Catégories
À votre santé !

Sixième épisode de « Trouble Fête » : la cocaïne

Clara – créatrice du podcast : Bonjour à toutes et à tous. Je vous souhaite la bienvenue dans le sixième épisode du podcast « Trouble Fête » dans lequel on cible une addiction tous les dimanches à 15h avec trois intervenants qui offrent chacun un regard bien distinct sur la thématique du jour. Et aujourd’hui, c’est la cocaïne qui sera au cœur du débat, cette poudre blanche obtenue à partir des feuilles du cocaïer, un arbuste cultivé en Amérique du Sud. Encore en 2022, sa réputation de « drogue de riches » lui colle à la peau mais, comme tous les clichés, on va vite se rendre compte qu’une telle appellation est un poil réductrice. Dans cet épisode, je pourrai compter sur l’intervention d’Ariane, dépendante à la cocaïne depuis cinq ans qui a répondu à un de mes appels a à témoignages. Il y aura également Jef Favatier, directeur d’établissement du CAARUD ASUD de Nîmes et Membre fondateur de l’association Auto Support des Usagers et ex-usagers de Drogues. Enfin, on pourra compter sur l’expertise du professeur Georges Brousse, chef du service d’addictologie du CHU de Clermont-Ferrand. Ça en fait du beau monde… Et je vous propose d’entrer dans le vif du sujet avec la première concernée par l’addiction du jour. Je la laisse se présenter.

Ariane : Alors je m’appelle Ariane, j’ai 37 ans, je suis maman d’une jeune fille de 14 ans bientôt et j’ai accepté de répondre à votre message parce que ça me semble important de communiquer sur les addictions. Je suis en prise avec cette problématique depuis très jeune et j’ai connu beaucoup de personnes addictes et je pense qu’il faut sensibiliser la population et étudier ça de plus prés.

Clara : Dans le message qu’Ariane m’a envoyé pour me dire qu’elle était intéressée par l’idée de témoigner, elle me confiait être polyaddict. Et si, à l’heure d’aujourd’hui, c’est majoritairement la cocaïne qui lui pose problème dans son quotidien, il n’en reste pas moins qu’elle a un gros passif avec d’autres substances. Je me permets de le creuser un peu avant d’enchaîner en lui demandant par quelle substance elle a commencé.

Ariane : Alors c’était les benzodiazépines quand j’avais treize ans mais c’était concomitant avec mes premières prises d’alcool. C’est une classe de médicaments (la plupart sont des anxiolytiques) donc pour lutter contre des angoisses et certains somnifères aussi qui en font partie et voilà, ce sont des neuroleptiques.

Clara : Et quelles doses vous preniez à cette époque (rappelons à nos auditeurs et auditrices que vous étiez très jeune adolescente) ?

Ariane : Un demi Lexomil par prise, trois prises jour. Et j’ai rapidement fini par trois Lexomil par prise, trois prises jour.

Clara : Je ne commente pas cette partie-là mais je vous invite à être au RDV la semaine prochaine si jamais vous voulez en savoir plus puisque l’épisode suivant portera sur la dépendance médicamenteuse. Si on revient sur le parcours d’Ariane, elle me confie par la suite que la drogue qui l’a faite plonger, c’est l’alcool. Elle se décrit comme une grosse buveuse à partir de sa préadolescence pendant treize ans (le fait qu’elle ait travaillé dans restauration n’a pas aidé) et m’apprend que son premier épisode alcoolique a eu lieu quand elle avait vingt-six ans. Depuis, elle a vécu huit hospitalisations et elle me raconte que sa toute dernière a été plus efficace que les précédentes puisqu’elle n’a pas retouché à l’alcool depuis le 15 mars. Concernant les autres drogues, je lui propose de nous dire lesquelles ont fait leur apparition et quand.

Clara : Et donc entre vos treize et vingt-six ans, est-ce qu’il y a d’autres addictions qui font leur apparition ?

Ariane : Oui. Très rapidement, le cannabis. Puis vers l’âge de 16/17 ans, le speed, les méthamphétamines et puis d’autres produits. Et la cocaïne par contre, c’est venu plus tard parce que la cocaïne quand j’étais jeune, c’était la drogue des riches. Depuis, ça s’est beaucoup démocratisé, beaucoup banalisé. C’est moins cher qu’avant et là, actuellement, ça fait cinq ans que je consomme de la cocaïne régulièrement, tous les jours.

Clara : Sa première prise de cocaïne a eu lieu quand elle avait 17 ans. Je l’interroge sur ce que ça lui a fait.

Ariane : Sur le coup, ça m’a pas fait beaucoup d’effets. La deuxième prise a été plus efficace : je me sentais plus sure de moi, plus à l’aise. Et sur moi, la cocaïne n’a pas un effet spécialement dopant, ça a plutôt un effet anxiolytique en fait.

Clara : Donc entre vos 17 ans, et là depuis cinq ans où vous êtes dépendante à la cocaïne, vous en avez repris ou pas du tout ?

Ariane : Occasionnellement.

Clara : Mais c’était pas une dépendance à ce moment-là ?

Ariane : Non, pas du tout.

Clara : Et vous sauriez dire pourquoi depuis cinq ans, c’est devenu à ce point-là présent dans votre vie ?

Ariane : Non. Parce que je saute d’une addiction à une autre peut-être. Parce qu’en arrêtant de boire, je me suis mise à la cocaïne. Peut-être que c’est pour ça.

Clara : Mais le terrain addictif d’Ariane n’est qu’un symptôme d’autre chose : je lui suggère le fait que ça lui permet de surmonter les épreuves auxquelles elle est confrontée.

Ariane : Oui, c’est ça. C’est pour supporter. Parce que j’ai vécu beaucoup de deuils très proches : j’ai perdu mes deux parents ainsi que mon frère cadet comme je vous le disais tout à l’heure. Il s’est suicidé fin j’ai vécu pas mal d’épreuves difficiles ces dernières années.

Clara : Je me pose une autre question : au vu de son passif, je me dis qu’elle peut difficilement être dans le déni lorsqu’elle commence une consommation d’un produit. Mais je me trompe peut-être. Alors je l’interroge directement : est-ce qu’elle s’est sentie tomber dans la dépendance à la cocaïne ?

Ariane : Oui, très rapidement. Quand j’ai vu que j’étais obligée de consommer tous les jours, pareil. Je pensais que j’avais la maîtrise. Je pensais que ma drogue à moi, c’était le speed. La cocaïne, j’appréciais pas plus que ça au début.

Clara : Le speed, pour info, c’est de l’amphétamine coupée. Et avant de continuer avec le témoignage d’Ariane, on va laisser Georges Brousse d’exprimer. Je vous laisse écouter sa présentation : en l’écoutant, on comprend à quel point il est confronté à la problématique de laquelle on parle aujourd’hui.

Georges Brousse : Je suis professeur d’addictologie psychiatrie à l’Université Clermont Auvergne et je suis responsable du service d’addictologie et pathologie au CHS de Clermont Ferrant et je suis également président de l’association Addiction France Auvergne.

Clara : La première question que je lui adresse est un grand classique : comment on peut distinguer une addiction à la cocaïne d’une consommation récréative ?

Georges Brousse : Alors pour les addictions, c’est toujours la même chose en fait, quelle que soit la substance : l’addiction se définit par un symptôme fondamental qui est la perte de contrôle, l’altération profonde du contrôle de la prise de substance ou de la réalisation du comportement. Pour la cocaïne par exemple, c’est l’incapacité, ou la très grande difficulté qu’ont les consommateurs à contrôler la prise du produit. Ça se manifeste par l’incapacité à s’empêcher d’aller prendre de la cocaïne. Pour être clair, les patients reçoivent un message « j’ai de la cocaïne, j’ai reçu du produit par le fournisseur habituel » et dès qu’ils reçoivent ce message, ils ont énormément de difficultés (pour tout dire ils n’y arrivent pas) à contrôler le besoin de prendre le produit et donc ils vont en récupérer. Ça, c’est un des symptômes centraux mais il y en a d’autres : on définit l’addiction quelle que soit la substance par 11 critères.

Clara : Ces onze critères, ils sont répertoriés dans un ouvrage de référence qu’on a déjà évoqué dans les épisodes précédents, le DSM-5. Georges Brousse mentionne un autre facteur qui compte beaucoup.

Georges Brousse : Dès qu’il y a une image, dès qu’il y a quelque chose qui fait penser aux produits, l’usager a une envie irrépressible, il ne peut pas s’empêcher d’aller chercher ce produit : il est capable de faire des centaines de kilomètres pour aller chercher le produit, il est capable de se mettre en danger pour aller chercher le produit tant l’envie est irrépressible. C’est ce qu’on appelle le craving qui est une manifestation de l’addiction.

Clara : Sur les onze critères, il y en a donc deux très importants à avoir en tête ainsi qu’un troisième, le dernier que l’addictologue a décidé de développer mais qui est extrêmement visible pour toutes les personnes dépendantes à un produit, quel qu’il soit.

Georges Brousse : La poursuite du comportement en dépit du constat des conséquences négatives liées à ce comportement : c’est-à-dire que finalement, une personne qui a une addiction à la cocaïne va continuer à en prendre mêle si elle sait que cette prise de cocaïne a des conséquences ; elle le constate, elle le voit bien, ça a des conséquences dans sa vie personnelle, professionnelle, donc évidemment ça coûte beaucoup d’argent, ça créé des ruptures avec l’environnement, parfois ça peut créer des désordres psychologiques, des fois des problèmes avec la justices… Malgré ça, les usagers continuent à en prendre. Le produit passe par-dessus tout et écrase ce qui pourrait logiquement fait qu’on ne le prenne pas. C’est ce qui fait la différence entre un consommateur qui n’est pas dépendant et un consommateur qui l’est.

Clara : ça, c’est pour la partie théorique. On va maintenant voir avec Ariane comment ça se manifeste concrètement. Je lui demande notamment l’impact de la cocaïne sur son budget car ça reste un produit particulièrement couteux.

Ariane : Ah je me suis mise dedans : j’ai dépensé tout l’héritage de mon père là-dedans et financièrement, je me mets en délicatesse quoi. Tous les mois, c’est difficile.

Clara : Donc, le plus gros poids dans cette addiction pour Ariane, c’est l’argent ?

Ariane : C’est ça : la cocaïne, c’est une des rares drogues qui n’est pas neurotoxique en fait. C’est surtout un problème de budget.

Clara : Un problème de budget qui ne fait que s’accroître au fur et à mesure que le seuil de tolérance au produit augmente. Je lui demande si c’est ok de nous dire la dose qu’elle consomme.

Ariane : Oui. Je suis actuellement à quasiment deux grammes par jour.

Clara : Et quand vous avez commencé, vous étiez à combien ?

Ariane : A un demi-gramme par jour.

Clara : Par la suite, Ariane me confie qu’elle veut arrêter la coke. Elle n’a pas encore entamé les démarches mais la décision commence à faire son chemin. Et c’est très lié à l’argent comme vous pouvez le constater :

Ariane : Là, récemment, quand j’ai vu que j’avais dépensé tout l’héritage de mon père en très peu de temps, je me suis dit « stop ça suffit quoi ».

Clara : Mais malgré le « stop ça suffit », Ariane poursuit sa consommation pour le moment. Pourquoi ? Parce que la balance coût/bénéfice n’a probablement pas encore penché de l’autre côté. Pour mieux saisir la difficulté de la chose, je demande à Georges Brousse de nous décrire les effets de la cocaïne.

Georges Brousse : Alors d’une part, c’est une substance psychoactive mais c’est aussi pour ça que les gens la prennent parce que ce qu’il faut évidemment comprendre, et c’est valable pour toutes les substances psychoactives, dès qu’on prend le produit, y a un effet positif recherché, c’est pour ça que depuis très longtemps on consomme des substances psychoactives (et pour la cocaïne, la feuille de coca, en Amérique du sud, ça fait des milliers d’années qu’elle est consommée) donc ça a un effet psychoactif, psychostimulant avec une sensation physique et psychique de puissance, de force, de capacités intellectuelles, de capacités physiques où le consommateur ressent cette puissance liée à la consommation. Donc un effet de puissance fort, de toute-puissance même liée à la consommation. Evidemment, il y a des effets négatifs liés à la consommation. De façon aigue, assez rapidement, c’est une substance qui, comme elle agit sur le cerveau, peut induire des manifestations de type psychique qui peuvent être bah cette toute-puissance associée à des éléments de paranoïa, des éléments délirants avec une incapacité à se rendre compte que c’est complètement subjectif et que même si on se sent tout-puissant, on n’est pas tout puissant. Le patient peut se penser à ce moment-là tout-puissant et ça peut conduire à une mise en danger.

Clara : Et combien de temps durent les effets de la prise du produit ?

Jef Favatier : C’est très court l’effet de la cocaïne et c’est en ça que c’est très problématique à gérer : c’est que l’effet flash intense est immédiat et que, selon les qualités de cocaïne, ça ne dure pas plus de 10/20 minutes. C’est le grand maximum. Après, ça commence à redescendre

Clara : La voix que vous venez d’entendre, c’est le troisième intervenant du podcast. Je le laisse vous dire qui il est.

Jef Favatier : Donc je suis Jef Favatier, je suis le directeur du CAARUD ASUD, CAARUD qui a pour spécificité d’être géré par une association d’autosupport qui a été créée par des usagers et des anciens usagers de drogue qui sont donc au conseil d’administration et qui constituent mon employeur, voilà, si l’on peut dire. J’ai commencé comme militant et puis, de façon classique, des contrats aidés qui se sont ensuite pérennisés et pour finir, j’ai passé un CAPES qui est un diplôme de direction médico-social des plus anciens de façon à valider le parcours professionnel qui est le mien depuis près de 28 ans quand même.

Clara : L’ASUD, dont Jef Favatier est le cofondateur, c’est une association crée en 1992 grâce à l’appui moral et financier d’une agence gouvernementale aujourd’hui disparue, appelée Agence Française de Lutte contre le Sida (AFLS). Il s’agit de la première association française d’usagers ou ex-usagers de drogues, devenue également en 2001, l’association des patients pris en charge pour des questions relatives à leur usage de drogues ou leur toxicomanie. Depuis 2007, elle est agréée au niveau national pour représenter les usagers dans les instances hospitalières ou de santé publique. Je propose à Jef Favatier de nous donner la signification de l’acronyme.

Jef Favatier : C’est pas vraiment un acronyme, c’est un sigle pour autosupport des usagers et ex-usagers de drogue et en fait, le nom exact, c’est autosupport ET réduction des risques par les usagers et ex-usagers de drogue.

Clara : Maintenant, retournons au cœur du sujet de l’épisode : la cocaïne. On a vu ses effets mais on ne s’est pas attardé sur l’un d’entre eux qui est la suite indissociable de ce qui a déjà été évoqué. On l’appelle communément la descente. George Brousse développe ce point.

Georges Brousse : Comme c’est une substance qui a un effet immédiat avec cette espèce de toute-puissance qui apparaît, eh bien lorsque la cocaïne commence à disparaître, ce qu’on appelle classiquement la descente, eh bien les usagers vont se sentir dans un état inverse. C’est à dire un état de déprime, d’impuissance, un état de tristesse qui chez certains usagers va être très marqué et qui est un état de mal-être que beaucoup d’usagers décrivent et qui peut chez certains, être associé à des idées, des idéations voire des passages à l’acte suicidaire et donc c’est évidemment un risque important lié à la prise de ce produit. Pas chez tous les usagers mais, encore une fois, on peut voir apparaitre ça. Ce qui fait d’ailleurs qu’un certains nombre d’usagers associent à la cocaïne des substances qui vont essayer de tamponner cette descente. Et là, il y a un risque très important qu’on voit d’ailleurs apparaître de plus en plus ces dernières années qui est un risque d’overdose lié au mélange de tous ces produits et qui peut conduire à des arrêts cardio-respiratoires, notamment si les patients prennent des opiacés ou de l’alcool, ça peut conduire à un décès dans un contexte d’arrêt cardiorespiratoire par excès de produits.

Clara : Ariane m’a de son côté raconté comment elle vit les descentes.

Ariane : On n’a plus d’énergie, plus d’envie, plus de motivation, plus de désir. On se sent mal : on peut trembler, avoir des sueurs froides, ça dépend des gens… Moi, j’ai les mâchoires qui se lèvent et j’ai des sueurs froides.

Clara : Vous avez des outils dans ces moments-là ? Comment vous faites ?

Ariane : J’utilise le cannabis. Mais quand j’étais plus jeune, ce qui se faisait beaucoup, c’était d’utiliser la kétamine.

Clara : On revient à l’explication de Georges Brousse et à ce besoin de tampon au moment fatidique de la descente avec, potentiellement, d’autres drogues qui constituent le contexte propice à une overdose. A chaque épisode, la même conclusion émerge : les mélanges ne font pas bon ménage. Et pourtant, si certaines personnes les expérimentent malgré tout, c’est bien pour une raison. Jef Favatier aborde la notion de plaisir dans sa prochaine intervention, une notion délicate et parfois taboue qui est pourtant au cœur de l’addiction.

Jef Favatier : Le redescente, c’est un mal-être qui va s’accentuer, une envie irrépressible de reconsommer : on voit même des gens qui préparent deux/trois seringues d’avance et qui vont les enchaîner à la file. Ce qu’il faut comprendre dans le mécanisme, c’est que la zone de récompense retient que ça a été plaisant et dit « ça, faut le refaire ». Plus ça a été intense et plus ça dit « ça faut le refaire » et avec la cocaïne, on est dans des intensités de plaisir, faut le dire, je suis désolé, sinon, pourquoi les gens se mettraient dans de telles situations ? On n’a pas pu parler de la notion de plaisir pendant très longtemps dans les addictions mais les gens ne sont pas tous masos, ils ne se font pas que du mal : c’est-à-dire que si ils arrivent à encaisser de telles situations, un tel déséquilibre dans la balance entre les effets délétères sociaux, économiques, familiaux, et l’exclusion que peut engendrer une addiction importante, c’est bien qu’en contrepartie, il y a quelque chose qui vient compenser le mal-être intérieur ou physique ; c’est évident.

Clara : Je remercie Jef Favatier d’avoir mentionné cette notion de plaisir, si souvent absente des articles que l’on peut lire dans les médias, alors que c’est une donnée essentielle à avoir à l’esprit quand on est dans une démarche de compréhension de dépendance à un produit et que ce n’est pas en la passant sous silence qu’elle disparaît, bien au contraire. Mais on parlera de la prohibition plus tard, pour l’heure, attardons-nous sur les effets et les risques physiques liés à la prise de cocaïne. 

Georges Brousse : On décrit assez simplement des effets cardiovasculaires, accélérations de la fréquence cardiaque, trouble du rythme… Des effets d’accident vasculaire-cérébraux : la cocaïne peut induire des effets de coagulation avec du sang avec des risques d’accident vasculaire-cérébraux  ou d’infarctus qui sont fréquents sur les usages de cocaïne avec ces risques d’accident vasculaire-cérébraux qu’on peut voir apparaitre chez des usages réguliers de cocaïne (là on rentre plus à moyen terme des effets qui peuvent être décrits chez des personnes assez jeunes puisque les usagers de cocaïne restent décrits comme plutôt jeunes, qui ont entre 20/30 voire 40 ans).

Clara : Si vous n’êtes pas familier du produit, vous ignorez peut-être que la consommation de cocaïne peut se faire par le biais de trois prises distinctes. Georges Brousse va les énumérer et il commence par la méthode la plus répandue, le sniff, qui a des conséquences physiques à ne pas prendre à la légère.

Georges Brousse : Il y a une destruction rapide de la cavité nasale par ce sniff de cocaïne et lorsqu’elle n’est pas sniffée, la cocaïne peut être fumée. Et lorsqu’elle est fumée, évidemment, il y a tous les effets liés au fait de fumer une substance psychoactive avec tous les risques pulmonaires liés au fait de fumer cette substance et puis enfin, elle peut être injectée. Et lorsque la cocaïne est injectée, comme toutes les substances psychoactives qui sont injectées, un des risques majeurs est le risque infectieux (SIDA, hépatite B, C).

Clara : Et pour diminuer ce risque infectieux, il existe plusieurs solutions qu’on vous énumèrera dans quelques minutes. Juste avant, attardons-nous sur la différence entre crack et cocaïne, qui se situe uniquement à l’endroit de la prise, qui implique de « baser » la cocaïne. Vous allez comprendre.

Georges Brousse : Lorsqu’elle est fumée, elle est basée. La cocaïne basée, c’est ce qu’on appelle le crack. Pour fumer la cocaïne, il faut la baser : on peut l’acheter directement basée (le crack) mais souvent, il est important d’avoir en tête que crack et cocaïne, c’est la même chose. C’est des formes diverses de la même substance prise de façon différente.

Clara : Ma curiosité me pousse alors à demander à Ariane avec qui et comment elle consomme le produit.

Ariane : Avec mon compagnon. Et je la fume en plus. Je la sniffe pas, je la fume. Ça fait un moment que j’ai pas sniffé une trace.

Clara : Ce petit « en plus » est révélateur de la réputation dont souffre le crack et que Jef Favatier va développer juste après. Avant, je m’intéresse un peu au partenaire de vie et de cocaïne de notre invitée.

Ariane : On s’est rencontré lors de mon dernier séjour en clinique psychiatrique : je consommais déjà de la cocaïne et c’est lui qui m’a appris à la fumer. Moi je la sniffais avant ça.

Clara : Et est-ce qu’il est lui aussi en proie à des addictions ?

Ariane : La même que moi sur la cocaïne : il n’a pas de problème avec l’alcool et il ne fume pas de cannabis.

Clara : J’aurais aimé avoir la présence d’esprit de lui demander comment il gère les descentes mais je ne l’ai pas eue. Ça restera donc au stade du mystère… On va revenir sur la différence entre le crack et le fait de sniffer une trace, juste pour que je comprenne pourquoi Ariane a abandonné l’un au profit de l’autre.

Clara : Sur la prise, au niveau corporel, quelle est la différence quand vous la sniffez ou quand vous la fumez ?

Ariane : La montée est beaucoup plus puissante quand on la fume.

Clara : Et comment vous gériez vos relations amoureuses avant de rencontrer votre compagnon dans la mesure où vous deviez composer avec les addictions ?

Ariane : Bah soit je me mettais avec des personnes qui avaient les mêmes addictions que moi, soit je m’isolais, ça dépendait des périodes.

Clara : Enfin, une dernière question avant de retourner vers Jef Favatier : comment se manifeste la dépendance à la cocaïne chez vous ?

Ariane : Elle est essentiellement psychologique mais ça se manifeste physiquement quoi. C’est comme une redescente : sueurs froides, tremblements, mâchoire qui crispe, irritabilité exacerbée voilà…

Clara : Un tableau qui fait rêver ou plutôt cauchemarder. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais depuis le début, Ariane est très précise dans ses réponses et fait preuve d’une grande lucidité vis-à-vis de ses fonctionnements et des conséquences de la cocaïne sur elle. En revanche, il y a un point qui tarde à venir dans l’entretien : celui de la honte. Je vous diffuserai un extrait de sa réponse sur le sujet en fin de podcast mais pour l’heure, je voudrais qu’on s’attarde sur le fait qu’elle fume la cocaïne. Je me permet de lui faire remarquer au bout d’une vingtaine de minutes qu’elle n’a pas prononcé le mot « crack » ce à quoi elle me répond que c’est parce que c’est très stigmatisant. Et c’est vrai que dans l’imaginaire, crack et cocaïne ne renvoient pas du tout aux mêmes clichés. Jef Favatier va nous expliquer pourquoi et juste avant, il va expliquer pourquoi il vaut mieux avoir recours au bicarbonate pour baser la coke plutôt qu’à de l’ammoniac.

Clara : Quelle est la différence entre le crack et la cocaïne ?

Jef Favatier : Y en a quasiment pas : c’est la forme. La cocaïne se présente principalement sous forme de poudre, le petit cristal qu’il faut réécraser pour pouvoir (la majorité du temps) la sniffer, l’inhaler par le nez et le crack, c’est tout simplement de la cocaïne qui, par un procédé de modification chimique, a été solidifiée sous forme de caillou afin qu’il puisse être fumé avec une pipe en verre qui permet de l’inhaler cette fois-ci par les voies respiratoires, soit avec du bicarbonate, soit avec de l’ammoniac. Malheureusement, l’ammoniac permet d’obtenir un caillou beaucoup plus rapidement mais elle est aussi extrêmement délétère pour les voies respiratoires, notamment pour les personnes qui sont immunodéprimées. Ça peut entraîner assez rapidement des risques cancéreux.

Clara : Et alors pourquoi le crack souffre d’une telle réputation par rapport à la cocaïne ?

Jef Favatier : Parce que ça a été principalement lié à l’histoire aux USA puisque le crack était principalement utilisé dans les ghettos par les afro-américaines et la cocaïne dans les années 80 à New York, c’est quand même l’apanage de Wall Street, de gens aisés, fortunés… Donc on comprend bien que quelqu’un qui est dans une position sociale et professionnelle assise ne va pas maîtriser sa consommation de la même façon que quelqu’un qui est en grandes difficultés sociales. D’ailleurs, il y a une loi retentissante puisque l’équivalent dans la région de New York pour 50g de cocaïne ou 5g de crack était proportionnellement inverse, c’est-à-dire que tu prenais dix fois plus avec 5g de crack qu’avec 50g de cocaïne parce qu’évidemment, c’était pas du tout les mêmes personnes socialement qui étaient visées !

Clara : Ici, Jef Favatier parle de l’Anti-Drug Abuse Act qui établit un ratio de 100 par 1 entre la possession et la distribution de cocaïne selon sa forme, poudre ou caillou. Elle a été adoptée en 1986 et a fait polémique de par son caractère très discriminant. RDV en notes du podcast pour en savoir plus. De notre côté, on va revenir à Jef Favatier à qui je propose de nous décrire ce qui constitue le cœur de son métier : le CAARUD. Bah oui, ça fait plusieurs fois qu’on mentionne ces structures dans le podcast mais on ne sait toujours pas vraiment à quoi ça sert. Il est grand temps de remédier à la situation !

Jef Favatier : Alors les missions du CAARUD… Déjà, notre première mission, c’est dé réduire les consommations VIH mais aussi l’ensemble des viroses (c’est-à-dire hépatite B et C) et de réduire le nombre d’overdoses et de décès par overdose. Ça, c’est vraiment notre premier objectif : maintenir les gens en santé de façon à ce qu’ils puissent par la suite faire des choix et je dis bien faire des choix parce que l’on utilise des dispositifs bas seuils, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune obligation de soin, de protocole, de démarche, de réhabilitation, de réinsertion… Nous accueillons les gens quoiqu’ils veuillent continuer à consommer, nous les accueillons de la même façon. C’est un accueil dit inconditionnel ou à bas seuil d’exigence. Les seules exigences sont de ne pas consommer dans les lieux, de respecter les personnes qui s’y trouvent et de respecter les riverains. C’est la seule exigence que nous avons.

Clara : Et évidemment, les consultations au sein des CAARUD sont anonymes et gratuites. Georges Brousse considère lui aussi que ces structures sont essentielles, notamment pour lutter contre le risque infectieux mais pas que.

Georges Brousse :Comme toutes les substances psychoactives qui sont injectées, un des risques majeurs est le risque infectieux (SIDA, hépatite B, hépatite C…) d’où l’intérêt évidemment d’avoir une prise en charge ou une aide dite de réduction des risques, notamment via les CAARUD via la distribution de seringues à usage unique gratuite et un accompagnement de réduction de risques chez les usagers de drogue qui est un élément extrêmement important comme on le voit part exemple dans les salles de consommation à moindre risque qui ont évidemment une utilité majeure chez les personnes les plus dépendantes

Clara : Ah, les salles de consommation à moindre risque… On y arrive ! Autorisées en 2016 par la Loi de Santé de manière expérimentale, elles souffrent encore d’énormes stéréotypes en France et si vous en parlez autour de vous, il y a fort à parier que vous trouverez forcément des gens « contre » qui vous expliqueront que ce sont des salles de shoots qui encouragent les toxicos à persévérer dans leurs conneries. Je suis cash et provocatrice, volontairement mais aussi parce que c’est malheureusement une réalité pour beaucoup de gens qui regardent le sujet de loin et qui laissent parler leur peur et leur ignorance dans ce type de débat. De mon côté, je suis convaincue que les SCMR sont une porte d’entrée vers un dispositif qui peut conduire vers le soin et qu’on ne peut pas se payer le luxe de se passer d’un outil aussi efficace au vu de la problématique addictive en France. Mais mon avis n’a que peu de valeur par rapport à celui de quelqu’un qui s’y connaît aussi bien que Jef Favatier. Je le laisse donc s’exprimer sur le sujet.

Jef Favatier : Les salles de consommation à moindre risque ont été à l’origine, dans les autres pays européens qui ont servi de modèle si je puis dire, mise en place pour la consommation par voie injectable, donc plutôt pour le public héroïnomane. Les difficultés politiques ont fiat qu’on a mis en place ces salles en France de manière expérimentale il y a exactement six ans (ça a été un gros débat d’ailleurs réactivé par ASUD très clairement puisqu’à Paris, ils avaient simulé une salle de consommation et ça a été un succès considérable dans le milieu journalistique). Et puis, comme toujours, on a passé la main aux professionnels et notamment à Gaia (qui est le gestionnaire de la salle de consommation à Paris) de façon à négocier. Donc l’intérêt, c’est de pouvoir proposer un lieu « safe » en toit cas du point de vue sanitaire et de sécuriser pour que les personnes puissent venir consommer. Mais c’est jamais de dire que c’est un lieu d’appel. Ça permet aussi de réduire les nuisances auprès des riverains, de manière à éviter que la consommation se passe dans la cage d’escalier. Alors évidemment, le bémol, c’est que les salles ne sont pas ouvertes suffisamment à mon sens en termes de plages horaires : il faudrait les ouvrir plus tard dans la nuit pour encore un peu plus réduire l’impact sur l’environnement. Et puis, c’est surtout un lieu de prises de contacts pour pouvoir proposer un accompagnement médicosocial aux personnes qui poussent la porte.

Clara : Et pour toutes celles et ceux qui souhaitent en savoir plus, RDV une nouvelle fois en notes du podcast où vous trouverez des liens et des enquêtes qui vous donneront une multitude d’arguments en faveur de ces SCMR. Et maintenant, je vais laisser Georges Brousse nous dire comment la consommation de cocaïne a évolué en France depuis les confinements. Ça achèvera peut-être de vous convaincre qu’on a plus que jamais besoin de mettre en place des solutions concrètes et efficaces.

Georges Brousse : Globalement, suite à la Covid et en sortie de Covid, on a quand même dans cette atmosphère post fin du monde de plus en plus de gens qui ressortent, qui ont voulu faire la fête et donc des consommations d’alcool, de substances psychoactives qui sont plutôt plus importantes et dont la cocaïne fait partie et donc un accroissement. Après, c’est difficile d’avoir des chiffres hein. Nous, ce qu’on voit dans nos consultations, ce sont des personnes dépendantes. On voit évidemment pas de non-dépendants. Mais depuis les dix dernières années, on a une tendance d’augmentation de demandes de prise en charge de la cocaïne qui surviennent chez des gens qui consomment uniquement ce produit et qui surviennent également chez des gens qui consomment d’autres types de produits en plus. C’est une substance aujourd’hui très présente et dans les enquêtes de population, on voit bien que les personnes la considèrent de manière plus dangereuse que d’autres substances psychoactives mais quand même moins dangereuses que l’héroïne et donc il y a quand même un effet festif avec peut-être un accroissement de consommation qui est peut-être lié à une vision de dangerosité inférieure à celle de l’héroïne.

Clara : Passons maintenant à une question bateau qui est pourtant peut-être la plus importante du podcast : qui consulter ? 

Georges Brousse : Alors pour les usagers de cocaïne, comme pour tous les usagers de substances, en tout cas quand ils se sentent en difficulté, c’est-à-dire en altération du contrôle de la substance, eh bien on va se tourner vers des professionnelles dont c’est le métier. Assez simplement déjà les médecins généralistes peuvent avoir dans leur panel d’offres une place conseils en ce qui concerne des questions qu’on peut poser sur l’effet des produits par exemple mais de façon plus large, il y a dans les grandes villes un certain nombre de dispositifs qui sont dévolus pour la prise en charge des problématiques addictives.

Clara : Vous commencez à le savoir, j’aime bien mêler la théorie au concret. Alors j’interroge Ariane sur l’accompagnement qu’elle a. 

Ariane : Je suis suivie par un psy comportementaliste depuis 2013. Ça a été un soutien précieux, oui. Mais j’ai eu quand même plusieurs hospitalisations.

Clara : Vous vous souvenez de la première fois que vous avez vu un psy ?

Ariane : Oui, j’avais huit ans. J’ai fait ma première crise d’angoisse un peu avant huit ans et j’étais trichotillomane, c’est-à-dire que je m’arrachais les cheveux.

Clara : Est-ce que vous avez des maladies psychiques en parallèle de vos addictions ?

Ariane : Je souffre en plus de dépression chronique et sévère donc j’ai des périodes où je suis au plus vas et là, je suis d’autant plus sensible et vulnérable aux addictions mais pour l’instant, j’ai plutôt confiance. A part la cocaïne ça va plutôt bien et j’ai le projet de m’en défaire, de bien travailler dessus avec mon psy et de retourner en CSAPA aussi.

Clara : Ah, un nouvel acronyme… Remarque, je suis mauvaise langue puisqu’il me semble qu’on l’a déjà mentionné une fois dans le podcast sans toutefois le définir. Et c’est une négligence à laquelle on va de ce pas remédier car les CSAPA jouent un rôle majeur dans les problématiques d’addiction en général, et dans celle à la cocaïne plus spécifiquement.

Jef Favatier : Donc évidemment, tout ce qui est l’orientation vers le soin, vers les CSAPA puisque l’addictologie est aujourd’hui constituée de deux types d’établissements : les CAARUD, Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues (soit la première ligne entre le monde des drogues et le secteur médicosocial) et les CSAPA, centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie, qui sont des établissement médicalisés avec une présence médicale, soit avec des soins ambulatoires, soit avec des soins d’hébergement.

Georges Brousse : On retrouve à la fois des médecins, des infirmiers, des travailleurs sociaux, des éducateurs spécialisés, des assistances sociales, on retrouve des usagers eux-mêmes, des personnes qui accompagnent en tant que pair aidant, c’est-à-dire qui ont fait l’expérience de la dépendance aux produits et qui peuvent donner leurs points de vue et c’est extrêmement important, évidemment, tout ce qui tourne autour de la pair-aidance et de l’accompagnement par des patients experts. Donc, ça c’est un point important qu’on peut retrouver, particulièrement dans les CAARUD, parfois dans les CSAPA.

En général, vous avez des consultations ambulatoires dans ces hôpitaux-là, avec des psychiatres, des addictologues, c’est là qu’on en trouve le plus souvent le plus si je puis dire donc un accompagnement souvent en centres d’accueil pour l’accompagnement ambulatoire en consultation. Lorsque l’arrêt est difficile, on peut prévoir des séjours d’hospitalisation dans ces centres où on a des lits pour l’aide à l’arrêt des produits pour essayer avec des thérapies dites cognitivo-comportementales d’accompagner la réduction puis l’arrêt de la substance. Et puis un accompagnement social évidemment pour essayer de voir avec le patient comment on peut organiser parfois lorsqu’il y a des problématiques liées au financement de la substance (parce que ça coûte chère la cocaïne – 70 euros le gramme).

Clara : Quand j’étais petite, mes parents donnaient quasiment exclusivement de la nourriture aux SDF qui mendiaient. Une fois, je leur ai demandé pourquoi. Ils m’ont répondu qu’ils ne voulaient pas que leur argent parte en alcool ou en drogue. Je comprends le raisonnement hein : et en même temps, je me dis qu’il y a quelque chose de l’ordre de la survie pour ces personnes. Jef Favatier le résume très bien.

Jef Favatier : Encore une fois, on a la question des ressources sociales ; familiales, affectives qu’on peut avoir et qui est prépondérante dans ces questions-là. On comprend bien que les personnes qui sont déracinées, qui vivent dans des conditions extrêmes dans la rue, tentent de s’échapper de ce quotidien. Et le produit est le premier échappatoire à tout ça.

Clara : Un échappatoire qui se transforme vite en prison, malheureusement. Et pour s’en sortir, je demande à Georges Brousse si il existe des médicaments, des substituts qui peuvent potentiellement servir de béquilles.

Georges Brousse : Alors ensuite, il y a des stratégies médicamenteuses qui ne sont pas validées pour l’instant. Mais les professionnelles dans les services d’addictologie connaissent des thérapeutiques que l’on peut donner pour aider à l’arrêt de la cocaïne en fonction des services, des publications internationales, il existe des pistes thérapeutiques. Certaines sont basées sur certains types d’antipsychotiques, d’autres d’antiépileptiques qui peuvent diminuer l’envie de reprendre la cocaïne. On peut faire ça souvent en ambulatoire sans hospitaliser le patient. Ce qui fait l’hospitalisation, il faut bien le dire et c’est souvent, c’est pas rare, c’est lorsqu’il y a des pathologies associées, des dépressions, des troubles psychiatriques, bipolaires qui peuvent être associés et là, évidemment, il peut s’avérer nécessaire de proposer une hospitalisation pour traiter à la fois l’addiction et le trouble psychiatrique sous-jacent.

Clara : Georges Brousse va maintenant aborder un cas un peu plus spécifique : celui de la double addiction, cocaïne et héroïne.

Georges Brousse : Lorsqu’il y a une addiction à l’héroïne associée, j’expliquais que souvent, les usagers peuvent consommer cocaïne + héroïne, eh bien dans ces situations-là, la mise en place d’un traitement pour l’addiction à l’héroïne est évidemment très importante et les traitements de substitution aux opiacées sont des pierres angulaires de l’addiction à l’héroïne et il faut mettre en place ces traitements de substitution aux opiacées quand on a une addiction comorbide à l’héroïne chez ces patients usagers et dépendants à la cocaïne.

Jef Favatier : La cocaïne, c’est un produit sur lequel on a globalement et collectivement assez peu travaillé. Nous avons, nous, tiré la sonnette d’alarme il y a bien longtemps, il y a une vingtaine d’années, quand les programmes de méthadone se mettaient en place (parce que l’héroïne a pour effet de réduire les effets de consommation d’héroïne additionnelle, c’est un opioïde – sa nature fait que ça réduisait la source de plaisir et par ailleurs, le trafic s’est effondré et les usagers se sont très vite rabattus sur la consommation de cocaïne et évidemment, les héroïnomanes qui se sont mis à consommer de la cocaïne bah la cocaïne, ils l’ont injectée. Mais c’est un phénomène qui était considéré comme marginal, on n’a pas trop voulu voir ça. On a aujourd’hui un retard considérable sur la prise en charge de la cocaïne. D’abord il faut réduire les risques, savoir par exemple de manière claire qu’il peut y avoir contamination par échange de pailles, éviter de prendre des risques en consommant et après, c’est toute une question de gestion du produit. Cette phase d’euphorie dont on parlait, elle s’effondre, enfin elle commence à diminuer au bout de vingt minutes donc une fois qu’on dit ça aux usagers, certains (pas tous) se disent « On va peut-être s’y prendre autrement et ne pas se faire d’injection toutes les dix minutes ». Et donc on va essayer de calmer l’angoisse de la descente de façon à éviter de trop consommer. Et après, c’est des techniques de gestion de produit qui sont classiques : c’est-à-dire que je mets moi-même des mesures de protection, je me fixe un seuil de protection (je ne consomme que le weekend, j’en achète pas plus de cinquante euros par mois…) les seuils de protection qu’on prend généralement de façon intuitive sont finalement pas si mauvaises que ça. Le tout, c’est de ne pas les piétiner et c’est malheureusement souvent ce qu’il se passe. On essaie de se persuader que c’est pas très grave et puis finalement, on commence la fête du jeudi au dimanche soir et on va aller vers… Comment garder une consommation récréative qui n’entraîne pas de risques importants, bah là on est au cœur de la réduction des risques ! Alors évidemment, et gardez-le, il est toujours mieux de ne pas consommer, ce n’est absolument pas du prosélytisme sur la consommation mais on part du principe de façon pragmatique en termes de réduction de risques que les gens vont consommer. Et les gens savent très bien qu’ils se mettent en situation de risque donc leur répéter ça n’a pas trop de sens puisqu’ils le savent déjà : il vaut mieux essayer de discuter de façon individuelle sur comment on va pouvoir agir. Mais il n’y a pas de recette globale pour tout le monde.

Clara : Evidemment, sinon, l’utilité de ce podcast serait moindre… Moi, à l’instant, ce qui m’intéresse, c’est si il y a une recette pour Ariane. Fin, je veux dire, une stratégie médicamenteuse qui lui a été proposée.

Ariane : Pour l’alcool, j’ai eu un traitement qui a été très efficace mais pour la cocaïne malheureusement, il n’y a pas de substituts. Tout ce qu’on vous propose, c’est la méthadone, le substitut de l’héroïne, et je veux pas prendre cette molécule-là.

Clara : Et est-ce que lorsque vous arrêtez un produit, vous avez la conscience que c’est la dernière fois que vous le consommez comme si vous lui disiez au revoir ou est-ce que c’est quelque chose de progressif ?

Ariane : Non, c’est progressif et puis, il y a un déclic à un moment donné qui n’est pas calculé du coup, je ne retiens pas la date, j’ai pas de jetons des trois mois, voilà…

Clara : Depuis tout à l’heure, on alterne avec le point de vue de l’usager, ici Ariane et du corps médical, ici Georges Brousse. Moi, ce que je voudrais bien savoir maintenant, c’est si l’hospitalisation est un choix mutuel où les deux partis sont d’accord.

Georges Brousse : Evidemment, c’est un partenariat où on va dire « décision médicale partagée entre l’usager dépendant et le partenaire du champ médicosocial, l’équipe pluridisciplinaire du champ médicosocial. »

Clara : Très bien : la notion de contrainte n’émerge donc pas ici. En revanche, il y a d’autres endroits où on l’observe, par exemple, et ça semble logique, lorsque la justice est dans les parages. D’ailleurs, on le rappelle, la consommation de cocaïne est passible de 1 an d’emprisonnement et de 3750 euros d’amende. Ceci dit, on observe aussi que les usagers de drogue passent davantage devant la justice et pas forcément uniquement pour une infraction en lien direct avec leur consommation – par exemple, dans le cas de la cocaïne, le sentiment de toute puissance liée au produit peut pousser plus facilement à enfreindre la loi. Le Tribunal peut alors rendre une décision qui comporte une injonction de soins, notamment dans le cadre d’un sursis avec mise à l’épreuve.

Jef Favatier : Sur la question des obligations de soin, il y a deux situations différentes : il y a des injonctions très clairement de soin et on a de plus en plus des injonctions de suivis psychoéducatifs. Donc les injonctions de suivis psychoéducatifs, on peut les assumer et pour les obligations de soin en tant que tel, on peut proposer, en général ce qu’on fait, quand la personne a absolument besoin de maintenir le lien au CAARUD parce qu’elle connaît déjà les équipes, parce qu’elle préfère comme ça, en général, on l’adresse vers un CSAPA ou il verra un psychologue ou un psychiatre pour la partie sanitaire, médicale et le suivi éducatif se fera ici dans le cadre d’un partenariat.

Clara : Maintenant que la parenthèse judiciaire a été abordée, je demande à Georges Brousse comment maintenir l’abstinence après l’hospitalisation. Je veux dire qu’entre arrêter de consommer quand on est à l’hôpital en cure et poursuivre l’arrêt quand on rentre chez soi et qu’on retrouve le contexte de vie « d’avant hospitalisation », il y a un pas qui peut s’avérer complexe à franchir…

Georges Brousse : Bon, il faut être assez humble et reconnaître que, même en milieu hospitalier, évidemment, il y a des substances qui peuvent circuler. Parce que, comme dans un service de cardiologie vous avez des risques de trouble du myocarde, du rythme cardiaque parce que vous concentrez des troubles cardiovasculaires, bah dans des services d’addictologie vous concentrez des problématiques addictologiques à haut niveau, c’est-à-dire des gens très malades, et souvent, il peut y avoir de la circulation de produits donc c’est tout un travail ne équipe pluridisciplinaire pour discuter avec les patients et réfléchir à la mise à distance du produit. Les murs protègent mais il serait fantasmatique de penser que seuls les murs protègent : c’est vraiment un travail commun avec les équipes, avec les usagers, avec l’équipe pluridisciplinaire. L’idée qu’il faut mettre à distance la drogue pour protéger le drogué (et j’emploie ces termes un peu forts à escient) est une idée ancienne et fausse. On a longtemps pensé que pour qu’il n’y ait plus d’alcoolique, il fallait qu’il n’y ait plus l’alcool (prohibitions aux Etats-Unis dans les années 30 – échec total), que pour que les gens n’aient plus de risques d’être drogue, il fallait mettre à distance toutes les substances, mais on sait maintenant que c’est beaucoup plus complexe que ça.

Jef Favatier : L’idée que l’interdit protège la jeunesse est une idée de vieux qu’il a oublié qu’il a été jeune. Je pense que c’est l’inverse.

George Brousse : La mise à distance du produit n’est peut-être pas finalement tant une fin en soi que l’idée qu’on puisse accompagner la personne à vouloir changer sa vie, avoir une meilleure qualité de vie, de réfléchir vis-à-vis du produit et donc, on devrait d’ailleurs réfléchir comme ça en termes de prévention, se demander ce que représente le produit pour nous, est-ce qu’il est dans notre et, quelle place il prend et quelle place on lui donne mais de manière large et globale. Dans un pays où on est très gros consommateur d’alcool, réfléchir à la mise à distance de la cocaïne seule c’est finalement ne répondre qu’à une partie d’une question globale qui se pose à nous : quel est notre rapport sociétal aux substances psychoactives dans une société où il faut être plus performant, mieux, dormir et donc prendre plus de produits ? Dans une société qui nous amène à prendre des substances psychoactives pour nous augmenter, il faut réfléchir à tous ces aspects-là.

Evidemment, comme l’addiction est une maladie neurobiologique, c’est-à-dire qu’elle est à la fois neurobiologique et sociale cette maladie. Il y a un environnement, un contexte, des difficultés de vie, des facilités d’accès aux produits, tous ces éléments, il va falloir les prendre en compte et donner à l’usager la possibilité de mettre à distance les substances et de voir comment il travaille là-dessus et puis il y a tout un aspect neurobiologique que la sciences a bien mis en évidence lorsque les patients souffrent d’une addiction, au niveau du cerveau, il y a un dérèglement qui est bien identifié maintenant au niveau du circuit de la récompense qui passe par les circuits de décision/d’envie qui est extrêmement déréglée pour les gens qui ont des conduites addictives et qui produit des automatismes, c’est-à-dire que le circuit s’emballe dès que les gens voient le produit et qu’ils ne peuvent pas s’empêcher d’en prendre (c’est ce que j’expliquais tout à l’heure) eh bien, il faut essayer d’apaiser ce circuit et de mettre de moins en moins l’individu face aux risques de consommation et tout ce travail porte sur un élément important : qu’est-ce qui me ferait plus plaisir que prendre ce produit ? vers quoi je veux avoir de la récompense ? Qu’est-ce qui dans ma vie me donne quelque chose qui l’apporte (travail, enfant, famille, ainsi de suite), qui me permet de ne pas faire le choix d’aller vers la substance ? Et donc c’est un choix positif que d’aller vers autre chose que la substance que doivent faire les usagers au long cours

Clara : Cette question, je la pose quasiment mot pour mot à Ariane. Et la réponse fuse.

Ariane : Ma fille. Et puis j’aime la vie.

Clara : Je lui propose de nous en dire un peu plus sur son enfant.

Ariane : Elle est chez son père là. Je l’ai élevée jusqu’à ses douze ans et son père l’a depuis deux ans chez lui.

Clara : Est-ce que vous lui avez déjà parlé de tout ce que vous venez de me dire ?

Ariane : J’ai toujours cloisonné : je lui ai toujours caché. Quand elle a appris que je buvais, elle est tombée des nues. Elle ne m’a jamais vue ivre. Et pour la cocaïne, je ne lui en ai jamais parlé par contre.

Je vais pas aller trop au-devant de ces questionnements parce que pour l’instant, la drogue, ça lui fait très peur mais c’est clair que je vais lui en parler ouvertement.

Clara : Et vis-à-vis des autres, c’est un sujet que vous abordez facilement ?

Ariane : La cocaïne, c’est un tabou. L’alcool, j’ai très rapidement communiqué là-dessus parce que mes parents étaient alcooliques et que je ne voulais pas en faire un tabou mais la cocaïne, je complexe beaucoup là-dessus. Parce que les sommes que j’y passe, j’ai l’impression que c’est de l’argent que je vole à ma fille.

Clara : Sa fille, on y revient. Pour Ariane, c’est le phare qui l’éclaire au milieu de ses problématiques et qui lui permet d’envisager sa vie sans addiction, que ce soit à la cocaïne ou à un autre produit. Jef Favatier et Georges Brousse ont raison : l’interdit a bien moins de poids que l’espoir d’une vie meilleure.

Georges Brousse : Ce qui fait sortir de l’addiction, c’est finalement des objectifs positifs de vie qui fait que finalement les gens arrêtent de se tourner vers le produit. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser (c’est assez contre-intuitif les addictions), parce qu’on pourrait penser que les gens arrêtent de consommer par peur d’être malade, par peur du gendarme, de la prison, tout ça, finalement, ça marche très peu. Ce qui marche beaucoup, c’est de se dire : mon choix de vie, c’est de faire sans produit. Et notre rôle, c’est d’accompagner le patient à aller dans cette direction-là.

Clara : Et mon rôle à moi, le temps d’un été, c’est de me faire l’entremetteuse de ces paroles ô combien nécessaires et de vos oreilles, chers auditeurs et chères auditrices. Il est d’ailleurs temps de vous quitter, de vous souhaiter une belle semaine mais aussi de remercier Georges Brousse, Jef Favatier et Ariane pour leur temps et leur confiance. Si jamais une partie de ce podcast vous a marqué et que vous n’avez pas envie de réécouter l’intégralité de l’épisode, n’hésitez pas à consulter la retranscription écrite disponible sur le site de Behind The Society. Sur ce, je vous donne rendez-vous dimanche prochain à 15h pour parler de l’addiction médicamenteuse. D’ici là, prenez soin de vous.

Notes du podcast :

ASUD : https://www.facebook.com/asudnimes

Association Addictions France : https://addictions-france.org/regions/auvergne-rhone-alpes/

La réduction des risques – CAARUD : https://www.drogues-info-service.fr/Tout-savoir-sur-les-drogues/Se-faire-aider/La-reduction-des-risques#.VJQ7Xl4A8

Articles sur les salles de consommation à moindre risque :

https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2016-1-page-63.htm

https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/addiction-salle-consommation-moindre-risque-pierre-angulaire-prise-charge-usagers-drogues-94861/

Catégories
À votre santé !

Cinquième épisode de « Trouble Fête » : le tabac

Clara – créatrice du podcast : Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans le podcast estival de Behind The Society que vous devez commencer à connaître maintenant puisque c’est déjà le cinquième épisode de la saison.

Jingle

Et il ne vous aura peut-être échappé que ça aurait dû être le sixième épisode aujourd’hui mais que nous nous sommes permis de prendre une petite pause impromptue la semaine dernière pour des raisons logistiques. On est désolé si vous avez attendu en vain la sortie du podcast, n’hésitez pas à nous suivre sur notre page Instagram Behind The Society pour avoir toutes les informations de dernière minute et éviter d’actualiser Spotify toutes les minutes en vous noyant dans le désespoir. Je rigole, cette scène est une pure invention de mon cerveau parce qu’un dimanche à 15h, on a toutes et tous beaucoup mieux à faire. La sieste par exemple. Ou bien boire un café en se grillant une clope. Admirez cette subtile transition : eh oui, on va parler de la clope aujourd’hui, ce petit objet auquel on est confronté au quotidien, que ce soit à l’arrêt de bus, dans un bar ou tout simplement en marchant dans la rue. Car les non-fumeurs ont beau avoir gagné une première bataille en 1976 grâce à la loi Veil, ils restent pourtant aujourd’hui exposés au tabac tous les jours. En même temps, comment peut-il en être autrement quand on sait que quasiment un Français sur trois fume, au moins occasionnellement ? On va se pencher ensemble sur cette addiction si banale dont est forcément atteinte au moins une personne que vous connaissez. Pour ce faire, on va d’abord écouter le témoignage de Paulo. Paulo, c’est quelqu’un que j’ai rencontré il y a trois ans à Paris par l’intermédiaire d’une amie, Nanou, qui se trouve être sa copine : c’était tous les deux des fumeurs très réguliers et je les voyais rarement sans une clope à la main. Alors, début juillet, quand je suis allée passer une semaine chez eux et que j’ai appris que Paulo avait arrêté de fumer depuis un an et demi, ça m’a fait tout drôle. J’étais sur le balcon, avec Nanou et ma clope et je me suis dit qu’il fallait absolument que je propose à Paulo de témoigner dans ce podcast. Ce que j’ai fait. Et, devinez quoi ? Il a accepté.

Paul : Je m’appelle Paulo, j’ai 30 ans. Qui je suis ? Je suis comédien sur le papier, diplômé comédien tout ça tout ça mais là, je suis en l’occurrence surveillant dans un collège à Besançon.

Clara : Est-ce que tu te souviens de ta première clope ?

Paul : Putain… La première clope ? Euh… Alors, je sais pas si c’est la première mais c’est une qui m’a marquée. C’était au skate-park à Besançon, j’ai un pote qui a sorti des blondes et qui m’a dit : « tiens vas-y goûte », j’ai dit « ok » et j’ai trouvé ça dégueulasse (rires) j’ai trouvé ça ignoble, je me suis dit « mais comment on peut consommer un truc pareil, c’est juste infâme ?! », j’avais l’impression d’avoir un rat crevé dans la bouche, j’avais l’impression que je pouvais plus respirer, je toussais, j’avais le goût sur la langue encore une heure après (fin en tout cas ressenti c’était peut-être pas vrai)

Clara : Et t’avais quel âge ?

Paul : Et j’avais… quinze ans je crois. 14/15 ans.

Clara : Donc du coup 15 ans première clope ?

Paul : Ouais

Clara : Et comment tu passes de « c’est dégueulasse j’ai un rat mort au fond de la gorge » à « vas-y je suis fumeur très régulier » ?

Paul : Bah le groupe d’amis, l’intégration, la mode… Le « ça fume autour de moi et c’est cool ». La cigarette, c’était cool quand j’étais jeune (éclat de rire). Aujourd’hui, on dit beaucoup plus que la clope c’est de la merde et je le vois au collège : les élèves qui ont l’âge auquel j’ai commencé la clope, ils sont là à dire « oh non la cigarette c’est dégueulasse ça pue » alors que moi on disait : « la cigarette, c’est cool. C’est les mecs cools qui fument. C’est les nanas cools, c’est ceux qui en ont rien à foutre de la vie, c’est les rebelles quoi… »

Clara : C’est vrai que le discours est en train de changer. Du haut de mes 21 petites années et de mon statut de fumeuse, je le constate aussi. A part avoir une légitimité pour faire un break quand je taffe grâce à cette fameuse pause clope institutionalisée en France, il y a peu d’avantage social à fumer. Les regards réprobateurs sont en train de devenir une réaction normale face à quelqu’un qui s’allume une cigarette et l’époque à laquelle Gainsbourg fumait son paquet de gitanes sur le plateau télé semble bien loin. Alain Titeca est addictologue : il exerce aujourd’hui en cabinet libéral dans le Nord, pas très loin de Lille et il a accepté de me recevoir pour répondre à mes questions sur le tabac.

Alain Titeca : J’étais responsable d’un point écoute jeune pendant dix/douze ans et ensuite j’ai travaillé pendant une dizaine d’années pour « Drogue Alcool Tabac Infos Service ».

Clara : En 2022, comment on tombe dans la clope ? Je veux dire, avec tous les discours de prévention qu’on entend, avec le prix des paquets qui s’envole, comment ça se fait que les jeunes se mettent malgré tout à fumer ?

Alain Titeca : Moi je dirais que le côté relationnel de la cigarette est très important : en général, on commence à fumer avec des copains, pour faire comme les autres, pour s’intégrer à un groupe et ça permet aussi d’asseoir une certaine confiance en soi, une certaine prestance.

Clara : Si je n’avais pas expérimenté sa réponse, elle m’aurait probablement censée un peu absurde. Mais je n’ai aucune originalité et si j’ai commencé à me niquer les poumons en toute connaissance de cause, ce n’est ni plus ni moins que pour assouvir mon besoin d’appartenance à un groupe. Alors forcément sur le moment, on ne le vit pas comme ça. Mais quand j’ai tiré sur ma première clope en soirée et que j’en ai repris une à la soirée d’après malgré le goût immonde, je sais très bien que ce n’est pas le produit en lui-même qui m’intéressait. C’est l’aisance sociale qu’il procurait. Et puis, la possibilité d’avoir des conversations dehors, au calme, en petit groupe et que ce soit tout à fait légitime pour le reste de la société. Ça, oui, c’était attirant. Et c’est comme ça que je me suis retrouvée à acheter un paquet alors que personne de ma famille ne fume et que sur le papier, je n’étais vraiment pas prédisposée à payer pour ensevelir mes poumons de goudron. Baptiste a le même âge que moi et, contrairement à Paulo, il fume toujours.

Baptiste : Alors je m’appelle Baptiste, j’ai 21 ans. Alors ça a commencé en seconde (du coup j’avais 14 ans) mais je suis vraiment devenu un fumeur très régulier à partir de mes 16/17 ans. Mes parents fumaient. Ils ont arrêté quand j’ai commencé à fumer (à peu près en même temps en fait) et ils ont repris récemment.

Clara : Je me demande bien comment je réagirais en tant que maman si je découvrais que mon fils ou ma fille commence à fumer alors que je viens tout juste d’arrêter et qu’en même temps, j’ai fumé devant eux pendant toute leur enfance. Je demande à Alain Titeca comment se positionner en tant que parent, dans l’idéal.

Alain Titeca : C’est une bonne question. Tout dépend du lien entre le parent et l’ado, surtout que l’adolescence est une période un peu complexe où l’ado est en opposition franche avec ses parents et ce qui lui a été proposé jusqu’alors. Recadrer les choses, expliquer, donner l’information. Déjà je pense que c’est une bonne base. Et amener l’ado à donner du sens à sa consommation : est-ce que c’est source de plaisir pour lui, est-ce que c’est juste pour faire comme les autres, est-ce que c’est par opposition… Encore une fois, ça c’est l’idéal. Après, c’est vraiment du cas par cas.

Clara : Je crois que c’est le moment opportun pour le questionner sur le principe du PAEJ dans lequel il a travaillé. Je me dis que ça peut être une option en cas de situation un peu inextricable, à la fois du côté des ados mais aussi, du côté des parents.

Alain Titeca : C’est un lieu d’accueil pour les jeunes usagers de produits et leur entourage (les parents notamment), c’est très accès sur la prévention (en tout cas à l’époque c’était comme ça dans le point écoute jeune dont j’étais responsable dans le secteur de la Pévèle). Je faisais notamment du travail de rue : j’allais à la rencontre de jeunes dans la rue pour discuter, créer du lien et j’ai accompagné beaucoup de parents aussi. De mémoire, les demandes de parents concernaient plutôt l’usage de cannabis qui commençait à se répandre à cette période.

Clara : Je l’interroge alors sur l’autre expérience professionnelle qu’il a exercé pendant des années : celui de responsable du numéro « Drogues Alcool Tabac Infos Service ». Le 0800 23 13 13, décrit comme une ligne gratuite et anonyme depuis un poste fixe entre 8h00 et 2h00 du matin tous les jours est aujourd’hui nommé « Drogues Info Service » tout court mais vous pouvez tout à fait appeler pour parler du tabac. J’ai souvent vu passer ce genre de numéros (d’ailleurs, à chaque fois que je fume, je constate sur mon paquet les quatre mêmes petits chiffres 3989 qui correspondent à Tabac Info Service) mais je ne sais pas du tout comment se passe concrètement un coup de fil. Je propose à Alain Titeca de nous expliquer.

Alain Titeca : Alors le temps d’anamnèse, le recueil d’informations sur le patient, ses consommations, son mode de vie, ce temps d’anamnèse permet notamment d’évaluer la dépendance (physique, physiologique et psychologique) au produit et à partir de ce « diagnostic », on propose des éléments de réponse, de solution à l’appelant et on l’oriente vers une structure en addictologie. Les consultations téléphoniques duraient entre un quart d’heure et une heure.

Clara : Bon à savoir si jamais vous avez besoin d’infos ou de quelqu’un pour parler de votre consommation. Revenons maintenant à Baptiste : il va nous parler de son entrée dans le monde du tabac qui s’est passée de la même manière que celle de son frère.

Baptiste : Ils fument aussi et ils sont entrés dans le tabac à peu près de la même manière que moi ; c’est-à-dire que moi j’ai commencé avant de savoir que mon grand frère fumait et on est rentré tous les deux de la même façon dans le tabac (comme beaucoup même si on n’en parle finalement pas beaucoup), c’est-à-dire qu’une bonne partie des fumeurs rentre dans le monde du tabac par le monde des stupéfiants en fait. Pour ma part, j’étais un antitabac et ça s’est petit à petit délié par un abatage de portes en fait, à savoir que j’ai d’abord fumé sur un joint, puis sur un autre, puis un jour y avait pas de joints alors j’ai pris un cigarillo, puis un jour y avait pas de cigarillo alors j’ai pris une clope et puis voilà, j’étais habitué, j’ai pas détesté ça, j’ai pris l’habitude de le faire, j’ai commencé à gratter à droite à gauche puis à la fin, on me dit : « arrête de gratter, achète ton paquet » et c’est comme ça que tu tombes dedans.

Clara : Personne n’est original dans ce podcast et c’est à l’image de la société : on bascule tous dans la clope plus ou moins de la même manière. Par contre, un point intéressant dans ce que vient de raconter Baptiste, c’est le fait qu’il ait été antitabac. Je lui demande ce qu’il veut dire par là et comment ça se manifestait.

Baptiste : Moi je voyais mes parents qui fumaient et quand j’étais petit, y avait un truc qui me terrifiait, c’était la mort. Comme beaucoup de petits, tu me diras mais moi, l’idée de me dire « mes parents vont mourir », c’était fou… alors déjà l’idée qu’ils meurent bon mais si en plus ils fument, ils vont mourir encore plus vite, non !!

Clara : Une réflexion plutôt logique finalement que doit largement partager Marianne Wéry. Marianne Wéry, c’est la 4ème intervenante dans ce podcast et elle a beaucoup à dire à propos du tabac puisque c’est ce produit qui lui a enlevé sa maman. Elle raconte cette histoire dans un livre sorti en 2019 qui s’intitule « Fumer à tout prix, maman je t’en supplie, arrête de fumer ». Aujourd’hui, elle est autrice, éditrice mais aussi conférencière. Je la laisse vous en dire plus.

Marianne Wéry : Alors je m’appelle Marianne Wéry, je suis belge et donc je suis non fumeuse et je suis la fille d’une maman fumeuse.

Donc maman a été diagnostiquée BPCO (donc bronchopneumopathie chronique obstructive) c’est-à-dire vulgairement parlant la bronchite chronique. Elle a reçu ce diagnostic comme étant quelque chose de fantastique. C’est surprenant mais elle n’a retenu que trois mots : ce n’est pas un cancer. Et à partir de ce moment-là, le pneumologue aurait pu lui donner n’importe quel nom, à partir du moment où il n’y avait pas de cancer, pour elle, c’était gagné. Et donc, quand il a commencé à expliquer la maladie, je me suis dit « c’est pas possible, on entend pas le même discours, elle est joviale et moi, plus il parle, plus je suis inquiète ». Bref, on sort de là, elle sur un petit nuage « t’as entendu, j’ai pas de cancer ! » et moi « mais tu n’as pas entendu ce qu’il t’a dit ? » et rien à faire, ça percutait pas. Et à certain moment, elle a fait ce qu’on appelle une carbonarcose. C’est-à-dire qu’elle s’est asphyxiée par sa propre respiration. C’est une obstruction des voies respiratoires à cause des sécrétions qui viennent tapisser les tuyauteries (vulgairement parlant). Donc ça veut dire que le diamètre des voies respiratoires est rétréci, ce qui veut dire que quand on inspire, c’est l’oxygène qui vient dans l’organisme pour aller nourrir tous les organes y compris le cerveau le cœur et tous les autres et lorsque l’on expire, on expire le mauvais air. Alors, quand les voies respiratoires sont rétrécies, ça veut dire qu’il n’y a pas assez d’oxygène qui rentre dans le corps et que le mauvais air ne ressort pas non plus en quantité suffisante et il reste à l’intérieur. Donc le patient s’asphyxie progressivement par sa propre respiration jusqu’à tomber dans le coma et ensuite, c’est la mort. Et c’est ce qu’on appelle la carbonarcose.

Clara : Jusque-là, je la suis, d’autant que j’ai lu son livre dont vous retrouverez le lien en notes de ce podcast. Je sais donc ce qui se passe après cette carbonarcose mais j’imagine que ce n’est pas votre cas. Marianne Wéry va donc vous raconter comment la BPCO a fini par emporter sa maman.

Marianne Wéry : La BPCO est une maladie silencieuse, sournoise et mortelle, c’est-à-dire qu’elle fait son petit bonhomme de chemin et ça ne se ressent pas et ça ne se voit pas. Donc elle est passée du stade 1 au stade 3 sans que personne ne s’en rende compte. A un moment, le pneumologue lui dit : « madame à partir de maintenant, la cigarette, c’est tolérance zéro ». Parce que c’est une maladie incurable, il n’y a pas de médicament, on ne sait pas en guérir et ce qui est perdu est perdu mais la bonne nouvelle, et c’est ce qu’il a dit, c’est que c’est une maladie qui est stabilisable. Ça veut dire quoi ? ça veut dire que ce qui est perdu bah on l’oublie mais si on arrête de fumer (parce que c’est la seule solution), on n’en meurt pas. On stabilise l’état dans lequel on se trouve. Et quand le médecin lui a dit : « madame à partir de maintenant, la cigarette, c’est tolérance zéro », elle l’a regardé droit dans les yeux et elle lui a dit « non docteur, je n’arrêterai pas de fumer ». Tout, mon attitude, de dire « maman je t’en supplie, arrête, si tu continues tu vas en mourir. Tu ne préfères pas vivre avec nous plus longtemps ? Tu préfères continuer à fumer et raccourcir ta vie ? » Elle m’a répondu : « Marianne, dans la vie, il faut être acteur de sa vie et spectateur de celle des autres. J’ai toute ma tête : je prends mes décisions pour moi. »

Dans ma petite tête, ça a été : « je ne vais plus l’embêter. Je vais plutôt profiter du temps qu’il nous reste ensemble et le passer à lui prouver que je l’aime et je me dépêtrerai plus tard avec mes questions. On verra ». Et donc par amour, je l’ai laissée partir.

Un an et demi après son décès, dans ma tête c’était l’explosion, c’était l’enfer. Je ne pouvais plus vivre. J’étais hantée par une question : pourquoi a-t-elle préféré sa cigarette à sa fille ? Et c’était une obsession, c’était vraiment une obsession. Alors je me suis dit : la seule solution, c’est d’écrire tout ce qu’il y a dans ma tête. Et je me suis relue. Et là, ça a été la révélation parce qu’en me relisant, je me suis rendu compte qu’elle était victime d’une addiction et que mener un combat contre une addiction, c’est mener un combat contre soi-même et que c’est un combat qu’elle n’a pas voulu mener. Mais moi, personnellement, je n’en étais nullement responsable. Et à partir de ce moment-là, j’ai pu recommencer à vivre.

Clara : Après un récit aussi poignant, il n’y a rien à dire. Mais comme mon job consiste à poser des questions, j’en place quand même une.

Marianne Wéry : Pourquoi ce titre-là ? Fumer à tout prix parce que c’était le point de vue de maman et je t’en supplie arrête de fumer, parce que c’était ma position.

Clara : Plus tard, elle va nous raconter l’impact de son témoignage chez les lecteurs. Et je crois qu’il est dû à cette double perspective qu’elle a réussi à créer : les non-fumeurs peuvent s’identifier à Marianne et les fumeurs peuvent s’identifier à sa mère. Il n’y a pas de méchant et pas de gentil dans son livre, il y a juste beaucoup d’amour qui compense l’incompréhension qu’elles ressentent face au positionnement de l’une et de l’autre. Tout est une question de perspective dans la vie. La réponse de Paulo à la question « tu as réalisé quand que tu étais fumeur ? » le prouve.

Paul : Je pense qu’on me posait pas la question comme ça. On me disait pas « t’es fumeur ? » On me disait « tu fumes ? » Et c’est pas du tout la même chose. Jamais je me suis dit que j’étais fumeur, par contre, je fumais des cigarettes, tu vois ce que je veux dire ? Y a cette nuance-là alors que clairement, j’ai été fumeur. Mais vu que je l’exprimais pas comme ça, je le pensais pas comme ça. C’est juste que « bah nan je fume des clopes de temps en temps etc ».

Clara : ça, c’est ce que le cerveau lui racontait à l’époque. Mais je lui demande un truc factuel : le nombre approximatif de clopes qu’il fumait par jour.

Paul : Ouais c’est compliqué. En vrai, je peux donner un ordre d’idées. Si je parle en blondes (parce que j’ai commencé par des blondes et ensuite j’ai pris des roulées), je pense que j’étais à un paquet par jour. Quand j’ai commencé vraiment à assumer et à m’en battre les couilles, ouais, j’étais à un paquet par jour. Au lycée, j’étais à un paquet par jour.

Clara : Au-delà de la quantité, Baptiste soulève un autre facteur qui est, selon lui, la preuve indéniable qu’on est fumeur. Il m’explique à partir de quand il s’est considéré ainsi.

Baptiste : A partir du moment où il y a eu des clopes ritualisées. A savoir, tu descends du bus le matin, tu fumes une clope. Tu rentres en cours, tu… Fin faut savoir que moi, dans mon lycée, on n’avait pas le droit de sortir du bâtiment à cause du plan Vigipirate. Du coup, on restait dans l’enceinte du lycée toute la journée et on pouvait pas fumer. Mais t’as ces clopes rituelles-là : celle du matin et celle du soir et rien que ça, le fait d’avoir des rituels dans la cigarette, c’est vraiment ce qui te pousse le plus à l’addiction je crois. Tout le monde va te parler de la clope d’après manger, la clope du matin, toutes ces clopes ritualisées sont celles qui t’enferment le plus dans l’addiction. Moi, par exemple, je sais que si je veux arrêter de fumer du jour au lendemain, les clopes que j’aurais énormément de mal à supprimer, c’est celles au bar avec un verre ou celle après manger le midi.

Clara : C’est vrai que la cigarette, c’est une habitude très ancrée qui ponctue le quotidien d’une personne qui fume. Un peu comme le café après le déjeuner ou comme le réflexe d’actualiser Instagram dès qu’il y a un moment d’ennui. C’est d’ailleurs par là qu’Alain Titeca commence avec un patient qui lui exprime son souhait d’arrêter de fumer.

Alain Titeca : Moi j’ai tendance à proposer à mes patients d’éliminer toutes les cigarettes réflexes et de fumer en conscience du coup, dans un premier temps, de privilégier la notion de plaisir. Au final, pour un gros fumeur (un gros fumeur, c’est 10 à 20 cigarettes par jour), sur cet ensemble de clopes, y en a quand même une grande partie qui est réflexe.

Clara : Un autre truc qu’on nous demande de nous demander pour à peu près n’importe quelle addiction au moment où on veut arrêter, c’est ce qu’elle nous permet de fuir. Alors, même si Baptiste n’a aucune envie d’arrêter de fumer à l’heure où je lui parle, je lui pose quand même la question.

Baptiste : Si je dois fuir quelque chose, ce serait quand même l’ennui. Parce que bah justement, quand je me dis « pourquoi pas arrêter » bah oui mais quand t’es à l’arrêt de bus et que t’as cinq minutes à attendre, t’as toujours cette clope et tu te dis « ah bah oui elle est bienvenue celle-là. »

Clara : La phobie du vide, je crois que c’est un problème sociétal qui va bien au-delà de Baptiste. Tout comme le sentiment de stress constant, au point qu’il en devient la norme. D’ailleurs, c’est le deuxième truc auquel pense Baptiste quand il pense à ce que ses clopes lui permettent de fuir.

Baptiste : Le fait de fumer une clope en situation de stress, ça va me permettre de me recentrer. Comme si c’était un abri, une maison, un endroit familier. Ouais, c’est super intéressant de le voir comme ça.

Clara : Pour moi aussi, les cigarettes sont une zone de confort miniature que je peux trimballer partout et qui me permettent de me sentir en terrain connu où que je sois. Je demande à Alain Titeca de nous expliquer à quoi est dû ce réflexe de fumer quand on se sent angoissé.

Clara : Est-ce que la nicotine a vraiment un effet apaisant ? Pourquoi y a ce besoin de fumer en période de stress ?

Alain Titeca : La nicotine est plutôt un stimulant : ça va plutôt faire monter le stress sauf que dans les usages, et c’est paradoxal, on a tendance à se précipiter sur un paquet de clopes en cas de tension. Mais c’est vraiment une question d’usage.

Clara : En fait, cette histoire de stress, c’est un peu le serpent qui se mord la queue. C’est un peu long à expliquer mais je vous laisse le lien de plusieurs articles scientifiques sur le sujet en notes de ce podcast si ça vous intéresse. On va poursuivre avec la question du couple. Marianne Wéry me racontait en off qu’elle n’avait fumé qu’un petit mois, à l’adolescence et que le fait de rencontrer un garçon qui lui avait dit qu’elle avait une haleine de bouc avait suffi à lui faire lâcher la clope, qu’elle n’aimait de toute façon pas tellement. J’observe de mon côté que les couples sont la plupart du temps raccords sur la cigarette ou finissent par le devenir. Pas tout le temps hein, mais dans la majorité des cas, c’est ce que je constate. J’essaie de vérifier ma théorie absolument pas scientifique sur Paulo.

Clara : Est-ce que dans toutes les relations de couple que tu as eues, la meuf fumait aussi ?

Paul : Wow alors attends… (rires) Oh la vache… Euh non non non non…

Clara : Il en a trouvé une, il est content (rires)

Paul : Ouais c’est ça (rires) Effectivement, il y en a une qui ne fumait pas et ça ne lui posait pas de problème que je fume et ça ne me posait pas de problème à moi qu’elle ne fume pas. J’estimais que chacun fait ce qu’il veut.

Clara : Un positionnement plutôt très sain dans n’importe quelle relation de couple. Après, ayant moi-même été en couple avec des non-fumeurs, je dois quand même avouer que ce n’était pas un non-sujet total entre nous. Peut-être aussi à cause de la question du tabagisme passif dont Marianne Wéry nous parle plus en détails…

Marianne Wéry : Ce qui est nocif, ce n’est pas le tabac en lui-même, c’est sa combustion. Et donc je leur explique qu’il y a trois types de fumée : la primaire, la secondaire et la tertiaire. Alors là, ils sont très surpris et c’est comme ça que j’en viens au tabagisme actif et au tabagisme passif. Pare que le tabagisme actif bah c’est le fumeur, c’est lui qui fume. Le tabagisme passif, c’est celui qui ne fume pas mais qui respire quand même la fumée. Et donc, dans ces trois types de fumée, la fumée primaire, c’est la fumée que le fumeur va inspirer de sa cigarette. Ça, le non-fumeur ne la respire pas mais c’est la seule. Parce que la secondaire et la tertiaire, il y est exposé. La secondaire, c’est laquelle ? C’est celle que le fumeur va recracher (ça celui d’a côté, il la respire) et il y a aussi celle qui s’échappe du bout incandescent de la cigarette qui est très nocive. Les tabacologues ont expliqué que le bout incandescent de la cigarette, lorsque le fumeur tire dessus, atteint une température de 800 degrés tandis que lorsque la cigarette se consomme toute seule, ce n’est pas à 800 degrés (je crois que c’est 500 ou quelque chose comme ça) et c’est ce qu’on appelle une combustion incomplète. Et c’est comme ça que les particules sont les plus nocives dans la fumée. Et puis j’explique aussi la fumée tertiaire, qui sont, là, des petites particules qui se déposent un peu partout sur la peau, sur les vêtements, sur les tissus, sur les sols… Et ça, tout le monde y est exposé.

Clara : Eh bien, que de bonnes nouvelles dans ce podcast… Bon, je crois qu’on y arrive, doucement mais sûrement : après avoir entendu tout ça, les raisons pour arrêter ne manquent pas. Il faudrait être vraiment bête pour continuer à fumer en sachant ce qu’on risque et ce qu’on fait risquer aux gens qu’on aime (je le dis avec un poil d’ironie dans la mesure où je fume encore et que je suis bien placée pour savoir que l’information seule ne suffit pas). Bref, ma bêtise ne m’empêche pas d’avoir déjà considéré l’arrêt comme une option dans ma vie mais je n’ai jamais franchi le pas par peur de ne pas réussir et de réaliser que je suis vraiment accroc et donc, vraiment dans la merde (encore une argumentation débile, je cumule décidément). Mais si Paulo a droit à toute mon admiration pour être abstinent depuis 18 mois, je veux néanmoins savoir si il en est à son premier coup d’essai. Juste pour déculpabiliser la future Clara qui essaiera d’arrêter et n’y arrivera peut-être pas du premier coup.

Clara : T’avais déjà essayé d’arrêter de fumer ou pas avant ?

Paul : Ouais, deux fois. J’avais arrêté quand j’avais une petite vingtaine d’années, 21 ans, dans ces eaux-là, et j’avais arrêté d’un coup, pareil, ça duré un mois. J’ai pas tenu. Je me trouvais moche, je trouvais que j’avais une sale gueule, je me regardais dans la glace, je trouvais que j’avais des cernes, c’est bizarre hein mais je trouvais que j’étais… J’arrivais pas à dormir, je me sentais fatigué et du coup, j’ai vite repris. Et après, j’avais essayé une autre fois, non deux autres fois en fait, mais j’avais pallié avec l’utilisation de la cigarette électronique mais ça avait pas du tout marché en fait parce qu’au final, oui j’arrêtais le tabac mais je n’arrêtais pas de fumer. Je fumais toujours, juste sur la cigarette électronique. Et ça me plaisait pas, ça me faisait chier, j’aimais pas ça, j’aimais pas le goût. Donc quitte à fumer, autant fumer un truc que t’aimes, tu vois le truc ?

Clara : Ah bah pour voir le truc, je vois le truc. Le jour où je m’essaierai à la cigarette électronique n’est pas encore prêt d’arriver, précisément pour les raisons que Paulo vient d’évoquer. Pour Baptiste aussi, la CE n’a pas fait de miracles… Il le mentionne quand il parle de sa tentative d’arrêt qui fût brève.

Baptiste : J’ai déjà essayé, oui.  J’étais passé à la cigarette électronique et justement, j’ai échoué en deux semaines parce qu’au bout de deux semaines, je me rendais compte qu’à chaque fois que j’allais prendre un verre avec des potes, je leur grattais des clopes et au bout de quelque temps, ils m’ont dit « Baptiste, t’arrives pas à arrêter de fumer, rachète un paquet ! », j’ai fait « oui, je vais racheter un paquet. »

Clara : Marianne Wéry ne s’est pas contentée de publier un livre, elle a aussi créé une conférence qui s’appelle « Le tabagisme, en sortir : pourquoi et comment ? » dans laquelle elle parle du tabagisme mais aussi de la chicha et surtout, et c’est ce qui nous intéresse là, de la cigarette électronique. Elle a développé le sujet avec moi alors que je lui parlais de son fils, fumeur lui aussi.

Marianne Wéry : Il y a une paire de mois, il m’a dit : « maman, que penses-tu de la cigarette électronique par rapport à la cigarette normale ? » J’ai buggé. Il me regarde, et il me dit : « j’ai l’impression de te demander de choisir entre la peste et le choléra ! » (rires) Alors après, je lui ai dit : « Bon écoute, je vais t’expliquer ce que je dis dans mes conférences. » Parce que ma conférence a été validée par un médecin, par des tabacologues et donc, je lui ai parlé des cigarettes électroniques à cartouche et à liquide déjà. Faire un peu la différence. Celle où on peut doser la nicotine qu’on met dedans (puisque c’est ça qui rend addict) et en fait, la cigarette électronique, elle est conseillée par les tabacologues mais uniquement dans le but d’arrêter de fumer. Donc c’est un moyen d’arrêter de fumer, au même titre que les patchs, que les gommes ou les choses comme ça mais sur un temps très court, c’est-à-dire max un an et demi. Avec un liquide et non pas des cartouches parce que la cigarette électronique à cartouche, dedans, il y a des sels nicotiniques qui font le même effet que la nicotine dans une cigarette. La nicotine est une drogue hein, une drogue dure. Elle est classée par l’OMS troisième dans l’ordre de classement des drogues dures après la cocaïne et l’héroïne. Et c’est la drogue la plus rapide au monde parce qu’il ne lui faut que sept secondes pour atteindre le cerveau. Et dans les cigarettes électroniques à cartouche, donc celles qui contiennent des sels nicotiniques, bah les sels font les mêmes effets que dans une cigarette avec du tabac : le sel nicotinique agit aussi sur le cerveau en sept secondes. Donc, eux, ils privilégient la cigarette électronique à liquide dans laquelle on peut doser cette quantité de nicotine pour justement oser progressivement pour arriver à zéro pour cent de nicotine.

Clara : La CE est donc une option pour certains. Mais il n’y a pas de méthode universelle : pour Paulo, et je lui tire mon chapeau, ça a été radical. Du jour au lendemain, sans diminution progressive. Juste l’activation du mode « con borné ».

Paul : Moi, ma solution, ça a été d’arrêter complètement sans substituts. Aucune aide, juste « mets-toi en mode con et ciao ». C’était le 23 février 2021 et période pas très cool etc… Même là, je fais pas de sport mais quand je fumais, bah je sentais que ça n’allait pas en fait, je sentais que je me ratatinais un petit peu, 29 ans (je suis encore tout jeune hein) mais pas sportif pour un sous et puis fumeur hein, bon fumeur, pas un truc de fou mais fumeur quand même et qui kiffe ça. Et je sentais des fois que j’avais des douleurs aux poumons, des choses comme ça et je commençais à me ratatiner genre vieux chacal quoi, un truc… je commençais à me voûter, j’étais un peu blanc, pas top. Je commençais à le ressentir. Et puis, un soir, mon père m’appelle en pleurs pour me dire que mon grand grand frère a un cancer etc tut ça tout ça, alors pas des poumons, de la prostate et, bon c’est pas un déclic mais je me suis dit : « ok, en fait, les cancers, on sait que c’est facilité par la merde qu’on peut ingérer, que ce soit la bouffe, l’alcool ou ces trucs-là et puis, forcément, le tabac qui déglingue ton corps ». Et ça arrive aux autres, oui, mais quand ça arrive à ton frangin, forcément, ça te touche. Du coup, je me suis dit « vas-y, tu sais quoi, un cancer, ça peut te tomber sur la gueule, tu n’es pas plus à l’abri qu’un autre alors arrête. Mets en stand by. » Je ne dis pas que j’arrêterai toute ma vie hein, je dis que pour le moment, je me sens bien d’avoir arrêté.

Clara : Et moi, je dis juste que je suis très admirative et un peu envieuse de sa volonté à toute épreuve. Mais je dis aussi que tout le monde n’est pas comme Paulo et qu’il existe plein d’options pour que ce soit moins brutal. Alain Titeca m’a donné son point de vue sur le sujet.

Alain Titeca : Les substituts nicotiniques, il y a les patchs, les sprays. Je pense que les sprays sont un bon allié pour à la fois combler le manque physiologique et la dépendance psychologique. Parce qu’il y a le geste qui est très important. Moi, je pense que l’essentiel (et ça c’est valable pour toutes les addictions), l’essentiel est que chaque personne trouve sa propre voie pour décrocher. Il faut que ça vienne d’elle, que ce soit une construction personnelle.

Clara : Et vous, quel accompagnement proposez-vous ? Quels outils mettez-vous à la disposition de vos patients ?

Alain Titeca : La respiration consciente, c’est le cœur du travail. Et puis, ce qu’on appelle en sophrologie des « futurisations ». Ce sont des visualisations qu’on propose en sophro à des sportifs de haut niveau pour préparer les compétitions, aux étudiants qui préparent des examens (le permis de conduire par exemple, ça marche bien aussi). L’idée, c’est d’évoquer l’évènement délicat (en l’occurrence l’arrêt de la consommation de tabac ici) et de se projeter après en situation de réussite. Ça, cette technique, elle permet de booster la confiance. Ce qui fait que ces outils peuvent fonctionner, c’est la pratique, la répétition au quotidien.

Clara : Là, on parle de sophrologie, d’autres m’ont parlé d’hypnose… Bref, il existe plein de méthodes dites « douces » pour se défaire du tabac. Pour Paulo donc, ça a été à la dure. Et s’il a tenu et qu’il tient toujours, c’est non seulement grâce à sa volonté en béton mais aussi à sa fierté…

Paul : J’ai pris ma clope, j’ai regardé ma copine et j’ai dit : « regarde Nanou, ça, c’est la dernière que je fume. » Et elle m’a dit un vieux « Ouais ok » (éclat de rire) Et j’avais pas fini mon paquet hein.. J’ai tèj mon paquet et j’ai plus jamais retouché une clope depuis parce que je me suis mis en mode con, en mode con borné, j’ai décidé un truc, en plus mis au défi par ce fameux « ok » balancé un peu…

Clara : Meilleur truc qu’elle pouvait dire pour que tu tiennes finalement ! Te connaissant… (rires)

Paul : C’est ça, c’est ça !

Clara : En off, avec Paulo, on a beaucoup parlé d’addictions. Et il a un discours sur le sujet que je trouve très intéressant car il semble lui-même y être imperméable, quel que soit le produit. C’est pour ça que quand je lui demande si il pense avoir été addict à la clope, sa réponse ne m’étonne qu’à moitié.

Paul : Je pense pas que j’étais addict à la clope parce que je me suis toujours dit que je pouvais arrêter comme ça d’un coup d’un seul et que ça roulerait. Et d’ailleurs c’est ce qu’il s’est passé. Je dis pas que ça a été facile hein mais je dis que ça a roulé. Et d’ailleurs, quoi que ce soit. Tout : tout ce que j’aime (je joue beaucoup aux jeux vidéo, tout ça tout ça) et je sais que si je me mets en mode « eh bien j’arrête », bah j’arrête. Je suis pas accroc malade, je suis passionné. Je suis consommateur intensif mais pas accroc, pas addict, pas la maladie de l’addiction quoi.

Clara : Un autre truc que je veux aborder, c’est le fait que Nanou (sa copine donc) continue à fumer. Quand je suis arrivée et que j’ai appris que Paulo avait arrêté, je lui ai demandé si ça le dérangeait qu’on fume devant lui. Et non, il m’a dit que pas du tout. C’est là que j’ai réalisé à quel point le fait que la personne avec qui on habite continue à fumer quand nous, on ne peut plus, bah ça doit finir par vacciner de la tentation. Mais avant d’atteindre ce stade, j’imagine qu’avoir des clopes sous le nez toute la journée et l’odeur du tabac froid ne doit pas aider à tenir son engagement. Je lui demande comment il a vécu tout ça.

Paul : Oui, ça a été super dur. Y a des moments où j’étais là en train de craquer : j’ai eu des accès de colère vivre, de violence, à taper sur la table, parce que ça me démange, à cogner le mur parce qu’elle était là, que je sentais l’odeur et tout ça mais j’ai jamais imposé quoi que ce soit en fait. Au contraire, c’est elle qui m’a dit, quand elle sentait que c’était ok, que j’allais y aller et pas en démordre, elle a dit « bon moi je vais descendre, fin tu veux que je me mette à la fenêtre ou que je descende ? » Traduction : je sors dans la rue et je descends pour fumer ma cigarette quoi.. Et je lui ai dit « Non, hors de question. C’est mon combat, mon choix à moi. Toi, tu fais le choix de continuer de fumer eh ben tu fumes, t’es chez toi, tu fumes à côté de moi ». Et comme ça, je me suis dit aussi, à la dure, toujours en mode « où est-ce que je peux aller à la dure, dans la torture, le sadomasochisme tout ça tout ça », je serais d’autant plus fier et je suis d’autant plus fier aujourd’hui parce que j’ai tenu. Et aussi, parce que je pensais à plus tard. Je me disais « confronte-toi quotidiennement à cette odeur-là sans pouvoir fumer et habitue-toi à la supporter parce que si jamais tu fais ce truc que je trouve pas très bien au final de t’écarter de tous les fumeurs, de pas aller aux pauses clopes, de te retrouver tout seul à l’intérieur quand tous tes potes sont dehors, pour te préserver et te protéger d’une quelconque rechute, bah en fait ça va me faire chier. Je vais sentir l’odeur de la cigarette et je vais avoir envie de fumer à chaque fois parce que je suis pas assez confronté au truc ! » Là, le fait qu’il y ait des fumeurs et d’aller avec eux aux pauses clopes sans fumer, bah je m’habitue.

Clara : Et aujourd’hui, ça t’évoque quoi l’odeur du tabac ?

Paul : C’est une odeur que j’aime bien, qui m’a accompagné quinze ans et ça me manque un peu hein… mais c’est pas grave, c’est pas une maladie que d’avoir envie. Fin le « oh la la j’ai envie d’une cigarette etc », je passe outre assez facilement maintenant mais c’est vrai que l’odeur de la clope, je me dis tout de suite « je m’en craquerais bien une quand même ! »

Clara : Je me demande si ça passe un jour ce truc, cette envie. J’entends qu’elle devienne supportable et presque douce au fil du temps mais j’espère que la neutralité vis-à-vis de la clope est atteignable pour un ancien fumeur, même si ça me paraît un poil utopique une fois formulée. Maintenant, je voudrais creuser la sensation de manque et c’est Baptiste qui me décrit ce qu’il ressent quand il veut fumer et qu’il ne peut pas pour une raison ou une autre.

Baptiste : C’est très étrange : c’est une sensation de manque très clairement qui te prend au niveau de la gorge et tu te dis « ouais il manque un truc ». Et après, dans les périodes où tu es forcé d’arrêter longtemps (imaginons une rhinopharyngite), t’as plus d’apports en nicotine, tu ressens une certaine irritabilité. Un peu comme quand tu as bu beaucoup trop de café mais en beaucoup moins énergique. Ton corps ne veut plus trop répondre, comme si tu manquais de magnésium. En plus, ce qui est terrible quand tu rentres en sevrage, c’est que c’est pas léger comme addiction. C’est très fort, tu es en manque, ton corps le demande de toutes ses forces. C’est en ça que moi j’ai peur de jamais réussir à arrêter, j’espère en avoir la volonté suffisante un jour mais tant que tu n’as pas la volonté au plus profond de toi d’arrêter, c’est impossible d’arrêter.

Clara : Mais même quand on a la volonté suffisante et qu’on arrive à arrêter, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de dommages collatéraux dans l’histoire. Et par dommages collatéraux, j’entends compensation sur autre chose. Je laisse Paulo vous expliquer comment ça s’est passé pour lui.

Paul : oui, j’ai reporté à mon grand étonnement sur la bouffe. J’ai commencé à bouffer des quantités astronomiques de bouffe, c’était incroyable : mes repas ne ressemblaient à rien, je bouffais pour trois. Moi, la phrase que j’ai souvent eue après avoir arrêté la clope, c’est qu’il me manquait du fun. Je me faisais chier. Pour m’occuper aussi je fumais… Et là, je n’avais plus de clopes et ce que je disais souvent à Nanou, c’était « il me faut une autre drogue, autre chose pour remplacer celle-là. » Parce que celle-là me plaisait. C’était pas par joie que j’ai arrêter de fumer. Je me suis simplement dit que ça serait peut-être mieux. Mais moi, ma clope, c’est ma pote hein. Je l’aime vraiment beaucoup tu vois ? Mais voilà, je suis dans une période de ma vie, je sais pas combien de temps ça va durer et peut-être que ce sera définitif mais en tout cas, j’ai arrêté et par rapport à ce que tu me disais, ouais, la bouffe.

Clara : Bon maintenant qu’on a entendu Paulo nous raconter son histoire et que tous les fumeurs qui veulent arrêter mais qui rechutent sans cesse l’envient énormément, on va revenir à Marianne Wéry pour comprendre quels ingrédients il faut pour qu’un arrêt fonctionne. Pour ça, il faut d’abord que vous sachiez ce qu’il s’est passé après l’écriture de son livre. En gros, elle a tenu à le faire lire au pneumologue qui suivait sa maman, pas du tout dans l’optique d’une publication mais juste pour avoir son avis dessus. Et voilà ce qui s’est passé ensuite.

Marianne Wéry : Il m’a dit « faut en faire un livre ». Je lui ai dit « ça n’intéressera personne, c’est mon histoire, c’est l’histoire de ma maman, comment voulez-vous que ça intéresse les gens ? » Et il m’a dit : « si une seule personne pouvait avoir le déclic d’arrêter de fumer en lisant votre histoire, vous sauveriez une vie. » Parce que dans l’arrêt du tabac, il faut trois choses : un déclic, une méthode et la volonté. La volonté, vous ne pouvez rien y faire : ça c’est le fumeur. La méthode, il n’y en a pas de bonne, pas de mauvaise. Dans le déclic, là, vous pouvez y être. Et là, je l’ai regardé et je lui ai dit « ok, on va le faire. »

Au jour d’aujourd’hui, j’ai 28 personnes qui sont revenues vers moi me dire que j’avais été le déclic pour elles dans le processus d’arrêt.

Clara : En l’écoutant parler de ce déclic, je sais pas pourquoi, j’ai l’image sur mon paquet de cigarettes qui me vient en tête. Vous savez, ces photos horribles avec des slogans hyper culpabilisant ? Je crois que les gens qui les ont conçues l’ont fait dans l’espoir que ce soit un déclic. Perso, j’y suis imperméable. Je demande à Paulo si c’est aussi son cas, quel rapport il avait avec ces images.

Paul : Bah ça ne me faisait rien en fait. Ça ne me faisait rien. En tout cas, ça ne me faisait pas arrêter, ça ne me faisait pas réfléchir. Parce que je savais qu’il y avait des risques mais comme d’habitude, les risques ça tombe que sur les autres et jamais sur soi, c’est bien connu donc je m’inquiétais pas pour moi à ce niveau-là.

Clara : je me demande ce qui fait qu’on finit par s’inquiéter pour soi au point de renoncer à la cigarette. Et ce qui fait que Marianne Wéry a pu avoir une telle influence sur des fumeurs. Un point qui me semble déjà essentiel, c’est qu’elle n’est pas dans la moralisation.

Marianne Wéry : La première chose que je dis quand je donne une conférence, c’est que j’ai beaucoup de respect pour les fumeurs. Je ne tiens pas à donner des leçons de moral. Moi je veux simplement que les gens réfléchissent. Après, ils en tirent les conclusions qu’ils veulent.

Clara : Elle me raconte quelques minutes plus tard les conclusions qu’en a tirées une jeune fille lors d’une de ses conférences.

Marianne Wéry : C’était dans un auditoire. Forcément, j’étais en lumière et les élèves étaient dans la pénombre. Je voyais quelqu’un qui s’agitait devant mais forcément, je ne voyais rien alors je me disais « peut-être que cet étudiant doit passer aux toilettes ou peut-être que ça l’énerve, que ça ne lui plaît pas ». Et dès que la lumière s’est allumée, cette jeune fille s’est levée, a pris les deux paquets de cigarettes dans son sac, les a posés devant moi sur la table et m’a dit : « madame, plus vous parlez, plus je suis malade d’avoir ça dans mon sac. C’est terminé, j’arrête de fumer à partir de maintenant. » Le professeur qui m’avait invitée pleurait : c’était hyper touchant.

Clara : Jusque-là, on a plutôt invoqué la santé ou des raisons qui relèvent de l’émotionnel vis-à-vis du tabac. Je voudrais faire une courte parenthèse sur son impact sur l’environnement. Quelques chiffres déjà qui, comme tous les chiffres n’évoqueront pas grand-chose comme réaction pour le cerveau de plus que « oh merde c’est grave ». Mais avec un peu de chance, ça vous donnera envie de vous renseigner davantage, par exemple en visionnant « Demain » de Cyril Dion. Premier chiffre : chaque année 200 000 hectares de forêt qui sont ainsi détruits pour la seule production de cigarettes. Deuxième chiffre : la nature met environ 12 ans à éliminer un mégot. Et le dernier : quasiment 150 000 mégots de cigarettes sont directement jetés au sol chaque seconde dans le monde. Je demande à Baptiste s’il compte dans ce chiffre, cent cinquante mille.

Baptiste : Moi, en fait, tous les étés, je bosse sur la plage sur la côte et j’en ai marre que les gens jettent leurs mégots partout, sur le sable, pourquoi tu les jettes sur le sable, c’est beau une plage ! Surtout qu’il y a des poubelles partout… Du coup ça m’a vacciné de jeter les mégots par terre, des fois, je les mets dans ma poche, je les oublie, ma poche va puer le tabac mais c’est pas grave, j’ai pas mis mon mégot par terre.

Clara : Bon, c’est au moins ça de pris dirons-nous. Moi, je sais que c’est un truc qui me fait vriller, les mégots au sol. Je veux dire : qu’on se nique les poumons, soit, c’est notre choix. A ceci près qu’on impose le tabagisme passif aux autres mais bref. Par contre, qu’on défonce la planète par flemme de marcher vingt mètres, j’ai un peu plus de mal à comprendre. C’était la minute « sermon », on peut maintenant passez à la fameuse question qui est le signe qu’on approche de la fin, à savoir : qu’est-ce que le tabac t’a apporté ?

Paul : Alors ce que la clope m’a apporté, je dirais que c’est une plus grande confiance en moi au niveau social parce que grâce à la clope, je me suis senti un peu plus intégré. J’ai pas eu beaucoup de potes, d’amis, et j’étais un peu le souffre-douleur au collège (un peu, carrément) et j’ai l’impression que la cigarette a donné une image un peu plus mature de moi. Et c’est peut-être une connerie ce que je vais dire, d’ailleurs c’est certainement complètement faux, mais peut-être que les gens autour de moi se sont dit peut-être que j’étais un peu plus… respectable.

Clara : Ecoutons maintenant la réponse de Baptiste à la même question : vous allez voir qu’il y a de légères similitudes…

Baptiste : Je dirais pas que ça m’a apporté un statut social mais l’idée d’un statut social dans ma tête en fait. J’étais quelqu’un qui avait du mal à aller vers les autres quand j’étais petit ? Je me sentais pas à l’aise de m’intégrer de force dans un groupe. La clope, ça m’a apporté cette flexibilité, le fait d’aller voir n’importe qui parce que quand tu apprends à gratter des clopes, bah tu peux tout faire. De ce fait, ça m’a apporté d’une part cette capacité à dialoguer avec beaucoup de monde parce que dans les pauses clopes, tu rencontres toujours des gens (et justement, dans ce pauses clopes, j’ai rencontré des gens formidables) donc ça m’a apporté une très grande richesse, de très bons amis que je n’aurai peut-être pas rencontré dans d’autres circonstances.

Clara : On passe maintenant aux trucs que le tabac a pris à Baptiste.

Baptiste : Le tabac, ça m’a pris du cardio, beaucoup de cardio (rires) Oh putain c’est terrible, dès que je fais du sport maintenant, je me rends compte. Et ça m’a pris de la thune aussi. Parce que quand même, si j’avais économisé tout ce que j’avais mis en clopes…

Clara : Ah bah c’est clair qu’on finance l’état : sur un paquet de dix balles, plus de 80% part directement dans ses caisses pour financer le budget de la sécurité sociale mais aussi la mutualité sociale agricole (MSA), les caisses d’allocations familiales (Cnaf) ou encore la couverture maladie universelle (CMU). Alors, qu’on ne vienne pas nous dire que les fumeurs ne participent pas à l’effort national hein… Bon, plus sérieusement, la question qui se pose une fois qu’on est tombé dedans, c’est est-ce qu’on regrette d’avoir tiré sur la première clope ? Qu’est-ce qu’on dirait à l’ado qu’on était qui s’est laissé tenter ? Voici la réponse Baptiste :

Baptiste : Je lui dirais « sois pas aussi con que moi ». Dans le sens où à 14 ans, tu te dis « non, je vais pas tomber accroc, c’était juste une fois ». Sauf que si, tu vas tomber accroc, c’est fait pour, c’est moléculaire, ton corps va en vouloir ! Je lui dirais de ne pas se croire plus fort que ce qu’il n’est vraiment, qu’il n’est pas au-dessus du reste.

Clara : Un truc qu’il faut avoir en tête, c’est qu’aujourd’hui, on a l’info et qu’il est à peu près clair dans l’esprit de n’importe quel jeune que le tabac est nocif pour la santé. Il y a cinquante ans, c’était loin d’être le cas. Je l’ai d’autant plus réalisé quand Marianne m’a raconté comment sa mère est entrée dans le monde de la cigarette.

Marianne Wéry : Donc en fait, elle a fumé sa première cigarette à l’âge de quatorze ans. Maman est née juste avant la guerre (en 37) et pendant la guerre, sa famille a eu très faim. Et lorsqu’après la guerre, on peut se permettre d’acheter des cigarettes, ça veut dire qu’on a récupéré suffisamment d’argent pour se permettre d’acheter ce qui n’est pas essentiel, si on peut se permettre d’acheter le superflu. Et donc, maman avait fait une bonne action et elle a reçu de ses parents en cadeau une cigarette. Donc elle n’a jamais associé l’aspect négatif au fait de fumer puisque pour elle, c’était une récompense. Donc tout est parti de là. Et puis, elle a bien aimé. Puis si vous regardez les films d’après-guerre eh bien, dans tous les films, ils fument hein. Donc où est l’aspect négatif ? Il n’y en a pas… Au contraire, ceux qui sont mal dans leurs peaux, qui veulent se donner un peu de contenance, ils fument pour se donner un genre ou des choses comme ça. En tout cas, c’est ce qu’on voit dans les films d’époque !

Clara : Et même encore aujourd’hui, la cigarette est glamourisée par le cinéma. Entre 2015 et 2019, 90,7% des films français comprennent au moins un événement, un objet ou un discours en rapport avec le tabac… « Plus vous allez voir quelqu’un fumer, plus votre système de récompense va avoir envie de reproduire le plaisir que vous voyez et que vous avez inscrit dans votre schéma de récompense », a d’ailleurs dit le délégué à la prévention de la Ligue contre le Cancer et c’est vrai : si il y a bien un moment où je savoure une clope, c’est quand je sors du ciné. Bref, on s’achemine vers la fin du podcast mais avant de le clôturer complètement, je vais laisser le dernier mot à Paulo à qui je vais d’abord poser la même question qu’à Baptiste : qu’est-ce que le tabac lui a enlevé ?

Paul : J’ai du mal à répondre à ça. Parce que comme je te l’ai dit, moi, la clope, c’est ma pote. Bien sûr que ça m’a pris de la thune au final mais j’ai jamais trouvé que c’était de la thune gâchée. Parce que j’aimais ça et que quand tu aimes quelque chose, je ne trouve pas ça con de dépenser de l’argent là-dedans. C’est bien, au contraire, pourquoi se priver, t’aimes ça ? T’aimes ça ! Donc vas-y, si t’as envie de payer pour ça, fais-le.

Clara : Je crois que Paulo n’est pas un grand adepte du concept de regrets. J’envie ce rapport là au monde et à la vie.  

Paulo : Je regrette pas du tout d’avoir été fumeur hein. J’aurais regretté d’avoir été fumeur si, à cause de ça, je serais tombé malade où je serais sur un lit d’hôpital à l’article de la mort ou à cause de ça, je sais pas moi, une maladie… Une sale maladie bien dégueulasse. Mais là, non, je ne regrette pas, pas du tout. Et me connaissant, je suis même pas sûr que j’aurais regretté si j’étais tombé malade. Je me serais dit : « c’est sur toi que ça tombe ». Voilà et c’est tout, point barre. Et c’est que ça devait me tomber dessus et bien fait pour ma gueule. Mais j’aurais pas regretté. J’ai kiffé mes cigarettes, chaque cigarette, à part la 1ère (rires) et la 2ème et la 3ème forcément, mais en tout cas, j’ai kiffé toutes mes clopes, c’est sûr.

Clara : Si j’ai décidé de clore le podcast par cet extrait, ce n’est pas tant pour encourager la clope que pour vous encourager à être ok avec vos choix, que ce soit ceux que vous avez faits dans le passé ou ceux que vous faites maintenant. Un des pires trucs pour se sentir mal, c’est de ne pas être aligné avec ses valeurs. Alors si vous avez envie de fumer, que vous savez pourquoi vous le faites et que la balance coût/bénéfice oscille en faveur de la clope, continuez. Je serais bien mal placée pour vous dire le contraire. Par contre, je crois qu’on se doit à nous-même de se renseigner pour pouvoir choisir en pleine conscience ce qu’on fait de notre consommation de tabac. La politique de l’autruche, c’est confortable mais accéder à l’info, c’est indissociable de la liberté. Alors, quand on sait que l’addiction est déjà une prison, inutile de dédoubler la cage en choisissant l’ignorance, non ? C’est en tout cas ce qui me pousse à vous proposer un podcast toutes les semaines cet été et à partir récolter des témoignages pour vous. Je tiens à remercier chaleureusement Paulo, Baptiste, Marianne Wéry et Alain Titeca pour leur confiance et le temps qu’ils m’ont consacré. J’espère que la quasi-heure que nous venons de passer ensemble aura été riche d’enseignements pour vous et je vous dis à la semaine prochaine, même jour, même heure, pour discuter de la cocaïne cette fois ! 

Prenez soin de vous !

Jingle

Notes du podcast :

Alain Titeca : https://www.alain-titeca-sexologue.com/

Marianne Wéry : https://www.facebook.com/Marianne-W%C3%A9ry-auteure-105122700306666/

Fumer à tout prix : Je t’en supplie, maman, arrête de fumer : https://www.amazon.fr/Fumer-tout-prix-supplie-arr%C3%AAte/dp/2930969040

Animal de Cyril Dion : https://www.animal-lefilm.com/

Rapport entre nicotine et stress :

Le stress est augmenté par la nicotine

https://www.maad-digital.fr/articles/le-double-jeu-de-la-nicotine-avec-lanxiete

Liens utiles :

https://www.tabac-info-service.fr

Accueil

https://dnf.asso.fr/

Catégories
Féministes tant qu'il le faudra

La représentation des femmes dans le rap français et américain

Lolita Shanté Gooden est née le 9 novembre 1969 dans le Queens, à New-York. Elle est à l’origine du mouvement rap féminin US. Elle avait tout juste 14 ans lorsqu’elle a commencé a lâcher ses premiers freestyles. Des années 80 à 2022, du chemin a été parcouru. Les femmes sont un peu plus présentes dans le monde du rap et du Hip Hop en général… Mais pas assez. Ces cultures restent majoritairement dominées par des hommes, avec un discours patriarcal et viriliste, la plupart du temps, à l’image de notre société. Cette masculinité brutale est ainsi poussée par la popularité de l’image du Gangsta-rap. Mais alors pourquoi ? Pourquoi ces « traditions » sont-elles profondément encore ancrées dans le monde du Hip Hop ? Quelle place pour les femmes dans le rap ? Une analyse de Naëlle Oboeuf pour y voir plus clair.

La culture hip-hop et rap

Généralement, on établit la naissance de la culture du hip-hop aux États-Unis vers les années 1975, marqué par le début de la « Zulu Nation », une création du musicien américain Afrika Bambaataa. Le but de ce mouvement culturel : transformer les ondes négatives des quartiers pauvres en énergies positives. Utiliser le rap comme arme pour combattre la violence dans les zones défavorisées du pays. Les jeunes faisant partie de ce mouvement se posent alors en tant que défenseur.euse.s du hip-hop qui partagent des valeurs et des modes de vie communs. Il a fallu attendre le milieu des années 80 pour que le rap traverse l’Atlantique et débarque en France avec l’arrivée de MC Solaar, IAM ou encore Suprême NTM sur le devant de la scène.

Le hip-hop, ce n’est pas simplement un style musical, c’est tout une culture urbaine qui regroupe différents domaines : rap, danse, DJing, graffiti, tenue vestimentaire… On y retrouve aussi un état d’esprit particulier, des valeurs universelles ou encore un langage propre à lui. La popularité des DJ (disc-jokeys) et des MC (masters of ceremony) ont permis de mettre en avant le rap, pilier principal de la culture hip-hop. Sur le rythme donné par le DJ, le MC débite ses textes qui rapportent la dure réalité des quartiers pauvres américains et dénoncent les injustices dont les communautés sont victimes. Le rap s’inspire de tout, de la vie quotidienne, de tous les éléments qui entourent les êtres humains. Aujourd’hui, il a évolué différemment grâce aux nouvelles technologies. C’est devenu le style dominant en France et aux États-Unis, proposant des sonorités différentes qui permettent à chacun.e de s’y retrouver et qui s’est diversifié au niveau des thèmes abordés. Alors que certains l’utilisent encore comme un moyen d’expression, d’autres s’en servent pour véhiculer des messages un peu douteux parfois…

Le rap féminin

Du côté des femmes, le groupe de The Mercedes Ladies est considéré comme le premier groupe féminin de rap de l’histoire de la musique. Venant de New-York, dans le Bronx, le groupe était composé de 8 membres, mais en réalité, ce sont 21 femmes qui se retrouvaient généralement dans les parcs et dans les rues de leur ville pour performer et soutenir les droits des femmes. Elles n’ont jamais reçu l’attention qu’elles méritaient de leur vivant et il a fallu plusieurs années avant que celles-ci ne soient reconnues comme des pionnières du rap féminin. D’ailleurs, on ne leur a jamais accordé la possibilité d’enregistrer leurs morceaux.

Enregistrement d’un concert des Mercedes Ladies en 1979

Ainsi, les femmes décident de plus en plus d’utiliser le rap comme une plate-forme grâce à laquelle elles peuvent s’exprimer, notamment sur le sexisme dont elles sont victimes. On retrouve parmi elles des passionnées, des engagées, des poétesses, des femmes qui veulent changer les choses et casser les codes. Ce qui compte, c’est l’ambition créative, la volonté de s’exprimer et surtout la passion, les femmes en ont autant que les hommes. Lolita Shanté Gooden a évidemment marqué les esprits, étant la première rappeuse à reprendre les codes vestimentaires du Hip-Hop et le langage propre à cette culture. MC Lyte et Salt-N-Pepa, quant à elles, ont la réputation d’avoir écrit des morceaux de rap qui critiquent les hommes qui manipulent et abusent des femmes. Difficile de parler des rappeuses qui ont marqué l’histoire sans mentionner Queen Latifah qui a connu un succès phénoménal et qui s’est toujours imposée comme révoltée contre le système américain. Elle a été la première rappeuse a mentionner le nationalisme noir en même temps que le féminisme dans ses musiques. Ses rappeuses se sont chargées elles-mêmes de la mission de prouver au monde que le rap ne concernait pas uniquement les hommes. En France, les années 90 sont témoins de la naissance des rappeuses comme Saliha.

« Who said the ladies couldn’t make it, you must be blind/If you don’t believe, well here, listen to this rhyme/Ladies first, there’s no time to rehearse/I’m divine and my mind expands throughout the universe. »

« Qui a dit que les femmes ne pouvaient pas réussir, vous devez être aveugle/Si vous n’y croyez pas, eh bien ici, écoutez cette rime/Les femmes d’abord, il n’y a pas de temps pour répéter/Je suis divine et mon esprit s’étend à travers l’univers. »

« Ladies first » de Queen Latifah sortie en 1989

Même si les femmes prennent petit à petit leur place dans le monde du rap et qu’elles commencent à faire parler d’elles à travers certains médias dans les années 2000, la discipline reste faite par les hommes et pour les hommes. Le meilleur exemple pour illustrer cette idée : le clip de « Candy Shop », morceau cultissime de 50 cent, dans lequel on retrouve des grosses voitures, des chaînes en or et beaucoup de jeunes femmes qui adoptent une image que les hommes, uniquement, veulent voir. Quelques années auparavant, des rappeuses, comme Lil’ Kim, ont débuté leur carrière en adoptant l’image de la liberté sexuelle des femmes. Elles combattent alors le sexisme et l’omniprésence de la masculinité en assumant leur féminité, leur sensualité, dans leurs paroles, mais également dans leurs clips vidéo. Les codes du rap féminin changent soudainement et l’image de la « gangsta » féminine qui s’habillait, seulement, avec des vêtements larges s’efface, petit à petit. Elles ont marqué l’histoire du rap puisqu’elles ont permis aux femmes de mettre en avant leur succès commercial et d’être enfin reconnues par le grand public. Parmi ces femmes qui ont revendiqué leur pouvoir et leur importance dans le monde du rap, on peut également mentionner Missy Elliot qui est une figure essentielle dans l’industrie de la musique américaine. De plus, elle ne correspondait pas aux « codes de beauté », très présents dans la culture américaine à ce moment-là, et elle revendiquait cette non-conformité.

« Love my guts, so f*** a tummy tuck »

« J’aime mon corps, alors je ne veux pas d’une plastie abdominale. »

Missy Elliott dans son hit « Pump it up »

Alors que le succès des rappeuses est moins fulgurant du côté des États-Unis dans les années 2000, de vrais succès commerciaux commencent à apparaître chez les rappeuses françaises. Certains noms sont relayés dans les médias comme Lady Laistee ou encore Princess Aniès. Mais celle qui a indéniablement marqué l’histoire du rap français et dont le nom est reconnu par une grande partie de la population est évidemment Diam’s. Elle s’est fait connaître grâce à son hit « Dj », fait pour passer dans les radios. Ses 4 albums contiennent des hits, mais aussi des textes percutants qui ont fait la réputation de la rappeuse. Elle a toujours fait preuve de sincérité et d’authenticité envers son public et sa musique. Elle a osé aborder des thèmes qui « dérangeaient » ou qui étaient considérés comme tabou durant cette décennie, n’hésitant pas à mentionner sa bipolarité et son séjour en hôpital psychiatrique dans son morceau « Si c’était le dernier » ou encore sa tentative de suicide dans la chanson « TS ». Un diamant brut du rap français qui est encore aujourd’hui considérée comme un modèle et une pionnière par de nombreux rappeurs.euses.

Diam’s en concert en 2010

Alors qu’aux États-Unis de plus en plus de rappeuses revendiquent leur sensualité, la jeune française Roll-K s’inspire de ce mouvement en racontant, dans ses morceaux, ses aventures sexuelles et ses fantasmes. Quelques années plus tard, Liza Monnet fera son apparition et suivra ce mouvement avec des paroles très explicites.

Chez les Américains, l’arrivée de Nicki Minaj dans l’industrie a représenté un tournant important. Elle a aussi permis de mettre en avant l’impact que pouvait avoir les femmes dans le monde du rap. Nicki Minaj a perpétué les traditions que Lil’ Kim avait développées c’est-à-dire une image hypersexualisée et un vocabulaire cru et osé. Finalement, elles rentrent dans l’idéal féminin promu par le rap. Est-ce que cela est pour autant dégradant pour l’image de la femme ? Pas forcément. Que l’on aime ou non leur musique, elles se servent de cette image pour établir un revirement : leurs libertés sexuelles ne dépendent pas des hommes, mais bien d’elles-mêmes, donc si elles éprouvent l’envie de s’exprimer sur leurs désirs, elles le font au même titre que les hommes qui le font depuis la naissance du rap.

Même si la domination des hommes dans le monde du rap a longtemps représenté un obstacle pour les femmes, cela ne les a pas empêchées de se créer leur place et d’imposer leur style. Elles sont capables de parler de sujets très variés, et elles n’ont pas peur de, justement, dénoncer le sexisme dont elles sont encore victimes. Par exemple, dans son titre « Si j’étais un homme », Chilla dénonce les inégalités entre les hommes et les femmes et surtout de la vision des femmes que l’on retrouve dans notre société actuelle.

« Permis d’m’envoyer en l’air, valable sur la Terre entière. Pas le même jugement, le même contrat, le même salaire ».

Chilla dans « Si j’étais un homme »

Les rappeuses ont réussi à se créer un espace pour elle dans le milieu du rap, dans lequel elles peuvent parler de tout ce qu’elle souhaite. Victimes d’un manque de visibilité dans les années précédentes, aujourd’hui, on peut être témoin d’une progression, mais modérée. À titre d’exemple, en début d’année 2020, seulement deux rappeuses françaises (Marwa Loud et Shay) sont présentes dans les 200 meilleures ventes d’albums en France, contre 86 hommes… Elles se sentent toujours dans l’obligation de renverser les normes puisqu’elles restent des femmes qui font partie d’un milieu majoritairement masculin. Chacune des femmes qui décident de faire du rap est donc une féministe qui mène un combat à sa manière et parfois même malgré elle. Qu’elles soient en jogging en tenue sexy, les rappeuses assument et assurent le pouvoir qu’elles possèdent.

Le rap victime des stéréotypes de genre

La représentation est l’ensemble organisé d’opinions, d’attitudes, de croyances et d’informations se référant à un objet ou à une situation donnée. Dans notre cas, nous évoquons donc l’image et les opinions qui se réfèrent aux femmes dans le domaine culturel du Hip Hop. Et il faut avouer que cette image n’est pas souvent glorieuse. Les paroles de musiques de rap et les comportements des rappeurs sont fortement liés à une représentation stéréotypée de la femme. On peut également souligner le fait que certaines artistes américaines du Hip Hop sont souvent directement liées aux hommes qui l’entourent : impossible de mentionner Cardi B sans évoquer son mari le rappeur Offset, Beyoncé a toujours été lié à son mari le rappeur Jay-Z, difficile de parler de Mary J. Blige sans dire que sa carrière a été lancée par Dr. Dre…

Même si le rap n’a jamais été aussi libre et créatif qu’aujourd’hui, il est encore difficile d’accepter qu’il y ait des femmes qui savent kicker, pour une partie du grand public. Pour être honnête, ces pensées sont clairement dû aux textes et aux paroles misogynes et sexistes véhiculés par la plupart des rappeurs masculins. C’est presque comme si c’était devenu une habitude, on n’y prête même plus vraiment attention. Je suis féministe et j’aime le rap, et cela sonne déjà comme un paradoxe.

Une problématique qui ne date pas d’aujourd’hui : la figure du gangsta-rap, arrivé aux États-Unis dans les années 90 a largement contribué à la généralisation du sexisme dans le monde du rap. C’est un sous-genre du rap éminemment masculin au discours ouvertement sexiste. Dans son ouvrage The Hip-Hop Wars, Tricia Rose explique comment ce style a réussi à s’imposer comme une branche essentielle du monde de la musique. La « jeunesse mainstream » est rapidement devenue friande de ce mouvement porté par des rappeurs comme Snoop Dogg ou Ice-T. À cette époque, la vente des disques était essentielle pour les rappeurs, car c’était pour eux le seul moyen d’imposer leur écriture et de pousser la culture du rap sur le devant de la scène. Alors, quand l’industrie du disque se rend compte que le gangsta-rap commence à se faire écouter par le grand public, elle se dépêche d’investir dans ce nouveau genre afin de révolutionner le monde du rap et de lui donner la place importante qu’il possède aujourd’hui. Il naît alors un intérêt et une curiosité des jeunes pour cette musique et ces textes qui renvoient à un mode de vie qu’iel ne connaissent pas. Argent facile, violence, drogues, armes, des femmes réduites à des objets sexuelles… Bref, aucun rapport avec la vie de la plupart des auditeurs.trices, mais un engouement s’est créé autour de ce nouveau genre. C’est ainsi que les insultes pour désigner les femmes et leur représentation dénudées dans les clips vidéo deviennent une normalité. Je vous laisse le plaisir de compter le nombre de fois où le mot « bitch » est utilisé pour représenter les femmes dans les chansons de rap américaines, mais aussi françaises…

Une des plus grosses problématiques que l’on retrouve dans le milieu du rap, c’est le fait que de nombreux rappeurs définissent leur masculinité à travers leur sexualité. Ils accordent une place importante à leur activité sexuelle et adoptent des attitudes qui envisagent les femmes, uniquement, comme des conquêtes ou des « trophées ». Le fait d’avoir de nombreuses conquêtes et d’en faire la démonstration est censé prouver la notoriété de l’individu. Cela vient également du fait que les rappeurs se sentent et sont constamment mis en compétition, donc ils essaient de démontrer leur force et leur supériorité dans leur musique, et surtout en prouvant leur succès auprès de la gent féminine. Ainsi, les femmes sont réduites à servir seulement à la réussite et à l’ascension des rappeurs. Difficile, pour certains, donc d’accepter de voir des femmes « sortir » de cette image et casser les codes en remettant en cause ces stéréotypes de genre.

Les rappeuses américaines hyper-sexualisées

Si on traverse l’Océan Atlantique et qu’on jette un coup d’œil chez nos voisins les américains, l’opinion du grand public sur l’image des femmes dans le rap n’est pas meilleure. Nicky Minaj, Cardi B, ou encore Megan Thee Stallion, sont devenues de véritables stars mondiales hypersexualisées. Dès qu’une femme ose montrer une partie de son corps de façon publique, elle subit immédiatement les stéréotypes liés au genre. C’est pour cette raison que beaucoup des femmes faisant partie de l’industrie musicale américaine font usage de la provocation afin de revendiquer leur liberté de s’habiller comme elle le veulent et de se comporter comme elle le souhaitent, et d’assumer le fait qu’elles sont bien motivées à continuer d’agir de cette façon malgré les nombreuses insultes et les jugements à leurs égards.

Megan Thee Stallion en concert durant le Made In America Festival en 2019

La sexualité et la violence sont des thèmes qui reviennent beaucoup dans les chansons du Gangsta. Les rappeuses développent le thème d’une hyperpuissance sexuelle à l’image des rappeurs masculin. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, le sujet de la sexualité n’est pas récent. Les femmes noires aux États-Unis abordaient déjà ce sujet dans les prémices du rap, et racontaient leurs relations sexuelles dans leurs morceaux. Aussi, la violence apparaît dans leurs morceaux à travers leur volonté de vengeance face aux hommes qui les accostent dans la rue et qui les oppriment. Les rappeuses américaines d’aujourd’hui poursuivent donc cette lignée en affirmant leur liberté sous toutes ses formes. C’est de cette manière qu’elle se battent contre le sexisme. Elles assument absolument tout, peu importe les critiques qui peuvent être émises, notamment par les hommes. Est-ce que le fait d’apparaître dénudé dans un clip revient à faire de l’antiféminisme ? Pour beaucoup, la réponse serait oui. Alors qu’en réalité, c’est non. Ces femmes s’approprient les images clichées que leur ont attribuées leurs collègues masculins pour renverser l’ordre et affirmer le fait que ce sont leurs corps, et qu’elles l’utilisent comme elles le souhaitent.

L’opinion du public rap a également son importance par rapport à la représentation des femmes. Alors qu’il a été habitué, pendant plusieurs années, à percevoir une image stéréotypée de la femme, il lui est difficile de sortir des clichés et d’avoir un point de vue objectif sur la situation. Ainsi, les rappeuses sont catégorisées, définies à travers deux extrêmes opposées sans aucune position à mi-chemin. Soit les rappeuses sont des poupées, soit elles sont des tomboys. La tomboy adopte les attitudes et les codes qui sont généralement attribués aux hommes, elle « cacherait » ainsi sa féminité afin de légitimer sa présence dans le monde du rap. La poupée, quant à elle, possède une image fortement sexualisée et met en avant toute sa féminité. Même si cela sonne comme un cliché, il n’existe pas d’entre deux pour une bonne partie du public. Difficile donc pour les femmes de s’imposer dans le rap quand elles sont constamment jugées et mise dans des cases en fonction de leur comportement. Heureusement, certaines ont réussi à se démarquer : Missy Elliot est l’une des rappeuses les plus influentes qu’il ait pu exister. Dans sa chanson « Work It », la jeune femme enchaîne les rimes sexuelles et assume ce qu’elle aime sans filtres. Dans le clip de cette même chanson, Missy Elliot apparaît avec des vêtements larges et un style qui serait plus attribué à celui d’un homme. Non, ce n’est pas un « garçon manqué », mais bien une femme talentueuse qui rap et qui refuse de rentrer dans les codes imposés par le grand public.

Un peu de lumière dans l’ombre

Mais attention aux généralisations, on peut rapidement tomber dans les clichés. Il faut d’abord souligner que le rap et les médias grand public n’ont pas une très bonne relation, donc on en perçoit souvent une image qui ne représente pas entièrement la réalité. Malgré le fait que le rap soit aujourd’hui le genre musical le plus écouté en France, il reste présenté par les médias comme une « sous-culture ». Difficile de trouver des journaux et des émissions télévisées qui évoquent le rap sans un certain mépris. Ils véhiculent des images négatives de la culture rap, ce qui pose encore plus de barrières entre les jeunes générations et les plus anciennes. À titre d’exemple, on se souvient de la manière dont a été reçu le rappeur Fabe dans l’émission Taratata, présentée par Nagui, en 1995 : l’animateur s’est montré moqueur envers l’art du rappeur en qualifiant son travail de simple « playback », chose que ce dernier n’a pas du tout appréciée puisqu’il en est venu à quitter le plateau de l’émission. Un mépris qui est toujours d’actualité : alors que Nekfeu est reçu dans l’émission « On n’est pas couché », en 2015, pour faire la promotion de son premier album « Feu », les deux chroniqueurs qu’il confronte se montrent désobligeant envers le jeune homme. Ils en viennent même à être surpris par le fait que le rappeur s’intéresse à la littérature, comme si les rappeurs n’étaient que des incultes qui ne connaissaient pas la langue française. Le chemin est donc laborieux pour les femmes qui souhaitent réussir à s’imposer dans un milieu si mal représenté par les médias généralistes.

Pourtant, le rap est aujourd’hui considéré comme de la « poésie moderne ». Comme beaucoup de poèmes des siècles précédents, le rap permet de s’exprimer, de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Les rappeurs et rappeuses partagent leur expérience de vie et leur histoire, c’est ainsi que beaucoup de personnes sont capables de se reconnaître et de s’identifier aux textes de ces artistes. Autre point commun, le rap tire évidemment sa force des rimes et des figures de style. La construction des doubles sens, des images traduit tout le travail produit par certaines rappeuses et certains rappeurs.

On a trop souvent l’habitude de résumer le rap à de la violence, de la haine et du blingbling superficiel. Bien qu’il soit présent en France depuis plus de 20 ans, nombreux sont ceux qui lui refusent le statut d’art sous prétexte qu’il ne renvoie qu’à de l’inculture. Oui, quelques rappeurs choquent encore avec des paroles misogynes et il y a toujours un long chemin à faire pour que les femmes puissent s’imposer et être représenté de manière égale aux hommes dans ce milieu. Mais le rap est loin de se limiter à l’obscénité. En général, le hip-hop est l’un des genres les plus savants de la musique. Il s’inspire de beaucoup de styles différents ce qui laisse la liberté aux beatmakers et aux rappeurs de pouvoir eux-mêmes créer des styles de rap divers. C’est sans doute le genre qui se renouvelle le plus et qui permet d’exprimer une créativité sans limite. Les textes de rap font parfois preuve de puissance, d’autres sont capable de nous retourner le cerveau avec des punchlines bien trouvées. Il est quasiment impossible de ne pas trouver son bonheur parmi les variétés et les nuances de flows proposés. En France ou aux États-Unis, le rap est beau et il n’a pas fini de nous surprendre.

* : Dans cet article, quand le mot « femme » est utilisé, il fait référence à la condition sociétale. Nous faisons rapport aux représentations des personnes sexisées et également des minorités de genre.