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[Portraits de vie] : AJL : être journaliste et LGBTI+

Puisque la représentation et le poids des mots comptent, Behind The Society a contacté Mathieu Brancourt, membre de l’Association des Journalistes LGBTI (AJL). Créée en 2013, l’AJL veille au respect et à la représentation des personnes LGBTI dans les médias. Au micro de BTS, Mathieu évoque le contexte de création de l’association, les missions de cette dernière et le rôle des journalistes dans le traitement des questions LGBTI.

Dans les années 70, Harvey Milk, le célèbre militant gay disait : « Come out, wherever you are ! » (sortez du placard, où que vous soyez). Cette phrase a été reprise dans une tribune du Monde, publiée en 2013, qui demandait aux LGBTI+ ayant accès aux médias de faire leur coming-out. Quelques semaines plus tôt se se créait l’association des journalistes LGBT (AJL). Avec pour objectif d’aider les médias et journalistes à traiter les questions LGBT, d’opérer une veille sur le traitement de ces sujets par les rédactions et de contribuer à la visibilité des personnes LGBT dans l’espace public, l’association rassemble aujourd’hui plus d’une centaine de membres. Mais à l’époque du mariage pour tous, l’homophobie décomplexée qui s’exposait tous les jours dans les médias, rendait difficile un coming-out, en particulier pour les journalistes. Nous avons donc rencontré le journaliste Mathieu Brancourt, membre de l’AJL depuis fin 2013, pour lui demander comment la situation avait évolué depuis et pourquoi s’affirmer journaliste et LGBT est essentiel aujourd’hui.

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[Portrait de vie] Soan, TransParent pas Invisible

Etre trans. Etre parent. Etre TransParent. Cela ne veut pas forcément dire être Invisible. C’est ce que pense, milite & répète Soan, un homme transgenre, pépa d’une fille de 3 ans. Pour ce deuxième portrait de vie de la série sur les différentes parentalités, modes d’éducation, parcours de naissance : Loïs Hamard donne le micro à Soan aka @soan_t_informe pour qu’il nous parle de son vécu & de son quotidien en tant que père transgenre.

Retranscription écrite d’un podcast disponible sur les plateformes d’écoute.

Loïs Hamard : Bonjour à toutes & à tous, ici Loïs Hamard, je vous retrouve dans mon second Portrait de vie. & pour celui-ci, j’ai choisi de tendre mon micro à Soan à qui je vais bientôt donner la parole. Mais avant cela, laissez-moi vous rappeler dans quoi vous vous êtes embarqué.e.s. Pour ces podcasts Portrait de vie, j’ai choisi de vous concocter quelques épisodes autour de la parentalité, de l’éducation, des enfants. Vous pouvez donc retrouver mon premier épisode avec Marion Calmel aka Doulayaga, un portrait de vie d’une doula, celle qui accompagne à la périnatalité loin des préjugés. Quant à aujourd’hui, je retrouve Soan pour ce second épisode, bienvenu à toi, & pour commencer tout en douceur, est-ce que tu peux te présenter, me dire qui tu es, me parler de ton parcours, de ta vie, de ce qui t’a amené dans ton identité à être à mon micro aujourd’hui ?

Soan : Bonjour Loïs & merci beaucoup de me donner la parole sur ton podcast. Moi c’est Soan. J’ai 29 ans. Je suis un homme trans hormoné depuis 7 mois. & je suis pépa solo d’une enfant de 3 ans.

Loïs Hamard : Tu es parent. Tu es trans. Tu es trans parent. Comment ça se passe de ton côté, la reconnaissance en tant que parent trans : que ce soit les papiers à l’école, les démarches légales, médicales avec ta fille ou encore tout simplement les moments de socialisation avec les autres groupes de parents ? Est-ce que tu es reconnu légalement, officiellement, socialement, médicalement, comme le père de ton enfant ?

Soan : Déjà faut savoir que ma fille est en école maternelle. Elle a fait sa rentrée en septembre de l’année dernière & que déjà suite à ça j’ai du expliquer à l’administration & à la mairie que j’étais un homme trans, que effectivement sur le livret de famille, les extraits de naissance je suis reconnu comme étant la maman de cette dernière mais que je ne suis pas une femme. C’est toujours un peu délicat : ton enfant t’appelle maman devant tout le monde & en face de toi tu vois un homme. Sachant qu’en plus je commençais à peine ma transition, je ne savais pas trop comment j’allais changer durant l’année scolaire donc je trouvais ça vraiment très important. Egalement je ne voulais pas me faire mégenrer. Ce qu’il se passe c’est qu’on se retrouve très vite face à des problématiques de l’administration française. Du genre, à un moment donné je n’avais pas reçu des factures à payer & je contacte la mairie & à la mairie elles me disent : « ah oui effectivement on cherche à joindre votre femme. » Moi je lui réponds : « non non, euh, c’est bien moi. » Donc là elle me dit « non mais nous on cherche la mère » avec mon deadname. Je suis là dit « non mais c’est moi, je m’appelle Soan & je suis bien reconnu comme étant la maman… » & là y’a un gros blanc & elle me dit : « j’ai pas compris. » « Bah en fait, je suis un homme transgenre, je suis reconnu comme sa mère mais je suis bien… je suis bien son parent. » A un moment donné on se rend compte de l’absurdité des choses & du fait que l’administration n’est absolument pas formée & sensibilisée sur… sur les personnes transgenres. Ca nous pose problème ce manque de représentation parce qu’il faut qu’on s’explique, il faut qu’on prouve. Moi, tous les jours avec ma fille je me balade avec un extrait de naissance & ma carte d’identité, tout ce qui peut faire foi que avant je n’étais pas Soan & que je suis bien son parent, au cas où il y aurait un problème, que ce soit du point de vue médical, d’un point de vue social. Du coup officiellement je suis toujours reconnu comme étant la maman sur le livret de famille & partout, parce que je n’ai pas fait mon changement d’état civil, donc je suis encore avec un sexe F sur ma carte d’identité. Socialement je suis perçu comme étant un homme, comme étant un papa en fait. Ca pose vraiment des trucs très très drôles. Des fois à l’école y’a tous les parents qui sont à côté, on voit bien que je suis un homme, surtout que la le port du masque n’étant plus obligatoire, & là ma fille débarque en me regardant & elle me fait : « maman ! » Les gens se retournent, me regardent, ne comprennent pas. Faut quand même se rendre compte aussi que ce n’est pas forcément… euh féminin d’être une maman. On peut être un homme, dans un couple gay par exemple, & se faire appeler maman. Ou être dans un couple lesbien & être appelée papa. Ce n’est que des mots, faut arrêter de mettre des genres forcément sur ces mots-là.

Loïs Hamard : En dehors d’être reconnu ou non en tant que père par le “reste du monde” disons, comment ça se passe pour la filiation avec ta fille ? Car tu l’as porté mais est-ce que tu peux me parler de ton parcours administratif pour être reconnu en tant que parent ?

Soan : J’ai porté mon enfant, donc je l’ai porté bien avant ma transition, bien avant même que je ne comprenne que bah j’étais un homme. Du coup bah comme dans toutes procédures, quand on accouche, on est directement reconnu.e en tant que mère, si on est reconnu.e en tant que femme. Si je veux être reconnu comme le père de ma fille, je m’engage sur des procédures juridiques interminables & transphobes. Y’a aucune loi en fait. La problématique en France c’est que soit tu accouches & tu es une femme, donc tu es reconnu.e en tant que mère, soit tu fais une reconnaissance comme étant le père & tu es un homme. Mais alors les bails entre, il n’y en a pas. Au niveau de la filiation, ça fait quand même longtemps hein que les hommes trans portent des enfants, c’est-à-dire qu’il y a quand même aux Etats-Unis Thomas Beatty qui a porté un enfant avec un CEC homme. Je trouve ça violent en fait. Porter un enfant en étant un homme & devoir passer devant des juges, devoir possiblement adopter son propre enfant qui sort de son corps, c’est violent. Je ne comprends pas non plus pourquoi est-ce qu’en France on n’a pas le droit d’être défini.e dans notre parentalité en fonction de notre genre. On s’en fout que ce soit moi qui l’ai porté, moi qui l’ai procréé avec du sperme. Je ne vois pas ce que ça change par contre nous ça a des grosses répercussions dans nos vies, parce que c’est un outing permanent & c’est violent. Je subis beaucoup de transphobie mais je crois que la transphobie la plus horrible que je vis dans ma vie c’est les gens qui vont dire que je ne suis pas un homme parce que j’ai porté ma fille… « les hommes en général en fait ne peuvent pas porter d’enfant. » Déjà c’est un parcours du combattant en tant que personne trans binaire d’avoir une reconnaissance dans son genre & dans sa parentalité alors pour des personnes non-binaires qui n’existent pas d’un point de vue administratif en France, c’est d’autant plus compliqué. Je pense quand même que les livrets de famille devraient arrêter cette mention de père/mère mais qu’il devrait être noté parent 1/parent 2. Ou alors dans la volonté de certaines personnes à la rigueur mais dans les couples homosexuels ça fait quand même un moment qu’ils ont des livrets de famille avec Parent 1/Parent 2, ça règle le problème. Il n’y a pas d’outing en fait, d’un point de vue visuel immédiat.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Soan, je t’ai contacté pour faire ton portrait de vie. Le portrait de vie d’un homme, d’un père, d’un parent trans. & j’aimerai qu’on parle, si tu es d’accord, de la place de ta transition dans ta vie, vis-à-vis de tes relations personnelles & notamment familiales ou encore avec l’autre père de ta fille.

Soan : Donc je dirais que dans un premier temps au niveau de la transition & de la manière dont le vit ma fille : je dirais que c’est un long fleuve tranquille. La seule problématique je rencontre avec elle à l’heure actuelle, qui n’est pas forcément un problème hein, c’est le fait qu’elle a du mal à se détacher du mot maman. C’est connoté tout le temps, on vit dans une société très hétérosexualisée donc un enfant ça a forcément un papa & une maman. Donc petit à petit elle comprendra que moi ça me met peut-être mal à l’aise & surtout moi ça me out. Mais ça je lui laisse le temps, ce n’est pas un problème. Moi au début je pensais vraiment, par exmeple le changement qui la traumatiserait (rires) pour dire à quel point on n’est tellement pas renseigné.e.s sur les impacts des transitions sur nos enfants. Je pense que ça aurait été mon odeur corporelle. On attache souvent quelque chose d’important à l’odeur corporelle entre le parent & son enfant. Je me suis dit mon odeur corporelle va changer, ça va peut-être la déstabiliser. Pff pas du tout. La voix c’est pareil, c’est juste que je ne peux plus lui chanter les chansons de la même manière (rires). C’est plutôt drôle qunad je… quand j’avais les grosses périodes de mue. Tout le reste elle s’en fiche. Elle adore voir mes petits poils qui poussent. On parle aussi de l’anatomie, des changements. C’est bien parce que du coup ça permet de lui expliquer un petit plus sa propre anatomie. Au niveau d’une autre partie de ma famille donc mon père, ma soeur… ils sont dans le déni en fait. Je ne dirai pas en fait qu’ils sont contre mais ils ne sont pas forcément pour. Mais je leur laisse le temps d’avaler un peu tout ça. Je comprends que ce ne soit pas facile & en même temps il faut se rendre compte qu’on ne fait pas des enfants pour soi & que les enfants font leurs propres choix dans la vie & que si on n’est pas capable d’accepter, d’accompagner avec bienveillance son enfant dans tout, c’est qu’on n’est pas forcément très bienveillant. Quant à l’autre père de ma fille, ça a été très compliqué pour lui sur le moment. Il avait très peur, ce que j’entends. Il s’est posé beaucoup de questions. Alors de suite il a voulu que notre fille aille voir un psy mais j’ai très vite mit le holà en lui disant que je suis désolé mais qu’être trans ce n’est pas une maladie & dire que notre fille allait mal le vivre c’est forcément faire passer ma transition comme quelque chose de négatif. Moi ça me mettait très très mal à l’aise. Je ne dirai pas qu’il a accueilli ma transition avec la plus grande des bienveillances du monde même si c’est quelqu’un qui est ouvert d’esprit je pense que ça lui a mit une sacré claque & de toutes façons je dois voir avec lui pour beaucoup de papiers administratifs pour mon CEC puisque malheureusement en France, même quand on est séparés, quand on a un enfant, il faut gérer avec l’autre parent pour toute modification sur un extrait de naissance ou un livret de famille. Je n’ai pas forcément une très bonne relation avec lui, j’ai une relation d’adultes, de personnes qui se sont séparés il y a à peu près deux ans.

Loïs Hamard : Merci d’avoir partagé avec nous le parcours de transition sociale & relationnelle que tu as vécu. J’ai une question de vocabulaire pour toi. Est-ce que tu peux me parler du principe de transparentalité & de transernité, m’expliquer ce que c’est, comme tu te positionnes à ce propos ?

Soan : Moi je vois ça comme deux cercles. Il y a un grand cercle qui s’appelle la transparentalité & un plus petit, qui est dedans, qui s’appelle la transernité. Donc la transernité ça peut être avoir une grossesse sans être une femme, féconder avec du sperme donc sans être un homme. C’est un mot qui désigne autant un lien biologique que juridique pour un parent transgenre ou non-binaire. Alors que la transparentalité, donc c’est vraiment ce qui englobe le tout, c’est le fait d’être un parent en dehors des normes cisgenres sociétales. La transparentalité en gros ça comprend les parents transgenres non-binaires, les parents d’enfants transgenres & les partenaires : tout ce qui va être en lien avec une personne transgenre dans le prisme familial. Je trouve ça important d’accueillir tout le monde dans ce cercle parce qu’une transition, un coming-out ou une personne transgenre ça impacte sur toute une dynamique d’éducation qui va forcément prendre un nouveau tournent. Je pense aussi que c’est important d’utiliser ces mots-là parce qu’il y a des personnes non-binaires qui sont parents & ces personnes-là n’ont pas forcément envie de dire qu’elles ont un rapport paternel ou un rapport maternel. Je le reprends très très régulièrement parce que je le trouve très très joli & je l’utilise même pour moi-même parce que je me ressens ni dans la paternité, ni dans la maternité. Ca ne m’intéresse pas d’être représenté sur une paternité comme on en entend à l’heure actuelle. C’est des papas qui… qui ne sont même pas capables de dire quand était le dernier vaccin de leur enfant, quel poids fait leur enfant & tout. Je ne me représente pas du tout là-dedans. Je me représente bien en tant que… un père. Sans avoir ce rapport de paternité. Pour ce qui est de la parentalité ça c’est un mot que j’utilise très très régulièrement qui me parle beaucoup. J’ai une phrase que j’ai très souvent en manif, c’est un jeu de mot : « Transparent mais pas invisible » donc comme la transparentalité.

Transition sonore.

Loïs Hamard : Soan, je t’ai connu il y a de ça une paire de mois via ton compte Instagram, dont les storys sont un peu constituées comme un journal de bord à l’image du suivi de ton traitement & tes posts comme de la pédagogie & de la vulgarisation de termes & de principes fondamentaux. Est-ce que tu peux m’expliquer comment tu en es venu à créer ce compte & à partager ta vie de père transgenre à visage découvert ? Quelle était la démarche, quel était le but ?

Soan : Cette histoire a commencé en janvier 2021 quand j’ai commencé à poser des mots sur le fait que je n’étais pas une personne cisgenre. A ce moment-là j’étais plus dans la case de la non-binarité parce que… je savais que j’étais pas une meuf cis mais je ne savais pas que j’étais un mec. C’était facile du coup d’être dans cette case-là. J’ai voulu vraiment explorer le spectre & j’ai commencé à en parler à ma fille de tout ça & j’ai commencé à faire des recherches sur comment expliquer à ma fille, expliquer aux enfants une transition, quel est l’impact sur ces enfants de la transition. Parce que moi j’avais vraiment très peu d’affirmer que j’étais un mec déjà. Ca m’angoissait par rapport à elle en fait. J’étais persuadé que ça se passerait mal. Parce que le manque de représentations bien sûr. & en fait à force de chercher je me suis rendu compte que déjà y’avait des personnes trans qui étaient parents mais la plupart avaient fait leur transition avant ou alors les enfants étaient grands. Je ne trouvas rien fondamentalement avec des enfants de l’âge de ma fille. Donc je me suis dit « tiens, eh bah… & si j’écrivais ? » Donc bah j’ai ouvert mon compte & j’ai commencé à écrire sur ma transparentalité & sur comment ma fille le vivait. J’ai vu que petit à petit les gens ça leur plaisait donc j’ai commencé à de plus en plus explorer des détails, à parler de choses bien précises. Donc je suis suivi par beaucoup de personnes cisgenres mais également une très grosse partie de la communauté transgenre & non-binaire. Dans la partie des personnes cisgenres, il y en a beaucoup qui sont là bah… pour déconstruire tout ça. Je suis suivi par beaucoup de profesionnel.le.s du milieu médical, des sage-femmes, des maïeuticiens, des doulas, des gynécologues, des kinés. Je suis également suivi du coup par des personnes trans & dans les personnes trans je reçois beaucoup de messages qui me touchent beaucoup du genre « j’avais pas envie d’avoir d’enfant parce que je ne savais pas que c’était possible mais depuis que je suis ton compte je me rends… je m’aperçois que c’est possible, que j’ai envie d’avoir un enfant. » Faut savoir quand même que depuis… que ça ne fait que depuis 2017 que la stérilisation des personnes trans n’est plus obligatoire… pour qu’on… pour qu’on change notre CEC, notre changement à l’état civil. C’est frais. Donc toutes les personnes qui ont fait leur CEC avant, c’était obligatoire pour elleux d’avoir fait soit une hystérectomie soit une orchiectomie, sans préservation de gamètes & tout hein bien sûr. Mon compte Instagram il ne parle pas que de ça hein, je parle aussi de transidentités de manière globale, de comment je vis ma transidentité dans la sphère publique. Egalement bah pour pallier à ce que manque de représentations je suis en train d’écrire un livre donc qui va parler de transidentités sous le prisme de la parentalité. Comme ça y’aura l’outil d’un livre pour les personnes qui voudront le lire. Donc c’est en cours d’écriture, je ne sais pas du tout quand est-ce que ça sortira parce que ce n’est pas mon métier.

Loïs Hamard : Pour conclure ce portrait de vie, Soan, je te propose un espace d’expression libre si jamais tu as un mot à faire passer, un élément que tu souhaites faire parvenir à nos auditeurs.trices pour ce mot de la fin ?

Soan : Moi déjà bah je te remercie encore bah de m’avoir donné la parole sur ton podcast. Ce qui est important à l’heure actuelle en France, les combats qui sont importants à mener, c’est que les personnes trans aient accès à la PMA & que ça serait bien de revoir la filiation en France. Qu’on arrive aussi à dégenrer en fait, toute la représentation qu’on a de la parentalité. J’aimerai aussi dire à toutes les personnes qui écouteront ce podcast qu’iels sont légitimes à avoir des enfants si iels en ont envie. Vos enfants ne vont pas souffrir de vos transitions, de vos coming-out parce que les enfants ont besoin d’amour & ont besoin de sécurité. Si vous êtes malheureux dans votre genre actuel, dans votre corps, votre enfant va forcément le ressentir & vous allez donner une image à votre enfant qui n’est pas ce que vous avez envie de refléter. En fait leur expliquer & leur parler de transidentité ne va pas les corrompre. Moi j’ai été éduquée dans une famille catholique, cis, hétérosexuelle, j’en ai souffert énormément. Ca ne m’a pas empêché (rires), à 28 ans, de faire un coming-out mec trans & d’être gay. Ca ne sert à rien de mettre un voile sur nous, c’est mentir à nos enfants. Leur en parler, c’est mettre des mots. Je fais le lien avec la sexualité : ce n’est pas parce qu’on parle de sexualité à ses enfants que forcément ça va ouvrir la porte à toutes les défiances, en fait. Déjà, je ne vois pas en quoi il y a des déviances dans la sexualité mais ça c’est un autre problème. Justement en fait, parler de sexualité jeune à ses enfants c’est lui offrir pour plus tard les outils de la bienveillance & du respect. Si vous parlez de personnes trans & de personnes de la communauté LGBTQIA+ à vos enfants, c’est leur permettre de se rendre compte que c’est normal. Nous effacer comme ça, ça ne nous effacera pas de la planète. Donc ça ne sert à rien. Je voulais juste vous rappeler que… vous, mes adelphes, les personnes trans, celleux qui veulent des enfants plus tard, vous avez le droit, vous êtes légitimes, vous pouvez le faire, personne ne viendra vous le reprocher & vos enfants je suis sûr que ça ira. Je veux aussi dire à tous les parents qui ont des enfants transgenres : c’est ok, ce sont des enfants mais ils le savent si ils ne sont pas biens dans leur genre & ne remettez pas en question leurs émotions & leurs ressentis parce que ce sont des enfants. Arrêtons de les infantiliser. Il faut écouter les personnes trans, respecter leurs ressentis & surtout les accompagner dans la bienveillance.

Loïs Hamard : Merci à toi Soan pour ce mot de la fin mais aussi pour toute l’interview que tu m’as accordée pour ce portrait de vie. C’était Loïs Hamard pour les portraits de vie de Behind The Society : en attendant le prochain, retrouvez dès à présent le premier épisode avec la doula Marion Calmel aka Doulayaga, qui accompagne à la périnatalité loin des préjugés. Merci à vous & à bientôt pour un prochain épisode des portraits de vie.

Jingle de fin

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[Portrait de vie] L’AJL : mettre fin à la violence LGBTIphobe banalisée dans les médias

Puisque la représentation et le poids des mots comptent, Behind The Society a contacté Mathieu Brancourt, membre de l’Association des Journalistes LGBTI (AJL). Créée en 2013, l’AJL veille au respect et à la représentation des personnes LGBTI dans les médias. Au micro de BTS, Mathieu évoque le contexte de création de l’association, les missions de cette dernière et le rôle des journalistes dans le traitement des questions LGBTI.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind The Society : le podcast »

Léa, animatrice :

On peut penser que ça a peu d’importance, au fond, la représentation. Que ce n’est pas vraiment ce qui compte, qu’il y a déjà bien assez de droits et de libertés. Mais ce qu’on regarde, ce qu’on écoute, ce qu’on lit, tout ça a un impact sur nos modes de pensées. L’invisibilité de la communauté LGBTI+ ou sa stigmatisation, lorsqu’elle est effectivement abordée, ont un impact. La violence physique est indiscutable et visible : SOS homophobie rapporte que 164 agressions physiques lgbtiphobes ont eu lieu en France en 2020, ce chiffre faisant références aux agressions qui ont été déclarées. Mais cette violence peut également s’exercer de manière insidieuse, moins évidente mais toute aussi dévastatrice. Ce sont les mots employés dans les médias, la manière de traiter ces agressions, les personnes que l’ont choisi d’interroger, les discours que l’on laisse passer. Créée en 2013, l’AJL se bat pour que cette violence ne soit plus invisible. Behind The Society a contacté un de ses membres, Mathieu Brancourt, pour échanger sur le traitement médiatique des questions LGBTI+. Cet épisode est la première partie de cet échange, le deuxième portera sur le fait d’être journaliste et LGBTI+. 

Mathieu Brancourt :

« On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. »

Léa :

L’AJL : mettre fin à la violence lgbtiphobe banalisée dans les médias, un podcast d’Evann Hislers et de Léa le Denmat. 

Mathieu Brancourt :

Je m’appelle Mathieu Brancourt, j’ai 32 ans, je suis journaliste et j’étais spécialisé dans la santé, notamment dans le VIH. Aujourd’hui je suis freelance à Lille et je suis membre de l’Association des journalistes LGBTI depuis décembre 2013. L’AJL s’est lancée au moment des débats sur le mariage pour tous où quelques journalistes gays et lesbiennes, à l’époque, ont fait leur coming-out dans Libération pour dire qu’il fallait se positionner, en tant que journalistes, pour un meilleur traitement et plus respectueux des personnes LGBTI dans les médias. Cela surtout  lors de ce débat qui a malheureusement été à l’origine de beaucoup trop de débordements et de propos problématiques relayés par les médias. 

Transition musicale

L’AJL c’est une association de journalistes donc une association professionnelle de journalistes. Nos missions, elles se limitent à notre travail d’intervention au niveau médiatique, donc on intervient et on interpelle les journalistes et leurs rédactions. Les objectifs de l’association sont de plaider auprès des réactions pour un meilleur traitement des problématiques et des personnes LGBTI. Mais aussi d’intervenir sur les réseaux sociaux en cas de problème et essayer de proposer, de corriger les journalistes ou les articles problématiques à ce moment-là (mariage pour tous). Depuis, l’association, en 8 ans d’existence maintenant, s’est beaucoup étoffée et on propose aussi des formations dans les collèges. On fait des interventions à la sensibilisation au traitement médiatique et à l’homophobie dans les médias auprès de collégiens dans différents collèges de France. On intervient aussi à l’invitation d’écoles de journalisme, à l’occasion de séminaires ou de cours magistraux. 

Léa :

Justement, pourquoi est-ce important pour l’AJL de faire des interventions dans les collèges? 

Mathieu Brancourt :

Les interventions dans les collèges, on a voulu s’y positionner parce que l’on pense qu’en tant que journalistes on doit aussi participer à l’éducation aux médias. Aujourd’hui l’éducation aux médias est cantonnée à la bonne volonté et à la capacité ou non des professeurs des écoles à avoir du temps à enseigner cette matière-là. On pensait qu’en tant que journalistes, on avait les capacités et surtout l’envie d’aller expliquer à des collégiens donc à des jeunes, déjà beaucoup plus sensibilisés aux questions LGBTI via les réseaux sociaux, d’apporter un cadrage dans des collèges volontaires. Nous souhaitions proposer des modules spécifiques pour faire réagir les collégiens et les collégiennes sur des problématiques d’actualité et voir comment eux perçoivent, ou pas, le traitement médiatique et l’homophobie, la transphobie, la lesbophobie ou la biphobie. Nous voulions aussi leur montrer que des personnes peuvent être journalistes et ouvertement LGBT. Aussi, à un niveau plus personnel, pour des collégiens et des collégiennes qui seraient dans le placard, se dire qu’ils ne sont pas seuls et que des personnes leur ressemblent. Leur dire que, nous, les représentations que l’on avait pas en tant que journalistes à une autre époque ont changé, et que maintenant c’est possible d’être visible et d’avoir des personnes à qui parler. Je pense que c’est déjà un énorme pas de fait pour eux. 

Léa :

L’AJL a aussi mis en place une charte, en quoi consiste-t-elle?

Mathieu Brancourt :  

La charte a été voulu pour, sans vouloir mettre une espèce de contrainte, créer un engagement avec les médias et les rédactions. Leur demander sur quatre ou cinq points élémentaires, une unité sur ces traités médiatiques en s’assurant qu’il y ait une intervention lors d’un traitement médiatique problématique pour éviter que ces erreurs se reproduisent. Ça permet aussi de créer le dialogue avec les rédactions et d’élever le niveau de traitement et faire en sorte que des journalistes qui étaient sensibilisés à cette question-là, peuvent passer le relais et les connaissances à leurs collègues. Cela permet qu’il y ait des voies de correction extrêmement rapides en interne qui nous évitent d’intervenir en tant qu’AJL une fois la publication du papier faite et donc que les dégâts en terme de traitement soient déjà faits. 

Transition musicale

Evann, animateur :

Le terme de lobby LGBT est souvent utilisé par les politiques dans les médias, ne serait-ce pas un moyen d’avoir des propos LGBTIphobes sans être condamné? 

Mathieu Brancourt :

Le problème du mot lobby est que c’est un terme qui porte beaucoup d’idées : le lobby de la viande, le lobby du tabac, etc.. Ça fait passer pour extrêmement puissant des industries qui, pour le coup, existent et sont extrêmement puissantes et qui vont, via l’argent, l’influence, et le pouvoir utilisées leur emprise pour maintenir leur monopole ou leurs avantages via une intervention auprès des politiques. Je pense que si « lobby LGBT » il y a, pour être un peu polémique justement, c’est vrai qu’il y a une communauté et des associations qui se sont structurées et émettent un discours public et politique par rapport aux questions LGBTI. Après, si on fait un constat de comparaison, on a pas d’argent, on est très peu financés par les financements publics en proportion par rapport à d’autres secteurs politiques, associatifs ou militants. Au final, ces accusations sont là pour invalider les remarques ou les choses que les personnes peuvent dire. Au niveau de l’AJL, on est qualifiés de « lobby LGBT » dans le milieu du journalisme. Quand on relevait des propos problématiques et systématiques de la part de confrères et de consoeurs, on était le « lobby LGBT » qui voulait rééduquer les journalistes. C’est quelque chose qu’on avait déjà entendu au moment de la manif pour tous avec le « lobby du genre qui veut rééduquer les enfants à l’école avec l’ABCD de l’égalité ». Ce sont des gimicks et du prêt-à-penser qui sont là pour faire peur et pas forcément pour nous parler à nous mais plutôt aux gens qui seraient intéresser de savoir qui l’on est ou ce que l’on représente. Ça permet de faire peur et de nous faire passer pour une sorte de « shadow cabinet politique » qui viendrait essayer de tirer les ficelles pour avoir quelque chose qu’on ne devrait pas avoir. Mais dans toutes les revendications LGBTI, et là je sors du cadre du journalisme, les revendications sont la liberté et le respect des personnes. Je ne pense pas que ce soit quelque chose qui viendrait prendre quelque chose au détriment des autres. Selon moi, l’utilisation du mot « lobby » est pernicieuse et fallacieuse en terme de réalité des faits. Les journalistes devraient réfléchir au sens qu’a le mot « lobby » et puis factuellement, ce n’est fondé sur rien. Il y a encore beaucoup de problèmes et par ailleurs, les questions LGBTI n’ont pas du tout encore été réglées dans notre société. On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. Enfin voilà, je pense que c’est plutôt un chiffon rouge que l’on agite mais qui ne représente rien en fait. 

Léa :

Pensez-vous que les médias surexposent les fait divers négatifs envers les personnes LGBTI donc comme les harcèlements ou les suicides par exemple? 

Mathieu Brancourt :

À la création de l’AJL, il y avait évidemment l’urgence de la manif pour tous et donc c’était quelque chose de global avec un aspect législatif puisqu’il y avait une loi avec des textes qui voulaient affirmer qu’il y allait avoir une égalité par le mariage et l’adoption, ça s’est évidemment passé différemment. Mais je pense que, depuis longtemps, les médias ont un passif avec le traitement très sensationnel des faits-divers. Ça se passe aussi avec les féminicides, les viols, la pédocriminalité. Je pense, qu’effectivement, il y a un biais et une tentation de traiter des sujets touchant à l’homosexualité et l’homophobie via le prisme des agressions. Pas forcément pour relever le fait sociétal qu’est l’homophobie en tant que fait, de proportion, d’impact et de ce que ça représente pour les personnes elles-mêmes. Il y aussi ce coté où c’est un moyen simple et accrocheur de parler de ces sujets-là, je pense notamment au travail du sexe et à la transphobie. Après, est-ce que aujourd’hui on a réussi à sortir de ce traitement un peu univoque de traiter de ces sujets quand il y a des agressions ou quand SOS homophobie fait son rapport qui montre que les agressions ont augmenté, ce qui est aussi un moment intéressant. Je pense, en fait, qu’il n’y a pas de mauvais angle en terme de traitement des sujets LGBTI, il y a juste ce qu’on en fait, ce qu’on en dit et surtout à qui on parle. Je pense que le principal problème sur ces sujets-là, c’est que quand il y a des faits divers on ne va pas forcément parler aux personnes donc aux victimes, on ne va pas forcément leur demander ce qu’il s’est passé ou même aller voir des associations qui traitent de cela pour « élargir » et « prendre de la perspective » par rapport à ce qu’il s’est produit. C’est important de continuer à traiter de l’homophobie, il faut continuer à parler des agressions, pour les féminicides c’est pareil. Après, je pense que c’est important que le journalisme ne se limite pas à ça, il pourrait aussi y avoir des articles et des sujets qui changent d’angle et prennent de la perspective et de la hauteur pour montrer à quel point ce n’est pas une agression, un vol, un viol etc mais c’est un problème sociétal, systémique qui fait que parce que des lois ou des discours sont toujours en place, on maintient quelque chose qui permet et qui laisse cours à des agressions de ce type. On ne se dit pas « il y a un problème à agresser ces personnes », on se dit « on va agresser ces personnes parce qu’elles sont déjà vulnérables, déjà fragilisées ». Par ailleurs, même si on va en parler, il y a toujours une forme d’impunité sociale par rapport à ça. Je pense qu’il faut continuer à créer un suivi des agressions homophobes car c’est aussi un moyen intéressant et un indicateur concret pour montrer qu’entre 2012 et 2022, malgré les gens qui nous vendent que la société s’est beaucoup ouverte, il ya toujours beaucoup de stigmates liés à la manif pour tous et les agressions continuent d’exister. On continue d’agresser des gays, des lesbiennes, des personnes bi, trans et non binaires pour ce qu’elles sont, en 2022. Si on ne répertorie pas ces choses-là, on n’aura pas forcément de base factuelle pour après élargir et dire qu’il y a toujours cet enjeu-là. Je pense que si on ne parle pas de ces sujets-là, tout en le faisant bien et en étant respectueux des personnes, en utilisant des termes corrects notamment pour les personnes trans, je pense que ce n’est pas un obstacle a une vision plus globale et un engagement politique et médiatique plus fort sur ces questions-là. 

Evann :

Comment traiter des problématiques LGBTI sans être accusé de faire du journalisme militant et donc d’être mal perçu par les lecteurs ?

Mathieu Brancourt :

Le journalisme militant, il y en a partout, il y en a tout le temps. Personne n’entre dans une rédaction et disparaissent d’un coup ses biais, ses origines, ses pensées, ses convictions etc. Ça n’existe pas, donc le journalisme militant il y en a tout le temps. Le problème est que beaucoup de gens nous ont reproché qu’on donnait des leçons mais en donnaient beaucoup aux gens et de manière extrême fallacieuse et pernicieuse, émettaient des opinions extrêmement personnelles et idéologiques, notamment religieuses ,dans des papiers qui se prétendaient journalistiques et pas des tribunes, des points de vues. Je peux entendre que dans Le Figaro Vox ou Le Figaro Magazine il y ait une tribune de personnalités religieuses ou que des journalistes souhaitent faire une tribune sur ce que leur évoquent l’égalité des droits pour les personnes LGBTI, ça ne me dérange pas si c’est présenté comme un papier d’opinion. Après, attention car ça engage des propos LGBTIphobes et ça demande donc une relecture. Il ne faut juste pas reprocher à un journaliste militant ou d’opinion ce que eux-mêmes font mais du bord opposé, en prétendant qu’ils font, eux, du journalisme. C’est plutôt ça pour moi l’hypocrisie qu’il peut y avoir par rapport à ça. 

Léa :

Si les sujets LGBTI sont mal traités dans les médias, c’est peut-être aussi qu’il y a un manque dans les formations des écoles de journalisme. Est-ce qu’il faudrait mettre en place des formations dans les écoles de journalisme pour mieux traiter de ces questions? 

Mathieu Brancourt :

Beaucoup de membres de l’AJL pensent que nos interventions dans les écoles de journalisme ne devraient pas être facultatives et ne pas être soumises à la bonne volonté d’un encadrement pédagogique. Je pense que tout comme il y aurait des modules au journalisme scientifique, à l’enquête ou à la vidéo, il devrait y avoir des modules où les enjeux de races, de classes, de genres et sexualités soient traités, sans forcément que ce soit par l’AJL. Il faudrait des modules qui permettent de présenter la réalité des faits à des journalistes pour qu’ils aient une forme de base concrète de connaissances sur un sujet, qu’ils comprennent quels sont enjeux, les tenants et les aboutissants, quel.les peuvent être les différent.e.s interlocuteurs.trices à solliciter à un moment donné pour rédiger des papiers. Évidement qu’il y aurait des gens qui ne seraient pas d’accord, qui ne viendraient pas avec les mêmes « backgrounds », mais ça permettrait que ce ne soit pas juste un sujet tabou et personnel. Ça permettrait de se dire qu’on vient tous de milieu sociaux-professionnels différents, et encore dans le journalisme il y a beaucoup de biais par rapport à ça. Mais il est important, en tant que journalistes, de reconnaitre la réalité de ce qui amène au journalisme, de qui on est, de ce qu’on charrie avec. On devrait avoir la possibilité de créer un débat serein où les gens pourraient ne pas être d’accord à un moment donné d’une formation où c’est encore possible d’évoluer, d’apprendre, etc tout en ayant des interlocuteurs qui ne seraient pas là pour dire « toi t’es homophobe » ou « toi t’es super ». Il s’agit de comprendre par quoi sont véhiculées nos façons de penser. Plutôt de dire « tu as tort », il faut comprendre qu’on est baignés dans quelque chose et il faut apporter une autre perspective pour que les gens puissent avoir l’occasion de réfléchir à leurs propres impensés. Je pense qu’effectivement, sur les sujets LGBTI entre autres, les écoles de journalisme, mais pas que, devraient proposer des modules obligatoires à leurs étudiants. 

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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L'île de Lille Out of the closet

La construction de l’homophobie masculine dans les Hauts-de-France

Les différents stands des Pridays dans la salle du Gymnase à Lille.


Ce samedi 12 février 2022, le ciel ensoleillé de Lille est traversé par un arc-en-ciel en l’honneur des Pridays. En partenariat avec l’association Fiertés Lille Pride, la ville a organisé une journée des cultures LGBTI+ afin de partager l’histoire et les cultures de ces communautés, de sensibiliser et de lutter davantage contre les LGBTphobies. Pour cela, rien de mieux que de s’instruire sur les différents mécanismes qui ont donné naissance aux différentes discriminations. Les conférences de l’historien Sébastien Landrieux et du doctorant en géographie, Théophile Plouvier, nous explique justement la naissance de l’homophobie masculine dans le Nord d’hier à aujourd’hui.

Documentation présente lors de la journée des Pridays

Alors que les travaux sur l’homophobie se sont toujours intéressés qu’à Paris, voici la première thèse sur l’homophobie dans le Nord. La thèse de Sébastien Landrieux s’appuie sur un travail d’archives publiques et s’inscrit donc dans le temps puisqu’il étudie l’homophobie masculine de 1891 à 1986. Il remarque que l’homophobie est liée à plusieurs processus de répression.

  • Les lois en France

Pour commencer, S. Landrieux précise qu’au 19ème siècle, l’homosexualité est jugée comme une pratique gênante qui est interdite par la société. L’État, à cette époque, n’est pas protecteur, ce qui fait que les homosexuels vivent dans la peur du scandale, de la révélation et qu’ils construisent leurs vies en marge de la société. Par rapport aux différentes lois qui vont suivre, les hommes homosexuels ne rentrent pas dans la moralité bienséante et leurs droits ne se verront pas accordés de la même façon qu’aux personnes hétérosexuelles. Par exemple, un homme homosexuel peut se faire licencier sans préavis si son patron apprend qu’il est homosexuel. Il peut également se faire virer de son logement par son propriétaire si celui-ci apprend son orientation sexuelle. Ces modes d’action seront abolis par la loi qu’en 1986 et en 1981.

Ensuite, le conférencier explique que des lois ont favorisé à tisser un lien entre la prostitution et l’homosexualité en les mettant au même rang. Tout d’abord, la loi dictée en 1917 qui vise les individus de « mœurs spéciales » soient les homosexuels et les « femmes de mauvaise vie », les prostituées, à être limité à un débit de boisson spécial. Ensuite, la loi « Marthe Richard » votée en 1946 qui vise à fermer les maisons closes du pays et à renforcer la lutte contre le proxénétisme renforce cette idée puisque des hommes homosexuels se prostituaient également dans ces maisons closes.

Sébastien Landrieux ajoute deux lois également qui ont fait, dans la société de l’époque, un lien entre l’homosexualité et la pédocriminalité. Tout d’abord, celle de 1942 sur la majorité sexuelle qui fixe celle-ci à 15 ans pour les actes hétérosexuels et à 21 ans pour les actes homosexuels, discriminant de facto l’homosexualité. Cette période de l’histoire sous le régime de Vichy contribue à l’accroissement de l’homophobie qui se traduit par une violence exercée par toute la société au quotidien sur les homosexuels. Ensuite, la loi de 1945 qui dit que: « Sera puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 60 FF à 15000 FF quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe mineur de vingt et un ans ». La politique de l’après-guerre ne s’est donc pas caractérisée par une approche plus conforme au respect des droits de l’homme, pourtant fortement réaffirmés dans la constitution de 1946.

Enfin, dans sa thèse, Sébastien Landrieux s’arrête à l’amendement Mirguet de 1960 qui classe l’homosexualité comme « fléau social ».

  • Lille : épicentre de la vie homosexuelle et de la répression
Couverture du livret de présentation des Pridays 2022

Comme autres moyens de coercition, il y a la police et les médias. Dans l’histoire de l’homosexualité à Lille, il y a plusieurs périodes de grande répression notamment en période pré-électorale. Entre les deux guerres, le chercheur remarque une accentuation de cette répression qu’il explique par une plus grande visibilité de la communauté homosexuelle et par le fait que le Nord ait été touché frontalement et directement par la guerre. Cela a provoqué une hausse d’enfants orphelins qui se prostituaient envers d’autres hommes pour gagner le sous. Mais c’est particulièrement après la seconde guerre mondiale, dans les années 1946-1948, qu’il y avait au moins une arrestation tous les trois jours.

Sébastien Landrieux nous fait remarquer que les pénalités dépendent du territoire où l’homme homosexuel se fait arrêter car il y a dans tous les cas une prégnance de la part du juge et du procureur. Les peines dépendent également de l’homme arrêté, de son statut social ou encore de sa couleur de peau. Comme exemple, il nous dit qu’un homme blanc, marié, avec des enfants, catholique et bourgeois sera forcément davantage épargné par la justice qu’un homme racisé, d’origine étrangère et de religion différente. Pour finir, il nous fait remarquer que « l’homosexuel c’est l’Autre ». Il y a dans cette réflexion, une sorte d’ethnocentrisme qui nous fait penser que si l’on vient d’une classe populaire, alors l’homosexuel sera le bourgeois oisif qui n’a rien à faire de ses journées à part s’amuser. Si l’on vient d’une classe bourgeoise, on pensera que l’homosexualité n’est qu’un « délire » de la classe populaire.

Le chercheur s’intéresse également aux insultes proférées à l’encontre des forces de l’ordre. Il remarque qu’entre les deux guerres apparaissent les insultes dégenrées comme « salope » ou encore « lopette », et que ce n’est qu’à partir des années 60 que l’insulte « pédé » s’inscrit dans ces interactions. Aujourd’hui, ces insultes homophobes ont été pour la plupart réapproprié par la communauté homosexuelle afin de retourner les stigmates qu’on leur impose et d’en faire une force.

Quant à la question des médias, ils sont représentés à l’époque comme le relais politique de l’action policière. Ils jouent totalement le jeu de l’oppresseur en affichant directement dans le journal le nom et parfois même le portrait des hommes inculpés. Il y a une totale absence du respect de la présomption d’innocence. Ce qui peut paraître surprenant, c’est qu’auparavant plus l’organe de presse est à gauche, plus il se doit de trouver de nouveaux lecteurs et donc d’être racoleur en exprimant ces faits-divers. Contrairement, à la presse de droite, qui souvent était associée au catholicisme et qui se devait de ne pas diffuser ce genre d’affaires pour préserver la famille et les enfants des actes convenus comme « contre-natures » par la religion.

  • Les théories psychanalytiques de l’homosexualité

Alors que l’homosexualité était d’abord diagnostiquée comme une pathologie, au 20ème siècle, deux théories émergent de la part des psychiatres. Celle du pervers, qui fait voir l’homme homosexuel comme un hétérosexuel blasé de ses expériences avec les femmes et qui tente avec les hommes, et celle de l’inverti au sens génital, soit l’idée qu’il serait une femme dans un corps d’homme et inversement. Comme ces théories ne sont pas démontrées, les docteurs pensent alors que l’homosexualité est une névrose ou une psychose. Dès 1940, les hommes homosexuels sont donc orientés vers la psychanalyse et la médecine de ville. Cette dernière propose deux médicaments pour « soigner » l’homosexualité. Certaines injectent de la testostérone pour viriliser et hétérosexualiser l’individus et d’autres donnent du Gardenal, qui est un médicament de traitement contre la dépression. Effectivement, le corps médical pensait qu’on était dépressif parce qu’on était homosexuel et donc qu’il fallait guérir de cela. D’ailleurs, L’Organisme Mondial de la Santé ne supprimera l’homosexualité de la liste des maladies mentales que le 17 mai 1993, date qui sera retenue pour la commémoration de la journée internationale contre l’homophobie.

En abordant la thèse de Théophile Louvier, complémentaire de celle abordée précédemment, on se rend à l’évidence que l’homophobie n’est pas monolithique. Alors que son approche repose sur les travaux d’Eric Fassin, sociologue français spécialisé sur les questions de genre et de race, ce doctorant distingue plusieurs homophobies. Tout d’abord, celle qui est attribuée au sexisme, qui est le fait de ne pas correspondre aux normes genrées imposées par la société et qui donne lieu aux insultes comme « enculé » ou encore « pédé ». Ensuite, l’homophobie différencialiste qui est de considérer l’homosexualité comme différente de l’hétérosexualité en n’accordant pas les mêmes droits aux individus homosexuels qu’hétérosexuels. Comme exemple, la Manif pour tous est le principal collectif d’associations en opposition à la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de personnes de même sexe (dit « mariage pour tous ») en France. Enfin, l’homophobie assimilationniste qui fait que l’on accepte l’homosexualité que s’il y a des similarités avec la vie de personnes hétérosexuelles comme le couple monogame, l’importance de la vie de famille …

  • La gestion du risque
Graphique issu du rapport sur les LGBTphobies 2021 réalisé par l’association SOShomophobie

Même si de nos jours, on ne condamne plus l’homosexualité mais l’homophobie en France, seulement 5 à 20 % des agressions donnent lieu à un dépôt de plainte. La présence d’homophobie va conduire à une crainte, une peur qui va faire qu’un homme homosexuel va vouloir avoir un contrôle permanent sur ses pratiques spatiales. Effectivement, les risques d’homophobie vont agir sur la fréquentation des lieux de l’individu, sur son comportement (avec qui parler de sa vie privée ?) et sur son apparence (ne pas paraître « gay » ou « efféminé » dans la rue par exemple). Le travail de thèse Théophile Louvier porte justement là-dessus, c’est-à-dire sur la corrélation entre le vécu de l’homophobie, la représentation de l’homophobie et sur la gestion du risque.

L’enquête de Théophile Louvier est encore en cours. Si vous voulez répondre au questionnaire, le lien est juste ici. Également, si vous connaissez des hommes homosexuels qui auraient vécu à Lille au siècle dernier, vous pouvez contacter Sébastien Landrieux à l’adresse mail suivante : sébastien.landrieux.etu@univ-lille.fr

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[Photoreportage] Transgender Day of Remembrance [20/11/2021]

Le 20 novembre de chaque année nous rappelle que les personnes transgenres ne sont pas en sécurité dans notre société. Le Transgender Day of Remembrance (la journée du souvenir transgenre en français) commémore tous les ans, dans le monde entier, les personnes transgenres qui ne sont plus de ce monde à cause de la transphobie. Suicide, assassinat, viol, les personnes transgenres sont constamment agressées par & dans notre société transphobe. C’est la transphobie d’Etat qui tuent chaque année toujours plus de personnes transgenres. C’est la transphobie médicale qui pèsent dans la mort de nos adelphes. En cette année la plus meurtrière, environ 200 personnes se sont retrouvé.e.s Place de la république (Lille) pour commémorer le décès des 375 adelphes dont nous déplorons le suicide ou l’assassinat en cette année 2021.

En hommage à nos mort.e.s, l’Etat a fermé les yeux.

Prise de parole faite pendant le rassemblement.

Anaëlle Charlier a photographié pour vous ce moment intime, poignant et bouleversant. Ces quelques photos illustrent un hommage, mais aussi le point de départ d’une lutte pour nos adelphes trans qui ne fait que commencer.

Texte de Loïs Hamard & Evann Hislers

Photos de Anaëlle Charlier

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[Critique] A Good Man, la parentalité trans au cinéma

Le 10 novembre 2021 est sorti en salles le film A Good Man, un film scénarisé, produit et réalisé par Marie-Castille Mention-Schaar. Il s’agit du premier film français sur le sujet de la parentalité des personnes trans. Il a cependant reçu beaucoup de critiques sur les réseaux sociaux, car le personnage principal, Benjamin, un homme trans, est joué par une femme cisgenre. Encore une fois, les acteurs et actrices trans ne sont pas mis.e.s en avant dans les films grand public. J’ai donc décidé d’aller le voir en salles, afin de pouvoir vous donner mon point de vue.

Un podcast animé et réalisé par Jeanne Defert.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Jeanne, animatrice :

Aujourd’hui, dans le nouveau podcast de Behind The Society, je vais vous parler du dernier film que j’ai vu au cinéma. Le mercredi 10 novembre 2021 est sorti en salles le film A Good Man, un film produit, scénarisé et réalisé par Marie-Castille Mention-Schaar.

Personnellement, je l’avais remarqué quelques semaines avant sa sortie, et pas forcément sous son bon angle car il a reçu beaucoup de critiques sur Tweeter, notamment en ce qui concerne son actrice principale, une femme cis, Noémie Merlant, qu’on retrouve par exemple dans Portrait de la jeune fille en feu. Mais voilà, le problème c’est que Noémie Merlant, elle joue le rôle d’un homme trans.

En effet, A Good Man, c’est le premier film français qui parle de la parentalité des personnes trans, et en l’occurrence, de Benjamin, un jeune homme trans, en couple avec une femme, Aude, jouée par Soko, qui ne peut pas avoir d’enfant : c’est donc Benjamin qui va décider de le porter. 

Alors, mon avis, sans avoir vu le film, était vraiment partagé : à la fois, c’est l’occasion enfin d’évoquer le parcours de vie des personnes trans et leur parentalité, mais c’est aussi grandement dommage de ne jamais inclure d’acteurs et d’actrices trans dans les films grand public, comme celui-ci qui sort au ciné. J’avais vraiment du mal à me décider sur le sujet alors j’ai décidé d’aller le voir au cinéma, pour pouvoir mieux vous en parler.

Transition musicale 

Le premier lundi après la sortie du film, à 18h05, on est deux dans la salle et c’est parti pour ce film sélectionné par le festival de Cannes 2020. Il faut aussi savoir qu’il a été inspiré de faits réels.

On rentre alors dans la vie quotidienne de Benjamin, infirmier sur une petite île en Bretagne, qui vient de déménager d’Aix en Provence car il ne s’y sentait pas bien.

Alors attention, si vous voulez voir le film j’ai quelques triggers warning à vous annoncer avant : accouchement, grossesse, transphobie et également homophobie.

On voit que Benjamin a une relation un peu conflictuelle avec sa mère, sa famille en général. Et un jour, son frère, qu’il n’a pas vu depuis longtemps, lui rend visite. Benjamin et Aude sont très proches de leur neveu, et on se rend compte qu’ils désirent vraiment avoir un enfant mais qu’Aude se sent très mal de ne pas pouvoir le porter.

On se rend enfin compte lors d’une consultation avec une docteure que Benjamin était en fait en grande réflexion intérieure puisqu’il annonce que c’est lui qui portera l’enfant.

On a beaucoup de flashbacks dans le film qui montre Benjamin avant qu’il ait fait sa transition à son entourage, et qui retrace son histoire avec Aude.

Donc lorsque Benjamin décide de porter leur enfant, Aude considère que c’est un sacrifice, mais Benjamin ne voit pas ça comme ça : c’est leur seule chance d’avoir un enfant et il est prêt à arrêter la testostérone pour l’avoir, sans vraiment savoir comment il va se sentir par rapport à lui et au regard des gens.

Lors d’une consultation avec une docteure, celle ci lui dit que porter un enfant, c’est une action vue comme exclusivement réservée à la femme dans la société.

Extrait du trailer

Mais Benjamin lui répond que : « Non ça ne remet pas en question sa transition. Il n’est pas moins un homme parce qu’il a un utérus et c’est parce qu’il se sent bien en tant que Benjamin qu’il est prêt à avoir un enfant. »

On suit donc le parcours de leur PMA, les rendez vous etc., et tout ça se passe à Bruxelles car je vous rappelle que la loi française interdit aux hommes trans de porter un enfant s’ils ont changé leur état civil.

Le problème pour Benjamin, c’est qu’arrêter la testostérone laisse à nouveau la place aux hormones féminines naturelles, ce qui s’annonce compliqué à gérer pour lui. C’est donc un parcours très compliqué qui se dessine.

Et je vais m’arrêter là pour le résumé pour vous laisser la possibilité de découvrir le film par vous même.

Transition musicale

Au final, mon avis sur le film est assez mitigé, même en sortant de la salle, je ne savais pas trop quoi en penser.

Le film est émouvant, surtout les 20 dernières minutes, je ne vais pas vous mentir, mais je vous avoue que j’ai eu du mal à m’attacher aux personnages, notamment du fait que Benjamin, le personnage principal soit joué par une femme cis.

Du coup, je suis allée m’informer sur Twitter, où beaucoup de personnes ont décidé de boycotter le film du fait de, encore une fois, le choix de l’actrice. Mais j’ai également trouvé les tweets d’une personne faisant partie du collectif Représentrans, un collectif qui recense les acteurs et actrices trans, et donc cette personne a pu discuter avec la réalisatrice sur son choix d’acteur. Je cite ses tweets :

L’équipe du film a rencontré des membres de Représentrans. On a longuement parlé, plusieurs hommes trans ont eu des longs entretiens avec la réalisatrice, zr ils ont fait des retours sur le scénario.
Pour ce qui est de l’actorat, il suffit de chercher sur Twitter pour savoir qu’un directeur de casting cis qui a des liens avec la commu a refusé de bosser sur le film et a donc fermé une porte très importante qui aurait permis à plus d’acteurs trans de passer le casting.
Des acteurs trans ont refusé le rôle parce qu’il y avait des scènes pré transition.
Lors de la séance Représentrans, la réalisatrice a expliqué ce choix : elle pense ces scènes nécessaires pour que le public cis comprenne le chemin de Benjamin comme celui du couple. Acceptable ou non, c’est à chacun de juger. 

Mon avis final est donc assez partagé, je pense que le mieux c’est que vous alliez le voir par vous même car ce film n’a pas que des points négatifs : au delà de la grossesse et de la transidentité, c’est un très beau film pour les relations amicales et familiales, en plus de ça, les paysages sont très beaux puisque ça a été tourné sur l’île de Groix en Bretagne. Petit bonus aussi pour la bande son qui est assez cool.

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[Portraits de vie] Derrière les thérapies de conversion, des victimes marquées à vie

Alors que les débats à l’Assemblée nationale se sont conclus par l’adoption de la proposition de loi visant à interdire les thérapies de conversion, Behind The Society revient sur les conséquences désastreuses que ces pratiques ont sur les personnes qui les subissent. Ces thérapies qui prétendent guérir l’homosexualité ou la transidentité, sont motivées par des raisons religieuses ou pratiquées par des thérapeutes auto-proclamés.

Jade est une victime de thérapie de conversion. De ses 8 à 12 ans, elle a subi des violences physiques et psychologiques visant à modifier son identité de genre. Douches froides, masculinisation forcée et coups ont été son quotidien pendant quatre ans. Au micro de Behind the society, elle revient sur son expérience et plus particulièrement sur les conséquences psychologiques que ces pratiques ont eu et continuent d’avoir sur elle.

Notre invitée : Jade Whirl, une femme transgenre, victime de thérapies de conversion au cours de son enfance.

Un podcast animé et réalisé par Maxence Grunfogel.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice :

Après l’Equateur, le Brésil, Porto Rico, Malte, l’Allemagne et une partie de l’Espagne, c’est au tour de la France de légiférer en la matière : l’interdiction des thérapies de conversion.

C’est une proposition de loi de la République en marche qui a été adoptée par l’Assemblée nationale le mardi 5 octobre dernier. Le but de la future loi proposée par la députée Laurence Vanceunebrock est de créer un délit spécifique interdisant les dénommées thérapies de conversion, et les punir de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende. Pour le moment, le vide juridique spécifique aux thérapies de conversion rend difficile le dépôt de plainte, les victimes ne sachant pas vers qui se tourner ou à quel titre porter plainte.

L’expression « thérapies de conversion » est née aux Etats-Unis dans les années 1950 et renvoie à un ensemble de pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne. Ces thérapies se basent sur le postulat que l’homosexualité et la transidentité sont des maladies qu’il conviendrait de guérir. Elles peuvent être organisées par des religieux ou des thérapeutes auto-proclamés, et prendre la forme d’entretiens, de stages, d’exorcisme ou encore de traitements par chocs électriques, se rapprochant parfois de dérives sectaires.

Jade, l’invitée :

Je m’appelle Jade, je suis une femme trans de 35 ans. Pour le moment je vis en France mais je suis de nationalité belge, j’ai pas mal bougé au cours de ma vie pour pouvoir commencer ma transition.

Transition musicale

Maxence :

Jade est une victime de thérapie de conversion. De ses 8 à 12 ans, elle a subi des violences physiques et psychologiques visant à modifier son identité de genre. Douches froides, masculinisation forcée et coups ont été son quotidien pendant quatre ans. Au micro de Behind the society, elle revient sur son expérience et plus particulièrement sur les conséquences psychologiques que ces pratiques ont eu et continuent d’avoir sur elle.

Jade :

Les thérapies de conversion, c’est un ensemble de pratiques coercitives qui vise à corriger l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne non cis ou non hétéro. Il y a plusieurs types de thérapies de conversion, il y a les thérapies médicales ; les thérapies religieuses. Dans mon cas, ce que j’ai subi c’était une thérapie de conversion médicale, donc comportementale, qui a été dirigée par un psychologue et qui nécessite, comme la plupart des thérapies de conversion, le soutien de la famille ou des proches. Ça a commencé quand j’étais enfant, un peu après mes huit ans. J’avais fait une première tentative de coming out qui m’a valu de me faire bully. C’est remonté jusqu’à la direction de l’école, j’ai fait une crise d’anxiété à l’idée d’y retourner. On a exigé que j’aille voir un psychologue avant de reprendre les cours et c’est ce psychologue qui a plus ou moins diagnostiqué ma transidentité et qui a décidé que je serais plus heureuse si on la détruisait, et qui a donc impliqué mes parents dans un ensemble de pratiques visant à me masculiniser. Donc ma mère me rasait la tête de force, malgré mes protestations ; on m’a fait regarder des films avec une représentation transphobe pour me dégoûter de la transidentité ; on m’a imposé un régime quasi militaire d’exercices pour me muscler, me masculiniser, apprendre les arts martiaux. Si jamais je me rebellais, c’était des punitions physiques : des douches d’eau glacées, des coups, des privations… Ça a duré pendant presque quatre ans. A côté de ça, il y a le reste de la famille qui a été impliqué, mon oncle et ma tante notamment. Ma tante qui m’a fait lire, soi-disant pour m’apprendre l’anglais, un ouvrage pour continuer à me dégoûter d’être une femme trans, pour me faire comprendre que tout le monde me verrait toujours comme un monstre si je décidais d’être une femme trans. Et toute cette violence, toutes ces pratiques, ont duré de mes 8 ans et demi jusqu’à l’été de mes 12 ans.

Transition musicale

Maxence :

Vous parliez notamment de conséquences psychologiques, parce qu’on parle beaucoup des déroulés de ces thérapies de conversion mais on parle un peu moins de toutes les conséquences psychologiques qu’il peut y avoir derrière pour les personnes qui subissent ces thérapies. Quelles sont-elles ces conséquences ?

Jade :

Elles sont dévastatrices. Les thérapies de conversion, faut intégrer que votre identité, que ce soit votre orientation sexuelle ou votre identité de genre, est monstrueuse et honteuse. Mais c’est pas quelque chose sur laquelle on a un contrôle, donc on en vient à avoir honte de qui on est, de nos pensées, avoir honte d’exister. On développe des mécanismes pour cacher qui on est, on est dans la création d’une personne, on est dans le masking. A côté de ça, ça a développé énormément d’anxiété sociale, de traumatismes. Ça augmente considérablement les risques de dépression et de tendances suicidaires. C’est une des raisons pour lesquelles il y a très peu de personnes trans qui ont subi une thérapie de conversion enfant qui sont encore là pour en parler. C’est vraiment dévastateur. Un des premiers éléments qui s’est développé chez moi en plus de mon anxiété, c’était des phobies sociales. D’abord la blemmophobie donc la peur du regard des autres, je me sentais très mal au milieu de mes pairs donc ça m’a énormément isolée. Et par la suite j’ai développé des mécanismes de défense où quand quelqu’un devenait un petit peu proche de moi, je m’éloignais parce que j’avais peur de la proximité, peur qu’elle découvre qui j’étais. Donc j’étais vraiment dans ce mécanisme de défense toute ma vie, et ça a énormément impacté ma sociabilisation et mon développement, en plus de me donner des tendances suicidaires. J’ai fait plusieurs TDS (tentatives de suicide) toute mon enfance, jusqu’à la fin de ma vingtaine. 

Maxence :

L’Assemblée nationale a adopté la proposition de loi visant à interdire les thérapies de conversion le 5 octobre dernier. Comme rappelé au début du podcast, elle vise à créer un délit spécifique interdisant ces pratiques et les punir de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende. Les peines encourues pourront être portées à trois ans et 45 000 euros si la victime est mineure ou si les faits sont commis par un ascendant ou sur Internet.

Pour le moment, la législation française n’inclut pas de délit dans le code pénal, mais des moyens juridiques indirects permettent d’interdire de telles pratiques. Par exemple, les victimes de thérapies de conversion peuvent saisir la loi pour harcèlement sexuel ou moral, violences physiques et psychologiques, torture ou encore séquestration. Ces pratiques peuvent aussi être incriminées du délit d’abus de faiblesse lorsqu’elles sont assimilées à des dérives sectaires et au charlatanisme. Créer un délit spécifique permettrait, selon la députée Laurence Vanceunebrock, que les victimes soient reconnues comme de vraies victimes de thérapies de conversion, et non pas d’autres faits. Aussi, la proposition de loi fixerait un interdit social, permettant une visibilisation de la problématique et une meilleure prise en charge des victimes. Reste un hic, les thérapies de conversion sons très souvent insidieuses et discrètes, allant jusqu’à prendre une autre dénomination pour être dissimulées. Que penser de cette proposition de loi ?

Jade :

Alors en fait la proposition de loi est passée par l’Assemblée nationale mais doit encore passer au Sénat pour être complètement adoptée. C’est une bonne avancée, c’est quelque chose qui aurait du être fait il y a des années. Malheureusement, pour moi il y a beaucoup d’amendements qui auraient été intéressants qui ont été rejetés, notamment sur la prévention scolaire. Mais, elle pose de bonnes bases en tout cas pour criminaliser ces pratiques. Maintenant, le fait de voir les débats à l’Assemblée ça a été particulièrement violent parce que beaucoup de députés étaient là pour avancer un agenda transphobe, c’est-à-dire exclure les personnes trans du ban des thérapies de conversion, pour pouvoir continuer à exercer ces pratiques contre nous. Donc voir cet agenda au niveau de l’Assemblée nationale, ça a été particulièrement violent. Et je dois dire que j’appréhende beaucoup de revoir les discussions au niveau du Sénat, où cet agenda pourra être poussé encore plus fort. Et j’ai peur que la loi soit bloquée à ce niveau-là, ou qu’encore une fois on prenne en otage les personnes LGB (lesbiennes, gays, bisexuel.les) en disant que si on n’exclut pas les personnes trans, la loi ne passera pas. Donc j’ai à la fois de l’espoir et beaucoup d’angoisse par rapport à la prochaine étape. Maintenant, si elle passe telle quelle, elle permettra de poser d’excellentes bases pour que les associations puissent s’organiser, se porter en tant que partie civile et accompagner les anciennes victimes et également, faire de la prévention au maximum contre ces pratiques. Donc, j’espère vraiment qu’elle passera, au moins en l’état.

Jingle de fin

« C’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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Out of the closet

La bisexualité : entre invisibilisation et stigmatisation

Le 23 septembre avait lieu la journée internationale de la visibilité bisexuelle. 

Retour sur cette sexualité invisibilisée dans la vie comme sur les réseaux par la perception binaire de la sexualité humaine.

Pour commencer : qu’est-ce que la bisexualité? 

La bisexualité est le fait d’éprouver une attirance sexuelle et/ou romantique pour les deux genres, masculin et féminin. Néanmoins, ressentir une attirance pour les deux genres ne signifie pas que cette attirance se calcule en termes de pourcentage (comme on peut le penser/l’entendre par des préjugés véhiculés sur les réseaux ou dans la vie quotidienne), par exemple une attirance 50/50 pour les hommes comme pour les femmes… En effet, le degré d’attirance envers les deux genres peut varier en fonction des périodes et des rencontres.

La légitimité de l’existence d’une journée de la visibilité bisexuelle prend tout son sens quand on remarque que la bisexualité reste encore une sexualité moquée, hypersexualisée, voire invisibilisée dans l’espace public.

L’éventail des orientations sexuelles et sentimentales semblant se limiter principalement aux 2 pôles de l’homosexualité et de l’hétérosexualité, la bisexualité apparaît comme une “phase” entre ces deux sexualités, une période de questionnement, de doute, qui ne dure pas dans le temps et qui aboutit soit par un coming-out homosexuel, soit par la fermeture d’une parenthèse de recherche d’identité. 

Cette invisibilisation s’observe également dans les études faites sur la pluralité de sexualité : dans leur article « Les personnes qui se disent bisexuelles en France », Population & Sociétés, vol. 561, no. 11, 2018, pp. 1-4, Trachman, Mathieu, Tania Lejbowicz, et l’équipe de l’enquête Virage explique : 

“Alors que les études sur les populations lesbiennes, gaies, bisexuelles et trans (LGBT) se sont développées ces dernières années, les analyses spécifiquement consacrées aux personnes qui s’identifient comme bisexuelles restent peu nombreuses par rapport à celles consacrées aux homosexuels. Les recherches consacrées à la bisexualité ont identifié deux facteurs principaux pour expliquer cette relative invisibilité [1, 2]. Elle renvoie d’une part au manque de reconnaissance sociale dont la bisexualité fait l’objet par rapport à l’hétérosexualité, mais aussi à l’homosexualité.”

Dans les deux cas, que ce soit dans une perspective hétérosexuelle ou homosexuelle, la bisexualité ne semble pas être reconnue pour ce qu’elle est : une communauté à part entière.

En effet dans les lieux communs hétéronormées, la bisexualité est souvent hypersexualisée, fétichisée : les personnes bisexuelles seraient plus enclines à multiplier les partenaires, à accepter les propositions de plan à 3, en particulier les femmes, et à davantage tromper leur partenaire. La fameuse chanson de Katy Perry, I kissed a girl, montre bien ici l’hypersexualisation d’une femme qui embrasse une autre femme: “I hope my boyfriend don’t mind it / It felt so wrong / It felt so right”. Embrasser une femme en étant dans une relation hétérosexuelle serait plus excitant, aurait le goût d’interdit, affirmerait la femme comme plus libérée, plus sûre d’elle, plus ouverte, plus désirable… et plus sexualisée. De plus, la chanteuse indique qu’elle trompe son partenaire avec une femme, renforçant le cliché de la personne bisexuelle comme volage. 

Maxence Ouafik, interne en médecine générale, doctorant en sciences médicales et militant LGBT+, explique dans l’article Slate, Biphobie, des stéréotypes aux conséquences psychologiques écrit par Laure Dasinieres :

“Plus spécifiquement, la bisexualité féminine n’est pas perçue comme une manière de vivre sa sexualité de manière autonome mais plutôt comme une manière de satisfaire le désir masculin ou de réaffirmer la normalité et la suprématie de l’hétérosexualité après une phase d’expérimentation.” La bisexualité, en particulier pour les femmes, serait donc un phénomène de mode, une simple passe d’amusement et qui constituerait un fantasme pour les hommes hétérosexuels, à qui la sexualité de la femme reviendrait finalement.

Dans le milieu LGBTQ+, le problème est plus complexe. De nombreuses personnes bisexuelles fréquentant les milieux queer ressentent la peur d’être moquées et jugées pour leur orientation “trop hétéro”, et donc leur illégitimité à appartenir à la communauté si elles fréquentent une personne du sexe opposé. Un homme bisexuel fréquentant une femme ne ferait alors plus réellement partie de la communauté LGBTQ+, de la même manière qu’une femme bisexuelle fréquentant un homme ne serait plus légitime de s’y sentir appartenir.

Pourtant, ce n’est pas la pratique sexuelle qui définit la sexualité de la personne, mais bien l’attirance, sexuelle ou romantique, en elle-même. Ainsi, de nombreuses personnes n’ayant jamais relationnée avec une personne du même sexe mais se déclarant comme bisexuel.le ne trouvent pas ou peu leur place dans la communauté LGBTQ+, leur sujet n’étant que peu évoqué.

En 2015, SOS Homophobie a effectué une Enquête nationale sur la bisexualité et explique que dans la communauté LGBTQ+, les personnes bisexuelles peuvent parfois être considérées comme “traîtresses” lorsqu’elles ont des relations hétérosexuelles. De ce fait, s’il n’existe pas (et heureusement) d’oppression systémique de la communauté lesbienne et gay sur la communauté bisexuelle, il n’en reste pas moins que subsistent des violences au sein de la communauté LGBTQ+, et qu’il est nécessaire d’en parler (de la même manière qu’il existe des discriminations faites aux personnes transgenres, asexuelles, etc, au sein de la communauté).

Cette stigmatisation de la bisexualité porte un nom : la biphobie. Néanmoins, elle est moins visible que les autres formes de discrimination portées à la communauté LGBT telles que l’homophobie et la transphobie, tout d’abord car la bisexualité, en elle-même, n’est pas facilement identifiable. On ne peut pas, en voyant un couple de deux personnes du sexe opposé, déterminer physiquement si les personnes qui sont ensemble sont bi.e.s ou hétéros. Ensuite, il n’existe pas, à proprement parler, d’insultes biphobes, alors qu’on entend beaucoup d’insultes homophobes et transphobe au quotidien. En ce sens, la biphobie repose donc davantage sur des clichés, et sur une invisibilisation de cette sexualité. 

Selon la même enquête de SOS Homophobie en 2015,

« En 2013, un tiers des appelant-e-s se disaient concerné-e-s par cette biphobie sociale ; en 2014 plus d’un-e bi-e sur deux (63 %) dit en être victime ». 

L’invisibilisation de la bisexualité passe également par le manque de représentation dans le monde culturel. Si, bien heureusement, les personnages homosexuels gagnent en représentativité dans de nombreux.euses films et séries, la bisexualité a un peu plus de mal à trouver sa place. 

Parmi les quelques personnages bisexuels qui ont marqué le grand et petit écran, on retrouve : 

Annalise Keating dans How to get Away with Murder, interprétée par l’actrice Viola Davis 

Ola, dans la série Sex Education, interprétée par Patricia Allison 

Clarke, dans la série The 100, interprétée par Eliza Taylor

Oberyn Martell dans Games of Thrones, interprété par Pedro Pascal 

Ainsi, être bisexuel.le, l’assumer, vivre des relations amoureuses et sexuelles de manière décomplexée est encore loin d’être simple. Finalement, l’invisibilisation, l’hypersexualisation ou encore la moquerie de la bisexualité montre qu’il y a encore tout un travail de sensibilisation à faire, surtout dans les espaces hétéronormés, mais aussi dans les milieux queer, sur la place laissée aux personnes bisexuelles et aux différentes manières d’aimer et d’avoir des relations sexuelles.

L’éventail des orientations sexuelles ne se réduit pas aux pôles de l’hétérosexualité et de l’homosexualité, et dépasse même la bisexualité. La sexualité, en elle-même, est fluide : elle peut varier tout au long de la vie, et une personne peut s’identifier à une certaine identité à un certain moment de son existence, sans forcément s’y réduire et y rester pour toujours. La visibilité doit être portée, dans la vraie vie et dans les médias, sur toutes les minorités sexuelles, afin d’appréhender au maximum la pluralité des situations qui existent, et permettre aux personnes de s’y retrouver et d’être rassurées. 

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L'île de Lille Out of the closet

Marquer son vécu à l’encre indélébile : le tatouage comme outil de réappropriation de son corps dans la communauté transgenre

Durant le week-end du 10 au 12 septembre 2021, Lille Grand Palais a accueilli l’International Lille Tattoo Convention. Après plusieurs reports dus à l’épidémie de COVID-19, tatoueurs.euses & tatoué.e.s se sont retrouvé.e.s pendant trois jours autour de l’art de l’encre indélébile. À cette occasion, Behind The Society s’est interrogé sur la place du tatouage dans la communauté transgenre. Rencontre avec Lexie, Maël & Hugo.

Le tatouage, c’est appréhender son corps, apprendre à le connaître autrement, dessiner & écrire sur sa peau au grès de ses envies. Des milliers de personnes ont leurs peaux marquées à l’indélébile, & parmi elles : des personnes transgenres. Behind The Society en a rencontré quelques-un.e.s

Premiers pas dans sa transidentité & découverte des tatouages

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine* pour la visibilité & les droits des personnes transgenres s’est confié sur son rapport au tatouage. Baignée dans ce monde grâce à sa grande sœur pour qui le tatouage est une vocation, Lexie a sauté le pas à ses 18 ans.

J’ai prit conscience de ma transidentité sans oser en parler : j’ai vu le tatouage comme un espace qui me permettait d’exprimer & d’affirmer mon identité sans faire de coming-out parce que j’étais pas prête, j’avais peur.

Lexie Agresti, femme transgenre tatouée, militante & écrivaine

Ses premiers pas dans sa transidentité, Lexie les a fait à travers les tatouages. Pas encore prête à faire son coming-out, elle a vu cet art comme un outil permettant de découvrir sa féminité. & pour cause, le choix des motifs n’était pas anodin : ils « parlaient de genre, évoquaient la fluidité, le changement » sans pour autant être explicite aux yeux de tou.te.s « c’était hyper intime, ce n’était qu’à moi. »

Pour Lexie, historienne de formation, l’art & son histoire a été une mine de possibilité. Elle a notamment puisé dedans pour adopter des motifs codifiés telle que la femme libellule : symbole de l’hybride & la métamorphose. Lexie a ainsi expérimenté sa féminité (telles que définies par les codes sociaux) à travers ses tatouages : lui permettant d’expérimenter, de se projeter, de marquer qu’elle allait vers un changement « même si je ne savais pas comment, comment en parler, comment faire. »

C’était rassurant d’encrer sur moi le changement, il faisait partie de moi, il ne me faisait pas peur.

Lexie Agresti, femme transgenre tatouée, militante & écrivaine

Maël, non-binaire & orthophoniste, rejoint Lexie sur sa vision de cet art : il s’agit de « graver un message, un symbole » & pas n’importe lesquels. Après quelques tatouages, Maël encre des motifs en lien avec sa non-binarité, certains se réfèrent « à [sa] transition, au fait qu'[il ne soit] pas cisgenre. » C’est comme ça qu’il voit cet art : encrer des étapes marquantes de sa vie, ce n’était pas envisageable de ne rien avoir en lien avec sa non-binarité.

Être non-binaire me permet de voir la société et le monde sous un certain angle, c’est hyper important pour moi. Ils ont donc une place primordiale dans ma transition.

Maël, non-binaire, orthophoniste.

Le tatouage comme arme de marginalisation

Encore très critiqué, le tatouage peut être vu comme un symbole de rébellion & d’immaturité tandis que leurs propriétaires sont jugés comme pas sérieux.euses, pas fiables. Cette image populaire du tatouage, certaines personnes transgenres en jouent, se l’approprient.

Jouer avec les tatouages, avec les codes de la société, repousser les barrières, c’était aussi un enjeu pour Lexie : il s’agissait de « choisir les endroits qui ne sont socialement pas les plus acceptés, ceux qui cassent les codes. »

On mise sur des endroits tabous, visibles, qui ne sont pas les plus raisonnables. L’emplacement symbolise la marginalité, nous permet de mettre de la distance, donner un aspect intimidant.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Se faire tatouer, notamment des messages politiques, des motifs en lien avec son vécu de personne transgenre, c’est symbolique en soit. Le faire sur des endroits visibles, aux yeux de la société, c’est une arme, c’est un outil quotidien de sensibilisation, de vulgarisation des vécus des personnes transgenres.

Le deuil dans la communauté transgenre : le tatouage comme outil de reconstruction

Le deuil, la perte d’un.e adelphe, le suicide, les meurtres haineux, c’est un triste quotidien dans la communauté transgenre. La transphobie d’état, médicale, législative, les barrières administratives, scolaires & le harcèlement quotidien : c’est une habitude pour les personnes transgenres, être en danger pour le simple fait d’exister.

Dans cette société hostile à leur existence, les personnes transgenres sont constamment confronté.e.s au deuil. Lexie panse les plaies du deuil de ses adelphes notamment par le tatouage. C’est utiliser notre corps comme une toile blanche sur laquelle on écrit ce que l’on a vécu, & dans le cadre du deuil, c’est se réapproprier des faits que la société nous enlève, des adelphes qui nous sont arrachés.

Les tatouages ont un côté politique, c’est intimement lié à un parcours de vie. Dans le cadre du deuil, c’est un symbole de colère, de résilience.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Contre-culture & création d’une esthétique queer

Dans l’adoption d’un tatouage, le choix du motif est un grand moment, une étape. Lorsque la discussion tourne autour des motifs avec Lexie, elle évoque des similarités dans la communauté transgenre. Non pas par influence mais plutôt par choix de motifs liés « à leurs identités, à leurs parcours, aux choses qui ne sont liés qu’au vécu des personnes transgenres. » Le symbole de la diversité de genre, la formule chimique de la testostérone ou de l’oestrogène, le drapeau transgenre ou non-binaire, ce sont des motifs propres au vécu commun d’une communauté : « on a développé des motifs de tatouages qui appartiennent au vécu des personnes transgenres. »

Ces rassemblements autour de motifs communs, Lexie en parle comme la création d’une contre-culture : « on est rattaché.e.s au tatouage parce que c’est le symbole d’une contre-culture d’une communauté qui est considérée comme à l’encontre de la société. »

Le tatouage est un outil de réappropriation de son corps mais aussi de fédération, d’appartenance à une communauté, ce qui peut notamment avoir un grand rôle pour la construction des personnes transgenres qui n’ont pas accès aux lieux de sociabilité trans, aux évènements communautaires.

Quand on n’a pas accès à la communauté, à des groupes de paroles, à des événements etc, le tatouage c’est finalement se rattacher à une culture parce qu’on a ce besoin d’appartenance, de point de ralliement dans la communauté.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Transpoète & poète trans : l’histoire de Hugo Amour avec le tatouage

Poète, écrivain & artiste amoureux, Hugo Amour a vécu le tatouage comme une révélation. La révélation de son corps, de son identité, de son âme. Il s’agit de « sentir sa peau, agir sur elle », finalement on se révèle à soi-même. La question de la révélation est ici d’autant plus profonde qu’elle entre en considération avec un travail de quête : quête de soi, de son corps, de son identité.

Le tatouage c’est une archéologie de nos existences, on creuse, ce sont nos traces personnelles, individuelles, intimes. C’est le reflet de notre personne qui était déjà présent sur nous & que nous grattons avec les tatouages.

Hugo Amour, poète, écrivain & artiste amoureux.

Un travail d’archéologie, de recherches, c’est ainsi que Hugo ressent les tatouages. A l’image de vestiges que l’on dépoussière, les tatouages racontent un vécu, une histoire, des sentiments, qui se révèlent à la surface de la peau.

Dans ce travail d’historien de sa propre existence, Hugo accueille les tatouages comme une explication. Garçon transgenre mais aussi ancien enfant maltraité & incesté, il était question, en grandissant, de comprendre qui il était.

Les mots c’est mon corps, les tatouages c’est mettre des contours à mon enveloppe, donner de la senteur, de la consistance à ce corps pour le découvrir, sentir que j’existe.

Hugo Amour, poète, écrivain & artiste amoureux.

Au carrefour de sa vie d’artiste, de garçon transgenre & de survivant de maltraitance, Hugo Amour entretient une relation multiple avec les tatouages. A l’image de nos gribouillages d’enfant sur les bras des ami.e.s à l’école, les tatouages sont aussi une manière d’utiliser sa peau tel un carnet. C’est utiliser le plus simple appareil dont Hugo peut disposer pour marquer ses poèmes.

*Une histoire de genres, guide pour comprendre & défendre les transidentités de Lexie Agresti, éditions Marabout, 19,90€ disponible ici