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L’action directe et l’infiltration des institutions pour raviver la gauche ?

Passé par l’ENS Paris-Saclay et l’EHESS, le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie est professeur à l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy (ENSAPC). Dans son dernier livre Sortir de notre impuissance politique, publié en août, il s’intéresse aux moyens de redonner de la force à la gauche qui ne cesse, selon lui, de stagner voire de régresser.

L’action directe

Geoffroy de Lagasnerie fait un constat : les formes de luttes traditionnelles de la gauche ne cessent de montrer leur inefficacité. Une des principales réflexions du livre est de penser en terme d’efficacité : manifs, pétitions, occupations, ces formes de mobilisation sont-elles réellement efficaces ? Pour l’auteur, non.

D’abord parce que toutes les mobilisations récentes de la gauche sont en réaction à des décisions, des projets étatiques, etc. La gauche se mobilise toujours contre quelque chose : manifestation contre la Loi Travail, manifestation contre la réforme des retraites… Le problème de manifester contre, par exemple, la loi Travail, implique le fait que c’était en quelque sorte mieux avant, et si l’on « gagne », on appelle cela une victoire. De Lagasnerie préfère parler d’une non-défaite, car on n’a ni progressé, ni régressé. Le mouvement LGBTI+ américain l’a bien compris dans les années 70, c’est lui qui a imposé à l’État, les militant.e.s n’ont pas attendu. La gauche a besoin d’imposer ses combats, et non d’attendre l’État pour le faire.

L’auteur fait aussi une différence entre s’exprimer et agir. Pour lui, manifester, pétitionner, c’est s’exprimer, et non pas agir. S’exprimer c’est afficher son mécontentement, souvent face à des actions gouvernementales, alors qu’agir c’est obliger l’État à s’exprimer sur le sujet (et non le contraire), c’est produire quelque chose. Selon lui, on doit privilégier les formes « agissantes et pro-actives » aux formes « expressives-réactives ».

En clair, il faut pratiquer l’action directe. On peut parler d’action directe quand un individu ou un groupe agit par lui-même, sans intermédiaire, afin d’exercer un rapport de force pour changer une situation. L’action directe peut prendre de nombreuses formes, de Lagasnerie en cite quelques-unes dans une interview donnée au média Alohanews : le navire de sauvetage de SOS Méditerranée qui a sauvé 30 000 personnes, l’agriculteur Cédric Herrou qui a aidé plus de 150 migrants à passer la frontière franco-italienne ou encore l’association antispéciste 269 Libération Animale qui sauvent des animaux des abattoirs. Toutes ces actions ont une signification, un impact médiatique et embrayent parfois une action politique.

Pour de Lagasnerie, la question de la légalité ou non de l’action ne se pose pas vraiment. Ce qui est illégal n’est pas forcément mauvais et ce qui est légal n’est pas forcément bon. De plus, si les femmes et hommes de pouvoir ont le droit de « s’affranchir de la Loi pour leurs propres objectifs, il n’y a aucune raison que nous ne puissions en faire de même ».

L’infiltration

L’auto-exclusion des institutions favorise la conservation du monde.

Geoffroy de Lagasnerie, Sortir de notre impuissance politique

Geoffroy de Lagasnerie explore dans son livre l’infiltration des institutions par la gauche comme une arme lente, mais extrêmement puissante. Au lieu de critiquer sans cesse les institutions et de s’en éloigner, ne faudrait-il pas mieux les infiltrer pour « conquérir les positions de pouvoir » et les changer de l’intérieur ? Le célèbre groupe de réflexion, la Société du Mont-Pèlerin, a fait un long travail d’infiltration et a répandu le néolibéralisme dans le monde entier grâce à ses membres qui étaient économistes, intellectuels ou journalistes. 

Les institutions ne doivent plus être laissées à la droite, la gauche doit les investir et les changer de l’intérieur, même la Police. De Lagasnerie rappelle l’infiltration de compagnies de CRS par le Parti Communiste, et la rébellion de deux compagnies marseillaises dirigées par d’anciens résistants lors des grandes grèves de 1947 en France.

Dans son livre, l’auteur réfléchit aussi sur la guérilla juridique, la conquête du pouvoir politique et la nécessité pour la gauche de se réinscrire dans le quotidien des Français.e.s, de retrouver « cette relation à la vie« .

Sortir de notre impuissance politique de Geoffroy de Lagasnerie, Éditions Fayard, 5 €.

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La répression envers les usager.e.s de drogues sert-elle à quelque chose ?

Début septembre, Gérald Darmanin a rendu visite aux Lillois.e.s pour annoncer l’accentuation de la répression envers les usager.e.s de drogues alors que les acteurs les côtoyant rejettent fermement cette politique.

Fraîchement débarqué à la Gare Lille-Flandres début septembre, Darmanin assiste à la verbalisation d’un consommateur de cannabis. La priorité selon lui, c’est la lutte contre les stupéfiants qui constitue « une grande mesure de santé publique », un « combat très fort contre le crime organisé et une lutte contre l’insécurité du quotidien« . Il ajoute : « En pénalisant les consommateurs, c’est l’objet de l’amende que nous avons mise en place depuis le 1er septembre, à la demande du Premier ministre.« 

De nombreuses organisations sont en désaccord avec cette nouvelle amende forfaitaire de 200 € pour usage de drogues. En particulier les associations de réduction des risques (RdR : « prévenir la transmission des infections, la mortalité par surdose et les dommages sociaux et psychologiques« ), qui côtoient chaque jour les personnes concernées. 

Avant les années 60, la consommation de drogue était plutôt limitée aux milieux artistiques et scientifiques, mais elle finit par se démocratiser et engendre la mise en place d’une réglementation internationale sur ce sujet.

La première sera la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, celle-ci créera une liste de substances interdites afin de limiter leur production et leur vente. Une dizaine d’années plus tard, la Convention sur les substances psychotropes ajoutera d’autres substances synthétiques à la liste. Celle de 1988, la Convention de Vienne, ajoutera également de nouvelles substances et abordera les problèmes liés au trafic et à la production de drogue.

Malgré ces conventions et les efforts répressifs dans de nombreux pays, le monde sans drogue imaginé n’est pas possible. L’Assemblée extraordinaire des Nations unies en avril 2016 acte l’échec de cette politique du tout répressif. 

L’état perdant à tous les coups

Malgré l’échec du tout répressif au niveau sanitaire, on peut se demandant ce qu’il en est au niveau du rapport coût-efficacité. Et malheureusement, la France est perdante aussi. Le coût estimé de la répression est de 724 € par usager (alors qu’il n’est que de 80 € pour les dépenses sanitaires et préventives). Au total, c’est plus de 568 millions d’euros dépensés chaque année pour lutter contre le cannabis, dont 300 millions rien que pour les interpellations.

En dépit de ce lourd investissement d’argent public, la France est toujours le pays avec le plus haut taux d’expérimentation du cannabis en Europe : c’est plus de 41 % des personnes âgées de 15 à 64 ans qui ont déjà testés le cannabis au moins une fois dans leur vie. Ce taux est largement plus élevé que la moyenne européenne qui se situe aux alentours des 19 %. Il semble donc que les politiques répressives ne fonctionnent pas vraiment.

Si le problème n’était que le gaspillage d’argent public, on pourrait se dire : « un de plus, c’est pas grave » ! Mais derrière l’aspect économique, la répression accrue envers les usager.e.s de drogues (ou non) fragilise les rapports police-population.

Politique du chiffre et haine anti-flics

De septembre 2014 à août 2015, pour les infractions révélées par l’action des services de Police (contrairement aux infractions constatées comme les homicides, les cambriolages, les plaintes…), 121 794 concernent l’usage de stupéfiants sur les 229 741 qui constituent l’ensemble des infractions révélées. C’est-à-dire plus de 50 %.

Mais pourquoi la proportion des infractions à la législation sur les stupéfiants (ILS) représente une part non-négligeable des IRAS (Infractions révélées par l’action des services) ? Bénédicte Desforges, ancien flic, écrit sur son blog : « La police doit être en mesure de faire état de sa productivité. […] Au lieu de fabriquer la sécurité, la police fabrique des infractions et des délinquants ». De plus, les ILS « ont l’avantage de présenter un taux d’élucidation de 100 %« , elles gonflent donc le « chiffre global de la délinquance« .

Sous Sarkozy, les officiers et commissaires pouvaient même, sous réserve d’avoir atteints les objectifs, accéder à des primes entre 600 et 2421 € mensuels. Ils exerçaient donc une pression accrue sur les équipes de terrain. Aujourd’hui cette prime a disparue, mais les commissaires peuvent toucher une prime de performance. Début septembre, Darmanin a annoncé des exigences de “résultats quant à la mise en œuvre du dispositif des AFD”, ce qui déterre un peu plus la défunte politique du chiffre.

Dans un colloque de La France Insoumise, B. Desforges (également membre du collectif Police Contre la Prohibition, rassemblant des flics et gendarmes qui militent pour une réforme de la loi au niveau des stupéfiants), atteste que les flics contrôlent dans les cités en ayant pour prétexte les ILS. Ce type de contrôle se fait le plus souvent au faciès et dégrade encore plus les relations police-population dans les zones dites  »sensibles ». Les nombreux contrôles ne doivent sûrement pas participer à améliorer les relations entre les jeunes de cité et policiers.

Darmanin à côté de la plaque

Malgré tout cela, l’ancien maire de Tourcoing, Gérald Darmanin, imagine que pour la première fois en plus de soixante-dix ans, les politiques répressives envers les consommateurs vont afficher des résultats probants.

En donnant des amendes à proximité des lieux de deals, la police ne tue pas le trafic, elle le déplace. Si les usager.e.s ne peuvent plus venir aux points de deals, par peur de l’amende et de l’inscription au casier judiciaire, ce seront les points de deals qui se déplaceront. Il existe déjà des alternatives comme la livraison à domicile ou par voie postale. Si Darmanin ne veut pas que Uber Weed devienne la routine, il devra trouver des moyens répressifs plus sensés (si cela est possible), ou accepter que la répression n’est pas la solution.

Evann Hislers