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Suscitons l'espoir, pas le racisme

Le racisme dans les études supérieures élitistes

« Même si j’ai le même diplôme que les autres, que j’appartiens au même milieu social, il faut faire sa place d’une manière différente des autres. C’est un monde de Blanc, et plus je grandis, moins je me sens intégré. »

Dans les études supérieures élitistes (commerce, management, droit, médecine, journalisme…), les élèves sont issus majoritairement des milieux favorisés. Venir des quartiers populaires peut donc parfois provoquer un malaise social chez les jeunes qui parviennent à faire leur place dans ce nouveau monde. Mais parfois, alors même qu’on appartient à un milieu social privilégié depuis la naissance, le sentiment de malaise peut surgir : impression de ne pas se sentir à sa place, d’être différent.e … tel est le quotidien de beaucoup d’étudiant.e.s racisé.e.s au sein des grandes écoles.

En France, le système scolaire repose sur la croyance en la « méritocratie » et l’égalité des chances, c’est-à-dire que les élèves, grâce à la force de leur travail et à leur motivation, peuvent accéder à de bons résultats et, par conséquent, permettrait de s’élever socialement, et ce, peu importe l’origine des élèves.

Mais, à partir des années 60, de nombreuses études sociologiques ont démontré que la réussite scolaire, tout comme l’échec, sont en fait socialement déterminés. En réalité, le système méritocratique n’est qu’une illusion, et l’origine sociale de l’élève joue un rôle prédéterminant dans sa scolarité.

Encore plus récemment en sociologie, des études plus intersectionnelles qui prennent en compte la variable de « race » (ici, on n’entend pas la race comme une notion biologique ou scientifique, mais comme une notion sociologique. La race n’est pas un état ou un statut, mais une expérience vécue par les individus, qui sont perçus à travers leur appartenance ethnique), montrent que les étudiants racisés subissent des discriminations au sein des institutions sociales, qui ont également un impact sur leur scolarité et sur l’accès à des études supérieures dites « élitistes ».

Ainsi, à l’intersection des variables de classe et de race, se trouvent les élèves venant de milieux défavorisés qui peuvent subir le racisme, ce qui explique les parcours scolaires différents entre deux élèves appartenant à la même classe sociale, mais n’ayant pas la même expérience du racisme. Un élève blanc venant de quartiers populaires mais souhaitant faire de grandes études sera moins discriminé qu’un élève racisé ayant les mêmes ambitions, comme le montre l’étude de Yaël Brinbaum, et Christine Guégnard dans Le sentiment de discrimination des descendants d’immigrés : reflet d’une orientation contrariée et d’un chômage persistant, Agora débats/jeunesses 2012/2 (N° 61), pages 7 à 20 : « Les jeunes issus de l’immigration ont des orientations scolaires contraintes plus fréquentes. La sélection s’effectue dès la fin de la classe de troisième : la moitié des jeunes issus de l’immigration se dirigent vers une seconde générale ou technologique, pour 62 % des élèves français d’origine. Parmi les élèves affectés en filière professionnelle, 16 % déclarent une orientation non conforme à leur premier vœu, avec toutefois des écarts importants selon le pays d’origine. Le décalage est particulièrement élevé pour les jeunes originaires d’Afrique subsaharienne, de Turquie et du Maghreb : 25 % pour 12 % des jeunes issus du Portugal et 8 % des élèves français d’origine. […] Ils témoignent des revers rencontrés dans le système éducatif, d’une orientation souvent non conforme à leur premier vœu. » De ce fait, on se rend compte qu’il est difficile pour les enfants racisés appartenant aux classes populaires d’accéder à leurs ambitions et, quand ils y arrivent, ils ressentent souvent un sentiment « d’illégitimité ».

De nombreux ouvrages retracent les parcours de ces jeunes issus des quartiers populaires qui ont, grâce à leurs études, pu gravir les échelons de la société et accéder à une position supérieure à celle de leurs milieux d’origine. On peut penser spécifiquement au livre de Nesrine Slaoui, Illégitimes, dans lequel elle retrace son parcours. Issue d’une famille modeste et d’origine maghrébine, la journaliste se trouve à l’intersection des variables de classe et de race. En effectuant à ses études à Sciences Po, Nesrine Slaoui s’est souvent posé la question de sa « légitimité » à appartenir à ce nouveau monde élitiste dont elle ne connaissait rien. La jeune femme explique que ce sentiment s’est imposé à elle à partir du moment où elle a décidé de poursuivre une voie à laquelle elle ne se sentait pas initialement « destinée », étant donné son appartenance à un milieu populaire et sa non-maîtrise de la culture dominante bourgeoise. Cette culture dominante efface les « autres » cultures, considérées donc comme illégitimes. A cet égard, Nesrine Slaoui cite à titre d’exemple dans son interview de France info paru le 9 février 2021 son bilinguisme : elle parle français et arabe, mais, dans la culture dominante, cela n’est pas considéré comme un atout, les langues « légitimes » à maîtriser étant souvent l’anglais, l’allemand, etc.

Autre point intéressant, Nesrine Slaoui écrit : « J’éprouve une gratitude infinie pour l’école de la république, tout en refusant d’être une preuve de son efficacité ». En effet, elle explique que son cas individuel ne doit pas être tourné en faveur de l’existence de la méritocratie, et que son parcours repose davantage sur certains privilèges qu’elle a pu avoir (comme le fait d’être fille unique), que par sa seule volonté.

En effet, les cas comme ceux de Nesrine Slaoui sont souvent réutilisés pour prouver la réussite de l’efficacité des politiques d’égalité des chances mises en place au sein de l’éducation. Mais en réalité, si certains parviennent à gravir les échelons, leur expérience au sein de ces études supérieures dites « élitistes » trahissent les différences entre eux et leurs camarades plus privilégiés. Sentiment d’illégitimité comme on a pu le voir avec Nesrine Slaoui, mais aussi expérience de racisme, subie dans des milieux majoritairement blancs.

Pourtant, certaines critiques à l’encontre du terme sociologique « racisé » s’inquiète de la surmédiatisation de la notion de race et craignent une disparition de la notion de classe sociale, comme s’en est inquiété Manuel Valls dans un entretien à Valeurs Actuelles le 17 juin 2020 : « La lutte des classes disparaît au profit de l’affrontement de la guerre entre ‘races’», explique-t-il. « Cette guerre est terrible car elle essentialise en fonction de la couleur de peau. » Mais, plutôt que d’effacer la notion de classe sociale, la tentative de renouveau dans les sciences sociales de certains auteurs tentent d’articuler les diverses dimensions porteuses d’inégalités s’articulent les unes avec les autres. C’est le concept d’intersectionnalité. Ainsi, il ne s’agit pas d’invisibiliser les discriminations subies par les élèves dans les milieux populaires, mais de proposer plusieurs grilles de lecture. Par conséquent, il existe des discriminations traversant toutes les strates de la société, même au sein des classes aisées.

 Les élèves racisés qui appartiennent aux classes sociales supérieures et qui en maîtrisent les codes peuvent également subir le racisme dans leurs études, ce qui influence leur parcours scolaire.

Dans les études supérieures, et encore plus dans les milieux dits « élitistes » (médecine, droit, écoles…), la proportion d’élèves de classes populaires est faible, celle d’élèves « non-blancs » également. On observe sur les bancs de ces écoles une majorité d’étudiants issus de milieux privilégiés et blancs. Mais, malgré l’origine sociale qui détermine en partie la réussite scolaire, il existe en fait de nombreux cas de « réussite improbable », comme l’explique le sociologue Bernard Lahire dans Les raisons de l’improbable, Les formes populaires de la « réussite » à l’école élémentaire. Si on se penche de plus près sur les statistiques, on se rend compte qu’il y a énormément de cas de “réussite improbable”, l’origine sociale ne faisant pas tout. D’autres acteurs rentrent en jeu pour expliquer les parcours de réussite scolaire des enfants issus des classes populaires et de l’immigration, comme l’influence de personnes extérieures au milieu familiale (une figure d’autorité rassurante et encourageante, comme un professeur, un ami, etc).

Que ce soit dans le monde du commerce, du management, du journalisme, du droit, les expériences des étudiants ayant subi du racisme sont nombreuses, et trop peu prises au sérieux par les institutions.

La suite et fin de cet article est le témoignage d’un étudiant ayant subi des expériences de racisme dans le cadre de ses études, qui montre que le racisme ordinaire est présent dans les études dites « élitistes » et traverse toutes les strates de la société.

Le cas de Hector montre que, malgré l’appartenance à un milieu plutôt favorisé, le racisme reste présent dans le monde scolaire élitiste auquel il a pourtant toujours appartenu.

Hector, 21 ans, a fréquenté un lycée privé puis a intégré après le baccalauréat une école de Management. Au lycée, il explique que certains de ses camarades s’amusaient à l’appeler « le négrillon ». « Dans les écoles privées, certaines personnes sont tellement à l’aise avec leur milieu social qu’ils pensent qu’ils peuvent tout se permettre, dit-il. Comme certains ne disent rien quand on les appelle comme ça, ils pensent qu’un cas particulier leur donne le droit d’appeler tout le monde comme ça. Les Noirs qui se retrouvent dans les écoles privées se retrouvent en minorité. Sur 3000 élèves, on était 7 Noirs, donc ça ne te met pas à l’aise, on finit par aller vers les gens qui nous ressemblent. C’est aussi ce qui se passe à l’école de Management. Personne ne se connaît, tout le monde arrive de partout, alors on va vers ceux qui nous ressemblent parce qu’on se sent plus à l’aise, on partage les mêmes vécus, les mêmes valeurs, et la même cause surtout. Comme on est en groupe, on se rend compte des regards sur nous. Par exemple dans une fête, quand on arrive, les gens se disent « Oh y’a les Noirs qui arrivent ». Ça donne l’impression de pas être accepté. Au sein des professeurs aussi, il y en a certains qui ne se rendent pas compte qu’ils ne nous adressent pas la parole de la même manière qu’aux autres. Certains se sentent agressés dès qu’on leur pose des questions, ou s’intéressent moins à toi, que tu travailles ou travailles pas ça leur importe peu, il y a moins de suivi. On a toujours l’impression qu’on doit prouver quelque chose en plus, pour être vu, être pris à notre juste valeur. Même si j’ai le même diplôme que les autres, que j’appartiens au même milieu social, il faut faire sa place d’une manière différente des autres. C’est un monde de Blanc, et plus je grandis, moins je me sens intégré. »

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Féministes tant qu'il le faudra L'île de Lille

Violences Sexistes & sexuelles : immersion à la conférence d’Oser Dire Non

Le mardi 25 janvier, une conférence contre les Violences Sexistes et Sexuelles a eu lieu dans le Grand Amphithéâtre de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille. Cette conférence, organisée par l’association Oser Dire Non, a permis aux élèves de l’école de pouvoir poser leurs questions à des professionnels et d’en apprendre plus sur ces violences qui parcourent notre société.

Tova Bach, cofondatrice de l’association Oser Dire Non qui a pour but de lutter contre d’informer et de prévenir les violence sexuelles, psychiques et physiques au sein de l’école et même au-delà de ses potes, tente de mettre en place cette conférence depuis maintenant deux ans. Grâce à l’organisation de Clara Lainé et de Tom Soriano, la conférence a enfin pu voir le jour, avec l’intervention de Frédérique Warembourg, psychiatre au CHU de Lille et référente pour les cellules d’urgence médico psychologique CUMP des Hauts de France, Nicolas Gaud, praticien hospitalier, pédopsychiatre, référent de la filière enfants et adolescent au centre régionale au CHRU de Lille, l’intervenante de l’association SOLFA Guillemette Stevens, et pour finir Maître Deborah Diallo, l’avocate au barreau de Strasbourg et lauréate du prix du public du 31ème plaidoirie pour les droits de l’homme avec son thème: “les écorchées vives de la diaspora Africaine”. 

L’objectif principal de la conférence était de sensibiliser les étudiant.e.s aux thématiques des violence sexistes et sexuelles de manière professionnelle et de traiter la question avec des ressources juridiques. 

La conférence commence sur un rappel: 30% des étudiantes scolarisées en 2019-2020 à l’ESJ ont subi des expériences sexistes, ce qui démontre la nécessité d’instaurer des conférences sur le consentement et ce, de manière régulière, afin d’éviter au maximum ce genre de violence au sein de l’école. 

Avant de laisser la parole aux intervenant.es, Clara Lainé raconte une anecdote poignante: hier encore, alors qu’elle devait terminer les derniers préparatifs de la conférence qu’elle co-anime, elle a dû accompagner une amie au commissariat afin de porter plainte après une agression. Elle rappelle ainsi le rôle de l’association Oser Dire Non et la portée de la conférence: montrer que ses violences existent encore et toujours, en particulier dans les milieux étudiants, et qu’il est nécessaire de continuer à en parler et à lutter contre elles. 

Guillemette Stevens est la première à prendre la parole. Intervention de l’association SOLFA (SOLidarité Femmes Accueil), elle commence par faire un parallèle entre les victimes de racisme et les victimes de sexisme. En effet, le sexisme comme le racisme sont des violences systémiques subies au quotidien, et elles ne sont pas toujours identifiables. Ces violences sont insidieuses car elles sont intégrées dans notre quotidien. Le racisme ordinaire se manifeste par des remarques, des regards, pas toujours frontales, tout comme le sexisme.

“Ce ne sont pas des cas isolés, mais un ensemble de choses qui nous ramène incessamment à notre genre, à notre corps de femmes dans la société”, explique-t-elle. 

S’ensuit une définition complexe des Violences Sexistes et Sexuelles, car elles sont multiples, mais elles ont pour point commun de nous rappeler qu’on est un corps de femme dans l’espace public. 

Au niveau juridique, il y a une gradation de ces violences. Aujourd’hui, les insultes sexistes sont désormais interdites dans la rue. 

Pour rappel, il existe différents termes de violences sexistes et sexuelles: 

L’attouchement sexuel est utilisé dans le langage commun. C’est un contact sexuel exercé par une personne sur une autre sur une zone sexuelle.

L’atteinte sexuelle est une notion peu connue du grand public. C’est un délit particulier du code pénal qui concerne les victimes de moins de 15 ans qui ne peuvent pas faire preuve d’un consentement éclairé lors d’une relation sexuelle avec un majeur. 

L’agression sexuelle concerne les agressions commises ave violence, contrainte ou surprise. Le code pénal distingue le viol des autres agressions sexuelles. Une agression sexuelle est passible de 5 ans de prison. Au niveau de la prescription des faits, la durée est très complexe. On encourage souvent les personnes victimes d’agressions sexuelles à aller voir un avocat pour savoir si les faits sont prescrits. 

Le viol est un acte de pénétration sexuelle commis sur la personne d’autrui avec violence contrainte menace ou surprise. La différence avec l’agression sexuelle est la pénétration. C’est un crime puni de 15 ans de réclusion criminelle, sans tenir compte des circonstances aggravantes. 

Pour finir, la tentative de viol est essai mais qui n’est pas parvenu à cause d’un élément indépendant de la volonté de l’agresseur. 

Grâce au mouvement #Metoo, les hommes commencent à comprendre que toutes les femmes ont subi au moins une fois ce genre de violence au cours de la vie. Guillemette Stevens explique que communiquer entre hommes et femmes est important pour une prise de conscience collective. “On a l’impression qu’il y a une mixité, en réalité c’est une juxtaposition. Dès la primaire, on exclut et sépare, il n’y a pas de réelle mixité”, conclut l’intervenante SOLFA. 

De ce fait, retrouver un dialogue entre les sexes est important pour prendre conscience de ces violences et de leur place dans la société.

Après la fin de l’intervention de Guillemette Stevens, c’est au tour de Frédérique Warembourg et de Nicolas Gaud de parler des conséquences psychologiques des agressions sexuelles sur les victimes.

Frédérique Warembourg commence à expliquer ce qu’est un événement traumatogène: c’est un événement violent, soudain, inattendu, qui implique la sensation d’une mort imminente. Sur la question du viol et des agressions sexuelles, le risque de développer un stress post traumatique est très élevé: il y a 65 à 80% de chances de développer un stress post-traumatique suite à une agression sexuelle, dont 30% de risque de faire une tentative de suicide et 24% de chance de conduite à risque liée à une consommation abusive d’alcool. Au niveau clinique, la temporalité est particulière dans le domaine du psycho trauma, ce qui peut donner l’impression que les victimes mentent, ou qu’elles ont réagi de manière rationnelle. 

En effet, pendant une agression, l’organisme répond de manière adaptée à l’événement pour y faire face, prenant des décisions rapides qui permettent d’activer le mode survie et de soustraire au danger. Mais le problème qui se pose lorsque le stress est trop intense, c’est qu’il peut entraîner des réactions inadaptées, telles que la sidération, une agitation incoordonnée, une réaction de fuite panique…et dans le cas des agressions sexuelles, c’est souvent la sidération qui prend le dessus, et qui culpabilise beaucoup les victimes. Lors de la sidération, on se fige au niveau de la pensée et de la motricité. 

Frédérique Warembourg explique que souvent, les victimes se disent qu’elles ne se sont pas défendues, qu’elles n’ont pas dit non, et donc qu’elles sont responsables de ce qui leur est arrivé. 

Se pose alors la question du consentement: “à quel moment peut-on consentir alors qu’on n’a pas osé dire non ?”

Si on n’ose pas dire non, cela veut dire qu’on ressent une pression psychologique qui empêche d’exprimer son désaccord, et donc, qu’on subit. 

La principale idée reçue sur le viol est celle d’une agression par un inconnu dans la rue avec une violence physique associée, mais en réalité, ce type de viol est une minorité. La majorité des viols sont exercés par des personnes connues de la victime, sans violence, avec l’idée que si elle n’a pas bougée, si elle ne s’est pas débattue, alors la victime est consentante. 

Une autre conséquence du stress post-traumatique qui peut donner l’impression que la victime ment est l’amnésie. Cette dernière donne un discours très flou, où la victime ne se souvient pas exactement de ce qu’il s’est passé et combien de temps l’agression a duré. 

La victime peut également être dissociée : elle sait que quelque chose ne va pas, mais est incapable de dire ce qu’elle ressent au moment. Elle raconte les choses de manières factuelles, sans émotions. Dans ce genre de cas, on a souvent la sensation que la personne ment, car on s’attend à quelqu’un qui ressent des émotions, qui est effondré. En réalité, la dissociation est très culpabilisante pour la victime, car il est très difficile après coup de réaliser que l’on n’a pas ressenti d’émotion, et donc si l’on est resté, c’est car on le voulait. 

Pour Frédérique Warembourg, “il faut mettre en parallèle tout cela avec nos propres représentations”. Il est important de s’interroger sur nos propres représentations. 

Par exemple, la question de l’alcool dans la représentation du viol devrait normalement être aggravante pour l’agresseur, mais c’est généralement la victime qu’on pointe du doigt en cas d’agression si elle a bu. 

De ce fait, beaucoup de campagnes de prévention sont culpabilisantes pour les victimes, ce qui intensifient les pensées et émotions post-traumatiques: culpabilité, solitude, tristesse, humiliation, et parfois des cauchemars traumatiques où la victime revient en permanence sur ce qu’elle a vécu.

Frédérique Warembourg finit son intervention sur les diverses réactions sociales face à l’agression sexuelle. Il en existe plusieurs, qui influencent de manière positive ou négative les sentiments de la victime après son agression. Parmi les réactions négatives, il y a le blâme, la stigmatisation, le contrôle (contrôler les décisions des victimes, comme par exemple raconter aux autres personnes raconter l’agression de la victime sans permission), la distraction (“il faut penser à autre chose, passer au-dessus, t’as de la chance d’être vivante”) ou bien avoir des réaction égocentriques (une victime se retrouve à devoir réconforter la personne à qui elle parle). La clinique traumatique est aggravée par un soutien social négatif, c’est pourquoi on essaie de sensibiliser au maximum les gens: il est important de pouvoir connaître au minimum les réactions et sensations des victimes, afin de les faire sentir légitimes et les rassurer. Le risque principal en cas de soutien social négatif est l’aggravation du traumatisme, voire d’envies suicidaires. 

Les réactions sociales négatives les plus fréquentes sont celles qui perpétuent les mythes, comme par exemple de ne pas considérer que c’est une agression sexuelle si il n’y a pas eu de violence, pas d’armes, ou bien si la victime a pris un risque en sortant seule. 

Lorsque les réactions sociales face à l’agression sexuelle sont positives, elles permettent de meilleures prises en charge de la victime, qui a moins de chance de développer des traumatismes. 

Après l’intervention de sa collègue, c’est Nicolas Gaud qui prend la parole afin de parler des conséquences des agressions sexuelles chez les mineures. 

La plupart des idées reçues concernent l’impact des agressions sexuelles sur les enfants, qui serait inexistant car comme l’enfant ne peut verbaliser ce qui lui arrive, cela reviendrait à dire qu’il ne comprendrait pas, donc qu’il n’y aurait pas de conséquence. En réalité, plus un être est jeune, plus il est à risque de développer des conséquences sur son développement

La majorité des cas d’agressions sexuelles sont réalisés par l’entourage proche, souvent par des personnes censées incarner la sécurité physique et psychique. 

De ce fait, l’enfant ne peut pas retrouver une sécurité, car les agressions sont souvent commises par des personnes proches et insoupçonnables. Avec l’idée qu’un enfant ment en permanence, qu’il exagère, les parents ne soustraient pas l’enfant au milieu dangereux car il ne s’en rendent pas compte. Même dans le cadre judiciaire, trop d’enfants ne sont pas protégés par manque de preuve. Les enfants développent donc un impact psychotraumatique et une atteinte globale du développement car ils ne grandissent pas dans un milieu sécurisé. 

Lorsque les agressions se répètent dans le temps, les enfants doivent s’adapter, ce qui porte atteinte à leurs stratégies d’adaptation. Les enfants dissocient encore plus que les adultes lors d’agressions sexuelles, ce qui peut conduire à des comportements à risque: certains ados rentrent dans des conduites prostitutionnelles, recherchent la dissociation, et donc sont enclins à être à nouveau victime d’agressions. 

Les spécificités des conséquences des agressions sexuelles chez l’adolescent sont multiples: conduites agressives, troubles du comportement alimentaire, échec scolaire, symptômes somatiques…

Chez les jeunes, les violences sexuelles au sein du couple sont souvent peu prises au sérieux, même par la victime, qui a du mal à repérer les violences au sein de son couple. Cela s’explique par une difficulté des institutions et de l’entourage adulte à intégrer la notion du couple chez les adolescents, ce qui conduit à décrédibiliser les violences subies. Les premières expériences des adolescents sont fortement liées à leurs représentations familiales: les notions de consentement, de plaisir, de désir dépendent de la vision des parents. Dans les familles où certaines représentations sont présentes (représentations genrées, tendance à ne pas parler des émotions, etc), le risque de banaliser les violences sexistes et sexuelles, et donc d’influencer l’enfant à soi commettre des violences, soit à les subir sans broncher, est très fort. 

La nécessité de libérer la parole et de mettre en confiance les enfants à propos des violences sexistes et sexuelles est donc primordiale afin de les prévenir et de les éviter, ou au moins, de créer un espace de sécurité dans lequel la parole de l’enfant victime est accueillie avec bienveillance. 

Pour finir avec cette conférence, Deborah Diallo, avocate du barreau de Strasbourg, commence avec les différences entre agression sexuelle, viol et tentative de viol, que l’on a déjà défini plus haut dans cet article. Elle revient sur le terme “d’atteinte sexuelle”, qui, selon elle, n’est pas assez protecteur des mineurs. Jusqu’en 2021, ce terme était un terme fourre-tout pour parler des relations sexuelles entre les mineurs de moins de 15 ans et un majeur. On se rend compte que lorsque des parents accusent un majeur de viol sur leurs enfants mais que ces derniers maintiennent qu’ils étaient consentants, on ne considère pas cela comme un viol. Depuis avril 2021, la création de la présomption du non consentement en terme d’âge a été créée: en dessous d’un certain âge (15 ans), l’enfant n’est pas capable de consentir de manière éclairée à une relation sexuelle avec un majeur. De ce fait, lorsqu’un majeur a une relation sexuelle avec un mineur, on a désormais un cas de viol caractérisé. 

Deborah Diallo aborde ensuite l’épineuse question des chiffres: 74% des plaintes pour viol classés sans suite. Malgré tout un discours qui revendique la libération de la parole pour les victimes, quand on dépose plainte, on se rend compte que certaines plaintes ne sont pas acceptables. L’avocat revient sur la difficulté de l’accompagnement des victimes dans la justice et sur la question de la formation des policiers face aux problématiques des violences sexuelles, qui est très peu prise au sérieux et adaptée aux victimes. 

La prise en charge bancale des plaintes des victimes vient d’un problème de moyens dans la justice: s’il y avait plus de magistrats, il y aurait plus d’accompagnement des victimes, qui sauraient alors leurs droits de manières plus précises, comment préparer un faisceau d’indices, etc. 

Pour l’instant, 1% de viols qui aboutissent à une condamnation pour viol, et 90% des viols ne font pas l’objet d’une plainte, ce qui fait que sur 10% des viols, 1% aboutissent à une condamnation pour viol. Comment expliquer ce très faible pourcentage de condamnation pour viol ? Deborah Dialloh explique qu’il y a une très forte tendance à la correctionnalisatio, c’est-à-dire qu’on fait passer le viol pour une agression sexuelle, et donc à une condamnation pour délit. Les cours d’assises (qui traitent donc les crimes tels que le viol) fonctionnent par cession, et donc coûtent très cher. Les dossiers qui arrivent en cours d’assises se finissent souvent par une condamnation, mais cela après de nombreuses années d’attente. De ce fait, les cours d’assises sont assez exceptionnelles, elles coûtent cher car on désigne un jury populaire qu’il faut rémunérer. L’argument du temps et de l’argent prend donc le pas chez les victimes, qui préfèrent alors porter plainte pour agression sexuelle. C’est la solution de facilité: on demande aux victimes si elles sont d’accord pour correctionnaliser l’affaire. Le conflit est alors difficile pour les victimes: elles doivent choisir entre minimiser ce qu’il leur est arrivé, ou batailler pendant des années pour avoir un jugement. De plus, lors du dépôt de plainte, la victime a souvent le sentiment d’être mal accueillie, est frustrée parce qu’elle a l’impression qu’on ne lui pose pas les bonnes questions, et donc qu’elle est incapable de répondre aux questions

Deborah Diallo conclut sur, selon elle, la procédure la plus adaptée après une agression sexuelle: la plainte avec consitutiton de partie civile, c’est-à-dire avec l’aide d’un avocat, avec qui on prendra rendez-vous pour prendre le temps de formaliser les choses, de constituer un dossier avec un faisceau d’indices, bref, une prise en charge que la police n’a pas les moyens ni les formations pour pouvoir garantir un bon accueil des victimes. 

La conférence se termine sur plusieurs questions posées aux intervenants par les élèves de l’ESJ, la conférence se termine. Si beaucoup pensaient que cette dernière ne ferait qu’enfoncer des portes ouvertes sur les questions de consentement, les intervenants ont su sensibiliser de manière bienveillante et efficace les spectateurs, en montrant les dynamiques qui sous-tendent les violences sexistes et sexuelles, en mettant en lumière les diverses réactions que les victimes peuvent avoir et qui ne sont pas toujours comprises par l’entourage, ainsi qu’une sensibilisation aux conséquences post-traumatiques que peuvent avoir les victimes après une agression. 

Un des souhaits principaux d’Oser dire non, l’association féministe de l’ESJ, est que ce genre de conférence sur les thématiques du consentement aient lieu au moins une fois dans l’année, surtout aux débuts, afin de sensibiliser les étudiants de manière efficace et prévenir au maximum les violences sexistes et sexuelles au sein de l’école, mais aussi au-delà de ces portes. 

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Out of the closet

La bisexualité : entre invisibilisation et stigmatisation

Le 23 septembre avait lieu la journée internationale de la visibilité bisexuelle. 

Retour sur cette sexualité invisibilisée dans la vie comme sur les réseaux par la perception binaire de la sexualité humaine.

Pour commencer : qu’est-ce que la bisexualité? 

La bisexualité est le fait d’éprouver une attirance sexuelle et/ou romantique pour les deux genres, masculin et féminin. Néanmoins, ressentir une attirance pour les deux genres ne signifie pas que cette attirance se calcule en termes de pourcentage (comme on peut le penser/l’entendre par des préjugés véhiculés sur les réseaux ou dans la vie quotidienne), par exemple une attirance 50/50 pour les hommes comme pour les femmes… En effet, le degré d’attirance envers les deux genres peut varier en fonction des périodes et des rencontres.

La légitimité de l’existence d’une journée de la visibilité bisexuelle prend tout son sens quand on remarque que la bisexualité reste encore une sexualité moquée, hypersexualisée, voire invisibilisée dans l’espace public.

L’éventail des orientations sexuelles et sentimentales semblant se limiter principalement aux 2 pôles de l’homosexualité et de l’hétérosexualité, la bisexualité apparaît comme une “phase” entre ces deux sexualités, une période de questionnement, de doute, qui ne dure pas dans le temps et qui aboutit soit par un coming-out homosexuel, soit par la fermeture d’une parenthèse de recherche d’identité. 

Cette invisibilisation s’observe également dans les études faites sur la pluralité de sexualité : dans leur article « Les personnes qui se disent bisexuelles en France », Population & Sociétés, vol. 561, no. 11, 2018, pp. 1-4, Trachman, Mathieu, Tania Lejbowicz, et l’équipe de l’enquête Virage explique : 

“Alors que les études sur les populations lesbiennes, gaies, bisexuelles et trans (LGBT) se sont développées ces dernières années, les analyses spécifiquement consacrées aux personnes qui s’identifient comme bisexuelles restent peu nombreuses par rapport à celles consacrées aux homosexuels. Les recherches consacrées à la bisexualité ont identifié deux facteurs principaux pour expliquer cette relative invisibilité [1, 2]. Elle renvoie d’une part au manque de reconnaissance sociale dont la bisexualité fait l’objet par rapport à l’hétérosexualité, mais aussi à l’homosexualité.”

Dans les deux cas, que ce soit dans une perspective hétérosexuelle ou homosexuelle, la bisexualité ne semble pas être reconnue pour ce qu’elle est : une communauté à part entière.

En effet dans les lieux communs hétéronormées, la bisexualité est souvent hypersexualisée, fétichisée : les personnes bisexuelles seraient plus enclines à multiplier les partenaires, à accepter les propositions de plan à 3, en particulier les femmes, et à davantage tromper leur partenaire. La fameuse chanson de Katy Perry, I kissed a girl, montre bien ici l’hypersexualisation d’une femme qui embrasse une autre femme: “I hope my boyfriend don’t mind it / It felt so wrong / It felt so right”. Embrasser une femme en étant dans une relation hétérosexuelle serait plus excitant, aurait le goût d’interdit, affirmerait la femme comme plus libérée, plus sûre d’elle, plus ouverte, plus désirable… et plus sexualisée. De plus, la chanteuse indique qu’elle trompe son partenaire avec une femme, renforçant le cliché de la personne bisexuelle comme volage. 

Maxence Ouafik, interne en médecine générale, doctorant en sciences médicales et militant LGBT+, explique dans l’article Slate, Biphobie, des stéréotypes aux conséquences psychologiques écrit par Laure Dasinieres :

“Plus spécifiquement, la bisexualité féminine n’est pas perçue comme une manière de vivre sa sexualité de manière autonome mais plutôt comme une manière de satisfaire le désir masculin ou de réaffirmer la normalité et la suprématie de l’hétérosexualité après une phase d’expérimentation.” La bisexualité, en particulier pour les femmes, serait donc un phénomène de mode, une simple passe d’amusement et qui constituerait un fantasme pour les hommes hétérosexuels, à qui la sexualité de la femme reviendrait finalement.

Dans le milieu LGBTQ+, le problème est plus complexe. De nombreuses personnes bisexuelles fréquentant les milieux queer ressentent la peur d’être moquées et jugées pour leur orientation “trop hétéro”, et donc leur illégitimité à appartenir à la communauté si elles fréquentent une personne du sexe opposé. Un homme bisexuel fréquentant une femme ne ferait alors plus réellement partie de la communauté LGBTQ+, de la même manière qu’une femme bisexuelle fréquentant un homme ne serait plus légitime de s’y sentir appartenir.

Pourtant, ce n’est pas la pratique sexuelle qui définit la sexualité de la personne, mais bien l’attirance, sexuelle ou romantique, en elle-même. Ainsi, de nombreuses personnes n’ayant jamais relationnée avec une personne du même sexe mais se déclarant comme bisexuel.le ne trouvent pas ou peu leur place dans la communauté LGBTQ+, leur sujet n’étant que peu évoqué.

En 2015, SOS Homophobie a effectué une Enquête nationale sur la bisexualité et explique que dans la communauté LGBTQ+, les personnes bisexuelles peuvent parfois être considérées comme “traîtresses” lorsqu’elles ont des relations hétérosexuelles. De ce fait, s’il n’existe pas (et heureusement) d’oppression systémique de la communauté lesbienne et gay sur la communauté bisexuelle, il n’en reste pas moins que subsistent des violences au sein de la communauté LGBTQ+, et qu’il est nécessaire d’en parler (de la même manière qu’il existe des discriminations faites aux personnes transgenres, asexuelles, etc, au sein de la communauté).

Cette stigmatisation de la bisexualité porte un nom : la biphobie. Néanmoins, elle est moins visible que les autres formes de discrimination portées à la communauté LGBT telles que l’homophobie et la transphobie, tout d’abord car la bisexualité, en elle-même, n’est pas facilement identifiable. On ne peut pas, en voyant un couple de deux personnes du sexe opposé, déterminer physiquement si les personnes qui sont ensemble sont bi.e.s ou hétéros. Ensuite, il n’existe pas, à proprement parler, d’insultes biphobes, alors qu’on entend beaucoup d’insultes homophobes et transphobe au quotidien. En ce sens, la biphobie repose donc davantage sur des clichés, et sur une invisibilisation de cette sexualité. 

Selon la même enquête de SOS Homophobie en 2015,

« En 2013, un tiers des appelant-e-s se disaient concerné-e-s par cette biphobie sociale ; en 2014 plus d’un-e bi-e sur deux (63 %) dit en être victime ». 

L’invisibilisation de la bisexualité passe également par le manque de représentation dans le monde culturel. Si, bien heureusement, les personnages homosexuels gagnent en représentativité dans de nombreux.euses films et séries, la bisexualité a un peu plus de mal à trouver sa place. 

Parmi les quelques personnages bisexuels qui ont marqué le grand et petit écran, on retrouve : 

Annalise Keating dans How to get Away with Murder, interprétée par l’actrice Viola Davis 

Ola, dans la série Sex Education, interprétée par Patricia Allison 

Clarke, dans la série The 100, interprétée par Eliza Taylor

Oberyn Martell dans Games of Thrones, interprété par Pedro Pascal 

Ainsi, être bisexuel.le, l’assumer, vivre des relations amoureuses et sexuelles de manière décomplexée est encore loin d’être simple. Finalement, l’invisibilisation, l’hypersexualisation ou encore la moquerie de la bisexualité montre qu’il y a encore tout un travail de sensibilisation à faire, surtout dans les espaces hétéronormés, mais aussi dans les milieux queer, sur la place laissée aux personnes bisexuelles et aux différentes manières d’aimer et d’avoir des relations sexuelles.

L’éventail des orientations sexuelles ne se réduit pas aux pôles de l’hétérosexualité et de l’homosexualité, et dépasse même la bisexualité. La sexualité, en elle-même, est fluide : elle peut varier tout au long de la vie, et une personne peut s’identifier à une certaine identité à un certain moment de son existence, sans forcément s’y réduire et y rester pour toujours. La visibilité doit être portée, dans la vraie vie et dans les médias, sur toutes les minorités sexuelles, afin d’appréhender au maximum la pluralité des situations qui existent, et permettre aux personnes de s’y retrouver et d’être rassurées.