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Féministes tant qu'il le faudra

La représentation des femmes dans le rap français et américain

Lolita Shanté Gooden est née le 9 novembre 1969 dans le Queens, à New-York. Elle est à l’origine du mouvement rap féminin US. Elle avait tout juste 14 ans lorsqu’elle a commencé a lâcher ses premiers freestyles. Des années 80 à 2022, du chemin a été parcouru. Les femmes sont un peu plus présentes dans le monde du rap et du Hip Hop en général… Mais pas assez. Ces cultures restent majoritairement dominées par des hommes, avec un discours patriarcal et viriliste, la plupart du temps, à l’image de notre société. Cette masculinité brutale est ainsi poussée par la popularité de l’image du Gangsta-rap. Mais alors pourquoi ? Pourquoi ces « traditions » sont-elles profondément encore ancrées dans le monde du Hip Hop ? Quelle place pour les femmes dans le rap ? Une analyse de Naëlle Oboeuf pour y voir plus clair.

La culture hip-hop et rap

Généralement, on établit la naissance de la culture du hip-hop aux États-Unis vers les années 1975, marqué par le début de la « Zulu Nation », une création du musicien américain Afrika Bambaataa. Le but de ce mouvement culturel : transformer les ondes négatives des quartiers pauvres en énergies positives. Utiliser le rap comme arme pour combattre la violence dans les zones défavorisées du pays. Les jeunes faisant partie de ce mouvement se posent alors en tant que défenseur.euse.s du hip-hop qui partagent des valeurs et des modes de vie communs. Il a fallu attendre le milieu des années 80 pour que le rap traverse l’Atlantique et débarque en France avec l’arrivée de MC Solaar, IAM ou encore Suprême NTM sur le devant de la scène.

Le hip-hop, ce n’est pas simplement un style musical, c’est tout une culture urbaine qui regroupe différents domaines : rap, danse, DJing, graffiti, tenue vestimentaire… On y retrouve aussi un état d’esprit particulier, des valeurs universelles ou encore un langage propre à lui. La popularité des DJ (disc-jokeys) et des MC (masters of ceremony) ont permis de mettre en avant le rap, pilier principal de la culture hip-hop. Sur le rythme donné par le DJ, le MC débite ses textes qui rapportent la dure réalité des quartiers pauvres américains et dénoncent les injustices dont les communautés sont victimes. Le rap s’inspire de tout, de la vie quotidienne, de tous les éléments qui entourent les êtres humains. Aujourd’hui, il a évolué différemment grâce aux nouvelles technologies. C’est devenu le style dominant en France et aux États-Unis, proposant des sonorités différentes qui permettent à chacun.e de s’y retrouver et qui s’est diversifié au niveau des thèmes abordés. Alors que certains l’utilisent encore comme un moyen d’expression, d’autres s’en servent pour véhiculer des messages un peu douteux parfois…

Le rap féminin

Du côté des femmes, le groupe de The Mercedes Ladies est considéré comme le premier groupe féminin de rap de l’histoire de la musique. Venant de New-York, dans le Bronx, le groupe était composé de 8 membres, mais en réalité, ce sont 21 femmes qui se retrouvaient généralement dans les parcs et dans les rues de leur ville pour performer et soutenir les droits des femmes. Elles n’ont jamais reçu l’attention qu’elles méritaient de leur vivant et il a fallu plusieurs années avant que celles-ci ne soient reconnues comme des pionnières du rap féminin. D’ailleurs, on ne leur a jamais accordé la possibilité d’enregistrer leurs morceaux.

Enregistrement d’un concert des Mercedes Ladies en 1979

Ainsi, les femmes décident de plus en plus d’utiliser le rap comme une plate-forme grâce à laquelle elles peuvent s’exprimer, notamment sur le sexisme dont elles sont victimes. On retrouve parmi elles des passionnées, des engagées, des poétesses, des femmes qui veulent changer les choses et casser les codes. Ce qui compte, c’est l’ambition créative, la volonté de s’exprimer et surtout la passion, les femmes en ont autant que les hommes. Lolita Shanté Gooden a évidemment marqué les esprits, étant la première rappeuse à reprendre les codes vestimentaires du Hip-Hop et le langage propre à cette culture. MC Lyte et Salt-N-Pepa, quant à elles, ont la réputation d’avoir écrit des morceaux de rap qui critiquent les hommes qui manipulent et abusent des femmes. Difficile de parler des rappeuses qui ont marqué l’histoire sans mentionner Queen Latifah qui a connu un succès phénoménal et qui s’est toujours imposée comme révoltée contre le système américain. Elle a été la première rappeuse a mentionner le nationalisme noir en même temps que le féminisme dans ses musiques. Ses rappeuses se sont chargées elles-mêmes de la mission de prouver au monde que le rap ne concernait pas uniquement les hommes. En France, les années 90 sont témoins de la naissance des rappeuses comme Saliha.

« Who said the ladies couldn’t make it, you must be blind/If you don’t believe, well here, listen to this rhyme/Ladies first, there’s no time to rehearse/I’m divine and my mind expands throughout the universe. »

« Qui a dit que les femmes ne pouvaient pas réussir, vous devez être aveugle/Si vous n’y croyez pas, eh bien ici, écoutez cette rime/Les femmes d’abord, il n’y a pas de temps pour répéter/Je suis divine et mon esprit s’étend à travers l’univers. »

« Ladies first » de Queen Latifah sortie en 1989

Même si les femmes prennent petit à petit leur place dans le monde du rap et qu’elles commencent à faire parler d’elles à travers certains médias dans les années 2000, la discipline reste faite par les hommes et pour les hommes. Le meilleur exemple pour illustrer cette idée : le clip de « Candy Shop », morceau cultissime de 50 cent, dans lequel on retrouve des grosses voitures, des chaînes en or et beaucoup de jeunes femmes qui adoptent une image que les hommes, uniquement, veulent voir. Quelques années auparavant, des rappeuses, comme Lil’ Kim, ont débuté leur carrière en adoptant l’image de la liberté sexuelle des femmes. Elles combattent alors le sexisme et l’omniprésence de la masculinité en assumant leur féminité, leur sensualité, dans leurs paroles, mais également dans leurs clips vidéo. Les codes du rap féminin changent soudainement et l’image de la « gangsta » féminine qui s’habillait, seulement, avec des vêtements larges s’efface, petit à petit. Elles ont marqué l’histoire du rap puisqu’elles ont permis aux femmes de mettre en avant leur succès commercial et d’être enfin reconnues par le grand public. Parmi ces femmes qui ont revendiqué leur pouvoir et leur importance dans le monde du rap, on peut également mentionner Missy Elliot qui est une figure essentielle dans l’industrie de la musique américaine. De plus, elle ne correspondait pas aux « codes de beauté », très présents dans la culture américaine à ce moment-là, et elle revendiquait cette non-conformité.

« Love my guts, so f*** a tummy tuck »

« J’aime mon corps, alors je ne veux pas d’une plastie abdominale. »

Missy Elliott dans son hit « Pump it up »

Alors que le succès des rappeuses est moins fulgurant du côté des États-Unis dans les années 2000, de vrais succès commerciaux commencent à apparaître chez les rappeuses françaises. Certains noms sont relayés dans les médias comme Lady Laistee ou encore Princess Aniès. Mais celle qui a indéniablement marqué l’histoire du rap français et dont le nom est reconnu par une grande partie de la population est évidemment Diam’s. Elle s’est fait connaître grâce à son hit « Dj », fait pour passer dans les radios. Ses 4 albums contiennent des hits, mais aussi des textes percutants qui ont fait la réputation de la rappeuse. Elle a toujours fait preuve de sincérité et d’authenticité envers son public et sa musique. Elle a osé aborder des thèmes qui « dérangeaient » ou qui étaient considérés comme tabou durant cette décennie, n’hésitant pas à mentionner sa bipolarité et son séjour en hôpital psychiatrique dans son morceau « Si c’était le dernier » ou encore sa tentative de suicide dans la chanson « TS ». Un diamant brut du rap français qui est encore aujourd’hui considérée comme un modèle et une pionnière par de nombreux rappeurs.euses.

Diam’s en concert en 2010

Alors qu’aux États-Unis de plus en plus de rappeuses revendiquent leur sensualité, la jeune française Roll-K s’inspire de ce mouvement en racontant, dans ses morceaux, ses aventures sexuelles et ses fantasmes. Quelques années plus tard, Liza Monnet fera son apparition et suivra ce mouvement avec des paroles très explicites.

Chez les Américains, l’arrivée de Nicki Minaj dans l’industrie a représenté un tournant important. Elle a aussi permis de mettre en avant l’impact que pouvait avoir les femmes dans le monde du rap. Nicki Minaj a perpétué les traditions que Lil’ Kim avait développées c’est-à-dire une image hypersexualisée et un vocabulaire cru et osé. Finalement, elles rentrent dans l’idéal féminin promu par le rap. Est-ce que cela est pour autant dégradant pour l’image de la femme ? Pas forcément. Que l’on aime ou non leur musique, elles se servent de cette image pour établir un revirement : leurs libertés sexuelles ne dépendent pas des hommes, mais bien d’elles-mêmes, donc si elles éprouvent l’envie de s’exprimer sur leurs désirs, elles le font au même titre que les hommes qui le font depuis la naissance du rap.

Même si la domination des hommes dans le monde du rap a longtemps représenté un obstacle pour les femmes, cela ne les a pas empêchées de se créer leur place et d’imposer leur style. Elles sont capables de parler de sujets très variés, et elles n’ont pas peur de, justement, dénoncer le sexisme dont elles sont encore victimes. Par exemple, dans son titre « Si j’étais un homme », Chilla dénonce les inégalités entre les hommes et les femmes et surtout de la vision des femmes que l’on retrouve dans notre société actuelle.

« Permis d’m’envoyer en l’air, valable sur la Terre entière. Pas le même jugement, le même contrat, le même salaire ».

Chilla dans « Si j’étais un homme »

Les rappeuses ont réussi à se créer un espace pour elle dans le milieu du rap, dans lequel elles peuvent parler de tout ce qu’elle souhaite. Victimes d’un manque de visibilité dans les années précédentes, aujourd’hui, on peut être témoin d’une progression, mais modérée. À titre d’exemple, en début d’année 2020, seulement deux rappeuses françaises (Marwa Loud et Shay) sont présentes dans les 200 meilleures ventes d’albums en France, contre 86 hommes… Elles se sentent toujours dans l’obligation de renverser les normes puisqu’elles restent des femmes qui font partie d’un milieu majoritairement masculin. Chacune des femmes qui décident de faire du rap est donc une féministe qui mène un combat à sa manière et parfois même malgré elle. Qu’elles soient en jogging en tenue sexy, les rappeuses assument et assurent le pouvoir qu’elles possèdent.

Le rap victime des stéréotypes de genre

La représentation est l’ensemble organisé d’opinions, d’attitudes, de croyances et d’informations se référant à un objet ou à une situation donnée. Dans notre cas, nous évoquons donc l’image et les opinions qui se réfèrent aux femmes dans le domaine culturel du Hip Hop. Et il faut avouer que cette image n’est pas souvent glorieuse. Les paroles de musiques de rap et les comportements des rappeurs sont fortement liés à une représentation stéréotypée de la femme. On peut également souligner le fait que certaines artistes américaines du Hip Hop sont souvent directement liées aux hommes qui l’entourent : impossible de mentionner Cardi B sans évoquer son mari le rappeur Offset, Beyoncé a toujours été lié à son mari le rappeur Jay-Z, difficile de parler de Mary J. Blige sans dire que sa carrière a été lancée par Dr. Dre…

Même si le rap n’a jamais été aussi libre et créatif qu’aujourd’hui, il est encore difficile d’accepter qu’il y ait des femmes qui savent kicker, pour une partie du grand public. Pour être honnête, ces pensées sont clairement dû aux textes et aux paroles misogynes et sexistes véhiculés par la plupart des rappeurs masculins. C’est presque comme si c’était devenu une habitude, on n’y prête même plus vraiment attention. Je suis féministe et j’aime le rap, et cela sonne déjà comme un paradoxe.

Une problématique qui ne date pas d’aujourd’hui : la figure du gangsta-rap, arrivé aux États-Unis dans les années 90 a largement contribué à la généralisation du sexisme dans le monde du rap. C’est un sous-genre du rap éminemment masculin au discours ouvertement sexiste. Dans son ouvrage The Hip-Hop Wars, Tricia Rose explique comment ce style a réussi à s’imposer comme une branche essentielle du monde de la musique. La « jeunesse mainstream » est rapidement devenue friande de ce mouvement porté par des rappeurs comme Snoop Dogg ou Ice-T. À cette époque, la vente des disques était essentielle pour les rappeurs, car c’était pour eux le seul moyen d’imposer leur écriture et de pousser la culture du rap sur le devant de la scène. Alors, quand l’industrie du disque se rend compte que le gangsta-rap commence à se faire écouter par le grand public, elle se dépêche d’investir dans ce nouveau genre afin de révolutionner le monde du rap et de lui donner la place importante qu’il possède aujourd’hui. Il naît alors un intérêt et une curiosité des jeunes pour cette musique et ces textes qui renvoient à un mode de vie qu’iel ne connaissent pas. Argent facile, violence, drogues, armes, des femmes réduites à des objets sexuelles… Bref, aucun rapport avec la vie de la plupart des auditeurs.trices, mais un engouement s’est créé autour de ce nouveau genre. C’est ainsi que les insultes pour désigner les femmes et leur représentation dénudées dans les clips vidéo deviennent une normalité. Je vous laisse le plaisir de compter le nombre de fois où le mot « bitch » est utilisé pour représenter les femmes dans les chansons de rap américaines, mais aussi françaises…

Une des plus grosses problématiques que l’on retrouve dans le milieu du rap, c’est le fait que de nombreux rappeurs définissent leur masculinité à travers leur sexualité. Ils accordent une place importante à leur activité sexuelle et adoptent des attitudes qui envisagent les femmes, uniquement, comme des conquêtes ou des « trophées ». Le fait d’avoir de nombreuses conquêtes et d’en faire la démonstration est censé prouver la notoriété de l’individu. Cela vient également du fait que les rappeurs se sentent et sont constamment mis en compétition, donc ils essaient de démontrer leur force et leur supériorité dans leur musique, et surtout en prouvant leur succès auprès de la gent féminine. Ainsi, les femmes sont réduites à servir seulement à la réussite et à l’ascension des rappeurs. Difficile, pour certains, donc d’accepter de voir des femmes « sortir » de cette image et casser les codes en remettant en cause ces stéréotypes de genre.

Les rappeuses américaines hyper-sexualisées

Si on traverse l’Océan Atlantique et qu’on jette un coup d’œil chez nos voisins les américains, l’opinion du grand public sur l’image des femmes dans le rap n’est pas meilleure. Nicky Minaj, Cardi B, ou encore Megan Thee Stallion, sont devenues de véritables stars mondiales hypersexualisées. Dès qu’une femme ose montrer une partie de son corps de façon publique, elle subit immédiatement les stéréotypes liés au genre. C’est pour cette raison que beaucoup des femmes faisant partie de l’industrie musicale américaine font usage de la provocation afin de revendiquer leur liberté de s’habiller comme elle le veulent et de se comporter comme elle le souhaitent, et d’assumer le fait qu’elles sont bien motivées à continuer d’agir de cette façon malgré les nombreuses insultes et les jugements à leurs égards.

Megan Thee Stallion en concert durant le Made In America Festival en 2019

La sexualité et la violence sont des thèmes qui reviennent beaucoup dans les chansons du Gangsta. Les rappeuses développent le thème d’une hyperpuissance sexuelle à l’image des rappeurs masculin. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, le sujet de la sexualité n’est pas récent. Les femmes noires aux États-Unis abordaient déjà ce sujet dans les prémices du rap, et racontaient leurs relations sexuelles dans leurs morceaux. Aussi, la violence apparaît dans leurs morceaux à travers leur volonté de vengeance face aux hommes qui les accostent dans la rue et qui les oppriment. Les rappeuses américaines d’aujourd’hui poursuivent donc cette lignée en affirmant leur liberté sous toutes ses formes. C’est de cette manière qu’elle se battent contre le sexisme. Elles assument absolument tout, peu importe les critiques qui peuvent être émises, notamment par les hommes. Est-ce que le fait d’apparaître dénudé dans un clip revient à faire de l’antiféminisme ? Pour beaucoup, la réponse serait oui. Alors qu’en réalité, c’est non. Ces femmes s’approprient les images clichées que leur ont attribuées leurs collègues masculins pour renverser l’ordre et affirmer le fait que ce sont leurs corps, et qu’elles l’utilisent comme elles le souhaitent.

L’opinion du public rap a également son importance par rapport à la représentation des femmes. Alors qu’il a été habitué, pendant plusieurs années, à percevoir une image stéréotypée de la femme, il lui est difficile de sortir des clichés et d’avoir un point de vue objectif sur la situation. Ainsi, les rappeuses sont catégorisées, définies à travers deux extrêmes opposées sans aucune position à mi-chemin. Soit les rappeuses sont des poupées, soit elles sont des tomboys. La tomboy adopte les attitudes et les codes qui sont généralement attribués aux hommes, elle « cacherait » ainsi sa féminité afin de légitimer sa présence dans le monde du rap. La poupée, quant à elle, possède une image fortement sexualisée et met en avant toute sa féminité. Même si cela sonne comme un cliché, il n’existe pas d’entre deux pour une bonne partie du public. Difficile donc pour les femmes de s’imposer dans le rap quand elles sont constamment jugées et mise dans des cases en fonction de leur comportement. Heureusement, certaines ont réussi à se démarquer : Missy Elliot est l’une des rappeuses les plus influentes qu’il ait pu exister. Dans sa chanson « Work It », la jeune femme enchaîne les rimes sexuelles et assume ce qu’elle aime sans filtres. Dans le clip de cette même chanson, Missy Elliot apparaît avec des vêtements larges et un style qui serait plus attribué à celui d’un homme. Non, ce n’est pas un « garçon manqué », mais bien une femme talentueuse qui rap et qui refuse de rentrer dans les codes imposés par le grand public.

Un peu de lumière dans l’ombre

Mais attention aux généralisations, on peut rapidement tomber dans les clichés. Il faut d’abord souligner que le rap et les médias grand public n’ont pas une très bonne relation, donc on en perçoit souvent une image qui ne représente pas entièrement la réalité. Malgré le fait que le rap soit aujourd’hui le genre musical le plus écouté en France, il reste présenté par les médias comme une « sous-culture ». Difficile de trouver des journaux et des émissions télévisées qui évoquent le rap sans un certain mépris. Ils véhiculent des images négatives de la culture rap, ce qui pose encore plus de barrières entre les jeunes générations et les plus anciennes. À titre d’exemple, on se souvient de la manière dont a été reçu le rappeur Fabe dans l’émission Taratata, présentée par Nagui, en 1995 : l’animateur s’est montré moqueur envers l’art du rappeur en qualifiant son travail de simple « playback », chose que ce dernier n’a pas du tout appréciée puisqu’il en est venu à quitter le plateau de l’émission. Un mépris qui est toujours d’actualité : alors que Nekfeu est reçu dans l’émission « On n’est pas couché », en 2015, pour faire la promotion de son premier album « Feu », les deux chroniqueurs qu’il confronte se montrent désobligeant envers le jeune homme. Ils en viennent même à être surpris par le fait que le rappeur s’intéresse à la littérature, comme si les rappeurs n’étaient que des incultes qui ne connaissaient pas la langue française. Le chemin est donc laborieux pour les femmes qui souhaitent réussir à s’imposer dans un milieu si mal représenté par les médias généralistes.

Pourtant, le rap est aujourd’hui considéré comme de la « poésie moderne ». Comme beaucoup de poèmes des siècles précédents, le rap permet de s’exprimer, de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Les rappeurs et rappeuses partagent leur expérience de vie et leur histoire, c’est ainsi que beaucoup de personnes sont capables de se reconnaître et de s’identifier aux textes de ces artistes. Autre point commun, le rap tire évidemment sa force des rimes et des figures de style. La construction des doubles sens, des images traduit tout le travail produit par certaines rappeuses et certains rappeurs.

On a trop souvent l’habitude de résumer le rap à de la violence, de la haine et du blingbling superficiel. Bien qu’il soit présent en France depuis plus de 20 ans, nombreux sont ceux qui lui refusent le statut d’art sous prétexte qu’il ne renvoie qu’à de l’inculture. Oui, quelques rappeurs choquent encore avec des paroles misogynes et il y a toujours un long chemin à faire pour que les femmes puissent s’imposer et être représenté de manière égale aux hommes dans ce milieu. Mais le rap est loin de se limiter à l’obscénité. En général, le hip-hop est l’un des genres les plus savants de la musique. Il s’inspire de beaucoup de styles différents ce qui laisse la liberté aux beatmakers et aux rappeurs de pouvoir eux-mêmes créer des styles de rap divers. C’est sans doute le genre qui se renouvelle le plus et qui permet d’exprimer une créativité sans limite. Les textes de rap font parfois preuve de puissance, d’autres sont capable de nous retourner le cerveau avec des punchlines bien trouvées. Il est quasiment impossible de ne pas trouver son bonheur parmi les variétés et les nuances de flows proposés. En France ou aux États-Unis, le rap est beau et il n’a pas fini de nous surprendre.

* : Dans cet article, quand le mot « femme » est utilisé, il fait référence à la condition sociétale. Nous faisons rapport aux représentations des personnes sexisées et également des minorités de genre.

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[Portrait de vie] Quand le Gras devient politique : une lutte contre la grossophobie systémique

Boréale est une femme grosse. Non ce n’est pas un gros mot, et ni un adjectif péjoratif. Moquées, emblèmes pratiques de la mauvaise santé et stéréotypées, les personnes grosses subissent, quotidiennement, ce qu’on appelle la grossophobie. A l’embauche c’est un patron qui estime que tu es grosse et donc forcément pas dynamique. Chez le médecin, le diagnostic est foireux car on estime que tout est lié à ton poids. C’est aussi ne pas pouvoir s’habiller car concrètement, si tu fais plus d’une taille 44, le monde de la mode ne te considère pas.

Tout cela, c’est de la grossophobie, et c’est ce que Gras Politique tente de combattre. Le Gras est politique. Et elles l’ont compris. Ces femmes sont grosses et militantes, pour un monde plus juste et inclusif. Gras Politique, c’est une association féministe et queer qui lutte contre la grossophobie systémique. Parce que le Gras est politique.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice:

Boréale est une femme grosse. Non ce n’est pas un gros mot, et ni un adjectif péjoratif. Moquées, emblèmes pratiques de la mauvaise santé et stéréotypées, les personnes grosses subissent, quotidiennement, ce qu’on appelle la grossophobie. A l’embauche c’est un patron qui estime que tu es grosse et donc forcément pas dynamique. Chez le médecin, le diagnostic est foireux car on estime que tout est lié à ton poids. C’est aussi ne pas pouvoir s’habiller car concrètement, si tu fais plus d’une taille 44, le monde de la mode ne te considère pas.

Le Gras est politique. Et elles l’ont compris. Ces femmes sont grosses et militantes, pour un monde plus juste et inclusif. Gras Politique, c’est une association féministe et queer qui lutte contre la grossophobie systémique. Le Gras est politique. En France, les départements qui comptent le plus de personnes grosses sont aussi les départements les plus pauvres. A l’école, 63% des enfants gros et grosses risquent d’être victimes de harcèlement. La grossophobie est aussi une discrimination genrée, les femmes et les jeunes filles en pâtissent le plus. Chez les jeunes filles, l’âge moyen du premier régime est de huit ans. Huit ans. Dès le plus jeune âge on nous fait des remarques sur notre corps, dès l’enfance on nous apprend à lier le fait d’être gros ou grosse à quelque chose de négatif, voire d’horrible. Quelque chose qu’il ne faudrait surtout pas devenir. Cette discrimination genrée, on la retrouve aussi à l’embauche puisqu’une étude a démontré qu’à compétences égales, une candidate en surpoids a six fois moins de chance d’être embauchée qu’une femme mince. La grossophobie médicale mène aussi à un abandon de soins chez les personnes grosses qui n’osent plus se rendre chez un médecin car elles y ont été maltraitées. Le parcours de parentalité se révèle aussi être un calvaire. Les centres de PMA refusent les personnes aux IMC supérieurs à 30. Et les personnes transgenres, pour une opération, subissent des chantages à l’amaigrissement.

Tout cela, c’est de la grossophobie, et c’est ce que Gras Politique tente de combattre. Boréale est militante au collectif. Elle a toujours été grosse, mais a pris conscience que les moqueries perpétuelles devaient cesser, quand elle a commencé à s’intéresser au féminisme et à Gras Politique. Au micro de Behind the society, elle nous raconte son militantisme, et le calvaire que vivent les personnes grosses dans un monde où la norme de minceur règne.

Quand le Gras devient politique : une lutte contre la grossophobie systémique, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.

Boréale:

Moi je m’appelle Boréale, je suis chargée de projets culturels. Disons que j’ai toujours été grosse depuis que je suis petite. J’ai toujours subi des discriminations, des moqueries liées à mon apparence physique, à mon poids. Et je me rendais pas forcément compte que c’était pas normal quand j’étais plus jeune. Et à partir du moment où je me suis tournée vers le féminisme grâce à une amie qui a commencé à m’offrir des livres, je me suis rendue compte que même ce que je vivais en tant que personne grosse c’était pas normal non plus, et que je devais pas avoir à subir ce genre de choses. Au départ, j’ai juste commencé à lire des blogs de femmes grosses qui parlaient de leur quotidien, de leurs galères par exemple juste à s’habiller. Et rien que par ce biais, ça a commencé à me faire réfléchir sur le fait que je n’étais pas seule à vivre ce genre de difficultés au quotidien, qu’en fait il y avait peut-être quelque chose de pas normal là-dessous. Et au fur à mesure de mon questionnement, de mes recherches, j’ai fini par découvrir Gras Politique. J’ai commencé à les suivre, j’ai lu leurs livres, j’ai regardé ce qu’iels postaient sur leur site Internet. Et en fait ça a été vraiment une révélation, j’ai trouvé ça tellement clair. Et un partage de vécu surtout, qui fait qu’on ne se sent pas seule, il y a vraiment des gens qui veulent combattre ce genre de choses, c’est vraiment ça, c’est essentiel ce genre de choses. Ça alliait les luttes féministes, queer avec les luttes grossophobie tout en prenant en compte toutes les problématiques liées aux discriminations que ce soit pour les personnes racisées, les personnes handis etc. Et je me suis dit « j’ai besoin de ça, je me tourne vers ça » et je suis rentrée dans l’équipe et finalement je me suis vraiment retrouvée dedans. Ça montre aussi une vie qui nous semble pas forcément envisageable, enfin moi tout ça je l’envisageais même pas, c’était même pas des questions que je me posais, c’était : « Je suis grosse, ma vie va se passer comme ça », et il n’y a pas vraiment d’autre chemin de vie possible, on n’a pas de représentation etc. Et en fait faire communauté finalement ça a ouvert un champ de possible impressionnant. Et m’engager ça m’a permis d’apprendre beaucoup de choses, en présence de personnes très cultivées, très impliquées dans le militantisme depuis des années, c’est quelque chose de très riche et ça m’a aussi apporté un côté sociabilisation dans le sens où dans mon entourage proche de base, j’ai pas forcément de personnes grosses qui partagent les mêmes vécus que moi. Et du coup là, ça m’a permis d’avoir une communauté vers qui me tourner, et qui comprendra tout de suite les problèmes. Et on n’a pas besoin de justifier ce qu’on a vécu en disant « mais si, ça ça a été douloureux pour moi parce que », non on a juste à dire « là j’ai vécu ça » et tout de suite on est compris.

Mon plus grand espoir c’est qu’un jour les enfants gros ou grosses n’aient pas à vivre ce que tous les adultes gros ou grosses ont vécu. C’est aussi pour ça que je milite, l’avenir. Parce que moi finalement, maintenant à l’heure actuelle j’ai la force d’encaisser ce genre de choses. J’ai envie d’améliorer le quotidien pour celleux qui viennent après.

Maxence:

Est-ce que tu pourrais nous définir la grossophobie ?

Boréale:

La grossophobie c’est l’ensemble des discriminations, des oppressions que les personnes grosses subissent dans leur vie quotidienne, que ce soit dans le cadre du travail, dans le cadre familial, à l’école, aussi dans le cadre de la santé. Ça touche vraiment tous les domaines de la vie publique, de la vie privée. Ça se répercute vraiment partout.

Maxence:

Tu dis avoir subi et continuer de subir de la grossophobie, comment ça se manifeste ?

Boréale:

Du coup ça s’est déjà manifesté par des moqueries, beaucoup notamment à l’école. En fait c’est pas forcément un processus conscient, mais il est de commune mesure qu’on a le droit de se moquer des personnes grosses. Parce que c’est comme ça qu’elles vont changer, qu’elles vont rentrer dans le moule, qu’elles vont maigrir. Il faut leur faire prendre conscience qu’elles sont grosses. Après, j’ai pas vraiment de preuve à l’appui mais au niveau de ma recherche d’emploi, j’ai eu beaucoup de mal à trouver des emplois. Et en fait il y a une étude qui a été menée par Jean-François Amadieu qui disait qu’une femme grosse avait six fois moins de chances de trouver un emploi qu’une femme mince. Sans avoir de preuve, pour moi ça s’est senti car des clichés sont associés aux personnes grosses, notamment le fait qu’une personne grosse va pas être dynamique, va pas être productive, va avoir beaucoup de problèmes de santé. Et du coup il y a plein de recruteurs qui vont se dire « non je ne vais pas l’embaucher parce qu’il ou elle est gros.se ». Par exemple aussi un domaine tout bateau, c’est l’accès aux habits où finalement le choix est très limité. Alors aujourd’hui un peu moins qu’avant je pense, mais ça reste très fastidieux de s’habiller. La majorité des marques s’arrêtent à la taille 46-48. Pour les marques qui vont jusqu’à la taille 68 il doit exister 3 magasins en ligne, seulement. Quand on peut pas s’habiller, c’est compliqué de sortir de chez soi. Je pense que les gens s’arrêtent vraiment à l’enveloppe physique, que ce soit par les vêtements, par notre morphologie, notre couleur de peau…tout ce que notre physique renvoie. Et quand tu t’habilles pas « comme il faudrait être habillé » je pense que tu peux être mal vu.e et il y a des personnes qui sont totalement désociabilisées à cause de ce genre de choses. On pourrait se dire « oh la la s’habiller à la mode c’est pas très important », mais le problème c’est pas juste s’habiller à la mode, le problème c’est s’habiller tout court. C’est qu’on est dans un monde aujourd’hui où on peut pas sortir tout nu, c’est interdit par la loi, donc en fait que des personnes n’aient pas accès à l’habillement c’est quelque chose de grave.

Au niveau de la grossophobie médicale j’en ai subi un petit peu, et ce genre de violences qu’on peut subir en tant que personnes grosses, ça peut nous éloigner de l’accès à la santé. Il y a des personnes grosses qui ne se soignent plus, soit parce qu’elles sont en errance médicale parce qu’on renvoie tous leurs symptômes à leur poids donc « ah bah oui si vous entendez plus de l’oreille droite c’est parce que vous êtes gros.se », des choses qui n’ont aucun lien. Et tu te dis « mais est-ce que vous ne pouvez pas allez chercher plus loin, et même si ça a un lien est-ce que vous pouvez pas essayer de me soigner en fait ? » Il y a des personnes qui ont des douleurs qui ne sont pas prises en compte sous prétexte qu’elles sont grosses et que la réponse à tous leurs problèmes ce serait de perdre du poids. On peut pas imposer ça à tout va. Les régimes, qu’on prescrit à tout le monde, tout le temps, c’est plus de 95% d’échec. Ça on n’en parle pas. A l’heure actuelle, il y a des dispositifs de soins qui ne sont pas adaptés aux personnes grosses. Il y a des scanners, des IRM où certaines personnes grosses ne peuvent pas passer ce genre d’examens puisqu’il n’y a pas de machines adaptées.

Maxence:

Tu es désormais militante au sein du collectif Gras Politique. L’association sensibilise, beaucoup, à travers la traduction d’articles initialement écrits en anglais, via son festival aussi, le Très Gros Festival qui met à l’honneur des personnes grosses et talentueuses. Il y a aussi eu l’opération PasMaRenaissance qui alerte sur les dangers de la chirurgie dite de l’obésité qui consiste à enlever les deux tiers de l’estomac. Vous vous opposiez à l’émission Opération Renaissance présentée par Karine Lemarchand qui visait à suivre des personnes grosses voulant « renaître » via cette chirurgie. Gras Politique porte des missions symboliques, y’en a-t-il d’autres ?

Boréale:

Nos volontés c’est d’essayer de réduire la grossophobie, voire si possible de la faire disparaître, tout simplement en sensibilisant les gens. Donc par exemple on va faire des interventions en milieu scolaire, auprès de collectivités territoriales, d’entreprises. On va sortir aussi des brochures sur différents thèmes. Les dernières qu’on a sorties c’est la grossophobie en milieu scolaire : comment ça peut se présenter et comment être mieux vigilant.e face à ça. On a sorti une brochure qui s’adressait aux soignant.e.s sur comment mieux prendre en charge les personnes grosses puisqu’il y a des personnes qui sont grossophobes plus par ignorance, par méconnaissance. En fac de médecine par exemple, la prise en charge des personnes grosses c’est pas quelque chose qui est vraiment mentionné. Du coup Gras Politique ça va être ça, ça va être aussi des choses destinées aux personnes grosses. Donc des cours de ce qu’on appelle Yogras, ce sont des cours de yoga adaptés aux personnes grosses. Puisque l’accès au sport est quelque chose de compliqué encore à l’heure actuelle soit parce que les méthodes ne sont pas adaptées, soit parce que le matériel n’est pas adapté, soit parce que les coups sont trop élevés. On propose aussi des groupes de parole sur différents thèmes pour que les personnes grosses aient des espaces de libre parole, en toute bienveillance et en toute compréhension. Après il y a un aspect médical, pratico-pratique. Par exemple la liste de soignant.e.s safe. Sur recommandations de personnes grosses on met en place une liste pour recommander des soignant.e.s qui ont bien pris en charge, qui ont bien entendu et écouté une personne grosse, qui n’ont pas juste limiter ses problèmes à son poids. Ca peut rassurer, faciliter l’accès aux soins.

Transition musicale

Maxence:

Tu penses qu’on peut parler de propagande de la minceur, avec les couvertures des magazines, le monde de la mode de manière générale qui promeut toujours les mêmes types de corps ?

Boréale:

Propagande je sais pas trop, mais en tout cas injonction à la minceur ça c’est sûr. On est dans un monde qui nous pousse tout le temps à essayer d’atteindre un idéal imposé par la société. Un idéal qui n’est pas forcément réaliste en plus parce que généralement sur les magazines, dans les médias, les femmes minces qu’on nous montre elles font du 34-36-38 alors qu’une étude avait été menée sur la taille moyenne des Françaises, et elles font du 42 en moyenne. Effectivement il y a une injonction à toujours plus maigrir, à être à son top, le top imposé par la société. Ça se voit quand l’été arrive, on entend partout qu’il faut préparer son summer body. Notamment pour les femmes, parce que c’est quand même les femmes et les minorités qui subissent principalement ce genre d’injonction à devoir ressembler à tout prix à UNE image. Et c’est dangereux parce que ça peut créer des troubles du comportement alimentaire, des complexes aussi. Moi longtemps j’ai eu l’impression de ne pas me sentir normale parce que je ressemblais pas à tous les gens qui étaient autour de moi, pas à ce qu’on nous montrait dans les médias etc alors qu’en plus la représentation ça a une force incroyable. Je pense que la représentation joue énormément dans la construction des enfants. Quand j’étais petite la représentation des personnes grosses dans les séries, dans les films, dans les livres c’était inexistant. Alors si, quand ça existait c’était pour se moquer, et du coup tu te dis « bah oui c’est normal qu’on se moque de moi ».

Maxence:

Alors, le body positive, parlons-en maintenant. C’est un mouvement qui est né sur les réseaux sociaux dans les années 2010. A la base, il trouve son origine en 1996 avec l’association The Body Positive lancé par deux Américaines Connie Sobczak et Elizabeth Scott suite au décès de la sœur de la première, qui souffrait de troubles alimentaires. Le mouvement a ensuite été repris et a été, en 2018, l’un des hashtags les plus populaires sur les réseaux sociaux. Donc le but, c’est l’acceptation et la reconnaissance de l’ensemble des corps, un mouvement qui se veut bienveillant et inclusif. Mais voilà, de nombreuses critiques ont surgi. D’abord, certains voient en lui un argument marketing. Mais l’autre critique peut-être plus importante, est celle qui dénonce une reprise du mouvement par des personnes au corps très normé. De nombreuses personnalités féministes disent s’être éloignées du mouvement, car elles ne se retrouvaient plus parmi les corps représentés. Pour toi Boréale, le Body Positive permet-t-il de lutter contre la grossophobie ?

Boréale:

Au début je pense que oui. Maintenant à l’heure actuelle le mouvement s’est un peu dépolitisé. Mais en tout cas je pense que c’est un bon levier d’accès au questionnement sur toutes les injonctions sur le corps, sur toutes les injonctions à rentrer dans le moule. Moi en tout cas, je suis rentrée dans la lutte anti-grossophobie un peu par le côte Body positive dans le sens où j’ai d’abord travaillé sur l’acceptation de moi, avant de travailler sur l’acceptation des gens en général. Oui c’est un point d’entrée aux luttes un peu plus politisées. Et surtout en fait aujourd’hui le mouvement Body positive c’est un mouvement qui a été vraiment beaucoup récupéré par des personnes qui sont dans les normes. Et en fait aujourd’hui majoritairement c’est quand même des femmes plutôt minces ou en tout cas disons 42-44 peut-être, qui ont la taille marquée, des hanches etc qui posent majoritairement sur ce hashtag. Ça commence à contribuer à imposer une nouvelle norme. Moi je pense qu’il faudrait juste ne pas imposer de norme.

Maxence:

Alors, il y a quand même des améliorations dans la diversité des corps représentés. Je pense notamment lors de la Fashion Week où on a pu voir des personnes qui sortaient des normes imposées depuis des années défiler, même si ça reste marginal c’est à souligner. Est-ce que toi, une amélioration en particulier t’as marquée ?

Boréale:

Moi ce qui m’a marquée c’est d’avoir de plus en plus de célébrités grosses qu’on voyait, qui sont pas forcément habillées comme des sacs. Je pense notamment à Lizzo, dans la musique, qu’on voit danser. Il y a 10-15 ans, des artistes grosses qui étaient aussi spectaculaires qu’elle, il n’y en avait pas. Et moi vraiment Lizzo c’est quelqu’un qui m’a marquée. Sur ses réseaux elle parle de tout ça, de la pression qu’elle peut avoir à maigrir. C’est pas juste une artiste qui fait de la musique. En plus je pense qu’elle a une certaine force de rester comme elle est puisque dans le système de la musique, du cinéma, on pousse les femmes à rentrer dans le moule mais encore plus que dans la société de manière générale. Effectivement on a de plus en plus de figures dans les médias qui montrent un exemple impossible, un chemin des possibles et c’est chouette à voir.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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[Critique] Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Pour ce nouveau podcast Critiques de Behind The Society, j’ai décidé de vous parler aujourd’hui du dernier film de Mélanie Laurent, sorti le 17 septembre 2021 sur la plateforme de streaming Prime Vidéo. Adaptation du roman de Victoria Mas paru en 2019, Le bal des folles tient pour théâtre la société française du 19ème siècle dans laquelle les femmes, ou plutôt, les “hystériques” comme elles étaient alors appelées, étaient envoyées à la Pitié Salpêtrière de Paris afin d’y être internées et soignées. Zoom sur ce film ambitieux au désir de justice pour ces femmes délaissées et dont la science s’est jouée.

Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine, un podcast réalisé par Marine Evain pour Behind The Society.

Jingle de transition

Si j’ai choisi aujourd’hui de vous parler de ce film, c’est avant tout pour son sujet et l’influence de celui-ci sur notre société actuelle. Car Le bal des folles c’est avant le parcours de ces femmes enfermées, martyrisées et maltraitées par des années de médecine et de science dont le Dr Jean-Martin Charcot, en fut l’une des figures emblématique à l’époque. 

Mais revenons rapidement sur le film en lui-même et sur l’histoire qu’il nous conte. Années 1880, Paris. Eugénie jouée par l’actrice Lou de Lâage est une enfant de la bourgeoisie française et également une grande passionnée de littérature, désireuse d’intégrer les grands cercles de discussion et de débats qui lui font tant rêver. Eugénie, néanmoins, a un don qu’elle peine de plus en plus à gérer : celui de voir et entendre les morts. Au cours d’une énième apparition, Eugénie avoue tout à sa grand-mère qui fait parvenir la nouvelle au père de la jeune fille. 

Convaincu que sa fille est folle et malade, son père l’envoie donc à l’institut de la Salpêtrière où Eugénie va être confronté à la réalité et au sort de ces femmes qualifiées d’hystériques, qu’on enferme et qu’on punit. Le directeur du service neurologique, autrement appelé “service des aliénés”, le Dr Charcot, organise toutes les semaines des séances d’hypnose publiques sur ses patientes qu’il utilise alors comme cobayes pour mener ses expériences. Durant son séjour à la Salpêtrière, Eugénie fait la connaissance de Geneviève, infirmière en chef du service. Si les deux femmes vont commencer par se haïr l’une l’autre, elles vont finalement comprendre les rouages de cet institut patriarcal et tenter de s’en défaire.

Mais voici tout de suite un petit aperçu du film avec sa bande annonce que je vous propose d’écouter. 

Bande annonce

Avant toute chose, il est important de comprendre que le bal des folles existait vraiment au 19ème siècle. Les bourgeois venaient alors de tout Paris pour assister à ce bal organisé tous les ans depuis 1835 à la mi-carême. Le temps d’une soirée, les femmes internées à la Salpêtrière étaient autorisées à se déguiser et à se mélanger avec la haute société parisienne. Ce phénomène attirait évidemment la curiosité des invités qui découvraient alors ce qui se cachait derrière les murs du plus grand établissement de l’hôpital général de Paris. L’expression du bal des folles en elle-même ne vient pas des gestionnaires de l’institut, elle est plutôt journalistique. Car ces femmes contorsionnées et “sans limites” comme le rappelaient souvent la presse de l’époque étaient l’occasion pour ces spectateurs méticuleusement choisis d’observer la maladie, l’expression de la dégénérescence dont le peuple parisien, en particulier les femmes, redoutaient tant. Les corps exhibés sont épiés, scrutés, à la recherche du moindre geste obscène, du moindre comportement déviant, de la moindre crise d’hystérie tant attendue. 

Cette curiosité malsaine est particulièrement bien dépeinte dans le film de Mélanie Laurent : aussi bien lors des séances d’hypnose publiques que lors du bal en lui-même. Dès lors, le regard des autres se pose directement sur ses corps en souffrance, des regards mélangés entre le dégoût et la fascination. Les hommes, les docteurs bien souvent, hypnotisent et sont hypnotisés par ces sujets d’expérience scientifique en tout genre. Il y a un certain plaisir vicieux qu’on remarque aisément dans le film : celui d’avoir tout pouvoir sur ces jeunes filles voire même de faire du Dr Charcot le “nouveau” père d’Eugénie par exemple. Il est le seul à pouvoir décider du sort de ses patientes sans quoi elles croupissent des années entre les quatre murs de la Salpêtrière. Réellement, le film Le bal des folles nous invite à nous questionner sur les intentions de la médecine vis-à-vis de ces femmes : les aider ou simplement en faire des bêtes de foire, exposées une fois par semaine aux yeux du monde quand, le reste du temps, les filles ne sont que soumises aux expériences malsaines des docteurs. De plus, les patientes enfermées à la Salpêtrière sont également vues comme des proies faciles, en témoigne la relation entre Ernest et Louise. Fragilisée par l’enfermement, Louise considère Ernest comme son sauveur, du moins elle voit en lui le regard de quelqu’un qui lui porterait un intérêt non pas pour sa maladie mais pour ce qu’elle est réellement. Même si ce n’est évidemment pas le cas…

Derrière l’expression de bal des folles, on notera bien sûr un certain vocabulaire visant aujourd’hui à décrédibiliser l’expression féminine. En outre, l’hystérie a été inventée aux alentours des années 1830 afin de désigner un mal qui ne toucherait que les femmes et venant de l’utérus. Le travail de Jean-martin Charcot a été plus tard de prouver que cette maladie était avant tout neurologique. Mais cette terminologie a un coût aujourd’hui. En effet, si le mot n’a plus aucune valeur scientifique et médicale selon les chercheurs, il n’en reste que les émotions féminines sont sans cesse ramenées à cette notion d’hystérie. Les femmes seraient ainsi incapables de maintenir leurs calmes, emprises à des crises de nerfs irrationnelles qu’on ne saurait gérer. On assiste donc à la décrédibilisation constante de la parole des femmes, la politique étant le meilleur exemple où la colère exprimée par une femme y est très mal vue. On l’observe très bien dans le film lorsque Eugénie s’emporte face au médecin qui la juge. Sa parole est dessencialisée car hystérique et donc sans valeur réelle. En retour, Eugénie est punie, du moins doit suivre un traitement à base de bain glacée ou de douches à jet puissant. Lorsque Eugénie se rebelle davantage, c’est l’enfermement total qu’on lui impose : sans lumière, ni chaleur. La Salpêtrière s’avère être un lieu de maltraitance où le but n’est définitivement pas de soigner mais de traumatiser, d’extraire de ces femmes la vie qui les anime, d’en faire des coquilles vides plus faciles à dresser… 

Jingle de transition

Néanmoins, Le bal des folles est également l’expression d’une sororité inébranlable. Elle est même la seule véritable lumière du long-métrage car elle rappelle l’entraide naturelle que ces femmes organisaient d’elles-mêmes. Au début du film, Eugénie y est plutôt réticente, terrorisée face aux autres habitantes de la Salpêtrière qu’on lui a toujours appris à craindre ou du moins à éviter. L’expérience d’internement partagée par toutes les filles va cependant aider Eugénie à se rendre compte de quelque chose qu’elle n’avait jamais réalisé auparavant : non ces femmes ne sont pas folles ni dangereuses mais seulement victimes d’un système patriarcale qui ne supporte pas qu’une femme hausse le ton, soit différente ou seulement malade. Ces femmes font peur car elles ne peuvent garder sous cloche les émotions qui les animent. De la même façon, Geneviève, sous les ordres du Dr Charcot mais dont le métier la confronte tous les jours aux patientes, commence à émettre des doutes lorsqu’elle réalise qu’Eugénie peut l’aider à faire le deuil de sa sœur. L’amitié qui se tisse entre les internés et le personnel féminin de la Salpêtrière semble donc être le seul remède à la mélancolie. 

Si Le bal des folles est un film poignant difficile à regarder, il n’est que trop important pour se rendre compte des origines du patriarcat et de la domination des hommes sur les femmes encore aujourd’hui. Outil suprême de dépossession de la crédibilité féminine, la médecine a tenté à de nombreuses reprises de soumettre les femmes à l’enfermement afin de les faire taire. Mais c’était sans compter la sororité et la solidarité des femmes entre elles que Mélanie Laurent a su si bien reproduire dans son film à découvrir urgemment.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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À l'international Féministes tant qu'il le faudra

Le droit à l’IVG en péril aux États-Unis

photo: pexels

Le départ de Donald Trump de la Maison Blanche n’aura pas suffit à endiguer la poussée conservatrice du pays. Les lois anti-avortement se multiplient dans les différents Etats américains, jusqu’à donner des idées à la plus haute juridiction du pays, la Cour Suprême. Les juges qui la composent pourraient réviser la loi Roe VS Wade de 1973 qui inscrit l’avortement légal jusqu’à 24 semaines de grossesse dans la Constitution.

Vers une suppression du droit à l’avortement ? 

Réviser la Constitution n’est pas un acte banal, cela remet en cause une décision historique pour la liberté des femmes. En 1973, l’arrêt Roe VS Wade promet aux femmes une possibilité d’avorter jusqu’à 24 semaines de grossesse. Mais les États-Unis semblent à présent revenir sur leurs pas à la suite d’un projet de loi du Mississippi.  Cet État du Sud souhaite interdire l’avortement au-delà de 15 semaines de grossesse, une loi que les juges de la Cour Suprême pourraient faire passer à l’échelle du pays. Certains États n’ont pas attendu cette décision pour passer à l’acte. Selon France Info, pas moins de 1840 mesures de limitation de la contraception ou de l’avortement ont été introduites depuis le début de l’année aux États-Unis, dans 46 États sur les 50 que compte le pays. La Floride a réduit le délai pour l’avortement de 24 à 14 semaines. Au Texas, l’IVG est à présent interdit dès que les battements du cœur de l’embryon sont perceptibles, environ quatre semaines après la fécondation. L’Idaho engage des poursuites civiles contre les médecins pratiquant l’avortement. La liste est encore longue et pourrait s’allonger davantage si la Cour Suprême décide de réviser ce droit. Vingt États supplémentaires seraient susceptibles de criminaliser ou d’interdire l’avortement.  Pourtant, dans les pays avec un accès au soin, les avortements ont tendance à avoir lieu assez tôt. La majorité des avortements réalisés dans le monde ont lieu dans les 12 premières semaines (90% dans les pays à revenu élevé , les ⅔ ayant lieu avant 9 semaines de grossesse).

carte : Radio-Canada affichant les restrictions du droit à l’IVG. La carte date de 2016, depuis certains États ont renforcé leur politique anti-IVG


L’héritage Donald Trump

La décision de la Cour Suprême est encore plus redoutée que six juges sur neuf sont conservateurs. Un déséquilibre en partie dû aux choix de Trump. L’ancien président des États-Unis a conduit trois juges conservateurs à la plus haute juridiction du pays. Symbole du recul du droit à l’avortement, Trump choisissait Amy Coney Barrett pour remplacer l’icône féministe, Ruth Bader Ginsburg. La protégée de Trump s’oppose diamétralement à sa prédécesseure, une femme reconnue pour ses positions en faveur de l’indépendance et de l’avortement. Sa remplaçante est au contraire connue pour ses positions religieuses traditionalistes et son opposition à l’avortement. Amy Coney Barrett est membre de la communauté religieuse “People of Praise” dont un article du Guardian affirme que les femmes y sont considérées comme soumises à leur mari. Pour compléter le tableau, Niel Gorsuch avait également été sélectionné par l’ancien président américain. Ce juge conservateur de 55 ans se positionne en faveur de la peine de mort ainsi que des valeurs de la famille et de la religion. En 2013, il tranche en faveur de l’entreprise Hobby Lobby, opposée au remboursement de pilules du lendemain. Troisième choix et pas des moindres, Brett Kavanaugh, homme aux positions conservatrices affichées : catholique traditionaliste, ouvertement anti-avortement et pro armes à feu. Il est également accusé d’au moins quatre agressions sexuelles, notamment par d’anciennes camarades d’étude.  Le système américain est ainsi fait que ces choix d’hier peuvent impacter la vie des femmes de demain. Restreindre, criminaliser ou interdire l’avortement aurait de graves conséquences sur la santé des femmes, et sur leurs libertés.

Riposte féministe

Aux Etats-Unis, les lobbies anti-avortement et les mouvements “pro-life” envahissent la société et mènent leur propagande, même dans la tête des plus jeunes. L’Église est l’une des instances majeures dans la lutte contre l’avortement. En 2019, elle finance le film “Unplanned”, un manifeste contre l’IVG inspiré de faits réels. Le scénario met en scène une femme du Planning Familial aux opinions féministes. Cette dernière retourne sa veste après sa rencontre avec un couple anti-avortement, elle décide alors de mener un combat contre le Planning Familial et l’IVG. Lors de sa semaine de sortie, le film se hisse au top 10 des meilleures entrées avant d’être interdit au moins de 17 ans et rejeté par certaines chaînes de télévision. Mais la propagande anti-avortement gangrène aussi l’État, notamment sous l’ère Trump. En janvier 2017, la “March for life”, grand rendez-vous des militants anti-IVG, prend un autre tournant. Le vice-président de Donald Trump, Mike Pence, s’y rend en personne et déclare : « La vie est en train de gagner ».

Vidéo de Bloomberg QuickTake sur la Women’s March pour protester contre les lois anti-avortement

La réponse féministe ne s’est pas faite attendre face à la poussée conservatrice du pays. En octobre 2021, de multiples manifestations dénonçant la loi promulguée au Texas ont lieu dans plusieurs États. Dans plus de 600 villes du pays, des femmes de toutes les générations revendiquent le droit à disposer de leur corps, le droit d’avoir le choix. Les féministes dénoncent la situation déjà critique du pays où certaines femmes sont contraintes de changer d’État afin d’avorter. Les lois anti-avortement affectent d’autant plus les femmes précaires pour qui ce droit est très coûteux. Amnesty International condamne également les “déserts” en terme de cliniques d’avortement, la plupart des habitants vivant à plus de 160 kilomètres d’un tel service. L’organisation déplore le fait que les États-Unis aient “le taux de mortalité maternelle le plus élevé de tous les pays développés”. La situation est déjà critique. Réviser le droit à l’IVG ne permettra pas de diminuer le nombre d’avortement mais rendra simplement sa pratique plus dangereuse. Au-delà de l’aspect médical, cette loi est le symbole même du patriarcat. Une minorité de personnes, notamment des hommes, décident à la place des femmes sur des sujets qui les concernent. Cela semble surréaliste qu’en 2022, des femmes doivent toujours se battre pour avoir le choix, pour disposer librement de leur corps, pour avoir des droits fondamentaux. Les États-Unis sont à présent à un carrefour entre une société conservatrice où le patriarcat fait la loi et une société féministe, où chaque être humain a accès à ses droits fondamentaux.

photo :pexels

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Marche féministe du 12 mars : ambiance festive et modérée

La manifestation, au départ de la place de la République, remonte le boulevard Gambetta avant de s’engager sur la rue Colbert et redescendre sur le boulevard Vauban. Après avoir longé la rue Solférino, le cortège retourne à place de la république, rejoignant au niveau de Sébastopol le cortège « Look Up »: la manif pour le climat qui se tenait le même après-midi.

Contrairement à la marche nocturne du 8 mars, cette manifestation affiche un aspect moins radical : peu ou pas de slogan fort, un cortège bon enfant, plus festif que revendicatif (à l’image de la pride de Paris organisée par l’inter) et en somme assez peu d’intersectionnalité.

En effet, malgré la présence de quelques drapeaux LGBTQ et pancartes au tons plus radicaux et queer/pro-TDS, la manifestation affiche clairement une dimension très cis-hétéro centrée, avec des pancartes centrées sur la vulve/le clitoris et d’autres ouvertement putophobes.

A l’arrivée sur Sébastopol, le cortège rencontre celui de la marche pour le climat, rencontre bien sur prévue à l’avance. Si aucun conflit réel n’est a regretter, et que les prises de paroles à ce moment la arbore une dimension plus convergente, quelques disputes et éclats de violences, on cependant lieux entre des manifestant.e.s de la marche féministe et un groupe de gilets jaunes présents dans la manif « Look Up », ces dernier leur reprochant de ne pas participer aux « vrais luttes »…

Les deux cortèges réunis arrivent finalement à république quelques minutes après leur départ de Sébastopol, le rassemblement se dissipe rapidement et sans violence, à l’image de la manifestation dans son ensemble : calme et sans remous.

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[Critique] Loin des yeux, près du coeur : la non cohabitation en couple

© Anna J

Jingle d’introduction : « Behind the Society, le podcast »

Bonjour à toutes, bonjour à tous !

C’est Léna, de Behind the Society. On se retrouve aujourd’hui pour parler amour. Eh oui, sujet qui fâche ou qui rassemble, peu importe, on est toujours concerné.e de près ou de loin. Et aujourd’hui, on parle de la non-cohabitation en couple, ou du LTA (Living Together Apart) diraient les anglophones, un phénomène croissant et pas déconnant. J’ai voulu voir de plus près la vie de ces couples qui s’aiment de loin. Le temps de votre douche, de votre trajet, de votre popotte, je vous partage mes recherches, et leur expérience. J’en profite pour me plonger dans des travaux féministes et universitaires éclairants. Je remercie vivement Juliette, Orianne et Héloïse de s’être livrées à moi pour ce podcast.

Jingle « Loin des yeux, près du coeur : la non cohabitation en couple. Un podcast réalisé par Léna Lebouteiller, pour Behind the Society. »

D’abord, de quoi et de qui on parle ?

L’enquête la plus édifiante à ce sujet a été réalisée en 2018 par l’INED, l’Institut National des Etudes Démographiques. Elle indique qu’en France métropolitaine, 4 millions de personnes en couple ne cohabitent pas. Plus d’un quart de ces couples non-cohabitants le sont délibérément. On les retrouve surtout en Île de France et dans les grandes communes. Ces couples sont également surreprésentés dans les catégories socioprofessionnelles supérieures.

Mais la variable la plus lourde chez ces couples, c’est bien l’âge : six non-cohabitants sur 10 ont moins de 35 ans.

Parler d’un phénomène grandissant reste néanmoins à nuancer. Comme l’explique le chercheur Arnaud Régnier-Loilier en 2019 dans la revue Population & Sociétés, « s’il est vrai que les personnes en couple non-cohabitant développent un discours davantage orienté sur les notions d’épanouissement personnel, d’indépendance et d’autonomie dans leur relation, cette forme d’union reste aujourd’hui peu répandue (entre 2 % et 6 % des 26-65 ans en France) et s’avère spécifique de certaines périodes du cycle de vie ».

Pour autant, les modèles du couple ont évolué à mesure que la structure de la vie quotidienne et des envies propres à chacune et chacun ont épousé de nouveaux schémas de vie : des vies souvent plus mobiles, un épanouissement personnel encouragé, et l’émancipation progressive des femmes au sein et hors des relations hétérosexuelles. Ainsi que le confirme la sociologue Laura Merla : « Vie de couple et vie familiale ne riment plus avec lieu de vie commun, vivre sous le même toit n’est plus la norme seule et unique ».

Parmi les raisons de la non-cohabitation délibérée, on retrouve souvent les mêmes facteurs d’épanouissement personnel et d’autonomie. Pour l’émission de Daphne Burki diffusée fin 2018, un journaliste a demandé dans la rue « Si on vous proposait de vivre en couple, mais pas sous le même toit, est-ce que vous tenteriez l’expérience ? ». Question à laquelle on lui a répondu :

« On est à une époque où la liberté et la confiance sont d’autant plus importantes, on a tous besoin, selon les âges, d’un petit peu de chacun chez soi, chacun pour soi, de mieux se retrouver, et partager le meilleur », « pour un petit moment, une petite parenthèse, oui, mais pas sur le long terme », « ça peut être une façon d’envisager un amour renouvelé, je dirais », « parce qu’il y a pas vraiment de quotidien, de routine, parce qu’on se voit quand on a envie de se voir, je trouve que c’est ce qu’il y a de plus pratique, parce qu’on garde un peu son indépendance et ses jardins secrets, parce qu’on peut en avoir plusieurs ».

Ce n’est pas sans rappeler un passage de la comédie de 1992 La Crise, dans lequel Didier, joué par Laurent Gamelon, frappe à la porte de Isa Barelle, interprétée par Zabou Breitman, pour lui demander de l’épouser et vivre avec elle. Vous savez comme moi combien la représentation de ce genre de couple est rare, c’est pour ça qu’il me paraît important de rediffuser ce petit passage.

Didier : « Je viens te demander en mariage, et toi t’appelles ça t’emmerder ? »

Isa : « Ecoute Didier, je ne veux pas vivre avec quelqu’un, tu comprends ? Ni toi, ni personne, je ne veux pas. Je veux vivre seule, seule, seule, tu comprends ? Je veux pouvoir péter dans mes draps tranquille, rentrer à n’importe quelle heure, bouffer sur un coin de table, inviter des copains, faire le ménage seulement une fois par an si ça me chante, je veux dépenser mon fric à ma façon »

Didier : « Mais tout ça tu pourras très bien le faire, je vois pas où est le problème ? »

Isa : « Le problème c’est que je ne veux pas d’un mec étalé sur mon canapé, qui baille en disant “qu’est-ce qu’il y a à bouffer ce soir”, je ne veux pas qu’on me dise “tiens, toi qui repasses si bien les chemises”, je ne veux pas acheter la BMW qu’est fabuleuse et on paiera les traites ensemble, je ne veux pas que ta mère me téléphone pour savoir si je t’ai bien donné tes cachets contre la grippe, je ne veux pas de tes chaussettes sales dans mon panier à linge, je ne veux pas nettoyer la cuisine pendant trois heures le jour où t’auras décidé de faire une paella pour tes collègues du bureau, je ne veux pas te demander si t’es d’accord de regarder le film au lieu du sport. Je ne veux pas, je ne veux pas ! Ta vie c’est ta vie, ma vie c’est ma vie.

Un certain désir d’indépendance

C’est indéniable, vivre séparément, c’est aussi être un peu tranquille. C’est le goût du temps pour soi. Selon Daphnée Leportois, journaliste pour Slate, « rester chacun chez soi permet de ne garder que ‘les bons côtés du couple’, et de poursuivre ses activités personnelles sans avoir à rendre de compte ».

Héloïse, ayant fait le choix délibéré de ne pas cohabiter avec son petit-ami, m’a confié ce besoin d’autonomie tout en continuant de se voir régulièrement :

« C’est bien d’avoir son logement parce qu’on fait aussi ce qu’on veut. On va chez l’un chez l’autre, on se voit peut-être quasiment tous les jours. Mais on fait chacun nos trucs chez nous. Quand tu vis avec quelqu’un, tu dois te répartir les tâches et ça peut être source de conflits. Il y a une routine qui s’installe. Là, c’est un bon compromis. »

J’ai aussi discuté avec Juliette, qui est en couple hétérosexuel à distance entre Rome et Lille.

Ayant cohabité 1 mois pendant les vacances d’été, tous deux se sont rendu compte qu’en fait, ils vivaient mieux séparément.

« On arrive à maintenir un certain rythme de vie individuel. On arrive à mener beaucoup de projets par rapport à ce qu’on faisait avant, parce qu’il y avait un peu le sens de la responsabilité. On avait besoin de se voir, mais c’était pas un besoin ».

Ce désir d’indépendance va de pair avec l’évolution de la place des femmes dans la société. Il est aujourd’hui possible de mettre sa vie personnelle (au sens propre du terme) et professionnelle au centre de son quotidien, et une relation, si relation il y a, en second-plan, voire en arrière-plan. Le poids de certaines personnalités influentes ne doit pas être sous-estimé à cet égard. La musique joue également un rôle important pour nourrir l’empowerment des femmes, en soulignant qu’une femme n’a pas besoin d’un homme pour vivre. Je me rappelle notamment les propos de Shay, rappeuse belge de 29 ans, qui se livrait pour OKLM sur sa vision de l’amour en 2019.

« Tout ce qui m’importe c’est ma musique, ma carrière, ma famille. Si un mec rentre dans ma vie, j’en n’ai pas besoin. En fait si tu rentres dans ma vie, tu m’arranges. Tu m’arranges, ou bien tu viens pas. Faut pas me mettre dans la position de la meuf qui pleure ».

Toujours d’après Daphnée Leportois, « c’est bien le signe d’une évolution égalitaire du modèle socio affectif du couple. On est loin du mariage moderne dans lequel « aimer devient fusionner, et donc s’oublier » ». Il convient alors de se départir d’une critique selon laquelle les personnes, et en particulier les femmes, non-cohabitantes, le seraient par égoïsme. Comme le répète Judith Duportail en 2020 dans un podcast de Samia Miskina, « s’aimer soi-même, c’est un truc punk, c’est un truc révolutionnaire, c’est un truc radical ».

Retrouver le « nous » par le « je »

En couple lesbien depuis 1 an, Orianne m’explique qu’après réflexion, elle voit sa non-cohabitation a priori « subie » comme une sorte de bénédiction.

« Ca me permet d’avoir vraiment ma vie, mon monde, mes potes (qu’elle connaît très bien et qu’elle adore), et elle elle a sa vie, son monde, ses potes (que je connais aussi et qui sont trop cool). Mais on a vraiment deux vies séparées, et on se perd pas l’une dans l’autre. J’ai vu beaucoup trop de couples vivre ça. Et je trouve que déjà on est trop jeunes pour vivre ça. Et même ça fait peur. Je trouve pas ça sain »

En somme, le « nous » ne doit pas aspirer le « je ». La non-cohabitation peut, à cet égard, représenter une forme saine de relation amoureuse. « Sentir les beautés et les défauts de l’individualité libère de l’aversion ou de l’indifférence à un ‘nous’, qui peut être alors redécouvert ou mieux supporté », comme l’écrivaient déjà en 2006 Gilda Charrier et Marie-Laure Déroff. Cette observation me rappelle encore une fois la discussion que j’ai eue avec Juliette.

« Lorsqu’on est à même de fréquenter la personne régulièrement, on tend à voir les défauts de la personne et à rentrer dans un cercle de co-dépendance qui est toxique. La distance, ou en tout cas le fait d’avoir son propre espace et son propre temps, ça permet déjà dépenser à soi-même. Je pense que c’est hyper important, parce que si on est bien avec nous-mêmes, on va tendre à accepter et à donner un amour qui est différent. Ce qui n’est pas le cas dans le cadre d’une cohabitation ».

Réinventons l’amour avec Mona Chollet

Rembobinons un peu. On a déjà dit beaucoup de choses. Alors faisons une petite pause avec Mona Chollet, Le rêve, je sais. J’aimerais partager ce qui m’a fait réfléchir sur ce sujet. Comme un déclic, Mona Chollet dans sa fabuleuse œuvre Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, m’a fait réaliser à quel point la cohabitation n’était ni donnée, ni forcément appropriée, mais tout à fait légitime. Merci d’ailleurs à ma consœur Estelle d’avoir mis ce bouquin sous mon sapin. Je vous lis donc ce passage profond et léger, mais surtout important :

« Je ne crois pas que la cohabitation permanente fasse encore partie de mon idéal. Je l’ai beaucoup aimée ; je chéris mes souvenirs de ces levers où j’étais d’une humeur de chien (je ne suis pas du matin) et où mon compagnon réussissait à me faire rire avec une blague bien placée, des moments où on se serrait dans les bras l’un de l’autre en se préparant un café ou un thé dans la cuisine avant de partir travailler. Lorsque nous nous sommes séparés, je rêvais d’un paysage domestique où tout ce que j’aurais sous les yeux m’appartiendrait, d’un appartement dans lequel j’aurais tout choisi ; comme si j’avais besoin, après une si longue vie commune, de me rassembler, d’expérimenter qui j’étais sans lui ».

« Peut-être qu’un jour j’aurai à nouveau envie de cohabiter. Mais, dans la façon dont je vois les choses actuellement, il me semble préférable que chacun ait son espace, qu’il s’agisse de deux logements séparés ou au moins de deux chambres dans le même logement. J’aime l’idée d’avoir la solitude pour état premier, de garder une base arrière, d’être avec l’autre, pour quelques heures ou pour quelques jours, parce que je l’ai choisi, parce que nous le désirons tous les deux, et pas parce qu’il se trouve qu’il habite là, lui aussi. J’aime l’idée de ne jamais subir sa présence et de ne jamais lui imposer la mienne »

L’autrice évoque alors l’exemple de Frida Kahlo et Diego Rivera. L’illustre couple vivait chacun dans leur maison, reliée par une passerelle au dernier étage. Diego Rivera, dans sa maison rose, Frida Kahlo, dans sa maison bleue. Mais un lien pas moins solide reliant la solitude de l’une à celle de l’autre, comme preuve que fusion et fission vont de pair.

Loin de la vision hétérocentrée : le LTA pour tous les couples

Malheureusement, et comme souvent, les études sur les couples non-cohabitants se sont concentrées sur les couples hétérosexuels. Sans surprise. Alors, sans base de données sociologiques ou démographiques, j’aimerais prolonger cette réflexion. S’il est vrai qu’il peut être épanouissant de vivre séparément pour un couple homme-femme cisgenre, je crois que le LTA est aussi envisageable pour tous les autres couples. L’expérience d’Orianne, en couple lesbien, en est déjà un exemple.

Des dépendances interpersonnelles se forgent de manière universelle, pour tous les couples. Bien que l’oppression hétéropatriarcale prenne beaucoup moins de place dans les couples queer, il me semble que la « solitude comme état premier » qu’évoquait Mona Chollet a aussi lieu d’être. La qualité du temps passé, l’indépendance, le retour du nous par le je, sont autant d’implications sous-jacentes à la non-cohabitation de façon générale et qui sont applicables à tous les types de couple. Réinventer l’amour vaut pour tout le monde, être épanoui seul.e ou à plusieurs, aussi.

Nous l’avons vu, la non-cohabitation peut s’avérer un choix sain, révélateur d’évolutions structurelles en faveur de relations plus émancipées et plus respectueuses de chacune des parties du couple. Néanmoins, ne pas habiter ensemble, ce n’est pas donné à tout le monde, ni voulu par tout le monde.

S’aimer séparément, plus facile à dire qu’à faire

De fait, comme je l’ai mentionné au début de ce podcast, les non-cohabitants sont surreprésentés chez les personnes diplômées. D’après une enquête de l’INSEE datant de 2011, parmi les 30-59 ans, 48 % des personnes en couple non cohabitant ont un diplôme universitaire, contre 32 % des personnes en couples cohabitant. Leurs diplômes leur permettant souvent d’accéder à des emplois mieux rémunérés, il est plus aisé pour ces personnes de faire le choix de conserver deux logements. Cette limite financière mérite d’être soulignée : la non-cohabitation, c’est aussi passer son temps à faire des allers-retours chez son partenaire et donc payer le prix des transports, chauffer son logement même quand on y est peu, payer son loyer en totalité alors qu’on y vit qu’à moitié, et j’en passe. D’après les recherches d’Arnaud Régnier-Loilier, déjà évoquées plus tôt, « les contraintes économiques, plus fortes en bas de l’échelle sociale, peuvent pousser les partenaires à habiter ensemble afin de réaliser certaines économies d’échelle qu’offre la vie commune ». Ce constat permet également de prendre du recul sur cette majorité de couples cohabitants : cette réalité ne recouvre pas nécessairement une volonté unanime et complète de vivre ensemble, mais une négociation davantage pratique, en termes économiques et logistiques notamment.

D’après des statistiques de l’INSEE, parmi les personnes en couple âgées de 30 à 59 ans, 21 % des personnes n’ayant aucun enfant ou des enfants d’autres unions ne cohabitent pas. C’est 1 % pour les personnes ayant des enfants communs seulement. Ainsi, dès lors qu’un couple a un enfant commun, les chiffres de non-cohabitation chutent drastiquement.

Pour plusieurs des femmes avec lesquelles je me suis entretenu, la non-cohabitation n’était pas envisagée sur le long terme, mais plutôt comme un compromis transitoire : le temps d’avoir une vie plus stable, de finir ses études, d’avoir un emploi, d’être sûr.e de son couple, etc. Et de fait, dans 9 cas sur 10, une relation cohabitante est précédée d’une période où les conjoints ne résident pas ensemble. Pour la plupart des jeunes, s’installer avec leur partenaire reste une perspective pour le futur. Toujours d’après les recherches de Régnier-Loilier, parmi les 26-30 ans non-cohabitants, 68 % d’entre eux ont l’intention de s’installer en couple d’ici deux ans, contre 7 % qui ne souhaitent définitivement pas vivre ensemble.

Dans cette optique, on pourrait penser, pourquoi pas, à une forme de cohabitation par intermittence, selon les cycles de vie, et ses propres ambitions personnelles.

En bref

En moins de 15 minutes, grâce aux interviews, aux travaux universitaires, aux travaux féministes, j’ai essayé de déceler un petit peu les défis qui se cachaient derrière la non-cohabitation, et tous ses enjeux sous-jacents. En quelques secondes, je vais maintenant essayer de synthétiser un peu tous ces propos.

Selon les personnes, leur profil social et leur schéma de vie, la non-cohabitation peut donc apparaître épanouissante et viable, satisfaisante sur le court terme, ou alors pas du tout envisageable. Quoi qu’il en soit, le fait d’y penser permet au moins d’entamer une réflexion sur la valeur que l’on accorde à sa solitude. La dédiaboliser, l’apprécier et la chérir peut, selon les cas, stimuler cette envie d’aimer séparément. La solitude ne fait pas de vous quelqu’un ou quelqu’une d’égoïste ou de sans-coeur. Dessiner les contours de cette solitude à deux peut au contraire être un moyen de se découvrir soi et son ou sa partenaire. L’amour sur-mesure vient casser le modèle prétendument universel de couple homme-femme cohabitant, asphyxiant et ignorant de la diversité des relations amoureuses. Si la non-cohabitation n’est pas évidente, elle doit au moins faire partie du dicible, du pensable, du représentable. Il est grand temps que d’autres schémas de vie amoureuse passent à l’écran, s’écrivent sur des pages, se peignent sur des toiles, et vibrent par les voix.

Jingle de fin : « C’était Behind the Society, le podcast. Une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts ».

Autrice/réalisatrice : Léna Lebouteiller

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Violences Sexistes & sexuelles : immersion à la conférence d’Oser Dire Non

Le mardi 25 janvier, une conférence contre les Violences Sexistes et Sexuelles a eu lieu dans le Grand Amphithéâtre de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille. Cette conférence, organisée par l’association Oser Dire Non, a permis aux élèves de l’école de pouvoir poser leurs questions à des professionnels et d’en apprendre plus sur ces violences qui parcourent notre société.

Tova Bach, cofondatrice de l’association Oser Dire Non qui a pour but de lutter contre d’informer et de prévenir les violence sexuelles, psychiques et physiques au sein de l’école et même au-delà de ses potes, tente de mettre en place cette conférence depuis maintenant deux ans. Grâce à l’organisation de Clara Lainé et de Tom Soriano, la conférence a enfin pu voir le jour, avec l’intervention de Frédérique Warembourg, psychiatre au CHU de Lille et référente pour les cellules d’urgence médico psychologique CUMP des Hauts de France, Nicolas Gaud, praticien hospitalier, pédopsychiatre, référent de la filière enfants et adolescent au centre régionale au CHRU de Lille, l’intervenante de l’association SOLFA Guillemette Stevens, et pour finir Maître Deborah Diallo, l’avocate au barreau de Strasbourg et lauréate du prix du public du 31ème plaidoirie pour les droits de l’homme avec son thème: “les écorchées vives de la diaspora Africaine”. 

L’objectif principal de la conférence était de sensibiliser les étudiant.e.s aux thématiques des violence sexistes et sexuelles de manière professionnelle et de traiter la question avec des ressources juridiques. 

La conférence commence sur un rappel: 30% des étudiantes scolarisées en 2019-2020 à l’ESJ ont subi des expériences sexistes, ce qui démontre la nécessité d’instaurer des conférences sur le consentement et ce, de manière régulière, afin d’éviter au maximum ce genre de violence au sein de l’école. 

Avant de laisser la parole aux intervenant.es, Clara Lainé raconte une anecdote poignante: hier encore, alors qu’elle devait terminer les derniers préparatifs de la conférence qu’elle co-anime, elle a dû accompagner une amie au commissariat afin de porter plainte après une agression. Elle rappelle ainsi le rôle de l’association Oser Dire Non et la portée de la conférence: montrer que ses violences existent encore et toujours, en particulier dans les milieux étudiants, et qu’il est nécessaire de continuer à en parler et à lutter contre elles. 

Guillemette Stevens est la première à prendre la parole. Intervention de l’association SOLFA (SOLidarité Femmes Accueil), elle commence par faire un parallèle entre les victimes de racisme et les victimes de sexisme. En effet, le sexisme comme le racisme sont des violences systémiques subies au quotidien, et elles ne sont pas toujours identifiables. Ces violences sont insidieuses car elles sont intégrées dans notre quotidien. Le racisme ordinaire se manifeste par des remarques, des regards, pas toujours frontales, tout comme le sexisme.

“Ce ne sont pas des cas isolés, mais un ensemble de choses qui nous ramène incessamment à notre genre, à notre corps de femmes dans la société”, explique-t-elle. 

S’ensuit une définition complexe des Violences Sexistes et Sexuelles, car elles sont multiples, mais elles ont pour point commun de nous rappeler qu’on est un corps de femme dans l’espace public. 

Au niveau juridique, il y a une gradation de ces violences. Aujourd’hui, les insultes sexistes sont désormais interdites dans la rue. 

Pour rappel, il existe différents termes de violences sexistes et sexuelles: 

L’attouchement sexuel est utilisé dans le langage commun. C’est un contact sexuel exercé par une personne sur une autre sur une zone sexuelle.

L’atteinte sexuelle est une notion peu connue du grand public. C’est un délit particulier du code pénal qui concerne les victimes de moins de 15 ans qui ne peuvent pas faire preuve d’un consentement éclairé lors d’une relation sexuelle avec un majeur. 

L’agression sexuelle concerne les agressions commises ave violence, contrainte ou surprise. Le code pénal distingue le viol des autres agressions sexuelles. Une agression sexuelle est passible de 5 ans de prison. Au niveau de la prescription des faits, la durée est très complexe. On encourage souvent les personnes victimes d’agressions sexuelles à aller voir un avocat pour savoir si les faits sont prescrits. 

Le viol est un acte de pénétration sexuelle commis sur la personne d’autrui avec violence contrainte menace ou surprise. La différence avec l’agression sexuelle est la pénétration. C’est un crime puni de 15 ans de réclusion criminelle, sans tenir compte des circonstances aggravantes. 

Pour finir, la tentative de viol est essai mais qui n’est pas parvenu à cause d’un élément indépendant de la volonté de l’agresseur. 

Grâce au mouvement #Metoo, les hommes commencent à comprendre que toutes les femmes ont subi au moins une fois ce genre de violence au cours de la vie. Guillemette Stevens explique que communiquer entre hommes et femmes est important pour une prise de conscience collective. “On a l’impression qu’il y a une mixité, en réalité c’est une juxtaposition. Dès la primaire, on exclut et sépare, il n’y a pas de réelle mixité”, conclut l’intervenante SOLFA. 

De ce fait, retrouver un dialogue entre les sexes est important pour prendre conscience de ces violences et de leur place dans la société.

Après la fin de l’intervention de Guillemette Stevens, c’est au tour de Frédérique Warembourg et de Nicolas Gaud de parler des conséquences psychologiques des agressions sexuelles sur les victimes.

Frédérique Warembourg commence à expliquer ce qu’est un événement traumatogène: c’est un événement violent, soudain, inattendu, qui implique la sensation d’une mort imminente. Sur la question du viol et des agressions sexuelles, le risque de développer un stress post traumatique est très élevé: il y a 65 à 80% de chances de développer un stress post-traumatique suite à une agression sexuelle, dont 30% de risque de faire une tentative de suicide et 24% de chance de conduite à risque liée à une consommation abusive d’alcool. Au niveau clinique, la temporalité est particulière dans le domaine du psycho trauma, ce qui peut donner l’impression que les victimes mentent, ou qu’elles ont réagi de manière rationnelle. 

En effet, pendant une agression, l’organisme répond de manière adaptée à l’événement pour y faire face, prenant des décisions rapides qui permettent d’activer le mode survie et de soustraire au danger. Mais le problème qui se pose lorsque le stress est trop intense, c’est qu’il peut entraîner des réactions inadaptées, telles que la sidération, une agitation incoordonnée, une réaction de fuite panique…et dans le cas des agressions sexuelles, c’est souvent la sidération qui prend le dessus, et qui culpabilise beaucoup les victimes. Lors de la sidération, on se fige au niveau de la pensée et de la motricité. 

Frédérique Warembourg explique que souvent, les victimes se disent qu’elles ne se sont pas défendues, qu’elles n’ont pas dit non, et donc qu’elles sont responsables de ce qui leur est arrivé. 

Se pose alors la question du consentement: “à quel moment peut-on consentir alors qu’on n’a pas osé dire non ?”

Si on n’ose pas dire non, cela veut dire qu’on ressent une pression psychologique qui empêche d’exprimer son désaccord, et donc, qu’on subit. 

La principale idée reçue sur le viol est celle d’une agression par un inconnu dans la rue avec une violence physique associée, mais en réalité, ce type de viol est une minorité. La majorité des viols sont exercés par des personnes connues de la victime, sans violence, avec l’idée que si elle n’a pas bougée, si elle ne s’est pas débattue, alors la victime est consentante. 

Une autre conséquence du stress post-traumatique qui peut donner l’impression que la victime ment est l’amnésie. Cette dernière donne un discours très flou, où la victime ne se souvient pas exactement de ce qu’il s’est passé et combien de temps l’agression a duré. 

La victime peut également être dissociée : elle sait que quelque chose ne va pas, mais est incapable de dire ce qu’elle ressent au moment. Elle raconte les choses de manières factuelles, sans émotions. Dans ce genre de cas, on a souvent la sensation que la personne ment, car on s’attend à quelqu’un qui ressent des émotions, qui est effondré. En réalité, la dissociation est très culpabilisante pour la victime, car il est très difficile après coup de réaliser que l’on n’a pas ressenti d’émotion, et donc si l’on est resté, c’est car on le voulait. 

Pour Frédérique Warembourg, “il faut mettre en parallèle tout cela avec nos propres représentations”. Il est important de s’interroger sur nos propres représentations. 

Par exemple, la question de l’alcool dans la représentation du viol devrait normalement être aggravante pour l’agresseur, mais c’est généralement la victime qu’on pointe du doigt en cas d’agression si elle a bu. 

De ce fait, beaucoup de campagnes de prévention sont culpabilisantes pour les victimes, ce qui intensifient les pensées et émotions post-traumatiques: culpabilité, solitude, tristesse, humiliation, et parfois des cauchemars traumatiques où la victime revient en permanence sur ce qu’elle a vécu.

Frédérique Warembourg finit son intervention sur les diverses réactions sociales face à l’agression sexuelle. Il en existe plusieurs, qui influencent de manière positive ou négative les sentiments de la victime après son agression. Parmi les réactions négatives, il y a le blâme, la stigmatisation, le contrôle (contrôler les décisions des victimes, comme par exemple raconter aux autres personnes raconter l’agression de la victime sans permission), la distraction (“il faut penser à autre chose, passer au-dessus, t’as de la chance d’être vivante”) ou bien avoir des réaction égocentriques (une victime se retrouve à devoir réconforter la personne à qui elle parle). La clinique traumatique est aggravée par un soutien social négatif, c’est pourquoi on essaie de sensibiliser au maximum les gens: il est important de pouvoir connaître au minimum les réactions et sensations des victimes, afin de les faire sentir légitimes et les rassurer. Le risque principal en cas de soutien social négatif est l’aggravation du traumatisme, voire d’envies suicidaires. 

Les réactions sociales négatives les plus fréquentes sont celles qui perpétuent les mythes, comme par exemple de ne pas considérer que c’est une agression sexuelle si il n’y a pas eu de violence, pas d’armes, ou bien si la victime a pris un risque en sortant seule. 

Lorsque les réactions sociales face à l’agression sexuelle sont positives, elles permettent de meilleures prises en charge de la victime, qui a moins de chance de développer des traumatismes. 

Après l’intervention de sa collègue, c’est Nicolas Gaud qui prend la parole afin de parler des conséquences des agressions sexuelles chez les mineures. 

La plupart des idées reçues concernent l’impact des agressions sexuelles sur les enfants, qui serait inexistant car comme l’enfant ne peut verbaliser ce qui lui arrive, cela reviendrait à dire qu’il ne comprendrait pas, donc qu’il n’y aurait pas de conséquence. En réalité, plus un être est jeune, plus il est à risque de développer des conséquences sur son développement

La majorité des cas d’agressions sexuelles sont réalisés par l’entourage proche, souvent par des personnes censées incarner la sécurité physique et psychique. 

De ce fait, l’enfant ne peut pas retrouver une sécurité, car les agressions sont souvent commises par des personnes proches et insoupçonnables. Avec l’idée qu’un enfant ment en permanence, qu’il exagère, les parents ne soustraient pas l’enfant au milieu dangereux car il ne s’en rendent pas compte. Même dans le cadre judiciaire, trop d’enfants ne sont pas protégés par manque de preuve. Les enfants développent donc un impact psychotraumatique et une atteinte globale du développement car ils ne grandissent pas dans un milieu sécurisé. 

Lorsque les agressions se répètent dans le temps, les enfants doivent s’adapter, ce qui porte atteinte à leurs stratégies d’adaptation. Les enfants dissocient encore plus que les adultes lors d’agressions sexuelles, ce qui peut conduire à des comportements à risque: certains ados rentrent dans des conduites prostitutionnelles, recherchent la dissociation, et donc sont enclins à être à nouveau victime d’agressions. 

Les spécificités des conséquences des agressions sexuelles chez l’adolescent sont multiples: conduites agressives, troubles du comportement alimentaire, échec scolaire, symptômes somatiques…

Chez les jeunes, les violences sexuelles au sein du couple sont souvent peu prises au sérieux, même par la victime, qui a du mal à repérer les violences au sein de son couple. Cela s’explique par une difficulté des institutions et de l’entourage adulte à intégrer la notion du couple chez les adolescents, ce qui conduit à décrédibiliser les violences subies. Les premières expériences des adolescents sont fortement liées à leurs représentations familiales: les notions de consentement, de plaisir, de désir dépendent de la vision des parents. Dans les familles où certaines représentations sont présentes (représentations genrées, tendance à ne pas parler des émotions, etc), le risque de banaliser les violences sexistes et sexuelles, et donc d’influencer l’enfant à soi commettre des violences, soit à les subir sans broncher, est très fort. 

La nécessité de libérer la parole et de mettre en confiance les enfants à propos des violences sexistes et sexuelles est donc primordiale afin de les prévenir et de les éviter, ou au moins, de créer un espace de sécurité dans lequel la parole de l’enfant victime est accueillie avec bienveillance. 

Pour finir avec cette conférence, Deborah Diallo, avocate du barreau de Strasbourg, commence avec les différences entre agression sexuelle, viol et tentative de viol, que l’on a déjà défini plus haut dans cet article. Elle revient sur le terme “d’atteinte sexuelle”, qui, selon elle, n’est pas assez protecteur des mineurs. Jusqu’en 2021, ce terme était un terme fourre-tout pour parler des relations sexuelles entre les mineurs de moins de 15 ans et un majeur. On se rend compte que lorsque des parents accusent un majeur de viol sur leurs enfants mais que ces derniers maintiennent qu’ils étaient consentants, on ne considère pas cela comme un viol. Depuis avril 2021, la création de la présomption du non consentement en terme d’âge a été créée: en dessous d’un certain âge (15 ans), l’enfant n’est pas capable de consentir de manière éclairée à une relation sexuelle avec un majeur. De ce fait, lorsqu’un majeur a une relation sexuelle avec un mineur, on a désormais un cas de viol caractérisé. 

Deborah Diallo aborde ensuite l’épineuse question des chiffres: 74% des plaintes pour viol classés sans suite. Malgré tout un discours qui revendique la libération de la parole pour les victimes, quand on dépose plainte, on se rend compte que certaines plaintes ne sont pas acceptables. L’avocat revient sur la difficulté de l’accompagnement des victimes dans la justice et sur la question de la formation des policiers face aux problématiques des violences sexuelles, qui est très peu prise au sérieux et adaptée aux victimes. 

La prise en charge bancale des plaintes des victimes vient d’un problème de moyens dans la justice: s’il y avait plus de magistrats, il y aurait plus d’accompagnement des victimes, qui sauraient alors leurs droits de manières plus précises, comment préparer un faisceau d’indices, etc. 

Pour l’instant, 1% de viols qui aboutissent à une condamnation pour viol, et 90% des viols ne font pas l’objet d’une plainte, ce qui fait que sur 10% des viols, 1% aboutissent à une condamnation pour viol. Comment expliquer ce très faible pourcentage de condamnation pour viol ? Deborah Dialloh explique qu’il y a une très forte tendance à la correctionnalisatio, c’est-à-dire qu’on fait passer le viol pour une agression sexuelle, et donc à une condamnation pour délit. Les cours d’assises (qui traitent donc les crimes tels que le viol) fonctionnent par cession, et donc coûtent très cher. Les dossiers qui arrivent en cours d’assises se finissent souvent par une condamnation, mais cela après de nombreuses années d’attente. De ce fait, les cours d’assises sont assez exceptionnelles, elles coûtent cher car on désigne un jury populaire qu’il faut rémunérer. L’argument du temps et de l’argent prend donc le pas chez les victimes, qui préfèrent alors porter plainte pour agression sexuelle. C’est la solution de facilité: on demande aux victimes si elles sont d’accord pour correctionnaliser l’affaire. Le conflit est alors difficile pour les victimes: elles doivent choisir entre minimiser ce qu’il leur est arrivé, ou batailler pendant des années pour avoir un jugement. De plus, lors du dépôt de plainte, la victime a souvent le sentiment d’être mal accueillie, est frustrée parce qu’elle a l’impression qu’on ne lui pose pas les bonnes questions, et donc qu’elle est incapable de répondre aux questions

Deborah Diallo conclut sur, selon elle, la procédure la plus adaptée après une agression sexuelle: la plainte avec consitutiton de partie civile, c’est-à-dire avec l’aide d’un avocat, avec qui on prendra rendez-vous pour prendre le temps de formaliser les choses, de constituer un dossier avec un faisceau d’indices, bref, une prise en charge que la police n’a pas les moyens ni les formations pour pouvoir garantir un bon accueil des victimes. 

La conférence se termine sur plusieurs questions posées aux intervenants par les élèves de l’ESJ, la conférence se termine. Si beaucoup pensaient que cette dernière ne ferait qu’enfoncer des portes ouvertes sur les questions de consentement, les intervenants ont su sensibiliser de manière bienveillante et efficace les spectateurs, en montrant les dynamiques qui sous-tendent les violences sexistes et sexuelles, en mettant en lumière les diverses réactions que les victimes peuvent avoir et qui ne sont pas toujours comprises par l’entourage, ainsi qu’une sensibilisation aux conséquences post-traumatiques que peuvent avoir les victimes après une agression. 

Un des souhaits principaux d’Oser dire non, l’association féministe de l’ESJ, est que ce genre de conférence sur les thématiques du consentement aient lieu au moins une fois dans l’année, surtout aux débuts, afin de sensibiliser les étudiants de manière efficace et prévenir au maximum les violences sexistes et sexuelles au sein de l’école, mais aussi au-delà de ces portes. 

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[Portrait de vie] Prenons La Une : Les médias face à l’épreuve de la parité

photo : Instagram de Prenons La Une

« Dans les rédactions des journaux, les femmes sont physiquement, numériquement et économiquement dominées. Selon une enquête menée en mars 2019 par le collectif féministe Nous Toutes, le Tumblr Paye ton journal et l’association Prenons La Une, sur 1837 journalistes et étudiant.e.s en journalisme interrogé.e.s, panel constitué à 80% de femmes, 1500 déclarent avoir été victimes ou témoins d’au moins un agissement sexiste dans le cadre de leur travail. Parmi elles, 199 personnes victimes d’agressions sexuelles ont témoigné (dont 188 femmes) et 2 viols ayant eu  lieu dans le cadre du travail ont été rapportés. Ce ne sont pas des cas isolés : 208 rédactions ont été citées. Le problème est systémique. » Lauren Bastide, Présentes

Mathilde Saliou est la secrétaire générale de Prenons La Une, une des principales associations luttant pour plus de parité au sein des médias.

Prenons La Une : les médias face à l’épreuve de la parité, un podcast de Léa Le Denmat. 

Intervenante : Mathilde Saliou, secrétaire générale de Prenons La Une

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind The Society : le podcast »

Léa, animatrice :

« Dans les rédactions des journaux, les femmes sont physiquement, numériquement et économiquement dominées. Selon une enquête menée en mars 2019 par le collectif féministe Nous Toutes, le Tumblr Paye ton journal et l’association Prenons La Une, sur 1837 journalistes et étudiant.e.s en journalisme interrogé.e.s, panel constitué à 80% de femmes, 1500 déclarent avoir été victimes ou témoins d’au moins un agissement sexiste dans le cadre de leur travail. Parmi elles, 199 personnes victimes d’agressions sexuelles ont témoigné (dont 188 femmes) et 2 viols ayant eu  lieu dans le cadre du travail ont été rapportés. Ce ne sont pas des cas isolés : 208 rédactions ont été citées. Le problème est systémique. »

Ces mots ce sont de Lauren Bastide dans son ouvrage Présentes. Pour aborder le manque de parité dans les médias, le traitement médiatique des agressions sexuelles ainsi que du cyberharcèlement, Behind The Society a contacté Mathilde Saliou, secrétaire générale de Prenons La Une : « Comptez le nombre d’hommes et de femmes dans une journée à la télé ou à la radio, et ça se voit, fin c’est flagrant que la représentation n’est pas égalitaire. »

Prenons La Une : les médias face à l’épreuve de la parité, un podcast de Léa Le Denmat. 

Mathilde Saliou:

Je m’appelle Mathilde Saliou, je suis journaliste spécialisée dans les questions liées au numérique et je suis secrétaire générale de Prenons La Une depuis janvier 2020, j’étais à l’association deux ans auparavant déjà. Prenons La Une c’est une association qui milite pour une meilleure représentation des femmes dans les médias et pour l’égalité dans les rédactions. Ça a été fondé en 2014, c’est parti d’une tribune qui a été écrite par Claire Haley et Léa Lejeune, qui étaient journalistes économiques et qui avaient fait les journalistes économiques. C’est-à-dire qu’elles sont allées compter et qu’elles ont constaté qu’il y avait très peu de femmes aux postes de direction dans les rédactions françaises. Elles ont aussi sorti des chiffres sur les écarts de salaires qui étaient somme toute assez classiques en fait, mais clairement au désavantage des femmes. Elles ont aussi regarder le traitement des femmes dans les médias, et noter quelque chose qu’on note encore aujourd’hui en 2022, qui était que les femmes sont plus souvent interviewées pour être témoins quand elles sont victimes d’un problème etc, et les hommes beaucoup plus souvent appelés quand il y a besoin d’une expertise, dans le rôle de sachant etc. Simplement aussi qu’on représente moins les femmes dans les médias, pour la faire très grossièrement: 30% des personnes interviewées sont des femmes et 70% des hommes, contrairement à la réparation quasi égalitaire de la population française. Elles ont donc fait leur tribune, ça a rassemblé pas mal de gens autour d’elles, Prenons La Une s’est monté en collectif et a travaillé comme ça pendant quelques années. En 2018, elles ont fondé une association de loi 1901, donc le truc classique avec une présidente, un bureau, etc. Depuis l’association ne fait que grossir, ce qui est tout à fait positif. 

Léa:

Quand vous avez commencez le journalisme, étiez-vous au courant des inégalités qui existaient dans ce métier ou avez-vous découvert cela sur le tas? 

Mathilde Saliou:

J’étais déjà au courant mais parce que j’étais une étudiante un peu longue (rires). C’est-à-dire que c’était déjà mon deuxième master donc j’avais déjà eu le temps de traiter le sujet dans mes études précédentes. J’étais déjà au courant, je connaissais même déjà Prenons La Une, je m’intéressais déjà un peu à ce qu’elles faisaient. Je suis sortie de l’école en 2018 donc MeToo a eu lieu pendant que j’étais en cours et on essayait, surtout les filles et les femmes je pense, de pousser des sujets liés aux questions de violences sexuelles notamment, mais pas que, liés aux questions d’égalité en général. C’est assez intéressant de voir qu’on a eu quelques réponses assez désintéressées envers les sujets qu’on suggérait alors qu’aujourd’hui ça devient assez fréquent de traiter des questions de violences sexuelles, de cyberharcèlement j’ai envie de dire, mais ça c’est mon billet à Prenons La Une (rires). Enfin des questions liées à l’égalité en général. Elles sont quand même devenues un peu plus facilement traitées au fil des dernières années. 

Léa:

Est-ce votre expérience au sein des médias qui vous a poussé à rejoindre Prenons La Une? 

Mathilde Saliou:

On va dire que c’est plutôt mon intérêt pour le féminisme. Si on dit les choses très clairement, j’avais un peu la flemme de faire le même travail qu’un garçon et d’être payée moins, ce n’est pas juste. Du coup je regardais ce qu’elles faisaient. Il y aussi un point de vue très intéressant d’un point vue journalistique à mon sens, une sous-partie de mon expertise porte directement sur la question des médias et je pense que c’est du mauvais travail journalistique que de ne pas représenter la société dans la répartition de population qu’elle montre sur le terrain. Je pense qu’il y a toute une dimension d’analyse et de critique des médias qui est très intéressante à faire au prisme du féminisme, c’est donc aussi pour ça que j’ai rejoint l’association. C’est via, avec et même pour l’association que je suivais tous les rapports qui sont émis par Reporters Sans Frontières, le Global Media Monitoring Project, la Women’s Media Fondation aux États-Unis, qui font beaucoup de chiffres, comme l’a fait l’INA avec la revue des médias, qui vont compter le nombre de paroles d’hommes et de femmes dans une journée à la télé ou à la radio et ça se voit fin c’est flagrant que la représentation n’est pas égalitaire. Si on se penche uniquement sur la partie journalistique de la production de la journée, c’est anormal en fait. À mon sens, il manque quelque chose dans le traitement journalistique global. Du coup c’est aussi pas mal pour ça, d’un point de vue sujets, que j’ai rejoint la réflexion et l’association. 

Léa:

On parlait de la faible représentation des femmes dans les médias, comment le confinement a-t-il mis en exergue cette faible représentation ? 

Mathilde Saliou:

En fait, il y a des progrès qui avaient été fait quand même et le mois de mars 2020 ça a été catastrophique, franchement ça me fait rire tellement c’était grave. On était en moyenne à une trentaine de pour-cent de représentation des femmes dans les rôles d’expertes ou même toute sorte d’interviewées : victimes, témoins, expertes, sachantes etc. On arrive en mars 2020 en situation de crise, il faut qu’on se tourne vers des sachants pour savoir ce qu’il se passe et comment faire face au covid etc. Selon les chiffres de la députée Céline Calvez, on tombe à 9% de femmes et 91% d’hommes interviewés dans les médias télé français. C’est un espèce de réflexe patriarcal un peu nul. En plus il y avait énormément de femmes expertes, énormément de femmes à interviewer sur le terrain et surtout dans le secteur de la santé. C’est clairement un secteur où en termes de répartition hommes/femmes dans la profession on est assez proche de la parité. C’était vraiment, à mon sens, de la mauvaise volonté de la part du système médiatique en général. 

Léa:

Lauren Bastide dit aussi dans son livre que c’est également parce que les femmes se sont plus occupées des enfants ou de la maison pendant le confinement et elles avaient donc moins le temps pour faire des interviews. 

Mathilde Saliou:

Le fait que la répartition des tâches ménagères dans le foyer soient inégalitaires ça doit jouer, ça a même clairement joué aussi sur la publication d’articles scientifiques d’ailleurs. Les hommes ont profité du confinement pour écrire un maximum d’études donc a priori ils ont réussi à dégager du temps même s’ils étaient en télétravail ainsi qu’en téléparentalité. Par contre, le nombre d’articles publiés par des femmes a chuté. Effectivement ça révèle aussi ce genre de choses qui pourraient être le sujet de 12000 articles journalistiques, d’ailleurs il y en a eu. Après je pense que ce n’est pas que ça, je pense que c’est aussi aux journalistes et aux médias de veiller à ce qu’ils font en fait. Si notre rôle est d’informer en montrant ce qu’il se passe dans la société telle qu’elle est, c’est anormal qu’on déforme à ce point là le type de population qui compose la diversité de la société. Avec Prenons La Une, on travaille énormément sur la question hommes/femmes mais on peut appliquer le même raisonnement à toutes les questions de diversité sociale, qu’on parle de classe sociale, de populations racisées ou que ce soit la question du handicap. Pour toutes ces catégories là, c’est anormal que les médias déforment à ce point la réalité. 

Léa:

Les médias sont également des espaces où ont lieu des agressions comme on l’a vu avec l’affaire PPDA entre autres, est-ce parce que ce sont des espaces qui reflètent la société où est-ce parce qu’il y a plus de place pour l’abus de pouvoir? 

Mathilde Saliou:

Dans tous les secteurs, dans toutes les industries il y a ce type de d’agressions et c’est très souvent permis grâce à des relations de pouvoir que ce soit un chef sur son employé.e, une star sur ses fans où n’importe, même sur YouTube ça existe. Après, effectivement il y a certaines personnalités qui sont mises en cause actuellement qui jouissent d’une popularité non seulement auprès de leurs collègues mais aussi auprès de la population française, de leurs auditeurs.rices. Peut-être que ça renforce encore leur sentiment d’impunité, il y a certainement un double jeu. 

Léa:

La « Ligue du Lol » a montré l’ampleur que pouvait prendre le cyberharcèlement, ça a également été le cas avec le #cybersindy, le cyberharcèlement prend-il une autre dimension quand il touche les femmes? 

Mathilde Saliou:

Oui complètement, alors ça c’est complètement mon sujet, c’est moi qui monte les formations contre le cyberharcèlement à Prenons La Une. Un de mes problèmes avec la « Ligue du Lol », c’est que les médias ont mal traité le sujet. C’était une question sur le cyberharcèlment, le cyberharcèlement est plutôt mal connu encore aujourd’hui et à chaque fois qu’on fait des titres qui sont censées provoquer le scandale du style « venez cliquer », « regardez cette affaire terrible de journalistes qui lavent leur linge sale en public »…En fait, on participe aussi à créer de nouvelles vagues de cyberharcèlement, que ce soit d’anciennes victimes de ce qui a été vécu dans les années 2009, 2010 ou 2011 ou même contre les agresseurs, si agresseurs ils ont été, car il y aussi eu des personnes qui ont été un peu injustement visées par toutes cette affaire. En fait, c’est quelque chose d’hyper récurrent dans l’actualité médiatique. Les médias, même des médias très web qui tournent beaucoup sur les réseaux sociaux etc., participent parfois à relancer des vagues de cyberharcèlement. En ressortant la citation bien énervante, et l’énervement c’est la machine à faire fonctionner les réseaux sociaux et les sentiments des utilisateurs, les personnes interviewées se retrouvent visées par de nouvelles vagues de cyberharcèlement et personne n’est là pour les aider, enfin c’est terrible comme fonctionnement. Je pense que journalistiquement on devrait tous réfléchir et se calmer sur les citations ou sur les titres putaclics qui sont fait pour énerver et qui ont tendance à balancer la meute vers une des personnes interviewée, incriminée etc. 

Concernant le fait que le cyberharcèlement touche plus les femmes, c’est clair et net. Il n’y a pas énormément de chiffres mais il y en a : selon le Lobby européen des femmes, en 2017 les femmes encouraient 27% plus de risques d’être visées par des violences en ligne que les hommes. En 2012, 11% des femmes adultes et 5% des hommes de l’Union européenne déclaraient avoir vécu une forme de violence en ligne dans les douze derniers mois de l’année qui venait de passer. En 2015, selon l’Unesco, 73% des femmes avaient déjà été confrontées d’une manière ou d’une autre à de la violence en ligne, c’est-à-dire qu’elles avaient été visées ou qu’elles en avaient vu sur leurs amies, et ce de toute forme : de la « légère » insulte jusqu’aux agressions les plus violentes. Sur l’année 2017, selon Amnesty International, un message haineux a été envoyé à une femme politique ou à une journaliste toutes les trente secondes dans l’espace numérique britannique et américain quel que soit leur bord politique. Les femmes noires aussi sont touchées, il y a encore une fois la dimension raciste , elle avaient 84% de plus de chance d’être visées par les insultes que les femmes blanches. Les femmes sont plus visées que les hommes, en plus il y a une dimension raciste assez flagrante. 

À mon sens c’est un vrai problème à la fois pour la liberté d’expression, pour la liberté d’informer si on parle du monde médiatique, mais globalement pour la démocratie puisque ça vise visiblement plus les femmes politiques que les hommes politiques par exemple. Les types d’insultes ne sont pas les mêmes non plus: un homme, on l’attaque sur son travail ou sur ses idées, une femme on l’attaque sur le physique, on la menace de viol et de mort, ça prend des dimensions absolument délirantes. 

Le sujet est quand même encore relativement peu considéré ou considéré comme « ce truc de jeunes ». Ce qui est déjà bien puisque vivre ça à 13,14 ou 15 ans doit vraiment être terrible pour la constitution de soi mais il y aussi toute une dimension entre adultes dans le milieu professionnel, politique, etc, qui est finalement assez peu étudiée, assez peu analysée, or elle est, à mon sens, vraiment très importante. Dans le monde journalistique, le cyberharcèlement est utilisé par des gouvernements, notamment des gouvernements autoritaires pour faire taire les journalistes. En France, l’ancienne envoyée spéciale de l’Obs en Chine s’était retrouvée visée par toute l’armée qu’on appelle l’ « armée des petits pouces roses » qui représente l’armée de cyberharceleurs plus ou moins lancée par le gouvernement chinois. Elle avait écrit des articles qui ne leur plaisaient pas à propos de la population Ouïghour, ça a eu un impact direct sur sa carrière puisqu’elle a finit par être exclue de Chine. Il y a plein d’histoires comme ça qui ont notamment été sélectionnées par Reporters Sans Frontières dans un rapport de 2018. 

Léa:

Est-ce que la manière dont les féminicides et les agressions sexuelles sont traités par les médias contribuent à minimiser les faits? 

Mathilde Saliou:

Rappelons-nous quand même qu’en 2015, le mot « féminicide » n’était pas utilisé. Sur les sept dernières années il y a quand même eu des progrès, il y a eu le #MeToo qui est passé, en France il y a eu soit des personnes seules soit des collectifs qui se sont mis à compter le nombre féminicides. Ce mot a un sens que je trouve un peu restrictif en français puisqu’il signifie « assassinat de femme par son conjoint ou ex-conjoint », il me semble qu’en anglais ou qu’en espagnol cela est plus large et signifie « toute femme qui se fait tuer pour son statut de femme », il n’y a pas forcément de relation inter-personnelle avant. Ça progresse quand même vachement, avant il y avait aussi énormément de titres comme « Ivre, il tue sa femme à coup de théière » ou « Ivre, il la blesse à coup de je ne sais quoi », c’était vraiment traité comme un truc drôle alors qu’on parlait de violences voire de meurtres clairement sexistes d’un homme sur sa femme. Cela reflue quand même un petit peu, après il y a encore certainement des tonnes et des tonnes de progrès à faire mais je pense que sur les sept dernières années ça a un peu évolué et plutôt dans le bon sens. 

Léa:

Dans les médias on retrouve souvent les mêmes débats comme sur le port du voile ou sur l’Islam mais pourtant les principaux concernés sont absents des débats. Comment cela se fait-il? 

Mathilde Saliou:

C’est toujours cet espèce d’énorme machine à déformer la réalité que nous sommes et contre laquelle j’aimerais que nous luttions tous journalistes. Prenons La Une a sorti une charte des bonnes pratiques, la première qu’on avait faite était contre les violences sexistes et sexuelles et la deuxième est sur la question de la représentation des minorités. On écrit noir sur blanc dedans d’arrêter de parler de gens sans interroger les personnes directement concernées, c’est du mauvais travail en fait. Je ne sais pas comment ça se fait, il faudrait aller interviewer aussi les personnes concernées, pas seulement, puisqu’on peut garder des débats assez ouverts mais c’est effectivement pas normal qu’on n’en discute pas avec des personnes concernées. 

Léa:

Est-ce que ça fait aussi partie du fait que sur les plateaux télé, par exemple, il y a clairement un manque de représentation des personnes racisées? 

Mathilde Saliou:

Oui, je pense que tout s’alimente. Globalement, il y a un manque de représentation des minorités majoritaires puisqu’on met les femmes dedans même si elles représentent 52% de la population. Je pense que tout s’alimente et que tout s’auto-reproduit. Après, comme ça fait plusieurs années que des associations luttent sur la question et qu’il y a une dimension de critique des médias, les choses évoluent. Par exemple, il y a plusieurs rédactions dans lesquelles on compte les articles faits par des femmes et combien des femmes interviewées s’y trouvent. En France, on ne pourrait pas faire le décompte d’un point de vue ethnique parce qu’on friserait vite l’illégalité mais dans des pays comme les États-Unis on peut faire le décompte et ça permet de mettre en avant les déséquilibres. Je pense que tout s’auto-alimente en fait, parce que typiquement sur la question du voile on est plein dans un problème d’intersectionnalité. Une femme voilée c’est une femme qui est déjà en situation de minorité car en France la population musulmane est minoritaire, les femmes on les voit moins dans les médias, et donc quand vous êtes au croisement des deux..

Léa:

Est-ce que ça fait partie du fait que sur certains médias, on donne la parole à des personnes ayant des propos racistes en faisant passer cela pour une opinion alors que c’est un délit? 

Mathilde Saliou:

Je pense qu’il y a un problème de traitement journalistique aussi, encore une fois c’est mon avis. Je pense qu’il y a un problème de traitement journalistique sur les questions racistes, dernièrement, des journalistes ont laissé passer des mensonges sans les corriger. Ce n’est pas normal, ce n’est pas du journalisme.

Léa:

Dans le documentaire que Marie Portolano a sorti qui s’appelle « Je ne suis pas une salope, je suis journaliste » qui traitait des violences sexistes qui existent dans le milieu du journalisme sportif, elle termine sur une note optimiste en présentant la nouvelle génération comme plus sensible à ces problématiques. Partagez-vous cet optimisme pour le futur? 

Mathilde Saliou:

C’est clair que typiquement quand j’étais ado et même au début de mes années étudiantes, j’avais moins accès à tous ces contenus féministes sur les questions d’égalité ou même sur la question écologique d’ailleurs ou sur plein de mouvements qui bouillonnent actuellement, que ce qu’ont les ados, étudiants d’aujourd’hui. C’est ça qui est cool avec les réseaux sociaux à notre époque et avec le numérique. Le cyberharcèlement c’est horrible mais le numérique reste un super outil parce que ça permet à plein de gens de s’informer par eux-mêmes et du coup de s’engager pour toutes les questions qui les intéressent et notamment pour plus d’égalité dans les médias. 

Jingle de fin: « C’était Behind The Society: le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. « 

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[Portraits de vie] Quand l’associatif vient endiguer les violences sexistes et sexuelles

Le 1er janvier 2022, alors que la plupart des Français se réveillaient du nouvel an, 3 femmes étaient déjà mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint. L’année dernière, en 2021, l’hexagone a enregistré 113 féminicides. On estime ainsi qu’en France, une femme est tuée tous les 2 ou 3 jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. Les confinements successifs entre 2020 et 2021 n’ont fait que renforcer la problématique. En un an, la ligne d’écoute nationale du 3919 a ainsi enregistré une hausse de plus de 70% des appels pris en charge. Dans la large majorité, ces appels concernent des cas de violences conjugales et dans 86% des cas, les femmes appellent pour la première fois le numéro d’aide. La situation est donc particulièrement alarmante mais le mouvement #metoo, balancetonporc, l’affaire Weinstein ou encore l’action importante des associations permet de faciliter la libération de la parole et de l’écoute. Un sujet qui s’invite également dans la campagne présidentielle, tant la situation nécessite l’intervention urgente des pouvoirs publics. Pourtant en attendant, c’est principalement sur les associations, comme Nous Toutes, que repose tout le système. 

Blandine Cuvillier est coordinatrice du collectif Nous Toutes à Lille, l’une des principales associations qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles. 

Quand l’associatif vient endiguer les violences sexistes et sexuelles, un podcast réalisé par Manon Hilaire.

Intervenant :

Blandine Cuvillier : coordinatrice du collectif Nous Toutes de Lille

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Manon, animatrice

Le 1er janvier 2022, alors que la plupart des Français se réveillaient du nouvel an, 3 femmes étaient déjà mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint. L’année dernière, en 2021, l’hexagone a enregistré 113 féminicides. On estime ainsi qu’en France, une femme est tuée tous les 2 ou 3 jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. 

Les confinements successifs entre 2020 et 2021 n’ont fait que renforcer la problématique. En un an, la ligne d’écoute nationale du 3919 a ainsi enregistré une hausse de plus de 70% des appels pris en charge. Dans la large majorité, ces appels concernent des cas de violences conjugales et dans 86% des cas, les femmes appellent pour la première fois le numéro d’aide. La situation est donc particulièrement alarmante mais le mouvement #metoo, balancetonporc, l’affaire Weinstein ou encore l’action importante des associations permet de faciliter la libération de la parole et de l’écoute. Un sujet qui s’invite également dans la campagne présidentielle, tant la situation nécessite l’intervention urgente des pouvoirs publics. Pourtant en attendant, c’est principalement sur les associations, comme Nous Toutes, que repose tout le système. Blandine Cuvillier est coordinatrice du collectif Nous Toutes à Lille, l’une des principales associations qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles. 

Quand l’associatif vient endiguer les violences sexistes et sexuelles, un podcast réalisé par Manon Hilaire.

Blandine Cuvillier : 

Je suis Blandine Cuvillier, j’ai 26 ans et je suis membre du collectif Nous Toutes à Lille. Nous Toutes est une organisation horizontale, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de présidente ni rien et j’occupe le poste de coordinatrice du collectif Nous Toutes de Lille. 

J’ai commencé à militer au sein d’association en 2015, j’avais plus de temps libre vu que je sortais de ma première année de médecine. J’ai eu le concours et je suis rentrée en kiné. On a créé l’association « Lille sans relou » où j’étais vice-présidente en charge de la sensibilisation dans les espaces publiques et semi-publiques. J’ai besoin d’avoir du sens et faire des choses dans ma vie qui sont pour moi chargée de sens, donc j’ai rapidement été aux marches Nous Toutes et en septembre 2020, j’ai intégré le collectif Nous Toutes de Lille. Rapidement j’ai participé à l’organisation des manifs en 2019, et j’ai organisé celle de 2021 sur Lille.

Nous Toutes c’est vraiment un collectif qui a pour but d’élever le niveau de sensibilité et de connaissances de la société face aux violences sexistes et sexuelles. On a du coup souvent des évènements ponctuels, comme l’organisation de la marche, même si ce n’est pas ponctuel vu qu’on met 3 mois à l’organiser, mais tout un tas de petites choses comme ça. Sinon de plus en plus, on essaye de se structurer et de pérenniser des actions à l’année donc on va se lancer dans l’organisation de formations dans les collèges et lycées. Je donne aussi une formation sur l’histoire des violences sexistes et sexuelles, donc éventuellement des petits débats et conférences sur ces sujets-là. Et puis on va souvent, fin ça arrive, qu’on organise des collages, des réunions entre nous, … En général c’est moi qui organise les réunions où on va se rencontrer et on va discuter de tout ça. Mais là c’est bien il y a de plus en plus de militants qui se motivent au sein de Nous Toutes donc ça fait vraiment très plaisir à voir et je pense que ça laisse espérer de belles choses pour l’avenir de Nous Toutes. 

Transition musicale

Manon :

Le 5 janvier 2022, Nous Toutes annonçait vouloir se désolidariser du collectif « Féminicides par conjoint ou par ex » qui établissait un décompte quotidien du nombre de féminicides. Pendant 4 ans, Nous Toutes relayait ainsi ces chiffres, permettant de médiatiser la cause. Cependant, le collectif ne prenait en compte que les féminicides conjugaux, n’englobant donc pas entièrement la définition de l’ONU qui indique qu’un féminicide est « le meurtre d’une femme et/ou d’une fille du fait d’être une femme ou une fille, ou d’être perçue comme telle ». De plus, le collectif était aussi dans la tourmente car accusé de propos transphobes et de ne pas inclure les femmes trans dans leur décompte. Vous avez donc annoncé dans la foulée, que vous alliez vous-même établir le décompte. Comment allez-vous le réaliser ? Et en quoi cela vous impacte-il ? 

Blandine Cuvillier : 

On a décidé qu’on ne pouvait tout simplement plus relayer cela car ça ne faisait pas partie de nos valeurs. Ça faisait un petit moment qu’on espérait trouver un autre décompte qui prenait également en compte les féminicides de personnes trans. Du coup ça juste a accéléré notre décision. Après je ne suis pas au sein du collectif national donc je ne pourrais pas dire comment ça va être fait mais je pense que ça va être fait comme le faisait Féminicides par conjoint et par ex, c’est-à-dire on va monter une équipe de personnes qui vont se charger de faire ça, répertorier les féminicides. 

Transition musicale

Blandine Cuvillier : 

Tous les ans, le gouvernement publie le nombre de féminicides qu’il y a eu 3 ou 4 ans avant, et d’ailleurs il faut bien noter que quasiment à chaque fois on a eu le même décompte entre les associations qui ont fait le décompte 4 ans avant et le décompte du ministère d’après les compte-rendu, ce qui montre que notre décompte est fiable.

Je pense que ne pas avoir de chiffres c’est ne pas citer, ne pas avoir de place et c’est ne pas dénoncer un problème. Donc je pense qu’il serait vraiment nécessaire que le gouvernement visibilise ces chiffres et s’en empare vraiment. Je pense vraiment que faire le décompte des féminicides qu’il y a depuis le début d’année est primordial car ça permet vraiment d’élever les consciences et ça montrerait que l’État et le gouvernement français s’engage personnellement. Après j’entends qu’ils ont du mal à savoir tant qu’il n’y a pas eu de décisions de justice mais les faits sont là, on a quasiment les mêmes chiffres donc il pourrait dire : c’est un décompte provisoire qui est amené à évoluer en fonction des enquêtes judiciaires. 

Manon :

La décision de suspendre le relai du décompte des féminicides par féminicides par conjoint ou ex, a été fait car ils étaient accusés de transphobie. Pourtant, Nous Toutes a également été accusé de transphobie et de manque d’inclusion, avec le point majeur de ces scandales, la manifestation annuelle de Nous Toutes qui a été organisée à la même date que le jour du souvenir trans en honneur aux victimes trans, le 20 novembre 2021. Nous Toutes s’est défendu en indiquant qu’ils avaient eu l’accord des associations trans, mais tout de même comment expliquer le revirement de politique concernant ce sujet ? 

Blandine Cuvillier : 

Je ne parlerais pas de revirements en fait, je pense que le tort que Nous Toutes a pu avoir c’est de ne pas avoir assez pris en compte la problématique spécifique des violences faites aux trans. Mais je pense que c’est en ça qu’on fait des efforts et qu’on fait attention, et qu’on peut avoir l’impression qu’il y a un revirement, mais on n’a jamais tenu de propos transphobes, en tout cas de ce que je connais, il n’y a pas eu de messages ou de post transphobes qui ont été faits. Quand on nous a dit, « attention vous n’êtes pas assez inclusives » on a dit : ok on va faire des efforts et là on a fait des efforts. On a vraiment essayé de faire un max et ça fait plaisir de voir que c’est vu aujourd’hui comme une évolution et que le regard sur le collectif change parce qu’en fait Nous Toutes c’est un collectif qui lutte et qui a toujours lutté contre les violences sexistes et sexuelles faites à toutes les femmes. Peut-être qu’on ne le précisait pas assez donc je comprends qu’il y a pu avoir de la mésentente et je suis vraiment profondément désolée d’ailleurs s’il y a des personnes qui ont pu être blessées à cause de ça mais ça n’a jamais été l’intention d’être violent parce que je pense que pour avancer il faut se soutenir en fait. Il faut qu’on se soutienne toutes, dans la lutte contre toutes les violences parce que si on se soutient, on s’élève chacune les unes les autres, on se pousse vers le haut et c’est comme ça qu’on fait avancer quelque chose. 

Manon :

Sur un sujet plus politique, Emmanuel Macron a caractérisé et répété à de très nombreuses reprises que la lutte contre les violences faites aux femmes était la grande cause de son quinquennat. Et pourtant, dès le 1er jour de l’année 2022, on dénombrait déjà 3 féminicides. Donc face aux grands discours, on remarque bien que la réalité sur le terrain, elle est tout autre. Quelles sont vos attentes en termes de politiques publique sur le sujet ? 

Blandine Cuvillier : 

Je pense que je peux dire que j’attends des actions concrètes, de base, mais au-delà en fait, c’est dingue de devoir en être là, de se dire que moi ce que j’attends de Mr Macron c’est de la décence. Ça suffit de dire que c’est sa grande politique, sa grande cause alors qu’il ne fait rien en fait. Il utilise la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, et instrumentalise les victimes à des causes politiques, à des fins électorales. J’attends de la décence en fait de la part de cet homme, qui va parler d’homme à homme avec un homme qui est accusé de viol, et qui d’ailleurs l’a nommé dans le top 5. De la part de Macron j’attends de la décence, rien de plus de lui. 

De la part des autres, j’attends des actions concrètes, parce qu’il y a des choses concrètes qui ont déjà été mises en place ailleurs. Je pense notamment à l’Espagne ou aux pays scandinaves. Il y a des choses qui ont fonctionné, on a du recul sur ces choses-là. Donc c’est-à-dire qu’on ne peut pas nous dire « on ne sait pas quoi faire » ou « on n’a pas l’argent ». En fait, c’est un problème de budget ? La lutte contre les violences sexistes et sexuelles est moins importante qu’un budget ? C’est complétement insensé. La cour des comptes a dit qu’il fallait mettre sur la table 1 milliard pour lutter efficacement contre les violences sexistes et sexuelles. Je pense que c’est pour lutter objectivement contre ces violences aujourd’hui, mais aussi demain et après-demain.  Et donc il y a plein de choses qui peuvent être mises en place, tant en termes de moyens, ouverture de centres ou foyers pour des femmes seules, pour des femmes qui fuient leur conjoint violent qui a été sorti du foyer, car ça devrait être la norme, pour des bracelets anti-rapprochement, des groupes de paroles, accompagnements physiologiques et juridiques des femmes victimes mais aussi une formation des professionnels et des personnels impliqués dans les parcours des personnes victimes de violence. Je pense aux personnels enseignants que ce soit à l’école maternelle, primaire, collège, lycée et même faculté qui côtoient des enfants qui sont victimes. Je pense aussi notamment aux professionnels de santé. Moi en tant que professionnel de santé je pense qu’on a des lacunes vraiment inadmissibles dans la détection et prise en charge de ces violences. C’est aussi les magistrats, les députés et les ministres aussi. 

Il y a des choses vraiment concrètes à faire pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Le problème, ce n’est pas de les faire, c’est de vouloir les faire et vouloir s’investir dans cette lutte et aller plus loin que les paroles. 

Manon :

Comme vous l’avez mentionné tout à l’heure, l’Espagne par exemple est un pays à la pointe en termes de lutte contre les violences physiques ou sexuelles. Mais alors, comment expliquer que la France soit tant en retard sur le sujet ? 

Blandine Cuvillier : 

Je sais que, par exemple, en Espagne ils étaient très en retard après la dictature de Franco et du coup comme ils étaient en retard sur les autres, ils ont décidé de mettre un grand coup dans tout ça et ils ont mis beaucoup d’argent sur la table d’un coup. Et c’est pour ça qu’aujourd’hui ils sont aussi en avance sur les violences sexistes et sexuelles. Ils étaient en retard et d’un coup ils ont décidé d’avancer et donc c’est possible. Et maintenant c’est nous qui sommes en retard. 

Pourquoi on est en retard ? Parce qu’on a toujours pensé que c’était un problème qui était privé et qui n’était pas un problème de société. Ce n’est que depuis #Metoo et la libération de la parole qu’on se rend compte que c’est un problème de société, un problème qui va bien plus loin que l’interaction simple entre deux individus. Mais pour autant ça reste une spécificité française, que je n’explique pas vraiment. Pourquoi est-ce qu’on a autant décrié Weinstein et autant parlé, et c’est une très bonne chose, alors que pour Luc Besson par exemple, il y a très peu de connaissances vis-à-vis des accusations qui sont faites à son encontre ? 

Je pense quand même qu’il y a une spécificité française, d’ailleurs pour y répondre il y a le livre « culture du viol à la française » de Valérie Rey-Robert.  Je sais que ça avait beaucoup éclairé. 

C’est une volonté de fermer les yeux pour éviter de voir le problème en fait. 

Jingle de fin : « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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Féministes tant qu'il le faudra

Sindy : une femme de plus victime de cyberharcèlement alors que c’est déjà trop.

Dans la nuit du 4 au 5 octobre 2021, une adolescente de 14 ans nommée Dinah mettait fin à ses jours alors qu’elle subissait du harcèlement à son école. Mais ce harcèlement dépassait largement les grilles du collège puisque la jeune fille recevait des menaces et des messages d’une grande violence sur les réseaux sociaux, de quoi empoisonner encore plus le quotidien de l’adolescente. Malheureusement, Dinah n’est pas la seule victime de ce fléau. Un nombre conséquent de personnes ont déjà subi des violences sur le net, notamment les femmes (qu’elles soient cisgenres ou transgenres). Une femme en particulier a décidé de témoigner face aux vagues de haine qu’elle reçoit quotidiennement : Sindy élève sa voix pour clamer sa souffrance et celle de toutes les femmes qui sont constamment harcelées sur les réseaux sociaux. Retour sur son histoire.

Trigger Warning : cet article contient plusieurs témoignages liés au cyberharcèlement, notamment des messages d’une brutalité extrême dans lesquels il est question de menaces de viol et de violences. Ce contenu peut donc ne pas convenir à certaines personnes et (re)déclencher un traumatisme psychologique, prenez donc vos précautions dans la lecture de cet article.

Figure de féminisme sur les réseaux sociaux et sur YouTube

Ex-membre du groupe français de hip-hop Team BS, Sindy âgée de 26 ans aujourd’hui, est influenceuse, chanteuse et youtubeuse. La jeune femme utilise fréquemment les plateformes qu’elle possède pour faire passer des messages féministes et échanger avec sa communauté sur les problématiques de la société actuelle. Depuis plusieurs années maintenant, Sindy représente l’authenticité et la bienveillance qu’il nous manque tant sur les réseaux sociaux. Toujours prête à apporter son soutien aux femmes et aux minorités de genre de sa communauté et à ses collègues, elle fait preuve de détermination quand il s’agit de dénoncer le sexisme et de parler publiquement des violences qu’elle subie en tant que femme du 21ème siècle. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle a publié une vidéo sur YouTube le 16 mai 2021, dans laquelle elle évoque pour la première fois des abus sexuels de la part d’un homme « de son entourage », dont elle a été victime, pendant 2 ans, lorsqu’elle avait seulement 15 ans environ. Une vidéo qui a permis de libérer la parole sur ce sujet et qui a motivé d’autres victimes à témoigner. Mais quelques mois plus tard, la jeune femme révélera que cette vidéo n’a pas attiré que du positif….

Victime de cyberharcèlement depuis deux ans simplement parce qu’elle est une femme

En septembre dernier, Sindy publie une vidéo sur sa chaîne YouTube appelée « Jusqu’à quand ? ». Elle révèle alors qu’elle est victime de cyberharcèlement depuis 2 ans visant « sa qualité de femme ». En effet, elle affirme recevoir constamment des photos « non-désirées » et des menaces de viols. Les messages sont d’une violence sans noms et il est clair qu’elle n’aurait pas reçu ce type de messages si elle n’avait pas été une femme. Ce harcèlement va même au-delà des réseaux sociaux puisqu’on apprend dans cette même vidéo que des personnes se sont introduites chez elle pendant qu’elle dormait afin de lui voler son téléphone et son ordinateur, elles l’ont également gazées. Le problème, c’est que peu de personnes sont capables de se rendre compte des conséquences que peut engendrer le harcèlement. Un « simple message » peut avoir un impact considérable sur la personne visée. C’est ce que Sindy explique en parlant du fait qu’elle a fait « une crise d’angoisse qui a conduit à la visite des pompiers » chez elle à cause « du message de trop ». Au-delà de son récit, Sindy lance un appel.

« On a besoin de votre aide, je ne veux plus que mes sœurs aient peur de rentrer chez elles le soir. […] Un jour, ils vont trouver ma petite sœur, j’ai peur pour elle, j’ai peur pour moi. »

Sindy dans sa vidéo YouTube « Jusqu’à quand ? »

Devoir se battre, voilà où en sont les femmes et les minorités de genre aujourd’hui, le simple fait d’être une femme* et de vouloir vivre librement est devenu un combat.

De plus, dans sa vidéo, Sindy rajoute qu’il y a un réel manque d’encadrement au niveau de la justice quand il s’agit de cyberharcèlement. Elle est obligée de faire une capture d’écran de chaque message et chaque photo qu’elle reçoit afin de « prouver » qu’elle est effectivement bien harcelée sur les réseaux sociaux. Elle doit donc subir toutes ces menaces et littéralement laisser faire ses harceleurs uniquement pour justifier le fait qu’elle a besoin d’être protégée et que ces harceleurs méritent d’être punis par la loi. Voilà de quoi susciter la colère et l’indignation générale.

« Est-ce que je vais devoir faire la une d’un fait-divers pour qu’on comprenne enfin que les femmes ont besoin d’être respectées, de se sentir en sécurité et que c’est un besoin primaire ? ».

Sindy dans sa vidéo YouTube « Jusqu’à quand ? »

Un appel à l’aide qui a résonné chez beaucoup de monde.

#Cybersindy : une souffrance générale

Et contrairement à ce que certain.e.s se plaisent à penser, ce n’est pas parce que Sindy est une personnalité publique que ces comportements haineux sont justifiés. Il est bon de rappeler qu’énormément de femmes* « anonymes », cis et trans, sont également sujet.t.e.s à ce type de harcèlement. C’est ce qu’on a pu voir avec les nombreux témoignages qui sont apparus sur Twitter avec la naissance du #cybersindy. Ce dernier est apparu seulement quelques heures après la publication de la vidéo « Jusqu’à quand ? », sur Twitter. Une libération de la parole, et une envie encore plus forte d’un soulèvement pour chacune des personnes qui a déjà souffert ou qui souffre actuellement de ces violences incessantes. Car en effet, les femmes et les minorités de genre souffrent, mais ce n’est pas pour autant qu’elles baissent les bras. Un vent de détermination à soufflé suite au témoignage de Sindy et des autres femmes*, et il n’est pas près de s’arrêter.

Sur cet hashtag, on retrouve un florilège de messages de menaces les plus violents les uns que les autres, publiés à travers de captures d’écrans par les victimes, comme illustré ci-dessous.

Tweet de Sindy dénonçant un de ces cyber harceleurs
Tweet anonyme dénonçant des messages extrêmement choquant
Tweet anonyme dénonçant des messages extrêmement choquant
Message anonyme reçu par une victime de cyberharcèlement

Vous aussi vous avez envie de vomir ? D’autres femmes* racontent directement ce qui leur est arrivé.

Tweet anonyme dénonçant l’harcèlement de rue
Tweet anonyme dénonçant l’harcèlement de rue

À travers tous ces messages plus horribles les uns que les autres, on peut vite comprendre que les femmes* sont plus souvent sujettes au cyberharcèlement, et au harcèlement en général, que les hommes. Une simple photo où l’on aperçoit un bout de peau, une tenue moulante ou même un simple jean slim et ça y est : c’est le déferlement de critiques. Tout ça simplement parce que les femmes* souhaitent s’habiller comme elles le veulent, et vivre comme elles l’entendent. Pour vous donner une idée, l’organisation humanitaire Plan International a effectué une enquête en 2020 à partir des témoignages de 14 000 filles et jeunes femmes, âgées de 15 à 25 ans, qui utilisent les réseaux sociaux dans 22 pays différents. Résultats sans appel : 58 % des femmes et jeunes femmes interrogées révèlent avoir été victimes, au moins une fois dans leur vie, de harcèlement ou d’abus en ligne. D’après la même enquête, ce harcèlement se traduit le plus souvent par « des propos abusifs ou insultants ». Au vu de la place très importante que possèdent les réseaux sociaux dans la vie des jeunes, on imagine facilement que les conséquences du cyberharcèlement sur la vie des jeunes filles et des femmes* est terrible.

Le témoignage glaçant de Sindy pour Konbini

Les conséquences : c’est ce sur quoi s’est exprimée Sindy à travers une vidéo-témoignage pour le média en ligne Konbini. Elle a également lu un des messages qu’elle a reçus, qui est d’une brutalité inqualifiable, voici ce dernier : « Espèce de petite salope, je te démonte tous les trous d’abord, puis tu me suceras la bite. Après je te la mets dans la chatte et tu me supplieras de t’enculer à mort, je te baiserai tous les jours et tu seras ma petite pute ». Il faut bien comprendre que ce message, qui est extrêmement choquant, ne représente qu’UN seul exemple parmi tous les autres messages que la jeune femme a pu recevoir tout au long de ces derniers mois.

Imaginez un peu : tous les jours, vous levez le matin et regardez votre téléphone sur lequel vous voyez apparaître plusieurs dizaines de messages qui contiennent des menaces de viol. Ne serait-ce qu’un message, c’est déjà très violent, mais malheureusement, dans les cas de cyberharcèlements, on atteint très rapidement les centaines. Sindy, les larmes aux yeux, se confie : « Des fois, je suis en train de me maquiller parce que mon mec arrive, et je me dis qu’il va falloir qu’on passe du temps ensemble, et j’ai ces mots-là dans ma tête qui me dégoûtent de moi-même. Ou j’ai l’impression que même dans ma sexualité personnelle, je ne pourrais jamais être respectée. Je me sens profondément salie et sale. » Voilà la dure réalité et le quotidien d’une femme harcelée sur les réseaux sociaux. De plus, on apprend dans cette même vidéo que la jeune a eu un accident de trottinette. L’épuisement et la tristesse provoqués par la haine qu’elle recevait quotidiennement lui ont fait perdre connaissance alors qu’elle était à bord d’une trottinette électrique. Un trauma crânien, lui causant une perte de mémoire, et plusieurs blessures artificielles, notamment sur le visage : un accident qui aurait pu avoir des conséquences encore plus graves, d’après Sindy.

20 Novembre 2021 : « On va se battre pour nos droits de femmes »

Quelques semaines seulement après la révélation de son cyberharcèlement, Sindy a annoncé qu’elle participera à la manifestation du 20 novembre 2021, organisée par #NousToutes. La jeune femme a largement relayé l’information sur ses réseaux sociaux, ce qui a permis à de nombreuses personnes d’aller manifester contre les violences sexistes et sexuelles qui visent les enfants, les femmes* et les personnes trans. C’est ainsi, qu’environ 60 manifestations ont eu lieu à travers la France durant cette fameuse journée. Les manifestant.e.s ont également « exiger des politiques publiques à la hauteur » contre ces violences qui ne cessent de causer des troubles et d’avoir un énorme impact sur la vie des personnes concerné.e.s. Selon les organisateurs-trices, la marche organisée à Paris a réuni 50 000 personnes. Et évidemment, Sindy faisait partie du cortège.

Elle a ensuite posté plusieurs clichés pris pendant la manifestation sur Instagram, avec, comme légende, une très belle citation de Simone Veil qui résume bien la lutte que les femmes mènent tous les jours pour leurs droits : « Se vouloir libre, c’est aussi vouloir les autres libres. Vivre, c’est vieillir, rien de plus. La femme n’est victime d’aucune mystérieuse fatalité : il ne faut pas conclure que ses ovaires la condamnent à vivre éternellement à genoux. » Durant toute cette journée, les rues des grandes villes ont vu défilées des pancartes violettes sur lesquelles on pouvait lire des messages et des slogans forts : cris de colère et appel à la justice qui ne fait pas toujours son travail, les femmes* n’en peuvent plus.

Photo publiée par Sindy sur son compte Instagram
Photo publiée par Sindy sur son compte Instagram

Une détermination à toute épreuve

Il y a 3 mois maintenant, Sindy a publié une vidéo de plus de 40 minutes sur sa chaîne YouTube appelé « MA DERNIÈRE STORYTIME DE L’ENFER-cambriolage, cyberharcèlement, accident ». Dans cette dernière, la jeune femme décrit précisément les derniers événements qui ont soudainement bousculé sa vie, elle évoque également son ressenti sur la situation. Depuis qu’elle a décidé de parler publiquement de tout ce qu’elle a subi ces derniers mois, on lui a très souvent reproché « d’utiliser » son histoire pour faire le buzz et attiser la pitié des internautes. Comme elle le précise dans cette même vidéo, elle a décidé de rendre publique son histoire, non pas pour attirer l’attention sur elle, mais pour réellement montrer les graves conséquences qu’un tel déferlement de haine peut provoquer. Elle prend la parole sur ce sujet afin que d’autres femmes*, qui sont peut-être dans le même cas qu’elle, puissent également se libérer de cette violence qu’elle pourrait subir quotidiennement, pour qu’elles se préservent avant qu’il ne soit trop tard.

C’est pour cela que les femmes et les minorités de genre continuent à se battre, à mener des actions pour montrer qu’elles ont le droit de disposer de leur corps comme elles le souhaitent. Femmes*, fortes et déterminé.e.s, elles ne sont pas prêtes à laisser de côté leur conviction. Malgré le fait que le cyberharcèlement rime souvent avec impunité, elles continueront de prendre la parole sur les violences dont elles souffrent, et elles continueront à faire comprendre que ce n’est pas parce qu’elles sont victimes qu’elles sont forcément vulnérables. Bien au contraire. Il est toujours bon de rappeler que les féministes ne sont pas « des hystériques », mais bien des personnes qui réclament l’accès aux mêmes droits et aux mêmes libertés que les hommes. C’est-à-dire, la liberté de s’habiller comme elles le souhaitent sans se faire insulter, la possibilité de travailler dans tous les domaines pour lesquels elles portent un intérêt, ou encore qu’on arrête de les considérer comme des êtres qu’il faut absolument protéger de tout et n’importe quoi. Et surtout, pouvoir poster n’importe quelle photo d’elles, sans recevoir des messages de haine et de menaces. Comme l’a si bien dit Simone de Beauvoir : « Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif et méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. ».

* : Dans cet article, quand le mot « femme » est utilisé, il fait référence à la condition sociétale. Nous faisons rapport aux violences sexistes et sexuelles pouvant être subies par des personnes sexisé.e.s et également par des minorités de genre.