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[Portraits de vie] Quand l’associatif vient endiguer les violences sexistes et sexuelles

Le 1er janvier 2022, alors que la plupart des Français se réveillaient du nouvel an, 3 femmes étaient déjà mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint. L’année dernière, en 2021, l’hexagone a enregistré 113 féminicides. On estime ainsi qu’en France, une femme est tuée tous les 2 ou 3 jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. Les confinements successifs entre 2020 et 2021 n’ont fait que renforcer la problématique. En un an, la ligne d’écoute nationale du 3919 a ainsi enregistré une hausse de plus de 70% des appels pris en charge. Dans la large majorité, ces appels concernent des cas de violences conjugales et dans 86% des cas, les femmes appellent pour la première fois le numéro d’aide. La situation est donc particulièrement alarmante mais le mouvement #metoo, balancetonporc, l’affaire Weinstein ou encore l’action importante des associations permet de faciliter la libération de la parole et de l’écoute. Un sujet qui s’invite également dans la campagne présidentielle, tant la situation nécessite l’intervention urgente des pouvoirs publics. Pourtant en attendant, c’est principalement sur les associations, comme Nous Toutes, que repose tout le système. 

Blandine Cuvillier est coordinatrice du collectif Nous Toutes à Lille, l’une des principales associations qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles. 

Quand l’associatif vient endiguer les violences sexistes et sexuelles, un podcast réalisé par Manon Hilaire.

Intervenant :

Blandine Cuvillier : coordinatrice du collectif Nous Toutes de Lille

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Manon, animatrice

Le 1er janvier 2022, alors que la plupart des Français se réveillaient du nouvel an, 3 femmes étaient déjà mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint. L’année dernière, en 2021, l’hexagone a enregistré 113 féminicides. On estime ainsi qu’en France, une femme est tuée tous les 2 ou 3 jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. 

Les confinements successifs entre 2020 et 2021 n’ont fait que renforcer la problématique. En un an, la ligne d’écoute nationale du 3919 a ainsi enregistré une hausse de plus de 70% des appels pris en charge. Dans la large majorité, ces appels concernent des cas de violences conjugales et dans 86% des cas, les femmes appellent pour la première fois le numéro d’aide. La situation est donc particulièrement alarmante mais le mouvement #metoo, balancetonporc, l’affaire Weinstein ou encore l’action importante des associations permet de faciliter la libération de la parole et de l’écoute. Un sujet qui s’invite également dans la campagne présidentielle, tant la situation nécessite l’intervention urgente des pouvoirs publics. Pourtant en attendant, c’est principalement sur les associations, comme Nous Toutes, que repose tout le système. Blandine Cuvillier est coordinatrice du collectif Nous Toutes à Lille, l’une des principales associations qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles. 

Quand l’associatif vient endiguer les violences sexistes et sexuelles, un podcast réalisé par Manon Hilaire.

Blandine Cuvillier : 

Je suis Blandine Cuvillier, j’ai 26 ans et je suis membre du collectif Nous Toutes à Lille. Nous Toutes est une organisation horizontale, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de présidente ni rien et j’occupe le poste de coordinatrice du collectif Nous Toutes de Lille. 

J’ai commencé à militer au sein d’association en 2015, j’avais plus de temps libre vu que je sortais de ma première année de médecine. J’ai eu le concours et je suis rentrée en kiné. On a créé l’association « Lille sans relou » où j’étais vice-présidente en charge de la sensibilisation dans les espaces publiques et semi-publiques. J’ai besoin d’avoir du sens et faire des choses dans ma vie qui sont pour moi chargée de sens, donc j’ai rapidement été aux marches Nous Toutes et en septembre 2020, j’ai intégré le collectif Nous Toutes de Lille. Rapidement j’ai participé à l’organisation des manifs en 2019, et j’ai organisé celle de 2021 sur Lille.

Nous Toutes c’est vraiment un collectif qui a pour but d’élever le niveau de sensibilité et de connaissances de la société face aux violences sexistes et sexuelles. On a du coup souvent des évènements ponctuels, comme l’organisation de la marche, même si ce n’est pas ponctuel vu qu’on met 3 mois à l’organiser, mais tout un tas de petites choses comme ça. Sinon de plus en plus, on essaye de se structurer et de pérenniser des actions à l’année donc on va se lancer dans l’organisation de formations dans les collèges et lycées. Je donne aussi une formation sur l’histoire des violences sexistes et sexuelles, donc éventuellement des petits débats et conférences sur ces sujets-là. Et puis on va souvent, fin ça arrive, qu’on organise des collages, des réunions entre nous, … En général c’est moi qui organise les réunions où on va se rencontrer et on va discuter de tout ça. Mais là c’est bien il y a de plus en plus de militants qui se motivent au sein de Nous Toutes donc ça fait vraiment très plaisir à voir et je pense que ça laisse espérer de belles choses pour l’avenir de Nous Toutes. 

Transition musicale

Manon :

Le 5 janvier 2022, Nous Toutes annonçait vouloir se désolidariser du collectif « Féminicides par conjoint ou par ex » qui établissait un décompte quotidien du nombre de féminicides. Pendant 4 ans, Nous Toutes relayait ainsi ces chiffres, permettant de médiatiser la cause. Cependant, le collectif ne prenait en compte que les féminicides conjugaux, n’englobant donc pas entièrement la définition de l’ONU qui indique qu’un féminicide est « le meurtre d’une femme et/ou d’une fille du fait d’être une femme ou une fille, ou d’être perçue comme telle ». De plus, le collectif était aussi dans la tourmente car accusé de propos transphobes et de ne pas inclure les femmes trans dans leur décompte. Vous avez donc annoncé dans la foulée, que vous alliez vous-même établir le décompte. Comment allez-vous le réaliser ? Et en quoi cela vous impacte-il ? 

Blandine Cuvillier : 

On a décidé qu’on ne pouvait tout simplement plus relayer cela car ça ne faisait pas partie de nos valeurs. Ça faisait un petit moment qu’on espérait trouver un autre décompte qui prenait également en compte les féminicides de personnes trans. Du coup ça juste a accéléré notre décision. Après je ne suis pas au sein du collectif national donc je ne pourrais pas dire comment ça va être fait mais je pense que ça va être fait comme le faisait Féminicides par conjoint et par ex, c’est-à-dire on va monter une équipe de personnes qui vont se charger de faire ça, répertorier les féminicides. 

Transition musicale

Blandine Cuvillier : 

Tous les ans, le gouvernement publie le nombre de féminicides qu’il y a eu 3 ou 4 ans avant, et d’ailleurs il faut bien noter que quasiment à chaque fois on a eu le même décompte entre les associations qui ont fait le décompte 4 ans avant et le décompte du ministère d’après les compte-rendu, ce qui montre que notre décompte est fiable.

Je pense que ne pas avoir de chiffres c’est ne pas citer, ne pas avoir de place et c’est ne pas dénoncer un problème. Donc je pense qu’il serait vraiment nécessaire que le gouvernement visibilise ces chiffres et s’en empare vraiment. Je pense vraiment que faire le décompte des féminicides qu’il y a depuis le début d’année est primordial car ça permet vraiment d’élever les consciences et ça montrerait que l’État et le gouvernement français s’engage personnellement. Après j’entends qu’ils ont du mal à savoir tant qu’il n’y a pas eu de décisions de justice mais les faits sont là, on a quasiment les mêmes chiffres donc il pourrait dire : c’est un décompte provisoire qui est amené à évoluer en fonction des enquêtes judiciaires. 

Manon :

La décision de suspendre le relai du décompte des féminicides par féminicides par conjoint ou ex, a été fait car ils étaient accusés de transphobie. Pourtant, Nous Toutes a également été accusé de transphobie et de manque d’inclusion, avec le point majeur de ces scandales, la manifestation annuelle de Nous Toutes qui a été organisée à la même date que le jour du souvenir trans en honneur aux victimes trans, le 20 novembre 2021. Nous Toutes s’est défendu en indiquant qu’ils avaient eu l’accord des associations trans, mais tout de même comment expliquer le revirement de politique concernant ce sujet ? 

Blandine Cuvillier : 

Je ne parlerais pas de revirements en fait, je pense que le tort que Nous Toutes a pu avoir c’est de ne pas avoir assez pris en compte la problématique spécifique des violences faites aux trans. Mais je pense que c’est en ça qu’on fait des efforts et qu’on fait attention, et qu’on peut avoir l’impression qu’il y a un revirement, mais on n’a jamais tenu de propos transphobes, en tout cas de ce que je connais, il n’y a pas eu de messages ou de post transphobes qui ont été faits. Quand on nous a dit, « attention vous n’êtes pas assez inclusives » on a dit : ok on va faire des efforts et là on a fait des efforts. On a vraiment essayé de faire un max et ça fait plaisir de voir que c’est vu aujourd’hui comme une évolution et que le regard sur le collectif change parce qu’en fait Nous Toutes c’est un collectif qui lutte et qui a toujours lutté contre les violences sexistes et sexuelles faites à toutes les femmes. Peut-être qu’on ne le précisait pas assez donc je comprends qu’il y a pu avoir de la mésentente et je suis vraiment profondément désolée d’ailleurs s’il y a des personnes qui ont pu être blessées à cause de ça mais ça n’a jamais été l’intention d’être violent parce que je pense que pour avancer il faut se soutenir en fait. Il faut qu’on se soutienne toutes, dans la lutte contre toutes les violences parce que si on se soutient, on s’élève chacune les unes les autres, on se pousse vers le haut et c’est comme ça qu’on fait avancer quelque chose. 

Manon :

Sur un sujet plus politique, Emmanuel Macron a caractérisé et répété à de très nombreuses reprises que la lutte contre les violences faites aux femmes était la grande cause de son quinquennat. Et pourtant, dès le 1er jour de l’année 2022, on dénombrait déjà 3 féminicides. Donc face aux grands discours, on remarque bien que la réalité sur le terrain, elle est tout autre. Quelles sont vos attentes en termes de politiques publique sur le sujet ? 

Blandine Cuvillier : 

Je pense que je peux dire que j’attends des actions concrètes, de base, mais au-delà en fait, c’est dingue de devoir en être là, de se dire que moi ce que j’attends de Mr Macron c’est de la décence. Ça suffit de dire que c’est sa grande politique, sa grande cause alors qu’il ne fait rien en fait. Il utilise la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, et instrumentalise les victimes à des causes politiques, à des fins électorales. J’attends de la décence en fait de la part de cet homme, qui va parler d’homme à homme avec un homme qui est accusé de viol, et qui d’ailleurs l’a nommé dans le top 5. De la part de Macron j’attends de la décence, rien de plus de lui. 

De la part des autres, j’attends des actions concrètes, parce qu’il y a des choses concrètes qui ont déjà été mises en place ailleurs. Je pense notamment à l’Espagne ou aux pays scandinaves. Il y a des choses qui ont fonctionné, on a du recul sur ces choses-là. Donc c’est-à-dire qu’on ne peut pas nous dire « on ne sait pas quoi faire » ou « on n’a pas l’argent ». En fait, c’est un problème de budget ? La lutte contre les violences sexistes et sexuelles est moins importante qu’un budget ? C’est complétement insensé. La cour des comptes a dit qu’il fallait mettre sur la table 1 milliard pour lutter efficacement contre les violences sexistes et sexuelles. Je pense que c’est pour lutter objectivement contre ces violences aujourd’hui, mais aussi demain et après-demain.  Et donc il y a plein de choses qui peuvent être mises en place, tant en termes de moyens, ouverture de centres ou foyers pour des femmes seules, pour des femmes qui fuient leur conjoint violent qui a été sorti du foyer, car ça devrait être la norme, pour des bracelets anti-rapprochement, des groupes de paroles, accompagnements physiologiques et juridiques des femmes victimes mais aussi une formation des professionnels et des personnels impliqués dans les parcours des personnes victimes de violence. Je pense aux personnels enseignants que ce soit à l’école maternelle, primaire, collège, lycée et même faculté qui côtoient des enfants qui sont victimes. Je pense aussi notamment aux professionnels de santé. Moi en tant que professionnel de santé je pense qu’on a des lacunes vraiment inadmissibles dans la détection et prise en charge de ces violences. C’est aussi les magistrats, les députés et les ministres aussi. 

Il y a des choses vraiment concrètes à faire pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Le problème, ce n’est pas de les faire, c’est de vouloir les faire et vouloir s’investir dans cette lutte et aller plus loin que les paroles. 

Manon :

Comme vous l’avez mentionné tout à l’heure, l’Espagne par exemple est un pays à la pointe en termes de lutte contre les violences physiques ou sexuelles. Mais alors, comment expliquer que la France soit tant en retard sur le sujet ? 

Blandine Cuvillier : 

Je sais que, par exemple, en Espagne ils étaient très en retard après la dictature de Franco et du coup comme ils étaient en retard sur les autres, ils ont décidé de mettre un grand coup dans tout ça et ils ont mis beaucoup d’argent sur la table d’un coup. Et c’est pour ça qu’aujourd’hui ils sont aussi en avance sur les violences sexistes et sexuelles. Ils étaient en retard et d’un coup ils ont décidé d’avancer et donc c’est possible. Et maintenant c’est nous qui sommes en retard. 

Pourquoi on est en retard ? Parce qu’on a toujours pensé que c’était un problème qui était privé et qui n’était pas un problème de société. Ce n’est que depuis #Metoo et la libération de la parole qu’on se rend compte que c’est un problème de société, un problème qui va bien plus loin que l’interaction simple entre deux individus. Mais pour autant ça reste une spécificité française, que je n’explique pas vraiment. Pourquoi est-ce qu’on a autant décrié Weinstein et autant parlé, et c’est une très bonne chose, alors que pour Luc Besson par exemple, il y a très peu de connaissances vis-à-vis des accusations qui sont faites à son encontre ? 

Je pense quand même qu’il y a une spécificité française, d’ailleurs pour y répondre il y a le livre « culture du viol à la française » de Valérie Rey-Robert.  Je sais que ça avait beaucoup éclairé. 

C’est une volonté de fermer les yeux pour éviter de voir le problème en fait. 

Jingle de fin : « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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