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Violences Sexistes & sexuelles : immersion à la conférence d’Oser Dire Non

Le mardi 25 janvier, une conférence contre les Violences Sexistes et Sexuelles a eu lieu dans le Grand Amphithéâtre de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille. Cette conférence, organisée par l’association Oser Dire Non, a permis aux élèves de l’école de pouvoir poser leurs questions à des professionnels et d’en apprendre plus sur ces violences qui parcourent notre société.

Tova Bach, cofondatrice de l’association Oser Dire Non qui a pour but de lutter contre d’informer et de prévenir les violence sexuelles, psychiques et physiques au sein de l’école et même au-delà de ses potes, tente de mettre en place cette conférence depuis maintenant deux ans. Grâce à l’organisation de Clara Lainé et de Tom Soriano, la conférence a enfin pu voir le jour, avec l’intervention de Frédérique Warembourg, psychiatre au CHU de Lille et référente pour les cellules d’urgence médico psychologique CUMP des Hauts de France, Nicolas Gaud, praticien hospitalier, pédopsychiatre, référent de la filière enfants et adolescent au centre régionale au CHRU de Lille, l’intervenante de l’association SOLFA Guillemette Stevens, et pour finir Maître Deborah Diallo, l’avocate au barreau de Strasbourg et lauréate du prix du public du 31ème plaidoirie pour les droits de l’homme avec son thème: “les écorchées vives de la diaspora Africaine”. 

L’objectif principal de la conférence était de sensibiliser les étudiant.e.s aux thématiques des violence sexistes et sexuelles de manière professionnelle et de traiter la question avec des ressources juridiques. 

La conférence commence sur un rappel: 30% des étudiantes scolarisées en 2019-2020 à l’ESJ ont subi des expériences sexistes, ce qui démontre la nécessité d’instaurer des conférences sur le consentement et ce, de manière régulière, afin d’éviter au maximum ce genre de violence au sein de l’école. 

Avant de laisser la parole aux intervenant.es, Clara Lainé raconte une anecdote poignante: hier encore, alors qu’elle devait terminer les derniers préparatifs de la conférence qu’elle co-anime, elle a dû accompagner une amie au commissariat afin de porter plainte après une agression. Elle rappelle ainsi le rôle de l’association Oser Dire Non et la portée de la conférence: montrer que ses violences existent encore et toujours, en particulier dans les milieux étudiants, et qu’il est nécessaire de continuer à en parler et à lutter contre elles. 

Guillemette Stevens est la première à prendre la parole. Intervention de l’association SOLFA (SOLidarité Femmes Accueil), elle commence par faire un parallèle entre les victimes de racisme et les victimes de sexisme. En effet, le sexisme comme le racisme sont des violences systémiques subies au quotidien, et elles ne sont pas toujours identifiables. Ces violences sont insidieuses car elles sont intégrées dans notre quotidien. Le racisme ordinaire se manifeste par des remarques, des regards, pas toujours frontales, tout comme le sexisme.

“Ce ne sont pas des cas isolés, mais un ensemble de choses qui nous ramène incessamment à notre genre, à notre corps de femmes dans la société”, explique-t-elle. 

S’ensuit une définition complexe des Violences Sexistes et Sexuelles, car elles sont multiples, mais elles ont pour point commun de nous rappeler qu’on est un corps de femme dans l’espace public. 

Au niveau juridique, il y a une gradation de ces violences. Aujourd’hui, les insultes sexistes sont désormais interdites dans la rue. 

Pour rappel, il existe différents termes de violences sexistes et sexuelles: 

L’attouchement sexuel est utilisé dans le langage commun. C’est un contact sexuel exercé par une personne sur une autre sur une zone sexuelle.

L’atteinte sexuelle est une notion peu connue du grand public. C’est un délit particulier du code pénal qui concerne les victimes de moins de 15 ans qui ne peuvent pas faire preuve d’un consentement éclairé lors d’une relation sexuelle avec un majeur. 

L’agression sexuelle concerne les agressions commises ave violence, contrainte ou surprise. Le code pénal distingue le viol des autres agressions sexuelles. Une agression sexuelle est passible de 5 ans de prison. Au niveau de la prescription des faits, la durée est très complexe. On encourage souvent les personnes victimes d’agressions sexuelles à aller voir un avocat pour savoir si les faits sont prescrits. 

Le viol est un acte de pénétration sexuelle commis sur la personne d’autrui avec violence contrainte menace ou surprise. La différence avec l’agression sexuelle est la pénétration. C’est un crime puni de 15 ans de réclusion criminelle, sans tenir compte des circonstances aggravantes. 

Pour finir, la tentative de viol est essai mais qui n’est pas parvenu à cause d’un élément indépendant de la volonté de l’agresseur. 

Grâce au mouvement #Metoo, les hommes commencent à comprendre que toutes les femmes ont subi au moins une fois ce genre de violence au cours de la vie. Guillemette Stevens explique que communiquer entre hommes et femmes est important pour une prise de conscience collective. “On a l’impression qu’il y a une mixité, en réalité c’est une juxtaposition. Dès la primaire, on exclut et sépare, il n’y a pas de réelle mixité”, conclut l’intervenante SOLFA. 

De ce fait, retrouver un dialogue entre les sexes est important pour prendre conscience de ces violences et de leur place dans la société.

Après la fin de l’intervention de Guillemette Stevens, c’est au tour de Frédérique Warembourg et de Nicolas Gaud de parler des conséquences psychologiques des agressions sexuelles sur les victimes.

Frédérique Warembourg commence à expliquer ce qu’est un événement traumatogène: c’est un événement violent, soudain, inattendu, qui implique la sensation d’une mort imminente. Sur la question du viol et des agressions sexuelles, le risque de développer un stress post traumatique est très élevé: il y a 65 à 80% de chances de développer un stress post-traumatique suite à une agression sexuelle, dont 30% de risque de faire une tentative de suicide et 24% de chance de conduite à risque liée à une consommation abusive d’alcool. Au niveau clinique, la temporalité est particulière dans le domaine du psycho trauma, ce qui peut donner l’impression que les victimes mentent, ou qu’elles ont réagi de manière rationnelle. 

En effet, pendant une agression, l’organisme répond de manière adaptée à l’événement pour y faire face, prenant des décisions rapides qui permettent d’activer le mode survie et de soustraire au danger. Mais le problème qui se pose lorsque le stress est trop intense, c’est qu’il peut entraîner des réactions inadaptées, telles que la sidération, une agitation incoordonnée, une réaction de fuite panique…et dans le cas des agressions sexuelles, c’est souvent la sidération qui prend le dessus, et qui culpabilise beaucoup les victimes. Lors de la sidération, on se fige au niveau de la pensée et de la motricité. 

Frédérique Warembourg explique que souvent, les victimes se disent qu’elles ne se sont pas défendues, qu’elles n’ont pas dit non, et donc qu’elles sont responsables de ce qui leur est arrivé. 

Se pose alors la question du consentement: “à quel moment peut-on consentir alors qu’on n’a pas osé dire non ?”

Si on n’ose pas dire non, cela veut dire qu’on ressent une pression psychologique qui empêche d’exprimer son désaccord, et donc, qu’on subit. 

La principale idée reçue sur le viol est celle d’une agression par un inconnu dans la rue avec une violence physique associée, mais en réalité, ce type de viol est une minorité. La majorité des viols sont exercés par des personnes connues de la victime, sans violence, avec l’idée que si elle n’a pas bougée, si elle ne s’est pas débattue, alors la victime est consentante. 

Une autre conséquence du stress post-traumatique qui peut donner l’impression que la victime ment est l’amnésie. Cette dernière donne un discours très flou, où la victime ne se souvient pas exactement de ce qu’il s’est passé et combien de temps l’agression a duré. 

La victime peut également être dissociée : elle sait que quelque chose ne va pas, mais est incapable de dire ce qu’elle ressent au moment. Elle raconte les choses de manières factuelles, sans émotions. Dans ce genre de cas, on a souvent la sensation que la personne ment, car on s’attend à quelqu’un qui ressent des émotions, qui est effondré. En réalité, la dissociation est très culpabilisante pour la victime, car il est très difficile après coup de réaliser que l’on n’a pas ressenti d’émotion, et donc si l’on est resté, c’est car on le voulait. 

Pour Frédérique Warembourg, “il faut mettre en parallèle tout cela avec nos propres représentations”. Il est important de s’interroger sur nos propres représentations. 

Par exemple, la question de l’alcool dans la représentation du viol devrait normalement être aggravante pour l’agresseur, mais c’est généralement la victime qu’on pointe du doigt en cas d’agression si elle a bu. 

De ce fait, beaucoup de campagnes de prévention sont culpabilisantes pour les victimes, ce qui intensifient les pensées et émotions post-traumatiques: culpabilité, solitude, tristesse, humiliation, et parfois des cauchemars traumatiques où la victime revient en permanence sur ce qu’elle a vécu.

Frédérique Warembourg finit son intervention sur les diverses réactions sociales face à l’agression sexuelle. Il en existe plusieurs, qui influencent de manière positive ou négative les sentiments de la victime après son agression. Parmi les réactions négatives, il y a le blâme, la stigmatisation, le contrôle (contrôler les décisions des victimes, comme par exemple raconter aux autres personnes raconter l’agression de la victime sans permission), la distraction (“il faut penser à autre chose, passer au-dessus, t’as de la chance d’être vivante”) ou bien avoir des réaction égocentriques (une victime se retrouve à devoir réconforter la personne à qui elle parle). La clinique traumatique est aggravée par un soutien social négatif, c’est pourquoi on essaie de sensibiliser au maximum les gens: il est important de pouvoir connaître au minimum les réactions et sensations des victimes, afin de les faire sentir légitimes et les rassurer. Le risque principal en cas de soutien social négatif est l’aggravation du traumatisme, voire d’envies suicidaires. 

Les réactions sociales négatives les plus fréquentes sont celles qui perpétuent les mythes, comme par exemple de ne pas considérer que c’est une agression sexuelle si il n’y a pas eu de violence, pas d’armes, ou bien si la victime a pris un risque en sortant seule. 

Lorsque les réactions sociales face à l’agression sexuelle sont positives, elles permettent de meilleures prises en charge de la victime, qui a moins de chance de développer des traumatismes. 

Après l’intervention de sa collègue, c’est Nicolas Gaud qui prend la parole afin de parler des conséquences des agressions sexuelles chez les mineures. 

La plupart des idées reçues concernent l’impact des agressions sexuelles sur les enfants, qui serait inexistant car comme l’enfant ne peut verbaliser ce qui lui arrive, cela reviendrait à dire qu’il ne comprendrait pas, donc qu’il n’y aurait pas de conséquence. En réalité, plus un être est jeune, plus il est à risque de développer des conséquences sur son développement

La majorité des cas d’agressions sexuelles sont réalisés par l’entourage proche, souvent par des personnes censées incarner la sécurité physique et psychique. 

De ce fait, l’enfant ne peut pas retrouver une sécurité, car les agressions sont souvent commises par des personnes proches et insoupçonnables. Avec l’idée qu’un enfant ment en permanence, qu’il exagère, les parents ne soustraient pas l’enfant au milieu dangereux car il ne s’en rendent pas compte. Même dans le cadre judiciaire, trop d’enfants ne sont pas protégés par manque de preuve. Les enfants développent donc un impact psychotraumatique et une atteinte globale du développement car ils ne grandissent pas dans un milieu sécurisé. 

Lorsque les agressions se répètent dans le temps, les enfants doivent s’adapter, ce qui porte atteinte à leurs stratégies d’adaptation. Les enfants dissocient encore plus que les adultes lors d’agressions sexuelles, ce qui peut conduire à des comportements à risque: certains ados rentrent dans des conduites prostitutionnelles, recherchent la dissociation, et donc sont enclins à être à nouveau victime d’agressions. 

Les spécificités des conséquences des agressions sexuelles chez l’adolescent sont multiples: conduites agressives, troubles du comportement alimentaire, échec scolaire, symptômes somatiques…

Chez les jeunes, les violences sexuelles au sein du couple sont souvent peu prises au sérieux, même par la victime, qui a du mal à repérer les violences au sein de son couple. Cela s’explique par une difficulté des institutions et de l’entourage adulte à intégrer la notion du couple chez les adolescents, ce qui conduit à décrédibiliser les violences subies. Les premières expériences des adolescents sont fortement liées à leurs représentations familiales: les notions de consentement, de plaisir, de désir dépendent de la vision des parents. Dans les familles où certaines représentations sont présentes (représentations genrées, tendance à ne pas parler des émotions, etc), le risque de banaliser les violences sexistes et sexuelles, et donc d’influencer l’enfant à soi commettre des violences, soit à les subir sans broncher, est très fort. 

La nécessité de libérer la parole et de mettre en confiance les enfants à propos des violences sexistes et sexuelles est donc primordiale afin de les prévenir et de les éviter, ou au moins, de créer un espace de sécurité dans lequel la parole de l’enfant victime est accueillie avec bienveillance. 

Pour finir avec cette conférence, Deborah Diallo, avocate du barreau de Strasbourg, commence avec les différences entre agression sexuelle, viol et tentative de viol, que l’on a déjà défini plus haut dans cet article. Elle revient sur le terme “d’atteinte sexuelle”, qui, selon elle, n’est pas assez protecteur des mineurs. Jusqu’en 2021, ce terme était un terme fourre-tout pour parler des relations sexuelles entre les mineurs de moins de 15 ans et un majeur. On se rend compte que lorsque des parents accusent un majeur de viol sur leurs enfants mais que ces derniers maintiennent qu’ils étaient consentants, on ne considère pas cela comme un viol. Depuis avril 2021, la création de la présomption du non consentement en terme d’âge a été créée: en dessous d’un certain âge (15 ans), l’enfant n’est pas capable de consentir de manière éclairée à une relation sexuelle avec un majeur. De ce fait, lorsqu’un majeur a une relation sexuelle avec un mineur, on a désormais un cas de viol caractérisé. 

Deborah Diallo aborde ensuite l’épineuse question des chiffres: 74% des plaintes pour viol classés sans suite. Malgré tout un discours qui revendique la libération de la parole pour les victimes, quand on dépose plainte, on se rend compte que certaines plaintes ne sont pas acceptables. L’avocat revient sur la difficulté de l’accompagnement des victimes dans la justice et sur la question de la formation des policiers face aux problématiques des violences sexuelles, qui est très peu prise au sérieux et adaptée aux victimes. 

La prise en charge bancale des plaintes des victimes vient d’un problème de moyens dans la justice: s’il y avait plus de magistrats, il y aurait plus d’accompagnement des victimes, qui sauraient alors leurs droits de manières plus précises, comment préparer un faisceau d’indices, etc. 

Pour l’instant, 1% de viols qui aboutissent à une condamnation pour viol, et 90% des viols ne font pas l’objet d’une plainte, ce qui fait que sur 10% des viols, 1% aboutissent à une condamnation pour viol. Comment expliquer ce très faible pourcentage de condamnation pour viol ? Deborah Dialloh explique qu’il y a une très forte tendance à la correctionnalisatio, c’est-à-dire qu’on fait passer le viol pour une agression sexuelle, et donc à une condamnation pour délit. Les cours d’assises (qui traitent donc les crimes tels que le viol) fonctionnent par cession, et donc coûtent très cher. Les dossiers qui arrivent en cours d’assises se finissent souvent par une condamnation, mais cela après de nombreuses années d’attente. De ce fait, les cours d’assises sont assez exceptionnelles, elles coûtent cher car on désigne un jury populaire qu’il faut rémunérer. L’argument du temps et de l’argent prend donc le pas chez les victimes, qui préfèrent alors porter plainte pour agression sexuelle. C’est la solution de facilité: on demande aux victimes si elles sont d’accord pour correctionnaliser l’affaire. Le conflit est alors difficile pour les victimes: elles doivent choisir entre minimiser ce qu’il leur est arrivé, ou batailler pendant des années pour avoir un jugement. De plus, lors du dépôt de plainte, la victime a souvent le sentiment d’être mal accueillie, est frustrée parce qu’elle a l’impression qu’on ne lui pose pas les bonnes questions, et donc qu’elle est incapable de répondre aux questions

Deborah Diallo conclut sur, selon elle, la procédure la plus adaptée après une agression sexuelle: la plainte avec consitutiton de partie civile, c’est-à-dire avec l’aide d’un avocat, avec qui on prendra rendez-vous pour prendre le temps de formaliser les choses, de constituer un dossier avec un faisceau d’indices, bref, une prise en charge que la police n’a pas les moyens ni les formations pour pouvoir garantir un bon accueil des victimes. 

La conférence se termine sur plusieurs questions posées aux intervenants par les élèves de l’ESJ, la conférence se termine. Si beaucoup pensaient que cette dernière ne ferait qu’enfoncer des portes ouvertes sur les questions de consentement, les intervenants ont su sensibiliser de manière bienveillante et efficace les spectateurs, en montrant les dynamiques qui sous-tendent les violences sexistes et sexuelles, en mettant en lumière les diverses réactions que les victimes peuvent avoir et qui ne sont pas toujours comprises par l’entourage, ainsi qu’une sensibilisation aux conséquences post-traumatiques que peuvent avoir les victimes après une agression. 

Un des souhaits principaux d’Oser dire non, l’association féministe de l’ESJ, est que ce genre de conférence sur les thématiques du consentement aient lieu au moins une fois dans l’année, surtout aux débuts, afin de sensibiliser les étudiants de manière efficace et prévenir au maximum les violences sexistes et sexuelles au sein de l’école, mais aussi au-delà de ces portes. 

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