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Troisième épisode de « Trouble Fête » : le cannabis

Clara – Créatrice du podcast : Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans le troisième épisode du podcast « Trouble Fête » que vous propose votre média lillois préféré, Behind The Society. Aujourd’hui, on va parler d’un produit qui concerne ou qui a concerné une sacrée partie d’entre nous puisque l’OFDT a publié en 2019 une étude et que, sans surprise, il en ressort que le cannabis est la drogue illicite la plus consommée en France puisque près d’un adulte sur deux aurait déjà testé cette substance. Certains disent joint, d’autres pétard, bédo, ziggy ou même sandwich. Et si l’appellation diffère, on parle néanmoins toujours de la même chose : la cigarette magique, celle qui rythme la plupart des soirées étudiantes. Dans cet épisode, on se penche sur cette consommation que certains diabolisent et que d’autres minimisent. Pour cela, je suis allée à la rencontre de deux personnes qui ont accepté de se confier à mon micro en anonyme. Pour une question de praticité, j’en appellerai un Boris et l’autre Inès mais vous aurez compris que ce sont des noms d’emprunt. Leurs témoignages seront ponctués des interventions de Pascal Hachet, psychologue spécialisé sur ces questions qui travaille depuis une trentaine d’années dans une asso dans l’Oise qui s’appelle le Sato picardie. Il a écrit plusieurs livres sur la question sur lesquels on aura l’occasion de revenir. Petite parenthèse : la qualité du son sera nettement moins bonne que d’habitude lors de ses interventions car notre conversation téléphonique a été parasitée plusieurs fois. Je vous encourage donc à aller lire la retranscription sur le site de Behind The Society si vous avez le moindre doute à propos de ce qu’il va nous raconter.  Mais pour l’heure, laissons Boris se présenter.

Boris : 37 ans. Plus de quinze ans de consommation de cannabis. Cinq ans à très haute dose, très jeune, avec un cerveau pas fini qui a probablement souffert de ça. Une bonne dizaine d’années de stagnation avec assez peu de regrets. Et un bon recul sur ce qui s’est passé. Le temps passe, on change et je suis très heureux d’avoir arrêté parce que ça m’a permis de devenir une meilleure personne. Pas pour les autres, pour moi-même. J’ai rien à prouver aux autres : juste pour moi, je suis content d’avoir fait ça. Parce que ça a eu un impact ultra positif sur moi.

Clara : Ses quelques mots ont éveillé chez moi une immense curiosité ; j’ai dû refouler toutes les questions qui me sont venues à ce moment-là pour n’en sortir qu’une seule, à savoir : comment la consommation a-t-elle débuté ?

Boris : Donc j’ai déménagé, jeune. Dans une région que je ne connaissais pas. J’avais treize ans, du mal à m’adapter à l’endroit où je me trouvais. J’avais peur de l’avenir, une histoire familiale pas forcément simple non plus. Et il se trouve que j’ai rencontré un gars un normand, qui venait d’arriver aussi dans le coin là-bas et qui s’est retrouvé dans ma classe. Et il se trouve que lui consomme déjà beaucoup de cannabis, de la résine, du shit, en douille. C’est des pipes à eau dans lesquelles tu mets de la résine, ça passe à travers de l’eau, ça refroidit la fumée et ça t’envoie une énorme bouffée de fumée instantanée. Et la montée elle est super forte quoi, c’est vraiment super fort. Je pense que c’est face à la nouveauté, en étant un peu perdu dans les tourments de l’adolescence, à la recherche d’un adulte que j’allais devenir, une incertitude sur l’avenir, sur le monde, sur les gens. C’était une incertitude globale que connaissent tous les adolescents ; il n’y a aucun doute là-dessus. Par contre, on est plus ou moins sensible à ce truc-là et on va trouver des subterfuges plus ou moins réussis pour supporter le quotidien.

Clara : C’est vrai que face à une même situation, il existe une multitude de manières de réagir et il n’y pas d’équation magique qui dit ce que le cannabis va produire comme effet chez nous la première fois que l’on en consomme, ni quelle place le produit va prendre dans notre vie. Pascal Hachet, psychologue chez SATO Picardie (SATO étant l’acronyme de Système d’Aide aux Toxicomanes) nous aide à y voir plus clair en identifiant différents types de consommateurs.

Pascal Hachet : Moi, j’avais distingué 4 catégories à l’époque qui tiennent toujours : ceux qui expérimentent et puis, ça ne leur dit rien, ceux qui fument uniquement pour faire la fête (et ceux-là ne fument pas en dehors et n’ont pas de difficulté particulière). Après, on a (et c’est la découverte qu’on a fait en envoyant en grand nombre), on a des fumeurs réguliers. Eux fument au moins dix fois dans le mois et souvent même tous les jours. Pas seulement avec des copains mais aussi tout seuls. Et là, on commence à arriver dans le cannabis qui n’est plus seulement le cannabis plaisir mais qui est aussi le cannabis médicament qui va servir un peu de béquille.

Les gens disent que c’est un peu comme quelque chose qui arrondit les angles. Une fois, y en a qui m’a dit : c’est un peu comme un airbag, ça évite pas la collision mais ça permet quand même d’avoir beaucoup moins de dégâts.

Alors ils ne sont pas dépendants ces jeunes fumeurs réguliers de cannabis, c’est-à-dire qu’ils peuvent s’en passer, que la vie ne va pas être insupportable pour eux, mais c’est mieux avec.

On pourrait dire que la personne qui va expérimenter le cannabis, c’est quelqu’un a qui on va donner une bouée mais qui nage bien ou très bien et qui va dire « j’ai pas besoin de ça pour nager », voire même « ça m’encombre ». Après, quelqu’un qui fait la fête avec pétard, c’est comme un nageur qui nagerait correctement, qui sait faire des longueurs en piscine, mais qui de temps en temps, aime bien se marrer avec la grosse bouée du camion à plusieurs. C’est un peu ça. Après, le fumeur régulier de pétards, on peut dire que lui, il sait nager mais il a du mal à tenir la distance. Donc la bouée, lui, il va la prendre. Il peut faire sans : il ne va pas se noyer (il ne va pas boire la tasse du moins) mais c’est comme une sécurité. Ça vient le soutenir on peut dire. Ça lui permet de faire des pauses et de s’arrêter dans des moments d’essoufflement. Et puis du coup, on arrive avec le 4ème type dans le type de fumeurs dépendant au produit : le fumeur de cannabis. Parce que oui, ça existe : la dépendance psychologique existe chez certains fumeurs. C’est-à-dire des personnes qui perdent la liberté de s’abstenir de fumer du cannabis. Donc c’est pas beaucoup parmi les fumeurs de pétards, on estime que c’est, mettons 5% maximum (ceci dit sur un nombre de personnes qui fument assez régulièrement ou même en milieu festif, ça finit par faire pal mal, quelques dizaines de milliers de personnes à l’échelle d’un pays).

Clara : A ce stade, j’ignore si Inès considère faire partie de ces 5%. Elle est actuellement âgée de 20 ans et a arrêté la fumette depuis deux mois au moment où je la rencontre. Je lui propose de me raconter la première fois qu’elle a tiré sur un joint.

Inès : J’avais quinze ans. C’était avec mon frère parce que lui fumait beaucoup, déjà. Et j’ai jamais voulu essayer et puis un jour, je lui ai dit « bah fais-moi fumer j’ai envie d’essayer. » C’était un mercredi aprem, on était tout seul chez ma mère et je me souviens qu’après, on a juste passé l’aprèm sur la télé à se taper des grosses barres et c’est ce jour-là que j’ai découvert que quand je fumais, j’avais vraiment la foncedalle, mais genre à la mort.

Clara : La foncedalle, s’il y en a qui ne savent pas de quoi il s’agit, c’est un effet très répandu quand on consomme du cannabis. En gros, c’est l’envie de manger, souvent des trucs bien gras pour combattre la sensation du ventre creux causé par la fumette. Pour revenir à Inès, je suis interpellée par la présence de son grand frère dans ce récit. Je me demande quelle place il a eu dans son histoire avec la fumette. Elle me dit qu’il a commencé quand elle-même avait dix ans et qu’ils ont trois ans d’écart. Elle l’a vu fumer tôt et je veux savoir ce qu’elle en pensait, si elle était tentée par le produit en le voyant faire.

Inès : Au début, non. Justement c’était le contraire, je me disais « mais jamais je vais faire ça. » Je trouvais que ça puait. Et puis, quand tu grandis… Tu sais, c’était vraiment… Là où j’ai fumé pour la première fois, c’était le passage du collège au lycée. T’es plus une collégienne parce que c’est genre l’été après le brevet et tout et du coup, je me suis dit « bah ouais, c’est le moment de tester de nouvelles choses. » Je me suis vraiment crue dans un roman d’ados genre « faut que je fasse mes expériences et que j’essaie. »

Clara : Ouais, je vois tout à fait le genre. Le côté série américaine avec une VO éclatée et des jeunes de 16 ans sur la plage qui sont dans la phase du « fuck yes » et acceptent toutes les nouvelles expériences qu’on leur propose. De l’intérieur, on se dit qu’on est vraiment en train de passer du côté des adultes mais quand on y repense avec du recul, c’est souvent un peu ridicule. La preuve : il n’y a qu’à écouter Inès me raconter les premiers joints entre potes.

Inès : C’était vraiment… On était… (rires) Quand j’y repense, ça me fait rire. Tu sais, on était à sept dessus, donc tu fumes pas trop, c’est vraiment les touts débuts. Donc je peux pas dire que j’ai commencé à fumer à ce moment-là : j’ai dû fumer trois joints dans l’été, deux barres, fin voilà… Mais quand les premières soirées sont arrivées, là, plus. Mais en fait, je suis pas passée de tout à rien. C’es pour ça que je l’ai très longtemps pas considéré comme une addiction vu que je l’ai fait graduellement et dans ma tête, c’était « bah c’est pas grave, tu passes de un à deux etc », tu vois ? J’avais pas l’impression que j’avais sombré dans un truc.

Clara : Sombrer, le terme est fort… Souvent, les gens ne l’associent pas au cannabis. Moi-même, avant de tomber sur des proches qui m’en parlaient de cette manière, je ne pensais pas que ce produit pouvait constituer un poids aussi lourd dans la vie de quelqu’un. C’est une drogue qu’on considère comme douce, surtout à l’adolescence où ça semble faire partie du package des trucs à faire pour être quelqu’un de cool. Je demande à Boris son point de vue sur la question.

Boris : Alors au début, c’est fun. C’est cool. Je pense que les premières années, même si ça me mettait dans un état ravagé, je voyais ça comme quelque chose de récréatif. Même si dès le début, j’étais pas du tout dans des doses récréatives. Le matin, quand je me levais, donc j’allais au lycée à quelques encablures de là (j’étais obligé de prendre le bus scolaire pour y aller), donc je me levais assez tôt, à6h du mat’, j’entrouvrais mes volets et ma première douille, elle était à 6h du mat’. Et ensuite, j’avais ma pipe à eau toute la journée dans mon sac quand j’allais en cours et à chaque pause, tout le temps, toute la journée en fait. C’est 15 / 20 douilles par jour.

Clara : Le chiffre est énorme, je n’arrive même pas à me représenter l’état quotidien dans lequel ça doit mettre le corps et le mental. La banalité de la défonce peut devenir dangereuse mais on reviendra plus tard sur ses conséquences. Pour le moment, écoutons Pascal Hachet nous raconter comment il s’est retrouvé à travailler sur la question de la consommation de cannabis. Il y a vingt-cinq ans, alors qu’il travaillait dans une structure de prévention des addictions, il a commencé à recevoir de nombreux fumeurs de cannabis.

Pascal Hachet : Quand j’ai commencé, donc c’était à peu près avant l’an 2000, à recevoir cette population, on avait assez peu d’éléments en fait. Les personnes ne venaient pas vraiment dans les centres de soin, on recevait surtout des personnes dépendantes à l’héroïne. Donc ces gens se disaient « voilà c’est pour toxicos » (sous-entendus consommateurs d’héroïne) voilà, il y avait quelque chose comme ça à l’époque. Et très peu de gens envisageaient, à commencer je pense par les consommateurs eux-mêmes, qu’on puisse être en difficultés avec le cannabis, qu’on puisse perdre la maîtrise d’une consommation. On avait tendance à nous dire « ma foi, c’est juste des trucs de jeunesse, c’est transitoire, tu rassures juste les parents, tu rappelles que la consommation est interdite donc c’est mieux si on peut éviter et puis, c’est mieux aussi si on peut éviter parce qu’avec le travail scolaire, ça fait pas très bon ménage. »

Il a fallu en fait que quelques années passent pour qu’on se dise, nous professionnels et aussi quelques ministères, qu’au vu de l’augmentation foudroyante du nombre de fumeurs de cannabis dans notre pays, il y avait peut-être quelque chose à faire, là aussi. Et l’association avec laquelle je travaille a mis en place une structure dédiée à l’accueil des jeunes qui prennent des risques de manières générale, mais pas seulement pour des questions de produit. Et puis aussi de soutien à la parentalité, c’est ce qu’on avait appelé à l’époque un point écoute.

Clara : Petite parenthèse : aujourd’hui, les points d’accueil écoute jeunes (Paej) existent encore : ce sont des structures de proximité qui accueillent de façon inconditionnelle, gratuite et confidentielle les jeunes âgés de 12 à 25 ans ainsi que leurs familles. Il y en a plus de 900 en France actuellement. Fin de la parenthèse, je laisse Pascal Hachet finir son récit.

Pascal Hachet : Et dans ce cadre-là, les circonstances ont fait qu’on a reçu énormément de jeunes fumeurs de cannabis. Ça nous a permis à nous, soignants, de capitaliser une expérience énorme de l’ordre de plusieurs centaines de personnes par an, de jeunes fumeurs de cannabis et de parents qui venaient avec. C’était pile en l’an 2000, j’étais l’auteur du premier livre en France sur la question « Ces ados qui fument des joints ».

Clara : Pourquoi les adolescents sont-ils si nombreux à consommer du cannabis ? Quels retentissements cet usage peut-il avoir sur leur vie affective, scolaire et sociale ? Quelle attitude adopter en tant que parent ? Peut-on arrêter de fumer des joints du jour au lendemain ? Que se passe-t-il quand la justice s’en mêle ? Existe-t-il des médicaments contre la dépendance au cannabis ? Son livre répond entre autres ces questions et ce podcast aussi. On va donc continuer le voyage avec Inès et Boris à qui je pose cette question : quels étaient les effets négatifs de leurs consommations au début ?

Boris : A cette dose-là, ça implique que tu prends pas soin de toi, tu bouffes pas, tu dors mal, je me suis retrouvé très maigre.

Inès : Faut pas me laisser un placard si j’ai fumé : c’est fini. Ça dérègle tout en fait, ça dérègle l’appétit. Parce qu’en fait, il y a eu un moment de ma vie où je ne mangeais que quand j’étais défoncée. Je n’avais plus faim, jamais, quand je n’étais pas défoncée. Et du coup je mangeais n’importe quoi en plus parce que tu sais, t’as pas envie d’une salade quoi dans ces moments-là en général.

Clara : La foncedalle, on y revient… Un symptôme à ne pas sous-estimer parce qu’il risque fortement d’abimer le rapport à la nourriture sur le long terme. Revenons à Boris qui parlait de la possibilité de se décoller la plèvre. Quelques années après avoir débuté sa consommation, il va vivre un truc pas cool. Un truc pas cool du tout. Je lui laisse vous expliquer.

Boris : Et ça implique avec les tensions qui sont induites par la pipe à eau la possibilité de se décoller la plèvre : ça s’appelle un pneumothorax. Le feuillet qui maintient le poumon sur la cage thoracique, c’est un ensemble deux petits feuillets qui va se remplir d’air et à partir du moment où il n’y a plus de vide dans cet interstice, ton poumon se recroqueville et devient gros comme une mandarine, tu ne peux plus respirer. C’est un décollement du poumon comme on appelle ça couramment. Et ça m’est arrivé deux fois : ça m’est arrivé quand j’avais seize ans et ça m’est arrivé quand j’avais… 18 ans. Du même côté. Donc le recul sur ma consommation, je l’ai fait à ce moment-là. On parle de plusieurs semaines d’hospitalisation avec un drain entre les côtes qui aspire l’air de cet interstice et qui essaie de recoller le poumon et plus ou moins de facilité et la première fois, ça s’est relativement bien passée. La deuxième fois beaucoup moins bien ; en fait, ils ont dû procéder à une opération pour modifier la surface de la plèvre pour que ça se recolle. Ça a duré super longtemps la seconde fois, ça a duré cinq semaines.

Clara : En l’écoutant parler, un des premiers trucs qui me vient, c’est : « et les cours là-dedans ? » Bah ouais, 15 douilles par jour et deux hospitalisations, ça impacte la vie d’une personne et la vie d’une personne à 16 ou 18 ans, elle est majoritairement composée du lycée. Je lui propose donc de nous résumer son parcours scolaire.

Boris : Donc, j’ai fait une seconde, j’ai fait deux premières, j’ai fait deux terminales et j’ai fini par avoir mon bac. Et la deuxième fois que je suis allé à l’hôpital pour ce pneumothorax, c’était juste l’année avant d’entamer ma dernière terminale. Je me retrouve là où il n’y a plus aucun lycée qui veut me prendre parce que la réponse est toujours la même « vous êtes adulte, démerdez-vous, vous avez fait n’importe quoi, on ne vous prend pas. » Et c’est mort. Et là, je me retrouve à l’hôpital, au mois d’août avec un poumons décollé et aucun lycée qui ne veut me prendre pour la rentrée. J’ai fait une lettre au recteur de l’académie pour lui demander de m’affecter dans un lycée en y mettant un peu les violons pour que ça puisse marcher. Et c’est ce qui s’est passé : j’ai été affecté dans le lycée où je voulais aller où ma copine de l’époque était aussi et là, il y a eu une espèce de renaissance quoi.

Clara : A ce moment de l’entretien, j’ai hâte de savoir ce qu’il entend par renaissance et si ce terme implique qu’il a vraiment freiné sa consommation derrière. Mais ma curiosité va devoir patienter un peu, le temps qu’Inès nous raconte son parcours avec le cannabis à partir de ce fameux été avant sa seconde où elle a tiré sur son premier joint.

Inès : De la seconde à la première, tout était à peu près pas mal. Franchement, je pense que je ne fumais pas plus que les autres gens autour de moi. Parce que pendant très longtemps, j’ai jamais fumé toute seule parce que je pouvais pas fumer chez moi et puis mon frère m’avait dit : « tu verras, le jour où tu commenceras à fumer toute seule, c’est là que ça commence. » Donc j’avais cette phrase qui tournait un peu, je le faisais pas et en terminale, j’ai fait une phobie scolaire, il y a des traumas qui sont remontés de quand j’étais très petite et donc, je me suis carrément enfermée, déjà socialement et surtout, dans la fumette.

Clara : Je creuse un peu pour savoir le truc qu’elle recherchait à travers sa consommation. Elle me confie alors qu’elle fumait surtout avec sa meilleure amie à cette période de sa vie et qu’il y a un effet physique en particulier qu’elles adoraient.

Inès : Je me souviens qu’il y avait un truc qui était très marrant parce qu’en fait, on se disait qu’on ne sentait pas nos corps. Et ça, ça nous faisait vraiment rire. C’était ça ma sensation préférée en fait. C’était pas tant l’état mental que ça faisait. C’était vraiment les sensations physiques.

Clara : Du côté de Boris, un truc qui revient souvent dans la discussion, c’est le sommeil. Ou plutôt les conséquences désastreuses sur le sommeil.

Boris : On ne rêve pas quand on fume. On ne rêve pas, on ne fait pas de cauchemars, on ne fait pas de rêves. On vit une nuit qui n’est pas reposante, on se réveille en étant encore fatigué et on ne rêve pas ; ça, c’est un truc qui est très marquant quand on arrête aussi.

Clara : L’autre point récurrent, c’est la mémoire. Il m’en parle à plusieurs reprises.

Boris : Il y a des années entières que je ne suis pas capable de décrire. Souvent, les gens ont des anecdotes sur leur adolescence, sur leurs jeunes vies d’adulte, moi j’en ai pas. C’est super dur de mettre les choses dans un ordre chronologique, de mettre les choses dans un ordre particulier, à moins que ça ne m’ait été raconté, que j’en ai des photos ou que j’en ai des souvenirs ultra marquants mais la mémoire, elle ne suit pas. Tu réussis à tenir avec le peu de capacités cognitives qui te restent avec des consommations aussi énormes mais en fait, c’est une lutte de tous les instants.

Clara : Quand j’entends ça et même si j’ai toujours en tête mon envie de savoir ce qui se passe lors de sa fameuse renaissance qui se produit au moment de sa dernière terminale, je veux savoir la place de son entourage dans tout ça, surtout dans ses années collège et lycée. Est-ce qu’ils se sont inquiétés ?

Boris : Mes amis non parce que quand on consomme à cette fréquence et à cette force, on a des amis qui fument. Tous. Mes parents étaient complètement désespérés, ils n’avaient aucune solution, rien, ils étaient complètement démunis. D’autant que je suis un très fort caractère et que j’ai tendance à être très indépendant et que je les ai fuis pendant des années en fait : ils n’avaient aucune prise sur ce qui se passait.

Clara : Honnêtement, je me garde bien de tout jugement là-dessus parce que je n’ai aucune idée de la manière dont je réagirais si mon enfant avait la même consommation que Boris. Je ne sais pas si y a vraiment une bonne réaction à avoir d’ailleurs. Alors je pose la question à Pascal Hachet, au cas où il ait des conseils à donner aux parents dans cette situation.

Pascal Hachet : De se garer des extrêmes. D’être ni dans l’évitement, ni dans le « on n’a rien vu », la politique d’autruche, la banalisation, ni la violence, la surinquiétude, etc. D’ouvrir un dialogue, franc, résolu. Et d’être capable à la fois de poser des limites éducatives et d’être attentif à ce qui se passe. Qu’est-ce que c’est que cette consommation, à quoi elle sert, sous-entendu, est-ce que tu as des difficultés, est-ce que tu es mal dans ta peau ou je ne sais quoi. 

Clara : A l’écouter, ça paraît simple mais l’équilibre entre moralisation et laxisme doit être précaire. La mère d’Inès ne l’a apparemment pas trouvé du tout puisqu’elle a toujours diabolisé à l’extrême la consommation de ses enfants et surtout de son fils, le grand frère d’Inès.

Inès : Elle pense que mon frère a commencé à fumer et que tous les problèmes sont arrivés ensuite. Alors que c’est l’inverse : il a commencé à fumer parce qu’il avait des problèmes, que ça n’allait pas lui en fait. Et c’est vrai que maintenant, ça le pénalise dans sa vie en fait mais je trouve qu’il se relève très bien et qu’il fait ce qui peut quoi.

Le problème, c’est que mon frère il est haut potentiel. Et donc socialement déjà, il a du mal. Mais avec la fumette, c’est encore plus dur pour lui de sortir, tu vois. Donc genre je sais que ça l’aide pas dans ses problématiques et en même temps, je sais que ça l’aide aussi dans ces problématiques-là parce que du coup, ça fait un peu éteindre son cerveau ce genre de choses donc c’est très compliqué.

Clara : Cet extrait d’interview résonne avec une question que j’ai posée à Pascal Hachet : je vous laisse écouter.

Clara : A un moment, vous avez dit « le cannabis, c’est l’arbre, pas la forêt ». Est-ce que vous pourriez nous expliquer ce que ça veut dire ?

Pascal Hachet : Derrière une fumette de cannabis est visible une situation familiale extrêmement dégradée. On a des parents inquiets ou mécontents d’avoir surprise un jeune dans sa chambre et un jeune assez mutique, visiblement mal dans sa peau et qui arrive peu à peu à exprimer que ça lui sert de cocon, de bulle dans un contexte où par exemple les parents se disputent souvent ou bien où les parents sont accaparés par d’autres difficultés. Ça manque un petit peu d’affection et de reconnaissance d’une façon générale, quoi. C’est-à-dire que quoi que fasse l’ado, ce n’est pas valorisé et pas reconnu quoi.

Clara : C’est marrant, le premier truc qui me vient à l’esprit en entendant ça, c’est le profil de plusieurs de mes potes qui sont tombés dans la défonce quotidienne et c’est vrai qu’ils baignaient quasi tous dans une ambiance familiale soit complexe, soit inexistante. Revenons maintenant à Boris et à la terminale qui a suivi son hospitalisation. Il parlait de renaissance. Je lui demande ce qui a changé.

Boris : Changement de mode de consommation qui a déjà atténué un peu ce qui se passait et puis une baisse globale de ma consommation. Je réussis brillamment. Mes notes passent de, l’année précédente 6 au bac à des moyennes plus qu’honorables. J’ai le bac avec mention Bien, un bac S et je réussis le concours d’une des plus grandes écoles d’ingénieur de France et du coup, je pars dans cette école.

Je continue à fumer, toujours des pétards, toujours à des bonnes grosses doses mais j’arrive à étudier, j’arrive à sortir avec un diplôme et je commence à bosser. Je bosse dans un bureau donc ça prête pas directement à conséquence le fait que je consomme. Ça me paraît acceptable. La mémoire est toujours pas là, la motivation est très moyenne. Ça m’amène à changer plusieurs fois de jobs, je me sens pas bien, ça me rend très nerveux. Tiens, ça c’est une parenthèse intéressante : contrairement à ce qu’on croit, le cannabis, ça rend pas cool, ça rend pas calme. En fait, c’est complètement l’inverse et ça, on s’en rend compte quand on arrête.

Clara : Pour le coup, ça, c’est un truc que je soupçonnais pas. Fin je veux dire, de l’extérieur et même de l’intérieur, les joints me semblaient plus apaisant que stimulant. Bref, si on revient sur sa consommation à cette période-là de sa vie, ça donne ça.

Boris : Je fume plus la journée, je fume la nuit, le soir, dès que je rentre et une bonne dizaine de pétards dans la soirée je pense. Un truc comme ça. Je fume chez moi, toute la nuit.

Clara : La suite au prochain épisode mais avant de l’entendre, je voudrais parler du confinement. Et comme Boris ne consommait déjà plus de cannabis depuis un paquet de temps en 2020, c’est vers Inès que je me tourne pour savoir quel impact ça a eu sur sa conso. 

Inès : Alors déjà, rien que le premier confinement. Donc j’étais techniquement encore au lycée parce que ça s’est fini en mai, je crois. Déjà, je l’ai pas fait chez moi. Je l’ai fait un mois chez mon mec et un mois chez la grand-mère de mon mec mais qui était plus là, qui était partie parce qu’elle ne pouvait pas être toute seule. Donc j’étais avec mon mec, avec ses potes fin en gros, ça n’a pas aidé du tout quoi. Le premier mois, bon, j’étais chez les parents de mon mec donc je fumais pas trop quoi mais l’autre mois ? Là, c’était n’importe quoi fin, t’es avec tes potes, tu ne peux pas sortir, y a rien à faire… Donc ouais, concrètement… c’est peut-être ça d’ailleurs qui a marqué un point de… fin peut-être que si je n’avais pas consommé comme ça, quand j’ai eu mon appart’ après, j’aurais pas fumé autant directement.

Clara : Et justement, l’entrée dans le supérieur, ça a donné quoi ?

Inès : Je fumais beaucoup le weekend mais là, y avait plus de rituels. Tu te réveilles tu te prends un café, tu fais tes TD… En fait, mon angoisse scolaire a toujours été supérieure à mon envie de fumer. Donc je faisais les trucs parce que j’avais quand même très très peur d’échouer. C’est pour ça que ça ne m’a pas pénalisé scolairement : en fait, ma phobie scolaire, fin c’est pas de la phobie scolaire d’ailleurs, ma peur de l’échec est toujours plus forte. Mais après, c’était n’importe quoi en fait. Tu fumes pas quatre ou cinq joints par jour, c’est pas normal.
J’étais dans le déni de fou quoi. Je me disais « bah ouais mais tous mes potes fument pareil que moi. » Bah ouais mais tous tes potes sont aussi addicts en fait, vous êtes un groupe de tox quoi, c’est tout.

Inès : je pense que ça m’a handicapée cette année, socialement. Je ne faisais plus rien, j’avais plus envie de sortir. Mais en même temps, même si je ne fumais pas, j’avais pas envie de sortir, tu vois ? On va dire que ça accentuait des symptômes de dépression qui étaient déjà là.

Clara : Je repense à un article qu’une pote m’avait envoyée et qui expliquait grosso modo en quoi le cannabis aidait à lutter contre la dépression et je me dis que, décidément, y a pas de vérité absolue. Bref, étant donné que je sais qu’Inès a arrêté la fumette depuis deux mois, je m’intéresse aux raisons qui l’ont poussées à prendre cette décision.

Inès : C’est cette année en fait : quand j’ai compris que mon mec avait pas le même rapport à ça que moi, que lui ne fume pas quand il est chez lui et peut vraiment s’en passer pendant super longtemps sans rien alors que moi, même si je ne vais rien dire et pas forcément en acheter, je vais y penser souvent en fait. Et puis je crois que c’est à partir du moment où je me suis rendue compte que dès que j’étais dans le bus en sortant des cours, je me disais « putain je vais rentrer et je vais fumer. » C’est pas normal, genre. En fait je me suis dit : « mais si tu remplaces ça par l’alcool, c’est pas normal du tout. » Donc ouais, mon rapport à ça a changé. Et puis j’ai rencontré sur Lille des gens qui ne fumaient pas en fait et donc tu te rends compte qu’en fait, c’est pas normal d’être défoncée tout le temps. Même si ça rend les choses plus faciles pour toi, c’est pas normal.

Clara : Et du coup, c’était quand cette prise de conscience ?

Inès : Je sais plus le moment exact. Je sais juste que, petit à petit, je me le suis répété, plusieurs fois. J’ai plusieurs fois essayé d’arrêter en me disant « c’est la dernière fois que tu toppes », « c’est ton dernier joint » et plein de fois, j’ai pas réussi. Parce qu’il se passait toujours un truc. Je tenais quelques jours et puis après, il se passait un truc pas ouf dans ma vie et je me disais « putain bah voilà. »

Un mois avant les partiels, je me suis posée la question : ça fait quoi de ne pas fumer ? ça fait quoi de ne plus avoir… ça fait quoi ? je voulais retrouver la vraie sensation de vivre. De voir sur le long terme ce que ça faisait. Parce que je pouvais ne pas fumer pendant plusieurs jours mais je veux dire, la vraie vie sans les effets.

Clara : C’est drôle cette expression, « vraie vie ». Comme si une vie sous substances n’était pas réelle. Fin, je vois très bien ce qu’elle veut dire hein, mais ça me fait me demander pourquoi la drogue fait perdre le contact avec la réalité selon certains et pourquoi elle la rend supportable voire même incroyable pour d’autres. Mais c’est un autre sujet. Pour l’instant, contentons-nous de comprendre pourquoi Inès est satisfaite de la décision qu’elle a prise en arrêtant le cannabis.

Inès : Parce que j’ai pas envie, j’ai plus envie, j’ai vu ce que ça fait d’être bien et maintenant je pense que je suis capable (même si ça fait pas très longtemps – ça doit faire deux mois, un peu plus de deux mois que j’ai arrêté) même si je sens que je suis pas détachée totalement mais que je me suis quand même vraiment détachée de la partie quotidienne en fait. Je n’ai plus envie d’être défoncée en journée. J’ai envie de faire des trucs. J’aime bien faire des trucs maintenant. Et donc vu que je suis certaine que si je fume en journée, je ne fais rien bah j’ai plus envie.

Clara : Ce truc de « j’ai plus envie », ça se produit souvent au sortir de l’adolescence selon Pascal Hachet. Alors, je suis allée creuser un peu.

Clara : Une de vos thèses aussi, c’est que les effets du joint seraient notamment recherchés à l’adolescence pour réguler les enjeux relationnels et psychologiques de cette période de la vie qui est toujours un peu complexe, mais du coup est-ce que ça veut dire qu’une fois adultes, les jeunes qui fument des joints vont arrêter spontanément ? Comment ça se passe ensuite une fois que la période est passée ?

Pascal Hachet : J’ai beaucoup de fumeurs réguliers qui arrêtent entre 20 et 25 ans quand ils arrivent à mettre en place un peu une triade je dirais, le boulot, l’appart et puis le copain ou la copine. Ou un des trois éléments ou deux des trois éléments. Et à ce moment-là, le cannabis est délaissé parce qu’il apparaît comme un échafaudage ou un élément d’échafaudage dont le jeune adulte a eu besoin pour avancer et puis après, y en a plus besoin, voire même ça ferait un ennui.

Clara : Ok mais même si ça représente « beaucoup », ça représente pas du tout l’intégralité des consommateurs. La preuve avec Boris qui a continué, même avec un boulot, un appart’ et une copine. Sauf que y a eu un moment où ça s’est arrêté puisqu’il m’a contacté en me disant qu’il n’avait pas touché au cannabis depuis des années. Et ce moment, il y vient peu à peu…

Boris : Donc voilà, dix ans comme ça. Ça commence à m’attaquer sérieusement, je prends de mauvaises habitudes, c’est difficile pour la personne avec qui je vis et il se passe un moment où j’en ai marre. On est encore loin de l’arrêt définitif : il y a tout un parcours qui va séparer ce moment-là de l’arrêt.

Je vais voir un psychologue pour m’aider à faire ça. Et la remarque du gars, c’est « ah c’est marrant, d’habitude, les gens ne viennent pas d’eux-mêmes. D’habitude, c’est la justice qui me les envoie. »

A plusieurs reprises, je vais essayer de jeter ce qui me reste et de me dire « non c’est bon c’est fini » mais nan, ça ne marche pas. Ça prend du temps. On parle de plusieurs années ; je pense qu’il s’est passé au moins trois/quatre ans entre ce moment où j’en ai marre et le moment où j’arrête.

Clara : Je m’intéresse alors à la différence qu’il y a eu entre toutes les fois où il a essayé d’arrêter et la fois où ça a marché.

Boris : A un moment donné, j’ai dû passer des tests de contrôle aux drogues pour une raison qui m’est propre et le seul moyen de ne pas être détecté positif au cannabis, c’est d’arrêter (pour un gros fumeur, un fumeur chronique), c’est d’arrêter deux mois. Et j’avais pas le choix, il y avait une échéance, un enjeu. Ça, c’est le vrai arrêt.

Il y a tout un parcours de ces deux mois-là qui te changent du tout au tout. Tu passes d’un état à l’autre. Il y a une transition d’une quinzaine de jours qui, physiquement est éprouvante, mentalement éprouvante, il y a une envie de reprendre qui est très forte mais si tu as une motivation forte et que tu as ce ras-le-bol qui te tape au cul depuis un petit moment, ça marche.

Clara : Et concrètement, il se passe quoi dans la tête et le corps à ce moment-là ?

Boris : On est dans un état larvaire physique. En termes de dynamisme et tout et là d’un coup, on se prend une claque d’énergie impossible. C’est monstrueux. On se met à faire des cauchemars à chaque fois qu’on dort, c’est des cauchemars atroces, ultra vivants, ultra forts et c’est un des trucs super marquants de l’arrêt du cannabis. Tu te mets à dormir très peu parce que tu avais l’habitude de t’abrutir avec des produits franchement assez forts et à haute dose. C’est pas un bon moment à passer quoi.

Clara : Et puis, Boris va parler d’un autre truc. Un truc qui me touche personnellement parce que je l’ai constaté de mes propres yeux, pour le cannabis et pour d’autres produits d’ailleurs. Ce truc, c’est la conséquence de l’arrêt sur son entourage. 

Boris : Et en fait, il y a un arrêt social qui suit cet arrêt-là où on va s’éloigner des gens qui fument, non seulement pour la tentation et puis parce qu’on n’a plus rien à partager avec eux. Voilà, on quitte un peu ce truc social, on se réinvente et puis on a réussi un truc quoi. On se sent cool, ça se passe bien, on a des projets, de la motivation, de l’énergie pour la mettre en œuvre et ça change tout.

Depuis que j’ai arrêté, j’ai aujourd’hui 37 ans, donc on va dire que ça fait cinq ans bien tassés que je ne consomme plus de cannabis, c’est quelque chose qui va devenir une seconde nature quoi. On revit, on se sent bien. Il s’est passé des tas de trucs que j’aurais jamais cru pouvoir faire : je suis devenu beaucoup plus performant dans mes projets professionnels, personnels, il y a eu énormément de remises en cause, plein de choses. On parle d’une consommation qui a duré plus de quinze ans à haute dose avec des conséquences énormes et le fait d’arrêter après autant de temps, après autant d’habitudes, c’est quelque chose d’ultra difficile mais le résultat est juste fabuleux.

Clara : Je lui demande alors s’il a encore des séquelles de cette addiction, cinq ans plus tard.

Boris : Aujourd’hui, après des années sans cette substance, on revit tout à fait normalement. Il n’y a pas de conséquences sur le long terme après l’arrêt qui me soit arrivé. Je sais que ça existe pour certaines personnes. Il a des dommages qui sont irréversibles.

Les dommages qui sont irréversibles, bah c’est aussi ce que ça a pu faire à mes poumons parce que la consommation de cannabis, ça ajoute un risque certain à la consommation de tabac parce que c‘est souvent mixé et oui, bien sûr, il y a des conséquences probablement à très long terme mais pour ce qui est de la vie quotidienne non non, ça se passe très bien.

Clara : Par rapport au tabac, c’est vrai que c’est pas inintéressant quand quelqu’un est dépendant au joint de savoir quelle est la part du joint et quelle est la part de la nicotine. Mais c’est un autre sujet. En attendant, moi, je reste bloquée sur ce truc d’entourage. D’ailleurs, lors de mon entretien avec Inès, j’avais abordé la question du couple. Pour savoir la place du produit dedans.

Clara : Et est-ce que dans tes relations amoureuses, t’as toujours été avec des mecs qui fumaient ou pas ?

Inès : Ouais (Rires)

Clara : Tu le réalises là ? (Rires)

Inès : Ouais, genre vraiment, j’ai fait le back-up de ceux qui… fin parce qu’au collège, je les compte pas, ça n’existe pas, j’ai pas eu de relations donc on va dire que oui pour mes trois exs. Ah non ! Y en avait un qui fumait pas. Ah si… Mais moins que moi.

Clara : Je me demande si c’est comme la clope, une façon d’aller parler au mec qui te plaît avec ce prétexte qui donne une contenance.

Inès : Ça a pas été une manière de rencontrer des gens parce que mon premier mec au lycée je l’ai rencontré sur les réseaux sociaux et le deuxième je l’ai rencontré dans ma classe (fin on était ensemble au lycée) mais par contre, c’est un moyen d’enclencher le truc. De se dire « bah attends », tu sais quand tu veux te retrouver avec quelqu’un seule à seule, au début, pour le faire, genre la première fois, c’est un peu dur, c’est un peu gênant et tout et donc t’as le « oh bah viens on va fumer un joint tous les deux », tu discutes… et puis ça me décoinçait vachement en fait parce que moi, j’étais pétrifiée à l’idée de relationner avec un mec.

Clara : Ouais bon clairement, on est un peu sur le même enjeu que la cigarette à ce niveau : c’est tellement admis socialement que c’est clairement la facilité de draguer par ce biais. Le truc, c’est qu’au-delà de la séduction, il y a aussi tout l’entourage amical. Boris a pas mal de trucs à dire à ce sujet.

Boris : On parlait tout à l’heure de l’entourage qu’on a : quand on est fumeur, on traine avec des fumeurs. Eh bah, on se rend super vite compte quand on fume plus qu’on n’a pas envie de passer notre temps avec des fumeurs en fait parce que la relation sociale est centrée sur le produit. On retrouve là-dedans dans des trucs qu’on va retrouver dans des trucs plus forts, des vrais trucs de junkies, où les mecs se retrouvent entre consommateurs de crack, entre consommateurs d’héroïne, parce qu’ils sont pas jugés, parce que y a la facilité de consommation du produit, parce que les gens sont dans le même état d’esprit à partir du moment où ils ont commencé à consommer, et en fait y a un arrêt social qui suit cet arrêt-là où on va s’éloigner peu à peu des gens qui fument, non seulement pour la tentation et puis parce qu’on n’a plus rien à partager avec eux !

Clara : Juste avant d’entendre la suite de l’entretien avec Boris, je vais glisser ici deux petites questions qui me trottent dans la tête depuis le début de mon travail sur le cannabis et que j’ai posées à Pascal Hachet pour avoir son opinion là-dessus.

Clara : Et est-ce que le fait que les Français soient les plus gros fumeurs de cannabis en Europe peut être corrélé avec la pénalisation et la politique très très répressive du cannabis en France ?

Pascal Hachet : Non non, il y a beaucoup d’études là-dessus, il n’y a pas de liens entre les deux. Les gens ne font pas ça pour enquiquiner le monde hein ; les gens le font parce que dans le pétard, ils trouvent un certain nombre de choses, soit pour s’amuser, soit pour gérer un mieux-être ou un mal-être avec un produit qui objectivement n’est pas un produit très toxique. Le cannabis ne cause pas de lésions au cerveau à la différence de l’alcool si on en abuse.

Clara : Du coup, c’est bien ça fait une idée reçue que vous démontez et je vais vous en soumettre une autre : c’est que le cannabis détruit des neurones, est-ce que c’est vrai ?

Pascal Hachet : Non non, pas du tout. Ça ne détruit pas, ça modifie les échanges entre les cellules nerveuses mais ça ne bousille pas l’équipement, la tuyauterie si vous voulez. De ce point de vue-là, c’est pas un problème. La preuve, c’est que les gens qui perdent la mémoire en ayant fumé du cannabis de manière prolongée retrouvent cette mémoire après.

Clara : Donc ce n’est pas irréversible ?

Pascal Huchet : Non, ça n’est pas irréversible. Par contre, ce qui est embêtant, c’est ce qui peut se passer pendant une consommation soutenue de cannabis. Tout ce à côté de quoi on peut passer à côté. C’est-à-dire on peut très bien planter une scolarité si on fume tous les jours le pétard quoi, à cause des effets démotivants.

Clara : Ces effets-là, ils sont clairement visibles dans les parcours d’Inès et de Boris, bien que ce soit à des niveaux totalement différents. Mais dans le présent, ni l’un ni l’autre ne consomme. Et quand on parle avec Boris du moment où il a arrêté, il mentionne l’existence d’une béquille dont il ne s’est pas servie à l’époque mais qu’il n’est pas inintéressant d’avoir en tête, en tout cas selon lui.

Boris : A mon époque, il n’y avait pas ce qui s’appelle le CBD aujourd’hui. C’est une herbe ou des extraits de plante ou même des résines qui sont produites sans THC qui est la molécule psychoactive du cannabis et je pense que si ça avait existé à l’époque où moi j’ai essayé d’arrêter (ça n’existait pas à cette époque-là ou en tout cas ce n’était pas disponible), ça m’aurait grandement aidé. Je pense que c’est une forme d’airsats qui est vachement efficace.

Clara : A bon entendeur… Bon, on approche de la fin du podcast mais avant, il me reste deux trois questions. Dont une, que je pose presque toujours aux invité.e.s : qu’est-ce que t’a enlevée ton addiction ?

Inès : A la fois ça m’a enlevé de l’aisance sociale (parce que ça m’a enfermée dans ma propre anxiété) et en même temps ça m’a apporté une vie sociale. J’arrivais plus à aller vers les gens en soirée, je pouvais parler. Je sens que la fumette m’a tout donné et tout enlevé en même temps. Au début, ça me l’a donnée, dans le côté fun en soirée que j’ai de base mais que j’avais beaucoup de mal à montrer et puis après, ça me l’a enlevé aussi parce qu’après, tu passes ta soirée dans ton coin. Quand je fumais et que ça me faisait rigoler, j’avais pas de… j’étais bien, vraiment je me sentais bien. Mais quand j’ai commencé à fumer pour fuir des trucs, là, ça m’a enlevé des trucs. En fait c’est le psy et la fumette qui font que ça m’a enlevé des trucs. Pour le reste, ça m’a rien enlevée. Peut-être un peu de mémoire, si. Et un peu de neurones.

Boris : elle m’a pris mon adolescence. Elle m’a pris les projets que j’aurais pu avoir à cette époque-là. Elle m’a fait redoubler au lycée, elle m’a fait perdre des années. Ça rend la trajectoire tortueuse. On ne va pas là où on voudrait aller et même si on arrive à développer assez d’énergie pour le faire, ça va pas être simplifié quoi.

Clara : Et qu’est-ce qu’elle t’a apporté ?

Boris : La capacité à vivre au présent. Et une forme de recul sur les choses assez poussées. Je parlais de la maladie tout à l’heure, de la façon dont je me suis trouvé à l’hôpital et tout, eh bien, quand ça t’arrive et que tu es jeune et que tu subis des choses qui sont quand même assez graves physiquement, finalement, tu arrives à vivre au présent. Ça créé une forme d’optimisme. Je pense que quand tu as été assez bas, dans tes pensées, dans ton physique et tout, tu vis au présent. Tu restes très optimiste, tu n’as pas peur du futur.

Clara : Je pose alors une autre question à Boris. Je voudrais savoir ce qu’il dirait s’il avait en face de lui l’ado de 14 ans qu’il était quand il a commencé à consommer.

Boris : Faut pas faire ça. J’ai pas envie de faire ça, faut pas le faire. Il y a une situation qui va se dérouler en fonction de critères. A un moment donné de ta vie, tu seras dans une situation qui est celle que tu vis et elle se passe d’une manière certaine et j’en veux pas au gamin de cette époque-là parce que ça s’est passé comme ça. Je m’imagine moi aujourd’hui avec mes presque 40 balais aller voir le gamin que j’étais à l’époque et lui dire : « gamin fais pas ça parce que tu sais même pas tout ce qui va t’arriver », j’aurais fait quoi ? J’aurais dit « ouais ok » et puis j’aurais fumé un joint. C’est inexorable : ce qui doit se passer se passe et c’est jamais la moralisation, le jugement ou la condescendance qui vont faire changer les choses. Si il y a des expériences à faire au cours de sa vie, elles doivent se passer, elles se font et je pense que la personne que je suis aujourd’hui est indissociable de la personne que j’étais à cette époque-là et de la personne que j’ai été pendant toute ma consommation.

Clara : Si Boris semble être en paix avec tout ça aujourd’hui, il y a encore un point sur lequel la corde est toujours sensible.

Boris : C’est peut-être la chose la plus difficile à gérer émotionnellement après l’arrêt, c’est ce truc où tu peux pas revenir en arrière sur ce que tu as fait de mal aux autres. C’est comment tu t’es comporté avec les gens et voilà, ce que tu leur as fait. C’est pas cool.

Clara : On arrive presque à la fin du podcast mais avant de conclure, je creuse les raisons qui ont poussé Boris à me contacter quand j’ai diffusé mon appel pour ce podcast et surtout, à son positionnement vis-à-vis des gens qui fument du cannabis aujourd’hui.

Boris : Quand je rencontre des gens qui sont des consommateurs chroniques, quelqu’un qui va fumer en soirée avec ses copains bah il fait sa vie, c’est pas un problème et je n’irais pas lui raconter ma vie par contre avec quelqu’un pour qui c’est un pilier, pour qui c’est central, ouais, je pense que le mieux à faire, c’est de lui partager mon expérience et les conséquences que ça a eu sur moi.

Si y a un gars qui a 20/25 ans, qui consomme déjà depuis quelques années et qui se reconnaît dans cette consommation chronique sur le long terme et qui commence à entrevoir les mêmes symptômes que ceux que j’ai vécus et qui se dit « ah ouais, effectivement… », peut-être que ça peut lui permettre à lui de prendre du recul sur ce qu’il est en train de faire. Et peut-être justement d’allumer une étincelle plus tôt. Même si ça doit arriver un jour, si ça peut arriver plus tôt, ça fait un peu moins de temps perdu.

Clara : Tout le temps qu’a duré notre conversation, j’ai été impressionnée par le recul et la lucidité de Boris sur son passé mais aussi sur qui il est aujourd’hui. Et ce qu’il m’a dit en dernier montre à quel point il se connaît désormais.

Boris : Y a des personnalités addictes. Souvent c’est des gens qui vont être à la recherche de sensations, qui ont besoin de vivre des choses fortes et ça c’est un truc qu’on retrouve dans tous les types d’addiction : ça va de l’addiction aux jeux, au cul, à la drogue, à l’alcool ou tout ce qu’on veut, c’est souvent des gens qui vont rechercher des situations extrêmes parce qu’ils en ont besoin. Et ce qu’il faut retenir, c’est qu’une personnalité addicte, même sans son addiction, elle reste dans cette forme de recherche et faut être très méfiant parce que c’est quelque chose de très personnel et que cette recherche d’exception, elle va resurgir souvent. Faut faire gaffe à ça.

Clara : Ce sera donc le mot de la fin qui pourrait ouvrir un autre épisode de deux heures mais je préfère vous laisser méditer tranquillement sur tout ce qui vient d’être dit parce que c’était un épisode particulièrement dense. Je tiens d’ailleurs à remercier de tout cœur nos deux invités et Pascal Hachet pour l’énergie qu’ils ont consacré à ce podcast et pour la confiance qu’ils ont consenti à m’accorder. Quant à nous, on se retrouve dimanche prochain à 15h pour parler des Troubles du Comportement Alimentaire, et notamment de la boulimie et de l’hyperphagie. D’ici là, prenez soin de vous et n’hésitez pas à partager ce podcast à toutes celles et ceux qui pourraient avoir besoin de l’entendre. A la semaine prochaine ! 

Notes du podcast :

https://www.musicscreen.be/musique-libre-de-droit/Catalogue/Alice.html

https://www.babelio.com/livres/Hachet-Ces-ados-qui-fument-des-joints/211404

https://www.babelio.com/livres/Hachet-Les-toxicomanes-et-leurs-secrets/1116399

http://www.sato-picardie.fr/

https://www.caf.fr/partenaires/points-d-accueil-Ecoute-jeunes

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