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Le racisme dans les études supérieures élitistes

« Même si j’ai le même diplôme que les autres, que j’appartiens au même milieu social, il faut faire sa place d’une manière différente des autres. C’est un monde de Blanc, et plus je grandis, moins je me sens intégré. »

Dans les études supérieures élitistes (commerce, management, droit, médecine, journalisme…), les élèves sont issus majoritairement des milieux favorisés. Venir des quartiers populaires peut donc parfois provoquer un malaise social chez les jeunes qui parviennent à faire leur place dans ce nouveau monde. Mais parfois, alors même qu’on appartient à un milieu social privilégié depuis la naissance, le sentiment de malaise peut surgir : impression de ne pas se sentir à sa place, d’être différent.e … tel est le quotidien de beaucoup d’étudiant.e.s racisé.e.s au sein des grandes écoles.

En France, le système scolaire repose sur la croyance en la « méritocratie » et l’égalité des chances, c’est-à-dire que les élèves, grâce à la force de leur travail et à leur motivation, peuvent accéder à de bons résultats et, par conséquent, permettrait de s’élever socialement, et ce, peu importe l’origine des élèves.

Mais, à partir des années 60, de nombreuses études sociologiques ont démontré que la réussite scolaire, tout comme l’échec, sont en fait socialement déterminés. En réalité, le système méritocratique n’est qu’une illusion, et l’origine sociale de l’élève joue un rôle prédéterminant dans sa scolarité.

Encore plus récemment en sociologie, des études plus intersectionnelles qui prennent en compte la variable de « race » (ici, on n’entend pas la race comme une notion biologique ou scientifique, mais comme une notion sociologique. La race n’est pas un état ou un statut, mais une expérience vécue par les individus, qui sont perçus à travers leur appartenance ethnique), montrent que les étudiants racisés subissent des discriminations au sein des institutions sociales, qui ont également un impact sur leur scolarité et sur l’accès à des études supérieures dites « élitistes ».

Ainsi, à l’intersection des variables de classe et de race, se trouvent les élèves venant de milieux défavorisés qui peuvent subir le racisme, ce qui explique les parcours scolaires différents entre deux élèves appartenant à la même classe sociale, mais n’ayant pas la même expérience du racisme. Un élève blanc venant de quartiers populaires mais souhaitant faire de grandes études sera moins discriminé qu’un élève racisé ayant les mêmes ambitions, comme le montre l’étude de Yaël Brinbaum, et Christine Guégnard dans Le sentiment de discrimination des descendants d’immigrés : reflet d’une orientation contrariée et d’un chômage persistant, Agora débats/jeunesses 2012/2 (N° 61), pages 7 à 20 : « Les jeunes issus de l’immigration ont des orientations scolaires contraintes plus fréquentes. La sélection s’effectue dès la fin de la classe de troisième : la moitié des jeunes issus de l’immigration se dirigent vers une seconde générale ou technologique, pour 62 % des élèves français d’origine. Parmi les élèves affectés en filière professionnelle, 16 % déclarent une orientation non conforme à leur premier vœu, avec toutefois des écarts importants selon le pays d’origine. Le décalage est particulièrement élevé pour les jeunes originaires d’Afrique subsaharienne, de Turquie et du Maghreb : 25 % pour 12 % des jeunes issus du Portugal et 8 % des élèves français d’origine. […] Ils témoignent des revers rencontrés dans le système éducatif, d’une orientation souvent non conforme à leur premier vœu. » De ce fait, on se rend compte qu’il est difficile pour les enfants racisés appartenant aux classes populaires d’accéder à leurs ambitions et, quand ils y arrivent, ils ressentent souvent un sentiment « d’illégitimité ».

De nombreux ouvrages retracent les parcours de ces jeunes issus des quartiers populaires qui ont, grâce à leurs études, pu gravir les échelons de la société et accéder à une position supérieure à celle de leurs milieux d’origine. On peut penser spécifiquement au livre de Nesrine Slaoui, Illégitimes, dans lequel elle retrace son parcours. Issue d’une famille modeste et d’origine maghrébine, la journaliste se trouve à l’intersection des variables de classe et de race. En effectuant à ses études à Sciences Po, Nesrine Slaoui s’est souvent posé la question de sa « légitimité » à appartenir à ce nouveau monde élitiste dont elle ne connaissait rien. La jeune femme explique que ce sentiment s’est imposé à elle à partir du moment où elle a décidé de poursuivre une voie à laquelle elle ne se sentait pas initialement « destinée », étant donné son appartenance à un milieu populaire et sa non-maîtrise de la culture dominante bourgeoise. Cette culture dominante efface les « autres » cultures, considérées donc comme illégitimes. A cet égard, Nesrine Slaoui cite à titre d’exemple dans son interview de France info paru le 9 février 2021 son bilinguisme : elle parle français et arabe, mais, dans la culture dominante, cela n’est pas considéré comme un atout, les langues « légitimes » à maîtriser étant souvent l’anglais, l’allemand, etc.

Autre point intéressant, Nesrine Slaoui écrit : « J’éprouve une gratitude infinie pour l’école de la république, tout en refusant d’être une preuve de son efficacité ». En effet, elle explique que son cas individuel ne doit pas être tourné en faveur de l’existence de la méritocratie, et que son parcours repose davantage sur certains privilèges qu’elle a pu avoir (comme le fait d’être fille unique), que par sa seule volonté.

En effet, les cas comme ceux de Nesrine Slaoui sont souvent réutilisés pour prouver la réussite de l’efficacité des politiques d’égalité des chances mises en place au sein de l’éducation. Mais en réalité, si certains parviennent à gravir les échelons, leur expérience au sein de ces études supérieures dites « élitistes » trahissent les différences entre eux et leurs camarades plus privilégiés. Sentiment d’illégitimité comme on a pu le voir avec Nesrine Slaoui, mais aussi expérience de racisme, subie dans des milieux majoritairement blancs.

Pourtant, certaines critiques à l’encontre du terme sociologique « racisé » s’inquiète de la surmédiatisation de la notion de race et craignent une disparition de la notion de classe sociale, comme s’en est inquiété Manuel Valls dans un entretien à Valeurs Actuelles le 17 juin 2020 : « La lutte des classes disparaît au profit de l’affrontement de la guerre entre ‘races’», explique-t-il. « Cette guerre est terrible car elle essentialise en fonction de la couleur de peau. » Mais, plutôt que d’effacer la notion de classe sociale, la tentative de renouveau dans les sciences sociales de certains auteurs tentent d’articuler les diverses dimensions porteuses d’inégalités s’articulent les unes avec les autres. C’est le concept d’intersectionnalité. Ainsi, il ne s’agit pas d’invisibiliser les discriminations subies par les élèves dans les milieux populaires, mais de proposer plusieurs grilles de lecture. Par conséquent, il existe des discriminations traversant toutes les strates de la société, même au sein des classes aisées.

 Les élèves racisés qui appartiennent aux classes sociales supérieures et qui en maîtrisent les codes peuvent également subir le racisme dans leurs études, ce qui influence leur parcours scolaire.

Dans les études supérieures, et encore plus dans les milieux dits « élitistes » (médecine, droit, écoles…), la proportion d’élèves de classes populaires est faible, celle d’élèves « non-blancs » également. On observe sur les bancs de ces écoles une majorité d’étudiants issus de milieux privilégiés et blancs. Mais, malgré l’origine sociale qui détermine en partie la réussite scolaire, il existe en fait de nombreux cas de « réussite improbable », comme l’explique le sociologue Bernard Lahire dans Les raisons de l’improbable, Les formes populaires de la « réussite » à l’école élémentaire. Si on se penche de plus près sur les statistiques, on se rend compte qu’il y a énormément de cas de “réussite improbable”, l’origine sociale ne faisant pas tout. D’autres acteurs rentrent en jeu pour expliquer les parcours de réussite scolaire des enfants issus des classes populaires et de l’immigration, comme l’influence de personnes extérieures au milieu familiale (une figure d’autorité rassurante et encourageante, comme un professeur, un ami, etc).

Que ce soit dans le monde du commerce, du management, du journalisme, du droit, les expériences des étudiants ayant subi du racisme sont nombreuses, et trop peu prises au sérieux par les institutions.

La suite et fin de cet article est le témoignage d’un étudiant ayant subi des expériences de racisme dans le cadre de ses études, qui montre que le racisme ordinaire est présent dans les études dites « élitistes » et traverse toutes les strates de la société.

Le cas de Hector montre que, malgré l’appartenance à un milieu plutôt favorisé, le racisme reste présent dans le monde scolaire élitiste auquel il a pourtant toujours appartenu.

Hector, 21 ans, a fréquenté un lycée privé puis a intégré après le baccalauréat une école de Management. Au lycée, il explique que certains de ses camarades s’amusaient à l’appeler « le négrillon ». « Dans les écoles privées, certaines personnes sont tellement à l’aise avec leur milieu social qu’ils pensent qu’ils peuvent tout se permettre, dit-il. Comme certains ne disent rien quand on les appelle comme ça, ils pensent qu’un cas particulier leur donne le droit d’appeler tout le monde comme ça. Les Noirs qui se retrouvent dans les écoles privées se retrouvent en minorité. Sur 3000 élèves, on était 7 Noirs, donc ça ne te met pas à l’aise, on finit par aller vers les gens qui nous ressemblent. C’est aussi ce qui se passe à l’école de Management. Personne ne se connaît, tout le monde arrive de partout, alors on va vers ceux qui nous ressemblent parce qu’on se sent plus à l’aise, on partage les mêmes vécus, les mêmes valeurs, et la même cause surtout. Comme on est en groupe, on se rend compte des regards sur nous. Par exemple dans une fête, quand on arrive, les gens se disent « Oh y’a les Noirs qui arrivent ». Ça donne l’impression de pas être accepté. Au sein des professeurs aussi, il y en a certains qui ne se rendent pas compte qu’ils ne nous adressent pas la parole de la même manière qu’aux autres. Certains se sentent agressés dès qu’on leur pose des questions, ou s’intéressent moins à toi, que tu travailles ou travailles pas ça leur importe peu, il y a moins de suivi. On a toujours l’impression qu’on doit prouver quelque chose en plus, pour être vu, être pris à notre juste valeur. Même si j’ai le même diplôme que les autres, que j’appartiens au même milieu social, il faut faire sa place d’une manière différente des autres. C’est un monde de Blanc, et plus je grandis, moins je me sens intégré. »

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