Catégories
À votre santé ! Podcasts

Huitième épisode de « Trouble Fête » : le sexe

Clara – créatrice du podcast : Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans l’ultime épisode de « Trouble Fête » le podcast de Behind The Society qui rythme votre été depuis maintenant huit semaines. Je suis Clara, la créatrice de ce projet et c’est un grand plaisir de vous retrouver et de passer cette quasi-heure en votre compagnie. Après avoir parlé alcool, jeux vidéo, TCA, cannabis, tabac, cocaïne et médicaments, c’est au tour de l’addiction sexuelle d’être passée au peigne fin. Bon, ce n’est un secret pour personne que l’on vit dans une société hypersexualisée et que le sexe est omniprésent dans les conversations et les esprits de la plupart d’entre nous et ce, dès le plus jeune âge. Néanmoins, cette omniprésence est à nuancer car si elle est encouragée de bien des manières par le contexte social dans lequel on grandit, il existe quand même un seuil au-dessus duquel la sexualité n’est plus seulement source de curiosité, de plaisir ou d’envie mais bien de besoin. Laurent Karila, psychiatre addictologue, définit l’addiction sexuelle comme « une addiction comportementale dont il existe différentes présentations cliniques comme la masturbation compulsive, la drague compulsive, la consultation compulsive de sites internet classés X, de journaux ou de services téléphoniques à caractère pornographique, de sex shops, de peep shows, de bars lap-dance et l’hypersexualité ». On va aborder quasiment tous ces cas de figure grâce aux témoignages de nos deux invités du jour : Arthur, 23 ans et Thomas, 48 ans. Pour info, les prénoms ont été modifiés afin de garantir leur anonymat. Et pour étayer leurs propos, on va aussi pouvoir compter sur la présence de Maria Hernandez Mora, psychologue clinicienne, spécialisée dans les additions sexuelles et cybersexuelles. Pour l’heure, je vous propose de faire la connaissance d’Arthur, qui a répondu à une de mes annonces. L’entretien a été réalisé dans un café et avant de rentrer dans le vif du sujet, je vous laisse découvrir qui il est.

Arthur : J’ai 23 ans, je suis chef de projet, directeur digital, donc je m’occupe de projets web, de sites etc… A côté je commence à mixer aussi, donc du coup je commence à faire des petites compos de DJ à côté et voilà. On essaye de faire des petits projets !

Clara : Mon incorrigible curiosité me pousserait presque à lui demander quels sont ces projets mais je me rappelle à ce moment-là que le sujet du podcast n’est pas la musique. Je lui demande donc plutôt à quel point il est à l’aise avec le sujet de la sexualité. 

Arthur : Dans ma famille, on n’en parle pas trop parce que je suis issu d’une famille musulmane du coup c’est pas trop le genre de… Les relations amoureuses, c’est pas trop le genre de trucs dont je parle avec mes parents mais j’ai jamais été complexé d’en parler. Enfin, peut-être pas forcément avec ma famille du coup mais dans les alentours, avec mes amis, avec des personnes que je rencontre, peu importe… J’ai jamais trouvé ça choquant d’en parler en fait.

Clara : La preuve : il est actuellement face à une parfaite inconnue et son micro et il a l’air très à l’aise. Je continue donc mon interrogatoire en essayant de savoir quand est-ce qu’il a considéré son rapport à la sexualité comme quelque chose de problématique.

Arthur : Surtout que je me suis dit que comme toute addiction, j’en avais besoin en fait et que sans ça, je n’arrivais pas à avancer normalement, que j’étais pris dans ma tête, que je réfléchissais pas à d’autre chose, que j’étais pas détendu en fait… Je pense que c’était vers mes vingt ans. Quelque chose comme ça. Quand j’ai commencé à bosser dans les bars justement et que je me disais « oui j’ai peut-être un problème par rapport à ça. »

Clara : Comme dans les épisodes précédents, je constate une nouvelle fois que le contexte influe énormément l’apparition d’une addiction : dans le cas d’Arthur, il est évident que son travail a joué un rôle dans la mesure où le monde de la nuit est propice aux nombreuses rencontres. Et avant qu’Arthur nous raconte son histoire en détails, je vais laisser la parole à Maria Hernandez Mora qui mène un travail considérable sur le sujet auquel on s’intéresse aujourd’hui. Elle fait notamment partie de la délégation aux droits des femmes du Sénat, qui réfléchit sur l’impact de la pornographie dans la société et, dans ce cadre, elle a participé à une table ronde en juin consacrée aux représentations des femmes et des sexualités véhiculées par la pornographie. Le rapport sera publié en septembre, soyez au RDV si le sujet vous intéresse. Sur ce, je ferme la parenthèse et je la laisse se présenter.

Maria Hernández-Mora : Je suis psychologue clinicienne, je suis d’origine espagnole, j’ai été formée entre la France et l’Espagne et j’avais eu la chance déjà quand j’étais étudiante à l’université de faire un mémoire de recherche et d’être coachée par un professeur d’université en Espagne qui est un des spécialistes en Espagne sur l’addiction sexuelle. Quand j’ai fini mes études, il m’a embauchée une année chez lui, dans sa clinique, et donc j’ai rencontré des personnalités addictes avec addiction sexuelle et surtout, j’ai été sous son regard et il m’a beaucoup formé. Il m’a aidé à comprendre d’un point de vue clinique et psychiatrique ce phénomène et à le soigner. Et puis quand je suis arrivée en France, j’ai commencé à travailler dans un hôpital (où je travaille toujours aujourd’hui à, l’hôpital Simone Veil au centre d’addictologie qui est raccordée au service de l’hôpital. Parce que vous savez, il y a beaucoup d’hôpitaux qui ont dans leur service de psychiatrie une partie qui est dédiée à l’addiction, souvent c’est une partie qui est extraite de l’hôpital, pour que les gens osent venir demander de l’aide. Donc, nous, on travaille dans un CSAPA, le CSAPA Imagine qui est rattaché à Simone Veil. Donc j’ai commencé à travailler dans ce CSAPA et j’étais responsable des addictions sou substances mais j’ai quand même ouvert la possibilité de recevoir des personnes pour addiction sexuelle. Donc dans le CSAPA, quand des personnes arrivaient en disant « j’ai une addiction à la pornographie » ou « j’ai une addiction sexuelle », bah je pouvais la prendre en charge. Et petit à petit, j’ai eu de plus en plus de demandes ; j’ai parlé avec mon chef de service et je lui ai dit « écoute, il faut absolument ouvrir une consultation spécialisée pour ces personnes » parce que mon constat était que ces personnes arrivaient à ma consultation absolument désespérées et démunies. C’était des gens, ça faisait, quinze, vingt, vingt-cinq ans qu’ils étaient addicts à la pornographie et qu’ils avaient déjà tenté de demander de l’aide sans résultat parce que la personne en face ne comprenait pas ce phénomène. Elle ne savait pas le traiter. Donc en fait, moi, c’est vraiment l’impuissance et la souffrance de ces gens qui m’a bougé le cœur et je me suis dit, pas seulement au niveau professionnel je me dois d’aider et de proposer une réponse à ces personnes mais aussi au niveau personnel, plus humain, j’étais vraiment touchée à l’intérieur. Je me suis dit « mais voilà, il faut aider ces personnes. Au XXIème siècle, il n’y a pas de service spécifique pour traiter l’addiction à la pornographie alors que c’est une des addictions les plus prévalentes ! »

Donc c’est une addiction et une dépendance qui apparaît très jeune : moi, mes patients, tous, ont eu leur premier contact dans l’enfance, vers 8/9/10 ans et beaucoup d’entre eux ont commencé leur addiction prépubère, avant même d’accéder à la puberté. Donc du coup moi, je me suis dit que j’allais fonder une unité au niveau clinique pour répondre à ces problèmes-là et au niveau de la recherche, je vais faire une thèse pour moi me former et être au courant de tout ce qui se passe dans le monde sur ce sujet et sur ce qu’on ne sait pas encore et sur ce qu’il faut approfondir et je me suis donc lancée dans ma thèse à l’université Paris Cité qui porte sur l’usage problématique de la pornographie et puis ensuite, j’ai fondé une association qui s’appelle l’association « Déclic – sortir de la pornosphère » donc assodeclic.com

Clara : Cette association est basée sur Paris et elle intervient sur quatre volets : la prévention, la sensibilisation, l’accompagnement et la formation. Vous trouverez sur leur site tous les détails de leur action et différents articles qui viennent compléter ce qui va être dit aujourd’hui dans cet épisode. N’hésitez donc pas à y faire un tour, il y a aussi la possibilité de prendre RDV en ligne. Mais avant de faire cette démarche, il y a une étape à franchir : celle de la légitimité. En effet, comment on sait qu’on est tombé dans l’addiction ? Je suggère à Maria Hernandez Mora la notion de souffrance et voilà ce qu’elle me répond.

Maria Hernández-Mora : C’est vrai que la question de la souffrance est quand même le déclencheur évidemment et une des frontières qui montre que la personne est en train de subir son comportement. Il n’est plus du tout libre. Moi c’est ce que je dis souvent à mes patients : « la sexualité, elle est là pour que vous soyez épanoui. Pour que vous soyez une femme/homme pleinement épanoui.e ». La sexualité, c’est une dimension de notre vie qui est là pour nous mettre en lien, pas du tout pour nous détruire. Donc quand le patient ressent que la sexualité commence à être un lieu où il se déteste, où il souffre, s’en veut et se détruit, bah du coup en effet, c’est sûr qu’on est en train de basculer sur quelque chose de problématique et de probablement cliniquement significatif.

Clara : On va maintenant passer au dernier acteur de ce podcast, Thomas. Vous allez voir qu’il a lui aussi un sacré parcours et que la sexualité a occupé une place prépondérante pendant une très longue période… Mais avant, un rapide tour d’horizon de son identité et de son vécu.

Thomas : 48 ans, en couple, un enfant qui a 30 ans déjà que j’ai eu il y a longtemps. Je travaille dans le secteur culturel, je suis artiste à mes heures perdues. Voilà.

Alors en fait, j’ai une particularité : je suis bipolaire de type 2. Dans l’hypomanie, c’est-à-dire les phases d’exaltation, d’euphorie etc, il y a ce qu’on peut appeler l’hypersexualité, c’est-à-dire une phase où on est complètement accroc au sexe, on y pense en permanence, on se lance parfois dans des pratiques à risque (ce qui a été mon cas) et dans le cadre de l’hypomanie bipolaire, c’est caractéristique en fait cette phase d’hypersexualité même si elle a toujours été présente, fin depuis l’adolescence. Donc il y avait probablement des signes bien avant que je sois diagnostiqué, à 43 ans. Mais moi, concrètement, j’ai vécu une dizaine d’année d’hypersexualité caractérisée.

Clara : Je lui propose alors de nous expliquer en quoi c’était un poids, comment ça se manifestait concrètement au quotidien, ce superlatif « hyper ».

Thomas : L’excitation H24 avec une grosse consommation de pornographie, ça, c’est un vrai problème parce qu’aucun être humain n’est fait dignement pour être excité H24, c’est pas possible. Il y avait une sorte d’épuisement et j’y passais énormément de temps. J’ai mis beaucoup d’argent aussi. C’était à la fois un mélange de sentiments de liberté, de curiosité, et puis en même temps un poids presque physique on va dire.

Clara : On va revenir à ce paradoxe plus tard mais pour le moment, je me tourne vers Arthur. Je lui demande de s’attarder sur le déclic durant lequel il a réalisé la complexité du problème.

Arthur : Le moment où je m’en suis rendu compte vers mes vingt ans, ça a été plus un état de prise de conscience. Ça a pas été un switch en fait : je me suis rendu compte que c’était établi depuis longtemps, de par une masturbation abusive quand j’étais plus jeune, de par ce besoin tout le temps, même quand j’étais heureux dans mes relations, d’aller à la recherche d’autre chose, de ne pas être contenté par la monogamie… Du coup, ouais, vers mes vingt ans, je me suis rendu compte en commençant à travailler dans les bars, en sortant tous les soirs, en voyant tous les soirs quelqu’un de différent, en prenant pas de plaisir au bout d’un moment, je me suis dit « ouais j’ai un problème avec ça, c’est sûr et certain en fait. Je peux pas vivre sans et je galère à vivre avec ! » Et du coup, à partir du moment où j’en ai pris conscience, je me suis dit « c’est tout, c’est comme ça, le tout c’est d’essayer de trouver des personnes qui le comprennent et avec qui je peux en parler librement et que tout se passe bien quoi ! »

Clara : Cette phrase m’a mise une claque mémorable, que ce soit lors de l’entretien ou au moment du montage : je peux pas vivre sans et je galère à vivre avec…. Je crois que n’importe qui ayant été en proie à une addiction se reconnaîtra dedans. Et je crois que les autres toucheront du doigt ce que peuvent ressentir les personnes addictes. D’ailleurs, en parlant de mettre des mots sur les maux, je pose la même question à Thomas et à Arthur : est-ce qu’ils parlent facilement de leur addiction au sexe à leurs amis ?

Thomas : Avec des amis, non. Les hommes sont pas trop diserts sur leur vie sexuelle entre eux, à part sur leurs performances. Je pense que les femmes c’est peut-être un peu différent mais peut-être que je me trompe. Mais non, avec des amis ou avec des proches, c’est pas un sujet qui est abordé, c’est un peu trop délicat on va dire.

Arthur : Oui, ils comprennent. Ils ne sont pas trop étonnés non plus je pense, me connaissant. Parce que mon groupe d’amis actuel, c’est celui que j’avais déjà au lycée donc ça fait sept/huit ans qu’on se connaît. Donc vu que j’ai toujours eu un dialogue sur ça décomplexé et que j’en parlais pas forcément « oh regarde j’ai fait ça et puis ça gnagna » mais plus en mode explicatif, des faits, ils ont jamais vu ça comme quelque chose de saugrenu ou de chelou parce que je leur en parle comme je leur parlerais d’un potager, de politique ou de n’importe quel sujet en fait.

Clara : C’est intéressant de constater l’écart de ces deux réponses : je me demande si elle n’est pas due à la différence de génération mais comme ce n’est que pure spéculation et que je n’ai pas le temps de développer les arguments qui me font pencher pour cette hypothèse, je vais vite enchaîner avec la prochaine question, basique mais ô combien nécessaire. Comment et quand s’est passée ton entrée dans la sexualité ?

Thomas : Alors elle a été assez précoce. Je crois que ça remonte à la prépuberté. J’avais déjà des jeux érotiques qu’on qualifierait de BDSM. Par exemple, je m’enfermais nu dans mon coffre à jouets, je me travestissais, je m’attachais. Ça, ça doit être vers l’âge de 9/10 ans à peu prés. Un jour, je suis tombée sur une collection de roman photos pornographiques de mes parents et lç, tut d’un coup j’ai plongé dans un univers de fantasmes plus ou moins hard. A l’époque, c’était plutôt soft remarque. Et après, il y a eu l’arrivée de Canal + avec les cassettes VHS, vers 13 ans.

Clara : Là, on parle de plaisir solitaire. Thomas me confie ensuite qu’il a eu son premier rapport sexuel à 15 ans. Je lui demande si il est ok pour nous en dire plus.

Thomas : Oui, une relation hétérosexuelle tout à fait classique, normale. C’est une copine avec qui je suis resté un bon petit moment. On a eu une vie de famille, un enfant. Quelque chose de très traditionnel, très normal, qui m’allait bien.

Clara : Mais ce qui lui allait bien à 15 ans ne lui va plus à 35 ans : c’est l’âge à laquelle ils décident de stopper la relation, seize ans après la naissance de leur premier enfant.

Thomas : Je me suis séparé de ma compagne. Je me suis retrouvé seul et là, il y a eu comme un lâcher de ballons, tous les fantasmes sont ressortis et là, pour le coup, je me suis adonné à tout ce que j’avais en tête possible et inimaginable. Ça va du libertinage au bondage, au BDSM, aux orgies, aux soirées à plusieurs, au sadomaso aussi pas mal et donc c’est dans cette période de solitude que vraiment la vanne s’est lâchée.

Clara : Ok donc avant vos 35 ans, vous diriez que vous avez jamais vécu d’addiction au sexe ?

Thomas : Alors j’aimais beaucoup ça. On avait des rapports assez réguliers par contre je ne ressentais pas forcément le besoin de tromper ma compagne par exemple.

Clara : On va revenir sur la question de l’infidélité dans quelques minutes mais avant, c’est au tour d’Arthur de nous faire part de ses débuts en matière de sexualité.

Arthur : J’avais quinze ans et demi. Oui, c’était une expérience cool parce que j’étais avec quelqu’un de confiance même si dans les faits, c’était pas quelque chose de ouf mais après, j’ai pas été traumatisé et je n’en garde pas un mauvais souvenir. Je me suis dit « bon voilà, c’est une première fois, ça peut pas être parfait et on verra les fois d’après ».

Clara : Je l’interroge alors sur son rapport aux filles durant l’adolescence et sur ses potentielles relations qu’on pourrait qualifier de « sérieuses ».

Arthur : Le peu de fois où j’étais en couple ça a duré assez longtemps quand même et du coup c’était dans des relations où j’étais bien et j’avais pas de problème par rapport à ça. Mais après, je fais quand même gaffe sur avec qui je me mets en relation exclusive, non pas dans le côté tromper en acte, mais dans le fait d’être charmeur, de vouloir parler, plaire, même s’il n’y a rien de plus pareil, juste le fait de vouloir paraître, je sais que ça pose problème à certaines personnes.

Clara : Ce côté séducteur, Arthur l’assume totalement, en ce qu’il fait partie de son identité. Mais ça a tout de même été un frein à plusieurs moments, par exemple quand il mentionne sa première copine.

Arthur : Donc ça a été une première longue histoire qui a duré un an et demi à peu prés et justement à la fin, on était sur des désaccords parce que je parlais à d’autres personnes et j’étais plus impliqué à cent pour cent non plus et du coup ça a posé problème et ça a mené à la fin de la relation et après, je suis parti sur du pas sérieux pendant deux trois ans.

Clara : Je lui demande ce que ça lui a apporté, ce « pas sérieux » pendant deux/trois ans. Qu’est-ce que le sexe représentait à ce moment-là ?

Arthur : C’est aussi un moment d’évasion où t’es dans une bulle, il n’y a que ça entre guillemets, tu ne penses qu’à ça. Ouais, des moments d’évasion de moi-même, de ma vie en général.

Clara : Pour le moment, Arthur n’a pas mentionné le terme « pornographie ». Je me demande si c’est un oubli de sa part ou si c’est parce qu’il ne considère pas ça comme un sujet, en tout cas, pas au même titre que les relations sexuelles avec quelqu’un. Je pose la question de manière très directe : est-ce que tu as aussi souffert d’addiction à la pornographie ?   

Arthur : Pas vraiment, dans le sens où je me suis jamais senti le besoin de regarder un film pour pouvoir mais c’est vrai que c’est des moments où je me dis que « faut que je me masturbe » et où je vais trouver un contenu pour pouvoir alimenter mon imagination mais après, à part dans un cadre personnel qui est quelque chose qui diminue avec le temps aussi (maintenant je préfère avoir des relations avec des personnes plutôt que me masturber) donc maintenant je regarde quasiment plus de porno.

Clara : Pour Thomas, en revanche, la pornographie fait partie du package de l’addiction dans laquelle il s’engouffre à l’âge de trente-cinq ans, au moment de sa séparation. Il revient sur cette période et insiste sur le fait qu’elle est à mettre en parallèle avec sa bipolarité de type 2 qui s’éveillait progressivement à cause d’un traitement antidépresseur qui lui avait été prescrit.

Thomas : Je crois que c’est la période où j’ai commencé à tomber vraiment malade et que mes phases hypomaniaques devenaient de plus en plus intenses : il en fallait de plus en plus, c’était comme une drogue. Dans cette période-là, j’étais multipartenaire. C’est-à-dire que j’en avais, pour ne pas vous mentir, huit à neuf différents à peu prés. Donc là, il n’y avait pas de vie de couple.

Clara : Je l’invite à se questionner sur ce qui l’a poussé à se plonger dans cette sexualité frénétique, au-delà de sa maladie.

Thomas : Je crois qu’il y avait la solitude qui jouait parce que je n’avais pas de partenaire sous la main. Enfin si ; j’en avais beaucoup, j’avais de multiples partenaires mais ça ne suffisait pas. C’est comme si il fallait du fioul pour alimenter cette libido au quotidien.

Clara : Je cible alors la pornographie et je lui demande quelle place elle prenait à cette période.

Thomas : C’était pas forcément un poids en soi. C’est plus tard, quand il y avait une consommation quotidienne, dès le matin, où là c’est devenu problématique parce qu’il y avait vraiment une consommation assez massive.

Clara : En l’écoutant parler, un terme me revient. Celui de « cocaïne numérique » que notre spécialiste du jour utilise, reprenant le terme d’un neuro scientifique américain. Je propose à Maria Hernandez Mora de nous expliquer en quoi elle trouve cette expression pertinente.

Maria Hernández-Mora : Alors il faut comprendre pourquoi je reprends ce terme qui est fondamental hein. C’est-à-dire que pourquoi la cocaïne elle est addictive ? Elle est pas addictive juste parce que c’est de la cocaïne, ce n’est pas un élément externe. Elle est addictive parce qu’elle provoque dans le cerveau une libération de substances, dont la dopamine qui vont enclencher des processus de récompense en lien avec le plaisir qui peuvent devenir addictogène par la suite. Et la pornographie, elle provoque exactement la même chose. C’est-à-dire que quand une personne est en train de consommer de la pornographie, son cerveau est en train de réagir de la même manière qu’une personne qui est en train de prendre du crack, ou toute autre drogue. Donc les processus cérébraux s’activent exactement de la même manière face à la pornographie que face à une autre substance addictogène. Ensuite, il faut savoir que par exemple, la cocaïne, elle est très chère. La pornographie, elle est gratuite. On peut la consommer de manière totalement anonyme sans fin, on a de la nouveauté en permanence, on peut consommer de la perversion, de la pédophilie, des contenus illégaux de manière très simple et on peut entrer dans des phénomènes d’escalade où petit à petit, le cerveau s’habitude à un certain niveau d’intensité sexuelle et il devient inerte face à un certain contenu et a besoin de plus en plus d’intensité. Et c’est un phénomène d’escalade qui s’installe très facilement et rapidement dans l’addiction à la pornographie et qu’on retrouve chez tous les patients qui consultent pour de la dépendance sexuelle mais aussi pour ceux qui ne consultent pas hein. Moi quand je vais dans les écoles et que je demande en privé aux élèves si ça leur arrive de chercher des contenus de plus en plus trash, où des contenus dont ils ont honte, la plupart me dise que oui.

Clara : Quand j’entends ça, je me dis que l’addiction est progressive et que ces collégiens dont elle parle, ils ont forcément une consommation dite récréative avant de tomber dans l’addiction. Pour ceux qui tomberont dans une addiction évidemment, car ce ne sera pas le cas de tous. Je questionne la psychologue sur les étapes qui existent. Je me dis que ça peut permettre à certains auditeurs qui se questionnent sur leur rapport à la pornographie de se situer sur le spectre de la dépendance.

Maria Hernández-Mora : Alors les phases, on va dire qu’on commence par une consommation simple, de temps en temps. Elle devient de plus en plus régulière. La plupart du temps, la pornographie est une recherche de plaisir au début et devient ensuite une régulation émotionnelle. Elle devient alors essentielle pour la stabilité psychique et émotionnelle et petit à petit, le surinvestissement et la fréquence de consommation fait que la personne rentre dans une escalade de consommation et a besoin de contenus de plus en plus trash pour avoir un orgasme et accéder facilement à la décharge recherchée. Et en fait, petit à petit, la personne rentre dans un cercle vicieux de dépendance où elle ne peut plus se passer de la pornographie malgré les conséquences négatives, malgré cette souffrance envers eux-mêmes, malgré la difficulté à se mettre en lien, parce que du coup ils se détestent et ont du mal à se dévoiler à l’autre, malgré l’isolement que ça provoque, malgré le fait qu’ils priorisent la pornographie au profit de d’autres responsabilités et que ça a des conséquences dans leur vie professionnelle, académique etc.. Malgré tout ça, la personne consomme quand même, elle en a besoin, c’est plus fort qu’elle. Il y a une vraie perte de contrôle et là, on peut dire qu’elle est dans une addiction et qu’elle a besoin d’aide parce que seule, ça va être difficile de s’en sortir.

Clara : On reviendra plus tard sur les différentes options qui existent aujourd’hui en France pour s’extraire de cette cage mais d’abord, je veux savoir ce qui s’y passe dans cette cage. Et ce que ressent Arthur quand la pulsion monte en lui et une fois qu’il l’a assouvie.

Arthur : ça se manifeste plutôt par des moments où je ne vais pas me sentir bien, où j’ai besoin de ma dose entre guillemets et où je peux être renfermé sur moi-même, ne pas parler du tout, et après avoir fait l’acte, tout de suite ça débloque la situation, je me sens mieux et je peux continuer ma journée normalement. Il y a des fois, je ne peux pas m’endormir sans, je ne peux pas me réveiller sans. C’est assez problématique souvent.

Clara : Je ne peux qu’imaginer à quel point ça doit l’être sur quelque chose d’aussi intime qu’un rapport sexuel, ne serait-ce que dans la démarche de devoir trouver quelqu’un pour que ce moment ait lieu. Mais ce que je me demande aussi, c’est la place du désir là-dedans. Parce que dans le cas où il est décorrélé du besoin, ça signifie qu’Arthur se retrouve parfois avec une pulsion à assouvir sans l’envie de sexe. Un sacré paradoxe à gérer sur lequel il s’est un peu épanché.

Arthur : Ça m’est déjà arrivé plus d’une fois de me dire « qu’est-ce que je fais en fait ? » Genre, dans le fond, je n’y prends pas de plaisir personnel mais je suis quand même là et j’en ai quand même besoin, et je continue quand même et je vais jusqu’au bout quand même.

En fait, ça n’arrive jamais en préméditation de se dire « ah j’ai pas envie » mais il arrive un moment pendant l’acte où tu te dis « qu’est-ce que je fais ? Pourquoi je suis là ? Pourquoi je fais ça ? » Tu te remets en question. Tu te dis : « pourquoi vivre comme ça ? Pourquoi ne pas suivre un schéma classique avec tout le temps la même personne, avec la possibilité de fonder des choses, une relation sexuelle qui évolue avec le temps ? » Non, t’as besoin de chercher l’aventure, de chercher le truc qui fera que ça te paraîtra bien et au final, c’est nul et t’as le seum derrière, tout simplement. Certes, tu es satisfait physiquement mais ton mental, il en prend un coup quand même.

Clara : Maria Hernandez Mora reviendra tout à l’heure sur la jonction entre l’émotionnel, le physique et le psychologique dans le cadre de l’addiction au sexe. De mon côté, je suis en train de me dire qu’après le besoin qui écrase tout sur son passage et le désir qui fluctue, ça ne laisse pas tant de place que ça pour le plaisir. Mais je me trompe peut-être. Je laisse la personne concernée m’éclairer.

Arthur : Y a quand même du plaisir mais ça dépend avec qui, justement. Genre je peux sortir au bar et me dire « ce soir je rentre avec quelqu’un et puis c’est tout. » Et puis par exemple, là, ça va parce que j’ai la chance d’avoir rencontré quelqu’un qui a comme moi une addiction au sexe et du coup, on s’aide mutuellement si on peut dire. Ça se passe plutôt bien, c’est une chance, c’est la première fois que ça m’arrive depuis toujours. Mais sinon, parfois, j’y prend plus du tout de plaisir, c’est juste une nécessité pure et simple.

Clara : Je propose à Arthur de développer ce que lui apporte la rencontre de cette personne qui partage la même problématique que lui.

Arthur : On peut avoir un statut de plan cul régulier qui nous permet justement de ne pas être dans la crainte de ne pas avoir notre dose, ou de devoir chercher et de tomber sur quelqu’un qui n’est pas cool mais de sentir le besoin quand même et de le faire quand même.

Clara : En écoutant Arthur mentionner l’existence de cette fille, je me suis dit que j’aurais drôlement aimé lui poser tout un tas de questions à elle aussi. Bon, évidemment, c’était un exercice purement mental puisque j’avais déjà deux témoignages et que je n’allais certainement pas m’immiscer dans la vie d’Arthur de cette manière ; le biais d’avoir mené un entretien avec lui aurait été un obstacle bien trop grand. Mais ce qui m’interpelle dans la curiosité que j’ai eue à cet instant, c’est son origine. Et elle est très claire quand j’y pense : je voulais savoir ce que ça faisait d’être addict au sexe pour quelqu’un qui a été socialisée en tant que femme. Et c’est pour ça que j’ai voulu savoir à quel point la croyance commune selon laquelle beaucoup plus d’hommes que de femmes sont dépendants au sexe est fondée.

Maria Hernández-Mora : C’est vrai, c’est-à-dire que toutes les études qui existent aujourd’hui sur l’addiction sexuelle et sur l’usage problématique de la pornographie montrent qu’il y a une différence significative sur le degré de consommation et dans le degré d’addiction entre les hommes et les femmes. Ça, c’est une évidence scientifique et clinique. Moi, la plupart des personnes qui viennent me voir sont des hommes. Le ratio est d’une femme pour cinq hommes mais c’est en train d’évoluer. Il faut aussi considérer qu’il y a un biais au moment de la demande d’aide, c’est-à-dire que comme la sexualité compulsive est surtout attribuée aux hommes (et puis en général, la question de la sexualité est surtout abordée de manière beaucoup plus aisée chez les hommes que chez les femmes dans notre société). Et du coup, ça fait que les femmes ont beaucoup plus de mal à consulter, beaucoup plus de honte sur cette addiction, que les hommes.

Clara : Si la plupart des hommes ressent moins de honte que les femmes à évoquer cette addiction selon notre spécialiste, il n’empêche qu’ils se heurtent à des difficultés de taille pour s’extraire de leur problématique et entreprennent différentes choses dans l’espoir que ça « marche ».

Arthur : Bah j’ai déjà essayé des longs moments d’abstinence, de deux ou trois mois où même quand je sortais, je me disais qu’il fallait que je reste avec mes potes, que je ne me mélange pas, que je n’aille pas voir d’autres gens pour ne pas avoir d’envie de… Comment dire ? c’est limite animal en fait. Un côté « je veux trouver ma proie ». Fin c’est dégueulasse à dire, mais un instinct primaire prend le dessus. Faut.. Il faut.

Clara : Arthur met ici le doigt sur un truc très intéressant que j’avais prévu d’évoquer : le rapport consumériste de l’autre. Je lui demande si ça lui arrive d’objectifier ses partenaires

Arthur : Si ça m’est déjà arrivé avec certains plans cul de me dire bah voilà c’est ma salle de shoot entre guillemets. J’y vais juste pour ça, je repars, limite sans parler. Et c’était établi avant hein. Mais c’est sûr que d’un point de vue relationnel, d’un point de vue contact avec l’autre, ça la fout mal un peu.

Clara : Un autre truc qui la fout un peu mal, c’est l’infidélité. J’interroge Thomas sur la question, étant donné qu’il l’a mentionnée spontanément en début d’entretien.

Thomas : Oui, oui. Bah j’étais très souvent infidèle, oui. Ça a été la cause de ma première séparation avec ma compagne. Je l’avais trompée, elle l’a découvert, ça a créé un problème dans le couple et on s’est séparé dans la foulée.

Clara : Je crois que c’est le moment de demander à Maria Hernández-Mora quelques éclaircissements. Je lui pose une question très générale, à savoir, quelle est la place du lien avec le/la partenaire dans le cadre d’une addiction sexuelle ?

Maria Hernández-Mora : Moi ce que je constate quand même dans les patients qui souffrent d’addiction sexuelle, parce que vous savez, dans les demandes de soin, dans les patients que j’accompagne et dans ce que je vois dans les échantillons des études sur lesquels j’ai travaillés, on retrouve deux types de profils : ceux qui ont une addiction stricte, isolée à la pornographie. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autre chose que pornographie et masturbation et ça a déjà des conséquences graves, ça peut être associé à des symptômes dépressifs, anxieux, autres troubles ou souffrances psychiques mais après, il y a d’autres patients qui ne plus de la pornographie vont souffrir d’une addiction sexuelle plus généralisée c’est-à-dire qu’ils vont avoir besoin de relations sexuelles compulsives, de trouver des partenaires de façon compulsive, de vivre des expériences de plus en plus existantes ou trash dans leurs vies sexuelles, avec leurs partenaires ou avec d’autres, d’avoir accès aux prostituées, d’expérimenter des choses de plus en plus « choquantes » pour reprendre les mots de mes patients etc… Donc, il peut y avoir une addiction cyber sexuelle exclusive ou il peut y avoir une addiction sexuelle avec toute sorte de comportements associés. Donc ceux dont vous me parlez, qui ont une addiction sexuelle plus générale, ce que j’observe, c’est qu’ils souffrent énormément dans leur couple quand ils sont en couple. Parce que déjà ils s’ennuient parce que leur partenaire ne répond pas à leurs demandes ou si elle répond, elle répond en souffrance parce que souvent, c’est quand même une sexualité assez frénétique. Et si non, elle ne répond pas et la personne addicte se retrouve très frustrée avec des vrais processus de craving et de manque et va avoir besoin d’aller voir ailleurs pour calmer sa pulsion sexuelle autrement.

C’est important de savoir que dans l’addiction sexuelle, l’affectivité est déconnectée de la sexualité. C’est-à-dire que dans les différentes dimensions de la sexualité, il est censé y avoir une dimension affective dans une sexualité saine. C’est-à-dire que notre affectivité peut être engagée, on est conscient de l’engage ou non mais en tout cas, on est acteur de ce qu’on fait avec notre cœur. Une personne addicte sexuelle est coupée de son affectivité la plupart du temps. C’est-à-dire qu’il y a une dissociation stricte radicale ; une coupure entre le cœur et le corps.

Clara : Cette coupure entre le cœur et le corps, on la percevait très bien quand Arthur parlait tout à l’heure de la différence entre besoin et désir ou quand Thomas disait qu’il voyait la sexualité comme du fuel à une époque. Mais qu’on soit bien d’accord : ce n’est pas une caractéristique suffisante pour établir un diagnostic hein. Je précise car on vit à une époque où beaucoup dissocient l’engagement émotionnel de l’engagement physique dans un rapport sexuel et que ce n’est absolument pas signe d’addiction dès lors que c’est un choix conscientisé. Sur ce, on s’achemine doucement vers la fin du podcast ce qui veut dire que je vais poser ma traditionnelle question de clôture : qu’est-ce que ton addiction t’a prise et qu’est-ce qu’elle t’a enlevée ?

Thomas : Alors ce qu’elle m’a pris : beaucoup d’énergie et finalement, je pense une part d’innocence. C’est-à-dire que finalement, parfois, on peut voir les choses de manière simple et naturelle dans une relation sexuelle entre deux partenaires et moi j’ai une vision un peu plus tordue on va dire. Tordue par les fantasmes, par les pratiques, ça, je pense que cette partie de l’innocence ça me l’a enlevé. Et ce que ça m’a apporté, c’est de la curiosité, de la découverte. J’ai découvert des gens assez exceptionnels, de tout bord, des gays, des bisexuels, des transsexuels, des gens non-binaires, des gens tout à fait uniques, et vraiment, ça, je crois que les rencontres humaines, c’est ce qui a été le plus marquant dans ces épisodes-là.

Clara : Au début de l’entretien, Thomas mentionnait aussi le fait que ça lui avait pris de l’argent. Ça m’avait intrigué. Je me permets donc de lui demander de préciser.

Thomas : Alors j’allais beaucoup dans les sex-shops. A l’époque, j’étais travesti donc je dépensais énormément d’argent dans les tenues, accessoires, pornographie. J’ai aussi beaucoup fréquenté les clubs libertins à une époque, les soirées privées donc ça veut dire champagne, ça veut dire droits d’entrée, ça veut dire inviter des gens à boire… ça représentait une certaine somme d’argent au final.

Clara : Je vous laisse à présent écouter la réponse d’Arthur à la même question.

Arthur : ça m’a pris du temps et des amitiés. Et ça m’a donné d’autres amitiés mais qui sont plus profondes vu qu’ils comprennent mes ressentis.

En fait, je ne le vois ni comme quelque chose de mal ni comme quelque chose de bien. C‘est quelque chose qui est en moi, qui ne m’a rien pris et rien enlevé je trouve. Peut-être du rapport à l’autre, si. Ça a changé ma vision du rapport à l’autre. De comment interagir avec des personnes normales sans forcément toujours vouloir charmer parce que ça c’est quelque chose qui m’a apporté beaucoup de problèmes.

Clara : Je demande à Arthur s’il est encore aujourd’hui dans une séduction constante et surtout, si il est capable de sortir dans un bar sans l’objectif assumé de trouver une partenaire sexuelle.

Arthur : Avant, je t’aurais dit que ça aurait été très problématique, que j’aurais cherché partout un eye-contact, que même si j’avais pas trouvé, j’aurais dit « vas-y on change de bar, on va voir ailleurs ». maintenant, je laisse venir les choses. J’ai arrêté d’être dans, comment dire, la recherche constante et certes, il y a un minimum de recherche mais elle est beaucoup plus détachée. Par exemple, je vais rentrer dans un bar, voir une fille mignonne, dire « oh elle est mignonne » mais je vais quand même faire ma soirée avec potes et puis si par exemple on se retrouve au bar côte à côte bah je vais lui parler mais je vais plus être ne recherche de contact direct et dans l’idée de forcer le destin pour rencontrer l’autre et qu’il se passe quelque chose.

Clara : Je lui propose alors de retracer en quelques mots son parcours, pour comprendre à quel moment il est parvenu à ce début de lâcher prise.

Arthur : Comme je t’ai dit, j’ai été barmaid pendant un an et demi où je voyais presque tous les soirs quelqu’un de différent et après je me suis posé des questions genre : « pourquoi tu fais ça ? est-ce que tu en as vraiment envie, vraiment besoin ? » et suite à ça, j’ai repris des études, plus le confinement, du coup j’ai été dans un milieu fermé on va dire et après, je me suis remis en question, je me suis dit « en fait tu n’as pas besoin de tout ça, de toujours trouver quelqu’un de nouveau, faire quelque chose de nouveau, de toute cette appétence, tu peux te contenter de vivre ta vie et si ça se passe, ça se passera à un moment ou à un autre et au pire, j’attendrai et justement, peut-être que ça me fera pas de mal d’attendre. » Et c’est cette prise de conscience qui m’a fait me dire que je n’étais plus à la recherche et que j’attende que ça vienne. Et aussi un ras-le-bol. De toujours devoir trouver les mots, toujours faire le premier pas et disons que maintenant, je préfère me faire draguer que draguer je pense.

Clara : Je meurs d’envie à ce moment précis d’embrayer sur le pourquoi c’est toujours aux hommes de draguer les femmes et d’observer les carcans que créent ces injonctions mais je me dis que l’épisode dure déjà 45 minutes et que les meilleures choses ont une fin. Alors je passe à Thomas, qui me raconte qu’il est de nouveau en couple depuis quatre ans. Je lui demande de qui il s’agit.

Thomas : Alors c’est la mère de ma fille : on s’était séparé pendant dix ans et là, on s’est remis ensemble. Alors la difficulté c’est qu’aujourd’hui j’ai un traitement pour la bipolarité qui s’appelle le lithium qui gomme toute libido. Je suis passé d’une hypersexualité déchaînée, vraiment déchainée, à quasiment zéro libido.

Clara : Et vous avez l’impression que l’addiction sexuelle, c’est le médicament qui l’a interrompue et que sans ça, vous seriez toujours dedans ?

Thomas : Ah oui, tout à fait. Sans ça… Bah j’ai 48 ans, ça durait depuis l’âge de 13 ans don ça a été une longue longue partie de ma vie, ça m’a pris beaucoup de temps et d’énergie et je pense que si je n’avais pas eu le traitement, j’y serais encore, oui.

Clara : Bon, comme évidemment, la moralité de ce podcast n’est pas de prendre du lithium pour se dépêtrer d’une addiction sexuelle, je questionne Arthur sur la possibilité de consulter un professionnel sur le sujet. Je veux savoir si ça lui a déjà effleuré l’esprit ?

Arthur : Oui, mais que très récemment. Y a sept/huit mois, j’y ai réfléchi pour une première fois, je me suis dit que ça pourrait être bien de parler avec un professionnel du domaine, ou même un sexologue, je sais pas, mais faut que je me lance dans les démarches. Mais j’avais pas trop le temps jusque-là.

Clara : Je pose la même question à Thomas, tout en me doutant que sa maladie l’astreint à être au moins suivi par un psychiatre.

Thomas : Alors j’ai déjà demandé à mon médecin généraliste et à mon psychiatre. Concrètement, on me dit qu’il faut faire des choix et que c’est ou la stabilité psychologique ou la libido, faut choisir. Ou faire marcher son imagination, ou trouver autre chose.

Clara : Donc vous n’avez trouvé aucune aide de ce côté-là ?

Thomas : Pas du tout. Ni psychiatre, ni psychologue, ni médecin généraliste. Personne.

Clara : ça a le mérite d’être clair. Triste mais clair. Je cherche une lueur d’espoir du côté de Maria Hernández-Mora mais elle n’est pas aussi lumineuse que je l’espérais…

Maria Hernández-Mora : Malheureusement, il n’y a pas d’aide spécifique. Moi, je dis souvent quand je vais dans les services d’addictologie et de psychiatrie pour parler aux équipes et les former sur le sujet : « en fait, vraiment, la sexualité est une des dimensions structurelles et d’identité de notre vie. Ça n’a rien à voir que d’être addicte à la sexualité que d’être addicte à la cocaïne. C’est pas du tout la même chose. Et la blessure narcissique que provoque l’addiction sexuelle n’a rien à voir avec la blessure narcissique (qui est quand même très forte) que provoquent d’autres addictions. » On est quand même sur un terrain très particulier qui a besoin de réponses cliniques très spécifiques. Et en France, la plupart de ces patients sont soit suivis par des sexologues. Et moi je suis quand même assez critique sur ce point mais les sexologues ne sont pas formés pour traiter une addiction mais pour traiter des troubles sexuels et c’est très bien ; ils font très bien leur travail. Et d’ailleurs, c’est nécessaire parce que beaucoup de personnes avec addition à la prosographie ont des problèmes d’érection, d’éjaculation précoce, de trouble érectile à cause de l’addiction à la pornographie et de la consommation compulsive. Donc la sexologie est nécessaire dans le cadre de l’addiction à la pornographie mais elle n’est pas suffisante et il y a beaucoup de sexologues qui tentent de régler l’addition seuls. En France aujourd’hui, et c’est super, il y a quand même beaucoup de psychologues, de sexologues qui tentent de donner des réponses et c’est très bien mais moi, ce que je constate (et c’est qu’avec mes patients hein, je ne peux pas parler de tout le monde) mais mes patients, tous, ont déjà tenté des prises en charge avant de venir me voir et tous ont été en échec et sont démunis et ne voient pas de solution. Donc moi, ce que je vois, c’est qu’il y a des tentatives de réponses cliniques mais comme elles ne sont pas spécifiques, elles ne donnent pas de fruits.

Clara : Et c’est ainsi que s’achève le huitième épisode de Trouble-Fête ainsi que la saison du podcast. Ça a été un exercice très riche, très intense et très chronophage que de vous proposer un épisode chaque dimanche cet été mais je suis très fière d’avoir pu mener à bien ce projet sur Behind The Society et d’avoir bénéficié de témoignages de tellement de personnes. Je vais d’ailleurs évidemment remercier Arthur, Thomas et Maria Hernández-Mora de s’être prêtés à l’exercice délicat du micro, c’est toujours touchant pour moi de constater que vous acceptez de remettre entre mes mains des miettes de votre vécu, de votre intimité ou de votre expertise. J’espère m’être montrée à la hauteur de la confiance des 25 personnes qui ont croisé ma route au cours de ce projet et j’espère que mon travail vous aura donné à réfléchir, chers auditeurs et chères auditrices. N’hésitez pas à le partager un maximum autour de vous et bien sûr, consultez le site de Behind The Society et suivez-nous sur les réseaux sociaux car la rentrée arrive à grands pas et avec, de nouveaux projets !

De mon côté, je vous souhaite une excellente rentrée scolaire. Prenez soin de vous, de votre santé mentale, de votre santé physique, de vos proches et de tout ce qui mérite votre énergie.

Notes du podcast :

Association « Déclic – sortir de la pornosphère » : https://assodeclic.com/

Compte-rendu de la table ronde sur les représentations des femmes et des sexualités véhiculées par la pornographie (1er juin 2022) : http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20220530/2022_06_01_ddf.html

Ressources pour aller plus loin :

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s