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À l'international

Ukraine: récit d’une guerre d’aujourd’hui

Tout d’abord un peu d’histoire

Le 8 décembre 1991, l’accord de Minsk, signé entre la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie acte la dissolution de l’URSS.
L’Ukraine obtient alors son indépendance si convoitée: de nombreuses révoltes avaient eu lieu par le passé contre l’absolutisme soviétique, et en 1991, 90% de la population ukrainienne votent l’indépendance de leur pays lors d’un référendum d’auto-détermination.

3 ans plus tard, le 5 décembre 1994, l’Ukraine signe le mémorandum de Budapest sur les garanties de sécurité: l’armée ukrainienne abandonne la possession de son arsenal nucléaire en échange de la garantie des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la Russie à respecter l’intégrité de son territoire: la souveraineté de l’Ukraine est actée.

En novembre 2013, la population Ukrainienne, alors fortement pro-europe proteste contre son président, lui pro-Russe: Viktor Ianoukovitch; c’est « l’Euromaiden ».
Face aux résistances du gouvernement, une révolution éclate alors en février 2014, et le président, destitué, s’enfuit en Russie.

En réponse à cette révolte, Vladimir Poutine lance une intervention en Crimée, qui sera annexée en mars.

Après 20 ans d’intégrité territoriale, l’indépendance de l’Ukraine est bafouée une première fois par le régime fasciste de Vladimir Poutine.
Cette annexion s’intègre en réalité dans un contexte plus large: une politique impérialiste et expansionniste du gouvernement Poutinien, déjà coupable de l’annexion de l’Ossétie en 2008.
La fin des combats sera finalement annoncée en début de 2015 avec les accords de Minsk et la capitulation de l’Ukraine sur ses territoires Criméen.

Fort de ses nouvelles possessions en Crimée, la Russie de Vladimir Poutine va, pendant 8 ans, alimenter des mouvements séparatistes dans la région du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. Ces mouvements contestent le pouvoir légitime et démocratique des présidents Porochenko (entre 2014 et 2019) puis Zelenski (à partir de 2019), et causeront la mort de près de 15.000 personnes entre 2014 et aujourd’hui.

En octobre 2021, l’armée russe déploie plus de 100.000 soldats à la frontière Russo-Ukrainienne, menaçant l’invasion du territoire Ukrainiens. Des tentatives d’apaisement diplomatique sont alors menées par les pays occidentaux, pour éviter une invasion de l’Ukraine par l’armée Russe.

Malheureusement, ces tentatives de négociations seront un échec, et le 21 février 2022, la Russie reconnaît l’indépendance des régions ukrainiennes de Donetsk et Lougansk, s’attirant les sanctions économiques de l’occident. 3 jours plus tard, Vladimir Poutine lance l’invasion de l’Ukraine.

Quelles sont les motivations de la Russie ?

Pour justifier son intervention militaire en Ukraine, le Kremlin à avancé différentes explications plus ou moins crédibles.
Tout d’abord, Poutine a évoqué l’idée de libérer la province du Donbass de l’emprise Ukrainienne, notamment en procédant à une “dénazification” de la région. Cependant, aucune formation néo-nazi considérable ,n’existe en Ukraine, dont le paysage politique est dominé par un centre-droit libéral. De plus, il est aujourd’hui connu que les mouvements indépendantistes dans le Donbass sont en grande partie composés de mercenaires payés par la Russie.

De même qu’en 2014, la raison du rapprochement entre l’Ukraine et l’Union Européenne fait également partie des motifs invoqués par Vladimir Poutine. Mais ces arguments ne sont pas non plus valables: malgré un sentiment pro-européen fort en Ukraine et une volonté d’intégrer l’Union ainsi que l’OTAN, la France et l’Allemagne s’y sont toujours fermement opposés, rendant peu probable un réel rapprochement.

Les réelles motivations de la Russie sont donc purement impérialistes.
En effet, la politique menée par le Président Vladimir Poutine s’apparente à une politique néo-fasciste, politique dont l’une des principales composantes est un impérialisme expansif.
La Russie est d’autant plus marquée, voire encore aujourd’hui traumatisée par la chute de L’URSS, ayant pulvérisé la puissance Russe. Il n’y a donc aujourd’hui rien d’étonnant à voir aujourd’hui un réel souhait de regain de puissance, une nostalgie de l’absolutisme perdu, incarné par Vladimir Poutine.
L’Ukraine n’est donc qu’un territoire de plus à conquérir pour le Kremlin, après la Crimée et l’Ossétie, en plus de lui offrir une zone de sûreté entre elle et les frontières européennes.
On peut alors craindre une réelle menace dans les années à venir pour la Pologne ou les pays Baltes, semblant également dans le viseur de l’Ogre Russe, ayant déjà mainmise sur la Biélorussie à travers le gouvernement fantoche de Loukachenko.

Les populations sont en danger.

Pour la population Ukrainienne, un enfer interminable

Les vraies victimes de cette guerre, ce sont elles et eux. Ces femmes, ces enfants, dont la maison est détruite, la vie réduite en miettes, et le mari, le père, le frère ou le fils, parti combattre au front sans garantie de retour.

Ce sont les riches et les puissants qui se font la guerre, mais la population qui en paye le prix.

Les témoignages de citoyen·ne·s ukrainien·ne·s qui nous arrivent décrivent tous l’horreur de cette guerre.
Les familles forcées à fuir, à se cacher dans le métro de Kiev pour échapper aux bombardements, ou forcées à couper toute lumière la nuit par peur d’être repéré par les militaires russes.
Beaucoup fuient, ou tout du moins, essayent de fuir.

C’est là qu’on assiste à des scènes de racisme horrible et décomplexé.
Des milices empèches les ukrainien·ne·s noir·e·s de monter dans les trains quittant le pays, en leur disant d’attendre: d’attendre que toutes les personnes blanches se soient échappée avant d’être elleux mêmes sauvés.
De même à la frontière Polonaise, les mêmes discriminations sont appliquées, et les personnes noires se font refuser le passage.
Une hiérarchie des vies très claire est établie: les enfants blancs > les femmes blanches > les personnes noires.

Mais cela n’est pas mieux en France et dans tout l’occident en général.
Ce racisme décomplexé s’invite sur les plateaux télés et les radios soutenant l’establishment: sur BFMTV, un journaliste hiérarchise les vies des réfugiés ukrainiens au-dessus de celles des syriens ou des afghan, sous prétexte qu’iels “nous ressemblent”. Toujours sur BFM, un éditorialiste estime pour les mêmes motifs que l’Ukraine nécessite un “geste humanitaire immédiat”, contrairement aux pays non européens dans des situations comparables. Sur Europe 1, le député Modem (parti de l’alliance gouvernementale majoritaire à l’assemblée) Jean-Louis Bourlanges parle d’une “immigration de grande qualité”. Le plateau états-unien de CBS va même jusqu’à qualifier l’Ukraine de “pays civilisé”, “comparé à la Syrie ou l’Afghanistan”.

C’est un racisme décomplexé auquel on assiste, et duquel sont victimes les réfugiés. De plus, comme d’habitude, ce sont les femmes et les minorités de genre qui se retrouvent en première ligne de ces puanteurs: les termes “ukrainian girl”, “ukrainian porn” ou “war porn” sont en top trend sur les sites pronographiques et sur google en général. (Ces constats n’ont bien sûr pas vocation à servir un argumentaire abolitionniste/swerfs, mais mettent en lumière un réel intérêt morbide dont sont actuellement victimes les femmes et minorités de genres ukrainiennes)

Face à une situation désastreuse et une gestion de crise hautement problématique, il devient donc nécessaire d’intervenir pour venir en aide aux populations.

Comment venir en aide aux ukrainien·ne·s ?

Chacun·ne·s à notre échelle et à nos moyens, nous avons la possibilité de nous mobiliser pour venir en aide au peuple ukrainien, même de façon symbolique, la représentation compte.


Sur les réseaux sociaux:

  • Faire attention aux images et posts que l’on diffuse, ne pas diffuser de fausses informations ou des images chocs et crues qui pourraient nuire à l’honneur des personnes représentées et à la sensibilité des personnes qui regardent.
  • Penser à contextualiser ce que l’on diffuse, se renseigner et expliquer le contexte dans lequel une photo à été prise par exemple. Ne pas tomber dans le sensationnalisme est primordial.
  • Favoriser la diffusion de sources primaires (contenus et médias locaux) et de médias indépendants (en créditant à chaque fois).
  • Ne pas donner de visibilité à des personnalités qui souhaitent juste capitaliser sur le conflit en affichant un pseudo-humanisme clientéliste.
  • Faire attention à ne pas relayer de contenus hiérarchisant les vies, comme mentionné plus haut.
  • S’intéresser à la vision et la sensibilité de toustes: les grands médias ne visibilisent pas les plus précaires, à vous de leur donner de la voix!


En dehors des réseaux sociaux:

  • Participer aux manifestations.
  • Se tenir au courant de l’actualité et renseigner ses proches.
  • Donner de son temps à des associations d’aides aux réfugiés.

En apportant une aide financière:

  • Faire attention à qui organise la cagnotte ou la collecte de fond: malheureusement, certaines personnes mal intentionnées vont tenter de profiter de cette crise pour mener des arnaques (par exemple, paypal n’est pas disponible en Ukraine, une cagnotte organisée sur paypal est donc plus que douteuse).
  • Favoriser donc des dons à des associations et des œuvres connues dans leur engagement, et dont on est sûres que les collectes iront réellement pour les ukrainien·ne·s. En voici une courte liste à titre d’exemple:
    Razom, qui soutient les ukrainien·ne·s depuis 2014.
    La Banque Nationale d’Ukraine, qui organise une collecte de fonds pour soutenir les troupes ukrainiennes.
    L’UNHCR, géré par les Nations unies.
    Amnesty International, qui lutte pour un retour à la paix et l’aide aux prisonniers politiques.
    Singa France, qui participe à l’accueil des réfugiés en france et à leur intégration.

Retour sur la manifestation du 26 février à Lille

A l’initiative de plusieurs collectifs de ressortissants ukrainiens, un rassemblement de soutien au peuple ukrainien a été organisé ce samedi 26 février sur la place de la république à Lille.
L’évènement à été un temps forts pour la visibilité des souffrances auquel fait face actuellement le peuple ukrainien, de nombreuses prises de paroles de ressortissant·e·s, d’étudiants ukrainien en france et notamment d’Etienne Mourmant, consul honoraire d’Ukraine à Lille ont pu exprimer leur ressenti de la situation, revendiquer des mesures que le gouvernement devrait prendre et appeler à la mobilisation.

La rassemblement, pacifique et convivial s’est déroulé dans le calme, avec la présence de personnalités politiques et publiques en bordure, notamment Fabien Roussel et Sandrine Rousseau.
Seule la fin de l’évènement a été perturbée par la présence de militants anti-vax (visiblement pro-poutines au vu de leur propos) ayant pris à parti et agressé des personnes présentes leur demandant de veiller au calme par respect pour la situation actuelle.

La situation en Ukraine continue d’évoluer, et semble avoir atteint son paroxysme hier, avec la menace du président Vladimir Poutine d’envisager l’usage de l’arme nucléaire. Des pourparlers ont étés entamé aujourd’hui, et l’on espère que cette crise pourra s’apaiser aussi vite qu’elle a commencé.
Behind the Society vous tiendra au courant des avancées de la crise ukrainienne, et nos pensées vont directement aux victimes de cette guerre.

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Suscitons l'espoir, pas le racisme

Le racisme dans les études supérieures élitistes

« Même si j’ai le même diplôme que les autres, que j’appartiens au même milieu social, il faut faire sa place d’une manière différente des autres. C’est un monde de Blanc, et plus je grandis, moins je me sens intégré. »

Dans les études supérieures élitistes (commerce, management, droit, médecine, journalisme…), les élèves sont issus majoritairement des milieux favorisés. Venir des quartiers populaires peut donc parfois provoquer un malaise social chez les jeunes qui parviennent à faire leur place dans ce nouveau monde. Mais parfois, alors même qu’on appartient à un milieu social privilégié depuis la naissance, le sentiment de malaise peut surgir : impression de ne pas se sentir à sa place, d’être différent.e … tel est le quotidien de beaucoup d’étudiant.e.s racisé.e.s au sein des grandes écoles.

En France, le système scolaire repose sur la croyance en la « méritocratie » et l’égalité des chances, c’est-à-dire que les élèves, grâce à la force de leur travail et à leur motivation, peuvent accéder à de bons résultats et, par conséquent, permettrait de s’élever socialement, et ce, peu importe l’origine des élèves.

Mais, à partir des années 60, de nombreuses études sociologiques ont démontré que la réussite scolaire, tout comme l’échec, sont en fait socialement déterminés. En réalité, le système méritocratique n’est qu’une illusion, et l’origine sociale de l’élève joue un rôle prédéterminant dans sa scolarité.

Encore plus récemment en sociologie, des études plus intersectionnelles qui prennent en compte la variable de « race » (ici, on n’entend pas la race comme une notion biologique ou scientifique, mais comme une notion sociologique. La race n’est pas un état ou un statut, mais une expérience vécue par les individus, qui sont perçus à travers leur appartenance ethnique), montrent que les étudiants racisés subissent des discriminations au sein des institutions sociales, qui ont également un impact sur leur scolarité et sur l’accès à des études supérieures dites « élitistes ».

Ainsi, à l’intersection des variables de classe et de race, se trouvent les élèves venant de milieux défavorisés qui peuvent subir le racisme, ce qui explique les parcours scolaires différents entre deux élèves appartenant à la même classe sociale, mais n’ayant pas la même expérience du racisme. Un élève blanc venant de quartiers populaires mais souhaitant faire de grandes études sera moins discriminé qu’un élève racisé ayant les mêmes ambitions, comme le montre l’étude de Yaël Brinbaum, et Christine Guégnard dans Le sentiment de discrimination des descendants d’immigrés : reflet d’une orientation contrariée et d’un chômage persistant, Agora débats/jeunesses 2012/2 (N° 61), pages 7 à 20 : « Les jeunes issus de l’immigration ont des orientations scolaires contraintes plus fréquentes. La sélection s’effectue dès la fin de la classe de troisième : la moitié des jeunes issus de l’immigration se dirigent vers une seconde générale ou technologique, pour 62 % des élèves français d’origine. Parmi les élèves affectés en filière professionnelle, 16 % déclarent une orientation non conforme à leur premier vœu, avec toutefois des écarts importants selon le pays d’origine. Le décalage est particulièrement élevé pour les jeunes originaires d’Afrique subsaharienne, de Turquie et du Maghreb : 25 % pour 12 % des jeunes issus du Portugal et 8 % des élèves français d’origine. […] Ils témoignent des revers rencontrés dans le système éducatif, d’une orientation souvent non conforme à leur premier vœu. » De ce fait, on se rend compte qu’il est difficile pour les enfants racisés appartenant aux classes populaires d’accéder à leurs ambitions et, quand ils y arrivent, ils ressentent souvent un sentiment « d’illégitimité ».

De nombreux ouvrages retracent les parcours de ces jeunes issus des quartiers populaires qui ont, grâce à leurs études, pu gravir les échelons de la société et accéder à une position supérieure à celle de leurs milieux d’origine. On peut penser spécifiquement au livre de Nesrine Slaoui, Illégitimes, dans lequel elle retrace son parcours. Issue d’une famille modeste et d’origine maghrébine, la journaliste se trouve à l’intersection des variables de classe et de race. En effectuant à ses études à Sciences Po, Nesrine Slaoui s’est souvent posé la question de sa « légitimité » à appartenir à ce nouveau monde élitiste dont elle ne connaissait rien. La jeune femme explique que ce sentiment s’est imposé à elle à partir du moment où elle a décidé de poursuivre une voie à laquelle elle ne se sentait pas initialement « destinée », étant donné son appartenance à un milieu populaire et sa non-maîtrise de la culture dominante bourgeoise. Cette culture dominante efface les « autres » cultures, considérées donc comme illégitimes. A cet égard, Nesrine Slaoui cite à titre d’exemple dans son interview de France info paru le 9 février 2021 son bilinguisme : elle parle français et arabe, mais, dans la culture dominante, cela n’est pas considéré comme un atout, les langues « légitimes » à maîtriser étant souvent l’anglais, l’allemand, etc.

Autre point intéressant, Nesrine Slaoui écrit : « J’éprouve une gratitude infinie pour l’école de la république, tout en refusant d’être une preuve de son efficacité ». En effet, elle explique que son cas individuel ne doit pas être tourné en faveur de l’existence de la méritocratie, et que son parcours repose davantage sur certains privilèges qu’elle a pu avoir (comme le fait d’être fille unique), que par sa seule volonté.

En effet, les cas comme ceux de Nesrine Slaoui sont souvent réutilisés pour prouver la réussite de l’efficacité des politiques d’égalité des chances mises en place au sein de l’éducation. Mais en réalité, si certains parviennent à gravir les échelons, leur expérience au sein de ces études supérieures dites « élitistes » trahissent les différences entre eux et leurs camarades plus privilégiés. Sentiment d’illégitimité comme on a pu le voir avec Nesrine Slaoui, mais aussi expérience de racisme, subie dans des milieux majoritairement blancs.

Pourtant, certaines critiques à l’encontre du terme sociologique « racisé » s’inquiète de la surmédiatisation de la notion de race et craignent une disparition de la notion de classe sociale, comme s’en est inquiété Manuel Valls dans un entretien à Valeurs Actuelles le 17 juin 2020 : « La lutte des classes disparaît au profit de l’affrontement de la guerre entre ‘races’», explique-t-il. « Cette guerre est terrible car elle essentialise en fonction de la couleur de peau. » Mais, plutôt que d’effacer la notion de classe sociale, la tentative de renouveau dans les sciences sociales de certains auteurs tentent d’articuler les diverses dimensions porteuses d’inégalités s’articulent les unes avec les autres. C’est le concept d’intersectionnalité. Ainsi, il ne s’agit pas d’invisibiliser les discriminations subies par les élèves dans les milieux populaires, mais de proposer plusieurs grilles de lecture. Par conséquent, il existe des discriminations traversant toutes les strates de la société, même au sein des classes aisées.

 Les élèves racisés qui appartiennent aux classes sociales supérieures et qui en maîtrisent les codes peuvent également subir le racisme dans leurs études, ce qui influence leur parcours scolaire.

Dans les études supérieures, et encore plus dans les milieux dits « élitistes » (médecine, droit, écoles…), la proportion d’élèves de classes populaires est faible, celle d’élèves « non-blancs » également. On observe sur les bancs de ces écoles une majorité d’étudiants issus de milieux privilégiés et blancs. Mais, malgré l’origine sociale qui détermine en partie la réussite scolaire, il existe en fait de nombreux cas de « réussite improbable », comme l’explique le sociologue Bernard Lahire dans Les raisons de l’improbable, Les formes populaires de la « réussite » à l’école élémentaire. Si on se penche de plus près sur les statistiques, on se rend compte qu’il y a énormément de cas de “réussite improbable”, l’origine sociale ne faisant pas tout. D’autres acteurs rentrent en jeu pour expliquer les parcours de réussite scolaire des enfants issus des classes populaires et de l’immigration, comme l’influence de personnes extérieures au milieu familiale (une figure d’autorité rassurante et encourageante, comme un professeur, un ami, etc).

Que ce soit dans le monde du commerce, du management, du journalisme, du droit, les expériences des étudiants ayant subi du racisme sont nombreuses, et trop peu prises au sérieux par les institutions.

La suite et fin de cet article est le témoignage d’un étudiant ayant subi des expériences de racisme dans le cadre de ses études, qui montre que le racisme ordinaire est présent dans les études dites « élitistes » et traverse toutes les strates de la société.

Le cas de Hector montre que, malgré l’appartenance à un milieu plutôt favorisé, le racisme reste présent dans le monde scolaire élitiste auquel il a pourtant toujours appartenu.

Hector, 21 ans, a fréquenté un lycée privé puis a intégré après le baccalauréat une école de Management. Au lycée, il explique que certains de ses camarades s’amusaient à l’appeler « le négrillon ». « Dans les écoles privées, certaines personnes sont tellement à l’aise avec leur milieu social qu’ils pensent qu’ils peuvent tout se permettre, dit-il. Comme certains ne disent rien quand on les appelle comme ça, ils pensent qu’un cas particulier leur donne le droit d’appeler tout le monde comme ça. Les Noirs qui se retrouvent dans les écoles privées se retrouvent en minorité. Sur 3000 élèves, on était 7 Noirs, donc ça ne te met pas à l’aise, on finit par aller vers les gens qui nous ressemblent. C’est aussi ce qui se passe à l’école de Management. Personne ne se connaît, tout le monde arrive de partout, alors on va vers ceux qui nous ressemblent parce qu’on se sent plus à l’aise, on partage les mêmes vécus, les mêmes valeurs, et la même cause surtout. Comme on est en groupe, on se rend compte des regards sur nous. Par exemple dans une fête, quand on arrive, les gens se disent « Oh y’a les Noirs qui arrivent ». Ça donne l’impression de pas être accepté. Au sein des professeurs aussi, il y en a certains qui ne se rendent pas compte qu’ils ne nous adressent pas la parole de la même manière qu’aux autres. Certains se sentent agressés dès qu’on leur pose des questions, ou s’intéressent moins à toi, que tu travailles ou travailles pas ça leur importe peu, il y a moins de suivi. On a toujours l’impression qu’on doit prouver quelque chose en plus, pour être vu, être pris à notre juste valeur. Même si j’ai le même diplôme que les autres, que j’appartiens au même milieu social, il faut faire sa place d’une manière différente des autres. C’est un monde de Blanc, et plus je grandis, moins je me sens intégré. »

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Enfants d'aujourd'hui, adultes de demain Podcasts

[Critique] La vraie famille : les familles d’accueils au cinéma

Jingle d’introduction

Vous évitez le moindre coup de fil de votre tante qui raconte ses déboirs amoureux ? Vous vous remettez encore du dernier repas de famille barbant chez mamie & papi ? Ou alors vous subissez quotidiennement les blagues bœufs de tonton raciste sur le groupe Whatsapp de la famille ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas les seul.e.s à vous plaindre de votre famille. Cette famille biologique que vous n’avez pas choisi. Vous êtes né.e.s dedans & puis c’est tout. Être né.e dans un environnement familial stable avec des bases sociales, émotionnelles & financières n’est pas le cas de tout le monde. Dans ce podcast, il est justement question de ces enfants au parcours de vie chaotique avant même de savoir parler ou marcher. Après avoir parlé des enfants placés dans des foyers de l’Aide Sociale à l’Enfance dans mon dernier podcast publié le 12 janvier 2022, il est temps pour moi d’aborder la vie des enfants placés dans des familles d’accueil. 

Critique : La vraie famille, les familles d’accueil au cinéma : un podcast animé & réalisé par Loïs Hamard.

Transition sonore

Mon introduction vous a peut-être fait sourire par sa vérité générale, mais elle n’en dit pas énormément sur le film dont je vais vous parler aujourd’hui. Rentrons dans le vif du sujet : en novembre dernier, au Arras Film Festival, j’ai pu profiter d’une projection presse qui a tiré des larmes à plus d’un journaliste présent dans la salle. La vraie famille, un film de Fabien Gorgeart. Avant de vous mettre les larmes aux yeux, encore faudrait-il savoir de quoi on va parler.

Écoutons dès à présent la bande annonce, par la distribution Le pacte.

Bande-annonce

Après vous avoir mis l’eau à la bouche avant les larmes aux yeux, vous avez donc compris que ce film suit Simon, un petit garçon placé. Non pas dans un foyer, mais dans une famille d’accueil. Autrement appelées assistants familiaux, la famille d’accueil de Simon est une famille traditionnelle vue de l’extérieur : une maman, un papa, deux adorables frères & soeurs à qui s’ajoute Simon, un presque frère.

A l’œuvre dans ce mélodrame familial de ce début d’année 2022, on retrouve Mélanie Thierry qui incarne avec justesse & sensibilité, Anna, l’assistante familiale, comprenez “la maman de coeur” de Simon. A ses côtés, Lyes Salem dans le rôle de Brice, son compagnon & père de leurs deux enfants. & d’un tout autre côté, Félix Moati qui endosse le rôle de Eddy, le père biologique de Simon, un homme brisé par la mort de sa femme. Avec un tel casting, Fabien Gorgeart réalise son deuxième long-métrage.

Veillez cependant à ne pas retenir que les têtes d’affiches de ce film : l’important est de se concentrer sur son histoire, sur ce qu’il raconte & l’univers bien réel qu’il nous fait découvrir. 

Cinq ans auparavant, Simon arrive dans la famille d’Anna : le monde de l’enfance est bien différent du monde du travail, il n’y a là aucune durée déterminée à son placement. Pendant ces années, des liens se créent, une vie de famille se construit, parsemée des rendez-vous chez l’Aide Sociale à l’Enfance & des permanences de journée entre père & fils biologiques. Ce petit équilibre est chamboulé durant un de ces rendez-vous où Eddy fait part d’une envie inattendue : il veut récupérer son fils. A partir de là commence une levée de boucliers : comment un petit garçon toujours habitué à vivre dans sa famille d’accueil peut vivre le début d’une nouvelle vie chez son père ? Comment un homme que le deuil a empêché d’être père va apprendre à vivre avec un jeune garçon ? Mais surtout, comment Anna & sa famille vont vivre cette séparation qu’ils & elles ne pensaient plus arriver ?

Entre apprentissage de la paternité, séparation avec la famille d’accueil & deuil d’un fils de cœur, le film La vraie famille nous plonge dans un raz-de-marée d’émotions.

Transition sonore

Ce film n’est pourtant pas à savourer qu’avec le cœur : notre cerveau s’invite à la projection pour réfléchir à quelques sujets importants que soulève cette histoire. Comment faire un film sur les enfants placés sans parler des difficultés de ces placements ? Comment mettre en scène une famille d’accueil sans montrer leur quotidien ? Impossible me direz-vous. Alors il est aussi impossible pour moi de faire ce podcast sans vous en parler rien qu’un tout petit peu. Mettons de côté deux minutes les décors magnifiques & le jeu d’acteur d’une justesse incroyable pour se pencher sur les réalités du terrain que l’histoire de Simon révèle.

Avant même de parler du retour de Simon chez son père, Fabien Gorgeart dresse le portrait d’une vie harmonieuse dans cette famille d’accueil. Elle est pourtant compliquée à gérer sur bien des aspects. Simon est sous la responsabilité d’Anna & bien qu’il vive au même rythme que ses enfants biologiques, il ne peut pas faire les mêmes activités. Perçues comme dangereuses, ces activités dont Simon est uniquement spectateur, comme c’est le cas pour l’accrobranche, révèlent un traitement inégalitaire entre les enfants d’une même famille. Les mots de l’enfant sont alors criants de vérité : « je ne peux jamais faire de trucs drôles.”

Au-delà des activités qu’il pratique ou non pour sa sécurité, Fabien Gorgeart laisse une grande place dans son film aux traditions familiales. En effet, durant son placement dans la famille d’Anna, Simon n’est pas totalement coupée de sa famille biologique : sans parler des permanences de journée, sa famille continue à avoir un impact dans son quotidien comme c’est le cas avec la religion. Entre messe du dimanche & de Noël ou encore prière quotidienne, cet aspect de la vie de Simon représente un grand enjeu du placement des enfants : quelle place pour les traditions familiales d’origine ? 

Transition sonore

Après avoir dressé le portrait d’un quotidien mi-harmonieux & mi-chaotique en famille d’accueil, Fabien Gorgeart laisse la place au nœud de ce film : le retour de Simon auprès de son père biologique. La réputation de l’Aide Sociale à l’Enfance d’être d’une longueur exceptionnelle lors de ses procédures fait exception quand il s’agit de bouleverser ainsi le quotidien d’une famille d’accueil qui a trouvé son équilibre. Ainsi, presque du jour au lendemain, se succèdent les droits de sortie & d’hébergement à la journée, pour un week-end puis pour les vacances. Sans aucune consultation de Anna, l’assistante familiale, quant à la demande de retour en famille, les mesures se mettent en place avec des parents pas rassurés & des enfants pas prêts. Ce processus de réadaptation à la famille est déchirant tant pour Simon que pour Anna & ses enfants, les répliques le disent d’elles-mêmes : « on ne peut pas tout lui enlever du jour au lendemain. » L’impression pour Simon d’appartenir à deux familles distinctes est d’un déchirement constant & demande des sacrifices permanents, notamment pour la célébration des fêtes ou pour l’organisation des vacances. On se retrouve finalement devant une garde partagée entre deux familles qui se disputent la vie d’un enfant. Ce n’est pourtant pas lui qui choisira mais bien l’administration de l’Aide Sociale à l’Enfance, sans cohérence aucune avec la réalité du terrain.

Transition sonore

Au cours du processus de retour en famille d’origine, l’enfant est ballotté au gré des décisions juridiques. Quant à elle, la famille d’accueil est ramenée à son rôle initial : accueillir un enfant pendant une durée indéterminée & participer à son développement sans pour autant n’y mettre aucun affect. C’est ainsi que Fabien Gorgeart met en lumière le fossé qui existe entre travail & affect. Comment ne pas créer d’affect quand un enfant est placé pendant 5 ans dans une même famille ? Comment éviter que les sentiments n’empiètent sur le travail quand un petit être compte sur vous pour construire les bases de son existence ? Comment dissocier travail & affect lorsque les familles d’accueils sont la seule réalité qu’un enfant connaît ? Est-ce qu’il faut restreindre le temps d’un enfant dans une famille d’accueil ? Est-ce qu’il faut créer des CDD façon famille d’accueil & ainsi fragiliser davantage le peu de représentation familiale qu’ont ces enfants ? Est-ce qu’il faut mettre en place une échelle d’affect plus ou moins acceptable en tant que famille d’accueil & déplacer l’enfant quand la limite est atteinte ?

La réalité est là : quand un enfant est placé dans une famille d’accueil, tout le monde s’attache, au-delà du travail, ce sont des émotions, des sentiments. Le départ d’un enfant accueilli est ainsi perçu comme un adieu injuste. L’arrivée d’autres enfants placés est ressentie comme un remplacement déloyal du précédent. Il s’agit de délaisser cet affect, d’accepter de revoir ce placement comme une situation temporaire, & se joindre à l’objectif commun : le retour de l’enfant dans son foyer d’origine.

Être assistant familial est un travail demandant une implication hors-norme : celle de soi mais aussi de tous les membres de son foyer. Le film La vraie famille le montre par lui-même : les enfants de la famille sont aussi impliqués dans le rôle de famille d’accueil, jusqu’à parfois considérer qu’ils sont la famille de l’enfant accueilli. Sa vraie famille.

Jingle de fin

C’était Loïs Hamard, pour la critique de La vraie famille, un film de Fabien Gorgeart à retrouver dès ce mercredi 16 février 2022 en salle. Rendez-vous pour 1 heure & 42 minutes d’émotions. De quoi passer un bon moment & sortir de la salle plein de réflexions sur le schéma familial conventionnel & l’avenir des enfants placés en familles d’accueil.

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L'île de Lille Out of the closet

La construction de l’homophobie masculine dans les Hauts-de-France

Les différents stands des Pridays dans la salle du Gymnase à Lille.


Ce samedi 12 février 2022, le ciel ensoleillé de Lille est traversé par un arc-en-ciel en l’honneur des Pridays. En partenariat avec l’association Fiertés Lille Pride, la ville a organisé une journée des cultures LGBTI+ afin de partager l’histoire et les cultures de ces communautés, de sensibiliser et de lutter davantage contre les LGBTphobies. Pour cela, rien de mieux que de s’instruire sur les différents mécanismes qui ont donné naissance aux différentes discriminations. Les conférences de l’historien Sébastien Landrieux et du doctorant en géographie, Théophile Plouvier, nous explique justement la naissance de l’homophobie masculine dans le Nord d’hier à aujourd’hui.

Documentation présente lors de la journée des Pridays

Alors que les travaux sur l’homophobie se sont toujours intéressés qu’à Paris, voici la première thèse sur l’homophobie dans le Nord. La thèse de Sébastien Landrieux s’appuie sur un travail d’archives publiques et s’inscrit donc dans le temps puisqu’il étudie l’homophobie masculine de 1891 à 1986. Il remarque que l’homophobie est liée à plusieurs processus de répression.

  • Les lois en France

Pour commencer, S. Landrieux précise qu’au 19ème siècle, l’homosexualité est jugée comme une pratique gênante qui est interdite par la société. L’État, à cette époque, n’est pas protecteur, ce qui fait que les homosexuels vivent dans la peur du scandale, de la révélation et qu’ils construisent leurs vies en marge de la société. Par rapport aux différentes lois qui vont suivre, les hommes homosexuels ne rentrent pas dans la moralité bienséante et leurs droits ne se verront pas accordés de la même façon qu’aux personnes hétérosexuelles. Par exemple, un homme homosexuel peut se faire licencier sans préavis si son patron apprend qu’il est homosexuel. Il peut également se faire virer de son logement par son propriétaire si celui-ci apprend son orientation sexuelle. Ces modes d’action seront abolis par la loi qu’en 1986 et en 1981.

Ensuite, le conférencier explique que des lois ont favorisé à tisser un lien entre la prostitution et l’homosexualité en les mettant au même rang. Tout d’abord, la loi dictée en 1917 qui vise les individus de « mœurs spéciales » soient les homosexuels et les « femmes de mauvaise vie », les prostituées, à être limité à un débit de boisson spécial. Ensuite, la loi « Marthe Richard » votée en 1946 qui vise à fermer les maisons closes du pays et à renforcer la lutte contre le proxénétisme renforce cette idée puisque des hommes homosexuels se prostituaient également dans ces maisons closes.

Sébastien Landrieux ajoute deux lois également qui ont fait, dans la société de l’époque, un lien entre l’homosexualité et la pédocriminalité. Tout d’abord, celle de 1942 sur la majorité sexuelle qui fixe celle-ci à 15 ans pour les actes hétérosexuels et à 21 ans pour les actes homosexuels, discriminant de facto l’homosexualité. Cette période de l’histoire sous le régime de Vichy contribue à l’accroissement de l’homophobie qui se traduit par une violence exercée par toute la société au quotidien sur les homosexuels. Ensuite, la loi de 1945 qui dit que: « Sera puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 60 FF à 15000 FF quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe mineur de vingt et un ans ». La politique de l’après-guerre ne s’est donc pas caractérisée par une approche plus conforme au respect des droits de l’homme, pourtant fortement réaffirmés dans la constitution de 1946.

Enfin, dans sa thèse, Sébastien Landrieux s’arrête à l’amendement Mirguet de 1960 qui classe l’homosexualité comme « fléau social ».

  • Lille : épicentre de la vie homosexuelle et de la répression
Couverture du livret de présentation des Pridays 2022

Comme autres moyens de coercition, il y a la police et les médias. Dans l’histoire de l’homosexualité à Lille, il y a plusieurs périodes de grande répression notamment en période pré-électorale. Entre les deux guerres, le chercheur remarque une accentuation de cette répression qu’il explique par une plus grande visibilité de la communauté homosexuelle et par le fait que le Nord ait été touché frontalement et directement par la guerre. Cela a provoqué une hausse d’enfants orphelins qui se prostituaient envers d’autres hommes pour gagner le sous. Mais c’est particulièrement après la seconde guerre mondiale, dans les années 1946-1948, qu’il y avait au moins une arrestation tous les trois jours.

Sébastien Landrieux nous fait remarquer que les pénalités dépendent du territoire où l’homme homosexuel se fait arrêter car il y a dans tous les cas une prégnance de la part du juge et du procureur. Les peines dépendent également de l’homme arrêté, de son statut social ou encore de sa couleur de peau. Comme exemple, il nous dit qu’un homme blanc, marié, avec des enfants, catholique et bourgeois sera forcément davantage épargné par la justice qu’un homme racisé, d’origine étrangère et de religion différente. Pour finir, il nous fait remarquer que « l’homosexuel c’est l’Autre ». Il y a dans cette réflexion, une sorte d’ethnocentrisme qui nous fait penser que si l’on vient d’une classe populaire, alors l’homosexuel sera le bourgeois oisif qui n’a rien à faire de ses journées à part s’amuser. Si l’on vient d’une classe bourgeoise, on pensera que l’homosexualité n’est qu’un « délire » de la classe populaire.

Le chercheur s’intéresse également aux insultes proférées à l’encontre des forces de l’ordre. Il remarque qu’entre les deux guerres apparaissent les insultes dégenrées comme « salope » ou encore « lopette », et que ce n’est qu’à partir des années 60 que l’insulte « pédé » s’inscrit dans ces interactions. Aujourd’hui, ces insultes homophobes ont été pour la plupart réapproprié par la communauté homosexuelle afin de retourner les stigmates qu’on leur impose et d’en faire une force.

Quant à la question des médias, ils sont représentés à l’époque comme le relais politique de l’action policière. Ils jouent totalement le jeu de l’oppresseur en affichant directement dans le journal le nom et parfois même le portrait des hommes inculpés. Il y a une totale absence du respect de la présomption d’innocence. Ce qui peut paraître surprenant, c’est qu’auparavant plus l’organe de presse est à gauche, plus il se doit de trouver de nouveaux lecteurs et donc d’être racoleur en exprimant ces faits-divers. Contrairement, à la presse de droite, qui souvent était associée au catholicisme et qui se devait de ne pas diffuser ce genre d’affaires pour préserver la famille et les enfants des actes convenus comme « contre-natures » par la religion.

  • Les théories psychanalytiques de l’homosexualité

Alors que l’homosexualité était d’abord diagnostiquée comme une pathologie, au 20ème siècle, deux théories émergent de la part des psychiatres. Celle du pervers, qui fait voir l’homme homosexuel comme un hétérosexuel blasé de ses expériences avec les femmes et qui tente avec les hommes, et celle de l’inverti au sens génital, soit l’idée qu’il serait une femme dans un corps d’homme et inversement. Comme ces théories ne sont pas démontrées, les docteurs pensent alors que l’homosexualité est une névrose ou une psychose. Dès 1940, les hommes homosexuels sont donc orientés vers la psychanalyse et la médecine de ville. Cette dernière propose deux médicaments pour « soigner » l’homosexualité. Certaines injectent de la testostérone pour viriliser et hétérosexualiser l’individus et d’autres donnent du Gardenal, qui est un médicament de traitement contre la dépression. Effectivement, le corps médical pensait qu’on était dépressif parce qu’on était homosexuel et donc qu’il fallait guérir de cela. D’ailleurs, L’Organisme Mondial de la Santé ne supprimera l’homosexualité de la liste des maladies mentales que le 17 mai 1993, date qui sera retenue pour la commémoration de la journée internationale contre l’homophobie.

En abordant la thèse de Théophile Louvier, complémentaire de celle abordée précédemment, on se rend à l’évidence que l’homophobie n’est pas monolithique. Alors que son approche repose sur les travaux d’Eric Fassin, sociologue français spécialisé sur les questions de genre et de race, ce doctorant distingue plusieurs homophobies. Tout d’abord, celle qui est attribuée au sexisme, qui est le fait de ne pas correspondre aux normes genrées imposées par la société et qui donne lieu aux insultes comme « enculé » ou encore « pédé ». Ensuite, l’homophobie différencialiste qui est de considérer l’homosexualité comme différente de l’hétérosexualité en n’accordant pas les mêmes droits aux individus homosexuels qu’hétérosexuels. Comme exemple, la Manif pour tous est le principal collectif d’associations en opposition à la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de personnes de même sexe (dit « mariage pour tous ») en France. Enfin, l’homophobie assimilationniste qui fait que l’on accepte l’homosexualité que s’il y a des similarités avec la vie de personnes hétérosexuelles comme le couple monogame, l’importance de la vie de famille …

  • La gestion du risque
Graphique issu du rapport sur les LGBTphobies 2021 réalisé par l’association SOShomophobie

Même si de nos jours, on ne condamne plus l’homosexualité mais l’homophobie en France, seulement 5 à 20 % des agressions donnent lieu à un dépôt de plainte. La présence d’homophobie va conduire à une crainte, une peur qui va faire qu’un homme homosexuel va vouloir avoir un contrôle permanent sur ses pratiques spatiales. Effectivement, les risques d’homophobie vont agir sur la fréquentation des lieux de l’individu, sur son comportement (avec qui parler de sa vie privée ?) et sur son apparence (ne pas paraître « gay » ou « efféminé » dans la rue par exemple). Le travail de thèse Théophile Louvier porte justement là-dessus, c’est-à-dire sur la corrélation entre le vécu de l’homophobie, la représentation de l’homophobie et sur la gestion du risque.

L’enquête de Théophile Louvier est encore en cours. Si vous voulez répondre au questionnaire, le lien est juste ici. Également, si vous connaissez des hommes homosexuels qui auraient vécu à Lille au siècle dernier, vous pouvez contacter Sébastien Landrieux à l’adresse mail suivante : sébastien.landrieux.etu@univ-lille.fr

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Aux urnes citoyen.ne.s L'île de Lille

Manifestation anti-Zemmour à Lille, entre échauffourées et esprit de rassemblement.

Entre 1100 et 2000 manifestant.e.s réuni.e.s à Lille ce samedis 5 février.

Ce samedi 5 février, en marge du meeting du candidat de Reconquête avait lieu deux manifestations, à l’appel de bons nombres de syndicats et partis politiques. Après une première manifestation ayant eu lieu dans la matinée, à laquelle a d’ailleurs participé la mairesse de Lille, Martine Aubry, une seconde manifestation, rassemblant 1100 personnes selon la préfecture et 2000 selon la CGT, a eu lieu en début d’après-midi. Malgré les tensions entre les forces de l’ordre et les premières lignes de manifestant.e.s qui ont émaillé les trois heures de manifestation, l’appel a su rassembler, au-delà des considérations partisanes.

Un manifestant, boulevard Victor Hugo.

« Faire comprendre à Zemmour qu’il n’est pas le bienvenus ici, ni partout ailleurs »

– Aymeric, 21 ans.

Iels sont jeunes, moins jeunes, sont venu.e.s seul.e.s, entre ami.e.s ou en famille au départ du rassemblement anti-Zemmour à la porte de Paris. C’est au sein d’un important dispositif policier que commence à s’assembler un public hétéroclite, on peut voir pêlemêle des membres des Jeunesses Communiste (JC), des Jeunes Verts, des syndicalistes de l’Union National des Etudiants Français (UNEF), mais aussi et surtout un public apartisan, déterminé à faire entendre sa voix. Dans ce cortège multiculturel, on retrouve Anne, une mère de famille de 55 ans accompagnée de son fils, qui nous explique pourquoi elle est venue à cette manifestation : « Je ne partage pas la vision faussée qu’il [Éric Zemmour] a de l’histoire […] c’est surtout un sexiste en puissance ». On trouve également de nombreux.euses jeunes, comme Elise 18 ans, désireuse de « Lutter contre des idées d’extrême-droite incarnée par qu’elles viennent d’Eric Zemmour, mais aussi des autres politiques, comme Marine Lepen. ».

Début du rassemblement, Porte de Paris à Lille.

Les premières lignes de la manifestation ont été sujettes à beaucoup de tensions. Depuis le début du rassemblement à porte de Paris, jusqu’à quelques centaines de mètres avant la fin de la manifestation place de la République. A plusieurs reprises, des affrontements entre manifestant.e.s vêtu.e.s de noirs et forces de l’ordre ont ralenti le parcours du cortège. D’un côté on a pu voir des jets de patate et autre denrées alimentaires, avec quelques fois l’utilisation de pétards et de feux d’artifices, de l’autre les forces de l’ordre ont fait grand usage de leurs gazs lacrymogènes et de la technique de la « charge éclair » (une avancée rapide et brutale, amenant à un mouvement de foule vers l’arrière du cortège permettant d’isoler des individus pour une interpellation). Malgré ces ralentissements, le cortège n’a pas cessé d’avancer et de lancer avec force des slogans antifascistes adressés à Éric Zemmour.

L’avancée du cortège, boulevard Victor Hugo.

Suite à son arrivée place de la république, la manifestation s’est dispersée dans le calme en laissant à ses participant.e.s un petit gout d’union des gauches autour d’une même cause : dire non aux idées d’extrême droite.

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Féministes tant qu'il le faudra Podcasts

[Critique] Loin des yeux, près du coeur : la non cohabitation en couple

© Anna J

Jingle d’introduction : « Behind the Society, le podcast »

Bonjour à toutes, bonjour à tous !

C’est Léna, de Behind the Society. On se retrouve aujourd’hui pour parler amour. Eh oui, sujet qui fâche ou qui rassemble, peu importe, on est toujours concerné.e de près ou de loin. Et aujourd’hui, on parle de la non-cohabitation en couple, ou du LTA (Living Together Apart) diraient les anglophones, un phénomène croissant et pas déconnant. J’ai voulu voir de plus près la vie de ces couples qui s’aiment de loin. Le temps de votre douche, de votre trajet, de votre popotte, je vous partage mes recherches, et leur expérience. J’en profite pour me plonger dans des travaux féministes et universitaires éclairants. Je remercie vivement Juliette, Orianne et Héloïse de s’être livrées à moi pour ce podcast.

Jingle « Loin des yeux, près du coeur : la non cohabitation en couple. Un podcast réalisé par Léna Lebouteiller, pour Behind the Society. »

D’abord, de quoi et de qui on parle ?

L’enquête la plus édifiante à ce sujet a été réalisée en 2018 par l’INED, l’Institut National des Etudes Démographiques. Elle indique qu’en France métropolitaine, 4 millions de personnes en couple ne cohabitent pas. Plus d’un quart de ces couples non-cohabitants le sont délibérément. On les retrouve surtout en Île de France et dans les grandes communes. Ces couples sont également surreprésentés dans les catégories socioprofessionnelles supérieures.

Mais la variable la plus lourde chez ces couples, c’est bien l’âge : six non-cohabitants sur 10 ont moins de 35 ans.

Parler d’un phénomène grandissant reste néanmoins à nuancer. Comme l’explique le chercheur Arnaud Régnier-Loilier en 2019 dans la revue Population & Sociétés, « s’il est vrai que les personnes en couple non-cohabitant développent un discours davantage orienté sur les notions d’épanouissement personnel, d’indépendance et d’autonomie dans leur relation, cette forme d’union reste aujourd’hui peu répandue (entre 2 % et 6 % des 26-65 ans en France) et s’avère spécifique de certaines périodes du cycle de vie ».

Pour autant, les modèles du couple ont évolué à mesure que la structure de la vie quotidienne et des envies propres à chacune et chacun ont épousé de nouveaux schémas de vie : des vies souvent plus mobiles, un épanouissement personnel encouragé, et l’émancipation progressive des femmes au sein et hors des relations hétérosexuelles. Ainsi que le confirme la sociologue Laura Merla : « Vie de couple et vie familiale ne riment plus avec lieu de vie commun, vivre sous le même toit n’est plus la norme seule et unique ».

Parmi les raisons de la non-cohabitation délibérée, on retrouve souvent les mêmes facteurs d’épanouissement personnel et d’autonomie. Pour l’émission de Daphne Burki diffusée fin 2018, un journaliste a demandé dans la rue « Si on vous proposait de vivre en couple, mais pas sous le même toit, est-ce que vous tenteriez l’expérience ? ». Question à laquelle on lui a répondu :

« On est à une époque où la liberté et la confiance sont d’autant plus importantes, on a tous besoin, selon les âges, d’un petit peu de chacun chez soi, chacun pour soi, de mieux se retrouver, et partager le meilleur », « pour un petit moment, une petite parenthèse, oui, mais pas sur le long terme », « ça peut être une façon d’envisager un amour renouvelé, je dirais », « parce qu’il y a pas vraiment de quotidien, de routine, parce qu’on se voit quand on a envie de se voir, je trouve que c’est ce qu’il y a de plus pratique, parce qu’on garde un peu son indépendance et ses jardins secrets, parce qu’on peut en avoir plusieurs ».

Ce n’est pas sans rappeler un passage de la comédie de 1992 La Crise, dans lequel Didier, joué par Laurent Gamelon, frappe à la porte de Isa Barelle, interprétée par Zabou Breitman, pour lui demander de l’épouser et vivre avec elle. Vous savez comme moi combien la représentation de ce genre de couple est rare, c’est pour ça qu’il me paraît important de rediffuser ce petit passage.

Didier : « Je viens te demander en mariage, et toi t’appelles ça t’emmerder ? »

Isa : « Ecoute Didier, je ne veux pas vivre avec quelqu’un, tu comprends ? Ni toi, ni personne, je ne veux pas. Je veux vivre seule, seule, seule, tu comprends ? Je veux pouvoir péter dans mes draps tranquille, rentrer à n’importe quelle heure, bouffer sur un coin de table, inviter des copains, faire le ménage seulement une fois par an si ça me chante, je veux dépenser mon fric à ma façon »

Didier : « Mais tout ça tu pourras très bien le faire, je vois pas où est le problème ? »

Isa : « Le problème c’est que je ne veux pas d’un mec étalé sur mon canapé, qui baille en disant “qu’est-ce qu’il y a à bouffer ce soir”, je ne veux pas qu’on me dise “tiens, toi qui repasses si bien les chemises”, je ne veux pas acheter la BMW qu’est fabuleuse et on paiera les traites ensemble, je ne veux pas que ta mère me téléphone pour savoir si je t’ai bien donné tes cachets contre la grippe, je ne veux pas de tes chaussettes sales dans mon panier à linge, je ne veux pas nettoyer la cuisine pendant trois heures le jour où t’auras décidé de faire une paella pour tes collègues du bureau, je ne veux pas te demander si t’es d’accord de regarder le film au lieu du sport. Je ne veux pas, je ne veux pas ! Ta vie c’est ta vie, ma vie c’est ma vie.

Un certain désir d’indépendance

C’est indéniable, vivre séparément, c’est aussi être un peu tranquille. C’est le goût du temps pour soi. Selon Daphnée Leportois, journaliste pour Slate, « rester chacun chez soi permet de ne garder que ‘les bons côtés du couple’, et de poursuivre ses activités personnelles sans avoir à rendre de compte ».

Héloïse, ayant fait le choix délibéré de ne pas cohabiter avec son petit-ami, m’a confié ce besoin d’autonomie tout en continuant de se voir régulièrement :

« C’est bien d’avoir son logement parce qu’on fait aussi ce qu’on veut. On va chez l’un chez l’autre, on se voit peut-être quasiment tous les jours. Mais on fait chacun nos trucs chez nous. Quand tu vis avec quelqu’un, tu dois te répartir les tâches et ça peut être source de conflits. Il y a une routine qui s’installe. Là, c’est un bon compromis. »

J’ai aussi discuté avec Juliette, qui est en couple hétérosexuel à distance entre Rome et Lille.

Ayant cohabité 1 mois pendant les vacances d’été, tous deux se sont rendu compte qu’en fait, ils vivaient mieux séparément.

« On arrive à maintenir un certain rythme de vie individuel. On arrive à mener beaucoup de projets par rapport à ce qu’on faisait avant, parce qu’il y avait un peu le sens de la responsabilité. On avait besoin de se voir, mais c’était pas un besoin ».

Ce désir d’indépendance va de pair avec l’évolution de la place des femmes dans la société. Il est aujourd’hui possible de mettre sa vie personnelle (au sens propre du terme) et professionnelle au centre de son quotidien, et une relation, si relation il y a, en second-plan, voire en arrière-plan. Le poids de certaines personnalités influentes ne doit pas être sous-estimé à cet égard. La musique joue également un rôle important pour nourrir l’empowerment des femmes, en soulignant qu’une femme n’a pas besoin d’un homme pour vivre. Je me rappelle notamment les propos de Shay, rappeuse belge de 29 ans, qui se livrait pour OKLM sur sa vision de l’amour en 2019.

« Tout ce qui m’importe c’est ma musique, ma carrière, ma famille. Si un mec rentre dans ma vie, j’en n’ai pas besoin. En fait si tu rentres dans ma vie, tu m’arranges. Tu m’arranges, ou bien tu viens pas. Faut pas me mettre dans la position de la meuf qui pleure ».

Toujours d’après Daphnée Leportois, « c’est bien le signe d’une évolution égalitaire du modèle socio affectif du couple. On est loin du mariage moderne dans lequel « aimer devient fusionner, et donc s’oublier » ». Il convient alors de se départir d’une critique selon laquelle les personnes, et en particulier les femmes, non-cohabitantes, le seraient par égoïsme. Comme le répète Judith Duportail en 2020 dans un podcast de Samia Miskina, « s’aimer soi-même, c’est un truc punk, c’est un truc révolutionnaire, c’est un truc radical ».

Retrouver le « nous » par le « je »

En couple lesbien depuis 1 an, Orianne m’explique qu’après réflexion, elle voit sa non-cohabitation a priori « subie » comme une sorte de bénédiction.

« Ca me permet d’avoir vraiment ma vie, mon monde, mes potes (qu’elle connaît très bien et qu’elle adore), et elle elle a sa vie, son monde, ses potes (que je connais aussi et qui sont trop cool). Mais on a vraiment deux vies séparées, et on se perd pas l’une dans l’autre. J’ai vu beaucoup trop de couples vivre ça. Et je trouve que déjà on est trop jeunes pour vivre ça. Et même ça fait peur. Je trouve pas ça sain »

En somme, le « nous » ne doit pas aspirer le « je ». La non-cohabitation peut, à cet égard, représenter une forme saine de relation amoureuse. « Sentir les beautés et les défauts de l’individualité libère de l’aversion ou de l’indifférence à un ‘nous’, qui peut être alors redécouvert ou mieux supporté », comme l’écrivaient déjà en 2006 Gilda Charrier et Marie-Laure Déroff. Cette observation me rappelle encore une fois la discussion que j’ai eue avec Juliette.

« Lorsqu’on est à même de fréquenter la personne régulièrement, on tend à voir les défauts de la personne et à rentrer dans un cercle de co-dépendance qui est toxique. La distance, ou en tout cas le fait d’avoir son propre espace et son propre temps, ça permet déjà dépenser à soi-même. Je pense que c’est hyper important, parce que si on est bien avec nous-mêmes, on va tendre à accepter et à donner un amour qui est différent. Ce qui n’est pas le cas dans le cadre d’une cohabitation ».

Réinventons l’amour avec Mona Chollet

Rembobinons un peu. On a déjà dit beaucoup de choses. Alors faisons une petite pause avec Mona Chollet, Le rêve, je sais. J’aimerais partager ce qui m’a fait réfléchir sur ce sujet. Comme un déclic, Mona Chollet dans sa fabuleuse œuvre Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, m’a fait réaliser à quel point la cohabitation n’était ni donnée, ni forcément appropriée, mais tout à fait légitime. Merci d’ailleurs à ma consœur Estelle d’avoir mis ce bouquin sous mon sapin. Je vous lis donc ce passage profond et léger, mais surtout important :

« Je ne crois pas que la cohabitation permanente fasse encore partie de mon idéal. Je l’ai beaucoup aimée ; je chéris mes souvenirs de ces levers où j’étais d’une humeur de chien (je ne suis pas du matin) et où mon compagnon réussissait à me faire rire avec une blague bien placée, des moments où on se serrait dans les bras l’un de l’autre en se préparant un café ou un thé dans la cuisine avant de partir travailler. Lorsque nous nous sommes séparés, je rêvais d’un paysage domestique où tout ce que j’aurais sous les yeux m’appartiendrait, d’un appartement dans lequel j’aurais tout choisi ; comme si j’avais besoin, après une si longue vie commune, de me rassembler, d’expérimenter qui j’étais sans lui ».

« Peut-être qu’un jour j’aurai à nouveau envie de cohabiter. Mais, dans la façon dont je vois les choses actuellement, il me semble préférable que chacun ait son espace, qu’il s’agisse de deux logements séparés ou au moins de deux chambres dans le même logement. J’aime l’idée d’avoir la solitude pour état premier, de garder une base arrière, d’être avec l’autre, pour quelques heures ou pour quelques jours, parce que je l’ai choisi, parce que nous le désirons tous les deux, et pas parce qu’il se trouve qu’il habite là, lui aussi. J’aime l’idée de ne jamais subir sa présence et de ne jamais lui imposer la mienne »

L’autrice évoque alors l’exemple de Frida Kahlo et Diego Rivera. L’illustre couple vivait chacun dans leur maison, reliée par une passerelle au dernier étage. Diego Rivera, dans sa maison rose, Frida Kahlo, dans sa maison bleue. Mais un lien pas moins solide reliant la solitude de l’une à celle de l’autre, comme preuve que fusion et fission vont de pair.

Loin de la vision hétérocentrée : le LTA pour tous les couples

Malheureusement, et comme souvent, les études sur les couples non-cohabitants se sont concentrées sur les couples hétérosexuels. Sans surprise. Alors, sans base de données sociologiques ou démographiques, j’aimerais prolonger cette réflexion. S’il est vrai qu’il peut être épanouissant de vivre séparément pour un couple homme-femme cisgenre, je crois que le LTA est aussi envisageable pour tous les autres couples. L’expérience d’Orianne, en couple lesbien, en est déjà un exemple.

Des dépendances interpersonnelles se forgent de manière universelle, pour tous les couples. Bien que l’oppression hétéropatriarcale prenne beaucoup moins de place dans les couples queer, il me semble que la « solitude comme état premier » qu’évoquait Mona Chollet a aussi lieu d’être. La qualité du temps passé, l’indépendance, le retour du nous par le je, sont autant d’implications sous-jacentes à la non-cohabitation de façon générale et qui sont applicables à tous les types de couple. Réinventer l’amour vaut pour tout le monde, être épanoui seul.e ou à plusieurs, aussi.

Nous l’avons vu, la non-cohabitation peut s’avérer un choix sain, révélateur d’évolutions structurelles en faveur de relations plus émancipées et plus respectueuses de chacune des parties du couple. Néanmoins, ne pas habiter ensemble, ce n’est pas donné à tout le monde, ni voulu par tout le monde.

S’aimer séparément, plus facile à dire qu’à faire

De fait, comme je l’ai mentionné au début de ce podcast, les non-cohabitants sont surreprésentés chez les personnes diplômées. D’après une enquête de l’INSEE datant de 2011, parmi les 30-59 ans, 48 % des personnes en couple non cohabitant ont un diplôme universitaire, contre 32 % des personnes en couples cohabitant. Leurs diplômes leur permettant souvent d’accéder à des emplois mieux rémunérés, il est plus aisé pour ces personnes de faire le choix de conserver deux logements. Cette limite financière mérite d’être soulignée : la non-cohabitation, c’est aussi passer son temps à faire des allers-retours chez son partenaire et donc payer le prix des transports, chauffer son logement même quand on y est peu, payer son loyer en totalité alors qu’on y vit qu’à moitié, et j’en passe. D’après les recherches d’Arnaud Régnier-Loilier, déjà évoquées plus tôt, « les contraintes économiques, plus fortes en bas de l’échelle sociale, peuvent pousser les partenaires à habiter ensemble afin de réaliser certaines économies d’échelle qu’offre la vie commune ». Ce constat permet également de prendre du recul sur cette majorité de couples cohabitants : cette réalité ne recouvre pas nécessairement une volonté unanime et complète de vivre ensemble, mais une négociation davantage pratique, en termes économiques et logistiques notamment.

D’après des statistiques de l’INSEE, parmi les personnes en couple âgées de 30 à 59 ans, 21 % des personnes n’ayant aucun enfant ou des enfants d’autres unions ne cohabitent pas. C’est 1 % pour les personnes ayant des enfants communs seulement. Ainsi, dès lors qu’un couple a un enfant commun, les chiffres de non-cohabitation chutent drastiquement.

Pour plusieurs des femmes avec lesquelles je me suis entretenu, la non-cohabitation n’était pas envisagée sur le long terme, mais plutôt comme un compromis transitoire : le temps d’avoir une vie plus stable, de finir ses études, d’avoir un emploi, d’être sûr.e de son couple, etc. Et de fait, dans 9 cas sur 10, une relation cohabitante est précédée d’une période où les conjoints ne résident pas ensemble. Pour la plupart des jeunes, s’installer avec leur partenaire reste une perspective pour le futur. Toujours d’après les recherches de Régnier-Loilier, parmi les 26-30 ans non-cohabitants, 68 % d’entre eux ont l’intention de s’installer en couple d’ici deux ans, contre 7 % qui ne souhaitent définitivement pas vivre ensemble.

Dans cette optique, on pourrait penser, pourquoi pas, à une forme de cohabitation par intermittence, selon les cycles de vie, et ses propres ambitions personnelles.

En bref

En moins de 15 minutes, grâce aux interviews, aux travaux universitaires, aux travaux féministes, j’ai essayé de déceler un petit peu les défis qui se cachaient derrière la non-cohabitation, et tous ses enjeux sous-jacents. En quelques secondes, je vais maintenant essayer de synthétiser un peu tous ces propos.

Selon les personnes, leur profil social et leur schéma de vie, la non-cohabitation peut donc apparaître épanouissante et viable, satisfaisante sur le court terme, ou alors pas du tout envisageable. Quoi qu’il en soit, le fait d’y penser permet au moins d’entamer une réflexion sur la valeur que l’on accorde à sa solitude. La dédiaboliser, l’apprécier et la chérir peut, selon les cas, stimuler cette envie d’aimer séparément. La solitude ne fait pas de vous quelqu’un ou quelqu’une d’égoïste ou de sans-coeur. Dessiner les contours de cette solitude à deux peut au contraire être un moyen de se découvrir soi et son ou sa partenaire. L’amour sur-mesure vient casser le modèle prétendument universel de couple homme-femme cohabitant, asphyxiant et ignorant de la diversité des relations amoureuses. Si la non-cohabitation n’est pas évidente, elle doit au moins faire partie du dicible, du pensable, du représentable. Il est grand temps que d’autres schémas de vie amoureuse passent à l’écran, s’écrivent sur des pages, se peignent sur des toiles, et vibrent par les voix.

Jingle de fin : « C’était Behind the Society, le podcast. Une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts ».

Autrice/réalisatrice : Léna Lebouteiller

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À l'international Vidéos : Les Corres'Erasmus

Lancement des vidéos : les Corres’Erasmus

Les corres’Erasmus, c’est le nouveau projet de Behind The Society. Maxence et Manon, toutes deux étudiantes en journalisme et cette année en Erasmus. L’une en Estonie et l’autre en Angleterre, elles vont décrypter toutes les deux semaines, une thématique du point de vue de leurs pays d’accueil respectifs. 

RETRANSCRIPTION DE LA VIDÉO DE LANCEMENT

Je m’appelle Manon, je suis en Erasmus en Angleterre. Et moi, c’est Maxence, je suis en Erasmus, en Estonie. 

Jingle

Nous sommes toutes les deux actuellement dans nos pays respectifs, dans le cadre de nos études en science politique – parcours journalisme à l’Académie de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille. On a décidé de lancer ce concept pour valoriser notre mobilité d’études tout en vous faisant découvrir des pays, cultures et thématiques qui reflétaient bien l’Angleterre et l’Estonie. 

Alors le concept ?

1 vidéo toutes les deux semaines, le dimanche à 18h pour vous décrypter un sujet sociétal, politique ou culturel du point de vue de l’Angleterre et de l’Estonie. Et oui, parce que ce qu’on trouve intéressant, c’est que ces deux pays sont assez différents mais aussi similaires sur de nombreux points de vue. 

L’ANGLETERRE

Je vais commencer par l’Angleterre, ce pays à seulement 42 km à vol d’oiseau des côtes françaises. D’ailleurs, si on continue de parler chiffre, il faut savoir que l’Angleterre concentre à lui seul, plus de 85% de la population entière du Royaume-Uni, avec près de 56 millions d’habitants. Le Royaume-Uni qui d’ailleurs, pour rappel, rassemble 4 pays : l’Angleterre, le Pays de Galles, l’Écosse et l’Irlande du Nord. 

Le pays fait ainsi partie d’une des dernières monarchies constitutionnelles d’Europe, bien que le rôle d’Élizabeth II, qui est au pouvoir depuis 70 ans, reste assez symbolique et cérémonial. Le système politique britannique est en effet un peu atypique avec une monarque qui dispose de faibles pouvoirs et de deux chambres : la chambre des lords et la chambre des communes. Pour la première, il s’agit, comme son nom l’indique, de nobles lords, qui ne sont, pour la plupart, pas élus et ne disposent pas de durée mandat. Au contraire, la chambre des communes est constituée de députés élus démocratiquement et provenant des 4 pays du Royaume-Uni (Angleterre, Pays de Galles, Écosse et Irlande du Nord). Le leader du parti politique majoritaire à la chambre des communes devient ensuite premier ministre, actuellement c’est donc le conservateur Boris Johnson qui occupe le poste.  

Par ailleurs, ce n’est pas que au niveau du politique que le Royaume-Uni aime bien se différencier. Ainsi, il faut partie de la très courte liste des 3 seuls pays au monde à ne pas avoir de constitution à proprement parlé. Le pays n’a jamais non plus voulu rentrer dans la zone euro et a toujours décidé de conserver sa propre monnaie, la livre anglaise. Même du côté de la sécurité routière, le Royaume-Uni fait encore différement puisque c’est l’un des seuls pays au monde à rouler à gauche. De même du côté des règles sanitaires concernant le covid puisque le Royaume-Uni a décidé de lancer sa campagne de vaccination contre le covid bien avant ses voisins européens pour au final supprimer depuis des mois quasiment toutes règles sanitaires. 

Comparé à l’Estonie, l’Angleterre a une histoire beaucoup plus connue du fait de sa proximité géographique avec la France, mais aussi parce que l’hexagone fait partie d’une grande part du passé de l’Angleterre. Et oui, même si les deux pays étaient de grands alliés pendant les deux guerres mondiales, cela n’a pas toujours été le cas. Le ministre des affaires étrangères britanniques a, lui-même admis lors d’un discours en 2018, que l’histoire franco-britannique a connu “comme nous le savons tous, disons-le avec diplomatie…, ses hauts et ses bas”. 

La France et l’Angleterre n’ont cessé d’être rivaux tout au long des siècles. À titre d’exemple, c’est contre le royaume d’Angleterre que la France s’est opposée au 14ème siècle pendant la guerre de 100 ans, qui a, en plus, en réalité duré 116 ans. Mais l’histoire entre la France et l’Angleterre n’a cessé d’être fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis. En effet, par trois fois les deux pays ont failli être réunis en une seule nation. En 1956, la France a même failli faire partie du commonwealth britannique, ce qui aurait fait d’Elizabeth II la souveraine de notre république. 

Les liens entre la France et l’Angleterre sont donc complexes depuis des siècles et ne se sont pas simplifiés avec les crises migratoires et le Brexit. Et oui car vous ne l’aurez surement pas manqué, le Royaume-Uni est sorti de l’Union Européenne. Après une saga remplie de rebondissements, le feuilleton du Brexit s’est achevé le 31 décembre 2020, mais j’aurais l’occasion d’en reparler plus précisément dans un épisode spécial sur le sujet.  

Malgré tout, les deux pays restent intrinsèquement liés. Par exemple et pour l’anecdote, encore aujourd’hui les parlementaires britanniques prononcent “La Reine le veut” en français dès qu’une loi a été adoptée par la monarque, règle qui date de la conquête normande de l’Angleterre en 1066. 

L’ESTONIE

L’Estonie est un pays balte, le plus au Nord des trois. Le pays est aussi grand que les Pays-Bas, avec une population d’1,3 million d’habitants. Il est parfois considéré comme un pays Nordique en raison des racines linguistiques et génétiques qui l’apparentent à la Finlande (d’ailleurs il préfère être considéré comme un pays Nordique qu’un pays Balte). 

Politiquement, l’Estonie est une démocratie parlementaire, autrement dit, l’institution principale est le Parlement, dont les représentants sont élus par les citoyens. 

La présidente actuelle, Kersti Kalijulaid est la première femme à accéder à ce poste en 2016. Et la fonction de Première ministre est occupée par Kaja Kallas depuis 2021. L’Estonie est devenu le premier pays au monde à avoir deux femmes à la tête de son gouvernement. 

Côté historique, les choses sont un peu plus sombres. L’Estonie a longtemps été colonisée. Pendant près de 700 ans, les populations germaniques contrôlent l’Estonie. En parallèle, les puissances voisines : la Suède, le Danemark, l’Empire russe. luttent pour le contrôle du territoire, considéré comme une porte sur l’Europe. L’Estonie réussit à obtenir son indépendance en 1920 face à la Russie bolchévique, mais 1940 voit arriver l’invasion de l’Estonie par l’Union soviétique, puis par l’Allemagne nazie. En 1944, la Russie soviétique reprend le contrôle de l’Estonie et y impose un régime communiste. Jusqu’en 1990, le pays est une république socialiste dont le régime autoritaire mène à la colère populaire. Cette colère populaire a un nom, c’est la révolution chantante pacifique qui a débuté en 1987, et permis de restaurer l’indépendance de l’Estonie le 20 août 1991. A ce sujet je vous conseille le film The Singing Revolution. 

Ce passé de colonisation se retrouve dans l’Estonie actuelle. Les communistes n’ont pas droit aux libertés d’expression et de rassemblement, et ne disposent d’aucun droit politique. 

Les Russes représentent aujourd’hui la minorité la plus importante et la plus ancienne du pays, ils représentent 30% de la population totale. Il y a eu une forte immigration lors de la révolution de 1917, mais surtout pendant l’après seconde guerre mondiale. Ces générations parlent russe, mais les jeunes nés après les années 90 sont plus susceptibles de parler estonien.

La barrière de la langue et l’entre soi des Russes fait d’eux une communauté renfermée. Ils ont peu de contacts avec les Estoniens, mais ces derniers ne cherchent pas non plus à les fréquenter. Des lois discriminatoires régissent le pays. On ne peut avoir la nationalité que par la naissance ou la naturalisation. Les étrangers, eux, doivent avoir 15 ans, résider en Estonie depuis 5 ans, connaître la langue (d’un niveau nécessaire pour la vie quotidienne), connaître la Constitution, avoir un revenu permanent et être loyal à l’Etat estonien sous serment. Autant de prérequis qui laissent de nombreuses personnes, majoritairement russes, sans nationalité. Et cette absence de citoyenneté pose de nombreux problèmes, non seulement au niveau du sentiment d’aliénation sociale, mais aussi sur la vie quotidienne. Je reviendrai plus en détails sur ce sujet lors d’une vidéo sur les minorités ethniques.

Autre conséquence du passé : la culture du silence. Si tu parles à un Estonien, il va te répondre de manière générale, mais ne va pas rentrer dans les détails, il n’y a pas ce souci de meubler les silences. C’est un peuple très renfermé sur lui-même. Cette culture du silence est aussi liée à la relation entre les Estoniens et la nature, comme un lien païen. 

J’ai beaucoup parlé du passé de l’Estonie, mais en réalité l’Estonie n’aime pas être qualifiée d’ex-pays de l’URSS. Parce qu’il est vrai qu’elle s’est plutôt très bien intégrée parmi les pays capitalistes Occidentaux. L’Estonie est désormais l’une des économies les plus libérales d’Europe du Nord. Le gouvernement a profité du facteur russe pour imposer des réformes économiques radicales. Les gens étaient tellement contents d’être sortis de l’occupation russe, qu’ils acceptaient tout. Les quelques oppositions n’étaient pas entendues.

En seulement 30 ans, l’Estonie a entrepris une transformation radicale. Elle appartient au premier groupe des pays dont le niveau de développement humain est le plus élevé. L’Estonie est entrée dans l’Union Européenne et dans l’OTAN en 2004. Le régime communiste a beaucoup ralenti le développement de l’Estonie, qui a pris énormément de retard par rapport à ses voisins non occupés. Mais en 30 ans, l’Estonie est devenue le pionnier du numérique en profitant de son secteur informatique développé. Pour vous donner quelques exemples, Skype est né en Estonie ; 99% des impôts et ordonnances sont numériques ; on peut faire ses papiers d’identité uniquement sur Internet ; inscrire son enfant à l’école en ligne ; et même voter en ligne ! Là aussi, une vidéo plus détaillée sortira sur ce sujet.

Et voilà !

Voilà pour la présentation de nos pays d’accueil respectifs. On espère que nos résumés vous auront aidé à en connaître davantage sur les deux pays qui seront au cœur de nos vidéos. On le rappelle, toutes les deux semaines nous décrypterons un sujet du point de vue de chacun des deux pays. En espérant que cette vidéo vous a plu, et on vous dit à bientôt 🙂

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Féministes tant qu'il le faudra L'île de Lille

Violences Sexistes & sexuelles : immersion à la conférence d’Oser Dire Non

Le mardi 25 janvier, une conférence contre les Violences Sexistes et Sexuelles a eu lieu dans le Grand Amphithéâtre de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille. Cette conférence, organisée par l’association Oser Dire Non, a permis aux élèves de l’école de pouvoir poser leurs questions à des professionnels et d’en apprendre plus sur ces violences qui parcourent notre société.

Tova Bach, cofondatrice de l’association Oser Dire Non qui a pour but de lutter contre d’informer et de prévenir les violence sexuelles, psychiques et physiques au sein de l’école et même au-delà de ses potes, tente de mettre en place cette conférence depuis maintenant deux ans. Grâce à l’organisation de Clara Lainé et de Tom Soriano, la conférence a enfin pu voir le jour, avec l’intervention de Frédérique Warembourg, psychiatre au CHU de Lille et référente pour les cellules d’urgence médico psychologique CUMP des Hauts de France, Nicolas Gaud, praticien hospitalier, pédopsychiatre, référent de la filière enfants et adolescent au centre régionale au CHRU de Lille, l’intervenante de l’association SOLFA Guillemette Stevens, et pour finir Maître Deborah Diallo, l’avocate au barreau de Strasbourg et lauréate du prix du public du 31ème plaidoirie pour les droits de l’homme avec son thème: “les écorchées vives de la diaspora Africaine”. 

L’objectif principal de la conférence était de sensibiliser les étudiant.e.s aux thématiques des violence sexistes et sexuelles de manière professionnelle et de traiter la question avec des ressources juridiques. 

La conférence commence sur un rappel: 30% des étudiantes scolarisées en 2019-2020 à l’ESJ ont subi des expériences sexistes, ce qui démontre la nécessité d’instaurer des conférences sur le consentement et ce, de manière régulière, afin d’éviter au maximum ce genre de violence au sein de l’école. 

Avant de laisser la parole aux intervenant.es, Clara Lainé raconte une anecdote poignante: hier encore, alors qu’elle devait terminer les derniers préparatifs de la conférence qu’elle co-anime, elle a dû accompagner une amie au commissariat afin de porter plainte après une agression. Elle rappelle ainsi le rôle de l’association Oser Dire Non et la portée de la conférence: montrer que ses violences existent encore et toujours, en particulier dans les milieux étudiants, et qu’il est nécessaire de continuer à en parler et à lutter contre elles. 

Guillemette Stevens est la première à prendre la parole. Intervention de l’association SOLFA (SOLidarité Femmes Accueil), elle commence par faire un parallèle entre les victimes de racisme et les victimes de sexisme. En effet, le sexisme comme le racisme sont des violences systémiques subies au quotidien, et elles ne sont pas toujours identifiables. Ces violences sont insidieuses car elles sont intégrées dans notre quotidien. Le racisme ordinaire se manifeste par des remarques, des regards, pas toujours frontales, tout comme le sexisme.

“Ce ne sont pas des cas isolés, mais un ensemble de choses qui nous ramène incessamment à notre genre, à notre corps de femmes dans la société”, explique-t-elle. 

S’ensuit une définition complexe des Violences Sexistes et Sexuelles, car elles sont multiples, mais elles ont pour point commun de nous rappeler qu’on est un corps de femme dans l’espace public. 

Au niveau juridique, il y a une gradation de ces violences. Aujourd’hui, les insultes sexistes sont désormais interdites dans la rue. 

Pour rappel, il existe différents termes de violences sexistes et sexuelles: 

L’attouchement sexuel est utilisé dans le langage commun. C’est un contact sexuel exercé par une personne sur une autre sur une zone sexuelle.

L’atteinte sexuelle est une notion peu connue du grand public. C’est un délit particulier du code pénal qui concerne les victimes de moins de 15 ans qui ne peuvent pas faire preuve d’un consentement éclairé lors d’une relation sexuelle avec un majeur. 

L’agression sexuelle concerne les agressions commises ave violence, contrainte ou surprise. Le code pénal distingue le viol des autres agressions sexuelles. Une agression sexuelle est passible de 5 ans de prison. Au niveau de la prescription des faits, la durée est très complexe. On encourage souvent les personnes victimes d’agressions sexuelles à aller voir un avocat pour savoir si les faits sont prescrits. 

Le viol est un acte de pénétration sexuelle commis sur la personne d’autrui avec violence contrainte menace ou surprise. La différence avec l’agression sexuelle est la pénétration. C’est un crime puni de 15 ans de réclusion criminelle, sans tenir compte des circonstances aggravantes. 

Pour finir, la tentative de viol est essai mais qui n’est pas parvenu à cause d’un élément indépendant de la volonté de l’agresseur. 

Grâce au mouvement #Metoo, les hommes commencent à comprendre que toutes les femmes ont subi au moins une fois ce genre de violence au cours de la vie. Guillemette Stevens explique que communiquer entre hommes et femmes est important pour une prise de conscience collective. “On a l’impression qu’il y a une mixité, en réalité c’est une juxtaposition. Dès la primaire, on exclut et sépare, il n’y a pas de réelle mixité”, conclut l’intervenante SOLFA. 

De ce fait, retrouver un dialogue entre les sexes est important pour prendre conscience de ces violences et de leur place dans la société.

Après la fin de l’intervention de Guillemette Stevens, c’est au tour de Frédérique Warembourg et de Nicolas Gaud de parler des conséquences psychologiques des agressions sexuelles sur les victimes.

Frédérique Warembourg commence à expliquer ce qu’est un événement traumatogène: c’est un événement violent, soudain, inattendu, qui implique la sensation d’une mort imminente. Sur la question du viol et des agressions sexuelles, le risque de développer un stress post traumatique est très élevé: il y a 65 à 80% de chances de développer un stress post-traumatique suite à une agression sexuelle, dont 30% de risque de faire une tentative de suicide et 24% de chance de conduite à risque liée à une consommation abusive d’alcool. Au niveau clinique, la temporalité est particulière dans le domaine du psycho trauma, ce qui peut donner l’impression que les victimes mentent, ou qu’elles ont réagi de manière rationnelle. 

En effet, pendant une agression, l’organisme répond de manière adaptée à l’événement pour y faire face, prenant des décisions rapides qui permettent d’activer le mode survie et de soustraire au danger. Mais le problème qui se pose lorsque le stress est trop intense, c’est qu’il peut entraîner des réactions inadaptées, telles que la sidération, une agitation incoordonnée, une réaction de fuite panique…et dans le cas des agressions sexuelles, c’est souvent la sidération qui prend le dessus, et qui culpabilise beaucoup les victimes. Lors de la sidération, on se fige au niveau de la pensée et de la motricité. 

Frédérique Warembourg explique que souvent, les victimes se disent qu’elles ne se sont pas défendues, qu’elles n’ont pas dit non, et donc qu’elles sont responsables de ce qui leur est arrivé. 

Se pose alors la question du consentement: “à quel moment peut-on consentir alors qu’on n’a pas osé dire non ?”

Si on n’ose pas dire non, cela veut dire qu’on ressent une pression psychologique qui empêche d’exprimer son désaccord, et donc, qu’on subit. 

La principale idée reçue sur le viol est celle d’une agression par un inconnu dans la rue avec une violence physique associée, mais en réalité, ce type de viol est une minorité. La majorité des viols sont exercés par des personnes connues de la victime, sans violence, avec l’idée que si elle n’a pas bougée, si elle ne s’est pas débattue, alors la victime est consentante. 

Une autre conséquence du stress post-traumatique qui peut donner l’impression que la victime ment est l’amnésie. Cette dernière donne un discours très flou, où la victime ne se souvient pas exactement de ce qu’il s’est passé et combien de temps l’agression a duré. 

La victime peut également être dissociée : elle sait que quelque chose ne va pas, mais est incapable de dire ce qu’elle ressent au moment. Elle raconte les choses de manières factuelles, sans émotions. Dans ce genre de cas, on a souvent la sensation que la personne ment, car on s’attend à quelqu’un qui ressent des émotions, qui est effondré. En réalité, la dissociation est très culpabilisante pour la victime, car il est très difficile après coup de réaliser que l’on n’a pas ressenti d’émotion, et donc si l’on est resté, c’est car on le voulait. 

Pour Frédérique Warembourg, “il faut mettre en parallèle tout cela avec nos propres représentations”. Il est important de s’interroger sur nos propres représentations. 

Par exemple, la question de l’alcool dans la représentation du viol devrait normalement être aggravante pour l’agresseur, mais c’est généralement la victime qu’on pointe du doigt en cas d’agression si elle a bu. 

De ce fait, beaucoup de campagnes de prévention sont culpabilisantes pour les victimes, ce qui intensifient les pensées et émotions post-traumatiques: culpabilité, solitude, tristesse, humiliation, et parfois des cauchemars traumatiques où la victime revient en permanence sur ce qu’elle a vécu.

Frédérique Warembourg finit son intervention sur les diverses réactions sociales face à l’agression sexuelle. Il en existe plusieurs, qui influencent de manière positive ou négative les sentiments de la victime après son agression. Parmi les réactions négatives, il y a le blâme, la stigmatisation, le contrôle (contrôler les décisions des victimes, comme par exemple raconter aux autres personnes raconter l’agression de la victime sans permission), la distraction (“il faut penser à autre chose, passer au-dessus, t’as de la chance d’être vivante”) ou bien avoir des réaction égocentriques (une victime se retrouve à devoir réconforter la personne à qui elle parle). La clinique traumatique est aggravée par un soutien social négatif, c’est pourquoi on essaie de sensibiliser au maximum les gens: il est important de pouvoir connaître au minimum les réactions et sensations des victimes, afin de les faire sentir légitimes et les rassurer. Le risque principal en cas de soutien social négatif est l’aggravation du traumatisme, voire d’envies suicidaires. 

Les réactions sociales négatives les plus fréquentes sont celles qui perpétuent les mythes, comme par exemple de ne pas considérer que c’est une agression sexuelle si il n’y a pas eu de violence, pas d’armes, ou bien si la victime a pris un risque en sortant seule. 

Lorsque les réactions sociales face à l’agression sexuelle sont positives, elles permettent de meilleures prises en charge de la victime, qui a moins de chance de développer des traumatismes. 

Après l’intervention de sa collègue, c’est Nicolas Gaud qui prend la parole afin de parler des conséquences des agressions sexuelles chez les mineures. 

La plupart des idées reçues concernent l’impact des agressions sexuelles sur les enfants, qui serait inexistant car comme l’enfant ne peut verbaliser ce qui lui arrive, cela reviendrait à dire qu’il ne comprendrait pas, donc qu’il n’y aurait pas de conséquence. En réalité, plus un être est jeune, plus il est à risque de développer des conséquences sur son développement

La majorité des cas d’agressions sexuelles sont réalisés par l’entourage proche, souvent par des personnes censées incarner la sécurité physique et psychique. 

De ce fait, l’enfant ne peut pas retrouver une sécurité, car les agressions sont souvent commises par des personnes proches et insoupçonnables. Avec l’idée qu’un enfant ment en permanence, qu’il exagère, les parents ne soustraient pas l’enfant au milieu dangereux car il ne s’en rendent pas compte. Même dans le cadre judiciaire, trop d’enfants ne sont pas protégés par manque de preuve. Les enfants développent donc un impact psychotraumatique et une atteinte globale du développement car ils ne grandissent pas dans un milieu sécurisé. 

Lorsque les agressions se répètent dans le temps, les enfants doivent s’adapter, ce qui porte atteinte à leurs stratégies d’adaptation. Les enfants dissocient encore plus que les adultes lors d’agressions sexuelles, ce qui peut conduire à des comportements à risque: certains ados rentrent dans des conduites prostitutionnelles, recherchent la dissociation, et donc sont enclins à être à nouveau victime d’agressions. 

Les spécificités des conséquences des agressions sexuelles chez l’adolescent sont multiples: conduites agressives, troubles du comportement alimentaire, échec scolaire, symptômes somatiques…

Chez les jeunes, les violences sexuelles au sein du couple sont souvent peu prises au sérieux, même par la victime, qui a du mal à repérer les violences au sein de son couple. Cela s’explique par une difficulté des institutions et de l’entourage adulte à intégrer la notion du couple chez les adolescents, ce qui conduit à décrédibiliser les violences subies. Les premières expériences des adolescents sont fortement liées à leurs représentations familiales: les notions de consentement, de plaisir, de désir dépendent de la vision des parents. Dans les familles où certaines représentations sont présentes (représentations genrées, tendance à ne pas parler des émotions, etc), le risque de banaliser les violences sexistes et sexuelles, et donc d’influencer l’enfant à soi commettre des violences, soit à les subir sans broncher, est très fort. 

La nécessité de libérer la parole et de mettre en confiance les enfants à propos des violences sexistes et sexuelles est donc primordiale afin de les prévenir et de les éviter, ou au moins, de créer un espace de sécurité dans lequel la parole de l’enfant victime est accueillie avec bienveillance. 

Pour finir avec cette conférence, Deborah Diallo, avocate du barreau de Strasbourg, commence avec les différences entre agression sexuelle, viol et tentative de viol, que l’on a déjà défini plus haut dans cet article. Elle revient sur le terme “d’atteinte sexuelle”, qui, selon elle, n’est pas assez protecteur des mineurs. Jusqu’en 2021, ce terme était un terme fourre-tout pour parler des relations sexuelles entre les mineurs de moins de 15 ans et un majeur. On se rend compte que lorsque des parents accusent un majeur de viol sur leurs enfants mais que ces derniers maintiennent qu’ils étaient consentants, on ne considère pas cela comme un viol. Depuis avril 2021, la création de la présomption du non consentement en terme d’âge a été créée: en dessous d’un certain âge (15 ans), l’enfant n’est pas capable de consentir de manière éclairée à une relation sexuelle avec un majeur. De ce fait, lorsqu’un majeur a une relation sexuelle avec un mineur, on a désormais un cas de viol caractérisé. 

Deborah Diallo aborde ensuite l’épineuse question des chiffres: 74% des plaintes pour viol classés sans suite. Malgré tout un discours qui revendique la libération de la parole pour les victimes, quand on dépose plainte, on se rend compte que certaines plaintes ne sont pas acceptables. L’avocat revient sur la difficulté de l’accompagnement des victimes dans la justice et sur la question de la formation des policiers face aux problématiques des violences sexuelles, qui est très peu prise au sérieux et adaptée aux victimes. 

La prise en charge bancale des plaintes des victimes vient d’un problème de moyens dans la justice: s’il y avait plus de magistrats, il y aurait plus d’accompagnement des victimes, qui sauraient alors leurs droits de manières plus précises, comment préparer un faisceau d’indices, etc. 

Pour l’instant, 1% de viols qui aboutissent à une condamnation pour viol, et 90% des viols ne font pas l’objet d’une plainte, ce qui fait que sur 10% des viols, 1% aboutissent à une condamnation pour viol. Comment expliquer ce très faible pourcentage de condamnation pour viol ? Deborah Dialloh explique qu’il y a une très forte tendance à la correctionnalisatio, c’est-à-dire qu’on fait passer le viol pour une agression sexuelle, et donc à une condamnation pour délit. Les cours d’assises (qui traitent donc les crimes tels que le viol) fonctionnent par cession, et donc coûtent très cher. Les dossiers qui arrivent en cours d’assises se finissent souvent par une condamnation, mais cela après de nombreuses années d’attente. De ce fait, les cours d’assises sont assez exceptionnelles, elles coûtent cher car on désigne un jury populaire qu’il faut rémunérer. L’argument du temps et de l’argent prend donc le pas chez les victimes, qui préfèrent alors porter plainte pour agression sexuelle. C’est la solution de facilité: on demande aux victimes si elles sont d’accord pour correctionnaliser l’affaire. Le conflit est alors difficile pour les victimes: elles doivent choisir entre minimiser ce qu’il leur est arrivé, ou batailler pendant des années pour avoir un jugement. De plus, lors du dépôt de plainte, la victime a souvent le sentiment d’être mal accueillie, est frustrée parce qu’elle a l’impression qu’on ne lui pose pas les bonnes questions, et donc qu’elle est incapable de répondre aux questions

Deborah Diallo conclut sur, selon elle, la procédure la plus adaptée après une agression sexuelle: la plainte avec consitutiton de partie civile, c’est-à-dire avec l’aide d’un avocat, avec qui on prendra rendez-vous pour prendre le temps de formaliser les choses, de constituer un dossier avec un faisceau d’indices, bref, une prise en charge que la police n’a pas les moyens ni les formations pour pouvoir garantir un bon accueil des victimes. 

La conférence se termine sur plusieurs questions posées aux intervenants par les élèves de l’ESJ, la conférence se termine. Si beaucoup pensaient que cette dernière ne ferait qu’enfoncer des portes ouvertes sur les questions de consentement, les intervenants ont su sensibiliser de manière bienveillante et efficace les spectateurs, en montrant les dynamiques qui sous-tendent les violences sexistes et sexuelles, en mettant en lumière les diverses réactions que les victimes peuvent avoir et qui ne sont pas toujours comprises par l’entourage, ainsi qu’une sensibilisation aux conséquences post-traumatiques que peuvent avoir les victimes après une agression. 

Un des souhaits principaux d’Oser dire non, l’association féministe de l’ESJ, est que ce genre de conférence sur les thématiques du consentement aient lieu au moins une fois dans l’année, surtout aux débuts, afin de sensibiliser les étudiants de manière efficace et prévenir au maximum les violences sexistes et sexuelles au sein de l’école, mais aussi au-delà de ces portes. 

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Phoque la pollution

Un cinquième limite planétaire dépassée

Cette année 2022 commence avec l’apparition d’une nouvelle morose. Un groupe de scientifiques a publié une mise à jour de la théorie concernant les limites de la planète. Leur conclusion : nous avons largement dépassé la limite de notre planète en termes de pollution par substances nouvelles.

Ce 18 janvier 2022, une équipe de quatorze chercheur.se.s de toutes les nationalités a vu paraitre leur étude sur la cinquième limite de notre planète dans la revue Environmental Science & Technology. Ils quantifient dans ce papier la pollution émise par les novel entities, substances nouvelles, c’est-à-dire tous les produits chimiques manufacturés.

La planète et ses neuf limites

Le schéma suivant, traduit par Vert, permet de mieux comprendre les enjeux de cette étude.

Le graphique représente neuf limites planétaires. Certaines sont simples, comme l’utilisation d’eau douce, qui quantifie l’eau douce qu’il nous reste ou bien l’acidification des océans. D’autres sont plus complexes et requiert des calculs scientifiques plus longs et compliqués. A ce jour, nous avons donc largement dépassé les limites de notre planète en termes d’extinction des espèces (intégrité de la biosphère) et de pollution par des substances nouvelles.

Que signifie dépasser la limite ?

Dépasser une limite planétaire veut dire que l’impact est tellement important sur la composition de la planète, notamment géologiquement, que cela peut altérer définitivement l’intégrité du système terrien. Les répercussions ne sont pas immédiates, mais sont envisagées sur le long terme et sont invisibles de notre point de vue. Elles n’en restent pas moins importantes.

Comme le montre le graphique, nous avons fortement dépassé la limite de la pollution par substances nouvelles. Nous n’avons pas dépassé cette limite ce 18 janvier, mais les chercheurs sur le projet ont seulement réussi à calculer cette limite récemment et ont publié le résultat ce 18 janvier. Il reste deux autres limites, en gris sur le graphique, à quantifier.

D’où vient cette théorie ? Le concept des limites planétaires, plus exactement the planetary boundary concept, est créé en 2009. Son but est de définir des limites environnementales dans lesquelles l’humanité peut agir sans se soucier des conséquences sur le système planétaire. Ce concept ne cesse d’évoluer à mesure que de nouvelles limites sont quantifiés et que les anciennes sont mises à jour. Pour les plus motivés, le papier d’origine est à retrouver en libre accès ici.

Le défi qu’ont rencontré l’équipe de scientifiques sur le projet est la définition des termes. Ils ont dû définir précisément ce qu’est une « nouvelle entité »

Les « novel entities »

Les enjeux dans cette étude étaient tout d’abord de calculer la quantité de entités nouvelles, de fixer un seuil pour la limite mais surtout de définir exactement ce que constituent les entités nouvelles.

Définition générale des entités nouvelles

Nouvelles substances, nouvelles formes de substances déjà existantes et formes vivantes modifiés.

La définition proposée contient donc les substances créées par l’homme et qui n’apparaissent pas naturellement sur la planète mais aussi les éléments naturels utilisés par l’homme pour ses activités.

Ainsi, ils comprennent dans ce terme les plastiques, pesticides, produits chimiques industriels, produits chimiques dans les produits de consommation, antibiotiques et produits pharmaceutiques. En tout, il existerait environ 350 000 types différents de ces entités nouvelles.

Pour en savoir plus, retrouvez le papier original en anglais Outside the Safe Operating Space of Planetary Boundary for Novel Entities.

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Féministes tant qu'il le faudra Podcasts

[Portrait de vie] Prenons La Une : Les médias face à l’épreuve de la parité

photo : Instagram de Prenons La Une

« Dans les rédactions des journaux, les femmes sont physiquement, numériquement et économiquement dominées. Selon une enquête menée en mars 2019 par le collectif féministe Nous Toutes, le Tumblr Paye ton journal et l’association Prenons La Une, sur 1837 journalistes et étudiant.e.s en journalisme interrogé.e.s, panel constitué à 80% de femmes, 1500 déclarent avoir été victimes ou témoins d’au moins un agissement sexiste dans le cadre de leur travail. Parmi elles, 199 personnes victimes d’agressions sexuelles ont témoigné (dont 188 femmes) et 2 viols ayant eu  lieu dans le cadre du travail ont été rapportés. Ce ne sont pas des cas isolés : 208 rédactions ont été citées. Le problème est systémique. » Lauren Bastide, Présentes

Mathilde Saliou est la secrétaire générale de Prenons La Une, une des principales associations luttant pour plus de parité au sein des médias.

Prenons La Une : les médias face à l’épreuve de la parité, un podcast de Léa Le Denmat. 

Intervenante : Mathilde Saliou, secrétaire générale de Prenons La Une

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind The Society : le podcast »

Léa, animatrice :

« Dans les rédactions des journaux, les femmes sont physiquement, numériquement et économiquement dominées. Selon une enquête menée en mars 2019 par le collectif féministe Nous Toutes, le Tumblr Paye ton journal et l’association Prenons La Une, sur 1837 journalistes et étudiant.e.s en journalisme interrogé.e.s, panel constitué à 80% de femmes, 1500 déclarent avoir été victimes ou témoins d’au moins un agissement sexiste dans le cadre de leur travail. Parmi elles, 199 personnes victimes d’agressions sexuelles ont témoigné (dont 188 femmes) et 2 viols ayant eu  lieu dans le cadre du travail ont été rapportés. Ce ne sont pas des cas isolés : 208 rédactions ont été citées. Le problème est systémique. »

Ces mots ce sont de Lauren Bastide dans son ouvrage Présentes. Pour aborder le manque de parité dans les médias, le traitement médiatique des agressions sexuelles ainsi que du cyberharcèlement, Behind The Society a contacté Mathilde Saliou, secrétaire générale de Prenons La Une : « Comptez le nombre d’hommes et de femmes dans une journée à la télé ou à la radio, et ça se voit, fin c’est flagrant que la représentation n’est pas égalitaire. »

Prenons La Une : les médias face à l’épreuve de la parité, un podcast de Léa Le Denmat. 

Mathilde Saliou:

Je m’appelle Mathilde Saliou, je suis journaliste spécialisée dans les questions liées au numérique et je suis secrétaire générale de Prenons La Une depuis janvier 2020, j’étais à l’association deux ans auparavant déjà. Prenons La Une c’est une association qui milite pour une meilleure représentation des femmes dans les médias et pour l’égalité dans les rédactions. Ça a été fondé en 2014, c’est parti d’une tribune qui a été écrite par Claire Haley et Léa Lejeune, qui étaient journalistes économiques et qui avaient fait les journalistes économiques. C’est-à-dire qu’elles sont allées compter et qu’elles ont constaté qu’il y avait très peu de femmes aux postes de direction dans les rédactions françaises. Elles ont aussi sorti des chiffres sur les écarts de salaires qui étaient somme toute assez classiques en fait, mais clairement au désavantage des femmes. Elles ont aussi regarder le traitement des femmes dans les médias, et noter quelque chose qu’on note encore aujourd’hui en 2022, qui était que les femmes sont plus souvent interviewées pour être témoins quand elles sont victimes d’un problème etc, et les hommes beaucoup plus souvent appelés quand il y a besoin d’une expertise, dans le rôle de sachant etc. Simplement aussi qu’on représente moins les femmes dans les médias, pour la faire très grossièrement: 30% des personnes interviewées sont des femmes et 70% des hommes, contrairement à la réparation quasi égalitaire de la population française. Elles ont donc fait leur tribune, ça a rassemblé pas mal de gens autour d’elles, Prenons La Une s’est monté en collectif et a travaillé comme ça pendant quelques années. En 2018, elles ont fondé une association de loi 1901, donc le truc classique avec une présidente, un bureau, etc. Depuis l’association ne fait que grossir, ce qui est tout à fait positif. 

Léa:

Quand vous avez commencez le journalisme, étiez-vous au courant des inégalités qui existaient dans ce métier ou avez-vous découvert cela sur le tas? 

Mathilde Saliou:

J’étais déjà au courant mais parce que j’étais une étudiante un peu longue (rires). C’est-à-dire que c’était déjà mon deuxième master donc j’avais déjà eu le temps de traiter le sujet dans mes études précédentes. J’étais déjà au courant, je connaissais même déjà Prenons La Une, je m’intéressais déjà un peu à ce qu’elles faisaient. Je suis sortie de l’école en 2018 donc MeToo a eu lieu pendant que j’étais en cours et on essayait, surtout les filles et les femmes je pense, de pousser des sujets liés aux questions de violences sexuelles notamment, mais pas que, liés aux questions d’égalité en général. C’est assez intéressant de voir qu’on a eu quelques réponses assez désintéressées envers les sujets qu’on suggérait alors qu’aujourd’hui ça devient assez fréquent de traiter des questions de violences sexuelles, de cyberharcèlement j’ai envie de dire, mais ça c’est mon billet à Prenons La Une (rires). Enfin des questions liées à l’égalité en général. Elles sont quand même devenues un peu plus facilement traitées au fil des dernières années. 

Léa:

Est-ce votre expérience au sein des médias qui vous a poussé à rejoindre Prenons La Une? 

Mathilde Saliou:

On va dire que c’est plutôt mon intérêt pour le féminisme. Si on dit les choses très clairement, j’avais un peu la flemme de faire le même travail qu’un garçon et d’être payée moins, ce n’est pas juste. Du coup je regardais ce qu’elles faisaient. Il y aussi un point de vue très intéressant d’un point vue journalistique à mon sens, une sous-partie de mon expertise porte directement sur la question des médias et je pense que c’est du mauvais travail journalistique que de ne pas représenter la société dans la répartition de population qu’elle montre sur le terrain. Je pense qu’il y a toute une dimension d’analyse et de critique des médias qui est très intéressante à faire au prisme du féminisme, c’est donc aussi pour ça que j’ai rejoint l’association. C’est via, avec et même pour l’association que je suivais tous les rapports qui sont émis par Reporters Sans Frontières, le Global Media Monitoring Project, la Women’s Media Fondation aux États-Unis, qui font beaucoup de chiffres, comme l’a fait l’INA avec la revue des médias, qui vont compter le nombre de paroles d’hommes et de femmes dans une journée à la télé ou à la radio et ça se voit fin c’est flagrant que la représentation n’est pas égalitaire. Si on se penche uniquement sur la partie journalistique de la production de la journée, c’est anormal en fait. À mon sens, il manque quelque chose dans le traitement journalistique global. Du coup c’est aussi pas mal pour ça, d’un point de vue sujets, que j’ai rejoint la réflexion et l’association. 

Léa:

On parlait de la faible représentation des femmes dans les médias, comment le confinement a-t-il mis en exergue cette faible représentation ? 

Mathilde Saliou:

En fait, il y a des progrès qui avaient été fait quand même et le mois de mars 2020 ça a été catastrophique, franchement ça me fait rire tellement c’était grave. On était en moyenne à une trentaine de pour-cent de représentation des femmes dans les rôles d’expertes ou même toute sorte d’interviewées : victimes, témoins, expertes, sachantes etc. On arrive en mars 2020 en situation de crise, il faut qu’on se tourne vers des sachants pour savoir ce qu’il se passe et comment faire face au covid etc. Selon les chiffres de la députée Céline Calvez, on tombe à 9% de femmes et 91% d’hommes interviewés dans les médias télé français. C’est un espèce de réflexe patriarcal un peu nul. En plus il y avait énormément de femmes expertes, énormément de femmes à interviewer sur le terrain et surtout dans le secteur de la santé. C’est clairement un secteur où en termes de répartition hommes/femmes dans la profession on est assez proche de la parité. C’était vraiment, à mon sens, de la mauvaise volonté de la part du système médiatique en général. 

Léa:

Lauren Bastide dit aussi dans son livre que c’est également parce que les femmes se sont plus occupées des enfants ou de la maison pendant le confinement et elles avaient donc moins le temps pour faire des interviews. 

Mathilde Saliou:

Le fait que la répartition des tâches ménagères dans le foyer soient inégalitaires ça doit jouer, ça a même clairement joué aussi sur la publication d’articles scientifiques d’ailleurs. Les hommes ont profité du confinement pour écrire un maximum d’études donc a priori ils ont réussi à dégager du temps même s’ils étaient en télétravail ainsi qu’en téléparentalité. Par contre, le nombre d’articles publiés par des femmes a chuté. Effectivement ça révèle aussi ce genre de choses qui pourraient être le sujet de 12000 articles journalistiques, d’ailleurs il y en a eu. Après je pense que ce n’est pas que ça, je pense que c’est aussi aux journalistes et aux médias de veiller à ce qu’ils font en fait. Si notre rôle est d’informer en montrant ce qu’il se passe dans la société telle qu’elle est, c’est anormal qu’on déforme à ce point là le type de population qui compose la diversité de la société. Avec Prenons La Une, on travaille énormément sur la question hommes/femmes mais on peut appliquer le même raisonnement à toutes les questions de diversité sociale, qu’on parle de classe sociale, de populations racisées ou que ce soit la question du handicap. Pour toutes ces catégories là, c’est anormal que les médias déforment à ce point la réalité. 

Léa:

Les médias sont également des espaces où ont lieu des agressions comme on l’a vu avec l’affaire PPDA entre autres, est-ce parce que ce sont des espaces qui reflètent la société où est-ce parce qu’il y a plus de place pour l’abus de pouvoir? 

Mathilde Saliou:

Dans tous les secteurs, dans toutes les industries il y a ce type de d’agressions et c’est très souvent permis grâce à des relations de pouvoir que ce soit un chef sur son employé.e, une star sur ses fans où n’importe, même sur YouTube ça existe. Après, effectivement il y a certaines personnalités qui sont mises en cause actuellement qui jouissent d’une popularité non seulement auprès de leurs collègues mais aussi auprès de la population française, de leurs auditeurs.rices. Peut-être que ça renforce encore leur sentiment d’impunité, il y a certainement un double jeu. 

Léa:

La « Ligue du Lol » a montré l’ampleur que pouvait prendre le cyberharcèlement, ça a également été le cas avec le #cybersindy, le cyberharcèlement prend-il une autre dimension quand il touche les femmes? 

Mathilde Saliou:

Oui complètement, alors ça c’est complètement mon sujet, c’est moi qui monte les formations contre le cyberharcèlement à Prenons La Une. Un de mes problèmes avec la « Ligue du Lol », c’est que les médias ont mal traité le sujet. C’était une question sur le cyberharcèlment, le cyberharcèlement est plutôt mal connu encore aujourd’hui et à chaque fois qu’on fait des titres qui sont censées provoquer le scandale du style « venez cliquer », « regardez cette affaire terrible de journalistes qui lavent leur linge sale en public »…En fait, on participe aussi à créer de nouvelles vagues de cyberharcèlement, que ce soit d’anciennes victimes de ce qui a été vécu dans les années 2009, 2010 ou 2011 ou même contre les agresseurs, si agresseurs ils ont été, car il y aussi eu des personnes qui ont été un peu injustement visées par toutes cette affaire. En fait, c’est quelque chose d’hyper récurrent dans l’actualité médiatique. Les médias, même des médias très web qui tournent beaucoup sur les réseaux sociaux etc., participent parfois à relancer des vagues de cyberharcèlement. En ressortant la citation bien énervante, et l’énervement c’est la machine à faire fonctionner les réseaux sociaux et les sentiments des utilisateurs, les personnes interviewées se retrouvent visées par de nouvelles vagues de cyberharcèlement et personne n’est là pour les aider, enfin c’est terrible comme fonctionnement. Je pense que journalistiquement on devrait tous réfléchir et se calmer sur les citations ou sur les titres putaclics qui sont fait pour énerver et qui ont tendance à balancer la meute vers une des personnes interviewée, incriminée etc. 

Concernant le fait que le cyberharcèlement touche plus les femmes, c’est clair et net. Il n’y a pas énormément de chiffres mais il y en a : selon le Lobby européen des femmes, en 2017 les femmes encouraient 27% plus de risques d’être visées par des violences en ligne que les hommes. En 2012, 11% des femmes adultes et 5% des hommes de l’Union européenne déclaraient avoir vécu une forme de violence en ligne dans les douze derniers mois de l’année qui venait de passer. En 2015, selon l’Unesco, 73% des femmes avaient déjà été confrontées d’une manière ou d’une autre à de la violence en ligne, c’est-à-dire qu’elles avaient été visées ou qu’elles en avaient vu sur leurs amies, et ce de toute forme : de la « légère » insulte jusqu’aux agressions les plus violentes. Sur l’année 2017, selon Amnesty International, un message haineux a été envoyé à une femme politique ou à une journaliste toutes les trente secondes dans l’espace numérique britannique et américain quel que soit leur bord politique. Les femmes noires aussi sont touchées, il y a encore une fois la dimension raciste , elle avaient 84% de plus de chance d’être visées par les insultes que les femmes blanches. Les femmes sont plus visées que les hommes, en plus il y a une dimension raciste assez flagrante. 

À mon sens c’est un vrai problème à la fois pour la liberté d’expression, pour la liberté d’informer si on parle du monde médiatique, mais globalement pour la démocratie puisque ça vise visiblement plus les femmes politiques que les hommes politiques par exemple. Les types d’insultes ne sont pas les mêmes non plus: un homme, on l’attaque sur son travail ou sur ses idées, une femme on l’attaque sur le physique, on la menace de viol et de mort, ça prend des dimensions absolument délirantes. 

Le sujet est quand même encore relativement peu considéré ou considéré comme « ce truc de jeunes ». Ce qui est déjà bien puisque vivre ça à 13,14 ou 15 ans doit vraiment être terrible pour la constitution de soi mais il y aussi toute une dimension entre adultes dans le milieu professionnel, politique, etc, qui est finalement assez peu étudiée, assez peu analysée, or elle est, à mon sens, vraiment très importante. Dans le monde journalistique, le cyberharcèlement est utilisé par des gouvernements, notamment des gouvernements autoritaires pour faire taire les journalistes. En France, l’ancienne envoyée spéciale de l’Obs en Chine s’était retrouvée visée par toute l’armée qu’on appelle l’ « armée des petits pouces roses » qui représente l’armée de cyberharceleurs plus ou moins lancée par le gouvernement chinois. Elle avait écrit des articles qui ne leur plaisaient pas à propos de la population Ouïghour, ça a eu un impact direct sur sa carrière puisqu’elle a finit par être exclue de Chine. Il y a plein d’histoires comme ça qui ont notamment été sélectionnées par Reporters Sans Frontières dans un rapport de 2018. 

Léa:

Est-ce que la manière dont les féminicides et les agressions sexuelles sont traités par les médias contribuent à minimiser les faits? 

Mathilde Saliou:

Rappelons-nous quand même qu’en 2015, le mot « féminicide » n’était pas utilisé. Sur les sept dernières années il y a quand même eu des progrès, il y a eu le #MeToo qui est passé, en France il y a eu soit des personnes seules soit des collectifs qui se sont mis à compter le nombre féminicides. Ce mot a un sens que je trouve un peu restrictif en français puisqu’il signifie « assassinat de femme par son conjoint ou ex-conjoint », il me semble qu’en anglais ou qu’en espagnol cela est plus large et signifie « toute femme qui se fait tuer pour son statut de femme », il n’y a pas forcément de relation inter-personnelle avant. Ça progresse quand même vachement, avant il y avait aussi énormément de titres comme « Ivre, il tue sa femme à coup de théière » ou « Ivre, il la blesse à coup de je ne sais quoi », c’était vraiment traité comme un truc drôle alors qu’on parlait de violences voire de meurtres clairement sexistes d’un homme sur sa femme. Cela reflue quand même un petit peu, après il y a encore certainement des tonnes et des tonnes de progrès à faire mais je pense que sur les sept dernières années ça a un peu évolué et plutôt dans le bon sens. 

Léa:

Dans les médias on retrouve souvent les mêmes débats comme sur le port du voile ou sur l’Islam mais pourtant les principaux concernés sont absents des débats. Comment cela se fait-il? 

Mathilde Saliou:

C’est toujours cet espèce d’énorme machine à déformer la réalité que nous sommes et contre laquelle j’aimerais que nous luttions tous journalistes. Prenons La Une a sorti une charte des bonnes pratiques, la première qu’on avait faite était contre les violences sexistes et sexuelles et la deuxième est sur la question de la représentation des minorités. On écrit noir sur blanc dedans d’arrêter de parler de gens sans interroger les personnes directement concernées, c’est du mauvais travail en fait. Je ne sais pas comment ça se fait, il faudrait aller interviewer aussi les personnes concernées, pas seulement, puisqu’on peut garder des débats assez ouverts mais c’est effectivement pas normal qu’on n’en discute pas avec des personnes concernées. 

Léa:

Est-ce que ça fait aussi partie du fait que sur les plateaux télé, par exemple, il y a clairement un manque de représentation des personnes racisées? 

Mathilde Saliou:

Oui, je pense que tout s’alimente. Globalement, il y a un manque de représentation des minorités majoritaires puisqu’on met les femmes dedans même si elles représentent 52% de la population. Je pense que tout s’alimente et que tout s’auto-reproduit. Après, comme ça fait plusieurs années que des associations luttent sur la question et qu’il y a une dimension de critique des médias, les choses évoluent. Par exemple, il y a plusieurs rédactions dans lesquelles on compte les articles faits par des femmes et combien des femmes interviewées s’y trouvent. En France, on ne pourrait pas faire le décompte d’un point de vue ethnique parce qu’on friserait vite l’illégalité mais dans des pays comme les États-Unis on peut faire le décompte et ça permet de mettre en avant les déséquilibres. Je pense que tout s’auto-alimente en fait, parce que typiquement sur la question du voile on est plein dans un problème d’intersectionnalité. Une femme voilée c’est une femme qui est déjà en situation de minorité car en France la population musulmane est minoritaire, les femmes on les voit moins dans les médias, et donc quand vous êtes au croisement des deux..

Léa:

Est-ce que ça fait partie du fait que sur certains médias, on donne la parole à des personnes ayant des propos racistes en faisant passer cela pour une opinion alors que c’est un délit? 

Mathilde Saliou:

Je pense qu’il y a un problème de traitement journalistique aussi, encore une fois c’est mon avis. Je pense qu’il y a un problème de traitement journalistique sur les questions racistes, dernièrement, des journalistes ont laissé passer des mensonges sans les corriger. Ce n’est pas normal, ce n’est pas du journalisme.

Léa:

Dans le documentaire que Marie Portolano a sorti qui s’appelle « Je ne suis pas une salope, je suis journaliste » qui traitait des violences sexistes qui existent dans le milieu du journalisme sportif, elle termine sur une note optimiste en présentant la nouvelle génération comme plus sensible à ces problématiques. Partagez-vous cet optimisme pour le futur? 

Mathilde Saliou:

C’est clair que typiquement quand j’étais ado et même au début de mes années étudiantes, j’avais moins accès à tous ces contenus féministes sur les questions d’égalité ou même sur la question écologique d’ailleurs ou sur plein de mouvements qui bouillonnent actuellement, que ce qu’ont les ados, étudiants d’aujourd’hui. C’est ça qui est cool avec les réseaux sociaux à notre époque et avec le numérique. Le cyberharcèlement c’est horrible mais le numérique reste un super outil parce que ça permet à plein de gens de s’informer par eux-mêmes et du coup de s’engager pour toutes les questions qui les intéressent et notamment pour plus d’égalité dans les médias. 

Jingle de fin: « C’était Behind The Society: le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. « 

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