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Sixième épisode de « Trouble Fête » : la cocaïne

Clara – créatrice du podcast : Bonjour à toutes et à tous. Je vous souhaite la bienvenue dans le sixième épisode du podcast « Trouble Fête » dans lequel on cible une addiction tous les dimanches à 15h avec trois intervenants qui offrent chacun un regard bien distinct sur la thématique du jour. Et aujourd’hui, c’est la cocaïne qui sera au cœur du débat, cette poudre blanche obtenue à partir des feuilles du cocaïer, un arbuste cultivé en Amérique du Sud. Encore en 2022, sa réputation de « drogue de riches » lui colle à la peau mais, comme tous les clichés, on va vite se rendre compte qu’une telle appellation est un poil réductrice. Dans cet épisode, je pourrai compter sur l’intervention d’Ariane, dépendante à la cocaïne depuis cinq ans qui a répondu à un de mes appels a à témoignages. Il y aura également Jef Favatier, directeur d’établissement du CAARUD ASUD de Nîmes et Membre fondateur de l’association Auto Support des Usagers et ex-usagers de Drogues. Enfin, on pourra compter sur l’expertise du professeur Georges Brousse, chef du service d’addictologie du CHU de Clermont-Ferrand. Ça en fait du beau monde… Et je vous propose d’entrer dans le vif du sujet avec la première concernée par l’addiction du jour. Je la laisse se présenter.

Ariane : Alors je m’appelle Ariane, j’ai 37 ans, je suis maman d’une jeune fille de 14 ans bientôt et j’ai accepté de répondre à votre message parce que ça me semble important de communiquer sur les addictions. Je suis en prise avec cette problématique depuis très jeune et j’ai connu beaucoup de personnes addictes et je pense qu’il faut sensibiliser la population et étudier ça de plus prés.

Clara : Dans le message qu’Ariane m’a envoyé pour me dire qu’elle était intéressée par l’idée de témoigner, elle me confiait être polyaddict. Et si, à l’heure d’aujourd’hui, c’est majoritairement la cocaïne qui lui pose problème dans son quotidien, il n’en reste pas moins qu’elle a un gros passif avec d’autres substances. Je me permets de le creuser un peu avant d’enchaîner en lui demandant par quelle substance elle a commencé.

Ariane : Alors c’était les benzodiazépines quand j’avais treize ans mais c’était concomitant avec mes premières prises d’alcool. C’est une classe de médicaments (la plupart sont des anxiolytiques) donc pour lutter contre des angoisses et certains somnifères aussi qui en font partie et voilà, ce sont des neuroleptiques.

Clara : Et quelles doses vous preniez à cette époque (rappelons à nos auditeurs et auditrices que vous étiez très jeune adolescente) ?

Ariane : Un demi Lexomil par prise, trois prises jour. Et j’ai rapidement fini par trois Lexomil par prise, trois prises jour.

Clara : Je ne commente pas cette partie-là mais je vous invite à être au RDV la semaine prochaine si jamais vous voulez en savoir plus puisque l’épisode suivant portera sur la dépendance médicamenteuse. Si on revient sur le parcours d’Ariane, elle me confie par la suite que la drogue qui l’a faite plonger, c’est l’alcool. Elle se décrit comme une grosse buveuse à partir de sa préadolescence pendant treize ans (le fait qu’elle ait travaillé dans restauration n’a pas aidé) et m’apprend que son premier épisode alcoolique a eu lieu quand elle avait vingt-six ans. Depuis, elle a vécu huit hospitalisations et elle me raconte que sa toute dernière a été plus efficace que les précédentes puisqu’elle n’a pas retouché à l’alcool depuis le 15 mars. Concernant les autres drogues, je lui propose de nous dire lesquelles ont fait leur apparition et quand.

Clara : Et donc entre vos treize et vingt-six ans, est-ce qu’il y a d’autres addictions qui font leur apparition ?

Ariane : Oui. Très rapidement, le cannabis. Puis vers l’âge de 16/17 ans, le speed, les méthamphétamines et puis d’autres produits. Et la cocaïne par contre, c’est venu plus tard parce que la cocaïne quand j’étais jeune, c’était la drogue des riches. Depuis, ça s’est beaucoup démocratisé, beaucoup banalisé. C’est moins cher qu’avant et là, actuellement, ça fait cinq ans que je consomme de la cocaïne régulièrement, tous les jours.

Clara : Sa première prise de cocaïne a eu lieu quand elle avait 17 ans. Je l’interroge sur ce que ça lui a fait.

Ariane : Sur le coup, ça m’a pas fait beaucoup d’effets. La deuxième prise a été plus efficace : je me sentais plus sure de moi, plus à l’aise. Et sur moi, la cocaïne n’a pas un effet spécialement dopant, ça a plutôt un effet anxiolytique en fait.

Clara : Donc entre vos 17 ans, et là depuis cinq ans où vous êtes dépendante à la cocaïne, vous en avez repris ou pas du tout ?

Ariane : Occasionnellement.

Clara : Mais c’était pas une dépendance à ce moment-là ?

Ariane : Non, pas du tout.

Clara : Et vous sauriez dire pourquoi depuis cinq ans, c’est devenu à ce point-là présent dans votre vie ?

Ariane : Non. Parce que je saute d’une addiction à une autre peut-être. Parce qu’en arrêtant de boire, je me suis mise à la cocaïne. Peut-être que c’est pour ça.

Clara : Mais le terrain addictif d’Ariane n’est qu’un symptôme d’autre chose : je lui suggère le fait que ça lui permet de surmonter les épreuves auxquelles elle est confrontée.

Ariane : Oui, c’est ça. C’est pour supporter. Parce que j’ai vécu beaucoup de deuils très proches : j’ai perdu mes deux parents ainsi que mon frère cadet comme je vous le disais tout à l’heure. Il s’est suicidé fin j’ai vécu pas mal d’épreuves difficiles ces dernières années.

Clara : Je me pose une autre question : au vu de son passif, je me dis qu’elle peut difficilement être dans le déni lorsqu’elle commence une consommation d’un produit. Mais je me trompe peut-être. Alors je l’interroge directement : est-ce qu’elle s’est sentie tomber dans la dépendance à la cocaïne ?

Ariane : Oui, très rapidement. Quand j’ai vu que j’étais obligée de consommer tous les jours, pareil. Je pensais que j’avais la maîtrise. Je pensais que ma drogue à moi, c’était le speed. La cocaïne, j’appréciais pas plus que ça au début.

Clara : Le speed, pour info, c’est de l’amphétamine coupée. Et avant de continuer avec le témoignage d’Ariane, on va laisser Georges Brousse d’exprimer. Je vous laisse écouter sa présentation : en l’écoutant, on comprend à quel point il est confronté à la problématique de laquelle on parle aujourd’hui.

Georges Brousse : Je suis professeur d’addictologie psychiatrie à l’Université Clermont Auvergne et je suis responsable du service d’addictologie et pathologie au CHS de Clermont Ferrant et je suis également président de l’association Addiction France Auvergne.

Clara : La première question que je lui adresse est un grand classique : comment on peut distinguer une addiction à la cocaïne d’une consommation récréative ?

Georges Brousse : Alors pour les addictions, c’est toujours la même chose en fait, quelle que soit la substance : l’addiction se définit par un symptôme fondamental qui est la perte de contrôle, l’altération profonde du contrôle de la prise de substance ou de la réalisation du comportement. Pour la cocaïne par exemple, c’est l’incapacité, ou la très grande difficulté qu’ont les consommateurs à contrôler la prise du produit. Ça se manifeste par l’incapacité à s’empêcher d’aller prendre de la cocaïne. Pour être clair, les patients reçoivent un message « j’ai de la cocaïne, j’ai reçu du produit par le fournisseur habituel » et dès qu’ils reçoivent ce message, ils ont énormément de difficultés (pour tout dire ils n’y arrivent pas) à contrôler le besoin de prendre le produit et donc ils vont en récupérer. Ça, c’est un des symptômes centraux mais il y en a d’autres : on définit l’addiction quelle que soit la substance par 11 critères.

Clara : Ces onze critères, ils sont répertoriés dans un ouvrage de référence qu’on a déjà évoqué dans les épisodes précédents, le DSM-5. Georges Brousse mentionne un autre facteur qui compte beaucoup.

Georges Brousse : Dès qu’il y a une image, dès qu’il y a quelque chose qui fait penser aux produits, l’usager a une envie irrépressible, il ne peut pas s’empêcher d’aller chercher ce produit : il est capable de faire des centaines de kilomètres pour aller chercher le produit, il est capable de se mettre en danger pour aller chercher le produit tant l’envie est irrépressible. C’est ce qu’on appelle le craving qui est une manifestation de l’addiction.

Clara : Sur les onze critères, il y en a donc deux très importants à avoir en tête ainsi qu’un troisième, le dernier que l’addictologue a décidé de développer mais qui est extrêmement visible pour toutes les personnes dépendantes à un produit, quel qu’il soit.

Georges Brousse : La poursuite du comportement en dépit du constat des conséquences négatives liées à ce comportement : c’est-à-dire que finalement, une personne qui a une addiction à la cocaïne va continuer à en prendre mêle si elle sait que cette prise de cocaïne a des conséquences ; elle le constate, elle le voit bien, ça a des conséquences dans sa vie personnelle, professionnelle, donc évidemment ça coûte beaucoup d’argent, ça créé des ruptures avec l’environnement, parfois ça peut créer des désordres psychologiques, des fois des problèmes avec la justices… Malgré ça, les usagers continuent à en prendre. Le produit passe par-dessus tout et écrase ce qui pourrait logiquement fait qu’on ne le prenne pas. C’est ce qui fait la différence entre un consommateur qui n’est pas dépendant et un consommateur qui l’est.

Clara : ça, c’est pour la partie théorique. On va maintenant voir avec Ariane comment ça se manifeste concrètement. Je lui demande notamment l’impact de la cocaïne sur son budget car ça reste un produit particulièrement couteux.

Ariane : Ah je me suis mise dedans : j’ai dépensé tout l’héritage de mon père là-dedans et financièrement, je me mets en délicatesse quoi. Tous les mois, c’est difficile.

Clara : Donc, le plus gros poids dans cette addiction pour Ariane, c’est l’argent ?

Ariane : C’est ça : la cocaïne, c’est une des rares drogues qui n’est pas neurotoxique en fait. C’est surtout un problème de budget.

Clara : Un problème de budget qui ne fait que s’accroître au fur et à mesure que le seuil de tolérance au produit augmente. Je lui demande si c’est ok de nous dire la dose qu’elle consomme.

Ariane : Oui. Je suis actuellement à quasiment deux grammes par jour.

Clara : Et quand vous avez commencé, vous étiez à combien ?

Ariane : A un demi-gramme par jour.

Clara : Par la suite, Ariane me confie qu’elle veut arrêter la coke. Elle n’a pas encore entamé les démarches mais la décision commence à faire son chemin. Et c’est très lié à l’argent comme vous pouvez le constater :

Ariane : Là, récemment, quand j’ai vu que j’avais dépensé tout l’héritage de mon père en très peu de temps, je me suis dit « stop ça suffit quoi ».

Clara : Mais malgré le « stop ça suffit », Ariane poursuit sa consommation pour le moment. Pourquoi ? Parce que la balance coût/bénéfice n’a probablement pas encore penché de l’autre côté. Pour mieux saisir la difficulté de la chose, je demande à Georges Brousse de nous décrire les effets de la cocaïne.

Georges Brousse : Alors d’une part, c’est une substance psychoactive mais c’est aussi pour ça que les gens la prennent parce que ce qu’il faut évidemment comprendre, et c’est valable pour toutes les substances psychoactives, dès qu’on prend le produit, y a un effet positif recherché, c’est pour ça que depuis très longtemps on consomme des substances psychoactives (et pour la cocaïne, la feuille de coca, en Amérique du sud, ça fait des milliers d’années qu’elle est consommée) donc ça a un effet psychoactif, psychostimulant avec une sensation physique et psychique de puissance, de force, de capacités intellectuelles, de capacités physiques où le consommateur ressent cette puissance liée à la consommation. Donc un effet de puissance fort, de toute-puissance même liée à la consommation. Evidemment, il y a des effets négatifs liés à la consommation. De façon aigue, assez rapidement, c’est une substance qui, comme elle agit sur le cerveau, peut induire des manifestations de type psychique qui peuvent être bah cette toute-puissance associée à des éléments de paranoïa, des éléments délirants avec une incapacité à se rendre compte que c’est complètement subjectif et que même si on se sent tout-puissant, on n’est pas tout puissant. Le patient peut se penser à ce moment-là tout-puissant et ça peut conduire à une mise en danger.

Clara : Et combien de temps durent les effets de la prise du produit ?

Jef Favatier : C’est très court l’effet de la cocaïne et c’est en ça que c’est très problématique à gérer : c’est que l’effet flash intense est immédiat et que, selon les qualités de cocaïne, ça ne dure pas plus de 10/20 minutes. C’est le grand maximum. Après, ça commence à redescendre

Clara : La voix que vous venez d’entendre, c’est le troisième intervenant du podcast. Je le laisse vous dire qui il est.

Jef Favatier : Donc je suis Jef Favatier, je suis le directeur du CAARUD ASUD, CAARUD qui a pour spécificité d’être géré par une association d’autosupport qui a été créée par des usagers et des anciens usagers de drogue qui sont donc au conseil d’administration et qui constituent mon employeur, voilà, si l’on peut dire. J’ai commencé comme militant et puis, de façon classique, des contrats aidés qui se sont ensuite pérennisés et pour finir, j’ai passé un CAPES qui est un diplôme de direction médico-social des plus anciens de façon à valider le parcours professionnel qui est le mien depuis près de 28 ans quand même.

Clara : L’ASUD, dont Jef Favatier est le cofondateur, c’est une association crée en 1992 grâce à l’appui moral et financier d’une agence gouvernementale aujourd’hui disparue, appelée Agence Française de Lutte contre le Sida (AFLS). Il s’agit de la première association française d’usagers ou ex-usagers de drogues, devenue également en 2001, l’association des patients pris en charge pour des questions relatives à leur usage de drogues ou leur toxicomanie. Depuis 2007, elle est agréée au niveau national pour représenter les usagers dans les instances hospitalières ou de santé publique. Je propose à Jef Favatier de nous donner la signification de l’acronyme.

Jef Favatier : C’est pas vraiment un acronyme, c’est un sigle pour autosupport des usagers et ex-usagers de drogue et en fait, le nom exact, c’est autosupport ET réduction des risques par les usagers et ex-usagers de drogue.

Clara : Maintenant, retournons au cœur du sujet de l’épisode : la cocaïne. On a vu ses effets mais on ne s’est pas attardé sur l’un d’entre eux qui est la suite indissociable de ce qui a déjà été évoqué. On l’appelle communément la descente. George Brousse développe ce point.

Georges Brousse : Comme c’est une substance qui a un effet immédiat avec cette espèce de toute-puissance qui apparaît, eh bien lorsque la cocaïne commence à disparaître, ce qu’on appelle classiquement la descente, eh bien les usagers vont se sentir dans un état inverse. C’est à dire un état de déprime, d’impuissance, un état de tristesse qui chez certains usagers va être très marqué et qui est un état de mal-être que beaucoup d’usagers décrivent et qui peut chez certains, être associé à des idées, des idéations voire des passages à l’acte suicidaire et donc c’est évidemment un risque important lié à la prise de ce produit. Pas chez tous les usagers mais, encore une fois, on peut voir apparaitre ça. Ce qui fait d’ailleurs qu’un certains nombre d’usagers associent à la cocaïne des substances qui vont essayer de tamponner cette descente. Et là, il y a un risque très important qu’on voit d’ailleurs apparaître de plus en plus ces dernières années qui est un risque d’overdose lié au mélange de tous ces produits et qui peut conduire à des arrêts cardio-respiratoires, notamment si les patients prennent des opiacés ou de l’alcool, ça peut conduire à un décès dans un contexte d’arrêt cardiorespiratoire par excès de produits.

Clara : Ariane m’a de son côté raconté comment elle vit les descentes.

Ariane : On n’a plus d’énergie, plus d’envie, plus de motivation, plus de désir. On se sent mal : on peut trembler, avoir des sueurs froides, ça dépend des gens… Moi, j’ai les mâchoires qui se lèvent et j’ai des sueurs froides.

Clara : Vous avez des outils dans ces moments-là ? Comment vous faites ?

Ariane : J’utilise le cannabis. Mais quand j’étais plus jeune, ce qui se faisait beaucoup, c’était d’utiliser la kétamine.

Clara : On revient à l’explication de Georges Brousse et à ce besoin de tampon au moment fatidique de la descente avec, potentiellement, d’autres drogues qui constituent le contexte propice à une overdose. A chaque épisode, la même conclusion émerge : les mélanges ne font pas bon ménage. Et pourtant, si certaines personnes les expérimentent malgré tout, c’est bien pour une raison. Jef Favatier aborde la notion de plaisir dans sa prochaine intervention, une notion délicate et parfois taboue qui est pourtant au cœur de l’addiction.

Jef Favatier : Le redescente, c’est un mal-être qui va s’accentuer, une envie irrépressible de reconsommer : on voit même des gens qui préparent deux/trois seringues d’avance et qui vont les enchaîner à la file. Ce qu’il faut comprendre dans le mécanisme, c’est que la zone de récompense retient que ça a été plaisant et dit « ça, faut le refaire ». Plus ça a été intense et plus ça dit « ça faut le refaire » et avec la cocaïne, on est dans des intensités de plaisir, faut le dire, je suis désolé, sinon, pourquoi les gens se mettraient dans de telles situations ? On n’a pas pu parler de la notion de plaisir pendant très longtemps dans les addictions mais les gens ne sont pas tous masos, ils ne se font pas que du mal : c’est-à-dire que si ils arrivent à encaisser de telles situations, un tel déséquilibre dans la balance entre les effets délétères sociaux, économiques, familiaux, et l’exclusion que peut engendrer une addiction importante, c’est bien qu’en contrepartie, il y a quelque chose qui vient compenser le mal-être intérieur ou physique ; c’est évident.

Clara : Je remercie Jef Favatier d’avoir mentionné cette notion de plaisir, si souvent absente des articles que l’on peut lire dans les médias, alors que c’est une donnée essentielle à avoir à l’esprit quand on est dans une démarche de compréhension de dépendance à un produit et que ce n’est pas en la passant sous silence qu’elle disparaît, bien au contraire. Mais on parlera de la prohibition plus tard, pour l’heure, attardons-nous sur les effets et les risques physiques liés à la prise de cocaïne. 

Georges Brousse : On décrit assez simplement des effets cardiovasculaires, accélérations de la fréquence cardiaque, trouble du rythme… Des effets d’accident vasculaire-cérébraux : la cocaïne peut induire des effets de coagulation avec du sang avec des risques d’accident vasculaire-cérébraux  ou d’infarctus qui sont fréquents sur les usages de cocaïne avec ces risques d’accident vasculaire-cérébraux qu’on peut voir apparaitre chez des usages réguliers de cocaïne (là on rentre plus à moyen terme des effets qui peuvent être décrits chez des personnes assez jeunes puisque les usagers de cocaïne restent décrits comme plutôt jeunes, qui ont entre 20/30 voire 40 ans).

Clara : Si vous n’êtes pas familier du produit, vous ignorez peut-être que la consommation de cocaïne peut se faire par le biais de trois prises distinctes. Georges Brousse va les énumérer et il commence par la méthode la plus répandue, le sniff, qui a des conséquences physiques à ne pas prendre à la légère.

Georges Brousse : Il y a une destruction rapide de la cavité nasale par ce sniff de cocaïne et lorsqu’elle n’est pas sniffée, la cocaïne peut être fumée. Et lorsqu’elle est fumée, évidemment, il y a tous les effets liés au fait de fumer une substance psychoactive avec tous les risques pulmonaires liés au fait de fumer cette substance et puis enfin, elle peut être injectée. Et lorsque la cocaïne est injectée, comme toutes les substances psychoactives qui sont injectées, un des risques majeurs est le risque infectieux (SIDA, hépatite B, C).

Clara : Et pour diminuer ce risque infectieux, il existe plusieurs solutions qu’on vous énumèrera dans quelques minutes. Juste avant, attardons-nous sur la différence entre crack et cocaïne, qui se situe uniquement à l’endroit de la prise, qui implique de « baser » la cocaïne. Vous allez comprendre.

Georges Brousse : Lorsqu’elle est fumée, elle est basée. La cocaïne basée, c’est ce qu’on appelle le crack. Pour fumer la cocaïne, il faut la baser : on peut l’acheter directement basée (le crack) mais souvent, il est important d’avoir en tête que crack et cocaïne, c’est la même chose. C’est des formes diverses de la même substance prise de façon différente.

Clara : Ma curiosité me pousse alors à demander à Ariane avec qui et comment elle consomme le produit.

Ariane : Avec mon compagnon. Et je la fume en plus. Je la sniffe pas, je la fume. Ça fait un moment que j’ai pas sniffé une trace.

Clara : Ce petit « en plus » est révélateur de la réputation dont souffre le crack et que Jef Favatier va développer juste après. Avant, je m’intéresse un peu au partenaire de vie et de cocaïne de notre invitée.

Ariane : On s’est rencontré lors de mon dernier séjour en clinique psychiatrique : je consommais déjà de la cocaïne et c’est lui qui m’a appris à la fumer. Moi je la sniffais avant ça.

Clara : Et est-ce qu’il est lui aussi en proie à des addictions ?

Ariane : La même que moi sur la cocaïne : il n’a pas de problème avec l’alcool et il ne fume pas de cannabis.

Clara : J’aurais aimé avoir la présence d’esprit de lui demander comment il gère les descentes mais je ne l’ai pas eue. Ça restera donc au stade du mystère… On va revenir sur la différence entre le crack et le fait de sniffer une trace, juste pour que je comprenne pourquoi Ariane a abandonné l’un au profit de l’autre.

Clara : Sur la prise, au niveau corporel, quelle est la différence quand vous la sniffez ou quand vous la fumez ?

Ariane : La montée est beaucoup plus puissante quand on la fume.

Clara : Et comment vous gériez vos relations amoureuses avant de rencontrer votre compagnon dans la mesure où vous deviez composer avec les addictions ?

Ariane : Bah soit je me mettais avec des personnes qui avaient les mêmes addictions que moi, soit je m’isolais, ça dépendait des périodes.

Clara : Enfin, une dernière question avant de retourner vers Jef Favatier : comment se manifeste la dépendance à la cocaïne chez vous ?

Ariane : Elle est essentiellement psychologique mais ça se manifeste physiquement quoi. C’est comme une redescente : sueurs froides, tremblements, mâchoire qui crispe, irritabilité exacerbée voilà…

Clara : Un tableau qui fait rêver ou plutôt cauchemarder. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais depuis le début, Ariane est très précise dans ses réponses et fait preuve d’une grande lucidité vis-à-vis de ses fonctionnements et des conséquences de la cocaïne sur elle. En revanche, il y a un point qui tarde à venir dans l’entretien : celui de la honte. Je vous diffuserai un extrait de sa réponse sur le sujet en fin de podcast mais pour l’heure, je voudrais qu’on s’attarde sur le fait qu’elle fume la cocaïne. Je me permet de lui faire remarquer au bout d’une vingtaine de minutes qu’elle n’a pas prononcé le mot « crack » ce à quoi elle me répond que c’est parce que c’est très stigmatisant. Et c’est vrai que dans l’imaginaire, crack et cocaïne ne renvoient pas du tout aux mêmes clichés. Jef Favatier va nous expliquer pourquoi et juste avant, il va expliquer pourquoi il vaut mieux avoir recours au bicarbonate pour baser la coke plutôt qu’à de l’ammoniac.

Clara : Quelle est la différence entre le crack et la cocaïne ?

Jef Favatier : Y en a quasiment pas : c’est la forme. La cocaïne se présente principalement sous forme de poudre, le petit cristal qu’il faut réécraser pour pouvoir (la majorité du temps) la sniffer, l’inhaler par le nez et le crack, c’est tout simplement de la cocaïne qui, par un procédé de modification chimique, a été solidifiée sous forme de caillou afin qu’il puisse être fumé avec une pipe en verre qui permet de l’inhaler cette fois-ci par les voies respiratoires, soit avec du bicarbonate, soit avec de l’ammoniac. Malheureusement, l’ammoniac permet d’obtenir un caillou beaucoup plus rapidement mais elle est aussi extrêmement délétère pour les voies respiratoires, notamment pour les personnes qui sont immunodéprimées. Ça peut entraîner assez rapidement des risques cancéreux.

Clara : Et alors pourquoi le crack souffre d’une telle réputation par rapport à la cocaïne ?

Jef Favatier : Parce que ça a été principalement lié à l’histoire aux USA puisque le crack était principalement utilisé dans les ghettos par les afro-américaines et la cocaïne dans les années 80 à New York, c’est quand même l’apanage de Wall Street, de gens aisés, fortunés… Donc on comprend bien que quelqu’un qui est dans une position sociale et professionnelle assise ne va pas maîtriser sa consommation de la même façon que quelqu’un qui est en grandes difficultés sociales. D’ailleurs, il y a une loi retentissante puisque l’équivalent dans la région de New York pour 50g de cocaïne ou 5g de crack était proportionnellement inverse, c’est-à-dire que tu prenais dix fois plus avec 5g de crack qu’avec 50g de cocaïne parce qu’évidemment, c’était pas du tout les mêmes personnes socialement qui étaient visées !

Clara : Ici, Jef Favatier parle de l’Anti-Drug Abuse Act qui établit un ratio de 100 par 1 entre la possession et la distribution de cocaïne selon sa forme, poudre ou caillou. Elle a été adoptée en 1986 et a fait polémique de par son caractère très discriminant. RDV en notes du podcast pour en savoir plus. De notre côté, on va revenir à Jef Favatier à qui je propose de nous décrire ce qui constitue le cœur de son métier : le CAARUD. Bah oui, ça fait plusieurs fois qu’on mentionne ces structures dans le podcast mais on ne sait toujours pas vraiment à quoi ça sert. Il est grand temps de remédier à la situation !

Jef Favatier : Alors les missions du CAARUD… Déjà, notre première mission, c’est dé réduire les consommations VIH mais aussi l’ensemble des viroses (c’est-à-dire hépatite B et C) et de réduire le nombre d’overdoses et de décès par overdose. Ça, c’est vraiment notre premier objectif : maintenir les gens en santé de façon à ce qu’ils puissent par la suite faire des choix et je dis bien faire des choix parce que l’on utilise des dispositifs bas seuils, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune obligation de soin, de protocole, de démarche, de réhabilitation, de réinsertion… Nous accueillons les gens quoiqu’ils veuillent continuer à consommer, nous les accueillons de la même façon. C’est un accueil dit inconditionnel ou à bas seuil d’exigence. Les seules exigences sont de ne pas consommer dans les lieux, de respecter les personnes qui s’y trouvent et de respecter les riverains. C’est la seule exigence que nous avons.

Clara : Et évidemment, les consultations au sein des CAARUD sont anonymes et gratuites. Georges Brousse considère lui aussi que ces structures sont essentielles, notamment pour lutter contre le risque infectieux mais pas que.

Georges Brousse :Comme toutes les substances psychoactives qui sont injectées, un des risques majeurs est le risque infectieux (SIDA, hépatite B, hépatite C…) d’où l’intérêt évidemment d’avoir une prise en charge ou une aide dite de réduction des risques, notamment via les CAARUD via la distribution de seringues à usage unique gratuite et un accompagnement de réduction de risques chez les usagers de drogue qui est un élément extrêmement important comme on le voit part exemple dans les salles de consommation à moindre risque qui ont évidemment une utilité majeure chez les personnes les plus dépendantes

Clara : Ah, les salles de consommation à moindre risque… On y arrive ! Autorisées en 2016 par la Loi de Santé de manière expérimentale, elles souffrent encore d’énormes stéréotypes en France et si vous en parlez autour de vous, il y a fort à parier que vous trouverez forcément des gens « contre » qui vous expliqueront que ce sont des salles de shoots qui encouragent les toxicos à persévérer dans leurs conneries. Je suis cash et provocatrice, volontairement mais aussi parce que c’est malheureusement une réalité pour beaucoup de gens qui regardent le sujet de loin et qui laissent parler leur peur et leur ignorance dans ce type de débat. De mon côté, je suis convaincue que les SCMR sont une porte d’entrée vers un dispositif qui peut conduire vers le soin et qu’on ne peut pas se payer le luxe de se passer d’un outil aussi efficace au vu de la problématique addictive en France. Mais mon avis n’a que peu de valeur par rapport à celui de quelqu’un qui s’y connaît aussi bien que Jef Favatier. Je le laisse donc s’exprimer sur le sujet.

Jef Favatier : Les salles de consommation à moindre risque ont été à l’origine, dans les autres pays européens qui ont servi de modèle si je puis dire, mise en place pour la consommation par voie injectable, donc plutôt pour le public héroïnomane. Les difficultés politiques ont fiat qu’on a mis en place ces salles en France de manière expérimentale il y a exactement six ans (ça a été un gros débat d’ailleurs réactivé par ASUD très clairement puisqu’à Paris, ils avaient simulé une salle de consommation et ça a été un succès considérable dans le milieu journalistique). Et puis, comme toujours, on a passé la main aux professionnels et notamment à Gaia (qui est le gestionnaire de la salle de consommation à Paris) de façon à négocier. Donc l’intérêt, c’est de pouvoir proposer un lieu « safe » en toit cas du point de vue sanitaire et de sécuriser pour que les personnes puissent venir consommer. Mais c’est jamais de dire que c’est un lieu d’appel. Ça permet aussi de réduire les nuisances auprès des riverains, de manière à éviter que la consommation se passe dans la cage d’escalier. Alors évidemment, le bémol, c’est que les salles ne sont pas ouvertes suffisamment à mon sens en termes de plages horaires : il faudrait les ouvrir plus tard dans la nuit pour encore un peu plus réduire l’impact sur l’environnement. Et puis, c’est surtout un lieu de prises de contacts pour pouvoir proposer un accompagnement médicosocial aux personnes qui poussent la porte.

Clara : Et pour toutes celles et ceux qui souhaitent en savoir plus, RDV une nouvelle fois en notes du podcast où vous trouverez des liens et des enquêtes qui vous donneront une multitude d’arguments en faveur de ces SCMR. Et maintenant, je vais laisser Georges Brousse nous dire comment la consommation de cocaïne a évolué en France depuis les confinements. Ça achèvera peut-être de vous convaincre qu’on a plus que jamais besoin de mettre en place des solutions concrètes et efficaces.

Georges Brousse : Globalement, suite à la Covid et en sortie de Covid, on a quand même dans cette atmosphère post fin du monde de plus en plus de gens qui ressortent, qui ont voulu faire la fête et donc des consommations d’alcool, de substances psychoactives qui sont plutôt plus importantes et dont la cocaïne fait partie et donc un accroissement. Après, c’est difficile d’avoir des chiffres hein. Nous, ce qu’on voit dans nos consultations, ce sont des personnes dépendantes. On voit évidemment pas de non-dépendants. Mais depuis les dix dernières années, on a une tendance d’augmentation de demandes de prise en charge de la cocaïne qui surviennent chez des gens qui consomment uniquement ce produit et qui surviennent également chez des gens qui consomment d’autres types de produits en plus. C’est une substance aujourd’hui très présente et dans les enquêtes de population, on voit bien que les personnes la considèrent de manière plus dangereuse que d’autres substances psychoactives mais quand même moins dangereuses que l’héroïne et donc il y a quand même un effet festif avec peut-être un accroissement de consommation qui est peut-être lié à une vision de dangerosité inférieure à celle de l’héroïne.

Clara : Passons maintenant à une question bateau qui est pourtant peut-être la plus importante du podcast : qui consulter ? 

Georges Brousse : Alors pour les usagers de cocaïne, comme pour tous les usagers de substances, en tout cas quand ils se sentent en difficulté, c’est-à-dire en altération du contrôle de la substance, eh bien on va se tourner vers des professionnelles dont c’est le métier. Assez simplement déjà les médecins généralistes peuvent avoir dans leur panel d’offres une place conseils en ce qui concerne des questions qu’on peut poser sur l’effet des produits par exemple mais de façon plus large, il y a dans les grandes villes un certain nombre de dispositifs qui sont dévolus pour la prise en charge des problématiques addictives.

Clara : Vous commencez à le savoir, j’aime bien mêler la théorie au concret. Alors j’interroge Ariane sur l’accompagnement qu’elle a. 

Ariane : Je suis suivie par un psy comportementaliste depuis 2013. Ça a été un soutien précieux, oui. Mais j’ai eu quand même plusieurs hospitalisations.

Clara : Vous vous souvenez de la première fois que vous avez vu un psy ?

Ariane : Oui, j’avais huit ans. J’ai fait ma première crise d’angoisse un peu avant huit ans et j’étais trichotillomane, c’est-à-dire que je m’arrachais les cheveux.

Clara : Est-ce que vous avez des maladies psychiques en parallèle de vos addictions ?

Ariane : Je souffre en plus de dépression chronique et sévère donc j’ai des périodes où je suis au plus vas et là, je suis d’autant plus sensible et vulnérable aux addictions mais pour l’instant, j’ai plutôt confiance. A part la cocaïne ça va plutôt bien et j’ai le projet de m’en défaire, de bien travailler dessus avec mon psy et de retourner en CSAPA aussi.

Clara : Ah, un nouvel acronyme… Remarque, je suis mauvaise langue puisqu’il me semble qu’on l’a déjà mentionné une fois dans le podcast sans toutefois le définir. Et c’est une négligence à laquelle on va de ce pas remédier car les CSAPA jouent un rôle majeur dans les problématiques d’addiction en général, et dans celle à la cocaïne plus spécifiquement.

Jef Favatier : Donc évidemment, tout ce qui est l’orientation vers le soin, vers les CSAPA puisque l’addictologie est aujourd’hui constituée de deux types d’établissements : les CAARUD, Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues (soit la première ligne entre le monde des drogues et le secteur médicosocial) et les CSAPA, centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie, qui sont des établissement médicalisés avec une présence médicale, soit avec des soins ambulatoires, soit avec des soins d’hébergement.

Georges Brousse : On retrouve à la fois des médecins, des infirmiers, des travailleurs sociaux, des éducateurs spécialisés, des assistances sociales, on retrouve des usagers eux-mêmes, des personnes qui accompagnent en tant que pair aidant, c’est-à-dire qui ont fait l’expérience de la dépendance aux produits et qui peuvent donner leurs points de vue et c’est extrêmement important, évidemment, tout ce qui tourne autour de la pair-aidance et de l’accompagnement par des patients experts. Donc, ça c’est un point important qu’on peut retrouver, particulièrement dans les CAARUD, parfois dans les CSAPA.

En général, vous avez des consultations ambulatoires dans ces hôpitaux-là, avec des psychiatres, des addictologues, c’est là qu’on en trouve le plus souvent le plus si je puis dire donc un accompagnement souvent en centres d’accueil pour l’accompagnement ambulatoire en consultation. Lorsque l’arrêt est difficile, on peut prévoir des séjours d’hospitalisation dans ces centres où on a des lits pour l’aide à l’arrêt des produits pour essayer avec des thérapies dites cognitivo-comportementales d’accompagner la réduction puis l’arrêt de la substance. Et puis un accompagnement social évidemment pour essayer de voir avec le patient comment on peut organiser parfois lorsqu’il y a des problématiques liées au financement de la substance (parce que ça coûte chère la cocaïne – 70 euros le gramme).

Clara : Quand j’étais petite, mes parents donnaient quasiment exclusivement de la nourriture aux SDF qui mendiaient. Une fois, je leur ai demandé pourquoi. Ils m’ont répondu qu’ils ne voulaient pas que leur argent parte en alcool ou en drogue. Je comprends le raisonnement hein : et en même temps, je me dis qu’il y a quelque chose de l’ordre de la survie pour ces personnes. Jef Favatier le résume très bien.

Jef Favatier : Encore une fois, on a la question des ressources sociales ; familiales, affectives qu’on peut avoir et qui est prépondérante dans ces questions-là. On comprend bien que les personnes qui sont déracinées, qui vivent dans des conditions extrêmes dans la rue, tentent de s’échapper de ce quotidien. Et le produit est le premier échappatoire à tout ça.

Clara : Un échappatoire qui se transforme vite en prison, malheureusement. Et pour s’en sortir, je demande à Georges Brousse si il existe des médicaments, des substituts qui peuvent potentiellement servir de béquilles.

Georges Brousse : Alors ensuite, il y a des stratégies médicamenteuses qui ne sont pas validées pour l’instant. Mais les professionnelles dans les services d’addictologie connaissent des thérapeutiques que l’on peut donner pour aider à l’arrêt de la cocaïne en fonction des services, des publications internationales, il existe des pistes thérapeutiques. Certaines sont basées sur certains types d’antipsychotiques, d’autres d’antiépileptiques qui peuvent diminuer l’envie de reprendre la cocaïne. On peut faire ça souvent en ambulatoire sans hospitaliser le patient. Ce qui fait l’hospitalisation, il faut bien le dire et c’est souvent, c’est pas rare, c’est lorsqu’il y a des pathologies associées, des dépressions, des troubles psychiatriques, bipolaires qui peuvent être associés et là, évidemment, il peut s’avérer nécessaire de proposer une hospitalisation pour traiter à la fois l’addiction et le trouble psychiatrique sous-jacent.

Clara : Georges Brousse va maintenant aborder un cas un peu plus spécifique : celui de la double addiction, cocaïne et héroïne.

Georges Brousse : Lorsqu’il y a une addiction à l’héroïne associée, j’expliquais que souvent, les usagers peuvent consommer cocaïne + héroïne, eh bien dans ces situations-là, la mise en place d’un traitement pour l’addiction à l’héroïne est évidemment très importante et les traitements de substitution aux opiacées sont des pierres angulaires de l’addiction à l’héroïne et il faut mettre en place ces traitements de substitution aux opiacées quand on a une addiction comorbide à l’héroïne chez ces patients usagers et dépendants à la cocaïne.

Jef Favatier : La cocaïne, c’est un produit sur lequel on a globalement et collectivement assez peu travaillé. Nous avons, nous, tiré la sonnette d’alarme il y a bien longtemps, il y a une vingtaine d’années, quand les programmes de méthadone se mettaient en place (parce que l’héroïne a pour effet de réduire les effets de consommation d’héroïne additionnelle, c’est un opioïde – sa nature fait que ça réduisait la source de plaisir et par ailleurs, le trafic s’est effondré et les usagers se sont très vite rabattus sur la consommation de cocaïne et évidemment, les héroïnomanes qui se sont mis à consommer de la cocaïne bah la cocaïne, ils l’ont injectée. Mais c’est un phénomène qui était considéré comme marginal, on n’a pas trop voulu voir ça. On a aujourd’hui un retard considérable sur la prise en charge de la cocaïne. D’abord il faut réduire les risques, savoir par exemple de manière claire qu’il peut y avoir contamination par échange de pailles, éviter de prendre des risques en consommant et après, c’est toute une question de gestion du produit. Cette phase d’euphorie dont on parlait, elle s’effondre, enfin elle commence à diminuer au bout de vingt minutes donc une fois qu’on dit ça aux usagers, certains (pas tous) se disent « On va peut-être s’y prendre autrement et ne pas se faire d’injection toutes les dix minutes ». Et donc on va essayer de calmer l’angoisse de la descente de façon à éviter de trop consommer. Et après, c’est des techniques de gestion de produit qui sont classiques : c’est-à-dire que je mets moi-même des mesures de protection, je me fixe un seuil de protection (je ne consomme que le weekend, j’en achète pas plus de cinquante euros par mois…) les seuils de protection qu’on prend généralement de façon intuitive sont finalement pas si mauvaises que ça. Le tout, c’est de ne pas les piétiner et c’est malheureusement souvent ce qu’il se passe. On essaie de se persuader que c’est pas très grave et puis finalement, on commence la fête du jeudi au dimanche soir et on va aller vers… Comment garder une consommation récréative qui n’entraîne pas de risques importants, bah là on est au cœur de la réduction des risques ! Alors évidemment, et gardez-le, il est toujours mieux de ne pas consommer, ce n’est absolument pas du prosélytisme sur la consommation mais on part du principe de façon pragmatique en termes de réduction de risques que les gens vont consommer. Et les gens savent très bien qu’ils se mettent en situation de risque donc leur répéter ça n’a pas trop de sens puisqu’ils le savent déjà : il vaut mieux essayer de discuter de façon individuelle sur comment on va pouvoir agir. Mais il n’y a pas de recette globale pour tout le monde.

Clara : Evidemment, sinon, l’utilité de ce podcast serait moindre… Moi, à l’instant, ce qui m’intéresse, c’est si il y a une recette pour Ariane. Fin, je veux dire, une stratégie médicamenteuse qui lui a été proposée.

Ariane : Pour l’alcool, j’ai eu un traitement qui a été très efficace mais pour la cocaïne malheureusement, il n’y a pas de substituts. Tout ce qu’on vous propose, c’est la méthadone, le substitut de l’héroïne, et je veux pas prendre cette molécule-là.

Clara : Et est-ce que lorsque vous arrêtez un produit, vous avez la conscience que c’est la dernière fois que vous le consommez comme si vous lui disiez au revoir ou est-ce que c’est quelque chose de progressif ?

Ariane : Non, c’est progressif et puis, il y a un déclic à un moment donné qui n’est pas calculé du coup, je ne retiens pas la date, j’ai pas de jetons des trois mois, voilà…

Clara : Depuis tout à l’heure, on alterne avec le point de vue de l’usager, ici Ariane et du corps médical, ici Georges Brousse. Moi, ce que je voudrais bien savoir maintenant, c’est si l’hospitalisation est un choix mutuel où les deux partis sont d’accord.

Georges Brousse : Evidemment, c’est un partenariat où on va dire « décision médicale partagée entre l’usager dépendant et le partenaire du champ médicosocial, l’équipe pluridisciplinaire du champ médicosocial. »

Clara : Très bien : la notion de contrainte n’émerge donc pas ici. En revanche, il y a d’autres endroits où on l’observe, par exemple, et ça semble logique, lorsque la justice est dans les parages. D’ailleurs, on le rappelle, la consommation de cocaïne est passible de 1 an d’emprisonnement et de 3750 euros d’amende. Ceci dit, on observe aussi que les usagers de drogue passent davantage devant la justice et pas forcément uniquement pour une infraction en lien direct avec leur consommation – par exemple, dans le cas de la cocaïne, le sentiment de toute puissance liée au produit peut pousser plus facilement à enfreindre la loi. Le Tribunal peut alors rendre une décision qui comporte une injonction de soins, notamment dans le cadre d’un sursis avec mise à l’épreuve.

Jef Favatier : Sur la question des obligations de soin, il y a deux situations différentes : il y a des injonctions très clairement de soin et on a de plus en plus des injonctions de suivis psychoéducatifs. Donc les injonctions de suivis psychoéducatifs, on peut les assumer et pour les obligations de soin en tant que tel, on peut proposer, en général ce qu’on fait, quand la personne a absolument besoin de maintenir le lien au CAARUD parce qu’elle connaît déjà les équipes, parce qu’elle préfère comme ça, en général, on l’adresse vers un CSAPA ou il verra un psychologue ou un psychiatre pour la partie sanitaire, médicale et le suivi éducatif se fera ici dans le cadre d’un partenariat.

Clara : Maintenant que la parenthèse judiciaire a été abordée, je demande à Georges Brousse comment maintenir l’abstinence après l’hospitalisation. Je veux dire qu’entre arrêter de consommer quand on est à l’hôpital en cure et poursuivre l’arrêt quand on rentre chez soi et qu’on retrouve le contexte de vie « d’avant hospitalisation », il y a un pas qui peut s’avérer complexe à franchir…

Georges Brousse : Bon, il faut être assez humble et reconnaître que, même en milieu hospitalier, évidemment, il y a des substances qui peuvent circuler. Parce que, comme dans un service de cardiologie vous avez des risques de trouble du myocarde, du rythme cardiaque parce que vous concentrez des troubles cardiovasculaires, bah dans des services d’addictologie vous concentrez des problématiques addictologiques à haut niveau, c’est-à-dire des gens très malades, et souvent, il peut y avoir de la circulation de produits donc c’est tout un travail ne équipe pluridisciplinaire pour discuter avec les patients et réfléchir à la mise à distance du produit. Les murs protègent mais il serait fantasmatique de penser que seuls les murs protègent : c’est vraiment un travail commun avec les équipes, avec les usagers, avec l’équipe pluridisciplinaire. L’idée qu’il faut mettre à distance la drogue pour protéger le drogué (et j’emploie ces termes un peu forts à escient) est une idée ancienne et fausse. On a longtemps pensé que pour qu’il n’y ait plus d’alcoolique, il fallait qu’il n’y ait plus l’alcool (prohibitions aux Etats-Unis dans les années 30 – échec total), que pour que les gens n’aient plus de risques d’être drogue, il fallait mettre à distance toutes les substances, mais on sait maintenant que c’est beaucoup plus complexe que ça.

Jef Favatier : L’idée que l’interdit protège la jeunesse est une idée de vieux qu’il a oublié qu’il a été jeune. Je pense que c’est l’inverse.

George Brousse : La mise à distance du produit n’est peut-être pas finalement tant une fin en soi que l’idée qu’on puisse accompagner la personne à vouloir changer sa vie, avoir une meilleure qualité de vie, de réfléchir vis-à-vis du produit et donc, on devrait d’ailleurs réfléchir comme ça en termes de prévention, se demander ce que représente le produit pour nous, est-ce qu’il est dans notre et, quelle place il prend et quelle place on lui donne mais de manière large et globale. Dans un pays où on est très gros consommateur d’alcool, réfléchir à la mise à distance de la cocaïne seule c’est finalement ne répondre qu’à une partie d’une question globale qui se pose à nous : quel est notre rapport sociétal aux substances psychoactives dans une société où il faut être plus performant, mieux, dormir et donc prendre plus de produits ? Dans une société qui nous amène à prendre des substances psychoactives pour nous augmenter, il faut réfléchir à tous ces aspects-là.

Evidemment, comme l’addiction est une maladie neurobiologique, c’est-à-dire qu’elle est à la fois neurobiologique et sociale cette maladie. Il y a un environnement, un contexte, des difficultés de vie, des facilités d’accès aux produits, tous ces éléments, il va falloir les prendre en compte et donner à l’usager la possibilité de mettre à distance les substances et de voir comment il travaille là-dessus et puis il y a tout un aspect neurobiologique que la sciences a bien mis en évidence lorsque les patients souffrent d’une addiction, au niveau du cerveau, il y a un dérèglement qui est bien identifié maintenant au niveau du circuit de la récompense qui passe par les circuits de décision/d’envie qui est extrêmement déréglée pour les gens qui ont des conduites addictives et qui produit des automatismes, c’est-à-dire que le circuit s’emballe dès que les gens voient le produit et qu’ils ne peuvent pas s’empêcher d’en prendre (c’est ce que j’expliquais tout à l’heure) eh bien, il faut essayer d’apaiser ce circuit et de mettre de moins en moins l’individu face aux risques de consommation et tout ce travail porte sur un élément important : qu’est-ce qui me ferait plus plaisir que prendre ce produit ? vers quoi je veux avoir de la récompense ? Qu’est-ce qui dans ma vie me donne quelque chose qui l’apporte (travail, enfant, famille, ainsi de suite), qui me permet de ne pas faire le choix d’aller vers la substance ? Et donc c’est un choix positif que d’aller vers autre chose que la substance que doivent faire les usagers au long cours

Clara : Cette question, je la pose quasiment mot pour mot à Ariane. Et la réponse fuse.

Ariane : Ma fille. Et puis j’aime la vie.

Clara : Je lui propose de nous en dire un peu plus sur son enfant.

Ariane : Elle est chez son père là. Je l’ai élevée jusqu’à ses douze ans et son père l’a depuis deux ans chez lui.

Clara : Est-ce que vous lui avez déjà parlé de tout ce que vous venez de me dire ?

Ariane : J’ai toujours cloisonné : je lui ai toujours caché. Quand elle a appris que je buvais, elle est tombée des nues. Elle ne m’a jamais vue ivre. Et pour la cocaïne, je ne lui en ai jamais parlé par contre.

Je vais pas aller trop au-devant de ces questionnements parce que pour l’instant, la drogue, ça lui fait très peur mais c’est clair que je vais lui en parler ouvertement.

Clara : Et vis-à-vis des autres, c’est un sujet que vous abordez facilement ?

Ariane : La cocaïne, c’est un tabou. L’alcool, j’ai très rapidement communiqué là-dessus parce que mes parents étaient alcooliques et que je ne voulais pas en faire un tabou mais la cocaïne, je complexe beaucoup là-dessus. Parce que les sommes que j’y passe, j’ai l’impression que c’est de l’argent que je vole à ma fille.

Clara : Sa fille, on y revient. Pour Ariane, c’est le phare qui l’éclaire au milieu de ses problématiques et qui lui permet d’envisager sa vie sans addiction, que ce soit à la cocaïne ou à un autre produit. Jef Favatier et Georges Brousse ont raison : l’interdit a bien moins de poids que l’espoir d’une vie meilleure.

Georges Brousse : Ce qui fait sortir de l’addiction, c’est finalement des objectifs positifs de vie qui fait que finalement les gens arrêtent de se tourner vers le produit. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser (c’est assez contre-intuitif les addictions), parce qu’on pourrait penser que les gens arrêtent de consommer par peur d’être malade, par peur du gendarme, de la prison, tout ça, finalement, ça marche très peu. Ce qui marche beaucoup, c’est de se dire : mon choix de vie, c’est de faire sans produit. Et notre rôle, c’est d’accompagner le patient à aller dans cette direction-là.

Clara : Et mon rôle à moi, le temps d’un été, c’est de me faire l’entremetteuse de ces paroles ô combien nécessaires et de vos oreilles, chers auditeurs et chères auditrices. Il est d’ailleurs temps de vous quitter, de vous souhaiter une belle semaine mais aussi de remercier Georges Brousse, Jef Favatier et Ariane pour leur temps et leur confiance. Si jamais une partie de ce podcast vous a marqué et que vous n’avez pas envie de réécouter l’intégralité de l’épisode, n’hésitez pas à consulter la retranscription écrite disponible sur le site de Behind The Society. Sur ce, je vous donne rendez-vous dimanche prochain à 15h pour parler de l’addiction médicamenteuse. D’ici là, prenez soin de vous.

Notes du podcast :

ASUD : https://www.facebook.com/asudnimes

Association Addictions France : https://addictions-france.org/regions/auvergne-rhone-alpes/

La réduction des risques – CAARUD : https://www.drogues-info-service.fr/Tout-savoir-sur-les-drogues/Se-faire-aider/La-reduction-des-risques#.VJQ7Xl4A8

Articles sur les salles de consommation à moindre risque :

https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2016-1-page-63.htm

https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/addiction-salle-consommation-moindre-risque-pierre-angulaire-prise-charge-usagers-drogues-94861/

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