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[Photoreportage] Transgender Day of Remembrance [20/11/2021]

Le 20 novembre de chaque année nous rappelle que les personnes transgenres ne sont pas en sécurité dans notre société. Le Transgender Day of Remembrance (la journée du souvenir transgenre en français) commémore tous les ans, dans le monde entier, les personnes transgenres qui ne sont plus de ce monde à cause de la transphobie. Suicide, assassinat, viol, les personnes transgenres sont constamment agressées par & dans notre société transphobe. C’est la transphobie d’Etat qui tuent chaque année toujours plus de personnes transgenres. C’est la transphobie médicale qui pèsent dans la mort de nos adelphes. En cette année la plus meurtrière, environ 200 personnes se sont retrouvé.e.s Place de la république (Lille) pour commémorer le décès des 375 adelphes dont nous déplorons le suicide ou l’assassinat en cette année 2021.

En hommage à nos mort.e.s, l’Etat a fermé les yeux.

Prise de parole faite pendant le rassemblement.

Anaëlle Charlier a photographié pour vous ce moment intime, poignant et bouleversant. Ces quelques photos illustrent un hommage, mais aussi le point de départ d’une lutte pour nos adelphes trans qui ne fait que commencer.

Texte de Loïs Hamard & Evann Hislers

Photos de Anaëlle Charlier

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Féministes tant qu'il le faudra L'île de Lille

Savoir écouter, c’est déjà aider

Durant le premier confinement en mars 2020, le quotidien de millions de Français.e.s a basculé et les habitudes de chacun.e ont été modifiées. Mais les violences faites aux femmes, elles, ne se sont jamais arrêtées. Selon l’ONU, en France, les signalements ont augmenté de 30% pendant cette période. Face à cette situation, différentes associations décident de mettre en place des points d’écoute dans les centres commerciaux pour donner un soutien à ces femmes qui ne savent pas vers qui se tourner ni même si elles ont le droit de sortir de chez elles. 

Face à l’affluence que connaît le lieu, le point d’écoute Nina et Simon.e.s à Villeneuve-d’Ascq  est pérennisé et a reçu plus de 1900 personnes depuis sa création. Rencontre avec Guillemette Stevens, une des intervenantes, sexologue et conseillère conjugale de formation. 

Présentation du point d’écoute Nina et Simon.e.s

Le point d’écoute est financé par la direction régionale aux droits des femmes et dépend de la préfecture de région. Les personnes qui y travaillent sont soit des salarié.e.s soit des bénévoles, à plein temps ou à temps variable. Plusieurs professionnel.le.s se trouvent donc sur place : conseillers.ères conjugalles.aux, psychologues, juristes, travailleurs.euses socialles.aux, des bénévoles expert.e.s. 

L’accueil, l’écoute et l’orientation sont donc l’essence de ce lieu. À l’intérieur, des posters de Nina Simone et de Simone Veil en référence au nom du point d’écoute. Mais aussi des fauteuils, des livres et films féministes et surtout un endroit caché par des tissus afin que toutes les personnes souhaitant se confier puissent le faire en se sentant à l’aise. C’est l’un des points fondamentaux pour les intervenant.e.s : créer un endroit sans jugement, à l’abri des regards et bienveillant. 

Focus sur celles et ceux qui se rendent au point d’écoute

Les profils des personnes sexisées victimes de violences qui s’y rendent sont très variés, certain.e.s viennent après plusieurs années de violences, d’autres sont en plein milieu de la procédure et viennent pour des conseils, d’autres encore viennent dès le début. Mais la plupart de ces personnes sexisées sont déjà passées plusieurs fois devant le lieu avant de prendre la décision d’entrer et de venir parler. Le point d’écoute accueille aussi des personnes en questionnement sur leur identité de genre ou leur sexualité. Le nom du lieu étant écrit en écriture inclusive, les hommes aussi peuvent venir parler, qu’ils soient cisgenres, transgenres ou non binaires. 

Selon Guillemette, ces personnes sexisées qui entrent au point d’écoute ont choisi de parler de leur situation et n’ont donc pas trop de mal à se confier. Les intervenant.e.s exercent l’écoute active ce qui permet à ces personnes de prendre conscience qu’elles sont victimes de violences. Les personnes sexisées minimisent souvent ce qui leur arrive, cela est notamment dû aux violences psychologiques qu’elles ont subies. Passée cette étape, elles sont orientées vers des associations (pouvant être les associations partenaires) qui s’adaptent à leurs besoins : relogement, réinsertion professionnelle, mise en contact avec la justice etc. Mais le plus important est de toujours avancer selon le rythme de la personne. 

L’important rôle des associations face à un budget national médiocre face aux inégalités

Toutes ces actions menées par les différentes associations prennent d’autant plus de sens que le budget alloué au Ministère des droits des femmes dans le cadre du programme « Égalité entre les femmes et les hommes » n’était que de 27 millions d’euros, soit 0,0066% du budget global en 2016 selon le Haut conseil à l’égalité. 

Le rôle des associations est donc central en France, notamment pour les personnes sexisées victimes de violences physiques et sexuelles. Guillemette regrette que ce soit les associations qui fassent le travail de l’État. Le point d’écoute Nina et Simon.e.s bénéficie gratuitement de sa cellule mais les associations ont des budgets inégaux.

Quelles sont les autres alternatives ?

Selon Guillemette, certains comptes Instagram ou chaîne Youtube font également avancer les choses en postant des contenus militants, les médias deviennent également de plus en plus sensibles à ces questions. Mais cela ne semble pas être une solution durable puisque c’est tout un changement de mentalité qui est à opérer afin de stopper les violences faites aux personnes sexisées et d’observer une réelle égalité entre les genres.

Pour Guillemette il n’y a pas de secret, la solution se trouve dans l’éducation. La mise en place effective de la loi de 2001 qui impose d’avoir au moins trois fois par an, du CP à la terminale, des séances dédiées à la vie affective et sexuelle permettrait déjà d’opérer une avancée dans les mentalités. Si cela était fait, des notions comme le consentement, l’égalité et le respect s’installeraient plus tôt dans les esprits. 

Malgré un certain découragement, une note d’espoir

La situation est parfois décourageante pour les intervant.e.s, si certains pensent que le féminisme n’a plus son utilité en France, il faut rappeler que 90 femmes sont mortes d’un féminicide depuis le début de l’année, que 93 000 femmes sont victimes de viol ou de tentative de viol par an  et que 32% des femmes ont déjà subi du harcèlement sexuel au travail (NousToutes). Les actualités récentes comme les restrictions à l’avortement au Texas ou encore la situation des femmes Afghanes nous rappellent que les droits des femmes sont constamment menacés.

Comme le disait Simone de Beauvoir : «  N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique, ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question ». 

Mais Guillemette remarque tout de même une certaine évolution dans les mentalités, elle qui a mené des actions dans les écoles auparavant, constate qu’il y a dix ans les jeunes filles avaient totalement intégré le patriarcat et trouvaient cela normal d’être jugées quant à leurs tenues ou de se faire insulter gratuitement. Elle remarque que cela est beaucoup moins le cas aujourd’hui, notamment après Me Too. 

Merci à Guillemette Stevens pour son temps et sa bienveillance ainsi qu’à toutes les associations présentes au point d’écoute Nina et Simon.e.s qui ont mis en place un endroit sûr, chaleureux et surtout utile.

Pour aller plus loin…

Numéro 3919

Toutes les informations concernant le point d’écoute Nina et Simon.e.s : https://www.villeneuvedascq.fr/point-daccueil-et-decoute-nina-et-simones

Site de l’association Solfa, une des associations partenaires : https://www.solfa.fr

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Marquer son vécu à l’encre indélébile : le tatouage comme outil de réappropriation de son corps dans la communauté transgenre

Durant le week-end du 10 au 12 septembre 2021, Lille Grand Palais a accueilli l’International Lille Tattoo Convention. Après plusieurs reports dus à l’épidémie de COVID-19, tatoueurs.euses & tatoué.e.s se sont retrouvé.e.s pendant trois jours autour de l’art de l’encre indélébile. À cette occasion, Behind The Society s’est interrogé sur la place du tatouage dans la communauté transgenre. Rencontre avec Lexie, Maël & Hugo.

Le tatouage, c’est appréhender son corps, apprendre à le connaître autrement, dessiner & écrire sur sa peau au grès de ses envies. Des milliers de personnes ont leurs peaux marquées à l’indélébile, & parmi elles : des personnes transgenres. Behind The Society en a rencontré quelques-un.e.s

Premiers pas dans sa transidentité & découverte des tatouages

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine* pour la visibilité & les droits des personnes transgenres s’est confié sur son rapport au tatouage. Baignée dans ce monde grâce à sa grande sœur pour qui le tatouage est une vocation, Lexie a sauté le pas à ses 18 ans.

J’ai prit conscience de ma transidentité sans oser en parler : j’ai vu le tatouage comme un espace qui me permettait d’exprimer & d’affirmer mon identité sans faire de coming-out parce que j’étais pas prête, j’avais peur.

Lexie Agresti, femme transgenre tatouée, militante & écrivaine

Ses premiers pas dans sa transidentité, Lexie les a fait à travers les tatouages. Pas encore prête à faire son coming-out, elle a vu cet art comme un outil permettant de découvrir sa féminité. & pour cause, le choix des motifs n’était pas anodin : ils « parlaient de genre, évoquaient la fluidité, le changement » sans pour autant être explicite aux yeux de tou.te.s « c’était hyper intime, ce n’était qu’à moi. »

Pour Lexie, historienne de formation, l’art & son histoire a été une mine de possibilité. Elle a notamment puisé dedans pour adopter des motifs codifiés telle que la femme libellule : symbole de l’hybride & la métamorphose. Lexie a ainsi expérimenté sa féminité (telles que définies par les codes sociaux) à travers ses tatouages : lui permettant d’expérimenter, de se projeter, de marquer qu’elle allait vers un changement « même si je ne savais pas comment, comment en parler, comment faire. »

C’était rassurant d’encrer sur moi le changement, il faisait partie de moi, il ne me faisait pas peur.

Lexie Agresti, femme transgenre tatouée, militante & écrivaine

Maël, non-binaire & orthophoniste, rejoint Lexie sur sa vision de cet art : il s’agit de « graver un message, un symbole » & pas n’importe lesquels. Après quelques tatouages, Maël encre des motifs en lien avec sa non-binarité, certains se réfèrent « à [sa] transition, au fait qu'[il ne soit] pas cisgenre. » C’est comme ça qu’il voit cet art : encrer des étapes marquantes de sa vie, ce n’était pas envisageable de ne rien avoir en lien avec sa non-binarité.

Être non-binaire me permet de voir la société et le monde sous un certain angle, c’est hyper important pour moi. Ils ont donc une place primordiale dans ma transition.

Maël, non-binaire, orthophoniste.

Le tatouage comme arme de marginalisation

Encore très critiqué, le tatouage peut être vu comme un symbole de rébellion & d’immaturité tandis que leurs propriétaires sont jugés comme pas sérieux.euses, pas fiables. Cette image populaire du tatouage, certaines personnes transgenres en jouent, se l’approprient.

Jouer avec les tatouages, avec les codes de la société, repousser les barrières, c’était aussi un enjeu pour Lexie : il s’agissait de « choisir les endroits qui ne sont socialement pas les plus acceptés, ceux qui cassent les codes. »

On mise sur des endroits tabous, visibles, qui ne sont pas les plus raisonnables. L’emplacement symbolise la marginalité, nous permet de mettre de la distance, donner un aspect intimidant.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Se faire tatouer, notamment des messages politiques, des motifs en lien avec son vécu de personne transgenre, c’est symbolique en soit. Le faire sur des endroits visibles, aux yeux de la société, c’est une arme, c’est un outil quotidien de sensibilisation, de vulgarisation des vécus des personnes transgenres.

Le deuil dans la communauté transgenre : le tatouage comme outil de reconstruction

Le deuil, la perte d’un.e adelphe, le suicide, les meurtres haineux, c’est un triste quotidien dans la communauté transgenre. La transphobie d’état, médicale, législative, les barrières administratives, scolaires & le harcèlement quotidien : c’est une habitude pour les personnes transgenres, être en danger pour le simple fait d’exister.

Dans cette société hostile à leur existence, les personnes transgenres sont constamment confronté.e.s au deuil. Lexie panse les plaies du deuil de ses adelphes notamment par le tatouage. C’est utiliser notre corps comme une toile blanche sur laquelle on écrit ce que l’on a vécu, & dans le cadre du deuil, c’est se réapproprier des faits que la société nous enlève, des adelphes qui nous sont arrachés.

Les tatouages ont un côté politique, c’est intimement lié à un parcours de vie. Dans le cadre du deuil, c’est un symbole de colère, de résilience.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Contre-culture & création d’une esthétique queer

Dans l’adoption d’un tatouage, le choix du motif est un grand moment, une étape. Lorsque la discussion tourne autour des motifs avec Lexie, elle évoque des similarités dans la communauté transgenre. Non pas par influence mais plutôt par choix de motifs liés « à leurs identités, à leurs parcours, aux choses qui ne sont liés qu’au vécu des personnes transgenres. » Le symbole de la diversité de genre, la formule chimique de la testostérone ou de l’oestrogène, le drapeau transgenre ou non-binaire, ce sont des motifs propres au vécu commun d’une communauté : « on a développé des motifs de tatouages qui appartiennent au vécu des personnes transgenres. »

Ces rassemblements autour de motifs communs, Lexie en parle comme la création d’une contre-culture : « on est rattaché.e.s au tatouage parce que c’est le symbole d’une contre-culture d’une communauté qui est considérée comme à l’encontre de la société. »

Le tatouage est un outil de réappropriation de son corps mais aussi de fédération, d’appartenance à une communauté, ce qui peut notamment avoir un grand rôle pour la construction des personnes transgenres qui n’ont pas accès aux lieux de sociabilité trans, aux évènements communautaires.

Quand on n’a pas accès à la communauté, à des groupes de paroles, à des événements etc, le tatouage c’est finalement se rattacher à une culture parce qu’on a ce besoin d’appartenance, de point de ralliement dans la communauté.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Transpoète & poète trans : l’histoire de Hugo Amour avec le tatouage

Poète, écrivain & artiste amoureux, Hugo Amour a vécu le tatouage comme une révélation. La révélation de son corps, de son identité, de son âme. Il s’agit de « sentir sa peau, agir sur elle », finalement on se révèle à soi-même. La question de la révélation est ici d’autant plus profonde qu’elle entre en considération avec un travail de quête : quête de soi, de son corps, de son identité.

Le tatouage c’est une archéologie de nos existences, on creuse, ce sont nos traces personnelles, individuelles, intimes. C’est le reflet de notre personne qui était déjà présent sur nous & que nous grattons avec les tatouages.

Hugo Amour, poète, écrivain & artiste amoureux.

Un travail d’archéologie, de recherches, c’est ainsi que Hugo ressent les tatouages. A l’image de vestiges que l’on dépoussière, les tatouages racontent un vécu, une histoire, des sentiments, qui se révèlent à la surface de la peau.

Dans ce travail d’historien de sa propre existence, Hugo accueille les tatouages comme une explication. Garçon transgenre mais aussi ancien enfant maltraité & incesté, il était question, en grandissant, de comprendre qui il était.

Les mots c’est mon corps, les tatouages c’est mettre des contours à mon enveloppe, donner de la senteur, de la consistance à ce corps pour le découvrir, sentir que j’existe.

Hugo Amour, poète, écrivain & artiste amoureux.

Au carrefour de sa vie d’artiste, de garçon transgenre & de survivant de maltraitance, Hugo Amour entretient une relation multiple avec les tatouages. A l’image de nos gribouillages d’enfant sur les bras des ami.e.s à l’école, les tatouages sont aussi une manière d’utiliser sa peau tel un carnet. C’est utiliser le plus simple appareil dont Hugo peut disposer pour marquer ses poèmes.

*Une histoire de genres, guide pour comprendre & défendre les transidentités de Lexie Agresti, éditions Marabout, 19,90€ disponible ici