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[Portrait de vie] Harcèlement scolaire : le combat de Louise après le suicide de sa sœur

Louise a perdu sa sœur des suites du harcèlement scolaire. En 2018 alors qu’elle habite à Singapour, elle reçoit un appel de sa famille lui annonçant que sa petite sœur Liane s’est suicidée. Pour Louise, c’est l’incompréhension totale. Parce que ce qu’il y a de plus problématique avec le harcèlement scolaire, c’est qu’il est souvent invisible. Louise rentre alors en urgence en France, et trouve, dans l’appartement de sa petite sœur à Toulouse, un journal intime. A l’intérieur, Liane y décrit ses 7 années de harcèlement scolaire qu’elle a subi de la 6ème à la Terminale, et qui l’ont poussées à mettre fin à ses jours. Liane était alors études supérieures, elle réussissait à l’école, s’épanouissait dans le patinage artistique, avait l’air totalement heureuse, mais voilà, les années de harcèlement scolaire qu’elle a subies ont laissé des traces. Des traces indélébiles mais pourtant invisibles aux yeux de ses proches.

En recueillant le journal intime de sa sœur, Louise se lance alors dans une enquête de plusieurs années. Puis, avec l’aide d’étudiant.e.s, de psychologues et autres professionnel.le.s de santé, elle se lance dans l’écriture d’un roman policier basé sur les témoignages du journal intime. La Fille de Cristal est un livre de sensibilisation, contenant des pages du journal intime de Liane dans lequel la jeune fille raconte son calvaire. Le livre vise à aider les proches de victimes et potentielles victimes à détecter le mécanisme du harcèlement scolaire, les pensées et la logique d’un ou d’une élève qui vit le harcèlement. Pour que cela ne se reproduise pas, pour être capable d’identifier les signes. Ce livre, c’est libérer le chagrin d’une famille qui a perdu un enfant avec l’espoir de sauver d’autres vies de victimes du harcèlement scolaire, en laissant le témoignage de Liane dans un livre, comme une empreinte indélébile.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice:

Louise a perdu sa sœur des suites du harcèlement scolaire. En 2018 alors qu’elle habite à Singapour, elle reçoit un appel de sa famille lui annonçant que sa petite sœur Liane s’est suicidée. Pour Louise, c’est l’incompréhension totale. Parce que ce qu’il y a de plus problématique avec le harcèlement scolaire, c’est qu’il est souvent invisible. Louise rentre alors en urgence en France, et trouve, dans l’appartement de sa petite sœur à Toulouse, un journal intime. A l’intérieur, Liane y décrit ses 7 années de harcèlement scolaire qu’elle a subi de la 6ème à la Terminale, et qui l’ont poussées à mettre fin à ses jours. Liane était en études supérieures, elle réussissait à l’école, s’épanouissait dans le patinage artistique, avait l’air totalement heureuse, mais voilà, les années de harcèlement scolaire qu’elle a subies ont laissé des traces. Des traces indélébiles mais pourtant invisibles aux yeux de ses proches.

En recueillant le journal intime de sa sœur, Louise se lance alors dans une enquête de plusieurs années. Puis, avec l’aide d’étudiant.e.s, de psychologues et autres professionnel.le.s de santé, elle se lance dans l’écriture d’un roman policier basé sur les témoignages du journal intime. La Fille de Cristal est un livre de sensibilisation, contenant des pages du journal intime de Liane dans lequel la jeune fille raconte son calvaire. Le livre vise à aider les proches de victimes et potentielles victimes à détecter le mécanisme du harcèlement scolaire, les pensées et la logique d’un ou d’une élève qui vit le harcèlement. Pour que cela ne se reproduise pas, pour être capable d’identifier les signes. Ce livre, c’est libérer le chagrin d’une famille qui a perdu un enfant avec l’espoir de sauver d’autres vies de victimes du harcèlement scolaire, en laissant le témoignage de Liane dans un livre, comme une empreinte indélébile.

Après avoir publié le livre, Louise continue de militer sur Instagram pour sensibiliser au harcèlement scolaire. Au micro de Behind the society, elle raconte son histoire, son enquête, et son militantisme.

Harcèlement scolaire : le combat de Louise après le suicide de sa sœur, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.

Louise:

Je m’appelle Louise, moi j’étais expatriée à Singapour. J’y ai vécu assez longtemps parce que pour moi c’était ma première expérience en Asie, c’était assez magique quand on n’a jamais vécu à l’étranger d’arriver à Singapour, c’est une ville qui est très exotique, il y a beaucoup de choses à faire, beaucoup de mélange aussi, de différentes cultures et donc pendant que j’étais expatriée, je voyais forcément moins ma famille. Et un jour donc en pleine nuit je reçois un appel de mon père qui me dit « ta sœur s’est suicidée ». Et j’ai pas compris en fait, parce qu’elle allait très bien. Enfin moi je pensais qu’elle allait très bien, tout le monde pensait qu’elle allait très bien, il n’y avait jamais eu de signes en fait. C’est quelqu’un qui était très épanoui, qui faisait beaucoup de sport, en particulier du patinage artistique, qui avait des projets professionnels très avancés, elle venait de passer sa licence…Il n’y avait pas de raison en fait. C’était un grand mystère. Donc je reviens un peu en catastrophe en France, et là je découvre un journal intime dans son appartement. Et dans ce journal intime elle raconte son harcèlement scolaire. Mais pas quelques mois, elle avait vécu un harcèlement scolaire depuis la 6ème. Donc je sais pas si tu vois ce que ça fait de la 6ème à la Terminale c’est quand même très très long. Elle l’avait dénoncé à l’infirmerie, à ses profs, elle a même écrit au rectorat, elle était allée à la police porter plainte mais on s’était moqué d’elle. Elle a fait plein de démarches, mais personne n’en a jamais rien su, parce qu’il y a le secret médical, donc les personnes à qui elle en avait parlé ne pouvaient pas le répéter. Et elle avait l’air d’aller tellement bien que personne ne s’est douté de ce qu’il se passait.

Dans ce journal elle raconte son harcèlement scolaire et comment elle se sent, comment toutes ces moqueries répétées au quotidien ont finalement influencé sa personnalité, comment elle s’est senti blessée, ce qu’elle a essayé de faire. Surtout à la fin, à 18 ans quand le harcèlement scolaire se termine puisque chacun.e part en fonction des orientations, elle raconte comment elle s’est retrouvée blessée, avec des difficultés pour continuer et un besoin d’accompagnement. Cela m’a rappelé un peu les gens qui rentrent de la guerre. La guerre est terminée mais eux sont encore en plan, ils peuvent pas avancer et ils ont besoin d’aide. Sauf que j’avais pas compris qu’il y avait autant de jeunes dans cette situation, qui sont seul.e.s parce que souvent quand tu es étudiant.e tu es loin de ta famille. Et sans aide, iels peuvent parler à personne, personne ne comprend vraiment ce que le harcèlement scolaire c’est. On sait que ce sont des moqueries mais on sait pas à quel point c’est destructeur. Et donc après le harcèlement scolaire c’est vachement dur pour un.e jeune de se dire il y a 5 ans on s’est moqué de moi tous les jours et j’en souffre encore aujourd’hui. Quelqu’un qui n’a pas été formé, ne comprendra pas en fait.

Et donc voilà je trouve ce journal intime et c’est là que je découvre tout ça. Et je me dis que ce sont des écrits qu’il faut partager sinon ça va continuer. C’est là que j’ai découvert que c’est vraiment un tabou dans la société française le harcèlement scolaire, dans le sens où on croit encore, aujourd’hui en 2022, que les élèves qui subissent un harcèlement scolaire sont très renfermé.e.s, ne sortent pas, qui portent sur eux et elles le fait de subir un harcèlement alors que pas du tout. Ce sont souvent des jeunes qui ont l’air très épanoui.e.s, et qui souffrent à l’intérieur, parce qu’iels ne savent pas trop comment s’exprimer, n’osent pas le faire, parce que le harcèlement les a privé de la possibilité de s’exprimer. Et du coup j’essaye de sensibiliser sur ce sujet parce qu’il y a énormément de décès liés au harcèlement scolaire et énormément de personnes comme moi qui faisaient partie de la famille, qui voyaient la personne tous les jours qui n’avons pas vu. Parce que c’est vraiment invisible comme mécanisme, et du coup au moment où on se rend compte qu’il y avait un harcèlement scolaire, c’est trop tard.

Donc c’est un roman à deux voix. La moitié c’est elle qui parle avec ses mots, et moi ce que j’ai fait pour relier les textes c’est que j’ai raconté d’autres histoires. Je raconte comment j’ai découvert ces textes, comment j’essayais d’enquêter depuis Singapour, les rencontres avec la police, les documents des pompiers que j’ai pu retrouver, et puis après avec les ami.e.s. Et en menant l’enquête, je suis tombée sur beaucoup d’informations que j’avais pas soupçonnées, et du coup c’est vraiment un roman policier. Ce qui est assez différent de ce qui existe déjà puisqu’il y a beaucoup de romans-témoignages mais qui sont durs à lire, dans le sens où ce sont des victimes auxquelles il est arrivé des choses très dures, et quand tu le lis, c’est un peu une claque et c’est vachement difficile en tant que personne qui n’a jamais été concernée par le sujet de rentrer dans cet univers. Même si c’est important c’est assez difficile de s’y mettre. Et là je me suis dit, peut-être que si je partage des vrais documents, d’une vraie personne, et que je raconte une histoire policière que j’ai menée depuis Singapour, en même temps je raconte où je suis à Singapour et ce qu’il se passe sur place, c’est un peu plus facile à lire. Dans le sens où tu es vraiment dans une enquête, il se trouve que c’est une vraie enquête, mais ça aurait pu être une enquête inventée finalement. Et du coup c’est plus facile à lire et ça permet d’avoir un angle pour entrer dans le sujet, et une sorte de légèreté, même si le sujet est assez lourd.

Si ce qu’on appelle la majorité silencieuse, donc les gens qui ne sont ni harceleurs ni harcelés, sont pas sensibilisés, on ne peut pas sortir de ce schéma. Des harceleur.se.s et des harcelé.e.s il y en aura toujours dans toutes les classes. Mais si toutes les personnes autour sont capables de réagir, ou en tout cas sont capables de comprendre ce que vivent le harceleur et le harcelé, parce que souvent le harceleur est aussi pris dans la spirale, parfois le harceleur ne sait pas comment arrêter le harcèlement. Il a commencé ça, maintenant à chaque fois qu’il passe à côté de la victime, tout le monde s’attende à ce qu’il fasse des blagues, tout le monde le regarde, ça peut être aussi difficile. Puis souvent tu reproduis, les harceleur.se.s ce sont des personnes qui ont vécu des trucs très durs dans leurs vies. Donc voilà, je me suis dit que si on sensibilise le groupe, c’est ce qui permettra de sortir de ce schéma là.

Maxence:

En France, c’est 10% des élèves qui sont victimes de harcèlement scolaire. 1 enfant sur 10. C’est 700 000 victimes de harcèlement scolaire en France. Le harcèlement se définit comme une violence répétée à l’encontre d’une personne, violence qui peut être verbale, physique, psychologique mais aussi sexuelle. Aujourd’hui, le harcèlement scolaire ne s’arrête plus aux grilles de l’école avec le développement du cyber-harcèlement, qui déplace la violence sur les réseaux sociaux. Le harcèlement peut être visible : coups, menaces, bousculades. Mais la plupart du temps, c’est un phénomène invisible qui va mener à l’isolation de la victime. Les insultes, moqueries, la propagation de rumeurs ne peuvent pas être utilisées comme des preuves par la victime. Liane a tenté plusieurs fois de parler de son calvaire à l’administration de son école, elle a même tenté de porter plainte, mais on lui riait au nez ou on ne la prenait pas au sérieux.  Un extrait du livre qu’a écrit sa sœur contient une page du journal intime où elle déplore cela. Elle dit qu’elle aimerait avoir des coups, pour pouvoir être entendue. Pour Louise, le harcèlement scolaire est une maladie silencieuse.

Louise:

Une maladie silencieuse c’est une maladie qui n’a pas de marques. Par exemple, dans un des passages du journal intime ma sœur dit, qui m’a beaucoup marqué: « J’ai pas de marques à montrer aux gens. Je peux pas leur dire bah regardez mes cicatrices. Je vis des violences tous les jours, mais j’ai pas de preuves, et comme je peux pas le montrer c’est vachement dur d’être crue ». Elle raconte qu’elle est allée à la police et les policiers se sont moqués d’elle en disant « oh on se moque de toi à l’école, dis donc ça doit être dur ». C’est vrai que si t’arrives en tant que victime avec des traces de brûlure, enfin quelque chose, tu peux montrer et dire « regardez ce que je vis, c’est hyper dur, regardez j’ai des marques sur tout le corps ». Et en fait, quand t’as rien à montrer, que tu peux juste dire que tu souffres à l’intérieur, c’est très dur de s’exprimer. C’est pour ça que pour moi c’est une maladie invisible parce que c’est une souffrance, mais c’est une souffrance que tu ne peux pas prouver. Et souvent quand il n’y a pas d’images, bah les gens disent que ça n’existe pas.

Maxence:

Qu’est-ce que vous avez ressenti, vous et votre famille, en apprenant le passage à l’acte de Liane ?

Louise:

Au début t’es dans le déni. Tu te dis c’est pas possible en fait que ça se soit passé sous mes yeux et que j’ai rien vu. Surtout que ma sœur et moi étions très proches, du coup quand tu vois quelqu’un au quotidien, que tu fais des blagues, avec qui tu partages tes rêves, tes secrets, et qu’après tu te rends compte qu’il y a tout une part de la personne que tu connaissais pas, spontanément tu te dis que c’est pas possible, qu’il s’est passé autre chose. Et puis même, on te dit quelqu’un s’est suicidé à cause du harcèlement scolaire. Quand tu sais pas ce que c’est le harcèlement scolaire tu te dis « mais on s’est moqué d’elle en classe? ». Et c’est en parlant avec des psychologues, avec des gens qui sont formés que j’ai fini par comprendre à quel point c’est violent le harcèlement scolaire. Et là j’ai découvert qu’il y avait beaucoup de gens dans mon entourage qui l’avaient vécu. Beaucoup d’ami.e.s qui en ont souffert beaucoup, mais qui sont adultes aujourd’hui. Et ça je l’ai pas vu parce que je l’ai pas vécu. J’ai jamais eu de harcèlement scolaire, je l’ai jamais vu non plus chez les autres. Alors je suis sûrement passée à côté, mais du coup je pensais que ça n’existait pas.

Maxence:

Vous avez également créé un compte Instagram sur lequel vous militez pour sensibiliser et lever le tabou autour du harcèlement scolaire, mais aussi en créant un espace safe pour permettre aux victimes ou anciennes victimes de témoigner, quel est le but de ce compte et qu’est-ce qu’on peut en retirer ?

Louise:

Alors l’objectif c’est de sensibiliser puis comme tu dis très justement c’est d’avoir un safe space. C’est d’avoir un endroit où les personnes peuvent s’exprimer autour du harcèlement scolaire, où on va en parler de manière ouverte, sans tabou. Il y a énormément de personnes qui me contactent en disant: « J’ai jamais parlé de mon harcèlement scolaire parce que je ne me sentais pas légitime, parce que je ne savais pas à qui en parler. Parce que si j’en parle à ma famille derrière elle va vouloir que je porte plainte mais moi j’ai pas envie de porter plainte, je m’en sens pas capable ou peut-être qu’iels vont se moquer ou ne pas comprendre. C’est à moi de leur expliquer mais j’ai pas les mots, je sais pas comment faire. » Donc plein de raisons pour lesquelles les jeunes ne s’expriment pas. Il y a aussi beaucoup de personnes qui sont harceleur.se.s et qui disent « j’ai été harceleur il y a un certain nombre d’années, je m’en rends compte maintenant, qu’est-ce que je fais? Je vais m’excuser? Je fais comme si c’était jamais arrivé? Est-ce que je risque pas de recommencer sans m’en rendre compte? » C’est assez lourd à vivre, surtout quand on commence à se renseigner. Iels disent même « peut-être que la victime est très déprimée à cause de moi, je suis une personne horrible ». Donc tu as tous ces sujets qui sont très tabous, et avec ce compte Instagram lafille.decristal, ça me permet d’avoir un espace public, où les gens peuvent parler de ce qu’ils ont vécu librement. Et c’est hyper important parce que c’est le point de départ et je peux les conseiller du mieux que je peux, ou les rediriger souvent vers des associations, leur dire pourquoi iels ont le droit de porter plainte, que c’est valide, qu’iels ont le droit de le dire et de se sentir en souffrance.

Maxence:

Qu’est-ce qui fait que le sujet du harcèlement scolaire est tabou, est-ce qu’on en parle assez ? 

Louise:

Alors on parle beaucoup de harcèlement scolaire, mais on parle de harcèlement scolaire en général. Les personnes ne disent pas « moi j’ai vécu un harcèlement scolaire », elles vont dire « le harcèlement scolaire en général, c’est un problème ». Mais en fait le tabou est assez paradoxal car on va retrouver ce sujet dans beaucoup de médias mais au quotidien, les gens qui ont besoin d’en parler ne vont pas oser en parler parce que c’est beaucoup plus facile d’en parler en général plutôt que de dire « moi j’ai vécu un harcèlement scolaire », ça demande beaucoup de courage et des ressources que tout le monde n’a pas forcément. On n’a pas forcément appris à s’exprimer, on n’est pas tou.te.s égaux et égales sur ce sujet là.

Maxence:

Une récente loi a été votée le 2 mars dernier visant à combattre le harcèlement scolaire, en créant un nouveau délit, celui de harcèlement scolaire dans le code pénal, que pensez-vous de cette mesure ? Est-ce suffisant ?

Louise:

En fait, c’est bien qu’on légalise autour de ce sujet. Parce que, à l’époque où ma soeur est allée porter plainte, les policiers se sont moqués d’elle en disant « les gens portent plainte pour n’importe quoi » alors qu’en fait non. Le harcèlement scolaire c’est un vrai délit, et c’est bien qu’il soit reconnu comme tel. Après pour l’instant, la loi n’a pas vraiment été appliquée. Il faudrait qu’il y ait des exemples. On peut pas dire que le harcèlement scolaire est puni par la loi si ça n’a jamais été puni avant. Il va y avoir un temps d’application. Et puis, il y a aussi le problème que souvent, les harceleur.se.s sont des enfants ou des adolescent.e.s. Est-ce que vraiment on peut être punitif, est-ce que ça va être efficace? Ca je sais pas, mais en tout cas que la loi évolue pour protéger les victimes je trouve ça hyper important, c’est un signal fort. De la même manière, il y a la journée internationale du harcèlement scolaire qui a été créée, ça aussi je trouve que c’est un signal fort. Cela veut dire que derrière, des gens se bougent pour faire avancer le sujet. Mais bien sûr ça ne sera pas suffisant, ce qu’il va falloir faire maintenant c’est former et sensibiliser les gens autour de ce sujet.

Maxence:

Pour finir, que conseillez-vous aux victimes mais aussi aux proches de victimes de harcèlement scolaire ?

Louise:

Ah il faut parler. Vraiment s’il y a un seul truc à faire, c’est parler. Je vois beaucoup de proches qui m’écrivent, qui me disent: « Mon amie, ou ma fille, ou ma cousine a l’air de vivre un harcèlement scolaire. J’ose pas en parler parce que j’ai peur de la blesser, je sais pas trop comment dire, est-ce que j’attends que ce soit elle qui m’en parle en premier? ». En fait, parfois la victime va attendre qu’on aille vers elle, donc si les personnes autour de la victime ne parlent pas non plus, la rencontre se fait jamais en fait. Donc parfois même si c’est un peu maladroit, on a tou.te.s une sensibilité et de l’empathie, si c’est fait avec bienveillance on peut pas vraiment se tromper. Alors il y a des mots à utiliser, on sera jamais psychologue mais il vaut mieux essayer de dire « j’ai envie de t’aider, je sens qu’il y a quelque chose qui va pas, tu sais que je suis là pour toi si tu as besoin ». Des phrases toutes simples mais si on ne les dit pas, l’autre ne sait pas. On se dit que s’il y a un problème, iel viendra m’en parler mais en fait non. Si on ne le dit pas, l’autre ne sait pas. Et de la même manière du côté victime, c’est hyper important. Moi je suis du côté du proche qui reste, qui reste en plan, en disant: « maintenant que j’ai compris, c’est trop tard », c’est hyper dur comme situation. Et moi j’aurais vraiment aimé que ma sœur vienne me dire « j’ai vécu quelque chose, c’est difficile, peut-être que tu vas pas comprendre mais je voudrais essayer de t’en parler ». C’est un regret que je porte maintenant, j’aurais aimé qu’on parle et on l’a pas fait. Et du coup j’ai envie de dire aux victimes: « Ne faites pas subir ça aux autres, essayez de leur parler et si vous sentez que ce ne sont pas les bonnes personnes, parlez à des spécialistes, il y a beaucoup de psychologues, des infirmeries, des personnes et associations qui sont formées pour accompagner ». En fait, tant que la victime ne parle pas, rien ne peut être fait parce que personne ne sait. Donc c’est hyper important d’en parler, même à des personnes qui ont l’air d’aller bien, leur demander si elles ont vécu du harcèlement scolaire, si elles ont envie d’en parler, ou simplement de dire que sa porte est ouverte c’est hyper important de le faire dès que possible. C’est ça qui va faire que la prévention sera efficace derrière.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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[Portraits de vie] UKRAINE: témoignage d’Iryna, étudiante Ukrainienne

Yrina est étudiante en Estonie, mais elle est originaire d’Ukraine. Elle fait son master en Estonie, le plus au Nord des trois pays baltes, elle y vit, elle y passe la plupart de son temps, mais son cœur lui, est en Ukraine. Et encore plus en ce moment…

Jour 9 de la guerre. Vladimir Poutine, qui a décidé de mener une offensive contre l’Ukraine dans la nuit du 23 au 24 février, n’est pas prêt de faire retour en arrière. Forte de 200 000 hommes mobilisés, l’armée du Kremlin ne cesse d’avancer dans le pays. En ce vendredi matin, les troupes russes ont pris le contrôle de la centrale nucléaire de Zoporijia, après l’avoir bombardée. L’opération militaire russe qui devait se limiter à cibler des sites militaires se transforme finalement en une tentative d’invasion totale du pays.

A l’heure où la guerre entre l’Ukraine et la Russie se joue aussi sur le terrain numérique, par la diffusion de fake news et de propagande pro-russe de la part du Kremlin, il est plus important que jamais de donner la parole à celles et ceux, qui subissent le conflit de plein fouet.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice:

Yrina est étudiante en Estonie, mais elle est originaire d’Ukraine. Elle fait son master en Estonie, le plus au Nord des trois pays baltes, elle y vit, elle y passe la plupart de son temps, mais son cœur lui, est en Ukraine. Et encore plus en ce moment…

Jour 9 de la guerre. Vladimir Poutine, qui a décidé de mener une offensive contre l’Ukraine dans la nuit du 23 au 24 février, n’est pas prêt de faire retour en arrière. Forte de 200 000 hommes mobilisés, l’armée du Kremlin ne cesse d’avancer dans le pays. En ce vendredi matin, les troupes russes ont pris le contrôle de la centrale nucléaire de Zoporijia, après l’avoir bombardée. L’opération militaire russe qui devait se limiter à cibler des sites militaires se transforme finalement en une tentative d’invasion totale du pays.

A l’heure où la guerre entre l’Ukraine et la Russie se joue aussi sur le terrain numérique, par la diffusion de fake news et de propagande pro-russe de la part du Kremlin, il est plus important que jamais de donner la parole à celles et ceux, qui subissent le conflit de plein fouet.

Depuis l’Estonie, Yrina assiste, impuissante, à l’invasion de son pays, et à la mise en danger constante de sa famille et ses ami.e.s. Pour Behind the society, elle témoigne et nous livre son ressenti sur cette guerre.

UKRAINE : témoignage d’Iryna, étudiante ukrainienne. Un podcast réalisé par Maxence Grunfogel et Manon Hilaire.

Iryna- traduction en français de Manon:

Bonjour, je m’appelle Iryna Horpynenko, mais je me fais appeler habituellement Rina, ce qui est un nom estonien, j’essaye de m’intégrer un peu. 

Je viens d’Ukraine et quand les gens me demandent où est ce que je vis exactement, j’essaye d’expliquer que je viens d’une petite ville dont ils vont probablement oublier le nom. La ville se trouve à 200km à peu près de la frontière russe. 

En Estonie, je fais un Master qui est appelé éducation, innovation et leadership. 

Maxence:

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a été justifiée par Vladimir Poutine dans ce discours que l’on vient d’entendre. Il ne reconnaît pas la légitimité de l’Ukraine, accusant son gouvernement d’être des oligarques voulant l’argent du peuple, il parle du pays comme d’un foyer de terroristes, une menace nucléaire. Il va même jusqu’à qualifier l’opération militaire russe de dénazification de l’Ukraine. La rhétorique de Vladimir Poutine est très forte, il cherche à justifier l’invasion russe en diffusant de fausses informations. Iryna le sait, et a décidé, dès le premier jour de la guerre, de militer à son échelle en allant manifester, et informant les gens sur ses réseaux sociaux.

La journée du 24 février était très importante pour les Estoniens et Estoniennes puisque le pays fêtait son indépendance de 1918. Mais des manifestations parallèles pour soutenir l’Ukraine ont été organisées la même journée.

Iryna- traduction en français de Manon:

Comme vous le savez, il y avait le jour de l’indépendance de l’Estonie le 24 février, et au départ, je voulais me joindre à cet évènement mais quand j’ai appris pour l’invasion de mon pays par la Russie, j’ai décidé de rejoindre le rassemblement devant l’ambassade Russe pour soutenir l’Ukraine. En réalité, j’y ai passé toute la journée. Après ça, j’ai vu que la Russie partageait plein de fausses informations, à propos de ce qu’il se passait dans mon pays. Parce que, au milieu de toutes les news, il y avait aussi beaucoup de fake news que les médias russes essayaient de partager. Des personnes ont donc commencé à paniquer et voulaient tout simplement quitter leur ville et même le pays. Après avoir essayé de communiquer avec ma famille, mes amis, mes parents, j’ai décidé que je voulais faire plus. J’ai donc rejoint l’une des réunions zoom que l’Organisation étudiante pour l’Ukraine avait planifié. Après ça, je suis devenue membre de cette organisation. 

Maxence:

Comment t’es tu sentie quand tu as appris que Vladimir Poutine décidait d’envahir ton pays. Comment as-tu réagi, d’abord à la menace qui pesait sur ton pays, puis au début de la guerre en Ukraine ?

Iryna- traduction en français de Manon:

Quand j’ai appris que Poutine avait déclaré la guerre à l’Ukraine, la première chose que j’ai fait a été d’appeler ma mère pour savoir à quel point la situation était terrible. En réalité, la guerre a démarré il y a 8 ans, lors de l’annexion de la Crimée donc honnêtement on s’habitue. On s’habitue à vivre dans la peur constante du pire scénario, d’une guerre qui arriverait. Et c’est pour ça que je suis très sceptique et que j’essaye de rester critique quand je lis les news, car la plupart des journaux, essayent d’attirer l’attention au lieu d’informer les gens à propos de ce qu’il se passe réellement dans mon pays. Et quand il est question des informations concernant l’invasion russe, je ne croyais simplement pas que c’était en train d’arriver et j’ai donc appelé ma mère. Quand j’ai réalisé qu’il y avait une véritable invasion dans mon pays, j’ai commencé à regarder les news 24h/24 pour réunir des informations car la ville dans laquelle mes parents vivent et habitent toujours était totalement occupée par les troupes russes. Je ne pouvais pas appeler ma mère parce qu’elle se déplaçait vers un autre endroit et la connexion internet ne marchait plus. Après ça, j’ai donc commencé à partager des informations, des informations pertinentes, sur ma page Instagram parce que la plupart des gens ne comprenaient pas ce qui était réellement en train de se passer. 

Pour parler de la menace de Poutine, je ne crois pas en sa puissance. En réalité, il parle beaucoup, mais on ne peut pas lui faire confiance parce qu’il ment aux russes, aux ukrainiens, et en fait au monde entier. 

Maxence:

Tu as de la famille et des ami.e.s en Ukraine, as-tu pu les contacter ? Comment est leur vie, depuis que la guerre a commencé ?

Iryna- traduction en français de Manon:

Le même jour où cette terrible guerre est arrivée, j’ai appris le nombre d’heures qu’il y avait en une semaine. Vous saviez le nombre de heures qu’il y a par semaine ? Je ne savais pas avant que cette guerre commence. Il y a 168 heures, cent soixante-huit. C’est énorme.

Toute ma famille est dans le nord du pays, qui est occupé. La plupart de mes amis habitent à Kiev. Certains ont essayé de se déplacer vers l’Ouest du pays, et le reste voulaient rentrer à la maison et retrouver leur famille, mais ils n’ont pas pu. Tous les ponts étaient détruits et ils se retrouvaient donc à être physiquement bloqués, sans pouvoir bouger. Toute ma famille et mes amis vivent dans la peur constante depuis les 7 jours qui viennent de passer. Heureusement, ils ont de la nourriture et de l’eau, mais je ne sais pas pour combien de temps parce qu’ils sont coupés du monde et je ne sais pas comment ils pourront avoir de la nourriture et faire des courses. 

Maxence:

La guerre en Ukraine n’est pas un événement soudain que l’on ne pouvait pas prédire de la part du dirigeant russe. Déjà en 2014, la Russie annexait illégalement la Crimée. La Crimée est une péninsule située au sud de l’Ukraine, qui est désormais rattachée à la Russie, après les événements de février et mars 2014.

Pour un bref rappel historique, en 1991 après la chute de l’URSS, la Crimée obtient le statut de République autonome de Crimée, au sein de l’Ukraine indépendante. En 2014, une crise diplomatique internationale éclate. Cette crise fait suite à l’Euromaïden, nom donné aux manifestations pro-européennes de 2013 en Ukraine puisque le gouvernement ukrainien avait refusé de signer un accord d’association avec l’Union Européenne. Cette décision s’était soldée par la démission du président Viktor Ianoukovytvh, remplacé par Oleksandr Tourtchynov. La Russie ne considérait cependant pas ce nouveau gouvernement comme légitime. Des troupes pro-russes sont par la suite décelées dans la péninsule de Crimée, et des troupes de l’armée fédérale russe sont détectées près de la frontière ukrainienne. L’invasion de la Crimée conduit à la déclaration d’indépendance de la République de Crimée le 11 mars 2014. Une semaine plus tard la Russie déclare que la République de Crimée, ainsi que la ville de Sébastopol qui ne fait pas partie de la Crimée, deviennent deux nouveaux sujets de la fédération de Russie. La scène internationale, particulièrement les Etats-Unis, l’Union Européenne et l’ONU, ont condamné cette déclaration.

Yrina, tu as vécu en Ukraine depuis 2014, tu as connu l’annexion de la Crimée. Comment toi et ta famille l’avaient vécue ? Qu’est-ce qui a changé, après ça, pour les Ukrainiens ?

Iryna- traduction en français de Manon:

Pour moi, l’annexion de la Crimée était très douloureuse. Quand j’étais enfant, je suis allée visiter à de nombreuses reprises cette zone avec ma mère et mes sœurs. Parce que la Crimée est une superbe fusion entre les montagnes et la mer. Tu peux t’y rendre pour tout type de repos, comme du repos actif. Tu peux y aller pour faire de la randonnée ou au contraire aller à la plage, te reposer et ne rien faire. Tous les Ukrainiens adorent ce territoire. Donc après l’annexion, la Nation entière s’est séparée en deux. Parce que les Ukrainiens qui ont décidé de rester en Crimée et d’y vivre sont devenus des sortes de zombies. Et quand Poutine nous a envahi, et que nos parents ou amis ont prévenu ces gens qui vivent en Crimée à propos de la situation, ils ne croyaient pas que Poutine nous avait envahi. Ils ont subi un lavage de cerveau complet. Et il est impossible de les persuader. Quand on va les voir, en pleurant, expliquant la situation, ils ne nous croient pas. Et c’est là le pouvoir des réseaux sociaux que Poutine a imposé sur eux. 

Maxence:

Volodymyr Zelensky est devenu le symbole dans le monde entier de la résistance face à la Russie, mais il était assez peu connu avant ça. On le connaît comme un ancien humoriste, qui s’est érigé à la tête de l’Ukraine, et désormais chef de guerre. Pour revenir sur sa carrière, il a été humoriste, et a tenu un rôle dans la série la plus célèbre de la télévision nationale. Il remporte l’équivalent ukrainien de Danse avec les stars en 2006. Mais c’est en 2015 que sa carrière va être propulsée, puisqu’il obtient le rôle principal de la série Le Serviteur du peuple. Il joue un professeur d’histoire qui se retrouve malgré lui Président de la République, et dénonce la corruption des élites. Mais la fiction se mêle à la réalité, et donne à l’acteur de véritables ambitions politiques. Il se présente à la présidentielle de 2019, face au président sortant Oleksander. Finalement, Volodymyr Zelensky pulvérise les scores avec plus de 73% des voix au second tour. Désormais, le président a troqué son costume d’homme politique pour un treillis kaki, et est perçu par le monde entier comme héros national. Les Ukrainiens et Ukrainiennes saluent le fait que le président soit resté a Kyiv malgré les combats, puisqu’en comparaison à l’ancien président Ianoukovytch, ce dernier avait fui vers la Russie lors des manifestations pro-européennes de 2014.

Yrina, qu’est-ce que toi tu penses de Volodymyr Zelensky, et de sa politique envers la Russie ?

Iryna- traduction en français de Manon:

Je pense que Zelenski est le meilleur président ukrainien jusqu’à présent. J’ai voté pour lui aux dernières élections et je me rappelle même de ce jour parce que je venais d’avoir 18 ans et je pouvais enfin voter.  Je suis venue voter et j’ai mis le bulletin avec son nom dans l’urne, sans aucune hésitation. Mais je me rappelle que beaucoup de personnes étaient inquiètes, se demandant qui il était ? Juste un comique sans expérience politique ? Sa candidature en 2018 était initialement perçue par beaucoup comme une blague. Son parti politique s’appelle le serviteur du peuple. Ce n’est pas quelque chose de politique, n’est-ce pas ? Mais il a gagné, en promettant de combattre la corruption et de ramener la paix dans l’est du pays. Et maintenant, Zelenski a soudainement émergé en tant que leader mondial. Le soutien total est venu. Je crois qu’après que la Russie ait commencé son invasion, tous les Ukrainiens ont tenu tous leurs espoirs auprès de Zelenski. Il a joué un rôle unificateur et inspirant. Il dirige et repousse Poutine et son armée. Et pour tout ça, je le respecte et l’admire sincèrement. En parlant de la politique de Zelenski par rapport à la Russie, il fait bien les choses. Pour protéger l’Ukraine, il a officiellement engagé une action en justice contre la fédération russe. De plus, il a officiellement fait la demande à ce que l’Ukraine soit un membre de l’UE. Je pense que c’est vraiment une bonne chose que le président ne soit pas perdu dans ces temps troublés, et continue de vouloir protéger l’Ukraine au niveau international. 

Maxence:

Les Occidentaux multiplient les sanctions économiques contre la Russie. D’un côté les gouvernements nationaux prennent des sanctions, et de l’autre les organisations internationales organisent les retraits en cascade des entreprises privées. Par exemple, 7 banques russes, ainsi que des établissements biélorusses, doivent être bannies du système Swift. L’Union Européenne suspend également les activités de diffusion des médias d’Etat russes Sputnik et Russia Today. Après l’espace aérien, l’accès à la mer pourrait être lui aussi restreint. Les avoirs de Vladimir Poutine et du ministre des affaires étrangères de la Fédération de Russie Sergueï Lavrov, sont gelés. Le G7 qui rassemble les sept pays les plus riches de la planète se sont également réunis avec leur collègue ukrainien pour étudier de nouvelles pistes de représailles qui seront annoncées dans les prochains jours. Les Occidentaux ont également envoyé de nombreux équipements militaires, et d’importantes sommes d’argent à l’Ukraine. De nombreuses manifestations pro-Ukraine se sont également déroulées dans de nombreux pays.

Que penses-tu de ces réactions internationales ?

Iryna- traduction en français de Manon:

Nous ne faisons pas partie de l’Union Européenne ou de l’OTAN mais le monde entier nous soutient. Honnêtement, j’étais très étonnée quand j’ai vu le nombre de sanctions, et sévères en plus, qui ont été prises contre la Russie et la Biélorussie. L’Union Européenne est juste une organisation économique qui ne peut pas aider beaucoup plus qu’en donnant l’argent dont on a besoin. Je voudrais personnellement remercier tous ceux qui ont protesté contre la Russie, pour nous, pour la paix. 

Maxence:

Les manifestations en Estonie ont réuni un nombre de personnes sans précédent. C’est un pays qui ne descend que très rarement dans la rue, mais en ces temps de guerre, la population estonienne soutient plus que jamais l’Ukraine. L’Université de Tallinn, la capitale, a par exemple fondé un club d’étudiants pour soutenir l’Ukraine. Ils collectent de nombreuses denrées, vêtements et produits de première nécessité pour les envoyer en Ukraine et aux frontières de la Pologne par exemple, où de nombreux réfugiés débarquent chaque jour.

Iryna- traduction en français de Manon:

En ce moment, je lis les news avec des larmes dans les yeux. Au début, c’étaient des larmes de souffrance et de peur. Maintenant, ce sont des larmes de justice, d’admiration et d’unité. Le monde entier soutient l’Ukraine et particulièrement l’Estonie. Pendant les manifestations qui ont eu lieu le 26 février, 30 000 personnes sont descendues dans la rue pour soutenir la population ukrainienne et s’opposer à cette guerre agressive que la Russie a lancé contre l’Ukraine. Je pense que c’est dû au fait que les deux pays ont fait partie de l’Union Soviétique. Ils ont donc tous conscience de savoir à quel point c’est difficile et douloureux d’accéder à l’indépendance. Et je pense que c’est pour ça que l’Estonie nous soutient autant. Et je tiens à dire merci, de tout mon cœur.

Maxence:

De votre côté, auditeurs et auditrices, n’hésitez pas à vous informer au maximum sur ce qu’il se passe en Ukraine, en suivant notamment le travail des journalistes sur place, pour éviter la désinformation. Pour aider les civils ukrainiens, de nombreuses associations œuvrent sur le terrain auprès des civils. Pour chacune d’entre elles, des dons financiers sont possibles sur Internet, mais les antennes locales accueillent aussi des donations matérielles. Vous trouverez une liste de ces associations dans l’article de diffusion.

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[Portraits de vie] Travail du sexe, entre précarité et insécurité

Ce mardi 11 janvier s’ouvrait le procès du meurtre de Vanesa Campos, prostituée transgenre tuée en août 2018 au bois de Boulogne. Neuf accusés défileront devant le tribunal judiciaire de Paris. Au lendemain du meurtre, les associations de prostitué.e.s ont de suite dénoncé les effets de la loi de 2016 pénalisant les clients. En effet, cette loi oblige les travailleurs et travailleuses du sexe à se retirer dans des endroits reculés, à l’abri des regards policiers, et donc de plus en plus dangereux. En compensation des risques que les clients prennent, ces derniers négocient des tarifs à la baisse, imposent leurs envies et deviennent plus violents. Ce meurtre symbolise non seulement la transphobie régnante, mais aussi les conditions de précarité et d’insécurité dans lesquelles les travailleurs et travailleuses du sexe exercent leur métier.

Osmose est travailleur du sexe. Au micro de Behind the society, il raconte son parcours professionnel, et dénonce la situation dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les travailleurs et travailleuses du sexe.

Le travail du sexe, entre précarité et insécurité, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.  

Intervenant :

Osmose : travailleur du sexe

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice :

Ce mardi 11 janvier s’ouvrait le procès du meurtre de Vanesa Campos, prostituée transgenre tuée en août 2018 au bois de Boulogne. Neuf accusés défileront devant le tribunal judiciaire de Paris. Au lendemain du meurtre, les associations de prostitué.e.s ont de suite dénoncé les effets de la loi de 2016 pénalisant les clients. En effet, cette loi oblige les travailleurs et travailleuses du sexe à se retirer dans des endroits reculés, à l’abri des regards policiers, et donc de plus en plus dangereux. En compensation des risques que les clients prennent, ces derniers négocient des tarifs à la baisse, imposent leurs envies et deviennent plus violents. Ce meurtre symbolise non seulement la transphobie régnante, mais aussi les conditions de précarité et d’insécurité dans lesquelles les travailleurs et travailleuses du sexe exercent leur métier.

Osmose est travailleur du sexe. Au micro de Behind the society, il raconte son parcours professionnel, et dénonce la situation dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les travailleurs et travailleuses du sexe.

Le travail du sexe, entre précarité et insécurité, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.  

Osmose :

Moi mon parcours c’est que j’ai toujours eu une vision des personnes exerçant les échanges économico-sexuels pas du tout stigmatisante en fait, je voyais pas cette activité comme quelque chose de dégradant, mais plutôt comme quelque chose d’inspirant. J’ai grandi avec cette vision là. Et ça fait que ma relation avec cette activité c’était quelque chose qui était symbolisé comme une porte ouverte. Et à un moment, je suis entré dans ma sexualité personnelle à mes 16 ans, dans le milieu homosexuel. Et à la fin de mes 17 ans, une personne m’a proposé si j’étais d’accord pour la rencontrer et qu’elle me payait 50 euros. Et moi, comme c’était une porte qui était déjà ouverte, j’ai juste traversé cette porte d’une manière hyper fluide et naturelle, et ça s’est hyper bien passé. Et à partir de ce moment-là j’ai juste continué de temps en temps à voir des clients, et au fur et à mesure j’ai approfondi la chose, je me suis rendu compte que je trouvais des choses dedans, que c’était un beau métier pour moi, que ça se fusionnait bien avec le fait d’être nomade, parce que je suis nomade depuis cinq ans, et qu’en fait je trouvais beaucoup de choses dans cette activité, que je trouvais belles, et importantes, et épanouissantes.

Maxence :

Pour les auditeur.ices, est-ce que tu pourrais expliquer concrètement en quoi ton travail consiste puisque le TDS est un travail varié, certain.es utilisent le web pour poster des annonces puis ce sont les clients qui les contactent. Toi ton travail, en quoi il consiste concrètement ?

Osmose :

Bien sûr, c’est vrai que le TDS ça regroupe énormément de façons de travailler. Pour ma part, je travaille dans la rencontre réelle, mais je l’organise sur Internet, via des applications de rencontre gay-bi, ou des sites web. Et, moi je la fais classique, je fais pas encore de BDSM, enfin ça dépend pour qui, mais je fais des pratiques que je définis comme classiques. Et j’ai envie de m’orienter dans quelque chose d’un petit peu plus thérapeutique, j’ai envie de me développer dans les sphères de « ok qu’est-ce que t’as envie de travailler aujourd’hui dans l’intime, ensemble? », mais pour l’instant c’est encore en construction, il y a encore beaucoup de chemin.

Maxence :

Une question un peu plus personnelle maintenant, comment s’est passée l’annonce à ton entourage ?

Osmose :

Oh bah, honnêtement très bien, mais ça c’est parce que moi je suis très cash, et je suis un peu en mode « bah en fait ça c’est ma réalité, je suis complètement au clair avec ma réalité, et si t’as un problème avec, ça te regarde toi, et pas moi ». Donc, je pense que c’est vraiment une force personnelle qui dépend aussi de privilèges, clairement. Il y a des gens qui ont réagi en ne comprenant pas, mais avec du temps, iels ont mieux compris puisque je parlais de la chose de manière assez ouvertement, et émancipée. Mais c’est une chance.

Maxence :

Alors justement par rapport à ça tu as toi-même un compte Instagram sur lequel sur milites pour les droits des TDS, quelle est ta façon de militer ?

Osmose :

Je me suis rendu compte que les gens avaient une vision du TDS complètement erronée. J’avais envie de leur dire « je baise pour de l’argent, et l’imaginaire que ça déclenche chez toi c’est pas du tout représentatif de ma réalité ». Je suis une personne assez transparente de base, depuis très longtemps je partage ma réalité du monde d’une manière assez naturelle, et le TDS fait partie de ma réalité, donc je faisais pareil avec le TDS. Quand j’en parlais d’abord sur Facebook, il n’y avait pas beaucoup de réactions, les gens comprenaient pas, je me prenais des retours qui me blessaient, je me sentais pas compris. Puis, j’ai découvert Instagram et j’ai vu qu’il y avait un compte Instagram Personnes trans versus Grindr, Personnes racisées versus Grindr, qui dénonçait la transphobie et le racisme qu’on pouvait subir sur les applis de rencontre homosexuelle et bisexuelle. J’ai vu qu’il y avait aussi Séropo versus Grindr, Gros versus Grindr, Personnes Handi versus Grindr, et là je me suis dit bah je vais en faire un pour les TDS. Donc j’ai commencé comme ça, et ça a super bien marché, il y a eu beaucoup de retours, et je me suis rendu compte que c’était une opportunité pour parler plus profondément de travail du sexe, pour essayer de déconstruire les clichés, le stigma qui nous entoure. J’ai un peu rencontré Instagram et j’ai kiffé, et je me suis aussi créé un compte perso. Et au final, le compte TDS versus Grindr est devenu @assobadboys parce qu’on a créé une association pour représenter les TDS masculins, qu’ils soient cis, trans, non binaire, de toute orientation sexuelle. J’ai filé l’asso TDS versus Grindr et j’ai continué à déstigmatiser le TDS sur mon compte perso, comme ça je pouvais parler d’un point de vue personnel sur mon compte personnel, et donner au collectif un compte qui était déjà de nature collective.

Maxence :

Par rapport à ce militantisme, pourquoi tu milites ? Dans quelle situation sont aujourd’hui les travailleuses et travailleurs du sexe, en France ?

Osmose :

Aujourd’hui il y a un stigma qui est assez présent, et écrasant. Et de ce stigma, des lois putophobes ont été créées. Avant 2016, il y avait ce qu’on appelait le « délit de racolage », on pénalisait directement les prostitué.es pour le fait de racoler. Donc c’était hyper problématique. Imaginons que tu étais une femme avec une mini jupe et que tu restais un peu trop longtemps au même endroit, tu pouvais être pénalisée pour racolage et tu pouvais choper un PV. Mes collègues qui bossaient dans la rue, elles se prenaient des PV de racolage tout le temps, tout le temps, tout le temps, tous les jours. D’ailleurs j’invite les gens qui m’écoutent à aller voir le film Au cœur du bois, où elles en parlent notamment. Et, en 2016, on a décidé d’abroger cette loi parce que l’idée c’était d’arrêter de criminaliser les prostitué.es, et à la place on a pénalisé leurs clients. Voilà, l’objectif c’était d’inverser la charge pénale, de plus criminaliser les putes, mais leurs clients. Le problème c’est que cette loi-là elle nous impacte directement. Si tu pénalise nos clients, ça veut dire qu’on a moins de clients, et donc moins d’argent. Déjà c’est la précarité. Mais en plus on a moins de choix, donc on va aller voir des gens qu’on serait pas allé.es voir de base, et faire des choses qu’on aurait pas faites de base. Donc ça nous met en danger. Par exemple, on pourrait aller accepter de faire des rapports sans protection, sans capote. Pourquoi ? Parce que, entre potentiellement choper une IST et crever de faim, le choix est vite fait. Et en plus cette pénalisation des clients, si tu bosses dans la rue, tu vas devoir aller bosser plus loin, te cacher plus, comme ça les clients vont oser venir te voir, parce qu’ils auront pas peur de se faire choper par la police. Mais du coup, si tu bosses plus loin tu te mets en position de vulnérabilité plus grande. Et donc c’est hyper dangereux. Et de manière générale, pénaliser les clients, c’est confirmer le fait que la relation d’échange économico-sexuelle qui se joue entre la prostituée et son client est quelque chose de néfaste. Et donc ça entretient le stigma. Et ça c’est pas cool pour nous parce que entretenir le stigma ça veut dire que nos clients vont nous considérer comme la société et comme tout le monde nous considère. Et donc ça, ça nous fait pas du bien. Donc voilà, il ne faut pas pénaliser les clients. Par contre, il faudrait pénaliser les violences qu’on subi. Et ça c’est pas le cas. C’est-à-dire, qu’aujourd’hui la manière d’aborder le TDS, c’est de considérer qu’être client, c’est forcément une violence pour les travailleur.se.s du sexe. Et que du coup, il faut pénaliser le client. Sauf que, être client c’est pas le problème. Se comporter avec nous de manière violente, ça c’est un problème. Et donc c’est plutôt ça qu’il faudrait pénaliser, ou plutôt éduquer. Moi je préfèrerais qu’on dise « éduquons nos clients » à comment se comporter avec nous, plutôt que de les pénaliser et de les condamner comme des agresseurs sexuels, parce que ça nous revient dans la gueule, directement.

Ensuite il y a une autre loi contre le proxénétisme. Et cette loi elle a pour but, normalement, de lutter contre les réseaux et contre la traite d’êtres humain.e.s. En fait, on n’a pas besoin de cette loi parce qu’il y a déjà des lois qui existent contre la traite d’humains et humaines, et surtout cette loi est hyper large et problématique parce qu’elle nous empêche de nous auto-organiser. Si moi j’habite avec une collègue dans un appartement, on est considérés, légalement, comme un réseau de proxénétisme. Si jamais je paie un verre à quelqu’un, cette personne-là est considérée comme mon proxénète. Pourquoi ? Parce que cette personne bénéficie de l’argent que j’ai gagné en exerçant le travail sexuel. Par exemple, si j’ai un enfant de 18 ans qui vit sous mon toit et qui mange avec la nourriture que j’achète avec l’argent que j’ai gagné par le travail sexuel, mon enfant est condamnable pour proxénétisme. Donc c’est pas du tout ok. Et comme je disais avant, elle nous empêche de nous auto-organiser. Si on réfléchit bien, l’auto-organisation, c’est l’inverse de l’exploitation. Si on avait l’opportunité d’avoir des bordels auto-gérés, ce serait pas violent, et en plus on pourrait aider nos collègues qui sont dans la rue, on pourrait faire des projections, on pourrait faire plein de choses. Mais ça on n’a pas le droit de le faire. Et au final, pour moi ça entretient l’exploitation parce que ça fait que, plus on va nous pénaliser sur tous les côtés, moins on va avoir de choix, et plus on va être vulnérables à être pris dans des réseaux d’exploitation. Alors qu’en fait, moi je pense que ce qu’il faudrait faire, ça serait déjà d’arrêter de stigmatiser les putes, de décriminaliser, c’est ce pour quoi on lutte. Abroger ces lois putophobes, et mettre en place des choses qui viennent de nous, pour nous. De demander à chaque TDS de tout milieu, quels sont ses besoins spécifiques, et y répondre. Ce serait beaucoup plus logique pour moi. Et par rapport aux réseaux, je pense que ce qui serait bien c’est de donner des papiers, régulariser la situation des personnes parce que c’est aussi un point central qui fait qu’on peut se retrouver dans les réseaux. Et encore pas forcément, ou alors on se fait choper par la police. En tout cas quand on n’a pas de papier, on se prend plein de violence dans la gueule, c’est clair. Et aussi lutter contre la transphobie d’Etat parce que beaucoup de personnes trans ne trouvent pas de travail, pour qui le TDS peut être une perte de ressources, pas pour tout le monde mais ça arrive, c’est pas négligeable. Et en fait tout ça, ça prend racine dans le fait que la manière dont on nous perçoit, c’est qu’on nous perçoit avec des projections qu’on a sur nous, avant de nous percevoir comme des êtres humains et humaines. Et ça c’est ce qui doit radicalement changer. Et c’est notamment là que j’essaie d’agir en disant, il faut qu’on réduise le stigma pour que d’abord, on soit considéré.e.s comme des êtres, et là faut qu’on nous aide et qu’on vienne en manif avec nous, qu’on appelle nos député.es à nous considérer comme des êtres et à changer ces lois qui sont mortifères.

Maxence :

Un autre problème que j’ai pu relever pour les droits des TDS, c’est aussi l’absence de statut. C’est-à-dire que vous n’avez pas droit à un statut, et donc pas droit à des droits sociaux.

Osmose :

En fait c’est très compliqué ça aussi parce que, on n’a pas de statut, on n’a pas de droits, mais on est quand même censé.e se déclarer et payer des impôts. Donc ça veut dire concrètement, on est censé.e déclarer nos pass, payer nos impôts, mais qu’on n’a pas de droits. Donc ça veut dire que l’Etat nous prend de l’argent, sans nous donner de droits. En fait, c’est la définition du proxénétisme. Le plus grand proxénète aujourd’hui, ce sont les gouvernements, en tout cas l’Etat français est proxénète. En gros la prostitution c’est sale, c’est dégueulasse, c’est dégradant, c’est de l’exploitation, dit le premier exploiteur, mais on va quand même taxer dessus.

Maxence :

Pour revenir à ce que tu disais tout à l’heure, il y a cette idée répandue, que ce soit dans la société, ou par les pouvoirs publics, que le TDS c’est forcément quelque chose de mauvais. Il y a un peu cet amalgame entre le travail forcé et le travail consenti. Et, il y a cette idée surtout, à travers les lois des pouvoirs publics, de vouloir sortir tous les traveilleurs et toutes les travailleuses du sexe de la prostitution, comme si c’était quelque chose de dangereux.

Osmose :

Ouais c’est répandu que c’est dangereux, que c’est sale, que c’est dégradant, mais en fait ce qui est dangereux c’est le sexisme, le non respect du consentement, l’hétéro-patriarcat blanc, valide, cisgenre. Ce qui est dangereux c’est comment aujourd’hui on pas tou.te.s accès aux mêmes choses de manière équitable, et donc les notions de privilège et de domination. Et beaucoup de gens font porter ça sur la prostitution genre c’est mal, en disant que ça serait un message aux hommes cisgenre de pouvoir acheter le corps des femmes. Mais en fait les hommes n’ont pas besoin de ce message. Dans la sexualité aujourd’hui, c’est en train de changer mais ça prend du temps, la majorité des hommes cisgenre partagent du sexe, en fait même pas partagent le sexe, vivent le sexe pour leur bénéfice. La majorité des rapports sexuels aujourd’hui c’est, on couche ensemble, le rapport sexuel va se baser sur ton éjaculation, et quand t’as éjaculé, c’est fini. Et en fait c’est déjà un service. Les TDS, elles appellent juste leur service un métier, ou pas d’ailleurs, mais iels le reconnaissent comme un service alors que dans la vie aujourd’hui partout, c’est déjà un service en fait. Au contraire, ça va pas donner aux hommes le message « tu peux acheter le corps des femmes », ça va donner le message, « si tu veux du plaisir sexuel, t’as deux options: 1) tu respectes ta partenaire, tu parles de consentement, et tu mets son plaisir dans le game, 2) tu veux pas faire ça, et ben tu payes ». Et pour moi c’est vraiment le message qu’envoie mon activité. Donc ça c’est ce qui forme un peu la pensée abolitionniste, donc les gens qui voudraient abolir la prostitution. Mais en fait ça marche pas parce que les lois dont j’ai parlé avant qui viennent du mouvement abolitionniste, elles ne marchent pas. Elles nous mettent en danger, comme j’ai pu l’expliquer avant. Mais, la prostitution, on peut pas l’abolir, on peut juste nous mettre des bâtons dans les roues. Moi si on m’empêche de travailler sur Internet, j’irai travailler dans la rue, et je continuerai à travailler dans tous les cas. Donc ça va juste me mettre en insécurité. Les personnes qui travaillent déjà dans la rue, ça va juste les mettre encore plus en insécurité.

On devrait complètement changer de paradigme et de regard. On pourrait se dire, il y a des personnes qui ont envie de sortir de la prostitution, ok. Qu’est-ce qu’on fait pour les aider à sortir de la prostitution, tout simplement. Et c’est pas en abolissant la prostitution, c’est en leur donnant des papiers, en les intégrant dans la société si iels subissent des rapports d’oppression, en leur donnant un salaire, en leur permettant de se reconvertir, et qu’on les accompagne sans les juger. Et on n’a pas besoin de stigmatiser l’activité. Et si une personne a envie de continuer à exercer, on va faire en sorte qu’elle exerce en sécurité. On doit créer une société où toutes les personnes qui exercent le fassent en sécurité, en conscience, et dans la dignité. Et pour ça, on n’a pas besoin de l’abolitionnisme en fait. On n’a pas besoin de l’abolitionnisme pour faire sortir des personnes de la prostitution. Et ça il faut que les gens l’entendent.

Maxence :

En rapport avec le Covid maintenant, l’activité a dû être très difficile j’imagine, notamment lors des périodes de confinement et de couvre feu, comment ça s’est passé pour le monde du TDS ?

Osmose :

C’était chaud, en fait. Honnêtement, ce serait arrivé un an avant, on n’aurait été encore plus dans la merde. Là, il y a eu des comptes Instagram à ce moment-là, il y a eu une communauté qui s’est créée, il y a eu des cagnottes et de la participation massive à ces cagnottes. Je sais pas si les gens se rendent compte, mais il y a beaucoup de gens qui ont sauvé des putes, au moment du début du Covid. C’était très compliqué, heureusement les associations se sont mises directement très en amont. Dès qu’elles ont appris, elles se sont organisées, on avait des colis alimentaires. Moi à chaque fois que j’allais chercher des colis alimentaires, il y avait la queue, il y avait un réel besoin. Il y avait aussi des personnes qui n’ont plus pu payer leur loyer donc qui ont risqué la rue, et là aussi il y a eu une organisation communautaire qui était là. Mais bon il y avait beaucoup de personnes donc besoin de beaucoup d’argent. C’était très très intense.

Et puis oui avec le couvre feu, bah nous on travaille le soir, la nuit. J’ai des collègues qui allaient bosser et elles se filmaient en train de rentrer chez elles en plein le couvre feu mais elles avaient pas le choix, elles devaient aller travailler. C’était mal foutu, le gouvernement n’a pas bien géré le truc. Un moment le gouvernement disait qu’il allait donner 90 000 euros, je sais même pas si ça a été fait, et surtout c’était pas assez au vu de notre nombre. Donc on a fait partie des plus grand.e.s oublié.e.s de la crise sanitaire. Et heureusement qu’on s’est mobilisé.e de manière communautaire pour faire le travail de l’Etat, pour respecter ces personnes qui exercent cette activité.

Maxence :

Pour conclure, pour toi la solution ce serait de légaliser l’activité, ou plutôt d’abord de décriminaliser ?

Osmose :

La solution, c’est pas la légalisation. Si on légalise, qu’est-ce qu’il va se passer, en tout cas dans un monde comme aujourd’hui? Si on légalise, le gouvernement va nous taxer encore plus. Parce que là plein de gens ne se déclarent pas, moi je me déclare pas parce que j’ai pas de droits derrière, je vois pas pourquoi je me déclarerais. Je comprends mes collègues qui se déclarent pour se sécuriser, c’est un privilège donc autant le prendre en vrai. Mais le problème c’est que, moi qui fais du cul avec mon client, je veux pas que ça finance des bombes en fait, ou tout ce que le gouvernement peut dépenser. Si on légalise qu’est-ce qu’il se passera? On ouvrira des maisons closes? Qui est-ce qui gèrera ces maisons closes? Est-ce qu’on sera libres en tant que putes à l’intérieur? Et qui sera accepté.e dedans? Les personnes qui n’ont pas de papiers? Je suis pas sûr. Les personnes grosses, les personnes handicapées? Je suis pas sûr. Les personnes trans? Je suis même pas sûr. Les personnes racisées? Peut-être qu’il y aura deux personnes racisées pour le fétiche des femmes racisées. Non c’est pas du tout ça en fait. Et ça nous enlève le contrôle, l’indépendance, il y a plein de trucs qui vont pas dans ce truc légaliste. La légalisation, elle pourrait être faite dans une société qui serait respectueuse des humain.e.s, et où il n’y aurait pas de rapports d’oppression. Aujourd’hui c’est pas le cas, donc aujourd’hui la légalisation n’est pas une solution.

On lutte plutôt pour la décriminalisation. C’est un peu un message pour dire « laissez-nous tranquilles », « arrêtez de vouloir nous sauver, on sait très bien se sauver et on sait ce qu’il nous faut ». Pour nous sauver, donnez-nous des papiers si on a besoin de papiers, luttez contre la transphobie et les rapports d’oppression et vous avez beaucoup de taff à ce niveau-là, et laissez-nous tranquilles. Et nous, on va s’auto-organiser entre nous. Moi, je considère que j’ai une micro économie propre qui dépend de mon corps en fait, et de mes choix, et de mes services, et je trouve ça hyper émancipateur et anti-capitaliste en fait.

Transition musicale

Osmose :

Du coup voilà, dans toutes mes réponses que j’ai données, je pense que c’est important de bien rester situé.e. Donc moi je suis une personne qui travaille dans le milieu gay-bi, et qui suis perçue comme un homme, même si je m’identifie pas comme une personne cisgenre. Et je ne parle que de mon expérience et de mes visions personnelles, même si tout ce que j’ai dit, c’est aussi le fruit de conversations que j’ai pu avoir avec mes collègues, et que c’est du militantisme, que je connais presque par cœur parce que je le répète tout le temps, depuis des années. Ce que je trouve intéressant aujourd’hui c’est qu’on a besoin des gens pour nous soutenir, donc je vais appeler les gens qui écoutent ce podcast à aller suivre les comptes des associations, que ce soit sur Instagram, Facebook, Twitter.

Maxence :

Donc comme tu dis il y a énormément d’associations qui luttent pour la décriminalisation du TDS autour du monde. Je mettrai les liens dans la partie Sources de l’article de diffusion pour que nos auditeur.ices puissent les retrouver.

Osmose :

Et après, j’invite vraiment chacun et chacune à aller suivre ces comptes, ces associations, et à se mobiliser dès qu’on appelle à la mobilisation parce qu’on a besoin de gens. Puisque comme c’est une activité qui est stigmatisée, on n’est pas forcément à l’aise de militer publiquement, et on a besoin de soutien, et que c’est urgent parce qu’on vit une réalité qui est aujourd’hui mortifère.

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[Portraits de vie] Quand le militantisme soigne les plaies

Tova est étudiante en journalisme. Un soir, elle est agressée sexuellement par l’un de ses camarades qui l’a droguée au GHB lors d’une soirée étudiante. Une agression aux conséquences irréversibles. S’en suivent des mois de traumatismes et d’isolement – traumatismes qui ne disparaissent pas avec le temps. Puis vient la libération de la parole, ou plutôt de l’écoute, de ce qu’a subi Tova. C’est le commencement d’Oser dire non. Plus qu’un engagement militant, il a été une source d’espoir pour sa fondatrice, et l’occasion d’une prise de conscience collective et politique.

A travers son témoignage, Tova retrace son parcours, celui qui l’a menée à l’engagement militant qu’elle brandit et mène désormais.

Quand le militantisme soigne les plaies, un épisode animé et produit par Maxence Grunfogel.

Intervenante :

Tova Bach – fondatrice et présidente d’Oser dire non

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice :

Tova est étudiante en journalisme. Un soir, elle est agressée sexuellement par l’un de ses camarades qui l’a droguée au GHB lors d’une soirée étudiante. Une agression aux conséquences irréversibles. S’en suivent des mois de traumatismes et d’isolement – traumatismes qui ne disparaissent pas avec le temps. Puis vient la libération de la parole, ou plutôt de l’écoute, de ce qu’a subi Tova. C’est le commencement d’Oser dire non. Plus qu’un engagement militant, il a été une source d’espoir pour sa fondatrice, et l’occasion d’une prise de conscience collective et politique.

A travers son témoignage, Tova retrace son parcours, celui qui l’a menée à l’engagement militant qu’elle brandit et mène désormais.

Quand le militantisme soigne les plaies, un épisode animé et produit par Maxence Grunfogel

Tova Bach :

Moi c’est Tova Bach, je suis étudiante en L3 à l’Académie Ecole Supérieure de Journalisme de Lille (ESJ). Il y a un an et demi, presque deux ans, on a créé avec Marthe Dolphin une association qui est très proche de l’Académie, indépendante, qui s’appelle Oser dire non. Et cette idée-là je l’ai eue une fois quand j’ai eu une angoisse parce que je suis très angoissée de base. C’est plus un coup de tête, j’allais pas très très bien et pour parler plus franchement, il y a trois ans j’étais en L1 et il y a un étudiant de l’Académie qui était en L2 qui m’a droguée pendant une soirée du BDE, qui m’a ramenée chez lui alors que j’étais totalement inconsciente. J’ai encore aujourd’hui très peu de souvenirs. Il m’a violée parce qu’il a profité de moi et de mon corps sans que je puisse même donner mon consentement parce que je ne pouvais pas, parce que j’étais à moitié endormie, droguée, et quand même alcoolisée donc j’étais dans l’incapacité de dire non. Et, même si le dernier souvenir que j’ai c’est que je ne voulais pas, j’ai comme dernier souvenir que j’étais chez lui et qu’il disait qu’il ne voulait pas se protéger, qu’il ne voulait pas mettre de capote, et le dernier souvenir que j’ai c’est « non je veux pas parce que c’est pas protégé ». Et après trou noir parce que je pense que je me suis endormie aussi, totalement inconsciente. Il y a beaucoup de séquelles qui sont restées de ça, déjà parce qu’il m’a ramenée chez lui de force, et je suis rentrée la jambe en sang et la cheville déboîtée. Je crois qu’il m’a poussée pour me tirer un peu plus vite. Et ça c’est encore aujourd’hui le cas, j’ai toujours ces petits problèmes physiques. Et puis problèmes mentaux surtout, déjà parce qu’on se rend difficilement compte de ce qu’il nous est arrivé. Dès le lendemain, il est resté avec moi, il me faisait croire que tout était normal, que tout s’était bien passé. Et qu’au contraire il fallait recommencer parce qu’on avait tous les deux pas nos souvenirs. Bien sûr monsieur n’avait pas ses souvenirs, monsieur ne savait pas ce qu’il faisait. Et heureusement des copines étaient venues donc j’avais pu partir. Mais au début je m’en rendais pas compte, c’était plus « j’ai passé ma soirée, tout s’est bien passé, j’ai pu voir quelqu’un, etc », et bah non en fait. Petit à petit j’ai commencé à me sentir mal mais sans trop savoir pourquoi, sans trop comprendre pourquoi. Petit à petit tu mets un mot dessus, j’ai mis quand même plusieurs semaines voire mois à prononcer le mot viol. Et après s’est enchaînée un peu une descente aux enfers, c’était clairement ça. Parce que, si tu t’en rends compte, ça veut dire que les gens entendent beaucoup ça aussi. En étant en école ça tourne énormément. Tout le monde savait ce qu’il c’était passé, parfois mieux que moi, et sans que je puisse faire grand chose avec ça. Et aussi, comme je commençais à en parler, juste pour me libérer du poids que je vivais – même pas pour protester contre ce mec, j’étais incapable de faire ça – pas mal d’étudiants proches ou non de lui m’ont harcelée pour faire pression sur moi pour que je me taise. Tout simplement parce que « il faut comprendre Tova, ça c’est des rumeurs, c’est pas bien ce que tu reportes sur lui, c’est pas la vérité, tu vas gâcher sa vie », ce genre de choses alors que ma vie à moi était gâchée. Et du coup, cette association est née de ça.

Du coup un an après ce qu’il s’est passé, j’ai commencé à pas mal écrire pour libérer un peu ce que je ressentais, même si le harcèlement s’était arrêté petit à petit. J’avais besoin de vider ça, de parler de ça et d’écrire de ça et je savais pas comment le dire autrement que par écrit. Et il s’est passé un truc que je mesurais pas encore à l’époque, ce que ça allait être : j’ai enregistré ça sous forme de podcast. Juste ma voix. Et c’était un peu symbolique. Comme on m’avait toujours empêchée de parler, le fait d’imposer ma voix c’était beaucoup pour moi. Je sais pas ni pourquoi je l’ai présenté à l’ESJ. Je voulais que ce soit entendu. Et l’ESJ m’a écoutée, beaucoup. Et aussi ont compris en quelques mots ce qu’il se passait. Et puis tout s’est enchaîné par la suite. J’ai fini par porter plainte, par demander des poursuites, et puis aussi par me défendre une bonne fois pour toutes. Et s’en est suivie l’idée de proposer cet enregistrement, cette voix, en format podcast, à des personnes librement, que tout le monde puisse l’écouter, pour pouvoir aider. Peut-être se référer aussi, parce que en fait, moi dans tout ça je me sentais hyper seule. Et c’est un peu ça l’identité de l’asso. En fait je me sentais seule dans tout ce que je ressentais, j’avais un vide noir, un trou dans moi, c’était vraiment un trou. Et j’avais l’impression d’être comme un extra-terrestre parce que je ressentais des choses que personne ne ressentait et personne me comprenait. J’avais juste mon petit ami de l’époque qui me soutenait beaucoup mais, lui-même ne comprenait pas, c’est normal. Et du coup le fait de dire ça je me suis dit ok, il y a peut-être des gens qui sont comme moi, et peut-être qu’on pourrait en parler ensemble et entamer un dialogue dessus parce que je vois ça nulle part. Je commençais à voir sur les réseaux sociaux des posts, notamment d’associations, qui dénonçaient, qui se battaient pour ces droits-là, mais je voyais pas de choses encore sur la santé mentale, et ce qu’on ressentait quand on était victime. Du coup, c’était de ça que c’est venu.

Transition musicale

Et, tout s’en est suivi. Pour revenir au tout début, je faisais une crise d’angoisse, comme habituellement. Et je me suis dit, quitte à proposer ça à une asso, pourquoi je créerais pas la mienne, pourquoi je créerais pas une initiative où tout le monde pourrait se confier librement, sans jugement. Et puis je pourrais poster mon témoignage et puis on verra ce que ça donne. Du coup Martha a suivi. On avait ce projet de faire une campagne de sensibilisation contre le viol et les agressions sexuelles dans les universités, dans notre école, c’était quelque chose qui nous tenait à cœur. Après on voyait pas plus loin, je pensais pas que ça allait intéresser des gens, que les gens allaient se sentir touchés, et concernés. En fait je me sentais seule, juste totalement seule, et puis c’est pas le cas.

L’association aujourd’hui on est une bonne vingtaine de personnes franchement super, c’est une très bonne équipe et je suis trop contente de pouvoir travailler avec ces personnes-là. L’identité de l’asso elle est basée aussi sur des histoires, sur ce qu’on vit et on sait pas toujours comment réagir parce qu’on a que 21 ans, parce qu’on essaye juste de faire au mieux pour que des personnes puissent se sentir bien et vivre aussi normalement. Parce que c’est pas normal de se faire agresser quand on a juste envie de profiter un soir, quand on est au sein de notre école, quand on est entre ami.es. Et donc c’était dans cette volonté là. On essaye de faire ce qu’on peut, comme on peut, et de créer une vraie solidarité entre les étudiants.

Maxence :

Alors, tu as créé Oser dire non pour aider les autres, mais qu’est-ce que ça a changé pour toi, cet engagement ?

Tova :

En fait ça a changé beaucoup de choses. Je m’en rendais pas compte. Mon témoignage c’était le premier post de l’asso. Quand je l’ai mis, je me suis sentie à poil, vraiment, j’avais l’impression d’être nue devant tout le monde. Surtout sur les réseaux sociaux ça part vite. Au début ça a fait un petit coup quand même, mais c’est un coup tellement moindre par rapport à tout ce qu’on a vécu avant. Au final, il y aussi le contrecoup et on reçoit, en tout cas ça a été mon cas et j’ai eu de la chance, beaucoup de retours positifs. De gens qui se sont sentis touchés par ce que j’ai dit dedans. Pas mal de gens m’ont remerciée aussi, et je me demandais pourquoi ils me remercient, c’était normal, il y avait besoin de partager ça. J’avais pas forcément besoin qu’on me remercie et en même temps ça faisait du bien, vraiment. Le fait de pouvoir enfin assumer ce que je ressentais ça m’a réconfortée, je me suis sentie beaucoup plus légitime de faire quelque chose. En fait je me suis sentie beaucoup plus légitime de vivre. Parce que j’avais, à l’époque, aucun goût à la vie, je voulais pas de ça, je voulais pas vivre avec ce fardeau là. Ca a un peu tout redoré, on va dire, à peu près. Le fait de construire quelque chose de positif autour d’un réel traumatisme, ça fait que t’as envie de continuer, de ne pas rester bloquée dessus. Donc, cette asso ça a été un moyen pour moi d’aller mieux, de guérir aussi. C’est clair que c’est pas parfait, ça fait pas tout c’est sûr, mais c’est un moyen pour moi d’aller mieux, et c’est un moyen pour les autres, je l’espère, aussi d’aller mieux.

Transition musicale

Maxence :

Pour parler un peu plus de l’association, informer pour mieux prévenir c’est en quelque sorte la devise d’Oser dire non, qu’est-ce que ça signifie concrètement ?

Tova :

Déjà, Marthe et moi on a envie d’être journalistes plus tard, donc ce qui nous intéresse c’est l’information. Dans tout ce qu’on ressentait, vivait, on se sentait complètement démunies alors que si on savait qu’on avait des droits, si on savait que certaines choses étaient normales. Par exemple savoir que les mécanismes psycho-traumatiques existent, et comment ça fonctionne. Ca justifie aussi pourquoi tu te sens comme ça. Toutes ces informations là elles sont importantes pour pouvoir guérir. Nous on s’est dit: on aimerait bien faire des recherches dessus, travailler sur des sujets et expliquer aux personnes « non c’est pas normal ce que t’as vécu, et oui il y a des gens qui sont là pour t’aider, et oui tu es dans ton droit ». Parce que, c’est totalement oublié et mis en sourdine. Il y a des choses qui se passeront, malheureusement. J’aimerais que plus jamais ça n’existe, mais c’est pas le cas, et on y arrivera pas encore maintenant. Mais on peut faire de la prévention, et informer les jeunes, sur qu’est-ce que c’est le consentement. Par exemple, dire aux jeunes qu’on a le droit de dire non à un rapport sexuel, chose que moi-même je ne savais pas.

Maxence :

A Oser dire non vous avez aussi des actions, quelles sont-elles ?

Tova :

En plus des actions, l’identité de l’asso c’est d’abord de recueillir des témoignages. On a envie que ce soit une plateforme libre pour pouvoir dire ce qu’on vit, et ce qu’on ressent. Par exemple des conseils, que tu dirais à ton jeune toi. Moi, j’aurais des milliers de choses à dire à mon jeune moi. Pour qu’il fasse pas certaines erreurs, ou qu’il comprenne ce à quoi il a droit, ou pas. Ca passe par des petits témoignages, ou si les personnes ont envie de traiter d’un sujet pour expliquer par exemple ce que c’est le revenge porn. C’est hyper répandu, et c’est terrible, et on connaît tous énormément de personnes qui ont été victimes de ça. C’est important de répéter que c’est pas de ta faute si des images fuitent, c’est de la faute de la personne qui le partage. Il y a eu le harcèlement de rue; les troubles alimentaires; les mécanismes psycho-traumatiques j’en ai parlé un peu avant; les violences obstétricales et gynécologiques il y a une grosse série qui a été faite dessus.

Et en général les actions, alors moi personnellement les actions avec le BDE me tenaient à coeur, vraiment. Parce que moi ce qu’il m’est arrivé c’était pendant une soirée BDE. Le BDE n’est bien sûr pas responsable, mais le BDE de l’époque aurait pu m’aider parce que dans ce qu’il m’est arrivé, il y a des membres du BDE qui étaient concernés, qui ont vu ce qu’il s’était passé. J’étais même chez eux. Personne ne m’a aidé. Si les membres du BDE sont plus sensibilisés à ça, c’est utile. Par exemple, le système de couvercles pour verre est important. Important, en général, pour tout le monde. Parce que c’est un phénomène qui prend une ampleur que je n’arrive même pas à imaginer, mais qui a toujours été présent. Pour moi c’est pas imaginable de mettre à l’insu d’une personne une drogue pour qu’elle soit inconsciente, j’arrive pas à comprendre ça. Et quand on le vit, très sincèrement c’est terrible. C’est horrible comme sensation, on est pas maître de notre corps, on ressent des choses horribles, qui sont traumatisantes, et qui t’empêchent de réagir. En fait tu vois ta vie défiler devant toi et t’es incapable de faire quelque chose.

Maxence :

Pour préciser ces derniers temps, les témoignages de nombreuses étudiantes au Royaume-Uni et maintenant partout en France affluent, dénonçant leurs agressions après avoir été droguées à leur insu en boîte de nuit ou au bar.

Pour rappel, la drogue communément utilisée par les violeurs est le GHB, elle est d’ailleurs surnommée la drogue du violeur. C’est une drogue de synthèse initialement utilisée pour traiter d’importants problèmes de sommeil. Le GHB se présente sous forme liquide, et son aspect discret le rend propice à une utilisation délictueuse. Le liquide peut en fait être versé dans une boisson sans en modifier ni le goût, ni l’aspect, ni l’odeur. Les violeurs utilisent cette drogue pour abuser de leur victime, d’autant plus que le caractère amnésiant de la substance ne permet pas à la victime de se souvenir de ce qui lui est arrivé. Il est donc très difficile pour une victime de GHB de porter plainte, puisqu’elle se souvient rarement de son agression. Pour une victime, prouver qu’elle a été droguée relève presque de l’impossible. Le GHB peut être dépistable dans le sang, mais il reste moins de 12 heures dans l’organisme. En plus, son effet est comparable à celui de l’ivresse due à l’alcool, ce qui ne permet pas, au cours de la soirée, de se rendre compte que l’on a été droguée.

Et donc c’est sous cette impulsion que vous avez décidé de réagir, à Oser dire non, avec la mise en place de capuchons Drink watch.

Tova :

Pour l’instant, ce sont des prêts que nous font l’Université de Lille. Ce sont des capuchons de l’entreprise Drink watch. Pour les avoir testés, ils sont super cool. Outre le fait que ça permet que des personnes pas nettes dans leur tête introduisent du GHB dedans, c’est aussi hyper pratique, parce que tu peux danser et t’amuser sans que tout te renverse dessus, et t’es pas obligé.e de boire d’un seul coup. Surtout ce qu’on a remarqué, pendant le premier test qu’on a fait la semaine dernière, il y avait surtout des femmes qui utilisaient ces capuchons, mais ça concerne aussi vous, messieurs les hommes. Il y a eu quelques témoignages d’hommes qui ont été drogués, beaucoup moins que les témoignages de femmes. Mais ça concerne absolument tout le monde.

C’est triste de devoir se protéger, comme ça. Ca devrait pas être normal d’être obligé.e de se couvrir, de couvrir nos verres, de toujours faire attention. En vrai on passe pas de soirée normale avec ça. Parce que tu mets toujours la main sur ton verre, tu regardes où tu es, il y a un mec qui est derrière toi tu fais gaffe, tu sais qu’il y a un mec qui va te toucher par derrière ou qu’un autre va t’insulter. Tu vois les choses différemment puis c’est de l’angoisse de toujours regarder autour de soi. Tu vas aussi vouloir protéger tes amie.s parce que tu sais très bien qu’il y a des gens qui vont essayer de faire quelque chose sans ton consentement, sans ton accord. Tu passes forcément pas les mêmes soirées. Mais si ça peut aider quelques personnes et éviter certains empoisonnements, alors on le fait volontiers, en attendant que les mentalités changent. J’espère le plus rapidement possible.

On a mis en place des référent.es qui sont sobres et qui sont là en soirée pour veiller à ce que ça se passe bien. Ce sont des personnes qui sont là sur la base du volontariat pour être à l’écoute, essentiellement. Iel doivent avoir l’oeil sur tout ce qu’il se passe. Si un comportement n’est pas normal, le ou la référent.e doit intervenir. Et aussi, si il y a la moindre sensation de malaise/mal-être, si tu te sens pas bien dans la soirée, t’as un sentiment où t’es pas à ta place, tu te sens vraiment pas à l’aise, tu peux aller voir cette personne-là qui va avec plaisir parler avec toi, et essayer de souffler avec toi, peut-être t’éloigner un peu. Moi personnellement, depuis ce qui m’est arrivé c’est le cas. Quand je suis en soirée, j’ai des petites angoisses, je sais pas ce que je fous là, j’ai peur parfois, alors que tout va bien. Alors c’est bien de pouvoir en parler et souffler avec une personne, même parfois extérieure. Ce sont des personnes qui sont à l’écoute et qui aident.

On a fait une campagne de sensibilisation contre les viols et agressions sexuelles, surtout dans le milieu étudiant. Seront affichés, dans cinq campus, ces jeux de trois affiches. Dessus, on a essayé de représenter cette forme d’oppression qu’on peut avoir quand on subit des violences sexuelles. Dessus on a aussi mis des statistiques, avec les sources, et surtout les contacts à contacter. Par exemple, à l’Université il y a la cellule d’écoute qui n’est pas assez rappelée. Quand on parlait d’information c’est ça. Généralement on ne sait pas qu’il y a une cellule d’écoute à l’Université, qui, pour ma part m’a écoutée.

Puis est accompagné aussi sur cette affiche, une brochure d’informations, sur le consentement. Tout ce qu’il y a à savoir sur le consentement, le b.a.-ba à vrai dire. Aussi, les moments où il ne peut pas y avoir de consentement. Par exemple quand la personne est droguée, je vous le mets dans le mille. Quand la personne dort, est inconsciente, quand la personne est en situation de handicap et ne peut pas donner son accord. Ca c’est important de le rappeler aussi. Et surtout des contacts et des lieux utiles, dans les alentours de Lille, parce que ça c’est prioritaire. Et on aimerait vraiment bien travailler dans l’éducation sexuelle. C’est une deuxième chose qui me tenait à cœur. Pour parler aux plus jeunes, au mini moi comme je disais tout à l’heure. Il y avait des centaines de choses que j’aurais dû apprendre quand j’étais jeune. Et puis ça peut aller jusqu’au plaisir, des choses à faire, à ne pas faire, des choses à tester ou à ne pas tester. Parler de notre anatomie. Donc c’est pour ça qu’on a un podcast d’éducation sexuel qui s’appelle Air sensuel. Et puis après on aimerait bien être en contact avec des lycées et des collèges pour parler aux plus jeunes de ça. Je pense qu’on a beaucoup de choses à partager. On a tous et toutes, surtout toutes, vécu des choses, et donc il fallait aussi communiquer dessus.

Maxence :

Vous avez aussi lancé une cagnotte pour pouvoir financer vous-mêmes les couvercles de verre, dont je mettrai le lien dans l’article. Pour conclure, maintenant, toi en tant que militante, qu’est-ce que tu attends le plus comme avancées pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles ?

Tova :

En fait, j’aimerais que des profs soient formé.es à ça. J’aimerais qu’on ait des cours dessus, ce qui est normalement obligatoire, à l’école. Des vrais cours, pas là où on nous culpabilise d’avoir des relations et qui faut faire l’amour uniquement pour avoir des enfants, et où on nous parle jamais de consentement et de respect de l’autre et de harcèlement, et en fait de tout ce qu’il se passe à l’école. Pour moi l’école, c’est la priorité. C’est ce qui nous construit en tant que personne pour plus tard. C’est là où on a vécu beaucoup de traumatismes aussi pour beaucoup. Je parle de harcèlement scolaire, de relations toxiques et violentes entre amie.s et dans des couples même quand on est adolescent, en tout cas ça a été mon cas. Après, il y a des milliers d’autres choses à faire, mais s’il y a un truc à faire important pour moi c’est ça, pour le moment.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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[Portraits de vie] En finir avec les violences obstétricales et gynécologiques

Ces dernières semaines, un MeToo de la gynécologie a émergé, avec des centaines de témoignages brisant l’omerta régnante sur ces violences. A travers le collectif Stop aux violences obstétricales et gynécologiques, la voix des victimes est entendue. C’est une affaire bien précise qui a mis au jour la parole de ces femmes, celle du Professeur Emile Daraï. Ce spécialiste de l’endométriose à l’hôpital Tenon à Paris est accusé par plusieurs patientes de violences physiques, psychologiques et verbales lors de consultations. Une enquête interne diligentée par l’Assistance publique Hôpitaux de Paris a été lancée le 20 septembre dernier. Y fait désormais suite une enquête pour « viol par personne ayant autorité sur mineur de plus de 15 ans » et « viol en réunion ». Le professeur Daraï continue toujours d’exercer.

Dans cet épisode, vous entendrez un témoignage anonyme d’une victime de violences gynécologiques. Puis, Sonia Bisch, fondatrice et porte-parole du collectif StopVOGfr, sera au micro de Behind the Society pour revenir en détail sur le fléau que représentent ces violences, mais surtout sur l’impunité régnante autour de celles-ci.

Intervenantes :

Anonyme – témoignage d’une victime de violences gynécologiques

Sonia Bisch – fondatrice et porte-parole du collectif Stop aux Violences Obstétricales et Gynécologiques @StopVOGfr

Un podcast animé et réalisé par Maxence Grunfogel.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice:

« J’étais à peine majeure. Après m’avoir fait subir un toucher rectal sans aucune précaution. En me voyant en pleurs, malgré mon refus, il m’a obligée à subir 3 touchers rectaux par les 3 étudiants présents le jour de mon examen. Ses mots ont été : « vous n’avez pas le choix ». Je suis sortie complètement choquée de mon rendez-vous avec un homme qui était le seul à pouvoir me sauver de cette maladie qui m’a handicapée depuis mes 14 ans. Abus de pouvoir, viol. »

« J’ai subi un toucher vaginal et rectal particulièrement violents de la part du gynéco et de son interne. J’ai pleuré, j’ai dit que j’avais mal, il m’a rétorqué qu’il fallait savoir, est-ce que je ne voulais plus avoir mal ? Ou bien est-ce que je voulais un enfant ? Je venais le voir pour des douleurs abdominales et une infertilité. Je suis repartie avec de nouvelles douleurs que j’ai ressenties jusqu’au soir, sa main et celle de son interne avaient pénétré mon vagin et mon anus. »

« Quand arrive l’examen, je me suis sentie comme une chose. Le toucher rectal qu’il m’a fait a été d’une rare violence. Je me rappelle avoir été dans un état second pendant tout le trajet du retour. Sur le quai du métro, pour la première fois de ma vie, j’ai eu envie de me jeter sous le train. »

Ces dernières semaines, le Metoo de la gynécologie a émergé. Ces témoignages, ce sont ceux de centaines de victimes de violences gynécologiques commises à l’hôpital Tenon à Paris par le Professeur Daraï. Ce spécialiste de l’endométriose est accusé par plusieurs patientes de violences physiques, psychologiques et verbales lors de consultations. Une enquête interne diligentée par l’Assistance publique Hôpitaux de Paris a été lancée le 20 septembre dernier. Y fait désormais suite une enquête pour « viol par personne ayant autorité sur mineur de plus de 15 ans » et « viol en réunion ». Le professeur Emile Daraï continue toujours d’exercer.

L’omerta des violences gynécologiques commence à se briser depuis quelques semaines, et les témoignages ne cessent d’affluer. Ils sont notamment recensés par le collectif Stop aux violences obstétricales et gynécologiques.

Avant d’écouter Sonia Bisch, fondatrice et porte-parole du collectif StopVOGfr, vous entendrez dans cet épisode un témoignage anonyme d’une victime de violences gynécologiques qui a accepté de témoigner au micro de Behind the society.

Témoignage anonyme :

 Donc c’était ma première consultation chez une gynécologue, j’avais 18-19 ans, j’avais déjà des rapports sexuels depuis mes 16 ans. J’y allais pour me renseigner, pour potentiellement me faire poser un stérilet. C’était ma première consultation, je savais pas du tout à quoi m’attendre parce que je ne m’étais pas forcément renseignée sur comment se déroule une consultation gynécologique, j’en avais pas forcément discuté avec mes amis, et ma mère qui m’avait conseillé cette gynécologue m’avait pas forcément expliqué ou moi je l’avais pas demandé, voilà. Je savais pas exactement comment ça allait se passer. Je savais pas trop à quoi m’attendre mais j’étais un peu stressée, j’appréhendais et j’étais un peu tendue. Et puis bon après il faut dire aussi qu’une consultation gynécologique, surtout la manière dont ça se fait en France, parce qu’il me semble que dans d’autres pays ça peut se faire de manière différente, où on est nu.e, allongé.e les jambes écartées, les pieds dans un étrier, c’est une position qui peut nous faire se sentir vulnérable. Et donc j’étais très tendue, et donc ce qui fait que cette gynécologue avait du mal à m’insérer le spéculum. Et donc à partir de là, en fait elle a commencé à un peu m’engueuler et être vachement agressive, et à s’énerver. Donc ce qui m’aidait pas du tout à me détendre évidemment. Elle a commencé à me dire des choses complètement déplacées en fait. Elle me disait : « Non mais va falloir vous détendre, c’est bon un pénis en érection c’est beaucoup plus gros que mon spéculum ». Elle envisageait pas la possibilité que potentiellement j’étais vierge, ou que je pratiquais pas la pénétration. Et puis bon quand bien même un pénis en érection, c’est pas du tout le même contexte, un rapport sexuel et un examen gynécologique. Donc c’était complètement débile et déplacé, et puis elle continuait, elle s’arrêtait pas : « Oh la la mais ça doit être un calvaire les rapports sexuels avec vous ». En plus j’avais que 18 ans, enfin à n’importe quel âge c’est déplacé de dire un truc pareil, c’est pas du tout pro. Donc moi évidemment ça m’aidait pas du tout à me détendre, ça faisait tout l’inverse. Et donc à partir de là elle m’a dit : « Oh la la mais de toute façon j’y arrive pas, donc j’arrête l’examen ». Donc elle arrête l’examen, et là elle me met un doigt dans le vagin, et puis elle le retire. Et puis elle dit : « Oh c’est bon, je vérifiais seulement ». Donc je lui demande ce qu’elle vérifiait, et apparemment elle vérifiait que je n’avais pas de vaginisme. Je savais même pas ce que c’était à l’époque, je me suis renseignée après. Et puis le temps que je me rhabille et que je sorte de son cabinet elle a continué les espèces de micro humiliations, en disant qu’il fallait vraiment que je me détende, parce que c’était pas possible, et que ça doit être un calvaire les rapports sexuels avec moi. Bref, et donc première expérience horrible. Encore aujourd’hui je suis complètement traumatisée, ou en tout cas je suis terrorisée à l’idée d’avoir un examen gynécologique. Et puis je suis repartie de là hyper mal, j’étais en pleurs mais à ce moment-là je savais pas exactement pourquoi. Je me sentais plus honteuse, je me disais : « Oh mais je suis pas normale, la gynéco n’arrive pas à m’examiner, c’est pas normal ». C’était plus un sentiment de honte, je venais de me faire agresser et engueuler en plus par-dessus. J’ai mis peut-être un an ou deux à réaliser qu’en fait c’est pas normal, c’est elle qui n’était pas du tout professionnelle, et qui a eu des comportements complètement déplacés. Et puis même c’était clairement une agression et une violence gynécologique, mais je ne connaissais même pas ce terme. C’est peut-être un an ou deux après que je l’ai appris, quand on m’a appris ce que c’était les violences gynécologiques, quand j’ai mis un mot là-dessus, et ben je me suis dit oui, c’est ce que j’ai subi moi, et non j’ai pas à me sentir honteuse de ça. C’était une violence, c’était une agression. Après on m’avait dit d’aller voir une sage-femme, donc j’étais hyper stressée parce que c’était peut-être deux ans après ça. Je voulais réessayer d’aller voir une gynécologue mais on m’a dit d’essayer une sage-femme, que ça se passera mieux. Donc j’y suis allée mais toujours complètement stressée. J’ai prévenu la sage-femme en disant : « Je suis stressée, vous risquez d’avoir du mal à m’examiner ». La personne était un peu pressée, un peu stressée. Et donc quand elle a vu que j’étais tendue, pareil. Elle a dit : « Bon j’arrête, je ne vous examine pas. » Sans ajouter les commentaires déplacés de la première fois mais bon quand même, elle m’a fait comprendre qu’elle était saoulée. Et peut-être un an après ça j’ai réessayé, et pareil j’ai prévenu directement la gynécologue en lui disant : « Je vous préviens je suis stressée, je vais être tendue, vous allez avoir du mal à m’examiner. » Et là je sais pas, elle a été très douce, elle m’expliquait ce qu’elle allait faire. Je me suis pas sentie jugée, d’une. J’ai pas senti qu’elle était gonflée, elle était très douce et elle m’expliquait ce qu’elle allait faire. Et donc là elle a réussi à m’examiner. Donc je suis contente d’avoir trouvé quelqu’un, d’avoir eu au moins une expérience positive. Mais même malgré ça je reste terrorisée à l’idée d’avoir un examen gynécologique. En plus c’est un cercle vicieux, parce que je suis déjà tendue de base mais là j’ai la pression de me dire : « Il faut pas que tu sois tendue sinon on va pas pouvoir t’examiner », mais du coup c’est un peu un cercle vicieux.

Transition musicale

Maxence :

Sonia Bisch est fondatrice du collectif Stop aux violences obstétricales et gynécologiques. Au micro de Behind the society, elle revient sur le fléau que représentent ces violences, et dénonce une impunité quasi totale dans l’hexagone.

Sonia Bisch :

Alors les violences gynécologiques sont commises par des professionnel.les de santé à l’encontre des patient.es, et elles concernent premièrement le non-respect de la loi Kouchner sur le consentement. Donc le fait de pénétrer pendant un examen gynécologique, que ce soit avec le spéculum ou non, sans le consentement. Ça entraîne des traumatismes graves donc c’est important de toujours demander le consentement. On a une loi française sur le sujet. Malheureusement elle n’est pas suffisamment appliquée dans les cabinets gynécologiques et les maternités. Donc ça c’est un premier problème. Ensuite, il y a les recommandations des hautes instances de santé : HAS (Haute Autorité de santé), CNGOF (Collège national des gynécologues et obstétriciens français) etc. Donc qui émettent de bonnes pratiques médicales. Quand on ne suit pas des bonnes pratiques médicales, on suit des mauvaises pratiques médicales, et ces mauvaises pratiques médicales sont délétères pour la santé des personnes. Il y a un ensemble de bonnes pratiques à suivre, qui ne sont pas forcément suivies. La loi française, qui est importante d’être suivie. Aussi, on se rend compte qu’on reçoit beaucoup de témoignages à Stop VOG sur les jugements, l’infantilisation, le non-respect de la douleur, des personnes qui nous disent : « Mais ce médecin m’a fait tellement mal, j’hurlais, je lui disais d’arrêter, et la personne continuait. » Ce sont des personnes qui disent qu’elles souffrent, par exemple d’endométriose ou autre et on ne les croit pas, on leur dit que c’est dans leur tête. Donc le non-respect de la douleur. Nous avons aussi des témoignages de césariennes à vif parce qu’on n’a pas entendu la personne quand elle a dit « mais moi je sens votre scalpel ». Donc ça c’est de la torture, des actes médicaux sans anesthésie efficace ça s’appelle de la torture. Et nous on a beaucoup de personnes qui nous envoie des témoignages en disant : « J’ai l’impression d’avoir été violée »  parce qu’on n’a pas demandé leur consentement. Elles disent « j’ai vraiment le sentiment », c’est pas qu’une impression, elles le ressentent dans leur corps. Donc ça ce sont des violences. Et après tout ce qui concerne le jugement, le racisme, l’infantilisation, ça ça concerne aussi les violences gynécologiques.

Maxence :

Ces derniers temps, un MeToo de la gynécologie a émergé, avec la mise en lumière de nombreux témoignages. Est-ce que c’est vraiment une libération de la parole, ou plutôt une libération de l’écoute ?

Sonia Bisch :

Je pense que les femmes ont toujours parlé en fait des violences qu’elles subissent. C’est comme MeToo. MeToo c’est pas la libération de la parole, c’est la libération des oreilles. C’est-à-dire qu’il y a beaucoup de personnes qui ont toujours dénoncé ça, d’ailleurs elles en parlent en premier lieu en général dans leur cercle proche, dans la famille, etc. Sauf que la plupart du temps on leur renvoie : « Mais qui tu es pour critiquer un médecin, il a forcément voulu te sauver la vie ou te soigner ». On voit pas la mauvaise intention. Alors bien sûr il y a beaucoup de professionnel.les de santé bienveillant.es, qui font bien leur métier. Malheureusement il y en a certain.es qui le font mal, qui sont soit incompétent.es parce que soit iel ne connaissent pas les recommandations de bonnes pratiques, ne connaissent pas la loi française. Soit il y a des personnes qui sont malveillantes, sexistes. Ça arrive aussi en médecine bien sûr, et donc ces personnes, on a tellement une image idyllique de la médecine, que du coup on n’entend pas les victimes. Les victimes ont toujours dénoncé, elles ont toujours dit que ça ne se passait pas bien mais on ne les a jamais entendues. Et donc maintenant ce qui change c’est peut-être le fait qu’on les entende, qu’on les croie. Parce qu’il y a un gros travail militant qui a été fait de dire que les violences sexistes et sexuelles ne sont pas acceptables, qu’elles sont généralisées en France aussi. Nous, à Stop VOG on fait tout un travail de sensibilisation spécifiquement sur les violences gynécologiques et obstétricales, et je pense qu’au bout d’un moment, ça impulse dans la société, ça fait changer la honte de camp et les victimes osent parler, au-delà de leur cercle de famille. A Stop VOG.fr on reçoit énormément de témoignages tous les jours, sur toute la France, vraiment diverses maternités, cabinets gynéco, donc on sait que ces violences sont généralisées. Surtout que le Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes a émis un rapport en juin 2018, disant que ces violences sont généralisées. Donc ça fait déjà trois ans qu’il y a ce rapport brillant, trois ans qu’il y a des recommandations dans ce rapport destinées à notre gouvernement pour qu’il mette fin à ces violences. Malheureusement, il n’y a aucune réponse du gouvernement depuis. Donc comme il n’y a aucune mesure mise en place, il n’y a rien qui change. Nous au niveau militant, on essaye d’informer la population, on commence à former également les professionnel.les de santé, les étudiant.es en médecine et de sage-femme. A notre niveau on propose de la formation, de la sensibilisation, on diffuse des témoignages pour faire prendre conscience de l’ampleur du problème et de la gravité de l’impact que ça a sur les victimes. Mais, il faut maintenant que le gouvernement se saisisse de cette question car lui a le pouvoir de faire de grandes campagnes de sensibilisation de la population, et d’information sur les droits. Il a le pouvoir de modifier la formation des professionnel.les de santé. Il a le pouvoir de faire changer les choses mais il faut une volonté politique. Actuellement sans volonté politique, ces violences sont généralisées et rien n’y change au niveau des comportements, à cause aussi de l’impunité criante de ces violences. Il y a 1% des viols qui sont condamnés en France alors que le viol est inscrit dans la loi française. Le viol gynécologique ; violences obstétricales et gynécologiques ne sont pas inscrites dans la loi, donc c’est pour dire l’impunité qu’il y a actuellement.

Maxence :

Et, comment pourrait-on expliquer cette impunité régnante, s’agissant de ces violences ?

Sonia Bisch :

Alors ces types de violences ne sont pas punies parce qu’elles sont sûrement mal caractérisées dans la loi. Et puis il y aussi une fausse croyance généralisée dans notre société. Dans notre société il y a la culture du viol qu’on dénonce beaucoup, qui fait qu’il y a l’inversion de la culpabilité, qu’on demande à une victime comment elle était habillée. Et dans la gynécologie obstétrique c’est la même chose. Une femme qui va se plaindre des violences qu’elle a subi à l’accouchement, on va lui renvoyer que c’est une mauvaise mère et qu’elle n’aime pas son enfant, alors que ça n’a rien à voir. Les femmes aiment leurs enfants. Moi personnellement j’ai une fille merveilleuse, que j’aime plus que tout au monde, par contre je dénoncerai toujours les violences que j’ai subies à mon accouchement. Parce que ça n’a rien à voir. Ça n’est pas pour sauver des vies, c’est ça qui faut changer comme croyance. Les violences ne sont pas là pour sauver des vies, au contraire elles entraînent beaucoup plus de complications, que ce soit dans les accouchements ou autre. Il y a juste des fausses croyances, des mécanismes qui ne sont pas les bons, qui font qu’on n’écoute pas les victimes. Et aussi quand elles dénoncent un viol gynécologique, comme dans la tête des gens ça peut pas être dans un cabinet par un médecin, les victimes ne sont pas entendues. Donc c’est difficile de faire entendre à notre justice aussi. Parce qu’il y a cette fausse croyance derrière, qui est que forcément quand on viole quelqu’un c’est dans le métro, la nuit dans le noir, par quelqu’un qui a un couteau. Ou alors, il y a cette notion de volonté de. Ce qu’on essaye d’expliquer nous, c’est que quand on pénètre quelqu’un sans son consentement, ou avec la violence, il n’y a pas forcément besoin de volonté de nuire. Il y a des personnes qui veulent nuire, malheureusement ça existe aussi, il y a des prédateurs en gynécologie. Mais il y aussi beaucoup de personnes qui n’ont pas conscience que quand elles font un examen gynéco, si elles ne demandent pas le consentement, si la personne ne veut pas, qu’elle a mal, qu’elle leur dit d’arrêter, jamais ça ne soignera la personne. Il ne faut jamais faire un examen contre le consentement de quelqu’un, ça ne soignera jamais personne, c’est de la violence, et ça entraîne des traumatismes de viol réels. C’est un mécanisme, c’est comme tout, il y a beaucoup de fausses croyances qu’il faut déconstruire pour arriver à entendre les victimes.

Maxence :

Au collectif Stop VOG vous dénoncez également les conditions d’accouchement pendant le confinement : port du masque imposé, solitude lors de l’accouchement puisque les partenaires étaient interdits d’accès. Quelles ont été les conséquences de telles mesures ?

Sonia Bisch :

Pendant le confinement on a mené une grande enquête nationale sur la naissance, à laquelle ont répondu 3 000 personnes. Comme disait Simone de Beauvoir, « toute crise voit le recul des droits des femmes », et bien là on l’a constaté également dans les maternités. Notamment les partenaires qui n’étaient plus acceptés en salle de naissance donc les femmes se retrouvaient seules pour accoucher. Et donc ça entraîne énormément de détresse, de dépression post-partum, stress post-traumatique etc. Alors nous à Stop VOG on sait que les violences obstétricales sont généralisées en France, donc en plus quand la femme est laissée seule c’est encore pire. On s’est rendu compte que 75% de nos répondant.es disait souffrir de signes de dépression post-partum ou de stress post-traumatique. La santé mentale est aussi importante que la santé physique. Si une personne est en dépression ou en stress post-traumatique, ça atteint la santé à long terme, la santé physique également. On a vu aussi que les femmes accouchaient avec le masque. Donc ça entraînait qu’elles suffoquaient, qu’elles vomissaient dedans, elles demandaient qu’on l’enlève mais on ne leur permettait pas toujours. Donc ça pareil, on a mené une action Stop accouchements masqués pour dénoncer cela, parce que les recommandations étrangères disaient qu’il ne fallait pas accoucher avec un masque. Les femmes ont besoin de pouvoir s’oxygéner. Ça renvoie aussi à des traumas, c’est ce qu’iel expliquaient en Angleterre dans les recommandations. C’est que le fait d’avoir le masque, ça peut réveiller des traumas. Les personnes, il ne faut pas qu’elles aient l’impression d’étouffer pendant qu’elles accouchent, il faut qu’elles puissent se sentir rassurées, qu’elles aient assez d’air, souvent elles ont très chaud. Ça n’aide pas du tout au bon déroulement de l’accouchement. Il y a eu de nouvelles violences en fait, dû au confinement. Le fait qu’on privait les femmes de présence lors de leur accouchement, et le fait qu’on leur imposait le masque également. Ça entraînait énormément de détresse et dans notre enquête nationale donc 75% des répondant.es ont dit souffrir de stress post-traumatique ou de dépression post-partum, donc c’est vraiment inquiétant pour leur santé. Voilà on a vu pendant le confinement de nouvelles violences obstétricales apparaître, mais malheureusement on sait au collectif que ces violences sont généralisées.

Maxence :

Après avoir dressé un tableau entaché des conditions gynécologiques et obstétricales en France, que peut-on attendre et espérer pour lutter contre ce fléau ?

Sonia Bisch :

A Stop VOG nous avons plusieurs niveaux de recommandations, notamment concernant la formation initiale et continue des professionnel.es de santé. Pour mettre en place un partenariat soignant.es-soigné.es, comme au Canada qui existe depuis 30 ans. Alors l’idée c’est de faire intervenir les patient.es expert.es autant au niveau des instances décisionnaires des hôpitaux que de la recherche scientifique, et également de la formation au niveau des étudiant.es en médecine, en sage-femme etc. Donc ça permet de faire prendre conscience des besoins des patient.es, et puis de mieux comprendre la notion de consentement qui est essentielle, comprendre l’impact dramatique des violences. Ça donne les outils pour ne pas en commettre. Voilà donc je pense que c’est très important ça. On souhaiterait également qu’il y ait une large campagne d’information du gouvernement sur les droits des patientes et des patients, sur la loi Kouchner, le fait qu’on peut refuser un acte médical, tout ce qui concerne la loi sur le consentement. Aussi, le fait que les professionnel.les de santé ont obligation de demander l’accord avant de faire un examen médical, et le consentement doit être libre et éclairé. Informer sur tout ça, informer sur les bonnes pratiques médicales. Il ne faut pas de frottis avant 25 ans, il ne faut pas que ce soit systématique, il faut que ça reste des cas rares, sinon ça peut entraîner beaucoup de traumatismes pour les jeunes. Voilà, il y a beaucoup de choses comme ça à diffuser dans le grand public pour redonner l’information aux femmes parce qu’elles sont beaucoup laissées dans l’ignorance. Et on sait que le fait d’être dans l’ignorance, ça entraîne que l’on vous impose plus de choses facilement, et pas forcément des bonnes pratiques, pas forcément pour votre bien. Donc, il y a le partenariat soignant.es-soigné.es ; la campagne de communication ; et après on voudrait éventuellement qu’il y ait un numéro d’urgence pour ces victimes, pour qu’elles puissent faire des signalements, pour qu’on puisse les informer sur les recours, sur les thérapies possibles etc. Parce que c’est important de prendre en charge ces violences-là. Il y a le 3919 pour les violences conjugales, mais on pense qu’il faudrait un numéro aussi pour les violences gynéco.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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[Portraits de vie] Derrière les thérapies de conversion, des victimes marquées à vie

Alors que les débats à l’Assemblée nationale se sont conclus par l’adoption de la proposition de loi visant à interdire les thérapies de conversion, Behind The Society revient sur les conséquences désastreuses que ces pratiques ont sur les personnes qui les subissent. Ces thérapies qui prétendent guérir l’homosexualité ou la transidentité, sont motivées par des raisons religieuses ou pratiquées par des thérapeutes auto-proclamés.

Jade est une victime de thérapie de conversion. De ses 8 à 12 ans, elle a subi des violences physiques et psychologiques visant à modifier son identité de genre. Douches froides, masculinisation forcée et coups ont été son quotidien pendant quatre ans. Au micro de Behind the society, elle revient sur son expérience et plus particulièrement sur les conséquences psychologiques que ces pratiques ont eu et continuent d’avoir sur elle.

Notre invitée : Jade Whirl, une femme transgenre, victime de thérapies de conversion au cours de son enfance.

Un podcast animé et réalisé par Maxence Grunfogel.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice :

Après l’Equateur, le Brésil, Porto Rico, Malte, l’Allemagne et une partie de l’Espagne, c’est au tour de la France de légiférer en la matière : l’interdiction des thérapies de conversion.

C’est une proposition de loi de la République en marche qui a été adoptée par l’Assemblée nationale le mardi 5 octobre dernier. Le but de la future loi proposée par la députée Laurence Vanceunebrock est de créer un délit spécifique interdisant les dénommées thérapies de conversion, et les punir de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende. Pour le moment, le vide juridique spécifique aux thérapies de conversion rend difficile le dépôt de plainte, les victimes ne sachant pas vers qui se tourner ou à quel titre porter plainte.

L’expression « thérapies de conversion » est née aux Etats-Unis dans les années 1950 et renvoie à un ensemble de pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne. Ces thérapies se basent sur le postulat que l’homosexualité et la transidentité sont des maladies qu’il conviendrait de guérir. Elles peuvent être organisées par des religieux ou des thérapeutes auto-proclamés, et prendre la forme d’entretiens, de stages, d’exorcisme ou encore de traitements par chocs électriques, se rapprochant parfois de dérives sectaires.

Jade, l’invitée :

Je m’appelle Jade, je suis une femme trans de 35 ans. Pour le moment je vis en France mais je suis de nationalité belge, j’ai pas mal bougé au cours de ma vie pour pouvoir commencer ma transition.

Transition musicale

Maxence :

Jade est une victime de thérapie de conversion. De ses 8 à 12 ans, elle a subi des violences physiques et psychologiques visant à modifier son identité de genre. Douches froides, masculinisation forcée et coups ont été son quotidien pendant quatre ans. Au micro de Behind the society, elle revient sur son expérience et plus particulièrement sur les conséquences psychologiques que ces pratiques ont eu et continuent d’avoir sur elle.

Jade :

Les thérapies de conversion, c’est un ensemble de pratiques coercitives qui vise à corriger l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne non cis ou non hétéro. Il y a plusieurs types de thérapies de conversion, il y a les thérapies médicales ; les thérapies religieuses. Dans mon cas, ce que j’ai subi c’était une thérapie de conversion médicale, donc comportementale, qui a été dirigée par un psychologue et qui nécessite, comme la plupart des thérapies de conversion, le soutien de la famille ou des proches. Ça a commencé quand j’étais enfant, un peu après mes huit ans. J’avais fait une première tentative de coming out qui m’a valu de me faire bully. C’est remonté jusqu’à la direction de l’école, j’ai fait une crise d’anxiété à l’idée d’y retourner. On a exigé que j’aille voir un psychologue avant de reprendre les cours et c’est ce psychologue qui a plus ou moins diagnostiqué ma transidentité et qui a décidé que je serais plus heureuse si on la détruisait, et qui a donc impliqué mes parents dans un ensemble de pratiques visant à me masculiniser. Donc ma mère me rasait la tête de force, malgré mes protestations ; on m’a fait regarder des films avec une représentation transphobe pour me dégoûter de la transidentité ; on m’a imposé un régime quasi militaire d’exercices pour me muscler, me masculiniser, apprendre les arts martiaux. Si jamais je me rebellais, c’était des punitions physiques : des douches d’eau glacées, des coups, des privations… Ça a duré pendant presque quatre ans. A côté de ça, il y a le reste de la famille qui a été impliqué, mon oncle et ma tante notamment. Ma tante qui m’a fait lire, soi-disant pour m’apprendre l’anglais, un ouvrage pour continuer à me dégoûter d’être une femme trans, pour me faire comprendre que tout le monde me verrait toujours comme un monstre si je décidais d’être une femme trans. Et toute cette violence, toutes ces pratiques, ont duré de mes 8 ans et demi jusqu’à l’été de mes 12 ans.

Transition musicale

Maxence :

Vous parliez notamment de conséquences psychologiques, parce qu’on parle beaucoup des déroulés de ces thérapies de conversion mais on parle un peu moins de toutes les conséquences psychologiques qu’il peut y avoir derrière pour les personnes qui subissent ces thérapies. Quelles sont-elles ces conséquences ?

Jade :

Elles sont dévastatrices. Les thérapies de conversion, faut intégrer que votre identité, que ce soit votre orientation sexuelle ou votre identité de genre, est monstrueuse et honteuse. Mais c’est pas quelque chose sur laquelle on a un contrôle, donc on en vient à avoir honte de qui on est, de nos pensées, avoir honte d’exister. On développe des mécanismes pour cacher qui on est, on est dans la création d’une personne, on est dans le masking. A côté de ça, ça a développé énormément d’anxiété sociale, de traumatismes. Ça augmente considérablement les risques de dépression et de tendances suicidaires. C’est une des raisons pour lesquelles il y a très peu de personnes trans qui ont subi une thérapie de conversion enfant qui sont encore là pour en parler. C’est vraiment dévastateur. Un des premiers éléments qui s’est développé chez moi en plus de mon anxiété, c’était des phobies sociales. D’abord la blemmophobie donc la peur du regard des autres, je me sentais très mal au milieu de mes pairs donc ça m’a énormément isolée. Et par la suite j’ai développé des mécanismes de défense où quand quelqu’un devenait un petit peu proche de moi, je m’éloignais parce que j’avais peur de la proximité, peur qu’elle découvre qui j’étais. Donc j’étais vraiment dans ce mécanisme de défense toute ma vie, et ça a énormément impacté ma sociabilisation et mon développement, en plus de me donner des tendances suicidaires. J’ai fait plusieurs TDS (tentatives de suicide) toute mon enfance, jusqu’à la fin de ma vingtaine. 

Maxence :

L’Assemblée nationale a adopté la proposition de loi visant à interdire les thérapies de conversion le 5 octobre dernier. Comme rappelé au début du podcast, elle vise à créer un délit spécifique interdisant ces pratiques et les punir de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende. Les peines encourues pourront être portées à trois ans et 45 000 euros si la victime est mineure ou si les faits sont commis par un ascendant ou sur Internet.

Pour le moment, la législation française n’inclut pas de délit dans le code pénal, mais des moyens juridiques indirects permettent d’interdire de telles pratiques. Par exemple, les victimes de thérapies de conversion peuvent saisir la loi pour harcèlement sexuel ou moral, violences physiques et psychologiques, torture ou encore séquestration. Ces pratiques peuvent aussi être incriminées du délit d’abus de faiblesse lorsqu’elles sont assimilées à des dérives sectaires et au charlatanisme. Créer un délit spécifique permettrait, selon la députée Laurence Vanceunebrock, que les victimes soient reconnues comme de vraies victimes de thérapies de conversion, et non pas d’autres faits. Aussi, la proposition de loi fixerait un interdit social, permettant une visibilisation de la problématique et une meilleure prise en charge des victimes. Reste un hic, les thérapies de conversion sons très souvent insidieuses et discrètes, allant jusqu’à prendre une autre dénomination pour être dissimulées. Que penser de cette proposition de loi ?

Jade :

Alors en fait la proposition de loi est passée par l’Assemblée nationale mais doit encore passer au Sénat pour être complètement adoptée. C’est une bonne avancée, c’est quelque chose qui aurait du être fait il y a des années. Malheureusement, pour moi il y a beaucoup d’amendements qui auraient été intéressants qui ont été rejetés, notamment sur la prévention scolaire. Mais, elle pose de bonnes bases en tout cas pour criminaliser ces pratiques. Maintenant, le fait de voir les débats à l’Assemblée ça a été particulièrement violent parce que beaucoup de députés étaient là pour avancer un agenda transphobe, c’est-à-dire exclure les personnes trans du ban des thérapies de conversion, pour pouvoir continuer à exercer ces pratiques contre nous. Donc voir cet agenda au niveau de l’Assemblée nationale, ça a été particulièrement violent. Et je dois dire que j’appréhende beaucoup de revoir les discussions au niveau du Sénat, où cet agenda pourra être poussé encore plus fort. Et j’ai peur que la loi soit bloquée à ce niveau-là, ou qu’encore une fois on prenne en otage les personnes LGB (lesbiennes, gays, bisexuel.les) en disant que si on n’exclut pas les personnes trans, la loi ne passera pas. Donc j’ai à la fois de l’espoir et beaucoup d’angoisse par rapport à la prochaine étape. Maintenant, si elle passe telle quelle, elle permettra de poser d’excellentes bases pour que les associations puissent s’organiser, se porter en tant que partie civile et accompagner les anciennes victimes et également, faire de la prévention au maximum contre ces pratiques. Donc, j’espère vraiment qu’elle passera, au moins en l’état.

Jingle de fin

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