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La bombe EACOP, face exposée d’un système bancaire meurtrier

Camouflée derrière son « plan climat », TotalEnergies s’étend et pille sur son passage les droits humains et de l’environnement. En Ouganda et en Tanzanie, ses projets dévastateurs dont l’oléoduc Eacop reposent sur le soutien de plusieurs banques. Un rappel nécessaire que l’argent une fois placé ne dort pas. Souvent, il tue.

© Sandra Imbault

TotalEnergies, le géant tentaculaire des hydrocarbures, est présent dans plus de 130 pays. Il consacre 70 % de ses investissements aux énergies fossiles, et engrange des bénéfices pharamineux chaque année (14 milliards d’euros en 2021). Ses nouveaux projets en collaboration avec la China National Offshore Oil Corporation s’ancrent en Ouganda et en Tanzanie, dans l’est de l’Afrique. Le premier projet, « Tilenga », consiste à exploiter l’or noir d’un lac ougandais. Le second, Eacop, mettra en œuvre l’acheminement du pétrole ainsi extrait via le futur plus grand oléoduc du monde, 1443 kilomètres de long, jusqu’en Tanzanie.

Ravager le vivant

Le gazoduc passera par des réserves protégées, et menace ainsi d’extinction de nombreuses espèces déjà en danger. Les deux plus grandes réserves d’eau douce d’Afrique de l’Est seront vraisemblablement contaminées, quand bien même la vie de plus de 40 millions de personnes en dépend. A n’en pas douter, Eacop fera trinquer les coupes de champagne dans le confortable bureau de Patrick Pouyanné (PDG de TotalEnergies). En même temps, il piétinera le vivant à tous les niveaux. A son terme, le projet émettra 34 millions de tonnes équivalent CO2 par an, soit six fois le total des émissions de l’Ouganda.

Ce projet colossal a besoin de financements. Pour cela, Total compte sur de nombreuses banques qui investissent dans cette entreprise l’argent confié par leurs client·e·s. En choisissant d’investir ou de financer des projets, les banques dessinent à grand trait notre modèle de société et son avenir dans un monde aux ressources limitées. D’après un rapport d’Oxfam France de 2020, l’empreinte carbone des grandes banques françaises représente près de huit fois les émissions de gaz à effet de serre de la France entière. Elles sont les premières financeuses européennes des énergies fossiles. Ainsi, au rythme actuel, ces banques nous mènent vers un réchauffement à +4°C d’ici à 2100, bien loin de l’objectif d’1,5°C fixé par le dernier rapport du GIEC. Les plus mauvaises élèves sont la BNP Paribas, la Société Générale et le Crédit Agricole.

Le pouvoir décisif des banques

Ce pouvoir, néanmoins, peut et doit être utilisé à des fins éthiques. Les banques portent la responsabilité des projets dans lesquels elles injectent notre argent. Concernant Eacop, de nombreuses banques se sont engagées à ne pas financer l’infrastructure. Quant aux investisseurs de Total, c’est-à-dire le Crédit Agricole, Amundi, BNP Paribas et Axa, ils sont complices. TotalEnergies consultera ses actionnaires lors de son Assemblée générale le 25 mai 2022. Aux banques de contester et sanctionner ses stratégies expansionnistes dévastatrices. La responsabilité leur incombe de voter contre la gigantesque entreprise de greenwashing appelée « plan climat », contre le renouvellement du mandat des trois membres du conseil d’administration de Total, et pour des mesures d’ampleur en faveur du climat. Sans le soutien de ses investisseurs, Total ne peut mener à bien son expansion. La responsabilité sociale et environnementale des banques a le pouvoir de paralyser les entreprises qui ne sont rien sans leurs actionnaires.

A l’aune des impacts environnementaux dévastateurs des banques, la responsabilité touche donc aux institutions qui exploitent notre argent à dessein pervers, mais aussi à nous, citoyen·ne·s, qui plaçons notre argent dans leurs mains. Entendons-nous bien : ces groupes multilmilliardaires usent du greenwashing pour maquiller leurs intentions, et notre vulnérabilité face à ces pratiques n’est pas blâmable. Toutes les banques françaises se sont engagées publiquement à respecter l’Accord de Paris depuis la COP 21 (2015), et la plupart d’entre elles proposent des Livrets de Développement Durable et Solidaire (LDDS). Derrière ces effets d’annonce et des techniques marketing aveuglantes se trame un cruel manque de transparence vis-à-vis des client·e·s qui restent pour la grande majorité ignorant·e·s de l’emploi que ces groupes font de leurs propres deniers.

Prendre conscience de notre responsabilité

La campagne de sensibilisation notamment menée par StopEacop a permis de lever un infime pan de cette dangereuse et malhonnête opacité. En tant que citoyen·ne, il nous revient de placer notre argent en connaissance de cause. Il est par exemple possible d’estimer l’empreinte carbone de son compte bancaire en téléchargeant gratuitement l’application Rift. En indiquant sa/ses banques et les différents placements qui y sont faits, l’application donne à voir l’empreinte environnementale de l’argent prêté ainsi que ce qu’il finance.

Prenons un exemple fictif. J’ai sur mon compte courant 1500€ au Crédit Agricole, et ai 20 000€ sur un livret A à la Société Générale. Selon l’application, mon épargne est répartie comme suit : 36 % pour les PME, 26 % pour les logements sociaux, 12 % pour les titres financiers et 11 % pour la dette publique. Rift m’indique que mon argent ainsi placé engendre 11 835 kg de CO2 par an, soit près de 9 vols Paris-New York. L’application m’informe également que mon épargne finance TotalEnergies, et plus globalement le secteur sensible de l’exploitation minière et des métaux. Cet outil, à défaut des banques elles-mêmes, contribue à apporter de la transparence à un système bancaire pour le moins discret quand il s’agit d’être honnête.

Agir pour une économie citoyenne, éthique et solidaire

Toutefois, nous ne sommes pas condamné·e·s à subir et constater les dégâts de notre malheureux financement. Plusieurs banques éthiques ont vu le jour ces dernières décennies, à la marge des grands groupes connus de tous·tes. C’est le cas de la Nef, une coopérative bancaire créée en 1988 et qui utilise l’argent déposé par les épargnants pour financer des projets écologiques, sociaux, et culturels. Et puisqu’il s’agit de miser sur la transparence, un registre permet à toute la clientèle de vérifier la liste des projets soutenus. Par ailleurs, il est possible soit de toucher les intérêts de l’épargne, soit de les verser à une association (là encore, en toute transparence). D’autres initiatives proposent des épargnes éthiques mais aussi un compte courant, comme le Crédit Coopératif.

Notre argent, quoiqu’il puisse sembler bien abstrait sous forme d’un nombre sur une application, se matérialise donc bien dans la réalité globale que nous vivons tous·tes à des degrés différents. L’exemple des projets Eacop et Tilenga est criant, mais ne forme que la pointe émergée de l’iceberg. A nous de nous informer et de transformer notre manière de concevoir notre rôle dans l’économie dévastatrice qu’alimentent les grandes banques. Faire le choix de l’éthique, c’est promouvoir une économie citoyenne et donc nos droits humains, par-delà les frontières. C’est façonner une société respectueuse du vivant. C’est capitaliser sur l’avenir de la planète et donc le nôtre. Aux banques d’utiliser leur pouvoir dans le bon sens. A l’État de réguler ce secteur effréné dans sa course au profit, en implémentant des réglementations contraignantes et en cessant de se contenter d’annonces cosmétiques et d’un volontarisme ostentatoire.

Léna Lebouteiller

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Féministes tant qu'il le faudra Podcasts

[Critique] Loin des yeux, près du coeur : la non cohabitation en couple

© Anna J

Jingle d’introduction : « Behind the Society, le podcast »

Bonjour à toutes, bonjour à tous !

C’est Léna, de Behind the Society. On se retrouve aujourd’hui pour parler amour. Eh oui, sujet qui fâche ou qui rassemble, peu importe, on est toujours concerné.e de près ou de loin. Et aujourd’hui, on parle de la non-cohabitation en couple, ou du LTA (Living Together Apart) diraient les anglophones, un phénomène croissant et pas déconnant. J’ai voulu voir de plus près la vie de ces couples qui s’aiment de loin. Le temps de votre douche, de votre trajet, de votre popotte, je vous partage mes recherches, et leur expérience. J’en profite pour me plonger dans des travaux féministes et universitaires éclairants. Je remercie vivement Juliette, Orianne et Héloïse de s’être livrées à moi pour ce podcast.

Jingle « Loin des yeux, près du coeur : la non cohabitation en couple. Un podcast réalisé par Léna Lebouteiller, pour Behind the Society. »

D’abord, de quoi et de qui on parle ?

L’enquête la plus édifiante à ce sujet a été réalisée en 2018 par l’INED, l’Institut National des Etudes Démographiques. Elle indique qu’en France métropolitaine, 4 millions de personnes en couple ne cohabitent pas. Plus d’un quart de ces couples non-cohabitants le sont délibérément. On les retrouve surtout en Île de France et dans les grandes communes. Ces couples sont également surreprésentés dans les catégories socioprofessionnelles supérieures.

Mais la variable la plus lourde chez ces couples, c’est bien l’âge : six non-cohabitants sur 10 ont moins de 35 ans.

Parler d’un phénomène grandissant reste néanmoins à nuancer. Comme l’explique le chercheur Arnaud Régnier-Loilier en 2019 dans la revue Population & Sociétés, « s’il est vrai que les personnes en couple non-cohabitant développent un discours davantage orienté sur les notions d’épanouissement personnel, d’indépendance et d’autonomie dans leur relation, cette forme d’union reste aujourd’hui peu répandue (entre 2 % et 6 % des 26-65 ans en France) et s’avère spécifique de certaines périodes du cycle de vie ».

Pour autant, les modèles du couple ont évolué à mesure que la structure de la vie quotidienne et des envies propres à chacune et chacun ont épousé de nouveaux schémas de vie : des vies souvent plus mobiles, un épanouissement personnel encouragé, et l’émancipation progressive des femmes au sein et hors des relations hétérosexuelles. Ainsi que le confirme la sociologue Laura Merla : « Vie de couple et vie familiale ne riment plus avec lieu de vie commun, vivre sous le même toit n’est plus la norme seule et unique ».

Parmi les raisons de la non-cohabitation délibérée, on retrouve souvent les mêmes facteurs d’épanouissement personnel et d’autonomie. Pour l’émission de Daphne Burki diffusée fin 2018, un journaliste a demandé dans la rue « Si on vous proposait de vivre en couple, mais pas sous le même toit, est-ce que vous tenteriez l’expérience ? ». Question à laquelle on lui a répondu :

« On est à une époque où la liberté et la confiance sont d’autant plus importantes, on a tous besoin, selon les âges, d’un petit peu de chacun chez soi, chacun pour soi, de mieux se retrouver, et partager le meilleur », « pour un petit moment, une petite parenthèse, oui, mais pas sur le long terme », « ça peut être une façon d’envisager un amour renouvelé, je dirais », « parce qu’il y a pas vraiment de quotidien, de routine, parce qu’on se voit quand on a envie de se voir, je trouve que c’est ce qu’il y a de plus pratique, parce qu’on garde un peu son indépendance et ses jardins secrets, parce qu’on peut en avoir plusieurs ».

Ce n’est pas sans rappeler un passage de la comédie de 1992 La Crise, dans lequel Didier, joué par Laurent Gamelon, frappe à la porte de Isa Barelle, interprétée par Zabou Breitman, pour lui demander de l’épouser et vivre avec elle. Vous savez comme moi combien la représentation de ce genre de couple est rare, c’est pour ça qu’il me paraît important de rediffuser ce petit passage.

Didier : « Je viens te demander en mariage, et toi t’appelles ça t’emmerder ? »

Isa : « Ecoute Didier, je ne veux pas vivre avec quelqu’un, tu comprends ? Ni toi, ni personne, je ne veux pas. Je veux vivre seule, seule, seule, tu comprends ? Je veux pouvoir péter dans mes draps tranquille, rentrer à n’importe quelle heure, bouffer sur un coin de table, inviter des copains, faire le ménage seulement une fois par an si ça me chante, je veux dépenser mon fric à ma façon »

Didier : « Mais tout ça tu pourras très bien le faire, je vois pas où est le problème ? »

Isa : « Le problème c’est que je ne veux pas d’un mec étalé sur mon canapé, qui baille en disant “qu’est-ce qu’il y a à bouffer ce soir”, je ne veux pas qu’on me dise “tiens, toi qui repasses si bien les chemises”, je ne veux pas acheter la BMW qu’est fabuleuse et on paiera les traites ensemble, je ne veux pas que ta mère me téléphone pour savoir si je t’ai bien donné tes cachets contre la grippe, je ne veux pas de tes chaussettes sales dans mon panier à linge, je ne veux pas nettoyer la cuisine pendant trois heures le jour où t’auras décidé de faire une paella pour tes collègues du bureau, je ne veux pas te demander si t’es d’accord de regarder le film au lieu du sport. Je ne veux pas, je ne veux pas ! Ta vie c’est ta vie, ma vie c’est ma vie.

Un certain désir d’indépendance

C’est indéniable, vivre séparément, c’est aussi être un peu tranquille. C’est le goût du temps pour soi. Selon Daphnée Leportois, journaliste pour Slate, « rester chacun chez soi permet de ne garder que ‘les bons côtés du couple’, et de poursuivre ses activités personnelles sans avoir à rendre de compte ».

Héloïse, ayant fait le choix délibéré de ne pas cohabiter avec son petit-ami, m’a confié ce besoin d’autonomie tout en continuant de se voir régulièrement :

« C’est bien d’avoir son logement parce qu’on fait aussi ce qu’on veut. On va chez l’un chez l’autre, on se voit peut-être quasiment tous les jours. Mais on fait chacun nos trucs chez nous. Quand tu vis avec quelqu’un, tu dois te répartir les tâches et ça peut être source de conflits. Il y a une routine qui s’installe. Là, c’est un bon compromis. »

J’ai aussi discuté avec Juliette, qui est en couple hétérosexuel à distance entre Rome et Lille.

Ayant cohabité 1 mois pendant les vacances d’été, tous deux se sont rendu compte qu’en fait, ils vivaient mieux séparément.

« On arrive à maintenir un certain rythme de vie individuel. On arrive à mener beaucoup de projets par rapport à ce qu’on faisait avant, parce qu’il y avait un peu le sens de la responsabilité. On avait besoin de se voir, mais c’était pas un besoin ».

Ce désir d’indépendance va de pair avec l’évolution de la place des femmes dans la société. Il est aujourd’hui possible de mettre sa vie personnelle (au sens propre du terme) et professionnelle au centre de son quotidien, et une relation, si relation il y a, en second-plan, voire en arrière-plan. Le poids de certaines personnalités influentes ne doit pas être sous-estimé à cet égard. La musique joue également un rôle important pour nourrir l’empowerment des femmes, en soulignant qu’une femme n’a pas besoin d’un homme pour vivre. Je me rappelle notamment les propos de Shay, rappeuse belge de 29 ans, qui se livrait pour OKLM sur sa vision de l’amour en 2019.

« Tout ce qui m’importe c’est ma musique, ma carrière, ma famille. Si un mec rentre dans ma vie, j’en n’ai pas besoin. En fait si tu rentres dans ma vie, tu m’arranges. Tu m’arranges, ou bien tu viens pas. Faut pas me mettre dans la position de la meuf qui pleure ».

Toujours d’après Daphnée Leportois, « c’est bien le signe d’une évolution égalitaire du modèle socio affectif du couple. On est loin du mariage moderne dans lequel « aimer devient fusionner, et donc s’oublier » ». Il convient alors de se départir d’une critique selon laquelle les personnes, et en particulier les femmes, non-cohabitantes, le seraient par égoïsme. Comme le répète Judith Duportail en 2020 dans un podcast de Samia Miskina, « s’aimer soi-même, c’est un truc punk, c’est un truc révolutionnaire, c’est un truc radical ».

Retrouver le « nous » par le « je »

En couple lesbien depuis 1 an, Orianne m’explique qu’après réflexion, elle voit sa non-cohabitation a priori « subie » comme une sorte de bénédiction.

« Ca me permet d’avoir vraiment ma vie, mon monde, mes potes (qu’elle connaît très bien et qu’elle adore), et elle elle a sa vie, son monde, ses potes (que je connais aussi et qui sont trop cool). Mais on a vraiment deux vies séparées, et on se perd pas l’une dans l’autre. J’ai vu beaucoup trop de couples vivre ça. Et je trouve que déjà on est trop jeunes pour vivre ça. Et même ça fait peur. Je trouve pas ça sain »

En somme, le « nous » ne doit pas aspirer le « je ». La non-cohabitation peut, à cet égard, représenter une forme saine de relation amoureuse. « Sentir les beautés et les défauts de l’individualité libère de l’aversion ou de l’indifférence à un ‘nous’, qui peut être alors redécouvert ou mieux supporté », comme l’écrivaient déjà en 2006 Gilda Charrier et Marie-Laure Déroff. Cette observation me rappelle encore une fois la discussion que j’ai eue avec Juliette.

« Lorsqu’on est à même de fréquenter la personne régulièrement, on tend à voir les défauts de la personne et à rentrer dans un cercle de co-dépendance qui est toxique. La distance, ou en tout cas le fait d’avoir son propre espace et son propre temps, ça permet déjà dépenser à soi-même. Je pense que c’est hyper important, parce que si on est bien avec nous-mêmes, on va tendre à accepter et à donner un amour qui est différent. Ce qui n’est pas le cas dans le cadre d’une cohabitation ».

Réinventons l’amour avec Mona Chollet

Rembobinons un peu. On a déjà dit beaucoup de choses. Alors faisons une petite pause avec Mona Chollet, Le rêve, je sais. J’aimerais partager ce qui m’a fait réfléchir sur ce sujet. Comme un déclic, Mona Chollet dans sa fabuleuse œuvre Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, m’a fait réaliser à quel point la cohabitation n’était ni donnée, ni forcément appropriée, mais tout à fait légitime. Merci d’ailleurs à ma consœur Estelle d’avoir mis ce bouquin sous mon sapin. Je vous lis donc ce passage profond et léger, mais surtout important :

« Je ne crois pas que la cohabitation permanente fasse encore partie de mon idéal. Je l’ai beaucoup aimée ; je chéris mes souvenirs de ces levers où j’étais d’une humeur de chien (je ne suis pas du matin) et où mon compagnon réussissait à me faire rire avec une blague bien placée, des moments où on se serrait dans les bras l’un de l’autre en se préparant un café ou un thé dans la cuisine avant de partir travailler. Lorsque nous nous sommes séparés, je rêvais d’un paysage domestique où tout ce que j’aurais sous les yeux m’appartiendrait, d’un appartement dans lequel j’aurais tout choisi ; comme si j’avais besoin, après une si longue vie commune, de me rassembler, d’expérimenter qui j’étais sans lui ».

« Peut-être qu’un jour j’aurai à nouveau envie de cohabiter. Mais, dans la façon dont je vois les choses actuellement, il me semble préférable que chacun ait son espace, qu’il s’agisse de deux logements séparés ou au moins de deux chambres dans le même logement. J’aime l’idée d’avoir la solitude pour état premier, de garder une base arrière, d’être avec l’autre, pour quelques heures ou pour quelques jours, parce que je l’ai choisi, parce que nous le désirons tous les deux, et pas parce qu’il se trouve qu’il habite là, lui aussi. J’aime l’idée de ne jamais subir sa présence et de ne jamais lui imposer la mienne »

L’autrice évoque alors l’exemple de Frida Kahlo et Diego Rivera. L’illustre couple vivait chacun dans leur maison, reliée par une passerelle au dernier étage. Diego Rivera, dans sa maison rose, Frida Kahlo, dans sa maison bleue. Mais un lien pas moins solide reliant la solitude de l’une à celle de l’autre, comme preuve que fusion et fission vont de pair.

Loin de la vision hétérocentrée : le LTA pour tous les couples

Malheureusement, et comme souvent, les études sur les couples non-cohabitants se sont concentrées sur les couples hétérosexuels. Sans surprise. Alors, sans base de données sociologiques ou démographiques, j’aimerais prolonger cette réflexion. S’il est vrai qu’il peut être épanouissant de vivre séparément pour un couple homme-femme cisgenre, je crois que le LTA est aussi envisageable pour tous les autres couples. L’expérience d’Orianne, en couple lesbien, en est déjà un exemple.

Des dépendances interpersonnelles se forgent de manière universelle, pour tous les couples. Bien que l’oppression hétéropatriarcale prenne beaucoup moins de place dans les couples queer, il me semble que la « solitude comme état premier » qu’évoquait Mona Chollet a aussi lieu d’être. La qualité du temps passé, l’indépendance, le retour du nous par le je, sont autant d’implications sous-jacentes à la non-cohabitation de façon générale et qui sont applicables à tous les types de couple. Réinventer l’amour vaut pour tout le monde, être épanoui seul.e ou à plusieurs, aussi.

Nous l’avons vu, la non-cohabitation peut s’avérer un choix sain, révélateur d’évolutions structurelles en faveur de relations plus émancipées et plus respectueuses de chacune des parties du couple. Néanmoins, ne pas habiter ensemble, ce n’est pas donné à tout le monde, ni voulu par tout le monde.

S’aimer séparément, plus facile à dire qu’à faire

De fait, comme je l’ai mentionné au début de ce podcast, les non-cohabitants sont surreprésentés chez les personnes diplômées. D’après une enquête de l’INSEE datant de 2011, parmi les 30-59 ans, 48 % des personnes en couple non cohabitant ont un diplôme universitaire, contre 32 % des personnes en couples cohabitant. Leurs diplômes leur permettant souvent d’accéder à des emplois mieux rémunérés, il est plus aisé pour ces personnes de faire le choix de conserver deux logements. Cette limite financière mérite d’être soulignée : la non-cohabitation, c’est aussi passer son temps à faire des allers-retours chez son partenaire et donc payer le prix des transports, chauffer son logement même quand on y est peu, payer son loyer en totalité alors qu’on y vit qu’à moitié, et j’en passe. D’après les recherches d’Arnaud Régnier-Loilier, déjà évoquées plus tôt, « les contraintes économiques, plus fortes en bas de l’échelle sociale, peuvent pousser les partenaires à habiter ensemble afin de réaliser certaines économies d’échelle qu’offre la vie commune ». Ce constat permet également de prendre du recul sur cette majorité de couples cohabitants : cette réalité ne recouvre pas nécessairement une volonté unanime et complète de vivre ensemble, mais une négociation davantage pratique, en termes économiques et logistiques notamment.

D’après des statistiques de l’INSEE, parmi les personnes en couple âgées de 30 à 59 ans, 21 % des personnes n’ayant aucun enfant ou des enfants d’autres unions ne cohabitent pas. C’est 1 % pour les personnes ayant des enfants communs seulement. Ainsi, dès lors qu’un couple a un enfant commun, les chiffres de non-cohabitation chutent drastiquement.

Pour plusieurs des femmes avec lesquelles je me suis entretenu, la non-cohabitation n’était pas envisagée sur le long terme, mais plutôt comme un compromis transitoire : le temps d’avoir une vie plus stable, de finir ses études, d’avoir un emploi, d’être sûr.e de son couple, etc. Et de fait, dans 9 cas sur 10, une relation cohabitante est précédée d’une période où les conjoints ne résident pas ensemble. Pour la plupart des jeunes, s’installer avec leur partenaire reste une perspective pour le futur. Toujours d’après les recherches de Régnier-Loilier, parmi les 26-30 ans non-cohabitants, 68 % d’entre eux ont l’intention de s’installer en couple d’ici deux ans, contre 7 % qui ne souhaitent définitivement pas vivre ensemble.

Dans cette optique, on pourrait penser, pourquoi pas, à une forme de cohabitation par intermittence, selon les cycles de vie, et ses propres ambitions personnelles.

En bref

En moins de 15 minutes, grâce aux interviews, aux travaux universitaires, aux travaux féministes, j’ai essayé de déceler un petit peu les défis qui se cachaient derrière la non-cohabitation, et tous ses enjeux sous-jacents. En quelques secondes, je vais maintenant essayer de synthétiser un peu tous ces propos.

Selon les personnes, leur profil social et leur schéma de vie, la non-cohabitation peut donc apparaître épanouissante et viable, satisfaisante sur le court terme, ou alors pas du tout envisageable. Quoi qu’il en soit, le fait d’y penser permet au moins d’entamer une réflexion sur la valeur que l’on accorde à sa solitude. La dédiaboliser, l’apprécier et la chérir peut, selon les cas, stimuler cette envie d’aimer séparément. La solitude ne fait pas de vous quelqu’un ou quelqu’une d’égoïste ou de sans-coeur. Dessiner les contours de cette solitude à deux peut au contraire être un moyen de se découvrir soi et son ou sa partenaire. L’amour sur-mesure vient casser le modèle prétendument universel de couple homme-femme cohabitant, asphyxiant et ignorant de la diversité des relations amoureuses. Si la non-cohabitation n’est pas évidente, elle doit au moins faire partie du dicible, du pensable, du représentable. Il est grand temps que d’autres schémas de vie amoureuse passent à l’écran, s’écrivent sur des pages, se peignent sur des toiles, et vibrent par les voix.

Jingle de fin : « C’était Behind the Society, le podcast. Une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts ».

Autrice/réalisatrice : Léna Lebouteiller