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[Critique] Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Pour ce nouveau podcast Critiques de Behind The Society, j’ai décidé de vous parler aujourd’hui du dernier film de Mélanie Laurent, sorti le 17 septembre 2021 sur la plateforme de streaming Prime Vidéo. Adaptation du roman de Victoria Mas paru en 2019, Le bal des folles tient pour théâtre la société française du 19ème siècle dans laquelle les femmes, ou plutôt, les “hystériques” comme elles étaient alors appelées, étaient envoyées à la Pitié Salpêtrière de Paris afin d’y être internées et soignées. Zoom sur ce film ambitieux au désir de justice pour ces femmes délaissées et dont la science s’est jouée.

Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine, un podcast réalisé par Marine Evain pour Behind The Society.

Jingle de transition

Si j’ai choisi aujourd’hui de vous parler de ce film, c’est avant tout pour son sujet et l’influence de celui-ci sur notre société actuelle. Car Le bal des folles c’est avant le parcours de ces femmes enfermées, martyrisées et maltraitées par des années de médecine et de science dont le Dr Jean-Martin Charcot, en fut l’une des figures emblématique à l’époque. 

Mais revenons rapidement sur le film en lui-même et sur l’histoire qu’il nous conte. Années 1880, Paris. Eugénie jouée par l’actrice Lou de Lâage est une enfant de la bourgeoisie française et également une grande passionnée de littérature, désireuse d’intégrer les grands cercles de discussion et de débats qui lui font tant rêver. Eugénie, néanmoins, a un don qu’elle peine de plus en plus à gérer : celui de voir et entendre les morts. Au cours d’une énième apparition, Eugénie avoue tout à sa grand-mère qui fait parvenir la nouvelle au père de la jeune fille. 

Convaincu que sa fille est folle et malade, son père l’envoie donc à l’institut de la Salpêtrière où Eugénie va être confronté à la réalité et au sort de ces femmes qualifiées d’hystériques, qu’on enferme et qu’on punit. Le directeur du service neurologique, autrement appelé “service des aliénés”, le Dr Charcot, organise toutes les semaines des séances d’hypnose publiques sur ses patientes qu’il utilise alors comme cobayes pour mener ses expériences. Durant son séjour à la Salpêtrière, Eugénie fait la connaissance de Geneviève, infirmière en chef du service. Si les deux femmes vont commencer par se haïr l’une l’autre, elles vont finalement comprendre les rouages de cet institut patriarcal et tenter de s’en défaire.

Mais voici tout de suite un petit aperçu du film avec sa bande annonce que je vous propose d’écouter. 

Bande annonce

Avant toute chose, il est important de comprendre que le bal des folles existait vraiment au 19ème siècle. Les bourgeois venaient alors de tout Paris pour assister à ce bal organisé tous les ans depuis 1835 à la mi-carême. Le temps d’une soirée, les femmes internées à la Salpêtrière étaient autorisées à se déguiser et à se mélanger avec la haute société parisienne. Ce phénomène attirait évidemment la curiosité des invités qui découvraient alors ce qui se cachait derrière les murs du plus grand établissement de l’hôpital général de Paris. L’expression du bal des folles en elle-même ne vient pas des gestionnaires de l’institut, elle est plutôt journalistique. Car ces femmes contorsionnées et “sans limites” comme le rappelaient souvent la presse de l’époque étaient l’occasion pour ces spectateurs méticuleusement choisis d’observer la maladie, l’expression de la dégénérescence dont le peuple parisien, en particulier les femmes, redoutaient tant. Les corps exhibés sont épiés, scrutés, à la recherche du moindre geste obscène, du moindre comportement déviant, de la moindre crise d’hystérie tant attendue. 

Cette curiosité malsaine est particulièrement bien dépeinte dans le film de Mélanie Laurent : aussi bien lors des séances d’hypnose publiques que lors du bal en lui-même. Dès lors, le regard des autres se pose directement sur ses corps en souffrance, des regards mélangés entre le dégoût et la fascination. Les hommes, les docteurs bien souvent, hypnotisent et sont hypnotisés par ces sujets d’expérience scientifique en tout genre. Il y a un certain plaisir vicieux qu’on remarque aisément dans le film : celui d’avoir tout pouvoir sur ces jeunes filles voire même de faire du Dr Charcot le “nouveau” père d’Eugénie par exemple. Il est le seul à pouvoir décider du sort de ses patientes sans quoi elles croupissent des années entre les quatre murs de la Salpêtrière. Réellement, le film Le bal des folles nous invite à nous questionner sur les intentions de la médecine vis-à-vis de ces femmes : les aider ou simplement en faire des bêtes de foire, exposées une fois par semaine aux yeux du monde quand, le reste du temps, les filles ne sont que soumises aux expériences malsaines des docteurs. De plus, les patientes enfermées à la Salpêtrière sont également vues comme des proies faciles, en témoigne la relation entre Ernest et Louise. Fragilisée par l’enfermement, Louise considère Ernest comme son sauveur, du moins elle voit en lui le regard de quelqu’un qui lui porterait un intérêt non pas pour sa maladie mais pour ce qu’elle est réellement. Même si ce n’est évidemment pas le cas…

Derrière l’expression de bal des folles, on notera bien sûr un certain vocabulaire visant aujourd’hui à décrédibiliser l’expression féminine. En outre, l’hystérie a été inventée aux alentours des années 1830 afin de désigner un mal qui ne toucherait que les femmes et venant de l’utérus. Le travail de Jean-martin Charcot a été plus tard de prouver que cette maladie était avant tout neurologique. Mais cette terminologie a un coût aujourd’hui. En effet, si le mot n’a plus aucune valeur scientifique et médicale selon les chercheurs, il n’en reste que les émotions féminines sont sans cesse ramenées à cette notion d’hystérie. Les femmes seraient ainsi incapables de maintenir leurs calmes, emprises à des crises de nerfs irrationnelles qu’on ne saurait gérer. On assiste donc à la décrédibilisation constante de la parole des femmes, la politique étant le meilleur exemple où la colère exprimée par une femme y est très mal vue. On l’observe très bien dans le film lorsque Eugénie s’emporte face au médecin qui la juge. Sa parole est dessencialisée car hystérique et donc sans valeur réelle. En retour, Eugénie est punie, du moins doit suivre un traitement à base de bain glacée ou de douches à jet puissant. Lorsque Eugénie se rebelle davantage, c’est l’enfermement total qu’on lui impose : sans lumière, ni chaleur. La Salpêtrière s’avère être un lieu de maltraitance où le but n’est définitivement pas de soigner mais de traumatiser, d’extraire de ces femmes la vie qui les anime, d’en faire des coquilles vides plus faciles à dresser… 

Jingle de transition

Néanmoins, Le bal des folles est également l’expression d’une sororité inébranlable. Elle est même la seule véritable lumière du long-métrage car elle rappelle l’entraide naturelle que ces femmes organisaient d’elles-mêmes. Au début du film, Eugénie y est plutôt réticente, terrorisée face aux autres habitantes de la Salpêtrière qu’on lui a toujours appris à craindre ou du moins à éviter. L’expérience d’internement partagée par toutes les filles va cependant aider Eugénie à se rendre compte de quelque chose qu’elle n’avait jamais réalisé auparavant : non ces femmes ne sont pas folles ni dangereuses mais seulement victimes d’un système patriarcale qui ne supporte pas qu’une femme hausse le ton, soit différente ou seulement malade. Ces femmes font peur car elles ne peuvent garder sous cloche les émotions qui les animent. De la même façon, Geneviève, sous les ordres du Dr Charcot mais dont le métier la confronte tous les jours aux patientes, commence à émettre des doutes lorsqu’elle réalise qu’Eugénie peut l’aider à faire le deuil de sa sœur. L’amitié qui se tisse entre les internés et le personnel féminin de la Salpêtrière semble donc être le seul remède à la mélancolie. 

Si Le bal des folles est un film poignant difficile à regarder, il n’est que trop important pour se rendre compte des origines du patriarcat et de la domination des hommes sur les femmes encore aujourd’hui. Outil suprême de dépossession de la crédibilité féminine, la médecine a tenté à de nombreuses reprises de soumettre les femmes à l’enfermement afin de les faire taire. Mais c’était sans compter la sororité et la solidarité des femmes entre elles que Mélanie Laurent a su si bien reproduire dans son film à découvrir urgemment.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »