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Aux urnes citoyen.ne.s

Penser la démocratie : pouvons-nous interdire les sondages électoraux ?

À cinq jours des présidentielles, toujours sans alliance à gauche, ses électeurices se déchirent. Tantôt séduit.e.s à l’idée de soutenir le ou la candidat.e le plus en adéquation avec leurs opinions, tantôt par la possibilité de retrouver un gouvernement de gauche avec la candidature de Jean-Luc Mélenchon, vu comme le seul candidat capable de peser démocratiquement. Posture qu’il doit en partie aux sondages d’opinion qui le placent en troisième position, juste derrière la candidate d’extrême-droite Marine le Pen. Ironiquement, cette place provoque une mobilisation, avec le hashtag #CeSeraMélenchon, encourageant les électeurices à « forcer » le rassemblement des voix derrière le candidat, qui monte drastiquement dans les sondages (+4% en 15j selon l’IFOP). Cette portée des sondages soulève plusieurs questions : les sondages d’opinion influencent-ils les votes des Français ? Leur interdiction est-elle envisageable ?

Voter en son âme et conscience ?

Si les classements annoncés par les sondages d’opinion se sont jusqu’ici souvent vérifiés, comme en 2017, il faut garder en tête que leur vocation n’est pas de prédire le résultat des élections, mais bien de donner une idée de la répartition politique des français.es. De plus, pour éviter une possible influence ou perturbation à l’approche du scrutin la France interdit, depuis 2002, leur diffusion la veille et le jour-même de l’élection.

L’exemple de J-L Mélenchon est significatif : les sondages peuvent encourager les partisan.e.s d’un.e candidat.e ou d’une branche politique à se mobiliser pour leur candidat.e si iel est en retard, ou si les intentions de votes semblent redonner espoir. D’un autre côté, les partisan.e.s d’un.e candidat.e avec beaucoup d’avance pourraient se reposer sur leurs lauriers, celleux dont le ou la candidat.e subit un retard irrattrapable pourraient être découragés de voter, ou changer leur vote pour un.e candidat.e ayant plus de chance d’être élu.e afin de ne pas voter « inutilement. » Il est indéniable que l’intention de vote mesurée par les sondages est une information prise en compte par les électeurices avant de déposer leur bulletin dans l’urne.

Les citoyen.ne.s subiraient la pression du « vote utile » : soit l’action de voter pour un ou une candidat.e susceptible d’être élu.e, à défaut de voter pour un petit parti parfois plus en adéquation avec leurs idées. En effet, ce choix reviendrait à « gâcher sa voix », car en aucun cas cela ne pourrait faire basculer l’issue du vote. Une dynamique de vote insufflée par les résultats des sondages : ce serait le plus lourd argument pour leur interdiction.

Le mythe du vote utile

La grande oubliée des sondages de cette présidentielle, c’est l’abstention qui l’emporterait à plus de 30%, devant Emmanuel Macron. Abstention apportée par la lassitude des français.e.s, le désintérêt généré par des élections qui « de toute façon n’y changeront rien. »  Abstention nourrie par l’impression de voter inutilement car les petits partis « n’ont aucune chance. » Abstention confortée par les sondages, qui annoncent une élection « déjà jouée d’avance. » Face à l’abstention, une solution semble toute trouvée : si les sondages étouffent les opinions et l’intérêt des gens pour les élections, alors il suffit de les supprimer.

Pour cause, la suppression des sondages ferait s’envoler l’injonction au « vote utile », puisque personne ne saurait quel.le candidat.e se rapproche le plus de l’Elysée. Une dynamique susceptible de redonner espoir à nombre d’abstentionnistes qui pourraient voter pour un « petit » parti sans se soucier de l’impact de leur voix. La suppression des sondages électoraux entraînerait aussi celle du pessimisme ambiant, impossible d’affirmer que tout est joué d’avance, puisque personne n’en saurait rien. Le temps consacré aux spéculations sur le résultat des élections pourrait être redistribué dans la présentation des programmes, dans les débats : un vrai gain pour la démocratie.

Crédit : Flickr, https://flic.kr/p/Ud5cmC

Les avantages semblent alléchants, mais les contre-arguments ne manquent pas. Si la campagne se joue à l’aveugle, impossible de mettre en place le fameux « cordon sanitaire » et de faire barrage à l’extrême droite tant redoutée par la démocratie serait en tête si cette dernière gagne en popularité. Si le vote stratégique disparaissait, ce ne serait pas le cas des rumeurs ou autres fuites de sondages internes, voire illégaux qui pourraient être utilisés par les partis pour en tirer avantage. Le gros risque, si l’on interdit les sondages, serait de les voir réalisés et publiés par des institutions peu fiables, ou dans le meilleur des cas, des pays frontaliers. auquel cas la loi serait vaine. Dans les faits, interdire la diffusion des sondages pourrait se révéler peu efficace.

Légalement, cette interdiction serait aussi difficilement applicable, car même si le statut juridique défini par la loi de 2016 des sondages est flou, ces derniers restent considérés comme de l’information. Les interdire poserait problème vis-à-vis de la liberté d’expression. Difficile alors de décider de la marche à suivre. Devrions-nous allonger encore le temps d’interdiction de publication des sondages, au risque de perdre de l’information ? Ou au contraire, les encourager en insistant sur la transparence de leurs processus de fabrication ? Comment redonner confiance en notre système électoral, pour que les sondages n’aient plus l’air d’annoncer que tout est joué d’avance ?

Anaëlle Charlier

*Rolling à retrouver : Présidentielle 2022 – IFOP

Présidentielle : quelles règles pour les sondages d’opinion ? | Vie publique.fr (vie-publique.fr)