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Septième épisode de « Trouble Fête » : les médicaments

Clara : Bonjour à toutes et à tous, je suis Clara, la créatrice de Trouble-Fête, le podcast estival de Behind The Society et je vous retrouve en ce dimanche pour parler de la dépendance médicamenteuse dans l’avant-dernier épisode de la saison. Pour cela, j’ai convié trois invités de qualité : le premier s’appelle Antoine Lagaude et il travaille actuellement en Belgique en tant que psychiatre addictologue. Le second, vous le connaissez déjà si vous êtes un auditeur assidu de notre podcast puisqu’il nous a déjà fait l’honneur de répondre à nos questions la semaine dernière lors de l’épisode sur la cocaïne, c’est Jef Favatier. Et le dernier, mais aussi le plus important de ce podcast, c’est Amaury, 27 ans, doté d’un vécu bien chargé qu’il accepté de partager à mon micro. Grâce à eux, on va pouvoir décortiquer ce phénomène qui pousse certains patients à faire leur marché dans les pharmacies et à multiplier les ordonnances auprès de médecins prescripteurs pour avoir toujours plus de médicaments à disposition. Pour commencer, je vais laisser la main à Jef Favatier, directeur du CAARUD de Nîmes (si vous ne savez pas ce qu’est un CAARUD, il vous suffit de checker les notes du podcast).

Jef Favatier : Déjà, premier point, les personnes qui sont dans ces situations-là, de dépendance à des médicaments, ne vont pas se considérer évidemment comme des usagers de drogue. On devrait même pas dire usagers de drogue mais usagers de substances psychoactives avec une dépendance et ils vont encore moins aller dans un CSAPA pour demander de l’aide ou du soin. Donc leur dire qu’ils sont dépendants, qu’ils ont une maladie, je ne pense pas que ce soit très productif. Je pense qu’il faut leur dire qu’ils sont en mésusage d’un médicament et qu’il faut leur dire qu’il faut reprendre le contrôle de ce médicament-là.

Clara : Entendu, nous utiliserons donc le terme « mésusage médicamenteux » pendant l’heure que nous allons passer ensemble. Je veux quand même entendre l’avis du psychiatre de l’épisode sur ce point lexical mais juste avant, la moindre des choses, c’est de le laisser se présenter à vous.

Antoine Lagaude : Alors moi je suis Antoine Lagaude, je suis un psychiatre addictologue. Je viens de France et je me suis installé depuis cinq ans à Bruxelles. J’ai d’abord travaillé dans une clinique où on accueille des gens pour faire des hospitalisations et des sevrages et puis je me suis rendu compte que j’étais mieux à faire des suivis ambulatoires à l’extérieur donc c’est quand on suit des patients en consultation et qu’on essaie d’avoir des résultats sur le long terme pour qu’ils arrêtent de consommer ou alors qu’ils reprennent une certaine maîtrise de leur consommation et faire de la réduction de risques. Et donc on s’est réuni avec des collègues et on a décidé d’ouvrir un centre de consultation qu’on a appelé un Centre des Addictions. Donc il faut savoir qu’en Belgique, c’est un peu différent qu’en France : il n’existe pas de CSAPA ou de CAARUD. Il y a beaucoup de structures associatives mais à Bruxelles, on a dû se réunir entre professionnels pour créer des dispositifs de consultation, de soin et en réseau.

Clara : La première question que je décide de lui poser, c’est donc de savoir s’il considère lui aussi le terme « mésusage médicamenteux » plus approprié que « dépendance médicamenteuse ».

Antoine Lagaude : Alors oui, c’est vrai qu’on peut plus parler de mésusage médicamenteux parce qu’initialement, les prescriptions sont faites pour certains symptômes (par exemple pour la douleur avec les antalgiques ou pour l’anxiété avec les anxiolytiques) et il se trouve que les patients, malheureusement, sont amenés à prendre plus de traitement qu’il ne leur en a été prescrit au départ et on parle de mésusage. Donc c’est quand la personne ne suit pas forcément la prescription parce qu’il y a une tolérance qui s’est installée avec le temps ou alors, il y a un usage détourné qui s’est fait. Donc soit c’est des prescriptions initiales qui ont été faites, le plus souvent par le médecin généraliste, soit il arrive qu’on rencontre des gens qui prennent les médicaments de leurs proches, de leur parent, de leur conjoint, pour mieux dormir par exemple. Et le médicament finalement est détourné de l’usage initial.

Clara : On va maintenant s’intéresser à quelqu’un qui a expérimenté ce qu’Antoine Lagaude est en train de décrire : il s’appelle Amaury, il a répondu à mon annonce et c’est autour d’un verre dans un café qu’il m’a fait part de son lourd passif. Pour les besoins du podcast, j’ai gardé majoritairement les extraits à propos des médicaments mais Amaury a été aux prises avec de nombreuses addictions dont il fera parfois mention et que je n’ai pas souhaité effacer au montage car je considère que son parcours ne peut s’appréhender sans tous ces éléments. Bref, je lui laisse la parole pour qu’il nous dise qui il est.

Amaury : Bah moi c’est Amaury. J’ai 27 ans. Avant, j’ai fait des études en art 3D, 2D, animation. Et j’ai travaillé dans le domaine du jeu vidéo et à un moment, j’ai perdu mn travail, j’ai perdu tout à cause justement de mes addictions et de la dépression qu’il y avait derrière.

Clara : Dès le début de l’entretien, il aborde de lui-même le problème de fond.

Amaury : Le truc, c’est que j’ai toujours été très très seul dans ma vie et en fait, c’est très simple, mais je m’ennuie profondément. Et des fois, l’ennui et la solitude, ça tue mentalement. J’ai commencé à essayer de fuir en allant dans les soirées techno tout seul pour me sentir entouré même si au final, j’ai rencontré personne de vraiment intéressant. Enfin, je ne dis pas que les gens étaient pas intéressants mais on avait de ces conversations de gens drogués quoi, c’est-à-dire qui ne menaient à rien… Quand j’ai découvert les soirées techno, c’était la porte ouverte à tout et n’importe quoi en fait, que ce soit ecstasy, cocaïne, kétamine, même des psychédélique, 2CB des trucs comme ça…

Clara : ça y est, la machine infernale est lancée… Et avant de voir où elle mène notre invité du jour, je me permets de m’attarder un peu sur le sentiment de solitude qu’il a mentionnée plus haut et de vous mettre ici le récit d’une expérience dont il m’a fait part dans la discussion. Il s’agit du Rat Park mené en 1978 par le psychologue canadien Bruce K. Alexander. Je laisse Amaury vous expliquer tout ça.

Amaury : Donc on place de l’eau avec de la drogue dedans dans une cage d’un rat qui est tout seul et on met aussi une pipette d’eau qui n’a rien et le rat, instinctivement, il va boire l’eau avec la drogue jusqu’à en mourir. Et ils ont fait la même expérience mais cette fois-ci, ils ont créé comme un Disneyland pour les rats : une grande cage avec plein d’amis potentiels, de partenaires sexuels potentiels, plein de jeux, plein d’activités et ils ont mis donc ces deux pipettes d’eau, une avec drogue et une sans. Et ils ont découvert que ces rats, dans ce milieu-là, sans la solitude avec plein de trucs à faire et plein de compagnons, bah ils ne se tournaient plus vers l’eau droguée.

Clara : Cette étude, publiée en 1981, n’a pas été favorablement reçue, car elle allait à l’encontre de la « preuve » antérieure que la dépendance était créée par la substance elle-même. Plusieurs études ont depuis confirmé les conclusions du Rat Park et la majorité spécialistes de la toxicomanie reconnaissent aujourd’hui que la dépendance est un phénomène aussi bien mental que physique. Mais on va un peu vite en besogne là : avant de creuser les causes de l’addiction, il serait bon de voir comment elle est née et comment elle s’est matérialisée chez Amaury. Lors de cette période techno qu’il mentionnait tout à l’heure, il est parti de Lille pour travailler à Paris : il a alors quitté le domaine familial et sombre peu à peu dans l’alcoolisme, en plus de la prise récréative de toutes les substances qu’il a énumérées il y a quelques minutes. Néanmoins, le sentiment de vide ne le quitte pas. C’est là que l’on rentre dans le vif du sujet.

Amaury : L’épisode avec les médicaments, ça a commencé justement avec la 1ère fois que j’ai vu un psychiatre. Je le voyais parce que ma dépression commençait à prendre de plus en plus d’ampleur dans ma vie, à un tel point qu’à un moment, je n’arrivais plus à me lever le matin et à accomplir des tâches triviales. J’avais une copine à l’époque et je lui disais : « tu peux pas me filer des antidépresseurs pour voir ce que ça fait ? » Et elle m’a dit : « faudrait que tu consultes des professionnels plutôt » et c’est ce que j’ai fait. La première fois que j’ai vu un psychiatre qui m’a prescrit des médicaments pour la première fois de ma vie, tout de suite, j’ai vu ça comme « ça y est, j’ai un nouveau truc avec lequel me défoncer ». J’ai vu ça comme des bonbons, comme un truc récréatif, je me suis dit « ah, à ce qui paraît le Xanax, ça fait du bien et tout.. Je vais tester direct ! » Je crois que dès lors que je suis sorti du psychiatre, je suis allé dans une épicerie pour m’acheter de l’eau et je me suis enfilé une plaquette juste pour voir ce que ça faisait…

Clara : Est-il besoin de préciser que ce n’est pas un truc à reproduire chez vous ? Probablement pas mais ça ne mange pas de pain de le rappeler ! Bref, si Amaury est déjà à ce stade dans un mésusage assez extrême et ce, dès la première ordonnance, il arrive que ce soit beaucoup plus progressif. Je demande donc à Antoine Lagaude si il y a des critères qui peuvent alerter sur le fait que la consommation d’un patient est en train de lui échapper.

Antoine Lagaude : Alors, les symptômes… Peut-être, avant déjà qu’on entre dans la dépendance, ça va être une augmentation des prises qui n’ont pas été prévues, ou alors des répartitions qui sont mauvaises sur la journée, des traitements sur la journée qui sont pris trop tôt ou en trop grande quantité voire même parfois le matin et puis c’est quand le patient nous demande des prescriptions de manière régulière ou alors parfois, ça arrive qu’il nous dise qu’il a perdu une boite et ça, c’est des petits signes qui doivent nous alerter sur le fait qu’il y a une augmentation du nombre de prises ou un usage qui est détourné.

Clara : Là, on parle du côté patient et de ce qui permet à ce dernier d’acquérir, à minima du recul, au mieux de la lucidité sur sa consommation. Mais il y a quelqu’un d’autre qui a aussi du pouvoir dans cette histoire, et de dès la première chaîne du maillon, c’est le médecin prescripteur. J’interroge Amauy pour savoir s’il a été informé des risques liés au mésusage médicamenteux avant de recevoir l’ordonnance.

Amaury : Il ne m’a pas prévenu mais par contre, je me suis mangé une claque au deuxième rdv où je l’ai vu parce que l’ordonnance était censée durer pour un mois et je crois que je l’ai vu, peut-être une ou deux semaines après, et je lui ai dit « bah j’ai déjà plus rien en fait. » Il m’a dit « comment ça se fait ? » J’ai dit « bah j’ai tout pris ». Et là, il m’a dit : « vous savez que je peux vous faire interner de force en HP pour ce que vous venez de me dire ? » J’étais là : « bah non, je savais pas, je vais faire attention. » Mais ça m’a pas empêché de continuer après hein. Juste, je n’ai plus été voir ce psychiatre-là.

Clara : Donc en fait, quand ce psychiatre te dit ça, tu sors sans ordonnance ?

Amaury : Non, il m’en a refait une.

Clara : Ok et ensuite, ton addiction tu l’entretiens en allant voir différents psychiatres pour obtenir différentes ordonnances ?

Amaury : Oui.

Clara : Bon. Le tableau est dressé, l’addiction est lancée et Amaury va passer plusieurs années à faire son petit chimiste avec les pilules des médecins. Il serait facile d’inculper le premier en se disant qu’il aurait dû l’informer mieux. En réalité, le problème est complexe et s’il est évident que la réduction des risques est indissociable d’une meilleure qualité d’information donnée au patient, personne ne peut garantir que ça aurait empêché Amaury d’avaler quand même sa plaquette de Xanax en sortant pour expérimenter une défonce médicamenteuse. Petit rappel quand même : en 2018, le Monde publiait un article dans lequel on apprenait que plus de 10 000 personnes succombent chaque année en France à une mauvaise utilisation de médicaments. Ce chiffre a été donné par le « Collectif Bon Usage du médicament » et il montre que les conséquences d’un mésusage médicamenteux ne sont pas anodines, d’autant que s’ajoutent à ces décès « plus de 130 000 hospitalisations », qui durent en moyenne une dizaine de jours. Alors que fait le système de santé face à ce problème ? Eh bien, pour parler prosaïquement, il galère. Et voici pourquoi :

Jef Favatier : Donc voilà, c’est quand même quelque chose qu’on a du mal à traiter en France, malheureusement par manque de moyens parce que la situation des CSAPA aujourd’hui, y compris la situation du soin en addictologie et même, par extension même si j’aime pas faire ce lien, dans le domaine de la psychiatrie, c’est comme tous les autres secteurs quoi : l’effondrement de moyens fait qu’évidemment, on va parler aux situations les plus extrêmes, les plus importantes. Et les personnes en situation de dépendance aux médicaments sont pas nécessairement dans le paradigme de priorité dans le process de ces établissements.

Clara : Voilà qui a le mérite d’être clair. Mais cette impuissance liée à ce manque de moyens n’empêche pas à la sphère médicale d’évoluer. C’est en tout cas ce que laisse entendre Antoine Lagaude.

Antoine Lagaude : Eh bien, on apprend à informer les patients, on apprend aussi à reconnaître les différents effets secondaires. Alors, c’est vrai que les psychiatres tout comme les médecins généralistes ont tendance à proposer des traitements contre l’angoisse facilement, comme par exemple des anxiolytiques mais on y revient de plus en plus, on apprend maintenant pendant nos formations que l’usage des anxiolytiques ne doit pas être systématique, que ça doit être fait dans des temps les plus courts possibles parce qu’on sait que des situations de dépendance peuvent s’installer et donc, finalement, c’est au bon-vouloir de chaque professionnel de pouvoir l’informer des risques et surtout de pouvoir expliquer le mécanisme au patient pour que le patient sache au mieux de lui-même ce qui est le mieux pour lui en terme de médicaments.

Clara : Dans l’idéal donc, le patient a reçu tous les outils qui lui permettent d’être maître de sa consommation. Mais dans le cas d’Amaury, il y a fort à parier que ça ne l’aurait pas empêché de plonger dedans quand même, au vu de la problématique qu’il traversait à cette période de sa vie. Il soulève un point intéressant sur la spécificité du mésusage médicamenteux.

Amaury : Les médicaments déjà, c’est très discret : personne ne le remarque. Quand je déambulais dans la rue avec ma bouteille d’alcool ou que je fumais mon joint, bah là, tout le monde le voit mais les médicaments, personne ne le voit. Et puis les effets sont plus faciles à cacher.

Clara : Vous allez voir que cette dernière phrase va être nuancée par la suite au vu de ce qui lui  est arrivé mais juste avant, je lui demande ce qu’il prenait à l’époque.

Amaury : Alors au début, j’avais des antidépresseurs alors les antidépresseurs, ça sert à rien de se shooter avec parce que c’est quelque chose qui fait effet sur la longue durée. J’avais des Xanax, des anxiolytiques et j’avais des somnifères, alors c’était du zopiclone. Et donc je faisais un cocktail monstrueux à base d’anxiolytiques à coup de somnifères, anxiolytiques et alcool. Et je me suis retrouvé dans des états pas possibles à cause de ça.

Clara : On va mettre cette réponse en parallèle avec les propos de Jef Favatier à qui j’ai demandé quels médicaments sont les plus susceptibles de générer une addiction.

Jef Favatier : Alors les benzodiazépines, y en a plus beaucoup mais c’est principalement ce qui est anxiolytiques, somnifères, voilà, c’est toutes ces classes médicamenteuses qui sont d’abord le plus souvent mésusées puisque ce sont des produits sédatifs. Donc évidemment, y a la question des sédatifs opiacées de classe 2 qui génèrent, même si on n’est pas dans la situation américaine avec la crise qu’ils connaissent depuis une vingtaine d’années, donc principalement ce sont ces deux catégories de médicaments puisque dans tout ce qui est anxiolytique et somnifère, ce ne sont pas les mêmes catégories mais ce sont plutôt des produits de la même famille à tendance sédative (donc pas des excitants) et les antalgiques.

Clara : Donc, Amaury consomme à ce moment du récit principalement des produits à tendance sédative. A 24 ans, il fait le cocktail de trop, celui dont les effets inquiètent tant la personne qui partage sa vie qu’elle contacte le 18.

Amaury : Je me suis retrouvé une fois chez les pompiers, c’était assez humiliant. Je m’étais retrouvé à ne plus savoir aligner deux phrases, couché dans mon lit, à moitié dans le coma, à m’être pissé dessus et ma copine rentrait chez moi à ce moment-là et m’a dit « tu veux que j’appelle les pompiers ? » J’étais là « oui… »

Clara : Suite à cet épisode, Amaury n’est pas interné. Il rentre chez lui, à Paris et reprend le même rythme qu’avant. On est encore loin d’une quelconque prise de conscience, en tout cas en termes d’actes. Sauf qu’à un moment, sa copine ne parvient plus à gérer la situation et décide d’appelle la mère d’Amaury qui reprend en main les choses et lui demande de revenir sur Lille pour l’accompagner dans son combat contre ses addictions et la dépression. Il accepte et quitte la vie parisienne. En apparence, le cocon familial semble lui faire du bien mais dans le fond, ça ne s’arrange pas tellement…

Amaury : Mais les addictions continuaient en fait. C’est-à-dire que c’était un peu maîtrisé parce que c’était dans le cadre familial mais il y avait toujours une forte addiction à la weed, il y avait aussi de l’alcool et surtout des médocs en fait parce que j’avais toujours la main libre sur les plaquettes.

Clara : Fin 2019, alors qu’un petit virus appelé Covid 19 commence à prendre de l’ampleur en Europe, Amaury perd son emploi. Et puis, le premier confinement arrive et il décide de voir un psychiatre en libéral à ce moment-là, et à priori pas uniquement dans le but de renflouer sa boîte à pharmacie. Je l’interroge pour savoir si ça lui a fait du bien.

Amaury : Le psychiatre, j’avais l’impression qu’au final, il me faisait parler un peu dans le vide juste pour combler les trente minutes de séance. Il me posait des questions mais sans vraiment… J’avais l’impression qu’il s’en foutait un peu et que j’étais juste là pour repartir avec une ordonnance.

Clara : Décidément, pour l’instant, la sphère médicale ne lui est pas d’un grand secours dans son parcours… Je me tourne vers Antoine Lagaude pour qu’il me donne le point de vue du spécialiste. Je veux savoir comment un psychiatre doit réagir selon lui quand il réalise que le patient qui le consulte est manifestement dans un mésusage médicamenteux.

Antoine Lagaude : Alors déjà, il faut essayer de savoir s’il y a une dépendance qui s’est installée, notamment une dépendance comportementale ou une dépendance physique. Donc l’idée c’est pas de retirer les médicaments aux patients si on se rend compte qu’il est devenu dépendant mais surtout de faire de l’information, essayer de voir avec lui si il y a une tolérance qui s’est installée. Le mieux, c’est quand même que le patient se rende compte lui-même de sa difficulté à gérer ses traitements, parce que le risque, si on fait pas ce travail avec lui et qu’on arrête les prescriptions d’un coup alors que le patient ne veut pas, il lui suffit de prendre RDV avec un autre médecin et de se faire prescrire ses médicaments. Et donc on arrive comme ça avec des situations où les patients ont deux, trois, quatre médecins, ils font le tour des pharmacies… Bon alors évidemment, c’est pas le cas le plus fréquemment rencontré mais l’idée c’est vraiment d’entretenir une relation de confiance avec le patient et que le médicament ne devienne pas un objet de chantage pour recueillir des informations. Il faut que l’alliance puisse être créée au mieux si on veut pouvoir reprendre la main sur le processus de prescription. Alors ensuite, il y a un gros travail de psychoéducation qui est fait sur ce que le patient peut ressentir à l’idée de baisser son dosage ou de devoir arrêter le traitement parce qu’on a aussi beaucoup de patients qui anticipent les effets de l’arrêt alors que si on leur explique bien le fonctionnement des molécules, la différence entre un symptôme de servage et l’anxiété de faire un symptôme de sevrage, eh bah, avec une confiance qui s’installe progressivement, on peut faire en sorte que le patient rerégule sa consommation de traitement. Peut-être aussi trouver un substitut à ces médicaments pour que ça soit plus simple pour lui de pouvoir contrôler les doses et on arrive petit à petit à limiter les mésusages et à éviter que le patient fasse un peu son marché avec différentes médecins.

Clara : Cette alliance patient/médecin, il va falloir encore plusieurs années à Amaury pour la conclure. Pour l’instant, il en est au stade où il est seul avec ses pilules qu’il continue d’avaler sans aucune considération pour les doses indiquées sur ses ordonnances. Néanmoins, il y a une personne dans l’histoire avec qui il doit composer et qui n’était pas là lorsque sa dépendance a vu le jour : c’est sa mère.

Amaury : J’essayais de cacher à ma mère que je faisais n’importe quoi avec les médicaments mais à un moment quand même, quand elle me demandait de voir la boîte et que j’étais obligé de lui dire qu’il n’y en avait plus, elle me disait « déjà ? Tu as tout pris » « Oui… » Et du coup c’était une grosse engueulade. Et ça s’est répété plusieurs fois jusqu’à ce qu’en fait, elle contrôle les médicaments, elle les cache dans sa chambre et me donne le strict nécessaire tous les jours et en soi, ça, ça m’a permis d’arrêter de les prendre n’importe comment. C’était un peu infantilisant mais avec le recul, c’était vraiment nécessaire qu’elle fasse ça.

Clara : D’autant plus qu’Amaury mélangeait tous ces médicaments avec l’alcool puisqu’il souffrait de dépendance alcoolique en parallèle. Jef Favatier nous explique les effets de ces prises concomitantes.

Jef Favatier : Autre principe à prendre en compte, c’est l’alcool. L’alcool potentialise énormément l’effet des opiacés et des opioïdes et quelqu’un qui a bu quelques verres qui va se faire un rail ou une injection avec des opiacés ou opioïdes se met en risque important de faire une overdose. Aujourd’hui, on commence à diffuser des kits de naloxone qui est le principal antidote mais c’est encore je pense assez peu répandu.

Clara : Pour l’heure, Amaury ne prend pas encore d’opiacés ou d’opioïdes en pharmacie mais avec le récit qui arrive, vous allez voir que ces kits de naloxone risquent d’avoir une utilité pour lui. Un peu de contexte avant : Amaury est toujours chez sa mère à Lille à cette époque, il commence à aller mieux d’un point de vue psychologique et recommence à sortir pour boire des verres seul, la dépression s’amenuise donc légèrement. Dans ce cadre, il rencontre beaucoup de SDF dans Lille qu’il connaît désormais bien. Et puis, un soir, tout ne se passe pas comme d’habitude.

Amaury : Le soir où j’ai fait la pire erreur de ma vie : donc j’ai été dans les bars comme d’habitude. J’ai bu une, deux, trois, quatre pintes et à un moment, je commence à me dire « ok, il est temps de rentrer chez soi. » Et à un moment, je croise un de ces SDF avec qui j’avais sympathisé. Je lui propose : « bah viens, on va parler, on va boire un verre si tu veux. T’as faim ? Je te paie un sandwich, t’inquiète, je te régale. » Et donc c’est ce qu’on a fait. A un moment, il me dit : « t’as pas envie d’un truc un peu plus fort ? »

Clara : Ce truc plus fort, c’est le crack, évidemment. Amaury accepte, ils vont donc acheter un demi-gramme de coke qu’ils basent dans une cage d’escalier avec de l’ammoniac. Si vous voulez en savoir plus sur la cocaïne, allez écouter l’épisode de la semaine dernière dans lequel Jef Favatier conseille aux usagers d’utiliser du bicarbonate pour baser la cocaïne. Le bicarbonate étant sous forme de « poudre », l’ingestion n’aurait pas pu être possible et dans ce cas précis, ça aurait évité le drame. Mais je me tais, car je suis en train de vous spoiler. Gardez simplement à l’esprit que l’ammoniac est très agressif pour l’organisme. Je laisse Amaury poursuivre son récit.

Amaury : Très décevant comme effet. Sachant que j’étais déjà utilisateur de cocaïne mais en sniff, relativement expérimenté donc ça, à côté, c’étai vraiment décevant. Mais bon… C’était pas le problème en fait. Le problème, c’est que, plus tard, on s’est mis en marche et j’étais toujours un peu bourré, un peu défoncé et j’avais très sois. Et à un moment, il voulait rouler une clope je crois et il m’a dit « tiens ma bouteille d’eau deux secondes. » Et je l’ai prise et j’ai bu. C’était une bouteille d’eau cristaline. Mais ce que je savais pas et ce dont je me suis rendu compte très très très rapidement, c’est que c’était pas de l’eau à l’intérieur. C’était l’ammoniac. Qui servait à baser la cocaïne… Que j’ai bu d’une traite, comme ça. J’avais l’impression d’avoir avalé du magma en fusion. Très vite, ça a été la panique. Et les pompiers sont venus très rapidement.

Clara : Il va passer deux mois à l’hôpital : son cas est grave, l’œsophage est complétement détruit.

Amaury : Au début, c’était horrible.. Tout ce que j’ai subi à l’hôpital. Je sais pas si c’est l’occasion de rentrer dans les détails mais j’ai vraiment subi les pires trucs, les trucs les plus désagréables possibles… Vu que c’était directement en lien avec ma bouche, ma gorge, mon œsophage, mon estomac… Voilà quoi.

Clara : Pendant son séjour à l’hosto, on va lui poser une première prothèse de dilatation qui lui permet de manger de la nourriture mixée. Juste avant de sortir, on la lui change et on lui en met une deuxième. Alors vous vous demandez peut-être le rapport entre cet épisode et son mésusage médicamenteux. Rassurez-vous : on y vient. 

Amaury : On m’a laissé sortir avec ça mais déjà, à l’hôpital, quand j’étais toujours avec cette prothèse, ça faisait un mal de chien, une douleur insoutenable et donc j’étais sous tramadol ou sous dérivé de tramadol, y avait aussi du l’atarax et tout ça, c’était sous contrôle hospitalier et je leur disais « mais il m’en faut beaucoup plus que ça. Vos doses, c’est bien, mais ça fait quand même un mal de chien. » Je me tuais à leur dire que ce qu’il me donnait n’était pas assez, que j’avais besoin de plus mais c’était pas pour me défoncer, vraiment : c’était parce que je n’en dormais pas de la nuit. C’est parce que je me tortillais, je geignais de douleur toute la journée, j’avais l’impression d’être incompris en fait et donc bref, ils m’ont laissé sortir à un moment avec une grosse prescription de tramadol. Et là, on peut parler du tramadol. Donc c’est un dérivé des opiacés, ou des opioïdes, je sais pas la différence entre les deux. Bref. Le tramadol, c’est un peu comme de l’héroïne ou de la morphine en pilule. C’est très similaire. Au niveau des effets, c’est un peu la même chose. Donc au début, j’ai dit à ma mère qui était toujours en mode « on contrôle les médicaments », je lui ai dit « cette fois-ci, faut que j’ai la main mise sur ces médocs-là parce que j’en ai vraiment besoin. » Je crois que j’ai avalé beaucoup plus de tramadol qu’il n’était nécessaire à un point où je faisais des sueurs nocturnes, y a des moments où j’en prenais tellement que… en fait, le risque avec ça, comme pour tous les opiacés, c’est la dépression respiratoire et je me souviens de nuis où j’en prenais des quantités monstrueuses et en fait, c’est un effet très sédatif donc on a vite envie de dormir mais le ros risque, c’est qu’on s’endorme et qu’on fasse une dépression respiratoire pendant son sommeil Donc je devais respirer manuellement pendant des heures et des heures sans essayer de dormir… c’était terrible.

Clara : Wow beaucoup d’informations en très peu de temps : on va donc prendre les choses dans l’ordre avec Antoine Lagaude à qui je propose de nous expliquer la différence entre opiacés et opioïdes.

Antoine Lagaude : Donc les opiacés, ça va être toutes les drogues qui sont dérivées de l’héroïne et les opioïdes, ça va être toutes les substances médicamenteuses qui vont agir sur les récepteurs où se fixent les opiacés.

Clara : Les opiacés, c’est un mot qui ne m’évoquait pas grand-chose avant le podcast, sauf si je l’associais à « Etats-Unis » et à « crise ». Pour rappel, la crise des opiacés est à l’origine de plus de 500 000 morts par overdose en 20 ans aux USA. Et l’actualité qui entoure ce phénomène est bien chargée puisque pour la première fois, ce mercredi 17 août, ce sont des distributeurs de médicaments, et non des producteurs, qui ont été jugés responsables de la crise des opiacés et qui ont été condamné à verser 650 millions de dollars. En Europe, les choses sont bien différentes mais on entend quand même certains dire qu’une crise équivalente arrive. Je demande à Antoine Lagaude à quel point cette prédiction est fiable ou totalement erronée.

Antoine Lagaude : Alors c’est une question assez complexe qui est liée au système de santé. Alors, ce qui est terrible aux USA, c’est que la grande majorité des gens qui achètent de l’héroïne et qui finissent par se l’injecter, la grande majorité, ce sont des gens qui se la sont vue prescrire par un médecin pour soulager une douleur, un mal de tête… La différence, c’est qu’il y a eu un gros lobby pharmaceutique qui a poussé les médecins à prescrire ce genre de médicaments, indépendamment des effets secondaires et de la dépendance notamment. On est un peu moins dans un système libéral ici, il y a moins de lobbys pharmaceutiques bien qu’il en existe évidemment en Europe mais c’est un peu moins présent néanmoins, pour le cas de la Belgique, ils ont arrêté d’un coup le Valtran qui est un palier 2 très proche des opiacés et donc on a actuellement une bonne partie des gens qui prenaient ce médicament qui se retrouvent à court et qui essaient tant bien que mal de trouver des traitements de substitution. Donc c’est quelque chose qui peut malheureusement exister mais on n’est pas dans une vague d’épidémie en Europe comme c’est les cas aux Etats-Unis parce qu’il y a quand même une bonne formation des médecins et il y a quand même un très bon réseau de soin avec une bonne couverture et un bon accès à tous ce qui est traitement substitutif quand on a une dépendance aux opiacés.

Jef Favatier : On va quand même rendre hommage aux médecins prescripteurs : je pense que l’utilisation en France des opioïdes et des opiacés est plutôt aujourd’hui bien maitrisée et finalement, évidemment qu’il y a encore des usagers de drogue qui mésusent avec leur traitement de substitution mais c’était des personnes qui étaient dépendantes de produits illicites et je pense que ça, ça se réduit petit à petit, c’est-à-dire qu’on voit beaucoup moins de cas par voie injectable qu’il y a une vingtaine d’années ; la demande en terme de matériel stérile se réduit considérablement, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, c’est à peu près 40% des personnes qui viennent au CAARUD qui ont besoin de matériel stérile d’injection ; on voit bien l’évolution et je crois que sur la question du fentanyl, puisqu’il faut appeler un chat un chat, c’est quand même un produit qui est 80 fois plus puissant que la morphine (pas 8, 80 !!) où en gros, sous l’action des laboratoires les agences américaines ont permis que ce soit prescrit comme des antalgiques mineures pour une entorse etc et les gens qui ont bénéficié de ce traitement, je pense pas qu’ils connaissaient tout à fait l’ensemble des risques auxquels ils s’exposaient, et notamment parce qu’on leur a dit que c’était pas addictif.

Clara : Pour le coup, Amaury avait été prévenu que le tramadol était addictif. Et d’ailleurs, le médecin généraliste qu’il va voir peu après sa sortie de l’hôpital quand il se retrouve à court d’antalgiques ne prend pas de pincettes avec lui ; c’est le moins qu’on puisse dire.

Amaury : Le médecin généraliste m’a passé un sérieux sermon quand je lui ai dit que j’avais déjà, plus rien (comme l’avait déjà fait le psychiatre dont j’ai parlé). Je lui ai fait : « Non j’ai plus de tramadol là. » Il m’a répondu « Comment ça, vous n’avez plus de tramadol ? Vous avez tout pris ? Mais vous êtes conscient que ça peut vous tuer ? » Et il m’a engueulé, vraiment sévèrement. Il me lâchait plus : « dîtes-moi, dîtes-moi combien vous avez pris ! » Et je disais « Mais je sais plus ». « Allez-y dîtes-moi ! Mais vous êtes sérieux là ? Vous voulez vous tuer ? Vous êtes suicidaire ? Mais ça va pas bien dans votre tête ! » Fin bref… Du coup j’ai quand même eu d’autres prescriptions mais j’essayais de faire attention.

Antoine Lagaude : Le tramadol, c’est un antalgique qui s’apparente à la famille des opioïdes qui va agir sur les récepteurs des opioïdes, qui n’est pas aussi puissant que la morphine ou le fentanyl et qui peut être prescrit comme antalgique quand on a des douleurs ou en post-hospitalisation après une chirurgie par exemple donc c’est très efficace pour soulager la douleur. Le problème, c’est qu’il y a un risque de devenir dépendant : il y a la dépendance physique qui peut s’installer avec une tolérance, c’est-à-dire qu’on va être progressivement obligé d’en prendre de plus en plus pour ressentir les mêmes effets, c’est-à-dire l’effet antalgique qui atténue la douleur et puis il y a la dépendance comportementale qui va s’installer et là on va parler d’addiction : il y a une recherche compulsive du produit avec des pensées obsédantes, des répercussions dans la vie quotidienne qui ne sont pas suffisantes pour arrêter le produit. Donc on est dans le cadre finalement d’une dépendance qui s’apparente à la dépendance aux opiacés où quand on arrête, on va avoir un servage physique avec des conséquences très désagréables, des douleurs musculaires, de la diarrhée, une irritabilité assez intense, une anxiété et donc c’est très très désagréable.

Clara : Ces sensations désagréables, Amaury va devoir y passer, mais plus tard. Pour l’heure, on est fin 2020 et sa mère s’inquiète de plus en plus car son fils ne peut plus boire ni manger, il manque s’étouffer à chaque fois. Il finit par repartir à l’hôpital pour contrôler et le verdict tombe : la prothèse avait fait une fistule entre la trachée et l’œsophage, ce qui avait infecté le poumon : Amaury était purement et simplement en train de faire une pneumonie. La première nuit, il est entre la vie et la mort. Il va ensuite passer dix jours plongé dans un coma artificiel et quand il finit par se réveiller, il apprend qu’on lui a enlevé l’œsophage.

Amaury : Et à partir de ce moment-là, je ne pouvais plus rien avaler. Donc les médocs, c’était terminé. Enfin, c’était terminé, non parce que j’avais toujours les traitements anxiolytiques, antidépresseurs et somnifères mais toujours contrôlés par ma mère. On les broyait en fait avec un petit truc qui sert à broyer les médicaments pour les réduire en poudre, les mélanger avec de l’eau et les injectait dans ma sonde pour garder le traitement.

Je sais que plusieurs fois, j’ai essayé de redemander à ma mère d’avoir la mainmise sur les médicaments mais tout de suite, je refaisais n’importe quoi avec. Ou bien des fois, à un moment, elle me laissait les médicaments à broyer moi-même dans le petit broyeur et je les gardais de côté pendant plusieurs jours, cinq ou six, pour en avoir assez et injecter d’un coup tout ce que j’avais accumulé pendant ces cinq/six jours. Ça n’a duré qu’un temps et après, on a fait un pacte tous les deux où j’ai vraiment accepté, et c’est toujours le cas aujourd’hui, qu’elle contrôle totalement les médicaments. Et depuis, c’est totalement ok.

Clara : Cet épisode a eu lieu fin 2020 et aujourd’hui encore, c’est sa mère qui contrôle le traitement qu’il prend. Je l’interroge sur les potentiels effets de manque qu’il a ressentis suite à cette décision.

Amaury : Les médicaments, quand on prend par exemple des somnifères pour dormir tous les jours, y a un manque. Le sevrage est difficile parce qu’on n’arrive plus à dormir sans. Donc je faisais des nuits blanches, j’arrivais plus à dormir sans somnifère du soir. C’était un vrai problème qui m’a pris du temps à régler. Pareil avec les antidépresseurs à l’hôpital : parfois, j’avais plus le traitement à disposition, on me le coupait. Je me sentais très triste d’un coup, je pleurais tous les jours. Avec les anxiolytiques, bah si je les prends pas, depuis des années que je prends, bah, je vais faire de l’anxiété sociale, dans la rue, je me sens pas bien.

Clara : On comprend bien que si Amaury a laissé tomber ses dangereux cocktails, les médicaments restent encore une béquille dans sa vie. Mais on n’est qu’en 2020 dans son récit : il reste encore beaucoup à dire. Juste avant, je pose une question à Jef Favatier qui me trotte dans la tête depuis un moment : est-ce que les médicaments qui génèrent des addictions sont tous encadrés par des ordonnances ou est-ce qu’il en existe en vente libre en France ?

Jef Favatier : On va prendre un exemple qui est aujourd’hui révolu : les produits codéinés en vente libre, les produits antitoussifs etc dosés de façon importante en codéine, qui a donné lieu, bien évidemment entre guillemets, au phénomène du crunk aux Etats-Unis qui s’est importé en Europe de façon moins importante. Dans le milieu du rap afro-américain, la consommation de ces sirops mélangé à d’autres médicaments était extrêmement prisée et donc il y avait une addiction puisque la codéine est un dérivé des opiacés ou des opioïdes, selon s’il est modifié en laboratoire, qui va générer une accoutumance. Il reste quelques médicaments dans lesquels il va y avoir de la pseudoéphédrine qui permet de garder les gens éveillés et qui ne sont pas sous prescription médicale mais enfin, je pense qu’il faut en prendre une quantité très importante de longues années… Les principaux médicaments addictifs sont encadrés par des prescriptions.

Clara : Revenons au cas d’Amaury : même s’il n’y a plus tant à dire que ça sur les médicaments, il me semble important de boucler la boucle et de vous résumer la suite des évènements survenus dans sa vie, d’autant qu’ils concernent directement les addictions. En 2021, après un nouvel épisode hospitalier, son système digestif va être reconstruit ce qui va lui permettre de remanger et de boire. L’alcool redémarre alors, ainsi que les drogues dures par le biais de soirées technos à Lille à partir de l’été 2021. Là, c’est vraiment n’importe quoi pour reprendre ses propos. Après une prise d’héroïne, il finit aux urgences en dépression respiratoire. Après une prise de kétamine, il fait un K-hole (une overdoses de kétamine seul dans la rue) durant laquelle il se fait tout voler. Quand il se réveille, il rentre pieds nus chez lui. Les envies suicidaires se font alors de plus en plus présente. En désespoir de cause, il se rend au CMP où l’infirmier psy lui dit ça :

Amaury : Mais moi, j’ai envie de vous poser une question : est-ce que vous avez envie de vivre, est-ce que vous avez envie de survivre ou est-ce que vous avez envie de mourir ? parce que vous avez le choix en fait. Là, actuellement vous êtes en train de survivre mais vous avez tout à fait le choix de vivre ou de mourir. C’est comme vous voulez.

Clara : Cette phrase va tourner longtemps dans sa tête. Quelques semaines plus tard, il retourne voir une psychiatre qui lui demande d’arrêter de boire dans la mesure où il est toujours sous antidépresseurs. Là encore, il ne répond pas mais ça ne lui glisse pas dessus ou en tout cas plus comme avant. C’est début mai 2022 que le déclic se produit : enfin, l’alliance avec son médecin généraliste va se construire. Il conclue un pacte avec lui : si le médecin accepte de doubler sa dose d’antidépresseurs, il lui promet d’arrêter l’alcool totalement. Et miracle, il s’y tient.

Amaury : Après discussion avec le médecin généraliste, avec les psys, avec les psychiatres et après le pacte qu’on a conclu, j’ai commencé à me dire « ok j’ai vraiment envie que les antidépresseurs fonctionnent donc ok, j’arrête l’alcool, c’est décidé. » Et de là, s’ensuit une remontada qui dure encore aujourd’hui, un mois et demi, je suis toujours là avec le même esprit qu’avant. C’est-à-dire que très vite, le fait de sortir de ce cercle vicieux, de m’empêcher de boire, ça a été très vite une énorme fierté parce que mon alcoolisme, il durait tellement depuis des années que je me disais « je suis en train d’accomplir quelque chose là ! »

Clara : Il me semble que c’est le moment opportun pour lister les aides à votre disposition si jamais vous souffrez vous-même de mésusage médicamenteux ou que vous connaissez des proches pour qui c’est le cas et qui ne savent pas vers qui se tourner.

Antoine Lagaude : Les aides ou les soins quand on a un problème de substances, ils sont très variés. On peut consulter un spécialiste en addiction, on peut consulter un généraliste par exemple qui a prescrit, pour lui demander de l’aide, si dans son réseau il connaît des spécialistes, on peut aussi aller dans les CSAPA, on peut aller aussi dans les CAARUD, et il y aussi des groupes d’entraide qui sont assez intéressants à recommander comme par exemple les narcotiques anonymes où en fait ça va vraiment permettre à la personne de mieux prendre conscience de son problème, de pouvoir s’identifier aussi à des gens qui ont pu se sortir de leur problème et donc c’est un vrai levier motivationnel qui peut être intéressant à déployer quand les gens ont honte ou se sentent stigmatisés ou n’osent pas parler de ça à leur médecin.

Clara : Je questionne Amaury sur son rapport aux médicaments aujourd’hui et surtout, sur le manque potentiel lié aux habitudes de ses anciennes prises. Mais il m’arrête vite et m’explique qu’il n’avait de toute façon pas de rituels à proprement parler.

Amaury : Par rapport aux médicaments, c’est assez difficile de parler de rituels : je prenais ça vraiment n’importe quand, je n’avais pas vraiment de rituels axés autour de ça. C’était quand je voulais, à n’importe quel moment de la journée quand c’était le tramadol, c’était quasiment du matin au soir, principalement parce que j’avais mal mais aussi parce que j’avais clairement envie de me défoncer, on va pas se mentir.

Clara : Cette envie de défonce, c’est le nerf de la guerre pour Antoine Lagaude. Lui, il mise tout ou presque sur la réduction de risques. Parce que la base, pour un professionnel de la santé, c’est quand même de garder le patient en vie.

Antoine Lagaude : Le minimum qu’on puisse faire avec des personnes qui ont un mésusage médicamenteux, c’est de réduire un maximum les problèmes liés au mésusage de la prise de médicaments donc c’est par exemple les overdoses, les maladies transmissibles quand on est dans un cadre de mésusage avec addiction, c’est par exemple les surdosages, les accidents de la route, les conduite à risque, les problèmes de comportement, les chutes chez les personnes âgées qui prennent des benzodiazépines, ça peut être aussi les problèmes de dépression respiratoire quand les personnes prennent d’autres traitements au niveau respiratoire… Donc c’est vraiment une démarche de réduction de risques : même si la personne ne veut pas arrêter de prendre ses médicaments, on essaie de faire en sorte qu’au moins, elle les prenne bien. Le mieux, quand c’est comme ça, c’est aussi qu’il y ait un seul prescripteur qui puisse passer un contrat avec le patient en lui disant : « voilà, moi je vous prescris les médicaments dont vous avez besoin parce que votre cerveau et votre corps le réclament mais la contrepartie, c’est que vous veniez me voir moi et qu’on essaie ensemble de stabiliser votre consommation. Et vous consommez sans danger, ou en tout cas avec le moins possible. »

Clara : Il me semble que c’est précisément ce positionnement qui a permis à Amaury et à son médecin généraliste de se rencontrer à un endroit où la confiance allait pouvoir s’instaurer. Aujourd’hui, Amaury voit la vie en rose, après des années d’addiction. Il est toujours sous traitement antidépresseur mais l’alcool et les autres substances sont sorties de sa vie, tout comme sa confusion entre médocs et bonbons à défonce. Il le sait et le dit : il y aura des moments plus durs que d’autres et les rechutes seront tentantes. Mais il est confiant.

Amaury : J’ai totalement arrêté de me considérer comme une merde parce que je me voyais… Franchement, avec le recul, après tout ce que j’ai affronté, je suis pas une merde du tout, je suis un battant.

Au final, se défoncer, c’est juste fuir la réalité. C’est s’anesthésier le temps d’un moment mais ça ne règle rien en fait : ça n’a pas réglé le souci de fond et quand je parle de souci de fond, c’est la dépression, et on peut parler encore plus du fond de ce truc-là, c’est la solitude en fait.

Genre ça y est, ça fait tellement longtemps depuis des années que je n’ai pas tenu autant de temps sobre qu’il n’y a plus rien qui peut m’arrêter là : ça y est, je suis parti pour devenir Superman, je sais pas mais là, je me sens bien.

Clara : Et on lui souhaite de continuer à se sentir bien encore longtemps. De mon côté, je vais vous abandonner sur ces quelques paroles d’espoir mais avant, je vais bien entendu remercier Antoine Lagaude pour son expertise, Jef Favatier pour sa disponibilité et Amaury pour sa confiance. C’était un épisode intense et celui de la semaine prochaine le sera tout autant bien que nous changerons totalement de registre : en effet, on va aborder la dépendance sexuelle. Alors, si le sujet vous intéresse ou vous intrigue, RDV dimanche prochain à 15h sur Behind The Society. Et d’ici là, n’hésitez pas à consulter la retranscription écrite de cet épisode disponible sur notre site Internet. Sur ce, prenez soin de vous !

Notes du podcast :

Qu’est-ce qu’un CAARUD ? https://intervenir-addictions.fr/orienter/vers-qui-orienter/caarud/

Qu’est-ce qu’un CSAPA ? https://intervenir-addictions.fr/orienter/vers-qui-orienter/csapa/

CAARUD de Nîmes : https://www.facebook.com/asudnimes

Centre des Addictions mentionné par Antoine Lagaude : https://www.centre-addictions.be/

Expérience « Rat Park », en savoir + : https://portage.ca/fr/mieux-comprendre-laddiction/

Crise des opiacés – actualité : https://www.lemonde.fr/international/article/2022/02/01/crise-des-opiaces-aux-etats-unis-des-groupes-pharmaceutiques-vont-verser-590-millions-de-dollars-aux-amerindiens_6111908_3210.html

Site des Narcotiques Anonymes : https://www.narcotiquesanonymes.org/

Pour aller plus loin : https://ansm.sante.fr/page/resultats-denquetes-pharmacodependance-addictovigilance#OPEMA

Episode précédent sur la cocaïne : https://anchor.fm/bts60/episodes/Trouble-fte–pisode-6–la-cocane-e1mjc02