/réalisatrice : Léna Lebouteiller