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Aux urnes citoyen.ne.s L'île de Lille

À Lille, ambiance festive dans le cortège du premier mai

À l’occasion de la fête du travail, jour commémoratif des luttes pour les droits des travailleurs et des travailleuses, plus de 2000 personnes se sont retrouvé.es ce matin à porte des postes, bravant l’absence de transports en commun. Le cortège rassemblant syndicats, partis politiques et travailleureuses a ensuite prit le chemin de Wazemmes accompagné tout en musique, discours et slogan.

C’était le rendez-vous incontournable de l’après-présidentielle, les Lillois.es sont très clair.es : la lutte continue. Pour l’Union Populaire, la manifestation prend la couleur du « troisième tour » tant attendu : les élections législatives qui auront lieu en juin prochain. « Puisque en plus ça rime, mettons Mélenchon à Matignon » scande Ugo Bernalicis, député LFI du Nord. À ses côtés, Adrien Quatennens avec qui il a mené la manifestation de l’Union Populaire. Les deux députés n’ont pas manqué d’exprimer leur désaccord avec le président fraîchement réélu, Emmanuel Macron.

Pour nous, la retraite, c’est toujours à 60 ans !

Adrien Quatennens, député France Insoumise de la première circonscription du Nord.
Adrien Quatennens ©Alice Gosselin

L’âge du départ à la retraite reste la principale revendication clamée par les manifestant.es, au même titre que l’augmentation des salaires.

La manifestation s’est déroulée à grand renfort de slogans, mais toujours dans le calme. En s’y promenant un peu, on croise toutes les générations, celleux qui sont déjà à la retraite n’hésitent pas à descendre dans la rue pour soutenir la jeunesse, qui elle aussi a largement mobilisé grâce aux syndicats étudiants comme la FSE et l’UNEF et les partis politiques, le NPA et la JC. Enfants, parents et manifestant.es ont aussi pu profiter de l’Internationale reprise par la fanfare « La brigade des tubes ».

La brigade des tubes ©Anaëlle Charlier

La manifestation s’est finalement dispersée dans le calme à Wazemmes. Contrairement à sa cousine parisienne, elle n’a pas été perturbée par l’intervention de casseurs ni d’altercation avec la police.

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Édito pour un sursaut démocratique

Depuis quelques années en France, il apparaît très clairement que la démocratie se porte de plus en plus mal. Si parler de dictature serait hyperboliser la situation actuelle, nous ne pouvons cependant plus affirmer que la France applique le modèle acquis lors de la révolution de 1789. Depuis un certain temps, elle glisse dangereusement vers les dérives autoritaires et liberticides, en témoigne sa chute dans l’indice démocratique dû aux nombreuses mesures prises contre la liberté de la presse, d’expression et d’opinion.
La France est aujourd’hui au rang des “failed democracy”, une démocratie défaillante, en péril, et ayant entamée sa route vers de biens sombres destinées. Mais ce statut ne devrait pas nous désespérer, loin de là, et au contraire nous appeler à une mobilisation sans relâche et sans précédent pour sauver notre démocratie, si précieuse mais si fragile.
Aujourd’hui et dans 15 jours, les Françaises et les Français seront donc appelés à se déplacer aux urnes. Pour décider qui, parmi la douzaine de candidats et candidates, détiendra pendant 5 ans le pouvoir de faire sombrer la démocratie encore plus, ou au contraire, lui donner un peu d’air, un nouveau souffle. 

Loin de moi l’idée que cette élection et que toute élection en général puisse marquer le salut de tout un peuple, contrairement aux prétentions de certains candidats. Aujourd’hui, nous ne décidons pas le cœur joyeux en qui nous plaçons tous nos espoirs, mais bien qui sera notre adversaire pour les 5 prochaines années.
Et même si, comme nous le montre l’histoire, tout changement ne peut venir que du peuple pour le peuple, il est évident que ce changement sera reçu et réprimé avec une intensité et des méthodes différentes en fonction de qui détient le pouvoir.
Si le pouvoir de porter la revendication, de la mettre en lumière et de faire pression sur l’autorité est sans équivoque celui du peuple, le pouvoir de décision revient au final toujours à l’Etat. Et ledit Etat, en fonction de son dirigeant, sera plus ou moins à même d’accepter les revendications populaires, ou au contraire de les réprimer dans le sang.
En ce sens, Oui, le pouvoir de décider quel chemin va prendre notre démocratie sera entre les mains de celui ou celle qui sera choisi à l’issue de ces élections.

Mais ces élections ont été corrompues, subtilisées par des personnages aux intentions malfaisantes et haineuses. Alors que la population, et tout particulièrement les jeunes générations, futures occupantes de cette terre, portent une envie d’écologie, de justice sociale, d’égalité et d’équité, les thèmes abordés tout au long de la campagne n’ont été que ceux d’une branche haineuse et indigne de toute représentation.
L’extrême droite a su ramener à elle les quelques débats, trop peu nombreux, pour imposer sa vision pestilentielle et ségrégationniste du monde, bénéficiant d’une banalisation affligeante de ses propos racistes, antisémites et islamophobes, intolérables il y a encore 10 ans.
Face à cela, elle a même bénéficié d’une presque absence de critiques et de mise en garde : tolérée voire imitée par une droite “républicaine” et “modérée”, moquée et ignorée par une gauche institutionnelle n’osant pas la réelle dénonciation.

Cette même gauche institutionnelle semble avoir perdu toutes ses racines.
Le terme de “socialiste”, autrefois fort et plein de sens, a été défiguré et vidée de son âme travailliste pour servir une idéologie modérée et accepter les pactes avec la droite non extrême. L’embrassement du libéralisme économique est acté, et même les arguments sociétaux qui subsistaient encore commencent à eux aussi disparaître pour attirer une population plus « mesurée », et souhaitant avant tout protéger ces illusions de privilège plutôt que d’accepter un réel changement.
L’écologie a également perdu toute sa gloire et sa force d’antan. Oublié le tiers-mondisme et l’activisme de René Dumont, l’écologie est désormais une affaire d’urbains voulant “sauver la planète” depuis leurs tours d’ivoire, sans se préoccuper des spécificités populaires et rurales, souvent incompatibles avec les rêves de monde sans voiture et de capitalisme vert. Quand même les questions de décentralisation et de décroissance n’intéressent plus les partis, l’écologie altermondialiste des années 70 ressemble en effet à une utopie.
Quant à la gauche qui s’apparente le plus à celle historique : ni libérale, ni révolutionnaire, elle se retrouve aujourd’hui plongée dans une crise d’identité la relayant au rang de “vote utile” plus que de conviction. Elle défend la justice sociale et l’égalité pour certains, mais pas pour tout le monde ; se présente comme l’alliée des quartiers et des classes populaires, mais le fait sans ces mêmes quartiers et classe, avec un cœur militant moyen/moyen-sup; elle se veut accueillante envers les réfugiés, tout en souhaitant faire de la France une puissance forte et indépendante, penchant de plus en plus dans des biais isolationnistes bannissant l’internationalisme d’autrefois.
Cette gauche a perdu son tempérament de résistante, à lissé son image pour se rendre plus agréable, plus présidentiable. Le but n’est plus la rupture vers un nouveau système, mais l’adoucissement de celui actuel.

Mais face à ce manque d’entrain et de passion, le péril fasciste est lui toujours plus fort, toujours plus présent dans l’espace public et médiatique, toujours plus proche du pouvoir et des institutions. Il est devenu capital de faire barrage, de dire non au retour des temps les plus sombres de l’humanité, autant dans les urnes que dans la rue.
Cet édito n’est donc pas un appel à voter pour tel ou tel candidat. Ce choix est individuel et doit le rester, tout vote pour la démocratie est un bon vote, qu’il soit utile ou de convictions, la stigmatisation sur ce sujet est déjà bien trop présente en ce moment. Il est un appel à la conscience, conscience que le futur ne se joue qu’à un fil et que le basculement va probablement dépendre du visage qui s’affichera sur la télé de millions de Françaises et Français dimanche soir, dans deux semaines. Mais pas seulement. Dans 15 jours, la France aura une nouvelle présidente ou un nouveau président, mais également un nouvel adversaire pour 5 ans. Si cette élection va peut-être marquer un basculement dans notre histoire, nous, le peuple seront les seul·e·s en mesure de lutter contre ce basculement et de défendre nos valeurs et convictions. La démocratie ne s’arrête pas à un bulletin de vote, elle dure toute l’année.
Cet édito est donc un appel à un sursaut démocratique général, un sursaut populaire, un sursaut humain. Aujourd’hui et dans 2 semaines, nous irons choisir notre adversaire pour 5 ans, faisons en sorte de ne pas le ménager par la suite et de nous battre pour nos droits et notre dignité, quelle que soit l’issue de ce vote. Battons nous, battons nous pour que ce sursaut démocratique se pérennise et devienne une révolution des peuples, une vague inarrêtable.

Sans l’autorité d’un seul,
Il y aurait la lumière,
Il y aurait la vérité,
Il y aurait la justice.
L’autorité d’un seul,
C’est un crime.
Ce que nous voulons, c’est
L’autorité de tous.

Louise Michel

Alice Gosselin, étudiante journaliste et militante.

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Penser la démocratie : pouvons-nous interdire les sondages électoraux ?

À cinq jours des présidentielles, toujours sans alliance à gauche, ses électeurices se déchirent. Tantôt séduit.e.s à l’idée de soutenir le ou la candidat.e le plus en adéquation avec leurs opinions, tantôt par la possibilité de retrouver un gouvernement de gauche avec la candidature de Jean-Luc Mélenchon, vu comme le seul candidat capable de peser démocratiquement. Posture qu’il doit en partie aux sondages d’opinion qui le placent en troisième position, juste derrière la candidate d’extrême-droite Marine le Pen. Ironiquement, cette place provoque une mobilisation, avec le hashtag #CeSeraMélenchon, encourageant les électeurices à « forcer » le rassemblement des voix derrière le candidat, qui monte drastiquement dans les sondages (+4% en 15j selon l’IFOP). Cette portée des sondages soulève plusieurs questions : les sondages d’opinion influencent-ils les votes des Français ? Leur interdiction est-elle envisageable ?

Voter en son âme et conscience ?

Si les classements annoncés par les sondages d’opinion se sont jusqu’ici souvent vérifiés, comme en 2017, il faut garder en tête que leur vocation n’est pas de prédire le résultat des élections, mais bien de donner une idée de la répartition politique des français.es. De plus, pour éviter une possible influence ou perturbation à l’approche du scrutin la France interdit, depuis 2002, leur diffusion la veille et le jour-même de l’élection.

L’exemple de J-L Mélenchon est significatif : les sondages peuvent encourager les partisan.e.s d’un.e candidat.e ou d’une branche politique à se mobiliser pour leur candidat.e si iel est en retard, ou si les intentions de votes semblent redonner espoir. D’un autre côté, les partisan.e.s d’un.e candidat.e avec beaucoup d’avance pourraient se reposer sur leurs lauriers, celleux dont le ou la candidat.e subit un retard irrattrapable pourraient être découragés de voter, ou changer leur vote pour un.e candidat.e ayant plus de chance d’être élu.e afin de ne pas voter « inutilement. » Il est indéniable que l’intention de vote mesurée par les sondages est une information prise en compte par les électeurices avant de déposer leur bulletin dans l’urne.

Les citoyen.ne.s subiraient la pression du « vote utile » : soit l’action de voter pour un ou une candidat.e susceptible d’être élu.e, à défaut de voter pour un petit parti parfois plus en adéquation avec leurs idées. En effet, ce choix reviendrait à « gâcher sa voix », car en aucun cas cela ne pourrait faire basculer l’issue du vote. Une dynamique de vote insufflée par les résultats des sondages : ce serait le plus lourd argument pour leur interdiction.

Le mythe du vote utile

La grande oubliée des sondages de cette présidentielle, c’est l’abstention qui l’emporterait à plus de 30%, devant Emmanuel Macron. Abstention apportée par la lassitude des français.e.s, le désintérêt généré par des élections qui « de toute façon n’y changeront rien. »  Abstention nourrie par l’impression de voter inutilement car les petits partis « n’ont aucune chance. » Abstention confortée par les sondages, qui annoncent une élection « déjà jouée d’avance. » Face à l’abstention, une solution semble toute trouvée : si les sondages étouffent les opinions et l’intérêt des gens pour les élections, alors il suffit de les supprimer.

Pour cause, la suppression des sondages ferait s’envoler l’injonction au « vote utile », puisque personne ne saurait quel.le candidat.e se rapproche le plus de l’Elysée. Une dynamique susceptible de redonner espoir à nombre d’abstentionnistes qui pourraient voter pour un « petit » parti sans se soucier de l’impact de leur voix. La suppression des sondages électoraux entraînerait aussi celle du pessimisme ambiant, impossible d’affirmer que tout est joué d’avance, puisque personne n’en saurait rien. Le temps consacré aux spéculations sur le résultat des élections pourrait être redistribué dans la présentation des programmes, dans les débats : un vrai gain pour la démocratie.

Crédit : Flickr, https://flic.kr/p/Ud5cmC

Les avantages semblent alléchants, mais les contre-arguments ne manquent pas. Si la campagne se joue à l’aveugle, impossible de mettre en place le fameux « cordon sanitaire » et de faire barrage à l’extrême droite tant redoutée par la démocratie serait en tête si cette dernière gagne en popularité. Si le vote stratégique disparaissait, ce ne serait pas le cas des rumeurs ou autres fuites de sondages internes, voire illégaux qui pourraient être utilisés par les partis pour en tirer avantage. Le gros risque, si l’on interdit les sondages, serait de les voir réalisés et publiés par des institutions peu fiables, ou dans le meilleur des cas, des pays frontaliers. auquel cas la loi serait vaine. Dans les faits, interdire la diffusion des sondages pourrait se révéler peu efficace.

Légalement, cette interdiction serait aussi difficilement applicable, car même si le statut juridique défini par la loi de 2016 des sondages est flou, ces derniers restent considérés comme de l’information. Les interdire poserait problème vis-à-vis de la liberté d’expression. Difficile alors de décider de la marche à suivre. Devrions-nous allonger encore le temps d’interdiction de publication des sondages, au risque de perdre de l’information ? Ou au contraire, les encourager en insistant sur la transparence de leurs processus de fabrication ? Comment redonner confiance en notre système électoral, pour que les sondages n’aient plus l’air d’annoncer que tout est joué d’avance ?

Anaëlle Charlier

*Rolling à retrouver : Présidentielle 2022 – IFOP

Présidentielle : quelles règles pour les sondages d’opinion ? | Vie publique.fr (vie-publique.fr)

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[Critique] Ouistreham : entre précarité et réflexion sur le journalisme

Ouistreham est sorti en salle le 12 janvier 2022. Le film, réalisé par Emmanuelle Carrère, est une restranscription fidèle du livre de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, publié le 25 février 2010. Entre peinture poignante de la précarité chez les agent.e.s de nettoyage, et réflexions sous-jacentes sur le journalisme d’investigation et notre société inégalitaire, Emmanuelle Carrère ne pourra pas vous laisser indifférent à la sortie des salles obscures. Cette critique de Ouistreham est bien sûr à retrouver sur toutes nos plateformes d’écoute en continu, telles que Deezer ou Spotify.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction : « Behind The Society : le podcast »

Chers auditeurs et chères auditrices, 

Oui, vous qui ne ratez aucun podcasts de Behind The Society, apprêtez-vous à sortir vos kleenex, car aujourd’hui, nous aborderons une problématique sociale et économique qui n’a rien de bien joyeuse, mais que Emmanuel Carrère, le réalisateur du film Ouistreham, a su retranscrire avec brio et réalisme sur le grand écran : la PRÉCARITÉ ! 

En effet, si vous avez déjà eu l’occasion de lire Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, le film vous sera sûrement plus familier car il est une adaptation assez fidèle du livre de cette journaliste et écrivaine française, connue surtout pour avoir été pris en otage en Irak pendant 5 mois dans le cadre d’une mission de grand reporter de guerre. 

Pour tous et toutes les autres, ou même celles et ceux qui n’auraient jamais entendu parler de ce film, pas d’inquiétude, je vous propose de suite un petit synopsis. Ouistreham retrace l’histoire d’une écrivaine, Marianne Winckler, qui cherche à s’immiscer anonymement dans le quotidien d’agents et d’agentes de nettoyage afin d’écrire un livre sur le travail précaire. Après avoir déménagé près de Caen, elle se met alors à travailler, sans cesse ! Du nettoyage des sanitaires de camping aux chambres du ferry, elle prend alors conscience de la difficulté physique du métier mais aussi de la fragilité économique de ces travailleurs et travailleuses qui se tuent dans l’ombre pour satisfaire notre confort quotidien. Entre un travail méthodologique très subtil, croisant investigation journalistique et observation participante, Emmanuel Carrère parvient à décrire avec un réalisme poignant la précarité de ces personnes sans oublier leur réelle cohésion et dévotion pour un métier encore peu valorisé.

Première partie : précarité et solidarité font la paire chez la ménagère (transition)

Le premier élément qui choque n’importe quel spectateur ou spectatrice qui aurait vu le film, c’est le traitement de ces employés du précaire. Considéré.e.s comme de véritables marchandises, ces travailleurs et travailleuses subissent de plein fouet les problèmes structurels qui rythment notre marché du travail depuis des années : taux de chômage record qui stagne autour des 8 %, manque cruel d’offres d’emplois face à une demande accrue. Bref, cela contraint les recruteurs et recruteuses à instaurer une mise en concurrence perverse entre les candidats et candidates, où décrocher un poste chez Pôle Emploi devient aussi sélectif que d’entrer à HEC. Dans son livre, Florence Aubenas parle d’une technique de “profilage” consistant à éloigner les individus inactifs ou, dit plus brutalement, “le fond de la casserole”. Et, quel joyeux festin ! L’Etat met à profit toute cette “armée de réserve” qu’il a à sa disposition afin que les recettes lui rapportent toujours plus que cela ne lui coûte. Mais les joyeusetés de la déshumanisation s’accélèrent une fois en poste : les employé.e.s doivent consentir à “se rendre invisible” selon F. Aubenas. Marianne Winckler le comprend très vite lorsqu’elle ose se confronter verbalement aux inspectrices qui critiquent son nettoyage approximatif du bungalow. La position du patron est pire encore : commercial aguerri, il est très heureux de faire la promo de sa boîte à Marianne durant un salon de recrutement, mais on ne le verra plus jamais durant le reste du film si ce n’est pour aller réprimander ses salarié.e.s. . 

Dès le recrutement, la fragilité économique se transforme donc en fragilité psychologique des travailleurs et travailleuses, qui subissent des pressions constantes. Et pour cause : rater la formation initiale, c’est ne pas décrocher le certificat de formation, unique sésame ouvrant la porte des sanitaires du bungalow que Marianne Winckler aura par la suite le plaisir d’aller récurer de fond en comble. Ajoutez à cela la difficulté du travail aux heures atypiques, et la messe est dite ! Marianne sent progressivement les courbatures apparaître, mais aussi son rythme biologique se déphaser à mesure qu’elle se lève à cinq heures pour aller travailler. Chaque déplacement supplémentaire  en voiture est un effort insurmontable. 

Le temps, justement, est le grand ennemi des employés. Dans le film, la collègue de Marianne se plaint ainsi de cet écoulement infini du temps.  “Je n’ai pas l’habitude de faire ça […] je n’ai pas le temps de dormir » dit-elle avec lassitude alors que les deux femmes font une pause sur une plage normande. Mais, il est aussi habilement manipulé par les supérieurs hiérarchiques. “Comme seul le temps passé à bord [du ferry] est payé, on perd deux heures pour en gagner une”, déclare ainsi Florence Aubenas dans son livre. 

Alors, dans ces conditions, comment tenir, comment ne pas se pendre à la porte des sanitaires, mieux encore, comment ne pas se jeter du ferry ? Eh bien, la réponse se trouve dans la force du collectif : c’est en se serrant les coudes, en alimentant le seul lien social qu’on a le temps de tisser dans cette vie de folie que l’on peut se sauver de l’abandon ! 

Et comme dans tout groupe, il y a un chef ou une cheffe qui rend cette solidarité active. C’est la responsable de l’équipe sur le ferry qui va, par exemple, orchestrer le pot de départ d’une collègue, qui “pour un poste de vendeuse à la Brioche Dorée, ne pouvait pas refuser”. Derrière la difficulté de leur métier, on voit alors des femmes et des hommes rire ensemble mais aussi pleurer. Mais, cette solidarité peut aussi prendre la forme d’un lien inter-individuel. Marianne Winckler et sa collègue entretiennent ainsi une forte “solidarité féminine” et feront, telles des amies d’enfance, les “mille coups” ensemble.

Deuxième partie : Et si l’on parlait des coulisses ? (transition)

Mais, à présent, c’est l’heure de saluer le travail d’Emmanuel Carrère, qui n’a pas voulu créer un film qui allait faire du buzz, mais un film empruntant à la sociologie et au journalisme pour faire voir une réalité brutale, mais juste. 

D’abord, les plans, les décors mais aussi le jeu des personnages nous rapprochent presque d’un documentaire d’investigation. La ville de Caen y est très bien dépeinte, et les natifs et natives de la capitale normande pourront y reconnaître des lieux emblématiques, tels que que le port de Caen-Ouistreham où se trouve le ferry qui part pour l’Angleterre, la librairie où Marianne vend son livre, ou encore l’appartement situé dans une tour HLM de la banlieue caennaise où vit sa collègue de travail avec ses deux enfants. Premier constat face à tous ces lieux : ils sont la symbolique d’un “choc des milieux”. Marianne Winkler, alias Florence, passe de son petit confort parisien à la précarité reflétée par les lieux de vie des employé.e.s mais aussi les lieux qu’elle fréquente dans le cadre de ses missions professionnelles.

Mais, le film décrit aussi avec précision le travail et les qualités d’un journaliste “undercover”, dont l’identité ne sera jamais réellement révélée. On découvre alors un tout nouveau personnage dès l’entretien chez Pôle Emploi, l’idéal-type de tout recruteur, ou toute recruteuse en intérim : flexible, adaptable, sans attaches familiales, prêt ou prête à être exploité.e voire sous-payé.e. 

Mais la sociologie est aussi reine dans ce film : avant d’écrire son livre, Marianne Winckler utilise des méthodes proches de celles de l’observation participante pour accumuler du contenu efficacement. En immersion le matin, Marianne reporte ensuite des notes sur un petit calepin dès son retour, l’après-midi, dans son studio étudiant meublé.  Marianne ne cherche pas seulement à recueillir des informations auprès des travailleurs et travailleuses, elle cherche aussi elle-même à décrire le plus objectivement possible ce qu’elle ressent, à mettre des mots sur cette insécurité économique, cet épuisement physique et mental constant. 

Le génie d’Emmanuelle Carrère n’est pas tant dans sa capacité de nous dépeindre avec une justesse remarquable la réalité économique, il réside aussi dans toutes les séries d’interrogations qu’il laisse sous-entendre. 

D’une part, le réalisateur nous laisse perplexe sur l’efficacité du journalisme d’investigation. Lorsque Florence est repérée par des collègues de notoriété dans le ferry pour l’Angleterre, la relation qu’elle a, depuis le début de son immersion, entretenue avec ses deux autres collègues, part en lambeau. Tout ce mensonge déguisé, pilier de la stratégie d’infiltration, est alors dévoilé au grand jour, et ne peut que nous rendre interrogateurs et interrogatrices du journalisme d’investigation et de ses limites. Est-ce vraiment moral de prendre la place de chômeurs et chômeuses “jusqu’à décrocher un CDI” afin de répondre à un devoir de vérité ? À la fois, c’est sûrement une nécessité si l’on veut en retirer une certaine vérité, mais cela peut avoir des conséquences psychologiques dévastatrices sur les sujets concernés. 

Ensuite, le film dresse des parallèles avec des faits d’actualité plus que cruciaux ! Après tout, si sa collègue coupe les ponts avec Marianne, c’est peut-être parce qu’elle était journaliste, qu’elle au moins, avait réussi à élever son niveau de vie ? Emmanuel Carrère parvient avec brio à mettre sur le devant de la scène la question de la résurgence des inégalités économiques et sociales, rendant l’espoir d’un vivre-ensemble de plus en plus incertain. Non, l’amour et l’amitié ne semblent pas transcender des rapports de classes de plus en plus clivés. 

Transition musicale

En mot de la fin, je ne saurais mieux vous recommander que d’aller visionner Ouistreham d’Emmanuelle Carrère dans les salles obscures, diffusé depuis le 12 janvier 2022. Vous n’en ressortirez que mieux éclairés sur la complexité de notre monde, et de son système économique et social. Pour celles et ceux qui préfèrent lire à la bougie comme dans le bon vieux temps, il est aussi toujours possible de se procurer Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, dans les bacs depuis le 25 février 2010. 

Jingle de fin

C’était Benjamin Moindrot pour la critique de Ouistreham, un contenu audio que vous pouvez retrouver comme habituellement sur toutes les plateformes d’écoute en continu (Deezer, Spotify…). 

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Manifestation anti-Zemmour à Lille, entre échauffourées et esprit de rassemblement.

Entre 1100 et 2000 manifestant.e.s réuni.e.s à Lille ce samedis 5 février.

Ce samedi 5 février, en marge du meeting du candidat de Reconquête avait lieu deux manifestations, à l’appel de bons nombres de syndicats et partis politiques. Après une première manifestation ayant eu lieu dans la matinée, à laquelle a d’ailleurs participé la mairesse de Lille, Martine Aubry, une seconde manifestation, rassemblant 1100 personnes selon la préfecture et 2000 selon la CGT, a eu lieu en début d’après-midi. Malgré les tensions entre les forces de l’ordre et les premières lignes de manifestant.e.s qui ont émaillé les trois heures de manifestation, l’appel a su rassembler, au-delà des considérations partisanes.

Un manifestant, boulevard Victor Hugo.

« Faire comprendre à Zemmour qu’il n’est pas le bienvenus ici, ni partout ailleurs »

– Aymeric, 21 ans.

Iels sont jeunes, moins jeunes, sont venu.e.s seul.e.s, entre ami.e.s ou en famille au départ du rassemblement anti-Zemmour à la porte de Paris. C’est au sein d’un important dispositif policier que commence à s’assembler un public hétéroclite, on peut voir pêlemêle des membres des Jeunesses Communiste (JC), des Jeunes Verts, des syndicalistes de l’Union National des Etudiants Français (UNEF), mais aussi et surtout un public apartisan, déterminé à faire entendre sa voix. Dans ce cortège multiculturel, on retrouve Anne, une mère de famille de 55 ans accompagnée de son fils, qui nous explique pourquoi elle est venue à cette manifestation : « Je ne partage pas la vision faussée qu’il [Éric Zemmour] a de l’histoire […] c’est surtout un sexiste en puissance ». On trouve également de nombreux.euses jeunes, comme Elise 18 ans, désireuse de « Lutter contre des idées d’extrême-droite incarnée par qu’elles viennent d’Eric Zemmour, mais aussi des autres politiques, comme Marine Lepen. ».

Début du rassemblement, Porte de Paris à Lille.

Les premières lignes de la manifestation ont été sujettes à beaucoup de tensions. Depuis le début du rassemblement à porte de Paris, jusqu’à quelques centaines de mètres avant la fin de la manifestation place de la République. A plusieurs reprises, des affrontements entre manifestant.e.s vêtu.e.s de noirs et forces de l’ordre ont ralenti le parcours du cortège. D’un côté on a pu voir des jets de patate et autre denrées alimentaires, avec quelques fois l’utilisation de pétards et de feux d’artifices, de l’autre les forces de l’ordre ont fait grand usage de leurs gazs lacrymogènes et de la technique de la « charge éclair » (une avancée rapide et brutale, amenant à un mouvement de foule vers l’arrière du cortège permettant d’isoler des individus pour une interpellation). Malgré ces ralentissements, le cortège n’a pas cessé d’avancer et de lancer avec force des slogans antifascistes adressés à Éric Zemmour.

L’avancée du cortège, boulevard Victor Hugo.

Suite à son arrivée place de la république, la manifestation s’est dispersée dans le calme en laissant à ses participant.e.s un petit gout d’union des gauches autour d’une même cause : dire non aux idées d’extrême droite.

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Christiane Taubira à Lille : « Une république qui se dit indivisible et sociale est une république qui lutte contre les inégalités de naissances. »

Dès son arrivée dans l’amphithéâtre, Christiane Taubira est accueillie par un tonnerre d’applaudissements. Bien qu’ici pour présenter son programme, et on pourrait le penser, convaincre de nouvelles et nouveaux électeurices, la candidate fait cependant face à une assemblée visiblement déjà convaincue. En effet, l’ex-ministre de la justice à su s’élever comme une incontournable de la gauche ces dernières années, tout particulièrement auprès d’un public assez jeune se reconnaissant dans ses engagements humanistes et son franc-parler chaleureux.

Aimable et souriante comme à son habitude, n’hésitant pas à se faire plus amère pour défendre ses valeurs face aux quelques réticents présents dans la salle, Christiane Taubira reste fidèle à ses fameuses envolées lyriques en citant entre autres Jaurès, solide et charismatique sur les questions d’inégalités sociales et de précarité étudiante.

Christiane Taubira entrant dans l’amphithéâtre 1 de sciences-po Lille. (Alice Gosselin)

« Lutter contre les inégalités de naissances »

La candidate de gauche annonce directement la couleur avec sa première prise de parole : elle souhaite lutter activement contre la précarité et les difficultés auxquelles font face les étudiant·es et les jeunes en général, apportant un regard plein d’humanité sur les jeunesses françaises, insistant sur la diversité sociale au sein de cette même génération.

Christiane Taubira insiste en effet tout particulièrement sur « les jeunesses française » -le pluriel est important-, dénonçant avec vigueur les « inégalité de naissance » qui traverse cette génération plurielle, se plaçant en défenseuse de celles et ceux qui « ont un chemin tout tracé », faisant tout particulièrement références au jeunes des quartiers populaires que la société condamne et enferme dans la reproduction sociale, mais également aux jeunes des campagnes et de l’outre mer, qui « sont contraints à un arrachement que les autres ne vivent pas », évoquant son propre parcours de jeune guyanaise ayant dû rejoindre la métropole pour pouvoir continuer ses études.

Pour lutter contre ces inégalités, la candidate à la primaire populaire apporte de nombreuses propositions : mise en place du RSA pour les moins de 25 ans en situation de précarité (en non-emploi et ne faisant pas d’études), une aide d’état allant jusqu’à 20.000 euros pour la création et la poursuite d’un projet, ainsi qu’une mesure phare : la mise en place d’un revenu de 800 euros par mois pendant 5 ans pour les jeunes suivant des études. En effet, Christiane Taubira, qui insiste sur l’usage du terme de « revenus » plutôt que de celui « d’allocation », rappelle que 46% des étudiantes et étudiants en France se voient obligés de travailler en parallèle de leurs études pour financer celles-ci, et que le nombre d’étudiant·es précaires a doublé durant la crise du covid-19. Elle avance donc la proposition de créer un tel revenu pour faire face à cette précarité grandissante, ne se gênant pas pour moquer ses opposants et leurs propos sur le sujet, notamment Valérie Pécresse et Emmanuel Macron, qui a récemment remis en cause la quasi-gratuité de l’enseignement supérieur.

Christiane Taubira au pupitre (Alice Gosselin)

« Oui, il faut taxer les riches !»

Et pour soutenir ces projets financièrement coûteux, notamment le revenus jeunes étudiant estimé à un coût de 24 milliards d’euros par an, 1.5% du PIB, Christiane Taubira ne souhaite pas faire dans le flou, et expose de nombreuses mesures plus ou moins radicale, pour subventionner l’éducation et l’épanouissement des jeunes générations.

La candidate insiste tout particulièrement sur la mise en place d’une politique de lutte contre la fraude et l’évasion fiscale bien plus efficace, qui pourrait rapporter énormément à l’État, ou tout du moins minimiser voire éradiquer d’importantes pertes déjà existantes. Christiane Taubira insiste notamment sur la nécessité de « faire du ménage dans les niches fiscales », rappelant l’existence de 471 de ces mini paradis fiscaux en France, pour un manque à gagner annuel de 91 milliards d’euros, soit plus du quart des recettes fiscales nettes perçue par l’État (chiffres 2021).

L’ancienne garde des sceaux revient également sur la nécessité de revoir les taux d’imposition en France, faisant remarquer que si les très riches bénéficient de la solidarité sociale, ils doivent eux même contribuer à cette solidarité, à un niveau proportionnel à leurs capacités. Christiane Taubira fait ainsi référence au projet de taxe à 75% pour la part des revenus situé au-dessus d’un million d’euros par an, promesse de campagne de l’ancien président François Hollande, mais qui avait échoué sa mise en place face à la pression de la droite. La candidate de gauche semble donc vouloir revenir sur cette mesure, elle affirme en tout cas que « oui, il faut taxer les riches ! ». Elle affirmera le lendemain dans libération le souhait de mettre en place un « impôt sur l’extrême richesse ».

« C’est grâce à vous que j’ai ma passion pour la politique »

Après un discours d’une bonne demi-heure devant l’amphithéâtre bondé, majoritairement d’étudiant·es, Christiane Taubira rejoint sous les applaudissements du public la table centrale pour répondre aux différentes questions de l’assemblée quant aux mesures qu’elle vient d’annoncer.

Si la majorité des interventions se font dans le respect et la bienveillance, soumettant la candidate à des questions sur certains détails de ces propositions, l’importance du combat écologiste pour la jeunesse ou encore sa future politique migratoire, l’ambiance bon enfant et interactive de l’échange finit par être brisée. Un étudiant prend la parole pour reprocher à Christiane Taubira le programme du PRG de 2002 qu’elle avait porté, ou encore sa participation au quinquennat François Hollande quelques années plus tôt. La candidate jusque la si calme et sympathique se fait alors plus piquante et amère dans sa réponse, pour défendre fièrement ses engagements passés, insistant tout particulièrement sur les nombreux points de conflits qu’elle a pue avoir avec Manuel Valls, mais également l’« impertinence » d’invoquer un programme datant d’il y a 20 ans. L’ancienne Garde des sceaux montre qu’elle n’a rien perdu de la vigueur et du charisme dont elle faisait preuve durant ses plaidoyers à l’assemblée en 2013, provoquant une vague d’applaudissement dans le public, visiblement convaincue par cette réponse.

La session de question s’achève par une prise de parole touchante de la part d’un des jeunes du public, « c’est grâce à vous que j’ai ma passion pour la politique » affirme-t-il avec un grand sourire avant de présenter des remerciements à l’ex-ministre de la justice. Un moment plein d’humanité qui ne manque pas de stimuler la compassion de l’assemblée, soutenant les propos du jeune homme par de nombreux applaudissements.

Christiane Taubira profite de la fin de la rencontre pour signer des autographes. (Alice Gosselin)

« Je vous demande de révéler la vocation de grandeur de la nature humaine »

Une fois ce temps de question fini, l’échange se clos sur quelques dédicaces et selfies avec les étudiants venus assister à la rencontre. Christiane Taubira est ensuite exfiltrée non sans peine par la sécurité vers une autres salles de l’école pour un moment d’échanges avec les membres du collectif local des jeunes avec Taubira ayant organisé l’évènement.

L’amphithéâtre se vide, bien que déjà convaincu.e.s en arrivant pour la plupart, les étudiant·es présent·es à la rencontre semble satisfait.e.ss par le discours de la candidate et son appel à la jeunesse, faisant écho à celui de Jean Jaurès qu’elle citait dans son discours, et sa demande de « révéler la vocation de grandeur de la nature humaine. ».

Environ une demi-heure plus tard, Christiane Taubira quitte les locaux de sciences-po et offre une dernière photo à ses soutiens encore présents dans le hall de l’école.

Bien que créditée de seulement 5.5 points dans les derniers sondages (Cluster 17–18/01/22), Christiane Taubira aura su visiblement marquer les esprits ce soir à science-po Lille. La candidate se veut être représentante d’une génération de jeunes votant·es auquel elle a pu s’adresser au cours de cette rencontre, en portant notamment des valeurs humanistes, proches des gens et en appelant à l’union des gauches comme seul moyen d’emporter la victoire.

Christiane Taubira pose avec ses soutiens. (Alice Gosselin)
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Aux urnes citoyen.ne.s À votre santé !

Comment les réseaux sociaux piratent votre cerveau ?

Une poignée de personnes, la plupart des hommes blancs qui ont entre 25 et 35 ans, contrôlent la façon dont des milliards de personnes utilisent leur temps. Cela peut paraître fou, et pourtant, c’est bien la vérité. À la Silicon Valley, en Californie, des centaines de personnes sont payées pour vous rendre addict.

En 2002, le docteur en sciences sociales Brian Jeffrey Fogg publie Using Computers to Change What We Think and Do, que l’on peut traduire littéralement par Utiliser les ordinateurs pour changer ce que l’on pense et ce que l’on fait. Dans son livre, il pose les bases d’une nouvelle science, la captologie, qui est la science de l’informatique et des technologies numériques comme outil d’influence ou de persuasion des individus (Wikipédia). Autrement dit, c’est la science qui vous rend accro.

Aujourd’hui, les pirates de l’attention comme les appellent Lorraine de Foucher dans un article du Monde, utilisent les faiblesses psychologiques pour nous faire changer d’avis et rester le plus longtemps possible sur les médias sociaux. Heuresement, des employés de la Big Tech s’insurgent contre ces pratiques, qui détruisent notre capacité à nous concentrer. Tristan Harris, un ancien employé de Google ira même jusqu’à envoyer une présentation à tous ses collègues, dans le but de leur expliquer à quel point ils jouent un rôle important. Je m’appuierai donc sur sa présentation, A call To Minimize Distraction & Respect Users’ Attention, pour expliquer les procédés les plus couramment utilisés pour nous rendre accro.

Les mauvaises prévisions

Tristan Harris commence sa présentation par les mauvaises prévisions. On ne parle pas ici de la météo, mais des intitulés, pour la plupart mensongers, utilisés par les grandes entreprises de la Silicon Valley.

Quand on reçoit une notification X vous a tagué dans un post, la question qu’on se pose avant de cliquer sur la notification (même si en vérité, on ne réfléchit pas bien longtemps…) c’est : Est-ce que j’ai envie de voir cette photo ? alors que la bonne question serait plutôt : Est-ce que j’ai vraiment envie d’interrompre ce que je suis en train de faire et passer les 20 prochaines minutes de ma vie à scroller mon fil Insta ?

Quand on partage une vidéo sur Facebook, est-ce que l’on clique sur Partagez la vidéo ou Faire perdre 10 minutes à X amis ?

Quand on clique sur l’une des recommandations YouTube, celles juste à droite de la vidéo qu’on regarde, est-ce que l’on clique sur une vidéo suggérée ou sur une vidéo qui nous feras coucher à 3 heures du mat’ ?

Évidemment, les médias sociaux y perdraient à être plus honnête.

Les récompenses imprévisibles

Les machines à sous sont les jeux qui rapportent le plus aux casinos. Et pour cause, les récompenses imprévisibles sont les plus addictives et les plus difficiles à stopper. Pourquoi ? Car on ne sait jamais quand nous allons gagner. Et c’est cela qui nous motive à rafraichir sans cesse notre boîte mail ou à regarder toutes les 3 minutes notre téléphone quand on attend une réponse de notre crush. On cherche ce petit shoot de dopamine, l’hormone du bonheur, de la motivation et de l’addiction.

L’exemple le plus flagrant et le plus présent est sans doute le feed ou le fil d’actualités. Il fonctionne lui aussi sur le même principe qu’une machine à sous. Quand vous jouez et que vous gagnez, vous recevez un shoot de dopamine. Vous associez cette action au plaisir et continuer à jouer. Le feed, c’est le même principe. Vous scrollez et tombez sur une publication qui provoque chez vous une émotion (positive ou négative). Vous recevez un shoot de dopamine. Et cela vous motive à scroller, pour recevoir un nouveau shoot. Et la boucle est bouclée.

La peur de rater quelque chose, le FOMO

En 1996, le docteur Dan Herman est le premier à utiliser le terme FOMO pour Fear Of Missing Out, la peur de rater quelque chose. Aujourd’hui, le FOMO est un syndrome courant : plus de 69 % des millennials disent l’avoir déjà expérimenté. Le FOMO, c’est ce que l’on peut ressentir quand on voit, sur Instagram, nos amis faire la fête sans nous. C’est aussi ce qu’on ressent quand on n’a plus de réseau et que l’on a vraiment peur de rater une info hyper importante (alors qu’en réalité, il ne se passe rien). Le FOMO est donc évidemment très lié au développement des réseaux sociaux, qui nous connectent toutes et tous, 24 h / 24, 7 jours sur 7, pour le meilleur, et pour le pire.

Vidéo humoristique sur le FOMO de la chaîne YouTube américaine CollegeHumor.

L’échelle FOMO par Przybylski et ses collègues (2013) propose de noter de 1 à 5, allant de pas du tout d’accord à tout à fait d’accord ces items. Plus le score est élevé, plus vous êtes atteint du syndrome FOMO.

  1. J’ai peur que les autres aient plus d’expériences plus gratifiantes que les miennes.
  2. J’ai peur que mes amis aient plus d’expériences plus gratifiantes que les miennes.
  3. Je deviens anxieux quand je trouve que mes amis s’amusent sans moi.
  4. Je deviens anxieux quand je ne sais pas ce que font mes amis.
  5. C’est important pour moi de comprendre les blagues de mes amis.
  6. Parfois, je me demande si je ne passe pas trop de temps à me demander ce qu’il se passe.
  7. Cela me dérange de rater une opportunité de voir mes amis.
  8. Quand je passe de bons moments, c’est important pour moi de les partager en ligne.
  9. Quand je rate quelque chose qui été planifié avec les autres, cela me dérange.
  10. Quand je vais en vacances, je continue de regarder ce que font mes amis.

Przybylski et ses collègues ont observé que, plus le score FOMO est élevé, plus les probabilités de regarder son téléphone au volant, d’être distrait en cours ou d’être moins satisfait dans la vie sont élevées. L’étude montre aussi que le FOMO se produit généralement plus chez des personnes qui ont un manque de confiance en soi.

Les médias sociaux utilisent donc le FOMO : par le biais des sons de notifications, des témoins lumineux sur votre écran ou tout simplement celui-ci qui s’allume. Votre téléphone tente d’attirer votre attention par tous les moyens possibles. C’est ce qui rend le FOMO encore plus inévitable.

Paroles de repentis

Sean Parker, ami de Mark Zuckerberg et ancien président de l’entreprise, a dévoilé lors d’une conférence comment Facebook consomme votre temps et de votre attention. Votre cerveau « envoie des petits shoots de dopamine quand quelqu’un like votre post, photo ou commentaire. Cela vous pousse à produire plus de contenus et vous entraîne dans un cercle de validation sociale ». Cependant, la recherche de validation sociale est normale : nous cherchons à être évalué par autrui, ce qui nous permet de valider ou non, l’estime que l’on a de soi. Sauf que les réseaux sociaux le font de manière instantanée et systématique, à travers le nombre de likes, d’amis ou de vues. Ce qui ne fait pas que des heureux.ses… Chamath Palihapitiya, l’ancien vice-président de Facebook ajoute que « les cercles de validation sociale, induits par la dopamine, détruisent le fonctionnement de notre société ». Il ajoute : « à cause de vos comportements, vous êtes programmé inconsciemment. C’était accidentel, mais maintenant, c’est à vous de décider combien de votre intelligence vous avez envie de perdre. » Et pour terminer, Palihapitiya dit ne plus utiliser « cette merde » qu’est Facebook. Pour terminer, Justin Rosenstein, co-créateur du bouton Like, s’est également repenti. Il a déclaré trouver ce bouton « dangereux » et collabore désormais avec le Centre pour une technologie humaine (Center for Humane Technology), co-créé par Tristan Harris, qui rassemble des anciens de la Big Tech autour du projet de créer une technologie plus humaine.

Quel avenir en perspective ?

Heuresement, des personnes se battent pour créer une technologie plus humaine. Le Centre pour une technologie humaine est soutenu par des centaines d’employés de la Big Tech, dont Chris Hughes, un des co-fondateurs de Facebook, Evan Sharp, le cofondateur de Pinterest ou encore John Zimmer, président de Lyft. Ce centre tente de rassembler les technologues, les politiques et les citoyens, pour créer une technologie plus humaine, réellement au service de l’homme et qui soutiendrait notre bien-être.

Des entreprises essayent également de construire une technologie plus sûre. C’est le cas de Potential, entreprise basée à Berlin, qui devrait d’ici à quelques mois mettre à disposition une application permettant de mieux gérer son temps sur son smartphone. Pour leur communication, ils ont essayé d’imaginer à quoi pourrait ressembler un iOS humain.

Et voilà à quoi il pourrait ressembler :

Sur l’App Store, vous pourriez voir les entreprises qui utilisent vos faiblesses psychologiques. Vous pourriez désactiver les fonctions les plus chronophages comme l’autoplay, les fils d’actualité infinis (en les transformant en pages) ou encore recevoir vos notifications à un horaire précis. Vous pourriez aussi décider de déverrouiller Twitter après avoir marché 5000 pas. En bref, avec cet OS, vous auriez le choix.

L’équipe de Potential termine par un message non sans espoir à Apple :

Des changements pareils pourraient améliorer la vie de millions de personnes – les aider à être plus concentré, à mieux dormir, à être plus heureux, et à mener une vie avec plus de sens. C’est le moment de remettre les entreprises basées sur l’addiction à leur place. Vous pouvez le faire, peut-être mieux que n’importe quelle entité dans ce monde. Le ferez-vous ?

L’équipe de Potential

Evann Hislers

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Aux urnes citoyen.ne.s À l'international Féministes tant qu'il le faudra

Retour 20 ans en arrière : application de la Charia, repli des troupes américaines… quelle est l’évolution du statut des femmes* en Afghanistan ?

15 août 2021 : les Talibans, fondamentalistes islamistes et salafistes, ont pris l’assaut de Kaboul, la capitale de l’Afghanistan. C’est la fin du régime d’Asrah Ghani, l’ancien président. Cela intervient presque 20 ans après la première prise du pouvoir par les Talibans. Ils se sont vus évincés du pouvoir en 2001 après l’intervention du l’armée américaine suite à leur aide fournie à Al-Qaïda. Depuis, les forces armées américaines n’avaient pas quitté le territoire. Ce 15 août marque la fin de l’ère américaine dans ce pays, par le retrait des troupes, qui avait permis des avancées sociales dans le pays, notamment sur la question du statut des femmes.

Le statut des femmes effacé et leurs droits oubliés lors du régime Taliban de 1996 à 2001.

En 1996, l’arrivée au pouvoir des « étudiants en religion » se traduit par l’application de la Charia. Cela implique une soumission totale des femmes : interdiction de poursuite d’études dans le secondaire, interdiction de travailler et interdiction de sortir sans être accompagnée par un homme de sa famille. Cette application de la Charia lors du premier régime s’est faite drastiquement : les femmes n’avaient pas le droit de recevoir d’éducation en dehors de la maison après leurs 8 ans.
Le statut des femmes s’est effacé progressivement. A la fin, il ne restait plus qu’un souvenir, un imaginaire collectif : elles n’étaient plus représentées dans aucun secteur d’activité, elles n’étudiaient plus. Le port du voile intégral, qui couvrait également les yeux, était obligatoire. Cela les effaçait même physiquement : on ne devinait plus leurs corps, elles n’étaient qu’un bout de tissus.

Le but de cette politique était d’annihiler le pouvoir des femmes, l’indépendance que ces dernières avaient conquis lors du régime communiste dans les années 70. C’était tout simplement un retour au Moyen-Age, où les femmes n’étaient représentées que par le statut de son père ou de son mari. Le régime appliqué était une « théocratie de terreur ».


Hormis leurs droits supprimés et leur image effacée, les dirigeants de l’Afghanistan n’hésitaient pas à pratiquer des flagellations, des exécutions, y compris des lapidations pour adultères, sur les places des grandes villes et dans les stades afghans. Les femmes étaient donc réduites au silence. Elles n’étaient considérées que comme la propriété des hommes de leur famille.

L’émergence de la puissance féminine lors de la présence américaine de 2001 à 2021.

L’année 2001 signe la fin de la doctrine Talibane en Afghanistan. Suite aux attentats du 11 septembre, les Etats-Unis déclarent la guerre à l’Afghanistan, encore sous l’autorité des anciens « étudiants en religion » et envahissent le pays. Cela marque la fin d’une période où les femmes sont considérés comme des objets et comme une propriété par les hommes.
On assiste à une émergence des femmes mais non sans mal : les opposants à la doctrine libéraliste, qui s’impose petit à petit notamment avec la présence américaine, assassinent des femmes journalistes, des étudiantes, des femmes médecins pour prouver leur mécontentement.

Site féministe qui rappelle l’histoire de Palwasha Tokki, journaliste Afghane: https://www.awid.org/fr/whrd/palwasha-tokhi


Au fur & à mesure du temps, les femmes deviennent indépendantes et leur statut se fait reconnaître. Elles ont accès à l’école et même à l’université. Elles retrouvent également le droit de travailler. Elles conquièrent des secteurs d’activité qui leur étaient interdits auparavant : elles sont désormais représentées dans les forces de l’ordre.
Sous la présidence de Ashraf Ghani, la docteure Arifa, chirurgienne afghane, allait être diplômée en tant que première chirurgienne cardiaque du pays. Cela était du jamais vu sous l’autorité des talibans. Aujourd’hui, la remise de diplôme de cette chirurgienne est remis en cause après quatorze années d’études suite au retour au pouvoir des Talibans.

Documentaire sur le parcours de deux femmes Afghanes sous l’autorité Américaine: http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/21707_1

Le retour au pouvoir des Talibans : un écart entre les promesses et la réalité sur la question féminine.

La prise du pouvoir des Talibans le 15 août signifie le retour à l’application de la Charia et donc à la domination des femmes. Ce retour est une source d’inquiétude pour de nombreuses femmes qui se voient privées d’études, de travail ou tout simplement de vie décente.

La popstar Afghane Aryana Sayeed sensibilise sa communauté sur le sort réservé aux femmes avec l’arrivée au pouvoir des Talibans


Avant la prise du pouvoir et la fuite de l’ancien président, les Talibans affirmaient devant l’ONU qu’ils respecteraient les droits humains s’ils revenaient au pouvoir, en particulier ceux des femmes, mais en accord avec leurs valeurs islamiques.

Le 12 septembre dernier, le ministère de l’enseignement supérieur du nouveau régime déclarait également que les femmes qui souhaitent étudier à l’université pourront le faire en étant séparées de la gente masculine et en portant le voile. Le nouveau régime devaient donc être plus tolérant sur la question des droits des femmes.


Cependant, la réalité correspond difficilement aux promesses tenues par les Talibans : les femmes doivent abandonner leur travail et des adolescentes sont enlevées pour organiser des mariages forcés. Selon Reza Jafari, président de l’association Enfants d’Afghanistan et d’ailleurs, dans les villages, les Talibans enlèvent les adolescentes à partir de 12 ans et les femmes jusque 40 ans pour les forcer à se marier avec eux. Il y a également un retour de l’effacement de l’identité du genre féminin dans l’imaginaire collectif : les nouveaux dirigeants du pays effacent, dès leur arrivée au pouvoir, le visage des femmes sur les différentes affiches publicitaires, ils interdisent le célibat ce qui revient à reconsidérer les femmes comme étant la propriété des hommes. Différentes manifestations de femmes qui prônaient leurs droits se sont déroulées au mois de septembre mais elles ont été réprimées par les Talibans : des journalistes qui couvraient l’évènement ont même été agressés à coup de crosse par les dirigeants de l’Afghanistan.


Au niveau de l’éducation là aussi il y a un écart entre les promesses et la réalité. Alors que les Talibans affirmaient qu’ils laisseraient les femmes étudier, aujourd’hui les filles ont accès à l’école jusque 12 ans alors qu’elles représentent 40% des individus inscrits à l’école. Elles apprennent les valeurs et les principes de la Charia et sont séparées des garçons car la mixité est interdite dans l’Islam. Elles se retrouvent donc isolées et privées d’un réel enseignement qui seraient bénéfique pour elle et pour le pays qui est touché par une grave crise humanitaire, sociale et économique depuis le retour au pouvoir des Talibans.
On assiste donc a un retour aux années 90 qui remet en cause le statut des femmes et l’indépendance acquise durant les années sous mandat américain en leur interdisant toute sorte d’activités et d’éducation.

La popstar Afghane Sayeed milite sur son instagram pour le droit à l’éducation des jeunes filles en Afghanistan.

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L’action directe et l’infiltration des institutions pour raviver la gauche ?

Passé par l’ENS Paris-Saclay et l’EHESS, le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie est professeur à l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy (ENSAPC). Dans son dernier livre Sortir de notre impuissance politique, publié en août, il s’intéresse aux moyens de redonner de la force à la gauche qui ne cesse, selon lui, de stagner voire de régresser.

L’action directe

Geoffroy de Lagasnerie fait un constat : les formes de luttes traditionnelles de la gauche ne cessent de montrer leur inefficacité. Une des principales réflexions du livre est de penser en terme d’efficacité : manifs, pétitions, occupations, ces formes de mobilisation sont-elles réellement efficaces ? Pour l’auteur, non.

D’abord parce que toutes les mobilisations récentes de la gauche sont en réaction à des décisions, des projets étatiques, etc. La gauche se mobilise toujours contre quelque chose : manifestation contre la Loi Travail, manifestation contre la réforme des retraites… Le problème de manifester contre, par exemple, la loi Travail, implique le fait que c’était en quelque sorte mieux avant, et si l’on « gagne », on appelle cela une victoire. De Lagasnerie préfère parler d’une non-défaite, car on n’a ni progressé, ni régressé. Le mouvement LGBTI+ américain l’a bien compris dans les années 70, c’est lui qui a imposé à l’État, les militant.e.s n’ont pas attendu. La gauche a besoin d’imposer ses combats, et non d’attendre l’État pour le faire.

L’auteur fait aussi une différence entre s’exprimer et agir. Pour lui, manifester, pétitionner, c’est s’exprimer, et non pas agir. S’exprimer c’est afficher son mécontentement, souvent face à des actions gouvernementales, alors qu’agir c’est obliger l’État à s’exprimer sur le sujet (et non le contraire), c’est produire quelque chose. Selon lui, on doit privilégier les formes « agissantes et pro-actives » aux formes « expressives-réactives ».

En clair, il faut pratiquer l’action directe. On peut parler d’action directe quand un individu ou un groupe agit par lui-même, sans intermédiaire, afin d’exercer un rapport de force pour changer une situation. L’action directe peut prendre de nombreuses formes, de Lagasnerie en cite quelques-unes dans une interview donnée au média Alohanews : le navire de sauvetage de SOS Méditerranée qui a sauvé 30 000 personnes, l’agriculteur Cédric Herrou qui a aidé plus de 150 migrants à passer la frontière franco-italienne ou encore l’association antispéciste 269 Libération Animale qui sauvent des animaux des abattoirs. Toutes ces actions ont une signification, un impact médiatique et embrayent parfois une action politique.

Pour de Lagasnerie, la question de la légalité ou non de l’action ne se pose pas vraiment. Ce qui est illégal n’est pas forcément mauvais et ce qui est légal n’est pas forcément bon. De plus, si les femmes et hommes de pouvoir ont le droit de « s’affranchir de la Loi pour leurs propres objectifs, il n’y a aucune raison que nous ne puissions en faire de même ».

L’infiltration

L’auto-exclusion des institutions favorise la conservation du monde.

Geoffroy de Lagasnerie, Sortir de notre impuissance politique

Geoffroy de Lagasnerie explore dans son livre l’infiltration des institutions par la gauche comme une arme lente, mais extrêmement puissante. Au lieu de critiquer sans cesse les institutions et de s’en éloigner, ne faudrait-il pas mieux les infiltrer pour « conquérir les positions de pouvoir » et les changer de l’intérieur ? Le célèbre groupe de réflexion, la Société du Mont-Pèlerin, a fait un long travail d’infiltration et a répandu le néolibéralisme dans le monde entier grâce à ses membres qui étaient économistes, intellectuels ou journalistes. 

Les institutions ne doivent plus être laissées à la droite, la gauche doit les investir et les changer de l’intérieur, même la Police. De Lagasnerie rappelle l’infiltration de compagnies de CRS par le Parti Communiste, et la rébellion de deux compagnies marseillaises dirigées par d’anciens résistants lors des grandes grèves de 1947 en France.

Dans son livre, l’auteur réfléchit aussi sur la guérilla juridique, la conquête du pouvoir politique et la nécessité pour la gauche de se réinscrire dans le quotidien des Français.e.s, de retrouver « cette relation à la vie« .

Sortir de notre impuissance politique de Geoffroy de Lagasnerie, Éditions Fayard, 5 €.

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La répression envers les usager.e.s de drogues sert-elle à quelque chose ?

Début septembre, Gérald Darmanin a rendu visite aux Lillois.e.s pour annoncer l’accentuation de la répression envers les usager.e.s de drogues alors que les acteurs les côtoyant rejettent fermement cette politique.

Fraîchement débarqué à la Gare Lille-Flandres début septembre, Darmanin assiste à la verbalisation d’un consommateur de cannabis. La priorité selon lui, c’est la lutte contre les stupéfiants qui constitue « une grande mesure de santé publique », un « combat très fort contre le crime organisé et une lutte contre l’insécurité du quotidien« . Il ajoute : « En pénalisant les consommateurs, c’est l’objet de l’amende que nous avons mise en place depuis le 1er septembre, à la demande du Premier ministre.« 

De nombreuses organisations sont en désaccord avec cette nouvelle amende forfaitaire de 200 € pour usage de drogues. En particulier les associations de réduction des risques (RdR : « prévenir la transmission des infections, la mortalité par surdose et les dommages sociaux et psychologiques« ), qui côtoient chaque jour les personnes concernées. 

Avant les années 60, la consommation de drogue était plutôt limitée aux milieux artistiques et scientifiques, mais elle finit par se démocratiser et engendre la mise en place d’une réglementation internationale sur ce sujet.

La première sera la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, celle-ci créera une liste de substances interdites afin de limiter leur production et leur vente. Une dizaine d’années plus tard, la Convention sur les substances psychotropes ajoutera d’autres substances synthétiques à la liste. Celle de 1988, la Convention de Vienne, ajoutera également de nouvelles substances et abordera les problèmes liés au trafic et à la production de drogue.

Malgré ces conventions et les efforts répressifs dans de nombreux pays, le monde sans drogue imaginé n’est pas possible. L’Assemblée extraordinaire des Nations unies en avril 2016 acte l’échec de cette politique du tout répressif. 

L’état perdant à tous les coups

Malgré l’échec du tout répressif au niveau sanitaire, on peut se demandant ce qu’il en est au niveau du rapport coût-efficacité. Et malheureusement, la France est perdante aussi. Le coût estimé de la répression est de 724 € par usager (alors qu’il n’est que de 80 € pour les dépenses sanitaires et préventives). Au total, c’est plus de 568 millions d’euros dépensés chaque année pour lutter contre le cannabis, dont 300 millions rien que pour les interpellations.

En dépit de ce lourd investissement d’argent public, la France est toujours le pays avec le plus haut taux d’expérimentation du cannabis en Europe : c’est plus de 41 % des personnes âgées de 15 à 64 ans qui ont déjà testés le cannabis au moins une fois dans leur vie. Ce taux est largement plus élevé que la moyenne européenne qui se situe aux alentours des 19 %. Il semble donc que les politiques répressives ne fonctionnent pas vraiment.

Si le problème n’était que le gaspillage d’argent public, on pourrait se dire : « un de plus, c’est pas grave » ! Mais derrière l’aspect économique, la répression accrue envers les usager.e.s de drogues (ou non) fragilise les rapports police-population.

Politique du chiffre et haine anti-flics

De septembre 2014 à août 2015, pour les infractions révélées par l’action des services de Police (contrairement aux infractions constatées comme les homicides, les cambriolages, les plaintes…), 121 794 concernent l’usage de stupéfiants sur les 229 741 qui constituent l’ensemble des infractions révélées. C’est-à-dire plus de 50 %.

Mais pourquoi la proportion des infractions à la législation sur les stupéfiants (ILS) représente une part non-négligeable des IRAS (Infractions révélées par l’action des services) ? Bénédicte Desforges, ancien flic, écrit sur son blog : « La police doit être en mesure de faire état de sa productivité. […] Au lieu de fabriquer la sécurité, la police fabrique des infractions et des délinquants ». De plus, les ILS « ont l’avantage de présenter un taux d’élucidation de 100 %« , elles gonflent donc le « chiffre global de la délinquance« .

Sous Sarkozy, les officiers et commissaires pouvaient même, sous réserve d’avoir atteints les objectifs, accéder à des primes entre 600 et 2421 € mensuels. Ils exerçaient donc une pression accrue sur les équipes de terrain. Aujourd’hui cette prime a disparue, mais les commissaires peuvent toucher une prime de performance. Début septembre, Darmanin a annoncé des exigences de “résultats quant à la mise en œuvre du dispositif des AFD”, ce qui déterre un peu plus la défunte politique du chiffre.

Dans un colloque de La France Insoumise, B. Desforges (également membre du collectif Police Contre la Prohibition, rassemblant des flics et gendarmes qui militent pour une réforme de la loi au niveau des stupéfiants), atteste que les flics contrôlent dans les cités en ayant pour prétexte les ILS. Ce type de contrôle se fait le plus souvent au faciès et dégrade encore plus les relations police-population dans les zones dites  »sensibles ». Les nombreux contrôles ne doivent sûrement pas participer à améliorer les relations entre les jeunes de cité et policiers.

Darmanin à côté de la plaque

Malgré tout cela, l’ancien maire de Tourcoing, Gérald Darmanin, imagine que pour la première fois en plus de soixante-dix ans, les politiques répressives envers les consommateurs vont afficher des résultats probants.

En donnant des amendes à proximité des lieux de deals, la police ne tue pas le trafic, elle le déplace. Si les usager.e.s ne peuvent plus venir aux points de deals, par peur de l’amende et de l’inscription au casier judiciaire, ce seront les points de deals qui se déplaceront. Il existe déjà des alternatives comme la livraison à domicile ou par voie postale. Si Darmanin ne veut pas que Uber Weed devienne la routine, il devra trouver des moyens répressifs plus sensés (si cela est possible), ou accepter que la répression n’est pas la solution.

Evann Hislers