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La bombe EACOP, face exposée d’un système bancaire meurtrier

Camouflée derrière son « plan climat », TotalEnergies s’étend et pille sur son passage les droits humains et de l’environnement. En Ouganda et en Tanzanie, ses projets dévastateurs dont l’oléoduc Eacop reposent sur le soutien de plusieurs banques. Un rappel nécessaire que l’argent une fois placé ne dort pas. Souvent, il tue.

© Sandra Imbault

TotalEnergies, le géant tentaculaire des hydrocarbures, est présent dans plus de 130 pays. Il consacre 70 % de ses investissements aux énergies fossiles, et engrange des bénéfices pharamineux chaque année (14 milliards d’euros en 2021). Ses nouveaux projets en collaboration avec la China National Offshore Oil Corporation s’ancrent en Ouganda et en Tanzanie, dans l’est de l’Afrique. Le premier projet, « Tilenga », consiste à exploiter l’or noir d’un lac ougandais. Le second, Eacop, mettra en œuvre l’acheminement du pétrole ainsi extrait via le futur plus grand oléoduc du monde, 1443 kilomètres de long, jusqu’en Tanzanie.

Ravager le vivant

Le gazoduc passera par des réserves protégées, et menace ainsi d’extinction de nombreuses espèces déjà en danger. Les deux plus grandes réserves d’eau douce d’Afrique de l’Est seront vraisemblablement contaminées, quand bien même la vie de plus de 40 millions de personnes en dépend. A n’en pas douter, Eacop fera trinquer les coupes de champagne dans le confortable bureau de Patrick Pouyanné (PDG de TotalEnergies). En même temps, il piétinera le vivant à tous les niveaux. A son terme, le projet émettra 34 millions de tonnes équivalent CO2 par an, soit six fois le total des émissions de l’Ouganda.

Ce projet colossal a besoin de financements. Pour cela, Total compte sur de nombreuses banques qui investissent dans cette entreprise l’argent confié par leurs client·e·s. En choisissant d’investir ou de financer des projets, les banques dessinent à grand trait notre modèle de société et son avenir dans un monde aux ressources limitées. D’après un rapport d’Oxfam France de 2020, l’empreinte carbone des grandes banques françaises représente près de huit fois les émissions de gaz à effet de serre de la France entière. Elles sont les premières financeuses européennes des énergies fossiles. Ainsi, au rythme actuel, ces banques nous mènent vers un réchauffement à +4°C d’ici à 2100, bien loin de l’objectif d’1,5°C fixé par le dernier rapport du GIEC. Les plus mauvaises élèves sont la BNP Paribas, la Société Générale et le Crédit Agricole.

Le pouvoir décisif des banques

Ce pouvoir, néanmoins, peut et doit être utilisé à des fins éthiques. Les banques portent la responsabilité des projets dans lesquels elles injectent notre argent. Concernant Eacop, de nombreuses banques se sont engagées à ne pas financer l’infrastructure. Quant aux investisseurs de Total, c’est-à-dire le Crédit Agricole, Amundi, BNP Paribas et Axa, ils sont complices. TotalEnergies consultera ses actionnaires lors de son Assemblée générale le 25 mai 2022. Aux banques de contester et sanctionner ses stratégies expansionnistes dévastatrices. La responsabilité leur incombe de voter contre la gigantesque entreprise de greenwashing appelée « plan climat », contre le renouvellement du mandat des trois membres du conseil d’administration de Total, et pour des mesures d’ampleur en faveur du climat. Sans le soutien de ses investisseurs, Total ne peut mener à bien son expansion. La responsabilité sociale et environnementale des banques a le pouvoir de paralyser les entreprises qui ne sont rien sans leurs actionnaires.

A l’aune des impacts environnementaux dévastateurs des banques, la responsabilité touche donc aux institutions qui exploitent notre argent à dessein pervers, mais aussi à nous, citoyen·ne·s, qui plaçons notre argent dans leurs mains. Entendons-nous bien : ces groupes multilmilliardaires usent du greenwashing pour maquiller leurs intentions, et notre vulnérabilité face à ces pratiques n’est pas blâmable. Toutes les banques françaises se sont engagées publiquement à respecter l’Accord de Paris depuis la COP 21 (2015), et la plupart d’entre elles proposent des Livrets de Développement Durable et Solidaire (LDDS). Derrière ces effets d’annonce et des techniques marketing aveuglantes se trame un cruel manque de transparence vis-à-vis des client·e·s qui restent pour la grande majorité ignorant·e·s de l’emploi que ces groupes font de leurs propres deniers.

Prendre conscience de notre responsabilité

La campagne de sensibilisation notamment menée par StopEacop a permis de lever un infime pan de cette dangereuse et malhonnête opacité. En tant que citoyen·ne, il nous revient de placer notre argent en connaissance de cause. Il est par exemple possible d’estimer l’empreinte carbone de son compte bancaire en téléchargeant gratuitement l’application Rift. En indiquant sa/ses banques et les différents placements qui y sont faits, l’application donne à voir l’empreinte environnementale de l’argent prêté ainsi que ce qu’il finance.

Prenons un exemple fictif. J’ai sur mon compte courant 1500€ au Crédit Agricole, et ai 20 000€ sur un livret A à la Société Générale. Selon l’application, mon épargne est répartie comme suit : 36 % pour les PME, 26 % pour les logements sociaux, 12 % pour les titres financiers et 11 % pour la dette publique. Rift m’indique que mon argent ainsi placé engendre 11 835 kg de CO2 par an, soit près de 9 vols Paris-New York. L’application m’informe également que mon épargne finance TotalEnergies, et plus globalement le secteur sensible de l’exploitation minière et des métaux. Cet outil, à défaut des banques elles-mêmes, contribue à apporter de la transparence à un système bancaire pour le moins discret quand il s’agit d’être honnête.

Agir pour une économie citoyenne, éthique et solidaire

Toutefois, nous ne sommes pas condamné·e·s à subir et constater les dégâts de notre malheureux financement. Plusieurs banques éthiques ont vu le jour ces dernières décennies, à la marge des grands groupes connus de tous·tes. C’est le cas de la Nef, une coopérative bancaire créée en 1988 et qui utilise l’argent déposé par les épargnants pour financer des projets écologiques, sociaux, et culturels. Et puisqu’il s’agit de miser sur la transparence, un registre permet à toute la clientèle de vérifier la liste des projets soutenus. Par ailleurs, il est possible soit de toucher les intérêts de l’épargne, soit de les verser à une association (là encore, en toute transparence). D’autres initiatives proposent des épargnes éthiques mais aussi un compte courant, comme le Crédit Coopératif.

Notre argent, quoiqu’il puisse sembler bien abstrait sous forme d’un nombre sur une application, se matérialise donc bien dans la réalité globale que nous vivons tous·tes à des degrés différents. L’exemple des projets Eacop et Tilenga est criant, mais ne forme que la pointe émergée de l’iceberg. A nous de nous informer et de transformer notre manière de concevoir notre rôle dans l’économie dévastatrice qu’alimentent les grandes banques. Faire le choix de l’éthique, c’est promouvoir une économie citoyenne et donc nos droits humains, par-delà les frontières. C’est façonner une société respectueuse du vivant. C’est capitaliser sur l’avenir de la planète et donc le nôtre. Aux banques d’utiliser leur pouvoir dans le bon sens. A l’État de réguler ce secteur effréné dans sa course au profit, en implémentant des réglementations contraignantes et en cessant de se contenter d’annonces cosmétiques et d’un volontarisme ostentatoire.

Léna Lebouteiller

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Féministes tant qu'il le faudra Podcasts

[Critique] Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Pour ce nouveau podcast Critiques de Behind The Society, j’ai décidé de vous parler aujourd’hui du dernier film de Mélanie Laurent, sorti le 17 septembre 2021 sur la plateforme de streaming Prime Vidéo. Adaptation du roman de Victoria Mas paru en 2019, Le bal des folles tient pour théâtre la société française du 19ème siècle dans laquelle les femmes, ou plutôt, les “hystériques” comme elles étaient alors appelées, étaient envoyées à la Pitié Salpêtrière de Paris afin d’y être internées et soignées. Zoom sur ce film ambitieux au désir de justice pour ces femmes délaissées et dont la science s’est jouée.

Le bal des folles ou comment bâillonner l’expression féminine, un podcast réalisé par Marine Evain pour Behind The Society.

Jingle de transition

Si j’ai choisi aujourd’hui de vous parler de ce film, c’est avant tout pour son sujet et l’influence de celui-ci sur notre société actuelle. Car Le bal des folles c’est avant le parcours de ces femmes enfermées, martyrisées et maltraitées par des années de médecine et de science dont le Dr Jean-Martin Charcot, en fut l’une des figures emblématique à l’époque. 

Mais revenons rapidement sur le film en lui-même et sur l’histoire qu’il nous conte. Années 1880, Paris. Eugénie jouée par l’actrice Lou de Lâage est une enfant de la bourgeoisie française et également une grande passionnée de littérature, désireuse d’intégrer les grands cercles de discussion et de débats qui lui font tant rêver. Eugénie, néanmoins, a un don qu’elle peine de plus en plus à gérer : celui de voir et entendre les morts. Au cours d’une énième apparition, Eugénie avoue tout à sa grand-mère qui fait parvenir la nouvelle au père de la jeune fille. 

Convaincu que sa fille est folle et malade, son père l’envoie donc à l’institut de la Salpêtrière où Eugénie va être confronté à la réalité et au sort de ces femmes qualifiées d’hystériques, qu’on enferme et qu’on punit. Le directeur du service neurologique, autrement appelé “service des aliénés”, le Dr Charcot, organise toutes les semaines des séances d’hypnose publiques sur ses patientes qu’il utilise alors comme cobayes pour mener ses expériences. Durant son séjour à la Salpêtrière, Eugénie fait la connaissance de Geneviève, infirmière en chef du service. Si les deux femmes vont commencer par se haïr l’une l’autre, elles vont finalement comprendre les rouages de cet institut patriarcal et tenter de s’en défaire.

Mais voici tout de suite un petit aperçu du film avec sa bande annonce que je vous propose d’écouter. 

Bande annonce

Avant toute chose, il est important de comprendre que le bal des folles existait vraiment au 19ème siècle. Les bourgeois venaient alors de tout Paris pour assister à ce bal organisé tous les ans depuis 1835 à la mi-carême. Le temps d’une soirée, les femmes internées à la Salpêtrière étaient autorisées à se déguiser et à se mélanger avec la haute société parisienne. Ce phénomène attirait évidemment la curiosité des invités qui découvraient alors ce qui se cachait derrière les murs du plus grand établissement de l’hôpital général de Paris. L’expression du bal des folles en elle-même ne vient pas des gestionnaires de l’institut, elle est plutôt journalistique. Car ces femmes contorsionnées et “sans limites” comme le rappelaient souvent la presse de l’époque étaient l’occasion pour ces spectateurs méticuleusement choisis d’observer la maladie, l’expression de la dégénérescence dont le peuple parisien, en particulier les femmes, redoutaient tant. Les corps exhibés sont épiés, scrutés, à la recherche du moindre geste obscène, du moindre comportement déviant, de la moindre crise d’hystérie tant attendue. 

Cette curiosité malsaine est particulièrement bien dépeinte dans le film de Mélanie Laurent : aussi bien lors des séances d’hypnose publiques que lors du bal en lui-même. Dès lors, le regard des autres se pose directement sur ses corps en souffrance, des regards mélangés entre le dégoût et la fascination. Les hommes, les docteurs bien souvent, hypnotisent et sont hypnotisés par ces sujets d’expérience scientifique en tout genre. Il y a un certain plaisir vicieux qu’on remarque aisément dans le film : celui d’avoir tout pouvoir sur ces jeunes filles voire même de faire du Dr Charcot le “nouveau” père d’Eugénie par exemple. Il est le seul à pouvoir décider du sort de ses patientes sans quoi elles croupissent des années entre les quatre murs de la Salpêtrière. Réellement, le film Le bal des folles nous invite à nous questionner sur les intentions de la médecine vis-à-vis de ces femmes : les aider ou simplement en faire des bêtes de foire, exposées une fois par semaine aux yeux du monde quand, le reste du temps, les filles ne sont que soumises aux expériences malsaines des docteurs. De plus, les patientes enfermées à la Salpêtrière sont également vues comme des proies faciles, en témoigne la relation entre Ernest et Louise. Fragilisée par l’enfermement, Louise considère Ernest comme son sauveur, du moins elle voit en lui le regard de quelqu’un qui lui porterait un intérêt non pas pour sa maladie mais pour ce qu’elle est réellement. Même si ce n’est évidemment pas le cas…

Derrière l’expression de bal des folles, on notera bien sûr un certain vocabulaire visant aujourd’hui à décrédibiliser l’expression féminine. En outre, l’hystérie a été inventée aux alentours des années 1830 afin de désigner un mal qui ne toucherait que les femmes et venant de l’utérus. Le travail de Jean-martin Charcot a été plus tard de prouver que cette maladie était avant tout neurologique. Mais cette terminologie a un coût aujourd’hui. En effet, si le mot n’a plus aucune valeur scientifique et médicale selon les chercheurs, il n’en reste que les émotions féminines sont sans cesse ramenées à cette notion d’hystérie. Les femmes seraient ainsi incapables de maintenir leurs calmes, emprises à des crises de nerfs irrationnelles qu’on ne saurait gérer. On assiste donc à la décrédibilisation constante de la parole des femmes, la politique étant le meilleur exemple où la colère exprimée par une femme y est très mal vue. On l’observe très bien dans le film lorsque Eugénie s’emporte face au médecin qui la juge. Sa parole est dessencialisée car hystérique et donc sans valeur réelle. En retour, Eugénie est punie, du moins doit suivre un traitement à base de bain glacée ou de douches à jet puissant. Lorsque Eugénie se rebelle davantage, c’est l’enfermement total qu’on lui impose : sans lumière, ni chaleur. La Salpêtrière s’avère être un lieu de maltraitance où le but n’est définitivement pas de soigner mais de traumatiser, d’extraire de ces femmes la vie qui les anime, d’en faire des coquilles vides plus faciles à dresser… 

Jingle de transition

Néanmoins, Le bal des folles est également l’expression d’une sororité inébranlable. Elle est même la seule véritable lumière du long-métrage car elle rappelle l’entraide naturelle que ces femmes organisaient d’elles-mêmes. Au début du film, Eugénie y est plutôt réticente, terrorisée face aux autres habitantes de la Salpêtrière qu’on lui a toujours appris à craindre ou du moins à éviter. L’expérience d’internement partagée par toutes les filles va cependant aider Eugénie à se rendre compte de quelque chose qu’elle n’avait jamais réalisé auparavant : non ces femmes ne sont pas folles ni dangereuses mais seulement victimes d’un système patriarcale qui ne supporte pas qu’une femme hausse le ton, soit différente ou seulement malade. Ces femmes font peur car elles ne peuvent garder sous cloche les émotions qui les animent. De la même façon, Geneviève, sous les ordres du Dr Charcot mais dont le métier la confronte tous les jours aux patientes, commence à émettre des doutes lorsqu’elle réalise qu’Eugénie peut l’aider à faire le deuil de sa sœur. L’amitié qui se tisse entre les internés et le personnel féminin de la Salpêtrière semble donc être le seul remède à la mélancolie. 

Si Le bal des folles est un film poignant difficile à regarder, il n’est que trop important pour se rendre compte des origines du patriarcat et de la domination des hommes sur les femmes encore aujourd’hui. Outil suprême de dépossession de la crédibilité féminine, la médecine a tenté à de nombreuses reprises de soumettre les femmes à l’enfermement afin de les faire taire. Mais c’était sans compter la sororité et la solidarité des femmes entre elles que Mélanie Laurent a su si bien reproduire dans son film à découvrir urgemment.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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Aux urnes citoyen.ne.s L'île de Lille

À Lille, ambiance festive dans le cortège du premier mai

À l’occasion de la fête du travail, jour commémoratif des luttes pour les droits des travailleurs et des travailleuses, plus de 2000 personnes se sont retrouvé.es ce matin à porte des postes, bravant l’absence de transports en commun. Le cortège rassemblant syndicats, partis politiques et travailleureuses a ensuite prit le chemin de Wazemmes accompagné tout en musique, discours et slogan.

C’était le rendez-vous incontournable de l’après-présidentielle, les Lillois.es sont très clair.es : la lutte continue. Pour l’Union Populaire, la manifestation prend la couleur du « troisième tour » tant attendu : les élections législatives qui auront lieu en juin prochain. « Puisque en plus ça rime, mettons Mélenchon à Matignon » scande Ugo Bernalicis, député LFI du Nord. À ses côtés, Adrien Quatennens avec qui il a mené la manifestation de l’Union Populaire. Les deux députés n’ont pas manqué d’exprimer leur désaccord avec le président fraîchement réélu, Emmanuel Macron.

Pour nous, la retraite, c’est toujours à 60 ans !

Adrien Quatennens, député France Insoumise de la première circonscription du Nord.
Adrien Quatennens ©Alice Gosselin

L’âge du départ à la retraite reste la principale revendication clamée par les manifestant.es, au même titre que l’augmentation des salaires.

La manifestation s’est déroulée à grand renfort de slogans, mais toujours dans le calme. En s’y promenant un peu, on croise toutes les générations, celleux qui sont déjà à la retraite n’hésitent pas à descendre dans la rue pour soutenir la jeunesse, qui elle aussi a largement mobilisé grâce aux syndicats étudiants comme la FSE et l’UNEF et les partis politiques, le NPA et la JC. Enfants, parents et manifestant.es ont aussi pu profiter de l’Internationale reprise par la fanfare « La brigade des tubes ».

La brigade des tubes ©Anaëlle Charlier

La manifestation s’est finalement dispersée dans le calme à Wazemmes. Contrairement à sa cousine parisienne, elle n’a pas été perturbée par l’intervention de casseurs ni d’altercation avec la police.