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[Portrait de vie] Harcèlement scolaire : le combat de Louise après le suicide de sa sœur

Louise a perdu sa sœur des suites du harcèlement scolaire. En 2018 alors qu’elle habite à Singapour, elle reçoit un appel de sa famille lui annonçant que sa petite sœur Liane s’est suicidée. Pour Louise, c’est l’incompréhension totale. Parce que ce qu’il y a de plus problématique avec le harcèlement scolaire, c’est qu’il est souvent invisible. Louise rentre alors en urgence en France, et trouve, dans l’appartement de sa petite sœur à Toulouse, un journal intime. A l’intérieur, Liane y décrit ses 7 années de harcèlement scolaire qu’elle a subi de la 6ème à la Terminale, et qui l’ont poussées à mettre fin à ses jours. Liane était alors études supérieures, elle réussissait à l’école, s’épanouissait dans le patinage artistique, avait l’air totalement heureuse, mais voilà, les années de harcèlement scolaire qu’elle a subies ont laissé des traces. Des traces indélébiles mais pourtant invisibles aux yeux de ses proches.

En recueillant le journal intime de sa sœur, Louise se lance alors dans une enquête de plusieurs années. Puis, avec l’aide d’étudiant.e.s, de psychologues et autres professionnel.le.s de santé, elle se lance dans l’écriture d’un roman policier basé sur les témoignages du journal intime. La Fille de Cristal est un livre de sensibilisation, contenant des pages du journal intime de Liane dans lequel la jeune fille raconte son calvaire. Le livre vise à aider les proches de victimes et potentielles victimes à détecter le mécanisme du harcèlement scolaire, les pensées et la logique d’un ou d’une élève qui vit le harcèlement. Pour que cela ne se reproduise pas, pour être capable d’identifier les signes. Ce livre, c’est libérer le chagrin d’une famille qui a perdu un enfant avec l’espoir de sauver d’autres vies de victimes du harcèlement scolaire, en laissant le témoignage de Liane dans un livre, comme une empreinte indélébile.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice:

Louise a perdu sa sœur des suites du harcèlement scolaire. En 2018 alors qu’elle habite à Singapour, elle reçoit un appel de sa famille lui annonçant que sa petite sœur Liane s’est suicidée. Pour Louise, c’est l’incompréhension totale. Parce que ce qu’il y a de plus problématique avec le harcèlement scolaire, c’est qu’il est souvent invisible. Louise rentre alors en urgence en France, et trouve, dans l’appartement de sa petite sœur à Toulouse, un journal intime. A l’intérieur, Liane y décrit ses 7 années de harcèlement scolaire qu’elle a subi de la 6ème à la Terminale, et qui l’ont poussées à mettre fin à ses jours. Liane était en études supérieures, elle réussissait à l’école, s’épanouissait dans le patinage artistique, avait l’air totalement heureuse, mais voilà, les années de harcèlement scolaire qu’elle a subies ont laissé des traces. Des traces indélébiles mais pourtant invisibles aux yeux de ses proches.

En recueillant le journal intime de sa sœur, Louise se lance alors dans une enquête de plusieurs années. Puis, avec l’aide d’étudiant.e.s, de psychologues et autres professionnel.le.s de santé, elle se lance dans l’écriture d’un roman policier basé sur les témoignages du journal intime. La Fille de Cristal est un livre de sensibilisation, contenant des pages du journal intime de Liane dans lequel la jeune fille raconte son calvaire. Le livre vise à aider les proches de victimes et potentielles victimes à détecter le mécanisme du harcèlement scolaire, les pensées et la logique d’un ou d’une élève qui vit le harcèlement. Pour que cela ne se reproduise pas, pour être capable d’identifier les signes. Ce livre, c’est libérer le chagrin d’une famille qui a perdu un enfant avec l’espoir de sauver d’autres vies de victimes du harcèlement scolaire, en laissant le témoignage de Liane dans un livre, comme une empreinte indélébile.

Après avoir publié le livre, Louise continue de militer sur Instagram pour sensibiliser au harcèlement scolaire. Au micro de Behind the society, elle raconte son histoire, son enquête, et son militantisme.

Harcèlement scolaire : le combat de Louise après le suicide de sa sœur, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.

Louise:

Je m’appelle Louise, moi j’étais expatriée à Singapour. J’y ai vécu assez longtemps parce que pour moi c’était ma première expérience en Asie, c’était assez magique quand on n’a jamais vécu à l’étranger d’arriver à Singapour, c’est une ville qui est très exotique, il y a beaucoup de choses à faire, beaucoup de mélange aussi, de différentes cultures et donc pendant que j’étais expatriée, je voyais forcément moins ma famille. Et un jour donc en pleine nuit je reçois un appel de mon père qui me dit « ta sœur s’est suicidée ». Et j’ai pas compris en fait, parce qu’elle allait très bien. Enfin moi je pensais qu’elle allait très bien, tout le monde pensait qu’elle allait très bien, il n’y avait jamais eu de signes en fait. C’est quelqu’un qui était très épanoui, qui faisait beaucoup de sport, en particulier du patinage artistique, qui avait des projets professionnels très avancés, elle venait de passer sa licence…Il n’y avait pas de raison en fait. C’était un grand mystère. Donc je reviens un peu en catastrophe en France, et là je découvre un journal intime dans son appartement. Et dans ce journal intime elle raconte son harcèlement scolaire. Mais pas quelques mois, elle avait vécu un harcèlement scolaire depuis la 6ème. Donc je sais pas si tu vois ce que ça fait de la 6ème à la Terminale c’est quand même très très long. Elle l’avait dénoncé à l’infirmerie, à ses profs, elle a même écrit au rectorat, elle était allée à la police porter plainte mais on s’était moqué d’elle. Elle a fait plein de démarches, mais personne n’en a jamais rien su, parce qu’il y a le secret médical, donc les personnes à qui elle en avait parlé ne pouvaient pas le répéter. Et elle avait l’air d’aller tellement bien que personne ne s’est douté de ce qu’il se passait.

Dans ce journal elle raconte son harcèlement scolaire et comment elle se sent, comment toutes ces moqueries répétées au quotidien ont finalement influencé sa personnalité, comment elle s’est senti blessée, ce qu’elle a essayé de faire. Surtout à la fin, à 18 ans quand le harcèlement scolaire se termine puisque chacun.e part en fonction des orientations, elle raconte comment elle s’est retrouvée blessée, avec des difficultés pour continuer et un besoin d’accompagnement. Cela m’a rappelé un peu les gens qui rentrent de la guerre. La guerre est terminée mais eux sont encore en plan, ils peuvent pas avancer et ils ont besoin d’aide. Sauf que j’avais pas compris qu’il y avait autant de jeunes dans cette situation, qui sont seul.e.s parce que souvent quand tu es étudiant.e tu es loin de ta famille. Et sans aide, iels peuvent parler à personne, personne ne comprend vraiment ce que le harcèlement scolaire c’est. On sait que ce sont des moqueries mais on sait pas à quel point c’est destructeur. Et donc après le harcèlement scolaire c’est vachement dur pour un.e jeune de se dire il y a 5 ans on s’est moqué de moi tous les jours et j’en souffre encore aujourd’hui. Quelqu’un qui n’a pas été formé, ne comprendra pas en fait.

Et donc voilà je trouve ce journal intime et c’est là que je découvre tout ça. Et je me dis que ce sont des écrits qu’il faut partager sinon ça va continuer. C’est là que j’ai découvert que c’est vraiment un tabou dans la société française le harcèlement scolaire, dans le sens où on croit encore, aujourd’hui en 2022, que les élèves qui subissent un harcèlement scolaire sont très renfermé.e.s, ne sortent pas, qui portent sur eux et elles le fait de subir un harcèlement alors que pas du tout. Ce sont souvent des jeunes qui ont l’air très épanoui.e.s, et qui souffrent à l’intérieur, parce qu’iels ne savent pas trop comment s’exprimer, n’osent pas le faire, parce que le harcèlement les a privé de la possibilité de s’exprimer. Et du coup j’essaye de sensibiliser sur ce sujet parce qu’il y a énormément de décès liés au harcèlement scolaire et énormément de personnes comme moi qui faisaient partie de la famille, qui voyaient la personne tous les jours qui n’avons pas vu. Parce que c’est vraiment invisible comme mécanisme, et du coup au moment où on se rend compte qu’il y avait un harcèlement scolaire, c’est trop tard.

Donc c’est un roman à deux voix. La moitié c’est elle qui parle avec ses mots, et moi ce que j’ai fait pour relier les textes c’est que j’ai raconté d’autres histoires. Je raconte comment j’ai découvert ces textes, comment j’essayais d’enquêter depuis Singapour, les rencontres avec la police, les documents des pompiers que j’ai pu retrouver, et puis après avec les ami.e.s. Et en menant l’enquête, je suis tombée sur beaucoup d’informations que j’avais pas soupçonnées, et du coup c’est vraiment un roman policier. Ce qui est assez différent de ce qui existe déjà puisqu’il y a beaucoup de romans-témoignages mais qui sont durs à lire, dans le sens où ce sont des victimes auxquelles il est arrivé des choses très dures, et quand tu le lis, c’est un peu une claque et c’est vachement difficile en tant que personne qui n’a jamais été concernée par le sujet de rentrer dans cet univers. Même si c’est important c’est assez difficile de s’y mettre. Et là je me suis dit, peut-être que si je partage des vrais documents, d’une vraie personne, et que je raconte une histoire policière que j’ai menée depuis Singapour, en même temps je raconte où je suis à Singapour et ce qu’il se passe sur place, c’est un peu plus facile à lire. Dans le sens où tu es vraiment dans une enquête, il se trouve que c’est une vraie enquête, mais ça aurait pu être une enquête inventée finalement. Et du coup c’est plus facile à lire et ça permet d’avoir un angle pour entrer dans le sujet, et une sorte de légèreté, même si le sujet est assez lourd.

Si ce qu’on appelle la majorité silencieuse, donc les gens qui ne sont ni harceleurs ni harcelés, sont pas sensibilisés, on ne peut pas sortir de ce schéma. Des harceleur.se.s et des harcelé.e.s il y en aura toujours dans toutes les classes. Mais si toutes les personnes autour sont capables de réagir, ou en tout cas sont capables de comprendre ce que vivent le harceleur et le harcelé, parce que souvent le harceleur est aussi pris dans la spirale, parfois le harceleur ne sait pas comment arrêter le harcèlement. Il a commencé ça, maintenant à chaque fois qu’il passe à côté de la victime, tout le monde s’attende à ce qu’il fasse des blagues, tout le monde le regarde, ça peut être aussi difficile. Puis souvent tu reproduis, les harceleur.se.s ce sont des personnes qui ont vécu des trucs très durs dans leurs vies. Donc voilà, je me suis dit que si on sensibilise le groupe, c’est ce qui permettra de sortir de ce schéma là.

Maxence:

En France, c’est 10% des élèves qui sont victimes de harcèlement scolaire. 1 enfant sur 10. C’est 700 000 victimes de harcèlement scolaire en France. Le harcèlement se définit comme une violence répétée à l’encontre d’une personne, violence qui peut être verbale, physique, psychologique mais aussi sexuelle. Aujourd’hui, le harcèlement scolaire ne s’arrête plus aux grilles de l’école avec le développement du cyber-harcèlement, qui déplace la violence sur les réseaux sociaux. Le harcèlement peut être visible : coups, menaces, bousculades. Mais la plupart du temps, c’est un phénomène invisible qui va mener à l’isolation de la victime. Les insultes, moqueries, la propagation de rumeurs ne peuvent pas être utilisées comme des preuves par la victime. Liane a tenté plusieurs fois de parler de son calvaire à l’administration de son école, elle a même tenté de porter plainte, mais on lui riait au nez ou on ne la prenait pas au sérieux.  Un extrait du livre qu’a écrit sa sœur contient une page du journal intime où elle déplore cela. Elle dit qu’elle aimerait avoir des coups, pour pouvoir être entendue. Pour Louise, le harcèlement scolaire est une maladie silencieuse.

Louise:

Une maladie silencieuse c’est une maladie qui n’a pas de marques. Par exemple, dans un des passages du journal intime ma sœur dit, qui m’a beaucoup marqué: « J’ai pas de marques à montrer aux gens. Je peux pas leur dire bah regardez mes cicatrices. Je vis des violences tous les jours, mais j’ai pas de preuves, et comme je peux pas le montrer c’est vachement dur d’être crue ». Elle raconte qu’elle est allée à la police et les policiers se sont moqués d’elle en disant « oh on se moque de toi à l’école, dis donc ça doit être dur ». C’est vrai que si t’arrives en tant que victime avec des traces de brûlure, enfin quelque chose, tu peux montrer et dire « regardez ce que je vis, c’est hyper dur, regardez j’ai des marques sur tout le corps ». Et en fait, quand t’as rien à montrer, que tu peux juste dire que tu souffres à l’intérieur, c’est très dur de s’exprimer. C’est pour ça que pour moi c’est une maladie invisible parce que c’est une souffrance, mais c’est une souffrance que tu ne peux pas prouver. Et souvent quand il n’y a pas d’images, bah les gens disent que ça n’existe pas.

Maxence:

Qu’est-ce que vous avez ressenti, vous et votre famille, en apprenant le passage à l’acte de Liane ?

Louise:

Au début t’es dans le déni. Tu te dis c’est pas possible en fait que ça se soit passé sous mes yeux et que j’ai rien vu. Surtout que ma sœur et moi étions très proches, du coup quand tu vois quelqu’un au quotidien, que tu fais des blagues, avec qui tu partages tes rêves, tes secrets, et qu’après tu te rends compte qu’il y a tout une part de la personne que tu connaissais pas, spontanément tu te dis que c’est pas possible, qu’il s’est passé autre chose. Et puis même, on te dit quelqu’un s’est suicidé à cause du harcèlement scolaire. Quand tu sais pas ce que c’est le harcèlement scolaire tu te dis « mais on s’est moqué d’elle en classe? ». Et c’est en parlant avec des psychologues, avec des gens qui sont formés que j’ai fini par comprendre à quel point c’est violent le harcèlement scolaire. Et là j’ai découvert qu’il y avait beaucoup de gens dans mon entourage qui l’avaient vécu. Beaucoup d’ami.e.s qui en ont souffert beaucoup, mais qui sont adultes aujourd’hui. Et ça je l’ai pas vu parce que je l’ai pas vécu. J’ai jamais eu de harcèlement scolaire, je l’ai jamais vu non plus chez les autres. Alors je suis sûrement passée à côté, mais du coup je pensais que ça n’existait pas.

Maxence:

Vous avez également créé un compte Instagram sur lequel vous militez pour sensibiliser et lever le tabou autour du harcèlement scolaire, mais aussi en créant un espace safe pour permettre aux victimes ou anciennes victimes de témoigner, quel est le but de ce compte et qu’est-ce qu’on peut en retirer ?

Louise:

Alors l’objectif c’est de sensibiliser puis comme tu dis très justement c’est d’avoir un safe space. C’est d’avoir un endroit où les personnes peuvent s’exprimer autour du harcèlement scolaire, où on va en parler de manière ouverte, sans tabou. Il y a énormément de personnes qui me contactent en disant: « J’ai jamais parlé de mon harcèlement scolaire parce que je ne me sentais pas légitime, parce que je ne savais pas à qui en parler. Parce que si j’en parle à ma famille derrière elle va vouloir que je porte plainte mais moi j’ai pas envie de porter plainte, je m’en sens pas capable ou peut-être qu’iels vont se moquer ou ne pas comprendre. C’est à moi de leur expliquer mais j’ai pas les mots, je sais pas comment faire. » Donc plein de raisons pour lesquelles les jeunes ne s’expriment pas. Il y a aussi beaucoup de personnes qui sont harceleur.se.s et qui disent « j’ai été harceleur il y a un certain nombre d’années, je m’en rends compte maintenant, qu’est-ce que je fais? Je vais m’excuser? Je fais comme si c’était jamais arrivé? Est-ce que je risque pas de recommencer sans m’en rendre compte? » C’est assez lourd à vivre, surtout quand on commence à se renseigner. Iels disent même « peut-être que la victime est très déprimée à cause de moi, je suis une personne horrible ». Donc tu as tous ces sujets qui sont très tabous, et avec ce compte Instagram lafille.decristal, ça me permet d’avoir un espace public, où les gens peuvent parler de ce qu’ils ont vécu librement. Et c’est hyper important parce que c’est le point de départ et je peux les conseiller du mieux que je peux, ou les rediriger souvent vers des associations, leur dire pourquoi iels ont le droit de porter plainte, que c’est valide, qu’iels ont le droit de le dire et de se sentir en souffrance.

Maxence:

Qu’est-ce qui fait que le sujet du harcèlement scolaire est tabou, est-ce qu’on en parle assez ? 

Louise:

Alors on parle beaucoup de harcèlement scolaire, mais on parle de harcèlement scolaire en général. Les personnes ne disent pas « moi j’ai vécu un harcèlement scolaire », elles vont dire « le harcèlement scolaire en général, c’est un problème ». Mais en fait le tabou est assez paradoxal car on va retrouver ce sujet dans beaucoup de médias mais au quotidien, les gens qui ont besoin d’en parler ne vont pas oser en parler parce que c’est beaucoup plus facile d’en parler en général plutôt que de dire « moi j’ai vécu un harcèlement scolaire », ça demande beaucoup de courage et des ressources que tout le monde n’a pas forcément. On n’a pas forcément appris à s’exprimer, on n’est pas tou.te.s égaux et égales sur ce sujet là.

Maxence:

Une récente loi a été votée le 2 mars dernier visant à combattre le harcèlement scolaire, en créant un nouveau délit, celui de harcèlement scolaire dans le code pénal, que pensez-vous de cette mesure ? Est-ce suffisant ?

Louise:

En fait, c’est bien qu’on légalise autour de ce sujet. Parce que, à l’époque où ma soeur est allée porter plainte, les policiers se sont moqués d’elle en disant « les gens portent plainte pour n’importe quoi » alors qu’en fait non. Le harcèlement scolaire c’est un vrai délit, et c’est bien qu’il soit reconnu comme tel. Après pour l’instant, la loi n’a pas vraiment été appliquée. Il faudrait qu’il y ait des exemples. On peut pas dire que le harcèlement scolaire est puni par la loi si ça n’a jamais été puni avant. Il va y avoir un temps d’application. Et puis, il y a aussi le problème que souvent, les harceleur.se.s sont des enfants ou des adolescent.e.s. Est-ce que vraiment on peut être punitif, est-ce que ça va être efficace? Ca je sais pas, mais en tout cas que la loi évolue pour protéger les victimes je trouve ça hyper important, c’est un signal fort. De la même manière, il y a la journée internationale du harcèlement scolaire qui a été créée, ça aussi je trouve que c’est un signal fort. Cela veut dire que derrière, des gens se bougent pour faire avancer le sujet. Mais bien sûr ça ne sera pas suffisant, ce qu’il va falloir faire maintenant c’est former et sensibiliser les gens autour de ce sujet.

Maxence:

Pour finir, que conseillez-vous aux victimes mais aussi aux proches de victimes de harcèlement scolaire ?

Louise:

Ah il faut parler. Vraiment s’il y a un seul truc à faire, c’est parler. Je vois beaucoup de proches qui m’écrivent, qui me disent: « Mon amie, ou ma fille, ou ma cousine a l’air de vivre un harcèlement scolaire. J’ose pas en parler parce que j’ai peur de la blesser, je sais pas trop comment dire, est-ce que j’attends que ce soit elle qui m’en parle en premier? ». En fait, parfois la victime va attendre qu’on aille vers elle, donc si les personnes autour de la victime ne parlent pas non plus, la rencontre se fait jamais en fait. Donc parfois même si c’est un peu maladroit, on a tou.te.s une sensibilité et de l’empathie, si c’est fait avec bienveillance on peut pas vraiment se tromper. Alors il y a des mots à utiliser, on sera jamais psychologue mais il vaut mieux essayer de dire « j’ai envie de t’aider, je sens qu’il y a quelque chose qui va pas, tu sais que je suis là pour toi si tu as besoin ». Des phrases toutes simples mais si on ne les dit pas, l’autre ne sait pas. On se dit que s’il y a un problème, iel viendra m’en parler mais en fait non. Si on ne le dit pas, l’autre ne sait pas. Et de la même manière du côté victime, c’est hyper important. Moi je suis du côté du proche qui reste, qui reste en plan, en disant: « maintenant que j’ai compris, c’est trop tard », c’est hyper dur comme situation. Et moi j’aurais vraiment aimé que ma sœur vienne me dire « j’ai vécu quelque chose, c’est difficile, peut-être que tu vas pas comprendre mais je voudrais essayer de t’en parler ». C’est un regret que je porte maintenant, j’aurais aimé qu’on parle et on l’a pas fait. Et du coup j’ai envie de dire aux victimes: « Ne faites pas subir ça aux autres, essayez de leur parler et si vous sentez que ce ne sont pas les bonnes personnes, parlez à des spécialistes, il y a beaucoup de psychologues, des infirmeries, des personnes et associations qui sont formées pour accompagner ». En fait, tant que la victime ne parle pas, rien ne peut être fait parce que personne ne sait. Donc c’est hyper important d’en parler, même à des personnes qui ont l’air d’aller bien, leur demander si elles ont vécu du harcèlement scolaire, si elles ont envie d’en parler, ou simplement de dire que sa porte est ouverte c’est hyper important de le faire dès que possible. C’est ça qui va faire que la prévention sera efficace derrière.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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Anxiété sociale : la difficile épreuve du regard de l’Autre

image : Pexels

Le sujet de la santé mentale n’a fait son apparition que tardivement dans l’espace public. Longtemps considéré comme relevant du domaine privé, ce sujet constituait et constitue toujours une forme de tabou dans notre société. Parmi les nombreuses formes d’anxiété, l’anxiété sociale fait partie de celles les plus tues. Tout le monde ou presque a déjà vécu ces moments embarrassants que provoque la timidité : les mains tremblantes pendant un oral, les joues qui deviennent rouges, le petit trac avant de prendre la parole… Avec le temps, la timidité s’atténue et peut être plus facilement gérée. À un autre degré, l’anxiété ou phobie sociale est plus difficile à appréhender. Moins connu, ce trouble mental représente un réel frein dans la vie sociale de ceux et celles qui en souffrent.  Comprendre cette psychopathologie implique de s’interroger sur le regard de l’autre mais aussi sur le regard que l’on se porte à soi-même. 

Comprendre pour mieux soigner 

Mathilde Besset est psychologue et suit une formation aux Thérapies Cognitives et Comportementales (TCC), si son nom vous est familier c’est peut-être que vous l’avez déjà entendu sur le podcast “Salut, ça va ?” qu’elle co-présente avec Léa de la chaîne Youtube Jenesuispasjolie. Mathilde précise qu’il existe bien une différence de nature entre l’anxiété sociale et la timidité. Cette dernière peut-être considérée comme un trait de la personnalité tandis que l’anxiété sociale est un trouble mental que la psychologue définit ainsi :

“L’anxiété sociale se manifeste par une peur intense de situations sociales dans lesquelles la personne se sent exposée, observée par les autres. C’est la peur du jugement des autres, la peur de ressentir de la honte ou de la gêne. Cela entraîne des évitements de situations et un impact négatif significatif pour la personne qui en souffre. ”

De façon plus générale, les symptômes que provoque l’anxiété sociale sont similaires à ceux d’un trouble anxieux. Les réactions peuvent être physiques : tachycardie, sudation, hyperventilation, tensions musculaires…

Capture d’écran d’un compte Instagram décrivant les symptômes de l’anxiété sociale

Mais les conséquences psychologiques qu’engendre l’anxiété sociale sont tout aussi douloureuses. Le sentiment d’être constamment jugé.e, l’impression de ne pas plaire, la sensation de honte. Mathilde remarque que les personnes souffrant d’anxiété sociale ont souvent peu confiance en elle et, en conséquence, chaque interaction sociale devient une épreuve, un regard à affronter. Il est cependant tout à fait possible de guérir de l’anxiété sociale, bien que le chemin soit long et fastidieux. Marie est en terminale et souffre d’anxiété généralisée depuis la classe de CM1. La foule et les grands groupes lui génèrent de l’anxiété sociale. Avec le temps, elle a développé ses propres méthodes pour gérer son trouble. Il n’existe, en effet, pas de solution miracle pour mettre fin à l’anxiété sociale. Au fur et à mesure, chaque personne trouve des réponses adaptées et personnalisées à ces crises. Pour Marie, les exercices de respirations ne fonctionnent pas vraiment en cas de crise d’angoisse, elle préfère s’ancrer dans la réalité et se concentrer sur cinq choses qu’elle voit, quatre choses qu’elle entend et trois choses qu’elle touche.

Capture d’écran d’un compte Instagram expliquant la méthode appliqué par Marie, aussi appelée « pleine conscience »

Mais Marie comme Mathilde rappellent que pour chasser sa peur, il faut d’abord l’affronter. Marie essaie de s’exposer aux situations qui lui créent de l’angoisse, bien que cela soit difficile. Pour autant, elle ne se décourage pas et se rend volontairement dans des lieux où elle sait qu’il y aura du monde. Le meilleur moyen de se détacher du regard de l’autre est de s’y confronter, comme le soutient Mathilde. La psychologue insiste également sur les bienfaits de consultations avec des psychologues formés aux Thérapies Cognitives et Comportementales (TCC). Ces thérapies ont effectivement montré leur efficacité quant à la prise en charge des troubles anxieux. 

Un repli sur soi-même 

L’anxiété sociale de Marie atteint un nouveau stade à la suite du confinement. Pendant cet isolement imposé, beaucoup ont pris de nouvelles habitudes, ont été coupés des relations sociales, et par extension, du regard de l’autre. Ce retrait d’une vie à cent à l’heure, rythmée par les interactions sociales, a conduit certain.e.s à s’installer dans une zone de confort. Alors quand les magasins, bars, classes d’école ont fait leur grand retour, cela a été un choc pour Marie et pour tous.tes celles et ceux qui souffrent d’anxiété sociale. Marie témoigne : “Le déconfinement m’a tétanisé à l’idée de revoir du monde”. Son anxiété s’est décuplée à tel point que la jeune femme a dû se faire porter de force à aller voir un médecin, elle qui refusait alors de sortir sous n’importe quelle condition, accompagnée ou non. C’est grâce à son entourage que Marie a, peu à peu, réappris à vivre comme avant même si “ c’était  (le déconfinement) une expérience traumatisante et pour rien au monde je ne la revivrais”.

Mathilde Besset confirme que le confinement et ses effets ont créé des troubles d’anxiété sociale chez certaines personnes. Être moins exposé.e aux situations sociales ne fait pas pour autant disparaître le trouble. Au contraire, ne pas se confronter à la réalité sociale crée davantage d’anxiété par la suite. Dans la plupart des cas, le confinement n’a fait qu’aggraver l’anxiété sociale. 

Autre aspect difficile à gérer pour les personnes souffrant de ce trouble mental, le décalage. Le décalage entre celleux pour qui le déconfinement rimait avec la joie de retrouver les soirées et celleux pour qui c’était une source de stress. Ce parallèle est encore plus compliqué à endosser pour les jeunes. Pendant les années lycée et même par la suite, avoir une vie sociale signifie souvent sortir et rencontrer de nouvelles personnes. Marie constate le fossé qui peut se créer avec ses camarades. Pour autant, elle confirme ne pas être moquée pour ses choix de vie et espère pouvoir mieux gérer son anxiété d’ici l’entrée en études supérieures. 

Quand le genre s’en mêle 

Dès leur plus jeune âge, les filles et les garçons sont soumis à une éducation différente. Les filles se doivent d’être sages, douces, discrètes, modestes tandis que l’on attend des garçons virilité, force, courage. Cette éducation genrée conduit les hommes à être plus aptes à prendre des risques, à s’affirmer, à être audacieux. Il en découle que les femmes s’autocensurent plus que les hommes, se sous-estiment davantage. Ce processus alimente la fameuse théorie du plafond de verre: le rapport Women Matter de McKinsey démontre que les femmes se sentent moins capables d’occuper des postes à hautes responsabilités que les hommes. Elles osent moins et doutent davantage de leurs capacités. Conséquence de cette pathologie des sociétés patriarcales, les femmes ont moins confiance en elles que les hommes. Mathilde Besset rappelle que l’anxiété sociale se révèle souvent vers l’âge de 25 ans et, sans grande surprise, touche davantage les femmes que les hommes. Le manque de confiance en elles des femmes peut être une des pistes pour expliquer ce phénomène.

Autre élément explicatif, les femmes sont plus touchées par le stress que les hommes. Il est important de rappeler toutefois que les femmes sont psychologiquement moins réactives au stress que les hommes mais produisent plus d’hormones de stress, percevant des stresseurs partout. S’ajoute à cela la charge mentale qui leur est imposée par la société patriarcale et qui ne fait qu’accumuler ce stress. Le regard de l’autre a également une autre dimension pour les femmes, ces dernières étant longtemps été représentées et évaluées par et pour le regard masculin. Pendant des siècles, les femmes devaient se contenter de bien paraître afin de renvoyer une image de la “femme parfaite”. Cela ne signifie pas pour autant que les hommes ne subissent pas le stress ou l’anxiété sociale. L’éducation genrée mentionnée plus haut conduit également les hommes à moins dévoiler leurs émotions, pleurer étant considéré comme une faiblesse. Il est donc probable que les hommes osent moins parler de leurs troubles, l’anxiété étant un sujet resté tabou jusque récemment. 

Depuis le mois de septembre, le gouvernement a mis en place un numéro vert pour la prévention du suicide, joignable 24h/24 et 7j/7 : le 3114 : https://www.service-public.fr/particuliers/actualites/A15206

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Le déni de grossesse de Charlotte Lefebvre : rencontre

“C’était un moment de sidération, on a l’impression que le ciel nous tombe sur la tête”, se rappelle Charlotte Lefebvre, lorsque les médecins de l’hôpital de Maubeuge lui apprennent qu’elle est en train de faire un déni de grossesse. Une grossesse qui était donc imprévue et imprévisible.

Trigger Warning : Cet article relate le témoignage d’une femme suite à un déni de grossesse, et rappelle le moment de l’accouchement ainsi que les bouleversements engendrés. Il peut être difficile à lire pour certaines personnes.

Des douleurs atroces dans le dos et le teint pâle, le diagnostic est rapide : la jeune femme entre aux urgences à 11 heures pour une crise de colique néphrétique. Mais après deux échographies, la conclusion de l’infirmier et du sage-femme change complétement : les douleurs dans le dos sont symptomatiques d’un accouchement imminent. Le col est ouvert de trois centimètres. “Il est prêt à sortir” affirme le sage-femme, en parlant de Martin, le premier enfant de Charlotte.

Un contexte de vie qui ne laissait pas de place à une naissance

Alors âgée de 28 ans, et employée dans une grande enseigne de parfumerie, le quotidien effréné de la jeune femme était rythmé par son travail. Des journées à rallonge, de 9 heures à 20 heures, presque sans pause, c’est une vie qui ne permet pas d’envisager la perspective même d’une grossesse. Pourtant, trente minutes ont suffi au corps de Charlotte pour se transformer et adopter la forme de celui d’une femme enceinte de neuf mois. 

Faire face

Après un “accouchement idéal” pour Charlotte, c’est une véritable cascade d’épreuves qu’il faut gérer. Acheter tout le matériel nécessaire pour accueillir l’enfant dans les meilleures conditions possibles, mais aussi annoncer la nouvelle aux autres qui, eux non plus, ne s’y attendaient pas. Faire part de l’existence de ce nouveau-né, “c’est faire face” décrit Charlotte. Faire face à certains membres du personnel soignant qui lui ont fait comprendre qu’elle n’était pas une maman comme les autres, faire face à l’administration française, faire face aux réflexions des collègues et des amis, qui ne conçoivent pas ce déni.

“Quand vous rentrez chez vous, vous êtes toute seule” se remémore Charlotte. Alors qu’elle apprend à “connaître ce petit bout qui vient d’arriver”, elle ne bénéficie d’aucun accompagnement, mise à part une sage-femme qui lui rend visite tous les deux jours. Une situation responsable de plusieurs dépressions post-partum.

Un soutien familial essentiel pour lutter contre « le sentiment de culpabilité »

Néanmoins, le soutien des parents et du compagnon de Charlotte l’a aidée à gérer la période compliquée qui a suivi la naissance inopinée de Martin. “Puisque je ne l’ai pas voulu, il m’aime moins” se répétait-elle. Un sentiment de culpabilité décuplé par un besoin de protection de l’enfant,  accru chez les femmes qui ont vécu un déni de grossesse. Aujourd’hui, le petit garçon a quatre ans, et chaque jour est une occasion de construire le lien qui a été dénié pendant les neuf mois précédant l’accouchement. Quant au déni même, les parents de Martin ne le lui ont jamais caché. Ils ont même acheté des livres explicatifs afin qu’il comprenne au mieux, et disent vouloir répondre à toutes ses questions dès qu’il en posera.

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Aux urnes citoyen.ne.s Podcasts

[Critique] Ouistreham : entre précarité et réflexion sur le journalisme

Ouistreham est sorti en salle le 12 janvier 2022. Le film, réalisé par Emmanuelle Carrère, est une restranscription fidèle du livre de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, publié le 25 février 2010. Entre peinture poignante de la précarité chez les agent.e.s de nettoyage, et réflexions sous-jacentes sur le journalisme d’investigation et notre société inégalitaire, Emmanuelle Carrère ne pourra pas vous laisser indifférent à la sortie des salles obscures. Cette critique de Ouistreham est bien sûr à retrouver sur toutes nos plateformes d’écoute en continu, telles que Deezer ou Spotify.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction : « Behind The Society : le podcast »

Chers auditeurs et chères auditrices, 

Oui, vous qui ne ratez aucun podcasts de Behind The Society, apprêtez-vous à sortir vos kleenex, car aujourd’hui, nous aborderons une problématique sociale et économique qui n’a rien de bien joyeuse, mais que Emmanuel Carrère, le réalisateur du film Ouistreham, a su retranscrire avec brio et réalisme sur le grand écran : la PRÉCARITÉ ! 

En effet, si vous avez déjà eu l’occasion de lire Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, le film vous sera sûrement plus familier car il est une adaptation assez fidèle du livre de cette journaliste et écrivaine française, connue surtout pour avoir été pris en otage en Irak pendant 5 mois dans le cadre d’une mission de grand reporter de guerre. 

Pour tous et toutes les autres, ou même celles et ceux qui n’auraient jamais entendu parler de ce film, pas d’inquiétude, je vous propose de suite un petit synopsis. Ouistreham retrace l’histoire d’une écrivaine, Marianne Winckler, qui cherche à s’immiscer anonymement dans le quotidien d’agents et d’agentes de nettoyage afin d’écrire un livre sur le travail précaire. Après avoir déménagé près de Caen, elle se met alors à travailler, sans cesse ! Du nettoyage des sanitaires de camping aux chambres du ferry, elle prend alors conscience de la difficulté physique du métier mais aussi de la fragilité économique de ces travailleurs et travailleuses qui se tuent dans l’ombre pour satisfaire notre confort quotidien. Entre un travail méthodologique très subtil, croisant investigation journalistique et observation participante, Emmanuel Carrère parvient à décrire avec un réalisme poignant la précarité de ces personnes sans oublier leur réelle cohésion et dévotion pour un métier encore peu valorisé.

Première partie : précarité et solidarité font la paire chez la ménagère (transition)

Le premier élément qui choque n’importe quel spectateur ou spectatrice qui aurait vu le film, c’est le traitement de ces employés du précaire. Considéré.e.s comme de véritables marchandises, ces travailleurs et travailleuses subissent de plein fouet les problèmes structurels qui rythment notre marché du travail depuis des années : taux de chômage record qui stagne autour des 8 %, manque cruel d’offres d’emplois face à une demande accrue. Bref, cela contraint les recruteurs et recruteuses à instaurer une mise en concurrence perverse entre les candidats et candidates, où décrocher un poste chez Pôle Emploi devient aussi sélectif que d’entrer à HEC. Dans son livre, Florence Aubenas parle d’une technique de “profilage” consistant à éloigner les individus inactifs ou, dit plus brutalement, “le fond de la casserole”. Et, quel joyeux festin ! L’Etat met à profit toute cette “armée de réserve” qu’il a à sa disposition afin que les recettes lui rapportent toujours plus que cela ne lui coûte. Mais les joyeusetés de la déshumanisation s’accélèrent une fois en poste : les employé.e.s doivent consentir à “se rendre invisible” selon F. Aubenas. Marianne Winckler le comprend très vite lorsqu’elle ose se confronter verbalement aux inspectrices qui critiquent son nettoyage approximatif du bungalow. La position du patron est pire encore : commercial aguerri, il est très heureux de faire la promo de sa boîte à Marianne durant un salon de recrutement, mais on ne le verra plus jamais durant le reste du film si ce n’est pour aller réprimander ses salarié.e.s. . 

Dès le recrutement, la fragilité économique se transforme donc en fragilité psychologique des travailleurs et travailleuses, qui subissent des pressions constantes. Et pour cause : rater la formation initiale, c’est ne pas décrocher le certificat de formation, unique sésame ouvrant la porte des sanitaires du bungalow que Marianne Winckler aura par la suite le plaisir d’aller récurer de fond en comble. Ajoutez à cela la difficulté du travail aux heures atypiques, et la messe est dite ! Marianne sent progressivement les courbatures apparaître, mais aussi son rythme biologique se déphaser à mesure qu’elle se lève à cinq heures pour aller travailler. Chaque déplacement supplémentaire  en voiture est un effort insurmontable. 

Le temps, justement, est le grand ennemi des employés. Dans le film, la collègue de Marianne se plaint ainsi de cet écoulement infini du temps.  “Je n’ai pas l’habitude de faire ça […] je n’ai pas le temps de dormir » dit-elle avec lassitude alors que les deux femmes font une pause sur une plage normande. Mais, il est aussi habilement manipulé par les supérieurs hiérarchiques. “Comme seul le temps passé à bord [du ferry] est payé, on perd deux heures pour en gagner une”, déclare ainsi Florence Aubenas dans son livre. 

Alors, dans ces conditions, comment tenir, comment ne pas se pendre à la porte des sanitaires, mieux encore, comment ne pas se jeter du ferry ? Eh bien, la réponse se trouve dans la force du collectif : c’est en se serrant les coudes, en alimentant le seul lien social qu’on a le temps de tisser dans cette vie de folie que l’on peut se sauver de l’abandon ! 

Et comme dans tout groupe, il y a un chef ou une cheffe qui rend cette solidarité active. C’est la responsable de l’équipe sur le ferry qui va, par exemple, orchestrer le pot de départ d’une collègue, qui “pour un poste de vendeuse à la Brioche Dorée, ne pouvait pas refuser”. Derrière la difficulté de leur métier, on voit alors des femmes et des hommes rire ensemble mais aussi pleurer. Mais, cette solidarité peut aussi prendre la forme d’un lien inter-individuel. Marianne Winckler et sa collègue entretiennent ainsi une forte “solidarité féminine” et feront, telles des amies d’enfance, les “mille coups” ensemble.

Deuxième partie : Et si l’on parlait des coulisses ? (transition)

Mais, à présent, c’est l’heure de saluer le travail d’Emmanuel Carrère, qui n’a pas voulu créer un film qui allait faire du buzz, mais un film empruntant à la sociologie et au journalisme pour faire voir une réalité brutale, mais juste. 

D’abord, les plans, les décors mais aussi le jeu des personnages nous rapprochent presque d’un documentaire d’investigation. La ville de Caen y est très bien dépeinte, et les natifs et natives de la capitale normande pourront y reconnaître des lieux emblématiques, tels que que le port de Caen-Ouistreham où se trouve le ferry qui part pour l’Angleterre, la librairie où Marianne vend son livre, ou encore l’appartement situé dans une tour HLM de la banlieue caennaise où vit sa collègue de travail avec ses deux enfants. Premier constat face à tous ces lieux : ils sont la symbolique d’un “choc des milieux”. Marianne Winkler, alias Florence, passe de son petit confort parisien à la précarité reflétée par les lieux de vie des employé.e.s mais aussi les lieux qu’elle fréquente dans le cadre de ses missions professionnelles.

Mais, le film décrit aussi avec précision le travail et les qualités d’un journaliste “undercover”, dont l’identité ne sera jamais réellement révélée. On découvre alors un tout nouveau personnage dès l’entretien chez Pôle Emploi, l’idéal-type de tout recruteur, ou toute recruteuse en intérim : flexible, adaptable, sans attaches familiales, prêt ou prête à être exploité.e voire sous-payé.e. 

Mais la sociologie est aussi reine dans ce film : avant d’écrire son livre, Marianne Winckler utilise des méthodes proches de celles de l’observation participante pour accumuler du contenu efficacement. En immersion le matin, Marianne reporte ensuite des notes sur un petit calepin dès son retour, l’après-midi, dans son studio étudiant meublé.  Marianne ne cherche pas seulement à recueillir des informations auprès des travailleurs et travailleuses, elle cherche aussi elle-même à décrire le plus objectivement possible ce qu’elle ressent, à mettre des mots sur cette insécurité économique, cet épuisement physique et mental constant. 

Le génie d’Emmanuelle Carrère n’est pas tant dans sa capacité de nous dépeindre avec une justesse remarquable la réalité économique, il réside aussi dans toutes les séries d’interrogations qu’il laisse sous-entendre. 

D’une part, le réalisateur nous laisse perplexe sur l’efficacité du journalisme d’investigation. Lorsque Florence est repérée par des collègues de notoriété dans le ferry pour l’Angleterre, la relation qu’elle a, depuis le début de son immersion, entretenue avec ses deux autres collègues, part en lambeau. Tout ce mensonge déguisé, pilier de la stratégie d’infiltration, est alors dévoilé au grand jour, et ne peut que nous rendre interrogateurs et interrogatrices du journalisme d’investigation et de ses limites. Est-ce vraiment moral de prendre la place de chômeurs et chômeuses “jusqu’à décrocher un CDI” afin de répondre à un devoir de vérité ? À la fois, c’est sûrement une nécessité si l’on veut en retirer une certaine vérité, mais cela peut avoir des conséquences psychologiques dévastatrices sur les sujets concernés. 

Ensuite, le film dresse des parallèles avec des faits d’actualité plus que cruciaux ! Après tout, si sa collègue coupe les ponts avec Marianne, c’est peut-être parce qu’elle était journaliste, qu’elle au moins, avait réussi à élever son niveau de vie ? Emmanuel Carrère parvient avec brio à mettre sur le devant de la scène la question de la résurgence des inégalités économiques et sociales, rendant l’espoir d’un vivre-ensemble de plus en plus incertain. Non, l’amour et l’amitié ne semblent pas transcender des rapports de classes de plus en plus clivés. 

Transition musicale

En mot de la fin, je ne saurais mieux vous recommander que d’aller visionner Ouistreham d’Emmanuelle Carrère dans les salles obscures, diffusé depuis le 12 janvier 2022. Vous n’en ressortirez que mieux éclairés sur la complexité de notre monde, et de son système économique et social. Pour celles et ceux qui préfèrent lire à la bougie comme dans le bon vieux temps, il est aussi toujours possible de se procurer Le Quai de Ouistreham, un livre de Florence Aubenas, dans les bacs depuis le 25 février 2010. 

Jingle de fin

C’était Benjamin Moindrot pour la critique de Ouistreham, un contenu audio que vous pouvez retrouver comme habituellement sur toutes les plateformes d’écoute en continu (Deezer, Spotify…). 

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L'île de Lille

Grève pour l’augmentation des salaires: ras-le-bol social !

Au départ de porte de paris, la manifestation se déroule sans grabuge, le dispositif policier mobilisé est léger et ne tente pas de provocations envers les manifestants, encadrant simplement le cortège à l’avant et à l’arrière avec l’aide des agents de la ville.

Sur les banderoles brandies par les manifestants, on reconnaît de nombreux logos souvent présents dans ce type de revendications : CGT, Solidaires 59, CSP 59, UNEF ou encore FSE. Les slogans scandés sont de même les habituelles revendications appelant à la démission d’Emmanuel Macron ou à l’abolition du système capitaliste : simples mais efficaces.

En pleine période de campagne présidentielle, il n’est également pas étonnant d’apercevoir les banderoles du PCF, des Écologistes, ou encore de la France Insoumise : Adrien Quatennens, député de la 1ère circonscription du nord et coordinateur national de la FI était notamment présent avec ces derniers pour porter leurs revendications.

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À votre santé ! L'île de Lille

Maternité Jeanne de Flandres : un groupe de parole pour parler du déni de grossesse

Une rencontre entre le Pr Subtil, exerçant au CHRU de Lille, et Charlotte Lefebvre a suffi pour donner naissance au premier groupe de parole de France destiné exclusivement aux personnes ayant vécu un déni de grossesse. Tous deux invités par France Télévision pour participer à un débat au sujet du déni de grossesse, ils en profitent pour échanger hors caméra, et l’idée émerge alors. Ensuite, le docteur Catharina Schoemaker s’est ajoutée au projet.

L’objectif de la création de ce groupe de parole est tout d’abord de permettre un échange d’expériences avec des récits tous très différents les uns des autres. Encadrées par des professionnels de santé, c’est également l’occasion pour elles d’obtenir des réponses à des questions plus précises et techniques. Les séances mensuelles sont divisées en plusieurs temps, afin que toutes se sentent le plus à l’aise possible. Ainsi, après quinze minutes d’échange libre, les médecins ferment la porte pour protéger l’intimité des femmes présentes et qui souhaitent se confier sur une expérience plus ou moins difficile. “On avait vraiment à cœur de créer un lieu cocooning et respectueux de ces mamans”, confie le Dr Schoemaker.

Le maître-mot : bienveillance

En effet, selon elle, cette grossesse que l’on doit qualifier de “non consciente” entraîne une période de véritable sidération psychique chez les femmes, qu’elles aient décidé de garder leur bébé ou bien de le laisser à l’adoption. Un choc qui doit être écouté et partagé avec bienveillance, afin que ces personnes retrouvent confiance et bien-être en famille.

Une bienveillance guidant les médecins de la maternité Jeanne de Flandre qui proposait, déjà avant la création du groupe, de prolonger le séjour à l’hôpital en fonction des besoins de chacune. Ils prennent également de leurs nouvelles, s’enquérant de la réaction de la famille proche, qui peut accepter difficilement un tel évènement. Un accompagnement qui “facilite la rencontre avec bébé et met en place les interactions avec lui, plus vite et sereinement”, souligne le docteur. 

“On se rend compte qu’on n’est pas toute seule”

Malgré de nombreuses études, le déni de grossesse, ou trouble de la gestation psychique, n’est pas anticipable et peut arriver à n’importe qui. Ce déni dépend donc du contexte de vie à un instant T. Le corps prend en charge son bébé via le placenta, mais aucune représentation mentale de la grossesse à venir n’est perçue. “Comme si le psychisme inconscient était en conflit avec quelque chose” et qu’il « protégeait la grossesse », explique Catharina Schoemaker.

En parler à l’enfant ou passer sous silence ?

Cette question est symptomatique d’un tabou qui persiste encore aujourd’hui. Certains adultes nés des suites d’un déni de grossesse ont connu une enfance pénible, soit vécue dans l’ignorance des circonstances de leur naissance, ou bien dans le rejet des autres qui ne les croyaient pas. Ces autres font plus que remettre en cause la parole des parents et des enfants :  ils les jugent car ils sont méfiants et connaissent très mal le sujet. Heureusement, ce tabou tend à s’effacer progressivement, dans une société de plus en plus sensibilisée à ce sujet, notamment grâce à une meilleure formation des étudiants en médecine et à des initiatives comme celle des médecins de la maternité de Jeanne de Flandres, et de Charlotte Lefebvre.

Le groupe de parole, qui prend place tous les premiers mercredis du mois, de 16h30 à 18h, est encore à ses débuts. Les docteurs songent dors et déjà à faire évoluer son organisation afin de répondre aux besoins de chacun, en proposant des séances en visioconférence, puis pourquoi pas, ouvrir l’échange aux pères, mais aussi aux adultes nés d’un déni de grossesse.

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Féministes tant qu'il le faudra L'île de Lille

Marche féministe du 12 mars : ambiance festive et modérée

La manifestation, au départ de la place de la République, remonte le boulevard Gambetta avant de s’engager sur la rue Colbert et redescendre sur le boulevard Vauban. Après avoir longé la rue Solférino, le cortège retourne à place de la république, rejoignant au niveau de Sébastopol le cortège « Look Up »: la manif pour le climat qui se tenait le même après-midi.

Contrairement à la marche nocturne du 8 mars, cette manifestation affiche un aspect moins radical : peu ou pas de slogan fort, un cortège bon enfant, plus festif que revendicatif (à l’image de la pride de Paris organisée par l’inter) et en somme assez peu d’intersectionnalité.

En effet, malgré la présence de quelques drapeaux LGBTQ et pancartes au tons plus radicaux et queer/pro-TDS, la manifestation affiche clairement une dimension très cis-hétéro centrée, avec des pancartes centrées sur la vulve/le clitoris et d’autres ouvertement putophobes.

A l’arrivée sur Sébastopol, le cortège rencontre celui de la marche pour le climat, rencontre bien sur prévue à l’avance. Si aucun conflit réel n’est a regretter, et que les prises de paroles à ce moment la arbore une dimension plus convergente, quelques disputes et éclats de violences, on cependant lieux entre des manifestant.e.s de la marche féministe et un groupe de gilets jaunes présents dans la manif « Look Up », ces dernier leur reprochant de ne pas participer aux « vrais luttes »…

Les deux cortèges réunis arrivent finalement à république quelques minutes après leur départ de Sébastopol, le rassemblement se dissipe rapidement et sans violence, à l’image de la manifestation dans son ensemble : calme et sans remous.

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Out of the closet Podcasts

[Portrait de vie] L’AJL : mettre fin à la violence LGBTIphobe banalisée dans les médias

Puisque la représentation et le poids des mots comptent, Behind The Society a contacté Mathieu Brancourt, membre de l’Association des Journalistes LGBTI (AJL). Créée en 2013, l’AJL veille au respect et à la représentation des personnes LGBTI dans les médias. Au micro de BTS, Mathieu évoque le contexte de création de l’association, les missions de cette dernière et le rôle des journalistes dans le traitement des questions LGBTI.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind The Society : le podcast »

Léa, animatrice :

On peut penser que ça a peu d’importance, au fond, la représentation. Que ce n’est pas vraiment ce qui compte, qu’il y a déjà bien assez de droits et de libertés. Mais ce qu’on regarde, ce qu’on écoute, ce qu’on lit, tout ça a un impact sur nos modes de pensées. L’invisibilité de la communauté LGBTI+ ou sa stigmatisation, lorsqu’elle est effectivement abordée, ont un impact. La violence physique est indiscutable et visible : SOS homophobie rapporte que 164 agressions physiques lgbtiphobes ont eu lieu en France en 2020, ce chiffre faisant références aux agressions qui ont été déclarées. Mais cette violence peut également s’exercer de manière insidieuse, moins évidente mais toute aussi dévastatrice. Ce sont les mots employés dans les médias, la manière de traiter ces agressions, les personnes que l’ont choisi d’interroger, les discours que l’on laisse passer. Créée en 2013, l’AJL se bat pour que cette violence ne soit plus invisible. Behind The Society a contacté un de ses membres, Mathieu Brancourt, pour échanger sur le traitement médiatique des questions LGBTI+. Cet épisode est la première partie de cet échange, le deuxième portera sur le fait d’être journaliste et LGBTI+. 

Mathieu Brancourt :

« On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. »

Léa :

L’AJL : mettre fin à la violence lgbtiphobe banalisée dans les médias, un podcast d’Evann Hislers et de Léa le Denmat. 

Mathieu Brancourt :

Je m’appelle Mathieu Brancourt, j’ai 32 ans, je suis journaliste et j’étais spécialisé dans la santé, notamment dans le VIH. Aujourd’hui je suis freelance à Lille et je suis membre de l’Association des journalistes LGBTI depuis décembre 2013. L’AJL s’est lancée au moment des débats sur le mariage pour tous où quelques journalistes gays et lesbiennes, à l’époque, ont fait leur coming-out dans Libération pour dire qu’il fallait se positionner, en tant que journalistes, pour un meilleur traitement et plus respectueux des personnes LGBTI dans les médias. Cela surtout  lors de ce débat qui a malheureusement été à l’origine de beaucoup trop de débordements et de propos problématiques relayés par les médias. 

Transition musicale

L’AJL c’est une association de journalistes donc une association professionnelle de journalistes. Nos missions, elles se limitent à notre travail d’intervention au niveau médiatique, donc on intervient et on interpelle les journalistes et leurs rédactions. Les objectifs de l’association sont de plaider auprès des réactions pour un meilleur traitement des problématiques et des personnes LGBTI. Mais aussi d’intervenir sur les réseaux sociaux en cas de problème et essayer de proposer, de corriger les journalistes ou les articles problématiques à ce moment-là (mariage pour tous). Depuis, l’association, en 8 ans d’existence maintenant, s’est beaucoup étoffée et on propose aussi des formations dans les collèges. On fait des interventions à la sensibilisation au traitement médiatique et à l’homophobie dans les médias auprès de collégiens dans différents collèges de France. On intervient aussi à l’invitation d’écoles de journalisme, à l’occasion de séminaires ou de cours magistraux. 

Léa :

Justement, pourquoi est-ce important pour l’AJL de faire des interventions dans les collèges? 

Mathieu Brancourt :

Les interventions dans les collèges, on a voulu s’y positionner parce que l’on pense qu’en tant que journalistes on doit aussi participer à l’éducation aux médias. Aujourd’hui l’éducation aux médias est cantonnée à la bonne volonté et à la capacité ou non des professeurs des écoles à avoir du temps à enseigner cette matière-là. On pensait qu’en tant que journalistes, on avait les capacités et surtout l’envie d’aller expliquer à des collégiens donc à des jeunes, déjà beaucoup plus sensibilisés aux questions LGBTI via les réseaux sociaux, d’apporter un cadrage dans des collèges volontaires. Nous souhaitions proposer des modules spécifiques pour faire réagir les collégiens et les collégiennes sur des problématiques d’actualité et voir comment eux perçoivent, ou pas, le traitement médiatique et l’homophobie, la transphobie, la lesbophobie ou la biphobie. Nous voulions aussi leur montrer que des personnes peuvent être journalistes et ouvertement LGBT. Aussi, à un niveau plus personnel, pour des collégiens et des collégiennes qui seraient dans le placard, se dire qu’ils ne sont pas seuls et que des personnes leur ressemblent. Leur dire que, nous, les représentations que l’on avait pas en tant que journalistes à une autre époque ont changé, et que maintenant c’est possible d’être visible et d’avoir des personnes à qui parler. Je pense que c’est déjà un énorme pas de fait pour eux. 

Léa :

L’AJL a aussi mis en place une charte, en quoi consiste-t-elle?

Mathieu Brancourt :  

La charte a été voulu pour, sans vouloir mettre une espèce de contrainte, créer un engagement avec les médias et les rédactions. Leur demander sur quatre ou cinq points élémentaires, une unité sur ces traités médiatiques en s’assurant qu’il y ait une intervention lors d’un traitement médiatique problématique pour éviter que ces erreurs se reproduisent. Ça permet aussi de créer le dialogue avec les rédactions et d’élever le niveau de traitement et faire en sorte que des journalistes qui étaient sensibilisés à cette question-là, peuvent passer le relais et les connaissances à leurs collègues. Cela permet qu’il y ait des voies de correction extrêmement rapides en interne qui nous évitent d’intervenir en tant qu’AJL une fois la publication du papier faite et donc que les dégâts en terme de traitement soient déjà faits. 

Transition musicale

Evann, animateur :

Le terme de lobby LGBT est souvent utilisé par les politiques dans les médias, ne serait-ce pas un moyen d’avoir des propos LGBTIphobes sans être condamné? 

Mathieu Brancourt :

Le problème du mot lobby est que c’est un terme qui porte beaucoup d’idées : le lobby de la viande, le lobby du tabac, etc.. Ça fait passer pour extrêmement puissant des industries qui, pour le coup, existent et sont extrêmement puissantes et qui vont, via l’argent, l’influence, et le pouvoir utilisées leur emprise pour maintenir leur monopole ou leurs avantages via une intervention auprès des politiques. Je pense que si « lobby LGBT » il y a, pour être un peu polémique justement, c’est vrai qu’il y a une communauté et des associations qui se sont structurées et émettent un discours public et politique par rapport aux questions LGBTI. Après, si on fait un constat de comparaison, on a pas d’argent, on est très peu financés par les financements publics en proportion par rapport à d’autres secteurs politiques, associatifs ou militants. Au final, ces accusations sont là pour invalider les remarques ou les choses que les personnes peuvent dire. Au niveau de l’AJL, on est qualifiés de « lobby LGBT » dans le milieu du journalisme. Quand on relevait des propos problématiques et systématiques de la part de confrères et de consoeurs, on était le « lobby LGBT » qui voulait rééduquer les journalistes. C’est quelque chose qu’on avait déjà entendu au moment de la manif pour tous avec le « lobby du genre qui veut rééduquer les enfants à l’école avec l’ABCD de l’égalité ». Ce sont des gimicks et du prêt-à-penser qui sont là pour faire peur et pas forcément pour nous parler à nous mais plutôt aux gens qui seraient intéresser de savoir qui l’on est ou ce que l’on représente. Ça permet de faire peur et de nous faire passer pour une sorte de « shadow cabinet politique » qui viendrait essayer de tirer les ficelles pour avoir quelque chose qu’on ne devrait pas avoir. Mais dans toutes les revendications LGBTI, et là je sors du cadre du journalisme, les revendications sont la liberté et le respect des personnes. Je ne pense pas que ce soit quelque chose qui viendrait prendre quelque chose au détriment des autres. Selon moi, l’utilisation du mot « lobby » est pernicieuse et fallacieuse en terme de réalité des faits. Les journalistes devraient réfléchir au sens qu’a le mot « lobby » et puis factuellement, ce n’est fondé sur rien. Il y a encore beaucoup de problèmes et par ailleurs, les questions LGBTI n’ont pas du tout encore été réglées dans notre société. On voit encore que maintenant 10 ans après les débats sur la manif pour tous, l’homophobie n’a clairement pas disparu des discours politiques, des programmes électoraux et, par ailleurs, des journaux et des sujets médiatiques. Enfin voilà, je pense que c’est plutôt un chiffon rouge que l’on agite mais qui ne représente rien en fait. 

Léa :

Pensez-vous que les médias surexposent les fait divers négatifs envers les personnes LGBTI donc comme les harcèlements ou les suicides par exemple? 

Mathieu Brancourt :

À la création de l’AJL, il y avait évidemment l’urgence de la manif pour tous et donc c’était quelque chose de global avec un aspect législatif puisqu’il y avait une loi avec des textes qui voulaient affirmer qu’il y allait avoir une égalité par le mariage et l’adoption, ça s’est évidemment passé différemment. Mais je pense que, depuis longtemps, les médias ont un passif avec le traitement très sensationnel des faits-divers. Ça se passe aussi avec les féminicides, les viols, la pédocriminalité. Je pense, qu’effectivement, il y a un biais et une tentation de traiter des sujets touchant à l’homosexualité et l’homophobie via le prisme des agressions. Pas forcément pour relever le fait sociétal qu’est l’homophobie en tant que fait, de proportion, d’impact et de ce que ça représente pour les personnes elles-mêmes. Il y aussi ce coté où c’est un moyen simple et accrocheur de parler de ces sujets-là, je pense notamment au travail du sexe et à la transphobie. Après, est-ce que aujourd’hui on a réussi à sortir de ce traitement un peu univoque de traiter de ces sujets quand il y a des agressions ou quand SOS homophobie fait son rapport qui montre que les agressions ont augmenté, ce qui est aussi un moment intéressant. Je pense, en fait, qu’il n’y a pas de mauvais angle en terme de traitement des sujets LGBTI, il y a juste ce qu’on en fait, ce qu’on en dit et surtout à qui on parle. Je pense que le principal problème sur ces sujets-là, c’est que quand il y a des faits divers on ne va pas forcément parler aux personnes donc aux victimes, on ne va pas forcément leur demander ce qu’il s’est passé ou même aller voir des associations qui traitent de cela pour « élargir » et « prendre de la perspective » par rapport à ce qu’il s’est produit. C’est important de continuer à traiter de l’homophobie, il faut continuer à parler des agressions, pour les féminicides c’est pareil. Après, je pense que c’est important que le journalisme ne se limite pas à ça, il pourrait aussi y avoir des articles et des sujets qui changent d’angle et prennent de la perspective et de la hauteur pour montrer à quel point ce n’est pas une agression, un vol, un viol etc mais c’est un problème sociétal, systémique qui fait que parce que des lois ou des discours sont toujours en place, on maintient quelque chose qui permet et qui laisse cours à des agressions de ce type. On ne se dit pas « il y a un problème à agresser ces personnes », on se dit « on va agresser ces personnes parce qu’elles sont déjà vulnérables, déjà fragilisées ». Par ailleurs, même si on va en parler, il y a toujours une forme d’impunité sociale par rapport à ça. Je pense qu’il faut continuer à créer un suivi des agressions homophobes car c’est aussi un moyen intéressant et un indicateur concret pour montrer qu’entre 2012 et 2022, malgré les gens qui nous vendent que la société s’est beaucoup ouverte, il ya toujours beaucoup de stigmates liés à la manif pour tous et les agressions continuent d’exister. On continue d’agresser des gays, des lesbiennes, des personnes bi, trans et non binaires pour ce qu’elles sont, en 2022. Si on ne répertorie pas ces choses-là, on n’aura pas forcément de base factuelle pour après élargir et dire qu’il y a toujours cet enjeu-là. Je pense que si on ne parle pas de ces sujets-là, tout en le faisant bien et en étant respectueux des personnes, en utilisant des termes corrects notamment pour les personnes trans, je pense que ce n’est pas un obstacle a une vision plus globale et un engagement politique et médiatique plus fort sur ces questions-là. 

Evann :

Comment traiter des problématiques LGBTI sans être accusé de faire du journalisme militant et donc d’être mal perçu par les lecteurs ?

Mathieu Brancourt :

Le journalisme militant, il y en a partout, il y en a tout le temps. Personne n’entre dans une rédaction et disparaissent d’un coup ses biais, ses origines, ses pensées, ses convictions etc. Ça n’existe pas, donc le journalisme militant il y en a tout le temps. Le problème est que beaucoup de gens nous ont reproché qu’on donnait des leçons mais en donnaient beaucoup aux gens et de manière extrême fallacieuse et pernicieuse, émettaient des opinions extrêmement personnelles et idéologiques, notamment religieuses ,dans des papiers qui se prétendaient journalistiques et pas des tribunes, des points de vues. Je peux entendre que dans Le Figaro Vox ou Le Figaro Magazine il y ait une tribune de personnalités religieuses ou que des journalistes souhaitent faire une tribune sur ce que leur évoquent l’égalité des droits pour les personnes LGBTI, ça ne me dérange pas si c’est présenté comme un papier d’opinion. Après, attention car ça engage des propos LGBTIphobes et ça demande donc une relecture. Il ne faut juste pas reprocher à un journaliste militant ou d’opinion ce que eux-mêmes font mais du bord opposé, en prétendant qu’ils font, eux, du journalisme. C’est plutôt ça pour moi l’hypocrisie qu’il peut y avoir par rapport à ça. 

Léa :

Si les sujets LGBTI sont mal traités dans les médias, c’est peut-être aussi qu’il y a un manque dans les formations des écoles de journalisme. Est-ce qu’il faudrait mettre en place des formations dans les écoles de journalisme pour mieux traiter de ces questions? 

Mathieu Brancourt :

Beaucoup de membres de l’AJL pensent que nos interventions dans les écoles de journalisme ne devraient pas être facultatives et ne pas être soumises à la bonne volonté d’un encadrement pédagogique. Je pense que tout comme il y aurait des modules au journalisme scientifique, à l’enquête ou à la vidéo, il devrait y avoir des modules où les enjeux de races, de classes, de genres et sexualités soient traités, sans forcément que ce soit par l’AJL. Il faudrait des modules qui permettent de présenter la réalité des faits à des journalistes pour qu’ils aient une forme de base concrète de connaissances sur un sujet, qu’ils comprennent quels sont enjeux, les tenants et les aboutissants, quel.les peuvent être les différent.e.s interlocuteurs.trices à solliciter à un moment donné pour rédiger des papiers. Évidement qu’il y aurait des gens qui ne seraient pas d’accord, qui ne viendraient pas avec les mêmes « backgrounds », mais ça permettrait que ce ne soit pas juste un sujet tabou et personnel. Ça permettrait de se dire qu’on vient tous de milieu sociaux-professionnels différents, et encore dans le journalisme il y a beaucoup de biais par rapport à ça. Mais il est important, en tant que journalistes, de reconnaitre la réalité de ce qui amène au journalisme, de qui on est, de ce qu’on charrie avec. On devrait avoir la possibilité de créer un débat serein où les gens pourraient ne pas être d’accord à un moment donné d’une formation où c’est encore possible d’évoluer, d’apprendre, etc tout en ayant des interlocuteurs qui ne seraient pas là pour dire « toi t’es homophobe » ou « toi t’es super ». Il s’agit de comprendre par quoi sont véhiculées nos façons de penser. Plutôt de dire « tu as tort », il faut comprendre qu’on est baignés dans quelque chose et il faut apporter une autre perspective pour que les gens puissent avoir l’occasion de réfléchir à leurs propres impensés. Je pense qu’effectivement, sur les sujets LGBTI entre autres, les écoles de journalisme, mais pas que, devraient proposer des modules obligatoires à leurs étudiants. 

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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La stratégie nationale contre l’endométriose à l’épreuve de la charge mentale

© Maxppp – Mathieu Herduin

« Il faut développer un réflexe endométriose »[1]. Le 11 janvier, Emmanuel Macron annonçait le lancement d’un plan de grande ampleur censé faciliter la prise en charge de l’endométriose. Ambition réalisable ou coup de com’ électoral ?  

Assis sur les canapés rembourrés, il attend. La tête entre les mains, il fait face au petit cabinet de consultation, dans lequel sa compagne s’entretient avec un médecin. Noyé dans l’immensité de la clinique Tivoli-Ducos, le centre Ifem Endo passe presque inaperçu. Et pourtant, c’est le premier centre français spécialisé dans le traitement de l’endométriose, dont les symptômes (vives douleurs menstruelles et pendant les rapports sexuels, résistance aux anti-douleurs, …) engendrent un coût psychologique écrasant pour les 2,5 millions de personnes touchées.

La clinique Tivoli-Ducos à Bordeaux, © Garance Cailliet

Pathologie inflammatoire et chronique, l’endométriose peut entraîner un absentéisme prolongé ou une infertilité. Associée à des facteurs génétiques et environnementaux, cette maladie reste assez méconnue du personnel soignant : les patiente.e.s traversent en moyenne 7 ans d’errance médicale[2]. En cause, la généralisation du sous-diagnostic et la banalisation d’une prise en charge inadaptée.

En 2019, le ministère de la Santé dévoilait une ébauche de stratégie nationale contre l’endométriose. Confiée à la député européenne et docteure en gynécologie Chrysoula Zacharopoulou, la mission ministérielle commence tout juste à se mettre en place après deux ans de crise sanitaire. Ses objectifs ont été présentés par Emmanuel Macron lui-même au cours d’une allocution diffusée sur les réseaux sociaux. D’abord, sensibiliser et former les soignants, qu’ils s’agissent d’infirmières scolaires, de radiologues, ou encore de médecins généralistes. Puis, établir « une cohorte française, voire européenne, de l’endométriose, qui scrutera la fréquence, les facteurs et les conséquences de la maladie ». Et surtout, repenser les modalités d’accompagnement des patient.e.s pour une prise en charge adaptée à tous les niveaux de la maladie (suivi psychologique, gestion de la maladie en milieu scolaire et au travail, accès à l’assistance médicale à la procréation).

Ces objectifs sont, pour la plupart, déjà appliqués au centre bordelais Ifem Endo, comme l’explique Marie-Laure Beijas, agent de l’Agence Régionale de Santé Nouvelle-Aquitaine. Les soignants formés sur place évaluent d’abord la nécessité d’effectuer un examen clinique en fonction des douleurs et des symptômes du/de la patient.e. Mme Beijas indique qu’iels peuvent ensuite effectuer une échographie pelvienne (des ovaires, de l’utérus et des voies urinaires) ou une IRM afin de constater des signes d’installation profonde de la maladie. En ce qui concerne les traitements, la plupart sont hormonaux (pilules contraceptives, …), mais il existe également une issue chirurgicale censée détruire les lésions liées à l’endométriose. Cette dernière est proposée par les soignants en cas de désir de grossesse, d’inefficacité de traitement ou si la maladie gêne le bon fonctionnement du corps. Néanmoins, cette opération est connue pour son risque de récidive. Il paraît alors plus adapté de proposer des options non-médicamenteuses aux patient.e.s, telles que des exercices de yoga ou de relaxation, précise Mme Beijas.  

A Bordeaux, le centre Ifem Endo appartient à une large cohorte, l’Association Filière Endométriose Nouvelle-Aquitaine (AFENA), qui réunit l’ensemble des acteurs, professionnels et établissements spécialisés dans le domaine de l’endométriose en Nouvelle-Aquitaine. Ce système tente de diminuer le temps d’errance médicale en d’effectuant une sorte de cartographie des professionnels formés de la région[3]. A termes, l’objectif est de créer de tels établissements spécialisés partout en France. Ce projet s’est, par exemple, concrétisé à Lyon via le Centre Lyonnais de l’Endométriose (CLE)[4], qui réunit la prise en charge médicale et les disciplines hors-médecine académique, comme l’hypnose, l’acupuncture, ou la sophrologie.

Loin de faire l’unanimité, la stratégie nationale contre l’endométriose a tout d’une victoire en demi-teinte pour les patient.e.s. Exemple des avancées gouvernementales jugées décevantes : depuis janvier 2022, l’Assemblée national reconnaît la maladie comme une Affection Longue Durée (ALD), en ce qu’elle nécessité un traitement prolongé et couteux. Toutefois, le texte ne fait pas figurer l’endométriose dans la liste des affections longue durée prises en charge par l’Assurance maladie (ADL30), empêchant ainsi le remboursement intégral des soins.

« Les patient.e.s n’ont pas attendu les propos de Macron pour être malades mais maintenant que c’est officiel, tant mieux »

Pour Anna, les propos du Président arrivent trop tard. « La CPE et l’infirmière du collège se moquaient de moi quand je vomissais et que je leur disais que je voulais rentrer chez moi, alors d’être à la fac et qu’on nous dise que, maintenant, c’est reconnu comme ADL, … et alors ? ». Selon elle, des actions concrètes, telles que le remboursement des produits périodiques, auraient été plus utiles. Depuis ses 14 ans, Anna a connu de nombreux praticiens, a essayé différentes solutions hormonales contre l’endométriose et a vécu des violences gynécologiques. Un jour, épuisée du stress qu’engendrent ses menstruations et les consultations chez les gynécologues, elle fond en larmes devant le pharmacien de son village. Il sera la première personne à l’écouter et à lui dire qu’elle a le choix d’accepter ou de refuser les traitements hormonaux. « La plus belle personne que j’ai rencontré à cette période-là, c’était un petit pharmacien et c’est le seul qui m’ai comprise, qui a été humain ». Décidée à ne plus prendre les pilules qu’on lui prescrit, Anna vit mieux car elle a retrouvé possession de son corps.

Comme Anna, Marie est déçue des personnels soignants qu’elle a rencontré au cours de ses 5 ans d’errance médicale. Ses visites aux urgences gynécologiques, souvent infructueuses, l’ont particulièrement marquée : « Je ressortais toujours de là-bas en larmes avec du paracétamol ». Il y a quelques mois, elle a fait face à un refus de prise en charge de la part du centre Ifem Endo car elle a déjà sollicité l’aide d’un chirurgien pour son endométriose. Or, ce dernier minimise ses douleurs et l’encourage à prendre un traitement qui ne lui convient pas.  

« En 5 ans, ils ont vraiment réussi à me convaincre que, tout ça, c’était dans ma tête »

Comme Marie et Anna, Louise ne se sent pas écoutée par les professionnels de santé. Elle indique que les conseils de sa naturopathe ont été plus efficaces pour son endométriose que toutes les recommandations médicales qu’elle a pu entendre : « Je suis allée à l’hôpital et on m’a conseillé de faire du yoga ».

A l’aube du mois de sensibilisation à l’endométriose, il est clair que les patient.e.s attendent le reste des mesures de la stratégie ministérielle au tournant. Emmanuel Macron n’a pas communiqué de calendrier précis ni le montant du budget alloué à ce plan de lutte contre l’endométriose.


[1] Allocution d’Emmanuel Macron, le 11 janvier 2022.

[2] Chiffre de la gynécologue du Mans Céline Plard-Dugas – propos recueillis par France Bleu Maine, le 14 février 2022

[3] Création de l’Association Filière Endométriose Nouvelle Aquitaine (AFENA) • IFEM Endo (institutendometriose.com)

[4] Prise en charge globale de l’endométriose – natecia

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À votre santé !

CBD : que se cache-t-il derrière cette molécule d’un marché florissant qui ne réjouit pas le gouvernement ?

Depuis quelques mois, un combat fait rage entre le gouvernement et le CBD, cette molécule issue du cannabis aux nombreuses vertus. Entre info et intox, nous vous proposons de démêler le vrai du faux du CBD, encore entouré de stéréotypes notamment véhiculés par Gérald Darmanin.

Le 31 décembre dernier, un arrêté ministériel paraissait, interdisant la vente de fleurs et de feuilles de CBD en France. Seul le commerce de CBD alimentaire et cosmétique restait autorisé. Bref, le gouvernement ne veut pas qu’on consomme cette molécule, alors que celle-ci est jugée non psychotrope par l’Organisation mondiale de la Santé. Les professionnel.les de la filière se sont mobilisé.e.s face à cette interdiction surprise, menaçant le business de boutiques qui fleurissent de plus en plus. On comptait 400 CBD shop début 2021, contre 1800 un an plus tard. Les spécialistes du cannabidiol obtiennent gain de cause le 24 janvier lorsque le Conseil d’Etat annule l’arrêté.

Le CBD est encore trop souvent victime de la désinformation, notamment diffusée par Gérald Darmanin. Le 25 janvier, au lendemain de la levée de l’interdiction de vente de fleurs et de feuilles de CBD par le Conseil d’Etat, le ministre de l’Intérieur ne cache pas sa déception au micro de France Inter.

« D’une manière générale, toutes les substances qui relèvent du cannabis, de la drogue, sont très mauvaises pour la santé. On n’a pas augmenté le prix du tabac à 10 euros pour qu’on accepte la légalisation ou la dépénalisation du cannabis. »

Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur.

Le ministre contribue ici à nourrir les intox qui entourent le CBD, une molécule non psychotrope de la plante de cannabis. Pour ceux pour qui le cannabis est encore égal à un stupéfiant dangereux pour la santé provoquant systématiquement un état léthargique, nous proposons une petite remise à niveau pour les mauvais élèves.

Le cannabis est une plante qui regroupe de nombreuses molécules, parmi elles, le THC et le CBD.

Le tétrahydrocannabinol, alias THC est la molécule psychotrope du cannabis, qui va provoquer un sentiment d’ivresse et potentiellement de dépendance. Souvent consommé par combustion, l’inhalation de THC dégrade l’état des poumons. De plus, le THC peut provoquer d’autres troubles médicaux qu’évoque l’OMS dans un rapport de 2016.

Quant au cannabidiol, aka CBD, il représente la molécule aux vertus apaisantes et relaxantes, sans l’effet enivrant causé par le THC. Selon un rapport de l’OMS de 2018, le CBD ne présente pas de risques de dépendance ou de dangers nocifs pour la santé. Au contraire, le cannabidiol peut permettre de réduire le stress et l’anxiété ou encore d’apaiser les douleurs. Le CBD est consommé par : « des clients qui ont des maladies chroniques, des femmes qui sont atteintes d’endométriose, de sclérose en plaques, ou même qui ont des douleurs chroniques. [Le CBD] n’est pas un médicament, mais ça leur permet de les accompagner dans leur traitement, dans leur bien-être. […] C’est totalement naturel. » indique un vendeur de Tom & Jazy, une boutique de CBD lilloise.

« Je suis beaucoup moins stressée. »

Julie, une étudiante en master de philosophie s’est vu proposer l’usage de CBD par son médecin et sa psychologue. « Ils m’ont conseillé de faire ça (consommer du CBD) pour gérer le stress et les problèmes de sommeil. […] Je suis beaucoup moins stressée. Ça réduit le stress, les crises d’angoisse et les douleurs de ventre, de règles. ».  

Différence entre chanvre (CBD) et marijuana (THC). Photo prise par Zoé Dejaegere chez Tom & Jazy, une boutique de CBD lilloise.

En France, la vente de cannabis, aussi appelé marijuana, ayant un taux de THC supérieur à 0,3 % est prohibée. En clair, le cannabis que vous pouvez acheter illégalement dans la rue est classé comme stupéfiant. C’est la vente de chanvre qui actuellement légale. Cette plante contient un fort taux de CBD et très peu de THC. Elle n’est pas considérée comme un stupéfiant depuis 2020 par la cour de justice de l’Union Européenne si elle contient moins de 0,3 % de THC. Néanmoins, en France, la production agricole de chanvre reste interdite, ce qui pousse les vendeurs et vendeuses de CBD à se fournir ailleurs. « On se fournit en Europe, les fleurs et résines viennent d’Italie, de Suisse et d’Espagne. » explique un vendeur de Tom & Jazy.

Le chanvre peut être consommé sous diverses formes : en huiles, par vaporisation, par voies alimentaires ou via des cosmétiques.

Huiles et fleurs de CBD. Photo prise par Zoé Dejaegere chez Tom & Jazy, une boutique de CBD lilloise.

Dans l’imaginaire collectif, le cannabis se consomme dans un joint, par voies respiratoires. C’est souvent le cas quand il s’agit de consommer du THC, mais les fleurs de CBD ne sont pas vendues pour être fumées. « Fumer avec de la combustion c’est mauvais pour la santé. Mélanger [les fleurs de CBD] dans un joint, avec du tabac c’est mauvais, ça attaque les poumons. » décrit le vendeur de Tom & Jazy. En effet, consommer les fleurs et feuilles de CBD par inhalation est l’unique danger que puisse provoquer le chanvre sur votre organisme. Toutes autres consommations ne peuvent vous être que bénéfique.

Zoé Dejaegere