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Féministes tant qu'il le faudra

La représentation des femmes dans le rap français et américain

Lolita Shanté Gooden est née le 9 novembre 1969 dans le Queens, à New-York. Elle est à l’origine du mouvement rap féminin US. Elle avait tout juste 14 ans lorsqu’elle a commencé a lâcher ses premiers freestyles. Des années 80 à 2022, du chemin a été parcouru. Les femmes sont un peu plus présentes dans le monde du rap et du Hip Hop en général… Mais pas assez. Ces cultures restent majoritairement dominées par des hommes, avec un discours patriarcal et viriliste, la plupart du temps, à l’image de notre société. Cette masculinité brutale est ainsi poussée par la popularité de l’image du Gangsta-rap. Mais alors pourquoi ? Pourquoi ces « traditions » sont-elles profondément encore ancrées dans le monde du Hip Hop ? Quelle place pour les femmes dans le rap ? Une analyse de Naëlle Oboeuf pour y voir plus clair.

La culture hip-hop et rap

Généralement, on établit la naissance de la culture du hip-hop aux États-Unis vers les années 1975, marqué par le début de la « Zulu Nation », une création du musicien américain Afrika Bambaataa. Le but de ce mouvement culturel : transformer les ondes négatives des quartiers pauvres en énergies positives. Utiliser le rap comme arme pour combattre la violence dans les zones défavorisées du pays. Les jeunes faisant partie de ce mouvement se posent alors en tant que défenseur.euse.s du hip-hop qui partagent des valeurs et des modes de vie communs. Il a fallu attendre le milieu des années 80 pour que le rap traverse l’Atlantique et débarque en France avec l’arrivée de MC Solaar, IAM ou encore Suprême NTM sur le devant de la scène.

Le hip-hop, ce n’est pas simplement un style musical, c’est tout une culture urbaine qui regroupe différents domaines : rap, danse, DJing, graffiti, tenue vestimentaire… On y retrouve aussi un état d’esprit particulier, des valeurs universelles ou encore un langage propre à lui. La popularité des DJ (disc-jokeys) et des MC (masters of ceremony) ont permis de mettre en avant le rap, pilier principal de la culture hip-hop. Sur le rythme donné par le DJ, le MC débite ses textes qui rapportent la dure réalité des quartiers pauvres américains et dénoncent les injustices dont les communautés sont victimes. Le rap s’inspire de tout, de la vie quotidienne, de tous les éléments qui entourent les êtres humains. Aujourd’hui, il a évolué différemment grâce aux nouvelles technologies. C’est devenu le style dominant en France et aux États-Unis, proposant des sonorités différentes qui permettent à chacun.e de s’y retrouver et qui s’est diversifié au niveau des thèmes abordés. Alors que certains l’utilisent encore comme un moyen d’expression, d’autres s’en servent pour véhiculer des messages un peu douteux parfois…

Le rap féminin

Du côté des femmes, le groupe de The Mercedes Ladies est considéré comme le premier groupe féminin de rap de l’histoire de la musique. Venant de New-York, dans le Bronx, le groupe était composé de 8 membres, mais en réalité, ce sont 21 femmes qui se retrouvaient généralement dans les parcs et dans les rues de leur ville pour performer et soutenir les droits des femmes. Elles n’ont jamais reçu l’attention qu’elles méritaient de leur vivant et il a fallu plusieurs années avant que celles-ci ne soient reconnues comme des pionnières du rap féminin. D’ailleurs, on ne leur a jamais accordé la possibilité d’enregistrer leurs morceaux.

Enregistrement d’un concert des Mercedes Ladies en 1979

Ainsi, les femmes décident de plus en plus d’utiliser le rap comme une plate-forme grâce à laquelle elles peuvent s’exprimer, notamment sur le sexisme dont elles sont victimes. On retrouve parmi elles des passionnées, des engagées, des poétesses, des femmes qui veulent changer les choses et casser les codes. Ce qui compte, c’est l’ambition créative, la volonté de s’exprimer et surtout la passion, les femmes en ont autant que les hommes. Lolita Shanté Gooden a évidemment marqué les esprits, étant la première rappeuse à reprendre les codes vestimentaires du Hip-Hop et le langage propre à cette culture. MC Lyte et Salt-N-Pepa, quant à elles, ont la réputation d’avoir écrit des morceaux de rap qui critiquent les hommes qui manipulent et abusent des femmes. Difficile de parler des rappeuses qui ont marqué l’histoire sans mentionner Queen Latifah qui a connu un succès phénoménal et qui s’est toujours imposée comme révoltée contre le système américain. Elle a été la première rappeuse a mentionner le nationalisme noir en même temps que le féminisme dans ses musiques. Ses rappeuses se sont chargées elles-mêmes de la mission de prouver au monde que le rap ne concernait pas uniquement les hommes. En France, les années 90 sont témoins de la naissance des rappeuses comme Saliha.

« Who said the ladies couldn’t make it, you must be blind/If you don’t believe, well here, listen to this rhyme/Ladies first, there’s no time to rehearse/I’m divine and my mind expands throughout the universe. »

« Qui a dit que les femmes ne pouvaient pas réussir, vous devez être aveugle/Si vous n’y croyez pas, eh bien ici, écoutez cette rime/Les femmes d’abord, il n’y a pas de temps pour répéter/Je suis divine et mon esprit s’étend à travers l’univers. »

« Ladies first » de Queen Latifah sortie en 1989

Même si les femmes prennent petit à petit leur place dans le monde du rap et qu’elles commencent à faire parler d’elles à travers certains médias dans les années 2000, la discipline reste faite par les hommes et pour les hommes. Le meilleur exemple pour illustrer cette idée : le clip de « Candy Shop », morceau cultissime de 50 cent, dans lequel on retrouve des grosses voitures, des chaînes en or et beaucoup de jeunes femmes qui adoptent une image que les hommes, uniquement, veulent voir. Quelques années auparavant, des rappeuses, comme Lil’ Kim, ont débuté leur carrière en adoptant l’image de la liberté sexuelle des femmes. Elles combattent alors le sexisme et l’omniprésence de la masculinité en assumant leur féminité, leur sensualité, dans leurs paroles, mais également dans leurs clips vidéo. Les codes du rap féminin changent soudainement et l’image de la « gangsta » féminine qui s’habillait, seulement, avec des vêtements larges s’efface, petit à petit. Elles ont marqué l’histoire du rap puisqu’elles ont permis aux femmes de mettre en avant leur succès commercial et d’être enfin reconnues par le grand public. Parmi ces femmes qui ont revendiqué leur pouvoir et leur importance dans le monde du rap, on peut également mentionner Missy Elliot qui est une figure essentielle dans l’industrie de la musique américaine. De plus, elle ne correspondait pas aux « codes de beauté », très présents dans la culture américaine à ce moment-là, et elle revendiquait cette non-conformité.

« Love my guts, so f*** a tummy tuck »

« J’aime mon corps, alors je ne veux pas d’une plastie abdominale. »

Missy Elliott dans son hit « Pump it up »

Alors que le succès des rappeuses est moins fulgurant du côté des États-Unis dans les années 2000, de vrais succès commerciaux commencent à apparaître chez les rappeuses françaises. Certains noms sont relayés dans les médias comme Lady Laistee ou encore Princess Aniès. Mais celle qui a indéniablement marqué l’histoire du rap français et dont le nom est reconnu par une grande partie de la population est évidemment Diam’s. Elle s’est fait connaître grâce à son hit « Dj », fait pour passer dans les radios. Ses 4 albums contiennent des hits, mais aussi des textes percutants qui ont fait la réputation de la rappeuse. Elle a toujours fait preuve de sincérité et d’authenticité envers son public et sa musique. Elle a osé aborder des thèmes qui « dérangeaient » ou qui étaient considérés comme tabou durant cette décennie, n’hésitant pas à mentionner sa bipolarité et son séjour en hôpital psychiatrique dans son morceau « Si c’était le dernier » ou encore sa tentative de suicide dans la chanson « TS ». Un diamant brut du rap français qui est encore aujourd’hui considérée comme un modèle et une pionnière par de nombreux rappeurs.euses.

Diam’s en concert en 2010

Alors qu’aux États-Unis de plus en plus de rappeuses revendiquent leur sensualité, la jeune française Roll-K s’inspire de ce mouvement en racontant, dans ses morceaux, ses aventures sexuelles et ses fantasmes. Quelques années plus tard, Liza Monnet fera son apparition et suivra ce mouvement avec des paroles très explicites.

Chez les Américains, l’arrivée de Nicki Minaj dans l’industrie a représenté un tournant important. Elle a aussi permis de mettre en avant l’impact que pouvait avoir les femmes dans le monde du rap. Nicki Minaj a perpétué les traditions que Lil’ Kim avait développées c’est-à-dire une image hypersexualisée et un vocabulaire cru et osé. Finalement, elles rentrent dans l’idéal féminin promu par le rap. Est-ce que cela est pour autant dégradant pour l’image de la femme ? Pas forcément. Que l’on aime ou non leur musique, elles se servent de cette image pour établir un revirement : leurs libertés sexuelles ne dépendent pas des hommes, mais bien d’elles-mêmes, donc si elles éprouvent l’envie de s’exprimer sur leurs désirs, elles le font au même titre que les hommes qui le font depuis la naissance du rap.

Même si la domination des hommes dans le monde du rap a longtemps représenté un obstacle pour les femmes, cela ne les a pas empêchées de se créer leur place et d’imposer leur style. Elles sont capables de parler de sujets très variés, et elles n’ont pas peur de, justement, dénoncer le sexisme dont elles sont encore victimes. Par exemple, dans son titre « Si j’étais un homme », Chilla dénonce les inégalités entre les hommes et les femmes et surtout de la vision des femmes que l’on retrouve dans notre société actuelle.

« Permis d’m’envoyer en l’air, valable sur la Terre entière. Pas le même jugement, le même contrat, le même salaire ».

Chilla dans « Si j’étais un homme »

Les rappeuses ont réussi à se créer un espace pour elle dans le milieu du rap, dans lequel elles peuvent parler de tout ce qu’elle souhaite. Victimes d’un manque de visibilité dans les années précédentes, aujourd’hui, on peut être témoin d’une progression, mais modérée. À titre d’exemple, en début d’année 2020, seulement deux rappeuses françaises (Marwa Loud et Shay) sont présentes dans les 200 meilleures ventes d’albums en France, contre 86 hommes… Elles se sentent toujours dans l’obligation de renverser les normes puisqu’elles restent des femmes qui font partie d’un milieu majoritairement masculin. Chacune des femmes qui décident de faire du rap est donc une féministe qui mène un combat à sa manière et parfois même malgré elle. Qu’elles soient en jogging en tenue sexy, les rappeuses assument et assurent le pouvoir qu’elles possèdent.

Le rap victime des stéréotypes de genre

La représentation est l’ensemble organisé d’opinions, d’attitudes, de croyances et d’informations se référant à un objet ou à une situation donnée. Dans notre cas, nous évoquons donc l’image et les opinions qui se réfèrent aux femmes dans le domaine culturel du Hip Hop. Et il faut avouer que cette image n’est pas souvent glorieuse. Les paroles de musiques de rap et les comportements des rappeurs sont fortement liés à une représentation stéréotypée de la femme. On peut également souligner le fait que certaines artistes américaines du Hip Hop sont souvent directement liées aux hommes qui l’entourent : impossible de mentionner Cardi B sans évoquer son mari le rappeur Offset, Beyoncé a toujours été lié à son mari le rappeur Jay-Z, difficile de parler de Mary J. Blige sans dire que sa carrière a été lancée par Dr. Dre…

Même si le rap n’a jamais été aussi libre et créatif qu’aujourd’hui, il est encore difficile d’accepter qu’il y ait des femmes qui savent kicker, pour une partie du grand public. Pour être honnête, ces pensées sont clairement dû aux textes et aux paroles misogynes et sexistes véhiculés par la plupart des rappeurs masculins. C’est presque comme si c’était devenu une habitude, on n’y prête même plus vraiment attention. Je suis féministe et j’aime le rap, et cela sonne déjà comme un paradoxe.

Une problématique qui ne date pas d’aujourd’hui : la figure du gangsta-rap, arrivé aux États-Unis dans les années 90 a largement contribué à la généralisation du sexisme dans le monde du rap. C’est un sous-genre du rap éminemment masculin au discours ouvertement sexiste. Dans son ouvrage The Hip-Hop Wars, Tricia Rose explique comment ce style a réussi à s’imposer comme une branche essentielle du monde de la musique. La « jeunesse mainstream » est rapidement devenue friande de ce mouvement porté par des rappeurs comme Snoop Dogg ou Ice-T. À cette époque, la vente des disques était essentielle pour les rappeurs, car c’était pour eux le seul moyen d’imposer leur écriture et de pousser la culture du rap sur le devant de la scène. Alors, quand l’industrie du disque se rend compte que le gangsta-rap commence à se faire écouter par le grand public, elle se dépêche d’investir dans ce nouveau genre afin de révolutionner le monde du rap et de lui donner la place importante qu’il possède aujourd’hui. Il naît alors un intérêt et une curiosité des jeunes pour cette musique et ces textes qui renvoient à un mode de vie qu’iel ne connaissent pas. Argent facile, violence, drogues, armes, des femmes réduites à des objets sexuelles… Bref, aucun rapport avec la vie de la plupart des auditeurs.trices, mais un engouement s’est créé autour de ce nouveau genre. C’est ainsi que les insultes pour désigner les femmes et leur représentation dénudées dans les clips vidéo deviennent une normalité. Je vous laisse le plaisir de compter le nombre de fois où le mot « bitch » est utilisé pour représenter les femmes dans les chansons de rap américaines, mais aussi françaises…

Une des plus grosses problématiques que l’on retrouve dans le milieu du rap, c’est le fait que de nombreux rappeurs définissent leur masculinité à travers leur sexualité. Ils accordent une place importante à leur activité sexuelle et adoptent des attitudes qui envisagent les femmes, uniquement, comme des conquêtes ou des « trophées ». Le fait d’avoir de nombreuses conquêtes et d’en faire la démonstration est censé prouver la notoriété de l’individu. Cela vient également du fait que les rappeurs se sentent et sont constamment mis en compétition, donc ils essaient de démontrer leur force et leur supériorité dans leur musique, et surtout en prouvant leur succès auprès de la gent féminine. Ainsi, les femmes sont réduites à servir seulement à la réussite et à l’ascension des rappeurs. Difficile, pour certains, donc d’accepter de voir des femmes « sortir » de cette image et casser les codes en remettant en cause ces stéréotypes de genre.

Les rappeuses américaines hyper-sexualisées

Si on traverse l’Océan Atlantique et qu’on jette un coup d’œil chez nos voisins les américains, l’opinion du grand public sur l’image des femmes dans le rap n’est pas meilleure. Nicky Minaj, Cardi B, ou encore Megan Thee Stallion, sont devenues de véritables stars mondiales hypersexualisées. Dès qu’une femme ose montrer une partie de son corps de façon publique, elle subit immédiatement les stéréotypes liés au genre. C’est pour cette raison que beaucoup des femmes faisant partie de l’industrie musicale américaine font usage de la provocation afin de revendiquer leur liberté de s’habiller comme elle le veulent et de se comporter comme elle le souhaitent, et d’assumer le fait qu’elles sont bien motivées à continuer d’agir de cette façon malgré les nombreuses insultes et les jugements à leurs égards.

Megan Thee Stallion en concert durant le Made In America Festival en 2019

La sexualité et la violence sont des thèmes qui reviennent beaucoup dans les chansons du Gangsta. Les rappeuses développent le thème d’une hyperpuissance sexuelle à l’image des rappeurs masculin. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, le sujet de la sexualité n’est pas récent. Les femmes noires aux États-Unis abordaient déjà ce sujet dans les prémices du rap, et racontaient leurs relations sexuelles dans leurs morceaux. Aussi, la violence apparaît dans leurs morceaux à travers leur volonté de vengeance face aux hommes qui les accostent dans la rue et qui les oppriment. Les rappeuses américaines d’aujourd’hui poursuivent donc cette lignée en affirmant leur liberté sous toutes ses formes. C’est de cette manière qu’elle se battent contre le sexisme. Elles assument absolument tout, peu importe les critiques qui peuvent être émises, notamment par les hommes. Est-ce que le fait d’apparaître dénudé dans un clip revient à faire de l’antiféminisme ? Pour beaucoup, la réponse serait oui. Alors qu’en réalité, c’est non. Ces femmes s’approprient les images clichées que leur ont attribuées leurs collègues masculins pour renverser l’ordre et affirmer le fait que ce sont leurs corps, et qu’elles l’utilisent comme elles le souhaitent.

L’opinion du public rap a également son importance par rapport à la représentation des femmes. Alors qu’il a été habitué, pendant plusieurs années, à percevoir une image stéréotypée de la femme, il lui est difficile de sortir des clichés et d’avoir un point de vue objectif sur la situation. Ainsi, les rappeuses sont catégorisées, définies à travers deux extrêmes opposées sans aucune position à mi-chemin. Soit les rappeuses sont des poupées, soit elles sont des tomboys. La tomboy adopte les attitudes et les codes qui sont généralement attribués aux hommes, elle « cacherait » ainsi sa féminité afin de légitimer sa présence dans le monde du rap. La poupée, quant à elle, possède une image fortement sexualisée et met en avant toute sa féminité. Même si cela sonne comme un cliché, il n’existe pas d’entre deux pour une bonne partie du public. Difficile donc pour les femmes de s’imposer dans le rap quand elles sont constamment jugées et mise dans des cases en fonction de leur comportement. Heureusement, certaines ont réussi à se démarquer : Missy Elliot est l’une des rappeuses les plus influentes qu’il ait pu exister. Dans sa chanson « Work It », la jeune femme enchaîne les rimes sexuelles et assume ce qu’elle aime sans filtres. Dans le clip de cette même chanson, Missy Elliot apparaît avec des vêtements larges et un style qui serait plus attribué à celui d’un homme. Non, ce n’est pas un « garçon manqué », mais bien une femme talentueuse qui rap et qui refuse de rentrer dans les codes imposés par le grand public.

Un peu de lumière dans l’ombre

Mais attention aux généralisations, on peut rapidement tomber dans les clichés. Il faut d’abord souligner que le rap et les médias grand public n’ont pas une très bonne relation, donc on en perçoit souvent une image qui ne représente pas entièrement la réalité. Malgré le fait que le rap soit aujourd’hui le genre musical le plus écouté en France, il reste présenté par les médias comme une « sous-culture ». Difficile de trouver des journaux et des émissions télévisées qui évoquent le rap sans un certain mépris. Ils véhiculent des images négatives de la culture rap, ce qui pose encore plus de barrières entre les jeunes générations et les plus anciennes. À titre d’exemple, on se souvient de la manière dont a été reçu le rappeur Fabe dans l’émission Taratata, présentée par Nagui, en 1995 : l’animateur s’est montré moqueur envers l’art du rappeur en qualifiant son travail de simple « playback », chose que ce dernier n’a pas du tout appréciée puisqu’il en est venu à quitter le plateau de l’émission. Un mépris qui est toujours d’actualité : alors que Nekfeu est reçu dans l’émission « On n’est pas couché », en 2015, pour faire la promotion de son premier album « Feu », les deux chroniqueurs qu’il confronte se montrent désobligeant envers le jeune homme. Ils en viennent même à être surpris par le fait que le rappeur s’intéresse à la littérature, comme si les rappeurs n’étaient que des incultes qui ne connaissaient pas la langue française. Le chemin est donc laborieux pour les femmes qui souhaitent réussir à s’imposer dans un milieu si mal représenté par les médias généralistes.

Pourtant, le rap est aujourd’hui considéré comme de la « poésie moderne ». Comme beaucoup de poèmes des siècles précédents, le rap permet de s’exprimer, de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Les rappeurs et rappeuses partagent leur expérience de vie et leur histoire, c’est ainsi que beaucoup de personnes sont capables de se reconnaître et de s’identifier aux textes de ces artistes. Autre point commun, le rap tire évidemment sa force des rimes et des figures de style. La construction des doubles sens, des images traduit tout le travail produit par certaines rappeuses et certains rappeurs.

On a trop souvent l’habitude de résumer le rap à de la violence, de la haine et du blingbling superficiel. Bien qu’il soit présent en France depuis plus de 20 ans, nombreux sont ceux qui lui refusent le statut d’art sous prétexte qu’il ne renvoie qu’à de l’inculture. Oui, quelques rappeurs choquent encore avec des paroles misogynes et il y a toujours un long chemin à faire pour que les femmes puissent s’imposer et être représenté de manière égale aux hommes dans ce milieu. Mais le rap est loin de se limiter à l’obscénité. En général, le hip-hop est l’un des genres les plus savants de la musique. Il s’inspire de beaucoup de styles différents ce qui laisse la liberté aux beatmakers et aux rappeurs de pouvoir eux-mêmes créer des styles de rap divers. C’est sans doute le genre qui se renouvelle le plus et qui permet d’exprimer une créativité sans limite. Les textes de rap font parfois preuve de puissance, d’autres sont capable de nous retourner le cerveau avec des punchlines bien trouvées. Il est quasiment impossible de ne pas trouver son bonheur parmi les variétés et les nuances de flows proposés. En France ou aux États-Unis, le rap est beau et il n’a pas fini de nous surprendre.

* : Dans cet article, quand le mot « femme » est utilisé, il fait référence à la condition sociétale. Nous faisons rapport aux représentations des personnes sexisées et également des minorités de genre.

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Féministes tant qu'il le faudra

Sindy : une femme de plus victime de cyberharcèlement alors que c’est déjà trop.

Dans la nuit du 4 au 5 octobre 2021, une adolescente de 14 ans nommée Dinah mettait fin à ses jours alors qu’elle subissait du harcèlement à son école. Mais ce harcèlement dépassait largement les grilles du collège puisque la jeune fille recevait des menaces et des messages d’une grande violence sur les réseaux sociaux, de quoi empoisonner encore plus le quotidien de l’adolescente. Malheureusement, Dinah n’est pas la seule victime de ce fléau. Un nombre conséquent de personnes ont déjà subi des violences sur le net, notamment les femmes (qu’elles soient cisgenres ou transgenres). Une femme en particulier a décidé de témoigner face aux vagues de haine qu’elle reçoit quotidiennement : Sindy élève sa voix pour clamer sa souffrance et celle de toutes les femmes qui sont constamment harcelées sur les réseaux sociaux. Retour sur son histoire.

Trigger Warning : cet article contient plusieurs témoignages liés au cyberharcèlement, notamment des messages d’une brutalité extrême dans lesquels il est question de menaces de viol et de violences. Ce contenu peut donc ne pas convenir à certaines personnes et (re)déclencher un traumatisme psychologique, prenez donc vos précautions dans la lecture de cet article.

Figure de féminisme sur les réseaux sociaux et sur YouTube

Ex-membre du groupe français de hip-hop Team BS, Sindy âgée de 26 ans aujourd’hui, est influenceuse, chanteuse et youtubeuse. La jeune femme utilise fréquemment les plateformes qu’elle possède pour faire passer des messages féministes et échanger avec sa communauté sur les problématiques de la société actuelle. Depuis plusieurs années maintenant, Sindy représente l’authenticité et la bienveillance qu’il nous manque tant sur les réseaux sociaux. Toujours prête à apporter son soutien aux femmes et aux minorités de genre de sa communauté et à ses collègues, elle fait preuve de détermination quand il s’agit de dénoncer le sexisme et de parler publiquement des violences qu’elle subie en tant que femme du 21ème siècle. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle a publié une vidéo sur YouTube le 16 mai 2021, dans laquelle elle évoque pour la première fois des abus sexuels de la part d’un homme « de son entourage », dont elle a été victime, pendant 2 ans, lorsqu’elle avait seulement 15 ans environ. Une vidéo qui a permis de libérer la parole sur ce sujet et qui a motivé d’autres victimes à témoigner. Mais quelques mois plus tard, la jeune femme révélera que cette vidéo n’a pas attiré que du positif….

Victime de cyberharcèlement depuis deux ans simplement parce qu’elle est une femme

En septembre dernier, Sindy publie une vidéo sur sa chaîne YouTube appelée « Jusqu’à quand ? ». Elle révèle alors qu’elle est victime de cyberharcèlement depuis 2 ans visant « sa qualité de femme ». En effet, elle affirme recevoir constamment des photos « non-désirées » et des menaces de viols. Les messages sont d’une violence sans noms et il est clair qu’elle n’aurait pas reçu ce type de messages si elle n’avait pas été une femme. Ce harcèlement va même au-delà des réseaux sociaux puisqu’on apprend dans cette même vidéo que des personnes se sont introduites chez elle pendant qu’elle dormait afin de lui voler son téléphone et son ordinateur, elles l’ont également gazées. Le problème, c’est que peu de personnes sont capables de se rendre compte des conséquences que peut engendrer le harcèlement. Un « simple message » peut avoir un impact considérable sur la personne visée. C’est ce que Sindy explique en parlant du fait qu’elle a fait « une crise d’angoisse qui a conduit à la visite des pompiers » chez elle à cause « du message de trop ». Au-delà de son récit, Sindy lance un appel.

« On a besoin de votre aide, je ne veux plus que mes sœurs aient peur de rentrer chez elles le soir. […] Un jour, ils vont trouver ma petite sœur, j’ai peur pour elle, j’ai peur pour moi. »

Sindy dans sa vidéo YouTube « Jusqu’à quand ? »

Devoir se battre, voilà où en sont les femmes et les minorités de genre aujourd’hui, le simple fait d’être une femme* et de vouloir vivre librement est devenu un combat.

De plus, dans sa vidéo, Sindy rajoute qu’il y a un réel manque d’encadrement au niveau de la justice quand il s’agit de cyberharcèlement. Elle est obligée de faire une capture d’écran de chaque message et chaque photo qu’elle reçoit afin de « prouver » qu’elle est effectivement bien harcelée sur les réseaux sociaux. Elle doit donc subir toutes ces menaces et littéralement laisser faire ses harceleurs uniquement pour justifier le fait qu’elle a besoin d’être protégée et que ces harceleurs méritent d’être punis par la loi. Voilà de quoi susciter la colère et l’indignation générale.

« Est-ce que je vais devoir faire la une d’un fait-divers pour qu’on comprenne enfin que les femmes ont besoin d’être respectées, de se sentir en sécurité et que c’est un besoin primaire ? ».

Sindy dans sa vidéo YouTube « Jusqu’à quand ? »

Un appel à l’aide qui a résonné chez beaucoup de monde.

#Cybersindy : une souffrance générale

Et contrairement à ce que certain.e.s se plaisent à penser, ce n’est pas parce que Sindy est une personnalité publique que ces comportements haineux sont justifiés. Il est bon de rappeler qu’énormément de femmes* « anonymes », cis et trans, sont également sujet.t.e.s à ce type de harcèlement. C’est ce qu’on a pu voir avec les nombreux témoignages qui sont apparus sur Twitter avec la naissance du #cybersindy. Ce dernier est apparu seulement quelques heures après la publication de la vidéo « Jusqu’à quand ? », sur Twitter. Une libération de la parole, et une envie encore plus forte d’un soulèvement pour chacune des personnes qui a déjà souffert ou qui souffre actuellement de ces violences incessantes. Car en effet, les femmes et les minorités de genre souffrent, mais ce n’est pas pour autant qu’elles baissent les bras. Un vent de détermination à soufflé suite au témoignage de Sindy et des autres femmes*, et il n’est pas près de s’arrêter.

Sur cet hashtag, on retrouve un florilège de messages de menaces les plus violents les uns que les autres, publiés à travers de captures d’écrans par les victimes, comme illustré ci-dessous.

Tweet de Sindy dénonçant un de ces cyber harceleurs
Tweet anonyme dénonçant des messages extrêmement choquant
Tweet anonyme dénonçant des messages extrêmement choquant
Message anonyme reçu par une victime de cyberharcèlement

Vous aussi vous avez envie de vomir ? D’autres femmes* racontent directement ce qui leur est arrivé.

Tweet anonyme dénonçant l’harcèlement de rue
Tweet anonyme dénonçant l’harcèlement de rue

À travers tous ces messages plus horribles les uns que les autres, on peut vite comprendre que les femmes* sont plus souvent sujettes au cyberharcèlement, et au harcèlement en général, que les hommes. Une simple photo où l’on aperçoit un bout de peau, une tenue moulante ou même un simple jean slim et ça y est : c’est le déferlement de critiques. Tout ça simplement parce que les femmes* souhaitent s’habiller comme elles le veulent, et vivre comme elles l’entendent. Pour vous donner une idée, l’organisation humanitaire Plan International a effectué une enquête en 2020 à partir des témoignages de 14 000 filles et jeunes femmes, âgées de 15 à 25 ans, qui utilisent les réseaux sociaux dans 22 pays différents. Résultats sans appel : 58 % des femmes et jeunes femmes interrogées révèlent avoir été victimes, au moins une fois dans leur vie, de harcèlement ou d’abus en ligne. D’après la même enquête, ce harcèlement se traduit le plus souvent par « des propos abusifs ou insultants ». Au vu de la place très importante que possèdent les réseaux sociaux dans la vie des jeunes, on imagine facilement que les conséquences du cyberharcèlement sur la vie des jeunes filles et des femmes* est terrible.

Le témoignage glaçant de Sindy pour Konbini

Les conséquences : c’est ce sur quoi s’est exprimée Sindy à travers une vidéo-témoignage pour le média en ligne Konbini. Elle a également lu un des messages qu’elle a reçus, qui est d’une brutalité inqualifiable, voici ce dernier : « Espèce de petite salope, je te démonte tous les trous d’abord, puis tu me suceras la bite. Après je te la mets dans la chatte et tu me supplieras de t’enculer à mort, je te baiserai tous les jours et tu seras ma petite pute ». Il faut bien comprendre que ce message, qui est extrêmement choquant, ne représente qu’UN seul exemple parmi tous les autres messages que la jeune femme a pu recevoir tout au long de ces derniers mois.

Imaginez un peu : tous les jours, vous levez le matin et regardez votre téléphone sur lequel vous voyez apparaître plusieurs dizaines de messages qui contiennent des menaces de viol. Ne serait-ce qu’un message, c’est déjà très violent, mais malheureusement, dans les cas de cyberharcèlements, on atteint très rapidement les centaines. Sindy, les larmes aux yeux, se confie : « Des fois, je suis en train de me maquiller parce que mon mec arrive, et je me dis qu’il va falloir qu’on passe du temps ensemble, et j’ai ces mots-là dans ma tête qui me dégoûtent de moi-même. Ou j’ai l’impression que même dans ma sexualité personnelle, je ne pourrais jamais être respectée. Je me sens profondément salie et sale. » Voilà la dure réalité et le quotidien d’une femme harcelée sur les réseaux sociaux. De plus, on apprend dans cette même vidéo que la jeune a eu un accident de trottinette. L’épuisement et la tristesse provoqués par la haine qu’elle recevait quotidiennement lui ont fait perdre connaissance alors qu’elle était à bord d’une trottinette électrique. Un trauma crânien, lui causant une perte de mémoire, et plusieurs blessures artificielles, notamment sur le visage : un accident qui aurait pu avoir des conséquences encore plus graves, d’après Sindy.

20 Novembre 2021 : « On va se battre pour nos droits de femmes »

Quelques semaines seulement après la révélation de son cyberharcèlement, Sindy a annoncé qu’elle participera à la manifestation du 20 novembre 2021, organisée par #NousToutes. La jeune femme a largement relayé l’information sur ses réseaux sociaux, ce qui a permis à de nombreuses personnes d’aller manifester contre les violences sexistes et sexuelles qui visent les enfants, les femmes* et les personnes trans. C’est ainsi, qu’environ 60 manifestations ont eu lieu à travers la France durant cette fameuse journée. Les manifestant.e.s ont également « exiger des politiques publiques à la hauteur » contre ces violences qui ne cessent de causer des troubles et d’avoir un énorme impact sur la vie des personnes concerné.e.s. Selon les organisateurs-trices, la marche organisée à Paris a réuni 50 000 personnes. Et évidemment, Sindy faisait partie du cortège.

Elle a ensuite posté plusieurs clichés pris pendant la manifestation sur Instagram, avec, comme légende, une très belle citation de Simone Veil qui résume bien la lutte que les femmes mènent tous les jours pour leurs droits : « Se vouloir libre, c’est aussi vouloir les autres libres. Vivre, c’est vieillir, rien de plus. La femme n’est victime d’aucune mystérieuse fatalité : il ne faut pas conclure que ses ovaires la condamnent à vivre éternellement à genoux. » Durant toute cette journée, les rues des grandes villes ont vu défilées des pancartes violettes sur lesquelles on pouvait lire des messages et des slogans forts : cris de colère et appel à la justice qui ne fait pas toujours son travail, les femmes* n’en peuvent plus.

Photo publiée par Sindy sur son compte Instagram
Photo publiée par Sindy sur son compte Instagram

Une détermination à toute épreuve

Il y a 3 mois maintenant, Sindy a publié une vidéo de plus de 40 minutes sur sa chaîne YouTube appelé « MA DERNIÈRE STORYTIME DE L’ENFER-cambriolage, cyberharcèlement, accident ». Dans cette dernière, la jeune femme décrit précisément les derniers événements qui ont soudainement bousculé sa vie, elle évoque également son ressenti sur la situation. Depuis qu’elle a décidé de parler publiquement de tout ce qu’elle a subi ces derniers mois, on lui a très souvent reproché « d’utiliser » son histoire pour faire le buzz et attiser la pitié des internautes. Comme elle le précise dans cette même vidéo, elle a décidé de rendre publique son histoire, non pas pour attirer l’attention sur elle, mais pour réellement montrer les graves conséquences qu’un tel déferlement de haine peut provoquer. Elle prend la parole sur ce sujet afin que d’autres femmes*, qui sont peut-être dans le même cas qu’elle, puissent également se libérer de cette violence qu’elle pourrait subir quotidiennement, pour qu’elles se préservent avant qu’il ne soit trop tard.

C’est pour cela que les femmes et les minorités de genre continuent à se battre, à mener des actions pour montrer qu’elles ont le droit de disposer de leur corps comme elles le souhaitent. Femmes*, fortes et déterminé.e.s, elles ne sont pas prêtes à laisser de côté leur conviction. Malgré le fait que le cyberharcèlement rime souvent avec impunité, elles continueront de prendre la parole sur les violences dont elles souffrent, et elles continueront à faire comprendre que ce n’est pas parce qu’elles sont victimes qu’elles sont forcément vulnérables. Bien au contraire. Il est toujours bon de rappeler que les féministes ne sont pas « des hystériques », mais bien des personnes qui réclament l’accès aux mêmes droits et aux mêmes libertés que les hommes. C’est-à-dire, la liberté de s’habiller comme elles le souhaitent sans se faire insulter, la possibilité de travailler dans tous les domaines pour lesquels elles portent un intérêt, ou encore qu’on arrête de les considérer comme des êtres qu’il faut absolument protéger de tout et n’importe quoi. Et surtout, pouvoir poster n’importe quelle photo d’elles, sans recevoir des messages de haine et de menaces. Comme l’a si bien dit Simone de Beauvoir : « Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif et méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. ».

* : Dans cet article, quand le mot « femme » est utilisé, il fait référence à la condition sociétale. Nous faisons rapport aux violences sexistes et sexuelles pouvant être subies par des personnes sexisé.e.s et également par des minorités de genre.