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Le droit à l’IVG en péril aux États-Unis

photo: pexels

Le départ de Donald Trump de la Maison Blanche n’aura pas suffit à endiguer la poussée conservatrice du pays. Les lois anti-avortement se multiplient dans les différents Etats américains, jusqu’à donner des idées à la plus haute juridiction du pays, la Cour Suprême. Les juges qui la composent pourraient réviser la loi Roe VS Wade de 1973 qui inscrit l’avortement légal jusqu’à 24 semaines de grossesse dans la Constitution.

Vers une suppression du droit à l’avortement ? 

Réviser la Constitution n’est pas un acte banal, cela remet en cause une décision historique pour la liberté des femmes. En 1973, l’arrêt Roe VS Wade promet aux femmes une possibilité d’avorter jusqu’à 24 semaines de grossesse. Mais les États-Unis semblent à présent revenir sur leurs pas à la suite d’un projet de loi du Mississippi.  Cet État du Sud souhaite interdire l’avortement au-delà de 15 semaines de grossesse, une loi que les juges de la Cour Suprême pourraient faire passer à l’échelle du pays. Certains États n’ont pas attendu cette décision pour passer à l’acte. Selon France Info, pas moins de 1840 mesures de limitation de la contraception ou de l’avortement ont été introduites depuis le début de l’année aux États-Unis, dans 46 États sur les 50 que compte le pays. La Floride a réduit le délai pour l’avortement de 24 à 14 semaines. Au Texas, l’IVG est à présent interdit dès que les battements du cœur de l’embryon sont perceptibles, environ quatre semaines après la fécondation. L’Idaho engage des poursuites civiles contre les médecins pratiquant l’avortement. La liste est encore longue et pourrait s’allonger davantage si la Cour Suprême décide de réviser ce droit. Vingt États supplémentaires seraient susceptibles de criminaliser ou d’interdire l’avortement.  Pourtant, dans les pays avec un accès au soin, les avortements ont tendance à avoir lieu assez tôt. La majorité des avortements réalisés dans le monde ont lieu dans les 12 premières semaines (90% dans les pays à revenu élevé , les ⅔ ayant lieu avant 9 semaines de grossesse).

carte : Radio-Canada affichant les restrictions du droit à l’IVG. La carte date de 2016, depuis certains États ont renforcé leur politique anti-IVG


L’héritage Donald Trump

La décision de la Cour Suprême est encore plus redoutée que six juges sur neuf sont conservateurs. Un déséquilibre en partie dû aux choix de Trump. L’ancien président des États-Unis a conduit trois juges conservateurs à la plus haute juridiction du pays. Symbole du recul du droit à l’avortement, Trump choisissait Amy Coney Barrett pour remplacer l’icône féministe, Ruth Bader Ginsburg. La protégée de Trump s’oppose diamétralement à sa prédécesseure, une femme reconnue pour ses positions en faveur de l’indépendance et de l’avortement. Sa remplaçante est au contraire connue pour ses positions religieuses traditionalistes et son opposition à l’avortement. Amy Coney Barrett est membre de la communauté religieuse “People of Praise” dont un article du Guardian affirme que les femmes y sont considérées comme soumises à leur mari. Pour compléter le tableau, Niel Gorsuch avait également été sélectionné par l’ancien président américain. Ce juge conservateur de 55 ans se positionne en faveur de la peine de mort ainsi que des valeurs de la famille et de la religion. En 2013, il tranche en faveur de l’entreprise Hobby Lobby, opposée au remboursement de pilules du lendemain. Troisième choix et pas des moindres, Brett Kavanaugh, homme aux positions conservatrices affichées : catholique traditionaliste, ouvertement anti-avortement et pro armes à feu. Il est également accusé d’au moins quatre agressions sexuelles, notamment par d’anciennes camarades d’étude.  Le système américain est ainsi fait que ces choix d’hier peuvent impacter la vie des femmes de demain. Restreindre, criminaliser ou interdire l’avortement aurait de graves conséquences sur la santé des femmes, et sur leurs libertés.

Riposte féministe

Aux Etats-Unis, les lobbies anti-avortement et les mouvements “pro-life” envahissent la société et mènent leur propagande, même dans la tête des plus jeunes. L’Église est l’une des instances majeures dans la lutte contre l’avortement. En 2019, elle finance le film “Unplanned”, un manifeste contre l’IVG inspiré de faits réels. Le scénario met en scène une femme du Planning Familial aux opinions féministes. Cette dernière retourne sa veste après sa rencontre avec un couple anti-avortement, elle décide alors de mener un combat contre le Planning Familial et l’IVG. Lors de sa semaine de sortie, le film se hisse au top 10 des meilleures entrées avant d’être interdit au moins de 17 ans et rejeté par certaines chaînes de télévision. Mais la propagande anti-avortement gangrène aussi l’État, notamment sous l’ère Trump. En janvier 2017, la “March for life”, grand rendez-vous des militants anti-IVG, prend un autre tournant. Le vice-président de Donald Trump, Mike Pence, s’y rend en personne et déclare : « La vie est en train de gagner ».

Vidéo de Bloomberg QuickTake sur la Women’s March pour protester contre les lois anti-avortement

La réponse féministe ne s’est pas faite attendre face à la poussée conservatrice du pays. En octobre 2021, de multiples manifestations dénonçant la loi promulguée au Texas ont lieu dans plusieurs États. Dans plus de 600 villes du pays, des femmes de toutes les générations revendiquent le droit à disposer de leur corps, le droit d’avoir le choix. Les féministes dénoncent la situation déjà critique du pays où certaines femmes sont contraintes de changer d’État afin d’avorter. Les lois anti-avortement affectent d’autant plus les femmes précaires pour qui ce droit est très coûteux. Amnesty International condamne également les “déserts” en terme de cliniques d’avortement, la plupart des habitants vivant à plus de 160 kilomètres d’un tel service. L’organisation déplore le fait que les États-Unis aient “le taux de mortalité maternelle le plus élevé de tous les pays développés”. La situation est déjà critique. Réviser le droit à l’IVG ne permettra pas de diminuer le nombre d’avortement mais rendra simplement sa pratique plus dangereuse. Au-delà de l’aspect médical, cette loi est le symbole même du patriarcat. Une minorité de personnes, notamment des hommes, décident à la place des femmes sur des sujets qui les concernent. Cela semble surréaliste qu’en 2022, des femmes doivent toujours se battre pour avoir le choix, pour disposer librement de leur corps, pour avoir des droits fondamentaux. Les États-Unis sont à présent à un carrefour entre une société conservatrice où le patriarcat fait la loi et une société féministe, où chaque être humain a accès à ses droits fondamentaux.

photo :pexels

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Anxiété sociale : la difficile épreuve du regard de l’Autre

image : Pexels

Le sujet de la santé mentale n’a fait son apparition que tardivement dans l’espace public. Longtemps considéré comme relevant du domaine privé, ce sujet constituait et constitue toujours une forme de tabou dans notre société. Parmi les nombreuses formes d’anxiété, l’anxiété sociale fait partie de celles les plus tues. Tout le monde ou presque a déjà vécu ces moments embarrassants que provoque la timidité : les mains tremblantes pendant un oral, les joues qui deviennent rouges, le petit trac avant de prendre la parole… Avec le temps, la timidité s’atténue et peut être plus facilement gérée. À un autre degré, l’anxiété ou phobie sociale est plus difficile à appréhender. Moins connu, ce trouble mental représente un réel frein dans la vie sociale de ceux et celles qui en souffrent.  Comprendre cette psychopathologie implique de s’interroger sur le regard de l’autre mais aussi sur le regard que l’on se porte à soi-même. 

Comprendre pour mieux soigner 

Mathilde Besset est psychologue et suit une formation aux Thérapies Cognitives et Comportementales (TCC), si son nom vous est familier c’est peut-être que vous l’avez déjà entendu sur le podcast “Salut, ça va ?” qu’elle co-présente avec Léa de la chaîne Youtube Jenesuispasjolie. Mathilde précise qu’il existe bien une différence de nature entre l’anxiété sociale et la timidité. Cette dernière peut-être considérée comme un trait de la personnalité tandis que l’anxiété sociale est un trouble mental que la psychologue définit ainsi :

“L’anxiété sociale se manifeste par une peur intense de situations sociales dans lesquelles la personne se sent exposée, observée par les autres. C’est la peur du jugement des autres, la peur de ressentir de la honte ou de la gêne. Cela entraîne des évitements de situations et un impact négatif significatif pour la personne qui en souffre. ”

De façon plus générale, les symptômes que provoque l’anxiété sociale sont similaires à ceux d’un trouble anxieux. Les réactions peuvent être physiques : tachycardie, sudation, hyperventilation, tensions musculaires…

Capture d’écran d’un compte Instagram décrivant les symptômes de l’anxiété sociale

Mais les conséquences psychologiques qu’engendre l’anxiété sociale sont tout aussi douloureuses. Le sentiment d’être constamment jugé.e, l’impression de ne pas plaire, la sensation de honte. Mathilde remarque que les personnes souffrant d’anxiété sociale ont souvent peu confiance en elle et, en conséquence, chaque interaction sociale devient une épreuve, un regard à affronter. Il est cependant tout à fait possible de guérir de l’anxiété sociale, bien que le chemin soit long et fastidieux. Marie est en terminale et souffre d’anxiété généralisée depuis la classe de CM1. La foule et les grands groupes lui génèrent de l’anxiété sociale. Avec le temps, elle a développé ses propres méthodes pour gérer son trouble. Il n’existe, en effet, pas de solution miracle pour mettre fin à l’anxiété sociale. Au fur et à mesure, chaque personne trouve des réponses adaptées et personnalisées à ces crises. Pour Marie, les exercices de respirations ne fonctionnent pas vraiment en cas de crise d’angoisse, elle préfère s’ancrer dans la réalité et se concentrer sur cinq choses qu’elle voit, quatre choses qu’elle entend et trois choses qu’elle touche.

Capture d’écran d’un compte Instagram expliquant la méthode appliqué par Marie, aussi appelée « pleine conscience »

Mais Marie comme Mathilde rappellent que pour chasser sa peur, il faut d’abord l’affronter. Marie essaie de s’exposer aux situations qui lui créent de l’angoisse, bien que cela soit difficile. Pour autant, elle ne se décourage pas et se rend volontairement dans des lieux où elle sait qu’il y aura du monde. Le meilleur moyen de se détacher du regard de l’autre est de s’y confronter, comme le soutient Mathilde. La psychologue insiste également sur les bienfaits de consultations avec des psychologues formés aux Thérapies Cognitives et Comportementales (TCC). Ces thérapies ont effectivement montré leur efficacité quant à la prise en charge des troubles anxieux. 

Un repli sur soi-même 

L’anxiété sociale de Marie atteint un nouveau stade à la suite du confinement. Pendant cet isolement imposé, beaucoup ont pris de nouvelles habitudes, ont été coupés des relations sociales, et par extension, du regard de l’autre. Ce retrait d’une vie à cent à l’heure, rythmée par les interactions sociales, a conduit certain.e.s à s’installer dans une zone de confort. Alors quand les magasins, bars, classes d’école ont fait leur grand retour, cela a été un choc pour Marie et pour tous.tes celles et ceux qui souffrent d’anxiété sociale. Marie témoigne : “Le déconfinement m’a tétanisé à l’idée de revoir du monde”. Son anxiété s’est décuplée à tel point que la jeune femme a dû se faire porter de force à aller voir un médecin, elle qui refusait alors de sortir sous n’importe quelle condition, accompagnée ou non. C’est grâce à son entourage que Marie a, peu à peu, réappris à vivre comme avant même si “ c’était  (le déconfinement) une expérience traumatisante et pour rien au monde je ne la revivrais”.

Mathilde Besset confirme que le confinement et ses effets ont créé des troubles d’anxiété sociale chez certaines personnes. Être moins exposé.e aux situations sociales ne fait pas pour autant disparaître le trouble. Au contraire, ne pas se confronter à la réalité sociale crée davantage d’anxiété par la suite. Dans la plupart des cas, le confinement n’a fait qu’aggraver l’anxiété sociale. 

Autre aspect difficile à gérer pour les personnes souffrant de ce trouble mental, le décalage. Le décalage entre celleux pour qui le déconfinement rimait avec la joie de retrouver les soirées et celleux pour qui c’était une source de stress. Ce parallèle est encore plus compliqué à endosser pour les jeunes. Pendant les années lycée et même par la suite, avoir une vie sociale signifie souvent sortir et rencontrer de nouvelles personnes. Marie constate le fossé qui peut se créer avec ses camarades. Pour autant, elle confirme ne pas être moquée pour ses choix de vie et espère pouvoir mieux gérer son anxiété d’ici l’entrée en études supérieures. 

Quand le genre s’en mêle 

Dès leur plus jeune âge, les filles et les garçons sont soumis à une éducation différente. Les filles se doivent d’être sages, douces, discrètes, modestes tandis que l’on attend des garçons virilité, force, courage. Cette éducation genrée conduit les hommes à être plus aptes à prendre des risques, à s’affirmer, à être audacieux. Il en découle que les femmes s’autocensurent plus que les hommes, se sous-estiment davantage. Ce processus alimente la fameuse théorie du plafond de verre: le rapport Women Matter de McKinsey démontre que les femmes se sentent moins capables d’occuper des postes à hautes responsabilités que les hommes. Elles osent moins et doutent davantage de leurs capacités. Conséquence de cette pathologie des sociétés patriarcales, les femmes ont moins confiance en elles que les hommes. Mathilde Besset rappelle que l’anxiété sociale se révèle souvent vers l’âge de 25 ans et, sans grande surprise, touche davantage les femmes que les hommes. Le manque de confiance en elles des femmes peut être une des pistes pour expliquer ce phénomène.

Autre élément explicatif, les femmes sont plus touchées par le stress que les hommes. Il est important de rappeler toutefois que les femmes sont psychologiquement moins réactives au stress que les hommes mais produisent plus d’hormones de stress, percevant des stresseurs partout. S’ajoute à cela la charge mentale qui leur est imposée par la société patriarcale et qui ne fait qu’accumuler ce stress. Le regard de l’autre a également une autre dimension pour les femmes, ces dernières étant longtemps été représentées et évaluées par et pour le regard masculin. Pendant des siècles, les femmes devaient se contenter de bien paraître afin de renvoyer une image de la “femme parfaite”. Cela ne signifie pas pour autant que les hommes ne subissent pas le stress ou l’anxiété sociale. L’éducation genrée mentionnée plus haut conduit également les hommes à moins dévoiler leurs émotions, pleurer étant considéré comme une faiblesse. Il est donc probable que les hommes osent moins parler de leurs troubles, l’anxiété étant un sujet resté tabou jusque récemment. 

Depuis le mois de septembre, le gouvernement a mis en place un numéro vert pour la prévention du suicide, joignable 24h/24 et 7j/7 : le 3114 : https://www.service-public.fr/particuliers/actualites/A15206

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[Portrait de vie] L’AJL : mettre fin à la violence LGBTIphobe banalisée dans les médias

Puisque la représentation et le poids des mots comptent, Behind The Society a contacté Mathieu Brancourt, membre de l’Association des Journalistes LGBTI (AJL). Créée en 2013, l’AJL veille au respect et à la représentation des personnes LGBTI dans les médias. Au micro de BTS, Mathieu évoque le contexte de création de l’association, les missions de cette dernière et le rôle des journalistes dans le traitement des questions LGBTI.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind The Society : le podcast »

Léa, animatrice :

On peut penser que ça a peu d’importance, au fond, la représentation. Que ce n’est pas vraiment ce qui compte, qu’il y a déjà bien assez de droits et de libertés. Mais ce qu’on regarde, ce qu’on écoute, ce qu’on lit, tout ça a un impact sur nos modes de pensées. L’invisibilité de la communauté LGBTI+ ou sa stigmatisation, lorsqu’elle est effectivement abordée, ont un impact. La violence physique est indiscutable et visible : SOS homophobie rapporte que 164 agressions physiques lgbtiphobes ont eu lieu en France en 2020, ce chiffre faisant références aux agressions qui ont été déclarées. Mais cette violence peut également s’exercer de manière insidieuse, moins évidente mais toute aussi dévastatrice. Ce sont les mots employés dans les médias, la manière de traiter ces agressions, les personnes que l’ont choisi d’interroger, les discours que l’on laisse passer. Créée en 2013, l’AJL se bat pour que cette violence ne soit plus invisible. Behind The Society a contacté un de ses membres, Mathieu Brancourt, pour échanger sur le traitement médiatique des questions LGBTI+. Cet épisode est la première partie de cet échange, le deuxième portera sur le fait d’être journaliste et LGBTI+. 

Mathieu Brancourt :

« On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. »

Léa :

L’AJL : mettre fin à la violence lgbtiphobe banalisée dans les médias, un podcast d’Evann Hislers et de Léa le Denmat. 

Mathieu Brancourt :

Je m’appelle Mathieu Brancourt, j’ai 32 ans, je suis journaliste et j’étais spécialisé dans la santé, notamment dans le VIH. Aujourd’hui je suis freelance à Lille et je suis membre de l’Association des journalistes LGBTI depuis décembre 2013. L’AJL s’est lancée au moment des débats sur le mariage pour tous où quelques journalistes gays et lesbiennes, à l’époque, ont fait leur coming-out dans Libération pour dire qu’il fallait se positionner, en tant que journalistes, pour un meilleur traitement et plus respectueux des personnes LGBTI dans les médias. Cela surtout  lors de ce débat qui a malheureusement été à l’origine de beaucoup trop de débordements et de propos problématiques relayés par les médias. 

Transition musicale

L’AJL c’est une association de journalistes donc une association professionnelle de journalistes. Nos missions, elles se limitent à notre travail d’intervention au niveau médiatique, donc on intervient et on interpelle les journalistes et leurs rédactions. Les objectifs de l’association sont de plaider auprès des réactions pour un meilleur traitement des problématiques et des personnes LGBTI. Mais aussi d’intervenir sur les réseaux sociaux en cas de problème et essayer de proposer, de corriger les journalistes ou les articles problématiques à ce moment-là (mariage pour tous). Depuis, l’association, en 8 ans d’existence maintenant, s’est beaucoup étoffée et on propose aussi des formations dans les collèges. On fait des interventions à la sensibilisation au traitement médiatique et à l’homophobie dans les médias auprès de collégiens dans différents collèges de France. On intervient aussi à l’invitation d’écoles de journalisme, à l’occasion de séminaires ou de cours magistraux. 

Léa :

Justement, pourquoi est-ce important pour l’AJL de faire des interventions dans les collèges? 

Mathieu Brancourt :

Les interventions dans les collèges, on a voulu s’y positionner parce que l’on pense qu’en tant que journalistes on doit aussi participer à l’éducation aux médias. Aujourd’hui l’éducation aux médias est cantonnée à la bonne volonté et à la capacité ou non des professeurs des écoles à avoir du temps à enseigner cette matière-là. On pensait qu’en tant que journalistes, on avait les capacités et surtout l’envie d’aller expliquer à des collégiens donc à des jeunes, déjà beaucoup plus sensibilisés aux questions LGBTI via les réseaux sociaux, d’apporter un cadrage dans des collèges volontaires. Nous souhaitions proposer des modules spécifiques pour faire réagir les collégiens et les collégiennes sur des problématiques d’actualité et voir comment eux perçoivent, ou pas, le traitement médiatique et l’homophobie, la transphobie, la lesbophobie ou la biphobie. Nous voulions aussi leur montrer que des personnes peuvent être journalistes et ouvertement LGBT. Aussi, à un niveau plus personnel, pour des collégiens et des collégiennes qui seraient dans le placard, se dire qu’ils ne sont pas seuls et que des personnes leur ressemblent. Leur dire que, nous, les représentations que l’on avait pas en tant que journalistes à une autre époque ont changé, et que maintenant c’est possible d’être visible et d’avoir des personnes à qui parler. Je pense que c’est déjà un énorme pas de fait pour eux. 

Léa :

L’AJL a aussi mis en place une charte, en quoi consiste-t-elle?

Mathieu Brancourt :  

La charte a été voulu pour, sans vouloir mettre une espèce de contrainte, créer un engagement avec les médias et les rédactions. Leur demander sur quatre ou cinq points élémentaires, une unité sur ces traités médiatiques en s’assurant qu’il y ait une intervention lors d’un traitement médiatique problématique pour éviter que ces erreurs se reproduisent. Ça permet aussi de créer le dialogue avec les rédactions et d’élever le niveau de traitement et faire en sorte que des journalistes qui étaient sensibilisés à cette question-là, peuvent passer le relais et les connaissances à leurs collègues. Cela permet qu’il y ait des voies de correction extrêmement rapides en interne qui nous évitent d’intervenir en tant qu’AJL une fois la publication du papier faite et donc que les dégâts en terme de traitement soient déjà faits. 

Transition musicale

Evann, animateur :

Le terme de lobby LGBT est souvent utilisé par les politiques dans les médias, ne serait-ce pas un moyen d’avoir des propos LGBTIphobes sans être condamné? 

Mathieu Brancourt :

Le problème du mot lobby est que c’est un terme qui porte beaucoup d’idées : le lobby de la viande, le lobby du tabac, etc.. Ça fait passer pour extrêmement puissant des industries qui, pour le coup, existent et sont extrêmement puissantes et qui vont, via l’argent, l’influence, et le pouvoir utilisées leur emprise pour maintenir leur monopole ou leurs avantages via une intervention auprès des politiques. Je pense que si « lobby LGBT » il y a, pour être un peu polémique justement, c’est vrai qu’il y a une communauté et des associations qui se sont structurées et émettent un discours public et politique par rapport aux questions LGBTI. Après, si on fait un constat de comparaison, on a pas d’argent, on est très peu financés par les financements publics en proportion par rapport à d’autres secteurs politiques, associatifs ou militants. Au final, ces accusations sont là pour invalider les remarques ou les choses que les personnes peuvent dire. Au niveau de l’AJL, on est qualifiés de « lobby LGBT » dans le milieu du journalisme. Quand on relevait des propos problématiques et systématiques de la part de confrères et de consoeurs, on était le « lobby LGBT » qui voulait rééduquer les journalistes. C’est quelque chose qu’on avait déjà entendu au moment de la manif pour tous avec le « lobby du genre qui veut rééduquer les enfants à l’école avec l’ABCD de l’égalité ». Ce sont des gimicks et du prêt-à-penser qui sont là pour faire peur et pas forcément pour nous parler à nous mais plutôt aux gens qui seraient intéresser de savoir qui l’on est ou ce que l’on représente. Ça permet de faire peur et de nous faire passer pour une sorte de « shadow cabinet politique » qui viendrait essayer de tirer les ficelles pour avoir quelque chose qu’on ne devrait pas avoir. Mais dans toutes les revendications LGBTI, et là je sors du cadre du journalisme, les revendications sont la liberté et le respect des personnes. Je ne pense pas que ce soit quelque chose qui viendrait prendre quelque chose au détriment des autres. Selon moi, l’utilisation du mot « lobby » est pernicieuse et fallacieuse en terme de réalité des faits. Les journalistes devraient réfléchir au sens qu’a le mot « lobby » et puis factuellement, ce n’est fondé sur rien. Il y a encore beaucoup de problèmes et par ailleurs, les questions LGBTI n’ont pas du tout encore été réglées dans notre société. On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. Enfin voilà, je pense que c’est plutôt un chiffon rouge que l’on agite mais qui ne représente rien en fait. 

Léa :

Pensez-vous que les médias surexposent les fait divers négatifs envers les personnes LGBTI donc comme les harcèlements ou les suicides par exemple? 

Mathieu Brancourt :

À la création de l’AJL, il y avait évidemment l’urgence de la manif pour tous et donc c’était quelque chose de global avec un aspect législatif puisqu’il y avait une loi avec des textes qui voulaient affirmer qu’il y allait avoir une égalité par le mariage et l’adoption, ça s’est évidemment passé différemment. Mais je pense que, depuis longtemps, les médias ont un passif avec le traitement très sensationnel des faits-divers. Ça se passe aussi avec les féminicides, les viols, la pédocriminalité. Je pense, qu’effectivement, il y a un biais et une tentation de traiter des sujets touchant à l’homosexualité et l’homophobie via le prisme des agressions. Pas forcément pour relever le fait sociétal qu’est l’homophobie en tant que fait, de proportion, d’impact et de ce que ça représente pour les personnes elles-mêmes. Il y aussi ce coté où c’est un moyen simple et accrocheur de parler de ces sujets-là, je pense notamment au travail du sexe et à la transphobie. Après, est-ce que aujourd’hui on a réussi à sortir de ce traitement un peu univoque de traiter de ces sujets quand il y a des agressions ou quand SOS homophobie fait son rapport qui montre que les agressions ont augmenté, ce qui est aussi un moment intéressant. Je pense, en fait, qu’il n’y a pas de mauvais angle en terme de traitement des sujets LGBTI, il y a juste ce qu’on en fait, ce qu’on en dit et surtout à qui on parle. Je pense que le principal problème sur ces sujets-là, c’est que quand il y a des faits divers on ne va pas forcément parler aux personnes donc aux victimes, on ne va pas forcément leur demander ce qu’il s’est passé ou même aller voir des associations qui traitent de cela pour « élargir » et « prendre de la perspective » par rapport à ce qu’il s’est produit. C’est important de continuer à traiter de l’homophobie, il faut continuer à parler des agressions, pour les féminicides c’est pareil. Après, je pense que c’est important que le journalisme ne se limite pas à ça, il pourrait aussi y avoir des articles et des sujets qui changent d’angle et prennent de la perspective et de la hauteur pour montrer à quel point ce n’est pas une agression, un vol, un viol etc mais c’est un problème sociétal, systémique qui fait que parce que des lois ou des discours sont toujours en place, on maintient quelque chose qui permet et qui laisse cours à des agressions de ce type. On ne se dit pas « il y a un problème à agresser ces personnes », on se dit « on va agresser ces personnes parce qu’elles sont déjà vulnérables, déjà fragilisées ». Par ailleurs, même si on va en parler, il y a toujours une forme d’impunité sociale par rapport à ça. Je pense qu’il faut continuer à créer un suivi des agressions homophobes car c’est aussi un moyen intéressant et un indicateur concret pour montrer qu’entre 2012 et 2022, malgré les gens qui nous vendent que la société s’est beaucoup ouverte, il ya toujours beaucoup de stigmates liés à la manif pour tous et les agressions continuent d’exister. On continue d’agresser des gays, des lesbiennes, des personnes bi, trans et non binaires pour ce qu’elles sont, en 2022. Si on ne répertorie pas ces choses-là, on n’aura pas forcément de base factuelle pour après élargir et dire qu’il y a toujours cet enjeu-là. Je pense que si on ne parle pas de ces sujets-là, tout en le faisant bien et en étant respectueux des personnes, en utilisant des termes corrects notamment pour les personnes trans, je pense que ce n’est pas un obstacle a une vision plus globale et un engagement politique et médiatique plus fort sur ces questions-là. 

Evann :

Comment traiter des problématiques LGBTI sans être accusé de faire du journalisme militant et donc d’être mal perçu par les lecteurs ?

Mathieu Brancourt :

Le journalisme militant, il y en a partout, il y en a tout le temps. Personne n’entre dans une rédaction et disparaissent d’un coup ses biais, ses origines, ses pensées, ses convictions etc. Ça n’existe pas, donc le journalisme militant il y en a tout le temps. Le problème est que beaucoup de gens nous ont reproché qu’on donnait des leçons mais en donnaient beaucoup aux gens et de manière extrême fallacieuse et pernicieuse, émettaient des opinions extrêmement personnelles et idéologiques, notamment religieuses ,dans des papiers qui se prétendaient journalistiques et pas des tribunes, des points de vues. Je peux entendre que dans Le Figaro Vox ou Le Figaro Magazine il y ait une tribune de personnalités religieuses ou que des journalistes souhaitent faire une tribune sur ce que leur évoquent l’égalité des droits pour les personnes LGBTI, ça ne me dérange pas si c’est présenté comme un papier d’opinion. Après, attention car ça engage des propos LGBTIphobes et ça demande donc une relecture. Il ne faut juste pas reprocher à un journaliste militant ou d’opinion ce que eux-mêmes font mais du bord opposé, en prétendant qu’ils font, eux, du journalisme. C’est plutôt ça pour moi l’hypocrisie qu’il peut y avoir par rapport à ça. 

Léa :

Si les sujets LGBTI sont mal traités dans les médias, c’est peut-être aussi qu’il y a un manque dans les formations des écoles de journalisme. Est-ce qu’il faudrait mettre en place des formations dans les écoles de journalisme pour mieux traiter de ces questions? 

Mathieu Brancourt :

Beaucoup de membres de l’AJL pensent que nos interventions dans les écoles de journalisme ne devraient pas être facultatives et ne pas être soumises à la bonne volonté d’un encadrement pédagogique. Je pense que tout comme il y aurait des modules au journalisme scientifique, à l’enquête ou à la vidéo, il devrait y avoir des modules où les enjeux de races, de classes, de genres et sexualités soient traités, sans forcément que ce soit par l’AJL. Il faudrait des modules qui permettent de présenter la réalité des faits à des journalistes pour qu’ils aient une forme de base concrète de connaissances sur un sujet, qu’ils comprennent quels sont enjeux, les tenants et les aboutissants, quel.les peuvent être les différent.e.s interlocuteurs.trices à solliciter à un moment donné pour rédiger des papiers. Évidement qu’il y aurait des gens qui ne seraient pas d’accord, qui ne viendraient pas avec les mêmes « backgrounds », mais ça permettrait que ce ne soit pas juste un sujet tabou et personnel. Ça permettrait de se dire qu’on vient tous de milieu sociaux-professionnels différents, et encore dans le journalisme il y a beaucoup de biais par rapport à ça. Mais il est important, en tant que journalistes, de reconnaitre la réalité de ce qui amène au journalisme, de qui on est, de ce qu’on charrie avec. On devrait avoir la possibilité de créer un débat serein où les gens pourraient ne pas être d’accord à un moment donné d’une formation où c’est encore possible d’évoluer, d’apprendre, etc tout en ayant des interlocuteurs qui ne seraient pas là pour dire « toi t’es homophobe » ou « toi t’es super ». Il s’agit de comprendre par quoi sont véhiculées nos façons de penser. Plutôt de dire « tu as tort », il faut comprendre qu’on est baignés dans quelque chose et il faut apporter une autre perspective pour que les gens puissent avoir l’occasion de réfléchir à leurs propres impensés. Je pense qu’effectivement, sur les sujets LGBTI entre autres, les écoles de journalisme, mais pas que, devraient proposer des modules obligatoires à leurs étudiants. 

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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[Portrait de vie] Prenons La Une : Les médias face à l’épreuve de la parité

photo : Instagram de Prenons La Une

« Dans les rédactions des journaux, les femmes sont physiquement, numériquement et économiquement dominées. Selon une enquête menée en mars 2019 par le collectif féministe Nous Toutes, le Tumblr Paye ton journal et l’association Prenons La Une, sur 1837 journalistes et étudiant.e.s en journalisme interrogé.e.s, panel constitué à 80% de femmes, 1500 déclarent avoir été victimes ou témoins d’au moins un agissement sexiste dans le cadre de leur travail. Parmi elles, 199 personnes victimes d’agressions sexuelles ont témoigné (dont 188 femmes) et 2 viols ayant eu  lieu dans le cadre du travail ont été rapportés. Ce ne sont pas des cas isolés : 208 rédactions ont été citées. Le problème est systémique. » Lauren Bastide, Présentes

Mathilde Saliou est la secrétaire générale de Prenons La Une, une des principales associations luttant pour plus de parité au sein des médias.

Prenons La Une : les médias face à l’épreuve de la parité, un podcast de Léa Le Denmat. 

Intervenante : Mathilde Saliou, secrétaire générale de Prenons La Une

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind The Society : le podcast »

Léa, animatrice :

« Dans les rédactions des journaux, les femmes sont physiquement, numériquement et économiquement dominées. Selon une enquête menée en mars 2019 par le collectif féministe Nous Toutes, le Tumblr Paye ton journal et l’association Prenons La Une, sur 1837 journalistes et étudiant.e.s en journalisme interrogé.e.s, panel constitué à 80% de femmes, 1500 déclarent avoir été victimes ou témoins d’au moins un agissement sexiste dans le cadre de leur travail. Parmi elles, 199 personnes victimes d’agressions sexuelles ont témoigné (dont 188 femmes) et 2 viols ayant eu  lieu dans le cadre du travail ont été rapportés. Ce ne sont pas des cas isolés : 208 rédactions ont été citées. Le problème est systémique. »

Ces mots ce sont de Lauren Bastide dans son ouvrage Présentes. Pour aborder le manque de parité dans les médias, le traitement médiatique des agressions sexuelles ainsi que du cyberharcèlement, Behind The Society a contacté Mathilde Saliou, secrétaire générale de Prenons La Une : « Comptez le nombre d’hommes et de femmes dans une journée à la télé ou à la radio, et ça se voit, fin c’est flagrant que la représentation n’est pas égalitaire. »

Prenons La Une : les médias face à l’épreuve de la parité, un podcast de Léa Le Denmat. 

Mathilde Saliou:

Je m’appelle Mathilde Saliou, je suis journaliste spécialisée dans les questions liées au numérique et je suis secrétaire générale de Prenons La Une depuis janvier 2020, j’étais à l’association deux ans auparavant déjà. Prenons La Une c’est une association qui milite pour une meilleure représentation des femmes dans les médias et pour l’égalité dans les rédactions. Ça a été fondé en 2014, c’est parti d’une tribune qui a été écrite par Claire Haley et Léa Lejeune, qui étaient journalistes économiques et qui avaient fait les journalistes économiques. C’est-à-dire qu’elles sont allées compter et qu’elles ont constaté qu’il y avait très peu de femmes aux postes de direction dans les rédactions françaises. Elles ont aussi sorti des chiffres sur les écarts de salaires qui étaient somme toute assez classiques en fait, mais clairement au désavantage des femmes. Elles ont aussi regarder le traitement des femmes dans les médias, et noter quelque chose qu’on note encore aujourd’hui en 2022, qui était que les femmes sont plus souvent interviewées pour être témoins quand elles sont victimes d’un problème etc, et les hommes beaucoup plus souvent appelés quand il y a besoin d’une expertise, dans le rôle de sachant etc. Simplement aussi qu’on représente moins les femmes dans les médias, pour la faire très grossièrement: 30% des personnes interviewées sont des femmes et 70% des hommes, contrairement à la réparation quasi égalitaire de la population française. Elles ont donc fait leur tribune, ça a rassemblé pas mal de gens autour d’elles, Prenons La Une s’est monté en collectif et a travaillé comme ça pendant quelques années. En 2018, elles ont fondé une association de loi 1901, donc le truc classique avec une présidente, un bureau, etc. Depuis l’association ne fait que grossir, ce qui est tout à fait positif. 

Léa:

Quand vous avez commencez le journalisme, étiez-vous au courant des inégalités qui existaient dans ce métier ou avez-vous découvert cela sur le tas? 

Mathilde Saliou:

J’étais déjà au courant mais parce que j’étais une étudiante un peu longue (rires). C’est-à-dire que c’était déjà mon deuxième master donc j’avais déjà eu le temps de traiter le sujet dans mes études précédentes. J’étais déjà au courant, je connaissais même déjà Prenons La Une, je m’intéressais déjà un peu à ce qu’elles faisaient. Je suis sortie de l’école en 2018 donc MeToo a eu lieu pendant que j’étais en cours et on essayait, surtout les filles et les femmes je pense, de pousser des sujets liés aux questions de violences sexuelles notamment, mais pas que, liés aux questions d’égalité en général. C’est assez intéressant de voir qu’on a eu quelques réponses assez désintéressées envers les sujets qu’on suggérait alors qu’aujourd’hui ça devient assez fréquent de traiter des questions de violences sexuelles, de cyberharcèlement j’ai envie de dire, mais ça c’est mon billet à Prenons La Une (rires). Enfin des questions liées à l’égalité en général. Elles sont quand même devenues un peu plus facilement traitées au fil des dernières années. 

Léa:

Est-ce votre expérience au sein des médias qui vous a poussé à rejoindre Prenons La Une? 

Mathilde Saliou:

On va dire que c’est plutôt mon intérêt pour le féminisme. Si on dit les choses très clairement, j’avais un peu la flemme de faire le même travail qu’un garçon et d’être payée moins, ce n’est pas juste. Du coup je regardais ce qu’elles faisaient. Il y aussi un point de vue très intéressant d’un point vue journalistique à mon sens, une sous-partie de mon expertise porte directement sur la question des médias et je pense que c’est du mauvais travail journalistique que de ne pas représenter la société dans la répartition de population qu’elle montre sur le terrain. Je pense qu’il y a toute une dimension d’analyse et de critique des médias qui est très intéressante à faire au prisme du féminisme, c’est donc aussi pour ça que j’ai rejoint l’association. C’est via, avec et même pour l’association que je suivais tous les rapports qui sont émis par Reporters Sans Frontières, le Global Media Monitoring Project, la Women’s Media Fondation aux États-Unis, qui font beaucoup de chiffres, comme l’a fait l’INA avec la revue des médias, qui vont compter le nombre de paroles d’hommes et de femmes dans une journée à la télé ou à la radio et ça se voit fin c’est flagrant que la représentation n’est pas égalitaire. Si on se penche uniquement sur la partie journalistique de la production de la journée, c’est anormal en fait. À mon sens, il manque quelque chose dans le traitement journalistique global. Du coup c’est aussi pas mal pour ça, d’un point de vue sujets, que j’ai rejoint la réflexion et l’association. 

Léa:

On parlait de la faible représentation des femmes dans les médias, comment le confinement a-t-il mis en exergue cette faible représentation ? 

Mathilde Saliou:

En fait, il y a des progrès qui avaient été fait quand même et le mois de mars 2020 ça a été catastrophique, franchement ça me fait rire tellement c’était grave. On était en moyenne à une trentaine de pour-cent de représentation des femmes dans les rôles d’expertes ou même toute sorte d’interviewées : victimes, témoins, expertes, sachantes etc. On arrive en mars 2020 en situation de crise, il faut qu’on se tourne vers des sachants pour savoir ce qu’il se passe et comment faire face au covid etc. Selon les chiffres de la députée Céline Calvez, on tombe à 9% de femmes et 91% d’hommes interviewés dans les médias télé français. C’est un espèce de réflexe patriarcal un peu nul. En plus il y avait énormément de femmes expertes, énormément de femmes à interviewer sur le terrain et surtout dans le secteur de la santé. C’est clairement un secteur où en termes de répartition hommes/femmes dans la profession on est assez proche de la parité. C’était vraiment, à mon sens, de la mauvaise volonté de la part du système médiatique en général. 

Léa:

Lauren Bastide dit aussi dans son livre que c’est également parce que les femmes se sont plus occupées des enfants ou de la maison pendant le confinement et elles avaient donc moins le temps pour faire des interviews. 

Mathilde Saliou:

Le fait que la répartition des tâches ménagères dans le foyer soient inégalitaires ça doit jouer, ça a même clairement joué aussi sur la publication d’articles scientifiques d’ailleurs. Les hommes ont profité du confinement pour écrire un maximum d’études donc a priori ils ont réussi à dégager du temps même s’ils étaient en télétravail ainsi qu’en téléparentalité. Par contre, le nombre d’articles publiés par des femmes a chuté. Effectivement ça révèle aussi ce genre de choses qui pourraient être le sujet de 12000 articles journalistiques, d’ailleurs il y en a eu. Après je pense que ce n’est pas que ça, je pense que c’est aussi aux journalistes et aux médias de veiller à ce qu’ils font en fait. Si notre rôle est d’informer en montrant ce qu’il se passe dans la société telle qu’elle est, c’est anormal qu’on déforme à ce point là le type de population qui compose la diversité de la société. Avec Prenons La Une, on travaille énormément sur la question hommes/femmes mais on peut appliquer le même raisonnement à toutes les questions de diversité sociale, qu’on parle de classe sociale, de populations racisées ou que ce soit la question du handicap. Pour toutes ces catégories là, c’est anormal que les médias déforment à ce point la réalité. 

Léa:

Les médias sont également des espaces où ont lieu des agressions comme on l’a vu avec l’affaire PPDA entre autres, est-ce parce que ce sont des espaces qui reflètent la société où est-ce parce qu’il y a plus de place pour l’abus de pouvoir? 

Mathilde Saliou:

Dans tous les secteurs, dans toutes les industries il y a ce type de d’agressions et c’est très souvent permis grâce à des relations de pouvoir que ce soit un chef sur son employé.e, une star sur ses fans où n’importe, même sur YouTube ça existe. Après, effectivement il y a certaines personnalités qui sont mises en cause actuellement qui jouissent d’une popularité non seulement auprès de leurs collègues mais aussi auprès de la population française, de leurs auditeurs.rices. Peut-être que ça renforce encore leur sentiment d’impunité, il y a certainement un double jeu. 

Léa:

La « Ligue du Lol » a montré l’ampleur que pouvait prendre le cyberharcèlement, ça a également été le cas avec le #cybersindy, le cyberharcèlement prend-il une autre dimension quand il touche les femmes? 

Mathilde Saliou:

Oui complètement, alors ça c’est complètement mon sujet, c’est moi qui monte les formations contre le cyberharcèlement à Prenons La Une. Un de mes problèmes avec la « Ligue du Lol », c’est que les médias ont mal traité le sujet. C’était une question sur le cyberharcèlment, le cyberharcèlement est plutôt mal connu encore aujourd’hui et à chaque fois qu’on fait des titres qui sont censées provoquer le scandale du style « venez cliquer », « regardez cette affaire terrible de journalistes qui lavent leur linge sale en public »…En fait, on participe aussi à créer de nouvelles vagues de cyberharcèlement, que ce soit d’anciennes victimes de ce qui a été vécu dans les années 2009, 2010 ou 2011 ou même contre les agresseurs, si agresseurs ils ont été, car il y aussi eu des personnes qui ont été un peu injustement visées par toutes cette affaire. En fait, c’est quelque chose d’hyper récurrent dans l’actualité médiatique. Les médias, même des médias très web qui tournent beaucoup sur les réseaux sociaux etc., participent parfois à relancer des vagues de cyberharcèlement. En ressortant la citation bien énervante, et l’énervement c’est la machine à faire fonctionner les réseaux sociaux et les sentiments des utilisateurs, les personnes interviewées se retrouvent visées par de nouvelles vagues de cyberharcèlement et personne n’est là pour les aider, enfin c’est terrible comme fonctionnement. Je pense que journalistiquement on devrait tous réfléchir et se calmer sur les citations ou sur les titres putaclics qui sont fait pour énerver et qui ont tendance à balancer la meute vers une des personnes interviewée, incriminée etc. 

Concernant le fait que le cyberharcèlement touche plus les femmes, c’est clair et net. Il n’y a pas énormément de chiffres mais il y en a : selon le Lobby européen des femmes, en 2017 les femmes encouraient 27% plus de risques d’être visées par des violences en ligne que les hommes. En 2012, 11% des femmes adultes et 5% des hommes de l’Union européenne déclaraient avoir vécu une forme de violence en ligne dans les douze derniers mois de l’année qui venait de passer. En 2015, selon l’Unesco, 73% des femmes avaient déjà été confrontées d’une manière ou d’une autre à de la violence en ligne, c’est-à-dire qu’elles avaient été visées ou qu’elles en avaient vu sur leurs amies, et ce de toute forme : de la « légère » insulte jusqu’aux agressions les plus violentes. Sur l’année 2017, selon Amnesty International, un message haineux a été envoyé à une femme politique ou à une journaliste toutes les trente secondes dans l’espace numérique britannique et américain quel que soit leur bord politique. Les femmes noires aussi sont touchées, il y a encore une fois la dimension raciste , elle avaient 84% de plus de chance d’être visées par les insultes que les femmes blanches. Les femmes sont plus visées que les hommes, en plus il y a une dimension raciste assez flagrante. 

À mon sens c’est un vrai problème à la fois pour la liberté d’expression, pour la liberté d’informer si on parle du monde médiatique, mais globalement pour la démocratie puisque ça vise visiblement plus les femmes politiques que les hommes politiques par exemple. Les types d’insultes ne sont pas les mêmes non plus: un homme, on l’attaque sur son travail ou sur ses idées, une femme on l’attaque sur le physique, on la menace de viol et de mort, ça prend des dimensions absolument délirantes. 

Le sujet est quand même encore relativement peu considéré ou considéré comme « ce truc de jeunes ». Ce qui est déjà bien puisque vivre ça à 13,14 ou 15 ans doit vraiment être terrible pour la constitution de soi mais il y aussi toute une dimension entre adultes dans le milieu professionnel, politique, etc, qui est finalement assez peu étudiée, assez peu analysée, or elle est, à mon sens, vraiment très importante. Dans le monde journalistique, le cyberharcèlement est utilisé par des gouvernements, notamment des gouvernements autoritaires pour faire taire les journalistes. En France, l’ancienne envoyée spéciale de l’Obs en Chine s’était retrouvée visée par toute l’armée qu’on appelle l’ « armée des petits pouces roses » qui représente l’armée de cyberharceleurs plus ou moins lancée par le gouvernement chinois. Elle avait écrit des articles qui ne leur plaisaient pas à propos de la population Ouïghour, ça a eu un impact direct sur sa carrière puisqu’elle a finit par être exclue de Chine. Il y a plein d’histoires comme ça qui ont notamment été sélectionnées par Reporters Sans Frontières dans un rapport de 2018. 

Léa:

Est-ce que la manière dont les féminicides et les agressions sexuelles sont traités par les médias contribuent à minimiser les faits? 

Mathilde Saliou:

Rappelons-nous quand même qu’en 2015, le mot « féminicide » n’était pas utilisé. Sur les sept dernières années il y a quand même eu des progrès, il y a eu le #MeToo qui est passé, en France il y a eu soit des personnes seules soit des collectifs qui se sont mis à compter le nombre féminicides. Ce mot a un sens que je trouve un peu restrictif en français puisqu’il signifie « assassinat de femme par son conjoint ou ex-conjoint », il me semble qu’en anglais ou qu’en espagnol cela est plus large et signifie « toute femme qui se fait tuer pour son statut de femme », il n’y a pas forcément de relation inter-personnelle avant. Ça progresse quand même vachement, avant il y avait aussi énormément de titres comme « Ivre, il tue sa femme à coup de théière » ou « Ivre, il la blesse à coup de je ne sais quoi », c’était vraiment traité comme un truc drôle alors qu’on parlait de violences voire de meurtres clairement sexistes d’un homme sur sa femme. Cela reflue quand même un petit peu, après il y a encore certainement des tonnes et des tonnes de progrès à faire mais je pense que sur les sept dernières années ça a un peu évolué et plutôt dans le bon sens. 

Léa:

Dans les médias on retrouve souvent les mêmes débats comme sur le port du voile ou sur l’Islam mais pourtant les principaux concernés sont absents des débats. Comment cela se fait-il? 

Mathilde Saliou:

C’est toujours cet espèce d’énorme machine à déformer la réalité que nous sommes et contre laquelle j’aimerais que nous luttions tous journalistes. Prenons La Une a sorti une charte des bonnes pratiques, la première qu’on avait faite était contre les violences sexistes et sexuelles et la deuxième est sur la question de la représentation des minorités. On écrit noir sur blanc dedans d’arrêter de parler de gens sans interroger les personnes directement concernées, c’est du mauvais travail en fait. Je ne sais pas comment ça se fait, il faudrait aller interviewer aussi les personnes concernées, pas seulement, puisqu’on peut garder des débats assez ouverts mais c’est effectivement pas normal qu’on n’en discute pas avec des personnes concernées. 

Léa:

Est-ce que ça fait aussi partie du fait que sur les plateaux télé, par exemple, il y a clairement un manque de représentation des personnes racisées? 

Mathilde Saliou:

Oui, je pense que tout s’alimente. Globalement, il y a un manque de représentation des minorités majoritaires puisqu’on met les femmes dedans même si elles représentent 52% de la population. Je pense que tout s’alimente et que tout s’auto-reproduit. Après, comme ça fait plusieurs années que des associations luttent sur la question et qu’il y a une dimension de critique des médias, les choses évoluent. Par exemple, il y a plusieurs rédactions dans lesquelles on compte les articles faits par des femmes et combien des femmes interviewées s’y trouvent. En France, on ne pourrait pas faire le décompte d’un point de vue ethnique parce qu’on friserait vite l’illégalité mais dans des pays comme les États-Unis on peut faire le décompte et ça permet de mettre en avant les déséquilibres. Je pense que tout s’auto-alimente en fait, parce que typiquement sur la question du voile on est plein dans un problème d’intersectionnalité. Une femme voilée c’est une femme qui est déjà en situation de minorité car en France la population musulmane est minoritaire, les femmes on les voit moins dans les médias, et donc quand vous êtes au croisement des deux..

Léa:

Est-ce que ça fait partie du fait que sur certains médias, on donne la parole à des personnes ayant des propos racistes en faisant passer cela pour une opinion alors que c’est un délit? 

Mathilde Saliou:

Je pense qu’il y a un problème de traitement journalistique aussi, encore une fois c’est mon avis. Je pense qu’il y a un problème de traitement journalistique sur les questions racistes, dernièrement, des journalistes ont laissé passer des mensonges sans les corriger. Ce n’est pas normal, ce n’est pas du journalisme.

Léa:

Dans le documentaire que Marie Portolano a sorti qui s’appelle « Je ne suis pas une salope, je suis journaliste » qui traitait des violences sexistes qui existent dans le milieu du journalisme sportif, elle termine sur une note optimiste en présentant la nouvelle génération comme plus sensible à ces problématiques. Partagez-vous cet optimisme pour le futur? 

Mathilde Saliou:

C’est clair que typiquement quand j’étais ado et même au début de mes années étudiantes, j’avais moins accès à tous ces contenus féministes sur les questions d’égalité ou même sur la question écologique d’ailleurs ou sur plein de mouvements qui bouillonnent actuellement, que ce qu’ont les ados, étudiants d’aujourd’hui. C’est ça qui est cool avec les réseaux sociaux à notre époque et avec le numérique. Le cyberharcèlement c’est horrible mais le numérique reste un super outil parce que ça permet à plein de gens de s’informer par eux-mêmes et du coup de s’engager pour toutes les questions qui les intéressent et notamment pour plus d’égalité dans les médias. 

Jingle de fin: « C’était Behind The Society: le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. « 

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Suscitons l'espoir, pas le racisme

Qui se préoccupe des migrant.e.s?

On lit le nombre de morts et les statistiques inquiétantes, on voit les images choquantes des corps jonchant la plage mais on entend peu le parcours des migrant.es.  Les événements dramatiques s’enchaînent mais les migrant.e.s sont toujours perçu.e.s comme des outils politiques, des éléments perturbateurs, des personnes insignifiantes. Les mort.e.s font la une des journaux pendant quelques temps mais la situation reste la même.  On ne sait pas qui sont les migrant.e.s, on ne sait pas ce qu’iels vivent. Ce qu’on sait en revanche c’est que leurs conditions de vie sont déplorables mais semblent passer à la trappe. Quand l’ignorance règne,  le rôle des associations reste primordial pour lever le silence concernant la situation migratoire.   

Des migrant.es pris.e.s au piège d’un stratagème géopolitique 

L’Europe avait décidé de prendre des mesures de sanctions visant le régime biélorusse de Loukachenko après la violente répression qu’avaient subi les citoyen.ne.s qui manifestaient contre sa réélection. En guise de contestation de ces mesures correctives, le gouvernement biélorusse utilise la détresse des migrant.e.s comme une arme politique. Afin de mettre la pression sur les régimes occidentaux, des migrant.e.s sont attiré.e.s par Minsk via des prix plus bas que la moyenne comprenant les frais de dossier, de scolarité et d’hébergement. Des visas leur ont également été confiés par la Biélorussie qui comptait ainsi acheminer les migrant.e.s vers les frontières polonaises. Selon des sources de France 24, les forces de sécurité biélorusses auraient même indiqué des points de passage aux migrant.e.s.

Twitter Le Monde

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/11/10/pologne-bielorussie-quelle-est-cette-crise-migratoire-a-la-frontiere_6101634_3210.html

La société Semantic Visions affirme dans un rapport que des annonces promettant des voyages vers la Biélorussie ainsi que des passages clandestins envahissaient les pages Facebook des utilisateurs, notamment des Kurdes irakiens. Quand ces milliers de migrant.e.s arrivent en Biélorussie après avoir fuit la guerre, iels se retrouvent pourtant confronté.e.s de nouveau à la violence, dans une guerre qui n’est pas la leur. Après de nombreuses maltraitances et humiliations, les migrant.e.s sont reconduit.e.s vers les frontières polonaises où l’accueil n’est pas plus chaleureux.

Les gardes frontières polonais.e.s refusent le passage des migrant.e.s qui se retrouvent ainsibloqué.e.s dans la forêt alors que les températures sont négatives sur le territoire. Alors, qu’iels ne peuvent pas rebrousser chemin, leurs droits sont bafoués et leur humanité reniée. Le long de la frontière, ces migrant.e.s vivent dans le froid et la faim tout en subissant la violence des autorités polonaises : gaz lacrymogènes, canons à eau, violences physiques et morales. Les conséquences sont terribles, selon des groupes caritatifs, au moins onze migrant.e.s sont mort.e.s de part et d’autre de la frontière depuis l’été. 

 “Si on avait su que ça serait passé comme ça : la situation, le froid, les maladies, les gaz lacrymogènes… On ne serait pas venus”

Témoignage d’un père de famille pour France 24

Les différents témoignages expriment la colère des migrant.e.s à qui on a promis une vie meilleure et qui se retrouvent au milieu d’un stratagème géopolitique qui ne les concernent pas. Une nouvelle fois, les intérêts privés des États passent avant les droits humains et la dignité de toustes. 

“Nous ne sommes que des pions”

Témoignage d’un migrant pour l’émission « C’est dans l’air »

Des naufrages qui s’accumulent 

Le 24 novembre dernier, c’était dans les grandes pages des journaux : vingt-sept migrant.e.s sont mort.e.s dans la Manche en tentant de rejoindre la Grande-Bretagne. Une trentaine de personnes se trouvaient sur ce canneau pneumatique, seulement deux personnes ont survécu au naufrage, le plus meurtrier sur cette route migratoire. Le plus meurtrier, mais pas le premier.

Charlotte Kwantes, la responsable d’Utopia56, déclare que plus de 300 migrant.e.s y sont mort.e.s depuis 1999. Si l’on en croit les chiffres, ce n’est pas près de s’arrêter là puisque les traversées continuent et sont plus que périlleuses. Au 20 novembre 2021, 31 500 migrant.e.s avaient quitté les côtes depuis le début de l’année et 7 800 migrant.e.s avaient été sauvé.e.s selon les dires du préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord, Philippe Dutrieux. Cette situation n’est pas spécifique à la traversée de la Manche. D’après l’Organisation Internationale pour l’Immigration, plus de 20 000 migrant.e.s sont mort.e.s en Méditarranée depuis 2014.

Twitter Libération

https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/direct-migrants-morts-dans-la-manche-boris-johnson-convoque-une-reunion-de-crise_4857525.html

À chacun de ces naufrages, les unes des journaux émeuvent pendant une semaine puis tout reprend son cours. Les manipulations des passeurs.euses, les bateaux de fortune, les “camps” où les droits humains sont bafoués. Les condoléances ne suffisent plus face au nombre de mort.e.s qui s’accumulent au fil des années. S’il n’existe pas de vie humaine qui vaille plus qu’une autre, il est alors grand temps d’agir. 

« J’ai vu la mort de mes propres yeux. Ce qui s’est passé est un crime, ce n’est pas le destin ou la volonté de Dieu. C’est un crime commit par les deux pays »

Témoignage d’un jeune homme ayant survécu au naufrage pour Infomigrants.

Le rôle majeur des associations 

Face au nombre de naufrages, aux droits bafoués, aux violences morales et physiques, les associations ont un rôle majeur dans la défense des droits humains. Utopia56, La Cimade, & pleins d’autres associations luttent quotidiennement pour que les migrant.e.s, demandeurs.euses d’asile et réfugié.e.s bénéficient des droits qui leur sont dus. Distribution de vêtements et de nourriture, aide dans les démarches administratives, protection des droits… Autant d’actions difficiles à mettre en place quand les politiques semblent fermer les yeux face à ces problématiques.

Dans un contexte de pré-campagne présidentielle, les discours s’accumulent et le thème de l’immigration est central. Sous prétexte d’arguments sécuritaires, les migrant.e.s sont toujours décrit.e.s comme des éléments perturbateurs, des “voleurs.euses” d’emplois, des personnes dangereuses. Des propos peu surprenants si on se rappelle les évènements de novembre 2020 où la police française a démantelé un campement de migrant.e.s situé place de la République à Paris. Les policiers avaient eu recours à la force et s’étaient servi de gaz lacrymogènes.

Twitter Infos Françaises

https://www.liberation.fr/france/2020/11/23/a-paris-plusieurs-centaines-de-migrants-installent-des-tentes-place-de-la-republique_1806517/

Ce sont deux courants qui s’affrontent quant à la situation. D’un côté, celleux pour qui les migrant.e.s n’ont pas leur place en France et qui ne se privent pas d’user d’arguments xénophobes. De l’autre, celleux pour qui les droits humains sont primordiaux et ne s’arrêtent pas à la frontière. Dans tous les cas, la situation reste pour le moment bloquée entre les intérêts étatiques et les discours de haine. La question est de savoir combien de mort.e.s faudra-t-il pour que la situation évolue enfin ? 

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Féministes tant qu'il le faudra L'île de Lille

Retour sur la manifestation contre les violences sexistes et sexuelles à Lille

En finir avec les violences sexistes et sexuelles

Les températures avoisinaient le zéro à Lille mais la détermination des manifestant.e.s était brûlante lors de la mobilisation du 27 novembre contre les violences sexistes & sexuelles. Le cortège s’est rassemblé à 14h sur la Grand Place et s’est acheminé dans les rues de la ville jusqu’à la place de la République où un hommage a eu lieu. C’est dans une ambiance musicale, que les voix et les pancartes s’élevaient pour dénoncer les violences faites aux femmes & aux minorités de genre.

On peut lire des messages comme “70% des plaintes classées sans suite”, “Le consentement même pour le gouvernement”, “En crachant sur les victimes vous avez levé une armée”. Quant aux slogans, les centaines de voix présentent clamaient en cœur : “les violeurs au milieu, le patriarcat au feu”, “violeurs, sexistes, on vous voit”, “féminicides : État coupable, justice complice”.

“C’est une cause dont on entend pas assez parler, il faut qu’il y ait plus de monde qui se mobilise pour que cela crée un écho au-delà de la petite manifestation.”

Manifestant.e le 27 novembre 2021 à Lille.

Des messages qui se rejoignent mais qui ne disent pas tous la même chose, cependant, une chose est bien commune à tou.te.s les manifestant.e.s : la colère. Ce sentiment partagé face à l’inaction et même l’implicite complicité du gouvernement face aux violences, face à ces personnes sexisées qui meurent tous les trois jours, face à l’impunité du viol, face au manque de représentation des femmes, des minorités de genre & des personnes non-hétérosexuelles, face à la non reconnaissance de toutes les femmes et de toutes les minorités de genre. 

Se réapproprier l’espace public

Afin de mieux sonder les motivations, les volontés et les impressions des manifestant.e.s, pour BTS nous sommes allées les interroger sur les causes de leur présence. Être dans la rue, prendre de la place, crier des slogans féministes, se confronter aux policiers, c’est déjà un acte politique. Face à la sous représentation des femmes et des minorités de genre partout ailleurs, la rue reste un endroit majeur de lutte. 

“Pour me réapproprier l’espace public parce qu’il appartient qu’aux hommes cis, notamment hétéros et c’est aussi pour revendiquer la présence des personnes non binaires dans la culture qui sont invisibilisées comme toutes les minorités de genre”. 

Manifestant.e le 27 novembre 2021 à Lille

Rappeler l’importance de la cause

Cette manifestation est aussi pour beaucoup une piqûre de rappel.  « Les féministes français.e.s ont bien de la chance, elles ne devraient pas se plaindre, c’est quand même bien pire en Afghanistan ou au Mexique. » Tant de remarques que l’on peut entendre dans nos familles, dans nos cercles d’amis, dans les médias. Alors venir manifester c’est aussi rappeler que la situation des féminicides en France est inquiétante, c’est rappeler également que les violeurs restent très majoritairement impunis. 

“De montrer qu’il y a toujours des violences sexuelles et sexistes partout, être dans la rue ça permet de le rappeler”

Manifestant.e le 27 novembre 2021 à Lille.

“Il y en a ras le bol qu’on en soit encore là aujourd’hui”

Un ras le bol général

Les manifestant.es partageaient la même colère face à l’inaction et même le mépris de cette cause qui a encore trop peu de résonance à grande échelle et que l’État laisse aux mains des associations et collectifs. 

“C’est une cause qui est encore trop mise de côté. C’est important car si on est pas égaux.alles entre nous on pourra pas se pencher sur d’autres combats”

Manifestant.e le 27 novembre 2021 à Lille.

Vers un changement de mentalité

Le rassemblement Place de la République laissait paraître une grande solidarité, un souhait de montrer son soutien à celleux qui ne sont plus là, celleux qui luttent chaque jour, celleux qu’on n’écoute pas. 

“Pour montrer que les femmes* sont pas toutes seules dans leur galère”

Manifestant.e le 27 novembre 2021 à Lille.

Un tel changement de mentalité dans notre société suggère une prise de conscience de la part des hommes cis hétéros, parce qu’on ne pourra jamais avancer si ceux qui ont le plus gros rôle à jouer restent les complices des violences. 

“La mission des hommes cis, hétéros et blancs c’est de transmettre et propager la lutte auprès des autres hommes. La parole des femmes n’est jamais entendue par les hommes. C’est donc aux hommes de convaincre les autres hommes de changer”.

Photo de couverture par Alice Gosselin

Photo-reportage par Clémentine Gaultier & Naëlle Oboeuf

Article de Léa Le Demnat

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Féministes tant qu'il le faudra L'île de Lille

Savoir écouter, c’est déjà aider

Durant le premier confinement en mars 2020, le quotidien de millions de Français.e.s a basculé et les habitudes de chacun.e ont été modifiées. Mais les violences faites aux femmes, elles, ne se sont jamais arrêtées. Selon l’ONU, en France, les signalements ont augmenté de 30% pendant cette période. Face à cette situation, différentes associations décident de mettre en place des points d’écoute dans les centres commerciaux pour donner un soutien à ces femmes qui ne savent pas vers qui se tourner ni même si elles ont le droit de sortir de chez elles. 

Face à l’affluence que connaît le lieu, le point d’écoute Nina et Simon.e.s à Villeneuve-d’Ascq  est pérennisé et a reçu plus de 1900 personnes depuis sa création. Rencontre avec Guillemette Stevens, une des intervenantes, sexologue et conseillère conjugale de formation. 

Présentation du point d’écoute Nina et Simon.e.s

Le point d’écoute est financé par la direction régionale aux droits des femmes et dépend de la préfecture de région. Les personnes qui y travaillent sont soit des salarié.e.s soit des bénévoles, à plein temps ou à temps variable. Plusieurs professionnel.le.s se trouvent donc sur place : conseillers.ères conjugalles.aux, psychologues, juristes, travailleurs.euses socialles.aux, des bénévoles expert.e.s. 

L’accueil, l’écoute et l’orientation sont donc l’essence de ce lieu. À l’intérieur, des posters de Nina Simone et de Simone Veil en référence au nom du point d’écoute. Mais aussi des fauteuils, des livres et films féministes et surtout un endroit caché par des tissus afin que toutes les personnes souhaitant se confier puissent le faire en se sentant à l’aise. C’est l’un des points fondamentaux pour les intervenant.e.s : créer un endroit sans jugement, à l’abri des regards et bienveillant. 

Focus sur celles et ceux qui se rendent au point d’écoute

Les profils des personnes sexisées victimes de violences qui s’y rendent sont très variés, certain.e.s viennent après plusieurs années de violences, d’autres sont en plein milieu de la procédure et viennent pour des conseils, d’autres encore viennent dès le début. Mais la plupart de ces personnes sexisées sont déjà passées plusieurs fois devant le lieu avant de prendre la décision d’entrer et de venir parler. Le point d’écoute accueille aussi des personnes en questionnement sur leur identité de genre ou leur sexualité. Le nom du lieu étant écrit en écriture inclusive, les hommes aussi peuvent venir parler, qu’ils soient cisgenres, transgenres ou non binaires. 

Selon Guillemette, ces personnes sexisées qui entrent au point d’écoute ont choisi de parler de leur situation et n’ont donc pas trop de mal à se confier. Les intervenant.e.s exercent l’écoute active ce qui permet à ces personnes de prendre conscience qu’elles sont victimes de violences. Les personnes sexisées minimisent souvent ce qui leur arrive, cela est notamment dû aux violences psychologiques qu’elles ont subies. Passée cette étape, elles sont orientées vers des associations (pouvant être les associations partenaires) qui s’adaptent à leurs besoins : relogement, réinsertion professionnelle, mise en contact avec la justice etc. Mais le plus important est de toujours avancer selon le rythme de la personne. 

L’important rôle des associations face à un budget national médiocre face aux inégalités

Toutes ces actions menées par les différentes associations prennent d’autant plus de sens que le budget alloué au Ministère des droits des femmes dans le cadre du programme « Égalité entre les femmes et les hommes » n’était que de 27 millions d’euros, soit 0,0066% du budget global en 2016 selon le Haut conseil à l’égalité. 

Le rôle des associations est donc central en France, notamment pour les personnes sexisées victimes de violences physiques et sexuelles. Guillemette regrette que ce soit les associations qui fassent le travail de l’État. Le point d’écoute Nina et Simon.e.s bénéficie gratuitement de sa cellule mais les associations ont des budgets inégaux.

Quelles sont les autres alternatives ?

Selon Guillemette, certains comptes Instagram ou chaîne Youtube font également avancer les choses en postant des contenus militants, les médias deviennent également de plus en plus sensibles à ces questions. Mais cela ne semble pas être une solution durable puisque c’est tout un changement de mentalité qui est à opérer afin de stopper les violences faites aux personnes sexisées et d’observer une réelle égalité entre les genres.

Pour Guillemette il n’y a pas de secret, la solution se trouve dans l’éducation. La mise en place effective de la loi de 2001 qui impose d’avoir au moins trois fois par an, du CP à la terminale, des séances dédiées à la vie affective et sexuelle permettrait déjà d’opérer une avancée dans les mentalités. Si cela était fait, des notions comme le consentement, l’égalité et le respect s’installeraient plus tôt dans les esprits. 

Malgré un certain découragement, une note d’espoir

La situation est parfois décourageante pour les intervant.e.s, si certains pensent que le féminisme n’a plus son utilité en France, il faut rappeler que 90 femmes sont mortes d’un féminicide depuis le début de l’année, que 93 000 femmes sont victimes de viol ou de tentative de viol par an  et que 32% des femmes ont déjà subi du harcèlement sexuel au travail (NousToutes). Les actualités récentes comme les restrictions à l’avortement au Texas ou encore la situation des femmes Afghanes nous rappellent que les droits des femmes sont constamment menacés.

Comme le disait Simone de Beauvoir : «  N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique, ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question ». 

Mais Guillemette remarque tout de même une certaine évolution dans les mentalités, elle qui a mené des actions dans les écoles auparavant, constate qu’il y a dix ans les jeunes filles avaient totalement intégré le patriarcat et trouvaient cela normal d’être jugées quant à leurs tenues ou de se faire insulter gratuitement. Elle remarque que cela est beaucoup moins le cas aujourd’hui, notamment après Me Too. 

Merci à Guillemette Stevens pour son temps et sa bienveillance ainsi qu’à toutes les associations présentes au point d’écoute Nina et Simon.e.s qui ont mis en place un endroit sûr, chaleureux et surtout utile.

Pour aller plus loin…

Numéro 3919

Toutes les informations concernant le point d’écoute Nina et Simon.e.s : https://www.villeneuvedascq.fr/point-daccueil-et-decoute-nina-et-simones

Site de l’association Solfa, une des associations partenaires : https://www.solfa.fr