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[Portraits de vie] Quand l’associatif vient endiguer les violences sexistes et sexuelles

Le 1er janvier 2022, alors que la plupart des Français se réveillaient du nouvel an, 3 femmes étaient déjà mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint. L’année dernière, en 2021, l’hexagone a enregistré 113 féminicides. On estime ainsi qu’en France, une femme est tuée tous les 2 ou 3 jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. Les confinements successifs entre 2020 et 2021 n’ont fait que renforcer la problématique. En un an, la ligne d’écoute nationale du 3919 a ainsi enregistré une hausse de plus de 70% des appels pris en charge. Dans la large majorité, ces appels concernent des cas de violences conjugales et dans 86% des cas, les femmes appellent pour la première fois le numéro d’aide. La situation est donc particulièrement alarmante mais le mouvement #metoo, balancetonporc, l’affaire Weinstein ou encore l’action importante des associations permet de faciliter la libération de la parole et de l’écoute. Un sujet qui s’invite également dans la campagne présidentielle, tant la situation nécessite l’intervention urgente des pouvoirs publics. Pourtant en attendant, c’est principalement sur les associations, comme Nous Toutes, que repose tout le système. 

Blandine Cuvillier est coordinatrice du collectif Nous Toutes à Lille, l’une des principales associations qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles. 

Quand l’associatif vient endiguer les violences sexistes et sexuelles, un podcast réalisé par Manon Hilaire.

Intervenant :

Blandine Cuvillier : coordinatrice du collectif Nous Toutes de Lille

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Manon, animatrice

Le 1er janvier 2022, alors que la plupart des Français se réveillaient du nouvel an, 3 femmes étaient déjà mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint. L’année dernière, en 2021, l’hexagone a enregistré 113 féminicides. On estime ainsi qu’en France, une femme est tuée tous les 2 ou 3 jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. 

Les confinements successifs entre 2020 et 2021 n’ont fait que renforcer la problématique. En un an, la ligne d’écoute nationale du 3919 a ainsi enregistré une hausse de plus de 70% des appels pris en charge. Dans la large majorité, ces appels concernent des cas de violences conjugales et dans 86% des cas, les femmes appellent pour la première fois le numéro d’aide. La situation est donc particulièrement alarmante mais le mouvement #metoo, balancetonporc, l’affaire Weinstein ou encore l’action importante des associations permet de faciliter la libération de la parole et de l’écoute. Un sujet qui s’invite également dans la campagne présidentielle, tant la situation nécessite l’intervention urgente des pouvoirs publics. Pourtant en attendant, c’est principalement sur les associations, comme Nous Toutes, que repose tout le système. Blandine Cuvillier est coordinatrice du collectif Nous Toutes à Lille, l’une des principales associations qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles. 

Quand l’associatif vient endiguer les violences sexistes et sexuelles, un podcast réalisé par Manon Hilaire.

Blandine Cuvillier : 

Je suis Blandine Cuvillier, j’ai 26 ans et je suis membre du collectif Nous Toutes à Lille. Nous Toutes est une organisation horizontale, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de présidente ni rien et j’occupe le poste de coordinatrice du collectif Nous Toutes de Lille. 

J’ai commencé à militer au sein d’association en 2015, j’avais plus de temps libre vu que je sortais de ma première année de médecine. J’ai eu le concours et je suis rentrée en kiné. On a créé l’association « Lille sans relou » où j’étais vice-présidente en charge de la sensibilisation dans les espaces publiques et semi-publiques. J’ai besoin d’avoir du sens et faire des choses dans ma vie qui sont pour moi chargée de sens, donc j’ai rapidement été aux marches Nous Toutes et en septembre 2020, j’ai intégré le collectif Nous Toutes de Lille. Rapidement j’ai participé à l’organisation des manifs en 2019, et j’ai organisé celle de 2021 sur Lille.

Nous Toutes c’est vraiment un collectif qui a pour but d’élever le niveau de sensibilité et de connaissances de la société face aux violences sexistes et sexuelles. On a du coup souvent des évènements ponctuels, comme l’organisation de la marche, même si ce n’est pas ponctuel vu qu’on met 3 mois à l’organiser, mais tout un tas de petites choses comme ça. Sinon de plus en plus, on essaye de se structurer et de pérenniser des actions à l’année donc on va se lancer dans l’organisation de formations dans les collèges et lycées. Je donne aussi une formation sur l’histoire des violences sexistes et sexuelles, donc éventuellement des petits débats et conférences sur ces sujets-là. Et puis on va souvent, fin ça arrive, qu’on organise des collages, des réunions entre nous, … En général c’est moi qui organise les réunions où on va se rencontrer et on va discuter de tout ça. Mais là c’est bien il y a de plus en plus de militants qui se motivent au sein de Nous Toutes donc ça fait vraiment très plaisir à voir et je pense que ça laisse espérer de belles choses pour l’avenir de Nous Toutes. 

Transition musicale

Manon :

Le 5 janvier 2022, Nous Toutes annonçait vouloir se désolidariser du collectif « Féminicides par conjoint ou par ex » qui établissait un décompte quotidien du nombre de féminicides. Pendant 4 ans, Nous Toutes relayait ainsi ces chiffres, permettant de médiatiser la cause. Cependant, le collectif ne prenait en compte que les féminicides conjugaux, n’englobant donc pas entièrement la définition de l’ONU qui indique qu’un féminicide est « le meurtre d’une femme et/ou d’une fille du fait d’être une femme ou une fille, ou d’être perçue comme telle ». De plus, le collectif était aussi dans la tourmente car accusé de propos transphobes et de ne pas inclure les femmes trans dans leur décompte. Vous avez donc annoncé dans la foulée, que vous alliez vous-même établir le décompte. Comment allez-vous le réaliser ? Et en quoi cela vous impacte-il ? 

Blandine Cuvillier : 

On a décidé qu’on ne pouvait tout simplement plus relayer cela car ça ne faisait pas partie de nos valeurs. Ça faisait un petit moment qu’on espérait trouver un autre décompte qui prenait également en compte les féminicides de personnes trans. Du coup ça juste a accéléré notre décision. Après je ne suis pas au sein du collectif national donc je ne pourrais pas dire comment ça va être fait mais je pense que ça va être fait comme le faisait Féminicides par conjoint et par ex, c’est-à-dire on va monter une équipe de personnes qui vont se charger de faire ça, répertorier les féminicides. 

Transition musicale

Blandine Cuvillier : 

Tous les ans, le gouvernement publie le nombre de féminicides qu’il y a eu 3 ou 4 ans avant, et d’ailleurs il faut bien noter que quasiment à chaque fois on a eu le même décompte entre les associations qui ont fait le décompte 4 ans avant et le décompte du ministère d’après les compte-rendu, ce qui montre que notre décompte est fiable.

Je pense que ne pas avoir de chiffres c’est ne pas citer, ne pas avoir de place et c’est ne pas dénoncer un problème. Donc je pense qu’il serait vraiment nécessaire que le gouvernement visibilise ces chiffres et s’en empare vraiment. Je pense vraiment que faire le décompte des féminicides qu’il y a depuis le début d’année est primordial car ça permet vraiment d’élever les consciences et ça montrerait que l’État et le gouvernement français s’engage personnellement. Après j’entends qu’ils ont du mal à savoir tant qu’il n’y a pas eu de décisions de justice mais les faits sont là, on a quasiment les mêmes chiffres donc il pourrait dire : c’est un décompte provisoire qui est amené à évoluer en fonction des enquêtes judiciaires. 

Manon :

La décision de suspendre le relai du décompte des féminicides par féminicides par conjoint ou ex, a été fait car ils étaient accusés de transphobie. Pourtant, Nous Toutes a également été accusé de transphobie et de manque d’inclusion, avec le point majeur de ces scandales, la manifestation annuelle de Nous Toutes qui a été organisée à la même date que le jour du souvenir trans en honneur aux victimes trans, le 20 novembre 2021. Nous Toutes s’est défendu en indiquant qu’ils avaient eu l’accord des associations trans, mais tout de même comment expliquer le revirement de politique concernant ce sujet ? 

Blandine Cuvillier : 

Je ne parlerais pas de revirements en fait, je pense que le tort que Nous Toutes a pu avoir c’est de ne pas avoir assez pris en compte la problématique spécifique des violences faites aux trans. Mais je pense que c’est en ça qu’on fait des efforts et qu’on fait attention, et qu’on peut avoir l’impression qu’il y a un revirement, mais on n’a jamais tenu de propos transphobes, en tout cas de ce que je connais, il n’y a pas eu de messages ou de post transphobes qui ont été faits. Quand on nous a dit, « attention vous n’êtes pas assez inclusives » on a dit : ok on va faire des efforts et là on a fait des efforts. On a vraiment essayé de faire un max et ça fait plaisir de voir que c’est vu aujourd’hui comme une évolution et que le regard sur le collectif change parce qu’en fait Nous Toutes c’est un collectif qui lutte et qui a toujours lutté contre les violences sexistes et sexuelles faites à toutes les femmes. Peut-être qu’on ne le précisait pas assez donc je comprends qu’il y a pu avoir de la mésentente et je suis vraiment profondément désolée d’ailleurs s’il y a des personnes qui ont pu être blessées à cause de ça mais ça n’a jamais été l’intention d’être violent parce que je pense que pour avancer il faut se soutenir en fait. Il faut qu’on se soutienne toutes, dans la lutte contre toutes les violences parce que si on se soutient, on s’élève chacune les unes les autres, on se pousse vers le haut et c’est comme ça qu’on fait avancer quelque chose. 

Manon :

Sur un sujet plus politique, Emmanuel Macron a caractérisé et répété à de très nombreuses reprises que la lutte contre les violences faites aux femmes était la grande cause de son quinquennat. Et pourtant, dès le 1er jour de l’année 2022, on dénombrait déjà 3 féminicides. Donc face aux grands discours, on remarque bien que la réalité sur le terrain, elle est tout autre. Quelles sont vos attentes en termes de politiques publique sur le sujet ? 

Blandine Cuvillier : 

Je pense que je peux dire que j’attends des actions concrètes, de base, mais au-delà en fait, c’est dingue de devoir en être là, de se dire que moi ce que j’attends de Mr Macron c’est de la décence. Ça suffit de dire que c’est sa grande politique, sa grande cause alors qu’il ne fait rien en fait. Il utilise la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, et instrumentalise les victimes à des causes politiques, à des fins électorales. J’attends de la décence en fait de la part de cet homme, qui va parler d’homme à homme avec un homme qui est accusé de viol, et qui d’ailleurs l’a nommé dans le top 5. De la part de Macron j’attends de la décence, rien de plus de lui. 

De la part des autres, j’attends des actions concrètes, parce qu’il y a des choses concrètes qui ont déjà été mises en place ailleurs. Je pense notamment à l’Espagne ou aux pays scandinaves. Il y a des choses qui ont fonctionné, on a du recul sur ces choses-là. Donc c’est-à-dire qu’on ne peut pas nous dire « on ne sait pas quoi faire » ou « on n’a pas l’argent ». En fait, c’est un problème de budget ? La lutte contre les violences sexistes et sexuelles est moins importante qu’un budget ? C’est complétement insensé. La cour des comptes a dit qu’il fallait mettre sur la table 1 milliard pour lutter efficacement contre les violences sexistes et sexuelles. Je pense que c’est pour lutter objectivement contre ces violences aujourd’hui, mais aussi demain et après-demain.  Et donc il y a plein de choses qui peuvent être mises en place, tant en termes de moyens, ouverture de centres ou foyers pour des femmes seules, pour des femmes qui fuient leur conjoint violent qui a été sorti du foyer, car ça devrait être la norme, pour des bracelets anti-rapprochement, des groupes de paroles, accompagnements physiologiques et juridiques des femmes victimes mais aussi une formation des professionnels et des personnels impliqués dans les parcours des personnes victimes de violence. Je pense aux personnels enseignants que ce soit à l’école maternelle, primaire, collège, lycée et même faculté qui côtoient des enfants qui sont victimes. Je pense aussi notamment aux professionnels de santé. Moi en tant que professionnel de santé je pense qu’on a des lacunes vraiment inadmissibles dans la détection et prise en charge de ces violences. C’est aussi les magistrats, les députés et les ministres aussi. 

Il y a des choses vraiment concrètes à faire pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Le problème, ce n’est pas de les faire, c’est de vouloir les faire et vouloir s’investir dans cette lutte et aller plus loin que les paroles. 

Manon :

Comme vous l’avez mentionné tout à l’heure, l’Espagne par exemple est un pays à la pointe en termes de lutte contre les violences physiques ou sexuelles. Mais alors, comment expliquer que la France soit tant en retard sur le sujet ? 

Blandine Cuvillier : 

Je sais que, par exemple, en Espagne ils étaient très en retard après la dictature de Franco et du coup comme ils étaient en retard sur les autres, ils ont décidé de mettre un grand coup dans tout ça et ils ont mis beaucoup d’argent sur la table d’un coup. Et c’est pour ça qu’aujourd’hui ils sont aussi en avance sur les violences sexistes et sexuelles. Ils étaient en retard et d’un coup ils ont décidé d’avancer et donc c’est possible. Et maintenant c’est nous qui sommes en retard. 

Pourquoi on est en retard ? Parce qu’on a toujours pensé que c’était un problème qui était privé et qui n’était pas un problème de société. Ce n’est que depuis #Metoo et la libération de la parole qu’on se rend compte que c’est un problème de société, un problème qui va bien plus loin que l’interaction simple entre deux individus. Mais pour autant ça reste une spécificité française, que je n’explique pas vraiment. Pourquoi est-ce qu’on a autant décrié Weinstein et autant parlé, et c’est une très bonne chose, alors que pour Luc Besson par exemple, il y a très peu de connaissances vis-à-vis des accusations qui sont faites à son encontre ? 

Je pense quand même qu’il y a une spécificité française, d’ailleurs pour y répondre il y a le livre « culture du viol à la française » de Valérie Rey-Robert.  Je sais que ça avait beaucoup éclairé. 

C’est une volonté de fermer les yeux pour éviter de voir le problème en fait. 

Jingle de fin : « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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Aux urnes citoyen.ne.s

Christiane Taubira à Lille : « Une république qui se dit indivisible et sociale est une république qui lutte contre les inégalités de naissances. »

Dès son arrivée dans l’amphithéâtre, Christiane Taubira est accueillie par un tonnerre d’applaudissements. Bien qu’ici pour présenter son programme, et on pourrait le penser, convaincre de nouvelles et nouveaux électeurices, la candidate fait cependant face à une assemblée visiblement déjà convaincue. En effet, l’ex-ministre de la justice à su s’élever comme une incontournable de la gauche ces dernières années, tout particulièrement auprès d’un public assez jeune se reconnaissant dans ses engagements humanistes et son franc-parler chaleureux.

Aimable et souriante comme à son habitude, n’hésitant pas à se faire plus amère pour défendre ses valeurs face aux quelques réticents présents dans la salle, Christiane Taubira reste fidèle à ses fameuses envolées lyriques en citant entre autres Jaurès, solide et charismatique sur les questions d’inégalités sociales et de précarité étudiante.

Christiane Taubira entrant dans l’amphithéâtre 1 de sciences-po Lille. (Alice Gosselin)

« Lutter contre les inégalités de naissances »

La candidate de gauche annonce directement la couleur avec sa première prise de parole : elle souhaite lutter activement contre la précarité et les difficultés auxquelles font face les étudiant·es et les jeunes en général, apportant un regard plein d’humanité sur les jeunesses françaises, insistant sur la diversité sociale au sein de cette même génération.

Christiane Taubira insiste en effet tout particulièrement sur « les jeunesses française » -le pluriel est important-, dénonçant avec vigueur les « inégalité de naissance » qui traverse cette génération plurielle, se plaçant en défenseuse de celles et ceux qui « ont un chemin tout tracé », faisant tout particulièrement références au jeunes des quartiers populaires que la société condamne et enferme dans la reproduction sociale, mais également aux jeunes des campagnes et de l’outre mer, qui « sont contraints à un arrachement que les autres ne vivent pas », évoquant son propre parcours de jeune guyanaise ayant dû rejoindre la métropole pour pouvoir continuer ses études.

Pour lutter contre ces inégalités, la candidate à la primaire populaire apporte de nombreuses propositions : mise en place du RSA pour les moins de 25 ans en situation de précarité (en non-emploi et ne faisant pas d’études), une aide d’état allant jusqu’à 20.000 euros pour la création et la poursuite d’un projet, ainsi qu’une mesure phare : la mise en place d’un revenu de 800 euros par mois pendant 5 ans pour les jeunes suivant des études. En effet, Christiane Taubira, qui insiste sur l’usage du terme de « revenus » plutôt que de celui « d’allocation », rappelle que 46% des étudiantes et étudiants en France se voient obligés de travailler en parallèle de leurs études pour financer celles-ci, et que le nombre d’étudiant·es précaires a doublé durant la crise du covid-19. Elle avance donc la proposition de créer un tel revenu pour faire face à cette précarité grandissante, ne se gênant pas pour moquer ses opposants et leurs propos sur le sujet, notamment Valérie Pécresse et Emmanuel Macron, qui a récemment remis en cause la quasi-gratuité de l’enseignement supérieur.

Christiane Taubira au pupitre (Alice Gosselin)

« Oui, il faut taxer les riches !»

Et pour soutenir ces projets financièrement coûteux, notamment le revenus jeunes étudiant estimé à un coût de 24 milliards d’euros par an, 1.5% du PIB, Christiane Taubira ne souhaite pas faire dans le flou, et expose de nombreuses mesures plus ou moins radicale, pour subventionner l’éducation et l’épanouissement des jeunes générations.

La candidate insiste tout particulièrement sur la mise en place d’une politique de lutte contre la fraude et l’évasion fiscale bien plus efficace, qui pourrait rapporter énormément à l’État, ou tout du moins minimiser voire éradiquer d’importantes pertes déjà existantes. Christiane Taubira insiste notamment sur la nécessité de « faire du ménage dans les niches fiscales », rappelant l’existence de 471 de ces mini paradis fiscaux en France, pour un manque à gagner annuel de 91 milliards d’euros, soit plus du quart des recettes fiscales nettes perçue par l’État (chiffres 2021).

L’ancienne garde des sceaux revient également sur la nécessité de revoir les taux d’imposition en France, faisant remarquer que si les très riches bénéficient de la solidarité sociale, ils doivent eux même contribuer à cette solidarité, à un niveau proportionnel à leurs capacités. Christiane Taubira fait ainsi référence au projet de taxe à 75% pour la part des revenus situé au-dessus d’un million d’euros par an, promesse de campagne de l’ancien président François Hollande, mais qui avait échoué sa mise en place face à la pression de la droite. La candidate de gauche semble donc vouloir revenir sur cette mesure, elle affirme en tout cas que « oui, il faut taxer les riches ! ». Elle affirmera le lendemain dans libération le souhait de mettre en place un « impôt sur l’extrême richesse ».

« C’est grâce à vous que j’ai ma passion pour la politique »

Après un discours d’une bonne demi-heure devant l’amphithéâtre bondé, majoritairement d’étudiant·es, Christiane Taubira rejoint sous les applaudissements du public la table centrale pour répondre aux différentes questions de l’assemblée quant aux mesures qu’elle vient d’annoncer.

Si la majorité des interventions se font dans le respect et la bienveillance, soumettant la candidate à des questions sur certains détails de ces propositions, l’importance du combat écologiste pour la jeunesse ou encore sa future politique migratoire, l’ambiance bon enfant et interactive de l’échange finit par être brisée. Un étudiant prend la parole pour reprocher à Christiane Taubira le programme du PRG de 2002 qu’elle avait porté, ou encore sa participation au quinquennat François Hollande quelques années plus tôt. La candidate jusque la si calme et sympathique se fait alors plus piquante et amère dans sa réponse, pour défendre fièrement ses engagements passés, insistant tout particulièrement sur les nombreux points de conflits qu’elle a pue avoir avec Manuel Valls, mais également l’« impertinence » d’invoquer un programme datant d’il y a 20 ans. L’ancienne Garde des sceaux montre qu’elle n’a rien perdu de la vigueur et du charisme dont elle faisait preuve durant ses plaidoyers à l’assemblée en 2013, provoquant une vague d’applaudissement dans le public, visiblement convaincue par cette réponse.

La session de question s’achève par une prise de parole touchante de la part d’un des jeunes du public, « c’est grâce à vous que j’ai ma passion pour la politique » affirme-t-il avec un grand sourire avant de présenter des remerciements à l’ex-ministre de la justice. Un moment plein d’humanité qui ne manque pas de stimuler la compassion de l’assemblée, soutenant les propos du jeune homme par de nombreux applaudissements.

Christiane Taubira profite de la fin de la rencontre pour signer des autographes. (Alice Gosselin)

« Je vous demande de révéler la vocation de grandeur de la nature humaine »

Une fois ce temps de question fini, l’échange se clos sur quelques dédicaces et selfies avec les étudiants venus assister à la rencontre. Christiane Taubira est ensuite exfiltrée non sans peine par la sécurité vers une autres salles de l’école pour un moment d’échanges avec les membres du collectif local des jeunes avec Taubira ayant organisé l’évènement.

L’amphithéâtre se vide, bien que déjà convaincu.e.s en arrivant pour la plupart, les étudiant·es présent·es à la rencontre semble satisfait.e.ss par le discours de la candidate et son appel à la jeunesse, faisant écho à celui de Jean Jaurès qu’elle citait dans son discours, et sa demande de « révéler la vocation de grandeur de la nature humaine. ».

Environ une demi-heure plus tard, Christiane Taubira quitte les locaux de sciences-po et offre une dernière photo à ses soutiens encore présents dans le hall de l’école.

Bien que créditée de seulement 5.5 points dans les derniers sondages (Cluster 17–18/01/22), Christiane Taubira aura su visiblement marquer les esprits ce soir à science-po Lille. La candidate se veut être représentante d’une génération de jeunes votant·es auquel elle a pu s’adresser au cours de cette rencontre, en portant notamment des valeurs humanistes, proches des gens et en appelant à l’union des gauches comme seul moyen d’emporter la victoire.

Christiane Taubira pose avec ses soutiens. (Alice Gosselin)
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À votre santé ! Enfants d'aujourd'hui, adultes de demain

💦 Don de sperme : un peu de vous pour aider à donner la vie

La loi permet aujourd’hui à toutes les femmes (enfin presque… la loi exclut toujours les femmes transgenres) de bénéficier d’un don de spermatozoïdes, qu’elles soient en couple avec un homme, une femme ou célibataire. Cette avancée égalitaire majeure se heurte à un problème de taille : les hommes donneurs restent toujours très rares en France. Ils n’étaient que 317 en 2019, ce qui cause un sérieux retard dans les consultations : pour le Centre d’Étude et de Conservation des Oeufs et du Sperme humains (CECOS) de Lille, l’attente est passée de 2 à 5 mois pour une simple consultation.

Avant même le passage de la loi PMA pour (presque…) toutes, des militants gays et bis ont signés une tribune dans le HuffPost : Don de sperme et PMA : pour des gamètes dans leur vie. Celle-ci invitait tous les gays et bis à donner leur sperme “en solidarité avec [leurs] sœurs lesbiennes et célibataires”. La tribune publiée par Mathieu Brancourt, journaliste et militant gay, membre de l’Association des journalistes LGBTI+ (AJL), rassure les nombreux inquiets d’une possible pénurie de sperme : “nous sommes nombreux, nous sommes partout et du sperme, nous en avons à partager, gracieusement.” En effet, qu’avons-nous à perdre à donner quelques heures de notre temps, et un peu de notre semence, afin de permettre à des personnes de procréer ? Cette tribune appelle les gays et bis à donner leur sperme en guise de solidarité avec la communauté LGBTIQ+. Mais, même les hétéros devraient se sentir concernés : en France, 10 % des couples n’arrivent pas à avoir d’enfants deux ans après leurs premières tentatives. Les raisons de l’infertilité sont multiples, mais une chose est sûre : c’est qu’elle touche durablement et profondément les couples qui y sont exposé. Alors, bis, hétéros, gays ou autres : lancez-vous et donnez votre sperme.

Le processus de don

Pour y avoir personnellement contribué, le processus de don de spermatozoïdes est assez simple. Il suffit de contacter le CECOS le plus proche de chez vous et de prendre un premier rendez-vous. Ce rendez-vous sera l’occasion de vous expliquer le parcours de don et de répondre à toutes vos questions. Si vous êtes d’accord, vous signerez un document de consentement au don et un rendez-vous avec un.e psychologue vous sera proposé. Celui-ci est obligatoire pour les personnes n’ayant pas d’enfants afin de connaître leurs motivations au don et sur ce qu’il implique.

La seconde étape est le bilan de santé médical et génétique, afin de fournir des spermatozoïdes sûrs et sains aux futurs parents. Ce bilan consiste en une prise de sang, un premier recueil et un questionnaire génétique pour vérifier que les potentiels futurs enfants ne bénéficieront pas des maladies génétiques de votre famille. Le premier recueil servira à vérifier que votre sperme est sain, apte à être congelé et sans risque de transmission d’une maladie génétique. Il sera aussi utilisé pour déterminer le nombre de recueils nécessaires afin d’avoir la quantité de spermatozoïdes recherchée.

Campagne des CECOS promouvant le don de spermatozoïdes et de gamètes, 2021.

Le recueil, entre gêne et Dorcel

Le premier recueil peut être perçu comme un moment gênant pour les donneurs. Se masturber dans un hôpital n’implique pas les mêmes choses que chez soi. Heuresement, le personnel a l’habitude et est là pour nous mettre en confiance. Le CECOS de Lille possède plusieurs salles de prélèvement, contenant chacune un siège, un urinoir, un lavabo et un écran pouvant diffuser des films pornographiques. Ces écrans et ces films sont d’ailleurs le fruit d’un don de l’entreprise Marc Dorcel. Cela implique que le porno est ainsi très hétéronormé (et vieillissant), n’hésitez donc pas à emmener avec vous des ressources qui vous stimuleront.

Ces salles de recueil sont isolées phoniquement et sont disponibles pendant le temps qu’il vous faut. Il arrive que cela soit assez stressant la première fois, mais il n’y a pas d’obligation de recueil.

Donner pour donner la vie

Une fois les prélèvements nécessaires effectués, une nouvelle prise de sang vous sera proposée afin de valider le don comme sûr et distribuable. Votre geste aidera jusqu’à dix couples à procréer (ce chiffre est propre à la France, pour éviter tout risque de consanguinité des générations futures).

Le don de vos spermatozoïdes permet à des personnes qui sont dans l’impossibilité de procréer, de le faire. Vous avez vous-même la chance d’avoir la possibilité de procréer, alors que vous souhaitez l’utiliser ou non, donner un peu de vous permettra à des femmes et des hommes de donner la vie. Comme pour le don du sang, il y a une pénurie de donneurs. Votre don changera la vie de plusieurs personnes, alors au lieu que ça finisse sur votre ventre ou dans un mouchoir (ou ailleurs), venez le faire dans une éprouvette.


Le CECOS Lille est situé dans l’Hôpital Albert Calmette, Boulevard du Professeur Jules Leclercq à Lille. ☎️ 03 20 44 66 33

💡 Vous pouvez retrouver ces informations ici, et si vous n’osez pas les appeler, vous pouvez toujours cliquer sur « Intéressé par le don ou en savoir plus ? » afin de donner vos coordonnées pour que le CECOS vous contacte.

Evann Hislers

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Féministes tant qu'il le faudra

Sindy : une femme de plus victime de cyberharcèlement alors que c’est déjà trop.

Dans la nuit du 4 au 5 octobre 2021, une adolescente de 14 ans nommée Dinah mettait fin à ses jours alors qu’elle subissait du harcèlement à son école. Mais ce harcèlement dépassait largement les grilles du collège puisque la jeune fille recevait des menaces et des messages d’une grande violence sur les réseaux sociaux, de quoi empoisonner encore plus le quotidien de l’adolescente. Malheureusement, Dinah n’est pas la seule victime de ce fléau. Un nombre conséquent de personnes ont déjà subi des violences sur le net, notamment les femmes (qu’elles soient cisgenres ou transgenres). Une femme en particulier a décidé de témoigner face aux vagues de haine qu’elle reçoit quotidiennement : Sindy élève sa voix pour clamer sa souffrance et celle de toutes les femmes qui sont constamment harcelées sur les réseaux sociaux. Retour sur son histoire.

Trigger Warning : cet article contient plusieurs témoignages liés au cyberharcèlement, notamment des messages d’une brutalité extrême dans lesquels il est question de menaces de viol et de violences. Ce contenu peut donc ne pas convenir à certaines personnes et (re)déclencher un traumatisme psychologique, prenez donc vos précautions dans la lecture de cet article.

Figure de féminisme sur les réseaux sociaux et sur YouTube

Ex-membre du groupe français de hip-hop Team BS, Sindy âgée de 26 ans aujourd’hui, est influenceuse, chanteuse et youtubeuse. La jeune femme utilise fréquemment les plateformes qu’elle possède pour faire passer des messages féministes et échanger avec sa communauté sur les problématiques de la société actuelle. Depuis plusieurs années maintenant, Sindy représente l’authenticité et la bienveillance qu’il nous manque tant sur les réseaux sociaux. Toujours prête à apporter son soutien aux femmes et aux minorités de genre de sa communauté et à ses collègues, elle fait preuve de détermination quand il s’agit de dénoncer le sexisme et de parler publiquement des violences qu’elle subie en tant que femme du 21ème siècle. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle a publié une vidéo sur YouTube le 16 mai 2021, dans laquelle elle évoque pour la première fois des abus sexuels de la part d’un homme « de son entourage », dont elle a été victime, pendant 2 ans, lorsqu’elle avait seulement 15 ans environ. Une vidéo qui a permis de libérer la parole sur ce sujet et qui a motivé d’autres victimes à témoigner. Mais quelques mois plus tard, la jeune femme révélera que cette vidéo n’a pas attiré que du positif….

Victime de cyberharcèlement depuis deux ans simplement parce qu’elle est une femme

En septembre dernier, Sindy publie une vidéo sur sa chaîne YouTube appelée « Jusqu’à quand ? ». Elle révèle alors qu’elle est victime de cyberharcèlement depuis 2 ans visant « sa qualité de femme ». En effet, elle affirme recevoir constamment des photos « non-désirées » et des menaces de viols. Les messages sont d’une violence sans noms et il est clair qu’elle n’aurait pas reçu ce type de messages si elle n’avait pas été une femme. Ce harcèlement va même au-delà des réseaux sociaux puisqu’on apprend dans cette même vidéo que des personnes se sont introduites chez elle pendant qu’elle dormait afin de lui voler son téléphone et son ordinateur, elles l’ont également gazées. Le problème, c’est que peu de personnes sont capables de se rendre compte des conséquences que peut engendrer le harcèlement. Un « simple message » peut avoir un impact considérable sur la personne visée. C’est ce que Sindy explique en parlant du fait qu’elle a fait « une crise d’angoisse qui a conduit à la visite des pompiers » chez elle à cause « du message de trop ». Au-delà de son récit, Sindy lance un appel.

« On a besoin de votre aide, je ne veux plus que mes sœurs aient peur de rentrer chez elles le soir. […] Un jour, ils vont trouver ma petite sœur, j’ai peur pour elle, j’ai peur pour moi. »

Sindy dans sa vidéo YouTube « Jusqu’à quand ? »

Devoir se battre, voilà où en sont les femmes et les minorités de genre aujourd’hui, le simple fait d’être une femme* et de vouloir vivre librement est devenu un combat.

De plus, dans sa vidéo, Sindy rajoute qu’il y a un réel manque d’encadrement au niveau de la justice quand il s’agit de cyberharcèlement. Elle est obligée de faire une capture d’écran de chaque message et chaque photo qu’elle reçoit afin de « prouver » qu’elle est effectivement bien harcelée sur les réseaux sociaux. Elle doit donc subir toutes ces menaces et littéralement laisser faire ses harceleurs uniquement pour justifier le fait qu’elle a besoin d’être protégée et que ces harceleurs méritent d’être punis par la loi. Voilà de quoi susciter la colère et l’indignation générale.

« Est-ce que je vais devoir faire la une d’un fait-divers pour qu’on comprenne enfin que les femmes ont besoin d’être respectées, de se sentir en sécurité et que c’est un besoin primaire ? ».

Sindy dans sa vidéo YouTube « Jusqu’à quand ? »

Un appel à l’aide qui a résonné chez beaucoup de monde.

#Cybersindy : une souffrance générale

Et contrairement à ce que certain.e.s se plaisent à penser, ce n’est pas parce que Sindy est une personnalité publique que ces comportements haineux sont justifiés. Il est bon de rappeler qu’énormément de femmes* « anonymes », cis et trans, sont également sujet.t.e.s à ce type de harcèlement. C’est ce qu’on a pu voir avec les nombreux témoignages qui sont apparus sur Twitter avec la naissance du #cybersindy. Ce dernier est apparu seulement quelques heures après la publication de la vidéo « Jusqu’à quand ? », sur Twitter. Une libération de la parole, et une envie encore plus forte d’un soulèvement pour chacune des personnes qui a déjà souffert ou qui souffre actuellement de ces violences incessantes. Car en effet, les femmes et les minorités de genre souffrent, mais ce n’est pas pour autant qu’elles baissent les bras. Un vent de détermination à soufflé suite au témoignage de Sindy et des autres femmes*, et il n’est pas près de s’arrêter.

Sur cet hashtag, on retrouve un florilège de messages de menaces les plus violents les uns que les autres, publiés à travers de captures d’écrans par les victimes, comme illustré ci-dessous.

Tweet de Sindy dénonçant un de ces cyber harceleurs
Tweet anonyme dénonçant des messages extrêmement choquant
Tweet anonyme dénonçant des messages extrêmement choquant
Message anonyme reçu par une victime de cyberharcèlement

Vous aussi vous avez envie de vomir ? D’autres femmes* racontent directement ce qui leur est arrivé.

Tweet anonyme dénonçant l’harcèlement de rue
Tweet anonyme dénonçant l’harcèlement de rue

À travers tous ces messages plus horribles les uns que les autres, on peut vite comprendre que les femmes* sont plus souvent sujettes au cyberharcèlement, et au harcèlement en général, que les hommes. Une simple photo où l’on aperçoit un bout de peau, une tenue moulante ou même un simple jean slim et ça y est : c’est le déferlement de critiques. Tout ça simplement parce que les femmes* souhaitent s’habiller comme elles le veulent, et vivre comme elles l’entendent. Pour vous donner une idée, l’organisation humanitaire Plan International a effectué une enquête en 2020 à partir des témoignages de 14 000 filles et jeunes femmes, âgées de 15 à 25 ans, qui utilisent les réseaux sociaux dans 22 pays différents. Résultats sans appel : 58 % des femmes et jeunes femmes interrogées révèlent avoir été victimes, au moins une fois dans leur vie, de harcèlement ou d’abus en ligne. D’après la même enquête, ce harcèlement se traduit le plus souvent par « des propos abusifs ou insultants ». Au vu de la place très importante que possèdent les réseaux sociaux dans la vie des jeunes, on imagine facilement que les conséquences du cyberharcèlement sur la vie des jeunes filles et des femmes* est terrible.

Le témoignage glaçant de Sindy pour Konbini

Les conséquences : c’est ce sur quoi s’est exprimée Sindy à travers une vidéo-témoignage pour le média en ligne Konbini. Elle a également lu un des messages qu’elle a reçus, qui est d’une brutalité inqualifiable, voici ce dernier : « Espèce de petite salope, je te démonte tous les trous d’abord, puis tu me suceras la bite. Après je te la mets dans la chatte et tu me supplieras de t’enculer à mort, je te baiserai tous les jours et tu seras ma petite pute ». Il faut bien comprendre que ce message, qui est extrêmement choquant, ne représente qu’UN seul exemple parmi tous les autres messages que la jeune femme a pu recevoir tout au long de ces derniers mois.

Imaginez un peu : tous les jours, vous levez le matin et regardez votre téléphone sur lequel vous voyez apparaître plusieurs dizaines de messages qui contiennent des menaces de viol. Ne serait-ce qu’un message, c’est déjà très violent, mais malheureusement, dans les cas de cyberharcèlements, on atteint très rapidement les centaines. Sindy, les larmes aux yeux, se confie : « Des fois, je suis en train de me maquiller parce que mon mec arrive, et je me dis qu’il va falloir qu’on passe du temps ensemble, et j’ai ces mots-là dans ma tête qui me dégoûtent de moi-même. Ou j’ai l’impression que même dans ma sexualité personnelle, je ne pourrais jamais être respectée. Je me sens profondément salie et sale. » Voilà la dure réalité et le quotidien d’une femme harcelée sur les réseaux sociaux. De plus, on apprend dans cette même vidéo que la jeune a eu un accident de trottinette. L’épuisement et la tristesse provoqués par la haine qu’elle recevait quotidiennement lui ont fait perdre connaissance alors qu’elle était à bord d’une trottinette électrique. Un trauma crânien, lui causant une perte de mémoire, et plusieurs blessures artificielles, notamment sur le visage : un accident qui aurait pu avoir des conséquences encore plus graves, d’après Sindy.

20 Novembre 2021 : « On va se battre pour nos droits de femmes »

Quelques semaines seulement après la révélation de son cyberharcèlement, Sindy a annoncé qu’elle participera à la manifestation du 20 novembre 2021, organisée par #NousToutes. La jeune femme a largement relayé l’information sur ses réseaux sociaux, ce qui a permis à de nombreuses personnes d’aller manifester contre les violences sexistes et sexuelles qui visent les enfants, les femmes* et les personnes trans. C’est ainsi, qu’environ 60 manifestations ont eu lieu à travers la France durant cette fameuse journée. Les manifestant.e.s ont également « exiger des politiques publiques à la hauteur » contre ces violences qui ne cessent de causer des troubles et d’avoir un énorme impact sur la vie des personnes concerné.e.s. Selon les organisateurs-trices, la marche organisée à Paris a réuni 50 000 personnes. Et évidemment, Sindy faisait partie du cortège.

Elle a ensuite posté plusieurs clichés pris pendant la manifestation sur Instagram, avec, comme légende, une très belle citation de Simone Veil qui résume bien la lutte que les femmes mènent tous les jours pour leurs droits : « Se vouloir libre, c’est aussi vouloir les autres libres. Vivre, c’est vieillir, rien de plus. La femme n’est victime d’aucune mystérieuse fatalité : il ne faut pas conclure que ses ovaires la condamnent à vivre éternellement à genoux. » Durant toute cette journée, les rues des grandes villes ont vu défilées des pancartes violettes sur lesquelles on pouvait lire des messages et des slogans forts : cris de colère et appel à la justice qui ne fait pas toujours son travail, les femmes* n’en peuvent plus.

Photo publiée par Sindy sur son compte Instagram
Photo publiée par Sindy sur son compte Instagram

Une détermination à toute épreuve

Il y a 3 mois maintenant, Sindy a publié une vidéo de plus de 40 minutes sur sa chaîne YouTube appelé « MA DERNIÈRE STORYTIME DE L’ENFER-cambriolage, cyberharcèlement, accident ». Dans cette dernière, la jeune femme décrit précisément les derniers événements qui ont soudainement bousculé sa vie, elle évoque également son ressenti sur la situation. Depuis qu’elle a décidé de parler publiquement de tout ce qu’elle a subi ces derniers mois, on lui a très souvent reproché « d’utiliser » son histoire pour faire le buzz et attiser la pitié des internautes. Comme elle le précise dans cette même vidéo, elle a décidé de rendre publique son histoire, non pas pour attirer l’attention sur elle, mais pour réellement montrer les graves conséquences qu’un tel déferlement de haine peut provoquer. Elle prend la parole sur ce sujet afin que d’autres femmes*, qui sont peut-être dans le même cas qu’elle, puissent également se libérer de cette violence qu’elle pourrait subir quotidiennement, pour qu’elles se préservent avant qu’il ne soit trop tard.

C’est pour cela que les femmes et les minorités de genre continuent à se battre, à mener des actions pour montrer qu’elles ont le droit de disposer de leur corps comme elles le souhaitent. Femmes*, fortes et déterminé.e.s, elles ne sont pas prêtes à laisser de côté leur conviction. Malgré le fait que le cyberharcèlement rime souvent avec impunité, elles continueront de prendre la parole sur les violences dont elles souffrent, et elles continueront à faire comprendre que ce n’est pas parce qu’elles sont victimes qu’elles sont forcément vulnérables. Bien au contraire. Il est toujours bon de rappeler que les féministes ne sont pas « des hystériques », mais bien des personnes qui réclament l’accès aux mêmes droits et aux mêmes libertés que les hommes. C’est-à-dire, la liberté de s’habiller comme elles le souhaitent sans se faire insulter, la possibilité de travailler dans tous les domaines pour lesquels elles portent un intérêt, ou encore qu’on arrête de les considérer comme des êtres qu’il faut absolument protéger de tout et n’importe quoi. Et surtout, pouvoir poster n’importe quelle photo d’elles, sans recevoir des messages de haine et de menaces. Comme l’a si bien dit Simone de Beauvoir : « Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif et méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. ».

* : Dans cet article, quand le mot « femme » est utilisé, il fait référence à la condition sociétale. Nous faisons rapport aux violences sexistes et sexuelles pouvant être subies par des personnes sexisé.e.s et également par des minorités de genre.

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Féministes tant qu'il le faudra Podcasts

[Portraits de vie] Travail du sexe, entre précarité et insécurité

Ce mardi 11 janvier s’ouvrait le procès du meurtre de Vanesa Campos, prostituée transgenre tuée en août 2018 au bois de Boulogne. Neuf accusés défileront devant le tribunal judiciaire de Paris. Au lendemain du meurtre, les associations de prostitué.e.s ont de suite dénoncé les effets de la loi de 2016 pénalisant les clients. En effet, cette loi oblige les travailleurs et travailleuses du sexe à se retirer dans des endroits reculés, à l’abri des regards policiers, et donc de plus en plus dangereux. En compensation des risques que les clients prennent, ces derniers négocient des tarifs à la baisse, imposent leurs envies et deviennent plus violents. Ce meurtre symbolise non seulement la transphobie régnante, mais aussi les conditions de précarité et d’insécurité dans lesquelles les travailleurs et travailleuses du sexe exercent leur métier.

Osmose est travailleur du sexe. Au micro de Behind the society, il raconte son parcours professionnel, et dénonce la situation dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les travailleurs et travailleuses du sexe.

Le travail du sexe, entre précarité et insécurité, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.  

Intervenant :

Osmose : travailleur du sexe

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Maxence, animatrice :

Ce mardi 11 janvier s’ouvrait le procès du meurtre de Vanesa Campos, prostituée transgenre tuée en août 2018 au bois de Boulogne. Neuf accusés défileront devant le tribunal judiciaire de Paris. Au lendemain du meurtre, les associations de prostitué.e.s ont de suite dénoncé les effets de la loi de 2016 pénalisant les clients. En effet, cette loi oblige les travailleurs et travailleuses du sexe à se retirer dans des endroits reculés, à l’abri des regards policiers, et donc de plus en plus dangereux. En compensation des risques que les clients prennent, ces derniers négocient des tarifs à la baisse, imposent leurs envies et deviennent plus violents. Ce meurtre symbolise non seulement la transphobie régnante, mais aussi les conditions de précarité et d’insécurité dans lesquelles les travailleurs et travailleuses du sexe exercent leur métier.

Osmose est travailleur du sexe. Au micro de Behind the society, il raconte son parcours professionnel, et dénonce la situation dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les travailleurs et travailleuses du sexe.

Le travail du sexe, entre précarité et insécurité, un podcast réalisé par Maxence Grunfogel.  

Osmose :

Moi mon parcours c’est que j’ai toujours eu une vision des personnes exerçant les échanges économico-sexuels pas du tout stigmatisante en fait, je voyais pas cette activité comme quelque chose de dégradant, mais plutôt comme quelque chose d’inspirant. J’ai grandi avec cette vision là. Et ça fait que ma relation avec cette activité c’était quelque chose qui était symbolisé comme une porte ouverte. Et à un moment, je suis entré dans ma sexualité personnelle à mes 16 ans, dans le milieu homosexuel. Et à la fin de mes 17 ans, une personne m’a proposé si j’étais d’accord pour la rencontrer et qu’elle me payait 50 euros. Et moi, comme c’était une porte qui était déjà ouverte, j’ai juste traversé cette porte d’une manière hyper fluide et naturelle, et ça s’est hyper bien passé. Et à partir de ce moment-là j’ai juste continué de temps en temps à voir des clients, et au fur et à mesure j’ai approfondi la chose, je me suis rendu compte que je trouvais des choses dedans, que c’était un beau métier pour moi, que ça se fusionnait bien avec le fait d’être nomade, parce que je suis nomade depuis cinq ans, et qu’en fait je trouvais beaucoup de choses dans cette activité, que je trouvais belles, et importantes, et épanouissantes.

Maxence :

Pour les auditeur.ices, est-ce que tu pourrais expliquer concrètement en quoi ton travail consiste puisque le TDS est un travail varié, certain.es utilisent le web pour poster des annonces puis ce sont les clients qui les contactent. Toi ton travail, en quoi il consiste concrètement ?

Osmose :

Bien sûr, c’est vrai que le TDS ça regroupe énormément de façons de travailler. Pour ma part, je travaille dans la rencontre réelle, mais je l’organise sur Internet, via des applications de rencontre gay-bi, ou des sites web. Et, moi je la fais classique, je fais pas encore de BDSM, enfin ça dépend pour qui, mais je fais des pratiques que je définis comme classiques. Et j’ai envie de m’orienter dans quelque chose d’un petit peu plus thérapeutique, j’ai envie de me développer dans les sphères de « ok qu’est-ce que t’as envie de travailler aujourd’hui dans l’intime, ensemble? », mais pour l’instant c’est encore en construction, il y a encore beaucoup de chemin.

Maxence :

Une question un peu plus personnelle maintenant, comment s’est passée l’annonce à ton entourage ?

Osmose :

Oh bah, honnêtement très bien, mais ça c’est parce que moi je suis très cash, et je suis un peu en mode « bah en fait ça c’est ma réalité, je suis complètement au clair avec ma réalité, et si t’as un problème avec, ça te regarde toi, et pas moi ». Donc, je pense que c’est vraiment une force personnelle qui dépend aussi de privilèges, clairement. Il y a des gens qui ont réagi en ne comprenant pas, mais avec du temps, iels ont mieux compris puisque je parlais de la chose de manière assez ouvertement, et émancipée. Mais c’est une chance.

Maxence :

Alors justement par rapport à ça tu as toi-même un compte Instagram sur lequel sur milites pour les droits des TDS, quelle est ta façon de militer ?

Osmose :

Je me suis rendu compte que les gens avaient une vision du TDS complètement erronée. J’avais envie de leur dire « je baise pour de l’argent, et l’imaginaire que ça déclenche chez toi c’est pas du tout représentatif de ma réalité ». Je suis une personne assez transparente de base, depuis très longtemps je partage ma réalité du monde d’une manière assez naturelle, et le TDS fait partie de ma réalité, donc je faisais pareil avec le TDS. Quand j’en parlais d’abord sur Facebook, il n’y avait pas beaucoup de réactions, les gens comprenaient pas, je me prenais des retours qui me blessaient, je me sentais pas compris. Puis, j’ai découvert Instagram et j’ai vu qu’il y avait un compte Instagram Personnes trans versus Grindr, Personnes racisées versus Grindr, qui dénonçait la transphobie et le racisme qu’on pouvait subir sur les applis de rencontre homosexuelle et bisexuelle. J’ai vu qu’il y avait aussi Séropo versus Grindr, Gros versus Grindr, Personnes Handi versus Grindr, et là je me suis dit bah je vais en faire un pour les TDS. Donc j’ai commencé comme ça, et ça a super bien marché, il y a eu beaucoup de retours, et je me suis rendu compte que c’était une opportunité pour parler plus profondément de travail du sexe, pour essayer de déconstruire les clichés, le stigma qui nous entoure. J’ai un peu rencontré Instagram et j’ai kiffé, et je me suis aussi créé un compte perso. Et au final, le compte TDS versus Grindr est devenu @assobadboys parce qu’on a créé une association pour représenter les TDS masculins, qu’ils soient cis, trans, non binaire, de toute orientation sexuelle. J’ai filé l’asso TDS versus Grindr et j’ai continué à déstigmatiser le TDS sur mon compte perso, comme ça je pouvais parler d’un point de vue personnel sur mon compte personnel, et donner au collectif un compte qui était déjà de nature collective.

Maxence :

Par rapport à ce militantisme, pourquoi tu milites ? Dans quelle situation sont aujourd’hui les travailleuses et travailleurs du sexe, en France ?

Osmose :

Aujourd’hui il y a un stigma qui est assez présent, et écrasant. Et de ce stigma, des lois putophobes ont été créées. Avant 2016, il y avait ce qu’on appelait le « délit de racolage », on pénalisait directement les prostitué.es pour le fait de racoler. Donc c’était hyper problématique. Imaginons que tu étais une femme avec une mini jupe et que tu restais un peu trop longtemps au même endroit, tu pouvais être pénalisée pour racolage et tu pouvais choper un PV. Mes collègues qui bossaient dans la rue, elles se prenaient des PV de racolage tout le temps, tout le temps, tout le temps, tous les jours. D’ailleurs j’invite les gens qui m’écoutent à aller voir le film Au cœur du bois, où elles en parlent notamment. Et, en 2016, on a décidé d’abroger cette loi parce que l’idée c’était d’arrêter de criminaliser les prostitué.es, et à la place on a pénalisé leurs clients. Voilà, l’objectif c’était d’inverser la charge pénale, de plus criminaliser les putes, mais leurs clients. Le problème c’est que cette loi-là elle nous impacte directement. Si tu pénalise nos clients, ça veut dire qu’on a moins de clients, et donc moins d’argent. Déjà c’est la précarité. Mais en plus on a moins de choix, donc on va aller voir des gens qu’on serait pas allé.es voir de base, et faire des choses qu’on aurait pas faites de base. Donc ça nous met en danger. Par exemple, on pourrait aller accepter de faire des rapports sans protection, sans capote. Pourquoi ? Parce que, entre potentiellement choper une IST et crever de faim, le choix est vite fait. Et en plus cette pénalisation des clients, si tu bosses dans la rue, tu vas devoir aller bosser plus loin, te cacher plus, comme ça les clients vont oser venir te voir, parce qu’ils auront pas peur de se faire choper par la police. Mais du coup, si tu bosses plus loin tu te mets en position de vulnérabilité plus grande. Et donc c’est hyper dangereux. Et de manière générale, pénaliser les clients, c’est confirmer le fait que la relation d’échange économico-sexuelle qui se joue entre la prostituée et son client est quelque chose de néfaste. Et donc ça entretient le stigma. Et ça c’est pas cool pour nous parce que entretenir le stigma ça veut dire que nos clients vont nous considérer comme la société et comme tout le monde nous considère. Et donc ça, ça nous fait pas du bien. Donc voilà, il ne faut pas pénaliser les clients. Par contre, il faudrait pénaliser les violences qu’on subi. Et ça c’est pas le cas. C’est-à-dire, qu’aujourd’hui la manière d’aborder le TDS, c’est de considérer qu’être client, c’est forcément une violence pour les travailleur.se.s du sexe. Et que du coup, il faut pénaliser le client. Sauf que, être client c’est pas le problème. Se comporter avec nous de manière violente, ça c’est un problème. Et donc c’est plutôt ça qu’il faudrait pénaliser, ou plutôt éduquer. Moi je préfèrerais qu’on dise « éduquons nos clients » à comment se comporter avec nous, plutôt que de les pénaliser et de les condamner comme des agresseurs sexuels, parce que ça nous revient dans la gueule, directement.

Ensuite il y a une autre loi contre le proxénétisme. Et cette loi elle a pour but, normalement, de lutter contre les réseaux et contre la traite d’êtres humain.e.s. En fait, on n’a pas besoin de cette loi parce qu’il y a déjà des lois qui existent contre la traite d’humains et humaines, et surtout cette loi est hyper large et problématique parce qu’elle nous empêche de nous auto-organiser. Si moi j’habite avec une collègue dans un appartement, on est considérés, légalement, comme un réseau de proxénétisme. Si jamais je paie un verre à quelqu’un, cette personne-là est considérée comme mon proxénète. Pourquoi ? Parce que cette personne bénéficie de l’argent que j’ai gagné en exerçant le travail sexuel. Par exemple, si j’ai un enfant de 18 ans qui vit sous mon toit et qui mange avec la nourriture que j’achète avec l’argent que j’ai gagné par le travail sexuel, mon enfant est condamnable pour proxénétisme. Donc c’est pas du tout ok. Et comme je disais avant, elle nous empêche de nous auto-organiser. Si on réfléchit bien, l’auto-organisation, c’est l’inverse de l’exploitation. Si on avait l’opportunité d’avoir des bordels auto-gérés, ce serait pas violent, et en plus on pourrait aider nos collègues qui sont dans la rue, on pourrait faire des projections, on pourrait faire plein de choses. Mais ça on n’a pas le droit de le faire. Et au final, pour moi ça entretient l’exploitation parce que ça fait que, plus on va nous pénaliser sur tous les côtés, moins on va avoir de choix, et plus on va être vulnérables à être pris dans des réseaux d’exploitation. Alors qu’en fait, moi je pense que ce qu’il faudrait faire, ça serait déjà d’arrêter de stigmatiser les putes, de décriminaliser, c’est ce pour quoi on lutte. Abroger ces lois putophobes, et mettre en place des choses qui viennent de nous, pour nous. De demander à chaque TDS de tout milieu, quels sont ses besoins spécifiques, et y répondre. Ce serait beaucoup plus logique pour moi. Et par rapport aux réseaux, je pense que ce qui serait bien c’est de donner des papiers, régulariser la situation des personnes parce que c’est aussi un point central qui fait qu’on peut se retrouver dans les réseaux. Et encore pas forcément, ou alors on se fait choper par la police. En tout cas quand on n’a pas de papier, on se prend plein de violence dans la gueule, c’est clair. Et aussi lutter contre la transphobie d’Etat parce que beaucoup de personnes trans ne trouvent pas de travail, pour qui le TDS peut être une perte de ressources, pas pour tout le monde mais ça arrive, c’est pas négligeable. Et en fait tout ça, ça prend racine dans le fait que la manière dont on nous perçoit, c’est qu’on nous perçoit avec des projections qu’on a sur nous, avant de nous percevoir comme des êtres humains et humaines. Et ça c’est ce qui doit radicalement changer. Et c’est notamment là que j’essaie d’agir en disant, il faut qu’on réduise le stigma pour que d’abord, on soit considéré.e.s comme des êtres, et là faut qu’on nous aide et qu’on vienne en manif avec nous, qu’on appelle nos député.es à nous considérer comme des êtres et à changer ces lois qui sont mortifères.

Maxence :

Un autre problème que j’ai pu relever pour les droits des TDS, c’est aussi l’absence de statut. C’est-à-dire que vous n’avez pas droit à un statut, et donc pas droit à des droits sociaux.

Osmose :

En fait c’est très compliqué ça aussi parce que, on n’a pas de statut, on n’a pas de droits, mais on est quand même censé.e se déclarer et payer des impôts. Donc ça veut dire concrètement, on est censé.e déclarer nos pass, payer nos impôts, mais qu’on n’a pas de droits. Donc ça veut dire que l’Etat nous prend de l’argent, sans nous donner de droits. En fait, c’est la définition du proxénétisme. Le plus grand proxénète aujourd’hui, ce sont les gouvernements, en tout cas l’Etat français est proxénète. En gros la prostitution c’est sale, c’est dégueulasse, c’est dégradant, c’est de l’exploitation, dit le premier exploiteur, mais on va quand même taxer dessus.

Maxence :

Pour revenir à ce que tu disais tout à l’heure, il y a cette idée répandue, que ce soit dans la société, ou par les pouvoirs publics, que le TDS c’est forcément quelque chose de mauvais. Il y a un peu cet amalgame entre le travail forcé et le travail consenti. Et, il y a cette idée surtout, à travers les lois des pouvoirs publics, de vouloir sortir tous les traveilleurs et toutes les travailleuses du sexe de la prostitution, comme si c’était quelque chose de dangereux.

Osmose :

Ouais c’est répandu que c’est dangereux, que c’est sale, que c’est dégradant, mais en fait ce qui est dangereux c’est le sexisme, le non respect du consentement, l’hétéro-patriarcat blanc, valide, cisgenre. Ce qui est dangereux c’est comment aujourd’hui on pas tou.te.s accès aux mêmes choses de manière équitable, et donc les notions de privilège et de domination. Et beaucoup de gens font porter ça sur la prostitution genre c’est mal, en disant que ça serait un message aux hommes cisgenre de pouvoir acheter le corps des femmes. Mais en fait les hommes n’ont pas besoin de ce message. Dans la sexualité aujourd’hui, c’est en train de changer mais ça prend du temps, la majorité des hommes cisgenre partagent du sexe, en fait même pas partagent le sexe, vivent le sexe pour leur bénéfice. La majorité des rapports sexuels aujourd’hui c’est, on couche ensemble, le rapport sexuel va se baser sur ton éjaculation, et quand t’as éjaculé, c’est fini. Et en fait c’est déjà un service. Les TDS, elles appellent juste leur service un métier, ou pas d’ailleurs, mais iels le reconnaissent comme un service alors que dans la vie aujourd’hui partout, c’est déjà un service en fait. Au contraire, ça va pas donner aux hommes le message « tu peux acheter le corps des femmes », ça va donner le message, « si tu veux du plaisir sexuel, t’as deux options: 1) tu respectes ta partenaire, tu parles de consentement, et tu mets son plaisir dans le game, 2) tu veux pas faire ça, et ben tu payes ». Et pour moi c’est vraiment le message qu’envoie mon activité. Donc ça c’est ce qui forme un peu la pensée abolitionniste, donc les gens qui voudraient abolir la prostitution. Mais en fait ça marche pas parce que les lois dont j’ai parlé avant qui viennent du mouvement abolitionniste, elles ne marchent pas. Elles nous mettent en danger, comme j’ai pu l’expliquer avant. Mais, la prostitution, on peut pas l’abolir, on peut juste nous mettre des bâtons dans les roues. Moi si on m’empêche de travailler sur Internet, j’irai travailler dans la rue, et je continuerai à travailler dans tous les cas. Donc ça va juste me mettre en insécurité. Les personnes qui travaillent déjà dans la rue, ça va juste les mettre encore plus en insécurité.

On devrait complètement changer de paradigme et de regard. On pourrait se dire, il y a des personnes qui ont envie de sortir de la prostitution, ok. Qu’est-ce qu’on fait pour les aider à sortir de la prostitution, tout simplement. Et c’est pas en abolissant la prostitution, c’est en leur donnant des papiers, en les intégrant dans la société si iels subissent des rapports d’oppression, en leur donnant un salaire, en leur permettant de se reconvertir, et qu’on les accompagne sans les juger. Et on n’a pas besoin de stigmatiser l’activité. Et si une personne a envie de continuer à exercer, on va faire en sorte qu’elle exerce en sécurité. On doit créer une société où toutes les personnes qui exercent le fassent en sécurité, en conscience, et dans la dignité. Et pour ça, on n’a pas besoin de l’abolitionnisme en fait. On n’a pas besoin de l’abolitionnisme pour faire sortir des personnes de la prostitution. Et ça il faut que les gens l’entendent.

Maxence :

En rapport avec le Covid maintenant, l’activité a dû être très difficile j’imagine, notamment lors des périodes de confinement et de couvre feu, comment ça s’est passé pour le monde du TDS ?

Osmose :

C’était chaud, en fait. Honnêtement, ce serait arrivé un an avant, on n’aurait été encore plus dans la merde. Là, il y a eu des comptes Instagram à ce moment-là, il y a eu une communauté qui s’est créée, il y a eu des cagnottes et de la participation massive à ces cagnottes. Je sais pas si les gens se rendent compte, mais il y a beaucoup de gens qui ont sauvé des putes, au moment du début du Covid. C’était très compliqué, heureusement les associations se sont mises directement très en amont. Dès qu’elles ont appris, elles se sont organisées, on avait des colis alimentaires. Moi à chaque fois que j’allais chercher des colis alimentaires, il y avait la queue, il y avait un réel besoin. Il y avait aussi des personnes qui n’ont plus pu payer leur loyer donc qui ont risqué la rue, et là aussi il y a eu une organisation communautaire qui était là. Mais bon il y avait beaucoup de personnes donc besoin de beaucoup d’argent. C’était très très intense.

Et puis oui avec le couvre feu, bah nous on travaille le soir, la nuit. J’ai des collègues qui allaient bosser et elles se filmaient en train de rentrer chez elles en plein le couvre feu mais elles avaient pas le choix, elles devaient aller travailler. C’était mal foutu, le gouvernement n’a pas bien géré le truc. Un moment le gouvernement disait qu’il allait donner 90 000 euros, je sais même pas si ça a été fait, et surtout c’était pas assez au vu de notre nombre. Donc on a fait partie des plus grand.e.s oublié.e.s de la crise sanitaire. Et heureusement qu’on s’est mobilisé.e de manière communautaire pour faire le travail de l’Etat, pour respecter ces personnes qui exercent cette activité.

Maxence :

Pour conclure, pour toi la solution ce serait de légaliser l’activité, ou plutôt d’abord de décriminaliser ?

Osmose :

La solution, c’est pas la légalisation. Si on légalise, qu’est-ce qu’il va se passer, en tout cas dans un monde comme aujourd’hui? Si on légalise, le gouvernement va nous taxer encore plus. Parce que là plein de gens ne se déclarent pas, moi je me déclare pas parce que j’ai pas de droits derrière, je vois pas pourquoi je me déclarerais. Je comprends mes collègues qui se déclarent pour se sécuriser, c’est un privilège donc autant le prendre en vrai. Mais le problème c’est que, moi qui fais du cul avec mon client, je veux pas que ça finance des bombes en fait, ou tout ce que le gouvernement peut dépenser. Si on légalise qu’est-ce qu’il se passera? On ouvrira des maisons closes? Qui est-ce qui gèrera ces maisons closes? Est-ce qu’on sera libres en tant que putes à l’intérieur? Et qui sera accepté.e dedans? Les personnes qui n’ont pas de papiers? Je suis pas sûr. Les personnes grosses, les personnes handicapées? Je suis pas sûr. Les personnes trans? Je suis même pas sûr. Les personnes racisées? Peut-être qu’il y aura deux personnes racisées pour le fétiche des femmes racisées. Non c’est pas du tout ça en fait. Et ça nous enlève le contrôle, l’indépendance, il y a plein de trucs qui vont pas dans ce truc légaliste. La légalisation, elle pourrait être faite dans une société qui serait respectueuse des humain.e.s, et où il n’y aurait pas de rapports d’oppression. Aujourd’hui c’est pas le cas, donc aujourd’hui la légalisation n’est pas une solution.

On lutte plutôt pour la décriminalisation. C’est un peu un message pour dire « laissez-nous tranquilles », « arrêtez de vouloir nous sauver, on sait très bien se sauver et on sait ce qu’il nous faut ». Pour nous sauver, donnez-nous des papiers si on a besoin de papiers, luttez contre la transphobie et les rapports d’oppression et vous avez beaucoup de taff à ce niveau-là, et laissez-nous tranquilles. Et nous, on va s’auto-organiser entre nous. Moi, je considère que j’ai une micro économie propre qui dépend de mon corps en fait, et de mes choix, et de mes services, et je trouve ça hyper émancipateur et anti-capitaliste en fait.

Transition musicale

Osmose :

Du coup voilà, dans toutes mes réponses que j’ai données, je pense que c’est important de bien rester situé.e. Donc moi je suis une personne qui travaille dans le milieu gay-bi, et qui suis perçue comme un homme, même si je m’identifie pas comme une personne cisgenre. Et je ne parle que de mon expérience et de mes visions personnelles, même si tout ce que j’ai dit, c’est aussi le fruit de conversations que j’ai pu avoir avec mes collègues, et que c’est du militantisme, que je connais presque par cœur parce que je le répète tout le temps, depuis des années. Ce que je trouve intéressant aujourd’hui c’est qu’on a besoin des gens pour nous soutenir, donc je vais appeler les gens qui écoutent ce podcast à aller suivre les comptes des associations, que ce soit sur Instagram, Facebook, Twitter.

Maxence :

Donc comme tu dis il y a énormément d’associations qui luttent pour la décriminalisation du TDS autour du monde. Je mettrai les liens dans la partie Sources de l’article de diffusion pour que nos auditeur.ices puissent les retrouver.

Osmose :

Et après, j’invite vraiment chacun et chacune à aller suivre ces comptes, ces associations, et à se mobiliser dès qu’on appelle à la mobilisation parce qu’on a besoin de gens. Puisque comme c’est une activité qui est stigmatisée, on n’est pas forcément à l’aise de militer publiquement, et on a besoin de soutien, et que c’est urgent parce qu’on vit une réalité qui est aujourd’hui mortifère.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »

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Ecoles fermées : retour sur la manifestation lilloise du 13 janvier

77500 manifestant.e.s dans la France entière, 1500 à Lille. Ce jeudi 13 janvier marque la seconde journée de grève historique dans le monde de l’éducation, après une première mobilisation massive en 2019, à peine l’épidémie de COVID-19 engagée. Pourquoi tant de personnes, provenant de tous les niveaux de la hiérarchie (inspecteur.ice.s, professeur.es, directeur.ice.s…) ont répondu à cet appel ? Comment expliquer ce mécontentement commun aux quatre coins de l’Hexagone et comment y répondre ? Behind The Society est allé à la rencontre du personnel enseignant afin de mieux comprendre leurs revendications.

Une manifestation historique

Sous le soleil hivernal de Lille, de nombreux.ses manifestant.e.s se sont réuni.e.s ce jeudi après-midi, place de Paris. Dans cette foule se distinguent les grands drapeaux rouges de la CGT (Confédération Générale du Travail), des banderoles FSU (Fédération Syndicale Unitaire), ou encore des gilets oranges portés par les syndiqué.e.s de la CFDT (Confédération Française Démocratique du Travail). Les syndicats enseignants sont nombreux, presque tous présents, et c’est bien la première fois. La mobilisation est inédite “avec plus de 75 % des enseignant.e.s du primaire en grève, et une école sur deux fermée à Paris”, d’après les syndicats. Dans toute la France, 77 500 personnes se sont rassemblées pour manifester contre la politique sanitaire du gouvernement. 

A Lille, près de 1 500 personnes étaient présentes. En plus des syndicats, professeurs.oresses d’écoles élémentaires, de collège et de lycée, tant du public que du privé, directeur.ice.s, infirmier.e.s, étudiant.e.s, et parents d’élèves sont venus, parfois accompagné.e.s de leurs enfants. A bout de bras, deux petites filles brandissent une pancarte sur laquelle on peut lire “On veut faire classe à notre aise avec Monsieur.P”. Elleux aussi sont touché.e.s de plein fouet par cette gestion « déplorable » de la crise, contraint à se tester plusieurs fois par semaine, à alterner entre période d’isolement et retour à l’école pour une durée toujours incertaine. Alors ce jeudi, peu de personnes ont manqué à l’appel : « Il y a même des inspecteur.trice.s dans la manif », indique le directeur d’un collège de la région. « C’est significatif, car d’habitude, la hiérarchie reste en dehors des manifestations ». Toutes les branches du métier sont présentes et cette mobilisation “historique” est le symbole d’un épuisement commun et d’une profonde colère contre le gouvernement et le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer.

« Pour nous, c’est la première manifestation ». Ces trois enseignantes en école élémentaire n’ont pas l’habitude des grands rassemblements, mais là « c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». Pour ce professeur de mathématiques au lycée, c’est la même chose : « En 30 ans de carrière, je n’ai manifesté que deux fois ». Cet après-midi, iels n’ont pas hésité une seule seconde à venir défiler côte à côte pour dire leur “ras-le-bol” face à l’arrogance et au mépris du gouvernement.

Des professeur.e.s passionné.e.s mais peu armé.e.s

Depuis la rentrée de janvier, le protocole sanitaire mit en place dans les écoles a été modifié trois fois. Des changements pas toujours simples à suivre et à appliquer pour les enseignant.e.s, d’autant plus que la communication avec le gouvernement semble rompue. Les nouvelles règles sanitaires, iels les apprennent via les médias et les réseaux sociaux avant d’en prendre connaissance par la hiérarchie interne. « On ne reçoit rien dans nos boîtes mails » déplore la directrice d’une école élémentaire de Lille. Pour elle et pour bien d’autres, endosser cette double casquette de directrice et de « traceur covid » est épuisant, empiète sur leur vie privée, et donne le sentiment amer de ne plus se consacrer pleinement à leur métier.

“Tous les jours, il faut dénombrer les absent.e.s et être en capacité de les tracer (…) et à côté on me demande de continuer à enseigner dans de bonnes conditions (…) je réponds que c’est juste impossible”

Une enseignante lilloise

Travailler dans de telles conditions, c’est aussi faire l’expérience d’une forme d’abandon de la part du gouvernement. D’abord par le manque de moyens mis en place pour aider les écoles dans cette lutte contre l’épidémie : pas de masques fournis et pas d’aide pour les systèmes d’aération dans les classes. L’achat des capteurs de CO2 a été confié par Jean-Michel Blanquer aux collectivités territoriales. Ces capteurs, nécessaires pour lutter contre le virus, sont cependant bien trop chers pour beaucoup d’entre eux. Selon Maël Guiziou, conseiller départemental du Nord pour Europe Ecologie Les Verts et professeur : “l’achat de ces capteurs est bel et bien de la responsabilité du gouvernement et la donner  aux collectivités, c’est s’en dédouaner. »

L’abandon, c’est aussi envoyer seul.e.s les professeur.e.s au front. Depuis le début de la pandémie « on nous envoie travailler, mais personne ne nous rassure ou nous assure qu’on ne prend pas de risques » affirme François Philippe, professeur et parent d’élève. Le virus est partout et circule à une vitesse inédite, d’autant plus depuis l’apparition du variant Omicron. Les écoles sont des lieux de forte propagation, mais les fermer n’est à ce jour pas une option pour le gouvernement. Pour Stéphanie Maréchal, membre du syndicat CGT Educ-Action, “si les écoles ferment, l’économie ne peut plus tenir debout”. Le choix de garder les écoles ouvertes serait avant tout économique du côté du gouvernement. Mais cette envie est aussi celle de beaucoup d’enseignant.e.s. Professeur.e.s, élèves et parents se souviennent des difficultés entraînées par le confinement et le distanciel, des disparités et inégalités qu’a pu engendrer la fermeture des établissements scolaires. Selon François Philippe “notre boulot, c’est d’accueillir les enfants”. Encore faut-il que cet accueil puisse se faire dans de bonnes conditions…

« Si les écoles ferment, l’économie ne peut plus tenir debout »

Stéphanie Maréchal, membre du syndicat CGT Educ-Action
Tou.te.s négatif.ve.s au Covid mais positif.ve.s au mépris.
Les infirmières scolaires en mode « survie ».
Les protocoles incessants venants du virus Blanquer dénoncés.
Les manifestant.e.s sont écolos : recyclage des tests en pancarte.
Une attestation sur l’honneur criante de vérité.
A la tête du cortège, une multitude de syndicats côte à côte.

La COVID-19 : une simple « goutte d’eau »

Si la majorité des manifestant.e.s rassemblé.e.s dénotent une dégradation de leurs conditions d’enseignement depuis le début de la pandémie, iels tiennent aussi à préciser que cette crise n’est que l’expression d’un mécontentement plus profond, un “ras-le-bol” de longue date. Une professeure, en outre membre du FSU (Fédération Syndicale Unitaire), nous l’a bien fait comprendre : “Toutes les crises sont révélatrices de fissures internes, clairement antérieures à la pandémie”.

Le premier point qui ressort, c’est un sentiment : celui du mépris. Les syndicats ne font pas le poids dans les négociations face au Ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, comme nous le précise Stéphanie Maréchal, membre de CGT Educ-Action : “en général, c’est Blanquer qui envoyait directement deux ou trois délégué.e.s – toujours les mêmes – pour annoncer les mesures et pas vraiment en discuter (…) finalement, les syndicats n’ont jamais été vraiment invités à remettre en question les mesures prises à l’Elysée”. Pour d’autres protestant.e.s, ce mépris passe par des promesses non tenues, un sentiment de trahison avec, en ligne de mire, Jean-Michel Blanquer : “Pour moi, le souci ce n’est pas le gouvernement, c’est Blanquer !” déclare avec amertume un enseignant venu tout droit du Pas-De-Calais. Il dénonce également, à l’image du personnel soignant, le peu de reconnaissance accordé au corps professoral : “depuis le début de la crise en 2019, je n’ai obtenu qu’une prime de 150 euros (…) soit bien moins que ce qui était annoncé initialement par le Ministre”. 

Mais, ce “ras-le-bol” est avant tout systémique : manque d’investissements dans le matériel, pénurie d’enseignant.e.s.… . En somme, le gouvernement peine à intervenir pour redynamiser l’Education Nationale. A Roubaix, le manque de personnel.le.s a été largement relayé par la presse locale : France 3 Nord-Pas-De-Calais déclarait alors, en décembre dernier, qu’il manquerait “124 enseignant.e.s” pour assurer à bien les conditions d’apprentissage à Roubaix. Plus largement, le problème s’est aggravé avec la crise sanitaire : “certains professeurs sont malades, d’autres sont dépêchés à Roubaix pour remplacer au mieux ces postes vacants (…) cela laisse peu de temps pour la vie de famille” déclare Stéphanie Maréchal. Résultat des courses ? Les élèves sont les premières victimes, et la “rupture d’égalité” du confinement ne s’est pas atténuée lors du retour dans les classes. 

“Toutes les crises sont révélatrices de fissures internes, clairement antérieures à la pandémie”

Une enseignante du Nord-Pas-De-Calais, membre du FSU

Non à la gabegie, oui aux solutions !

Alors que l’Education Nationale semble être submergée par “la crise de trop”, il est encore temps d’agir selon certain.e.s manifestant.e.s. Se plaçant dans la peau du Ministre de l’Education durant quelques instants, certain.e.s ont évoqué la possibilité d’un “suivi plus individualisé” des élèves, une solution idéale pour pallier les contraintes sanitaires actuelles, mais qui exige naturellement “plus de moyens humains et financiers”. D’autres, quant à eux, désirent une simplification du protocole sanitaire et une diminution du nombre de tests, afin de remettre au centre des priorités le bien-être des élèves : “Avant, c’était simple : l’élève était positif, il restait 7 jours chez lui (…) à présent avec Omicron, recevoir sans cesse des goupillons dans le nez, je comprends que ce soit dur pour des enfants d’un si jeune âge”, déplore un directeur d’école membre du S2DE, nouveau syndicat uniquement composé de chef.fe.s d’établissements. Certains partis politiques présents, tels que La France Insoumise ou Europe Ecologie Les Verts, ont aussi pu prendre part aux négociations, en insistant sur l’enjeu crucial des prochaines présidentielles en matière d’éducation. En résonance avec la ligne de son parti politique, Mael Guiziou, conseiller départemental du Nord pour EELV, appelle ainsi à la démission de Jean-Michel Blanquer au profit de Yannick Jadot à la tête du parti. 

Pour autant, il semble que le fait de se rassembler en si grand nombre aux quatre coins de l’Hexagone ait suffit à interpeller le Ministre de l’Education, qui a de suite cherché à calmer le jeu. Après 3 heures de longues négociations avec les principaux syndicats enseignants ce jeudi 13 janvier, le Premier Ministre a déclaré avoir saisi “les tenants et les aboutissants” de ce mécontentement général. Au programme, le ministère prévoit donc un renforcement des effectifs d’enseignants, qui seront soutenus par “3300 contractuel.le.s” jusqu’à la fin de l’année, mais également la livraison rapide de 5 millions de masques FFP2 dans les classes de maternelle. En revanche, le protocole sanitaire actuel reste inchangé et les épreuves de spécialité en première et terminale de mars seront maintenues. Reste à savoir si ces mesures seront efficaces sur le long terme…

Article de Lou Ecalle & Benjamin Moindrot

Photoreportage de Loïs Hamard

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À votre santé !

Journée nationale de l’hypersensibilité : retour sur un phénomène invisible

Ce jeudi 13 janvier nous célébrons, comme chaque année depuis 2019, la journée nationale de l’hypersensibilité. Mais alors, que sait-on vraiment sur ce sujet ? Trouble, maladie, problème psychologique ? On se penche aujourd’hui sur un phénomène toujours trop méconnu.

Une caractéristique propre à chacun.e

En tapant le mot “hypersensibilité” dans un très connu moteur de recherche, nous pouvons lire la définition suivante : “sensibilité extrême, exagérée.« .

Le ton est donné : l’hypersensibilité est une exagération.

Et en effet, c’est l’une des premières réactions suscitées face à la manifestation de l’hypersensibilité chez quelqu’un : « tu exagères, tu en fais trop, tu pleures pour rien… »

En réalité, ce phénomène est beaucoup plus complexe puisqu’il s’agit d’un caractère individuel et non d’une pathologie, comme défini par les études d’Elaine Aron en 1996, première psychologue à s’intéresser au concept en revisitant celui de “sensibilité innée” introduite par le médecin et psychiatre Carl Gustav Jung en 1913.

Aron dans ses études formule deux hypothèses quant aux origines de l’hypersensibilité :

  • Premièrement, cette dernière pourrait être une caractéristique génétique lointaine, conservée par les animaux durant l’évolution et que l’on pourrait donc qualifié comme étant innée ;
  • Deuxièmement, l’hypersensibilité pourrait trouver ses origines dans l’enfance et l’environnement dans lequel les individus auraient grandi et auraient été conditionnés. Les personnes ayant connu une enfance violente et difficile se seraient construit des barrières pour se protéger des chocs émotionnels, menant à développer des traits correspondants à ceux de l’hypersensibilité. On parle ici d’un phénomène acquis. 

Il faut donc bien prendre en compte que ce tempérament est individuel, qu’il n’est pas homogène et peut se manifester de différentes façons et sous différentes formes chez les individus, ce qui rend son soin compliqué, voire inexistant. En effet, il n’y a pas de solution miracle contre l’hypersensibilité en général, pas de médicaments mais seulement des thérapies pour des symptômes distincts tels que les difficultés sociales, les troubles de l’humeur et bien plus encore.

Ben Névert, youtubeur et animateur de l’émission Insomnie sur France Tv Slash, se confie sur son hypersensibilité à l’occasion de la sortie de son livre.

Comment reconnaître l’hypersensibilité ?

Si l’abondance de larmes et les pleurs fréquents sont des traits connus et fréquents de l’hypersensibilité, ils sont loin d’être les seuls.

L’hypersensibilité, c’est aussi une empathie accrue : on ressent les émotions des autres, et on se sent en phase avec eux. Bien que cela puisse être vu comme une qualité, le ressenti des individus peut-être celui d’un phénomène éprouvant, drainant puisque l’on porte aussi le poids des émotions d’autruis en plus de son propre bagage émotionnel. 

Qui dit empathie dit dépendance affective et une peur de l’abandon qui peut amener à des dépendances et à des consommations en excès. L’hypersensible pourra avoir tendance à abuser de substances telles que les drogues ou l’alcool, mais aussi développer une addiction accrue au sexe pour combler des besoins et des manques affectifs.

Il ne faut pas oublier que l’hypersensibilité est un terme regroupant aussi bien l’émotionnel que le sensoriel : certains hypersensibles souffrent de ce qu’on appelle l’hyperesthésie, une exacerbation parfois douloureuse des 5 sens. Certaine.s ne supportent plus les bruits intempestifs, la lumière trop intense, ressentent des douleurs suite à une simple caresse, etc.

L’hypersensibilité peut donc être difficile à repérer et à comprendre, pouvant aussi être liée à des troubles plus larges comme l’autisme.

Témoignage sur l’hypersensibilité et l’hyperésthesie.

Une journée nationale pour en finir avec la marginalisation

En France, selon les études les hypersensibles, avertis ou non, représenteraient environ un quart de la population. C’est en vu de ce nombre toujours plus grandissant et des inégalités auxquelles ils peuvent être confrontés qu’a été lancée en janvier 2019 la journée nationale de l’hypersensibilité. A l’origine de cette journée ? Une pétition lancée par le psychanalyste et écrivain Saverio Tomasella sur le site change.org, ayant récoltée presque 700 signatures. Cette lettre, adressée à Brigitte Macron, appelait à la création d’une journée nationale pour l’hypersensibilité destinée à “revaloriser l’hypersensibilité” ainsi que “mieux informer les professeurs, les éducateurs et les dirigeants” sur le phénomène.

Une pétition qui est arrivée jusqu’aux oreilles de la première dame et a donc porté ses fruits puisque le 13 janvier a été depuis désignée pour célébrer la haute sensibilité et mettre la lumière dessus.

Mais au-delà d’une journée consacrée à l’hypersensibilité, ce sont aussi des organismes qui se battent pour une meilleure visibilité de cette dernière , telle que l’association des HyperSensibles.

Créée en 2016, cette association basée sur le bénévolat organise rencontres, stages, séjours libres au sein de leur pépinière située à Pleucadeuc. Tou.te.s les hypersensibles sont les bienvenu.e.s pour discuter et partager leur histoire dans ce qui est décrit comme “une colocation ouverte”. En plus des évènements et des escales sur leur site en Bretagne, c’est aussi une émission de radio hebdomadaire et un magasine en ligne qui sont tenus par les bénévoles pour laisser la paroles aux concerné.e.s et échanger leurs témoignages.

L’hypersensibilité n’attend pas d’être guérie, seulement d’être partagée et comprise.

William Brown, fondateur de l’association des HyperSensibles.

Cette journée nationale reste aujourd’hui une occasion unique pour tou.te.s de se renseigner et tenter d’en apprendre plus sur un phénomène qui reste méconnu du grand public, et stigmatisé par celle.ux.s qui ne comprendraient pas la profondeur et la complexité de ce trait de caractère.

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Enfants d'aujourd'hui, adultes de demain Podcasts

[Critique] Placés : l’Aide Sociale à l’Enfance au cinéma

Placés est le premier long métrage du réalisateur Nessim Chikhaoui, connu pour être le scénariste des Tuches. Sorti en salle ce mercredi 12 janvier 2022, une centaine de personnes a pu le découvrir en avant-première, un vendredi soir de décembre à Lille. Behind The Society s’est glissé dans la salle pour vous, c’est la critique de Placés, par Loïs Hamard.

Retranscription écrite du podcast

Jingle d’introduction « Behind the society : le podcast »

Placés est le premier long métrage du réalisateur Nessim Chikhaoui, connu pour être le scénariste des Tuches. Sorti en salle ce mercredi 12 janvier 2022, une centaine de personnes a pu le découvrir en avant-première, un vendredi soir de décembre à Lille. Behind The Society s’est glissé dans la salle pour vous, c’est la critique de Placés, par Loïs Hamard.

Transition musicale

Avant de parler en profondeur du film, retour sur son fil conducteur, son histoire maitresse. On retrouve Elias, joué par Shaïn Boumedine, un jeune homme qui a mis toutes les chances de son côté pour passer le concours de Sciences Po. Le jour J, le malencontreux oubli de sa carte d’identité lui refermera les portes de l’école avant même qu’elles ne se soient ouvertes à lui. Pour retenter le concours, il doit attendre la prochaine session, soit un an plus tard. En attendant, il cherche un travail. & c’est grâce à son pote Adama, appelé Pascal Le Grand Frère, qu’il atterrit dans la Maison d’enfants à caractère social.

Bande-annonce de Placés

Cette maison d’enfants accueille un groupe de 7 jeunes de 14 à 17 ans qui ont été placés par un ou une juge. Ou alors par l’aide sociale à l’enfance suite à une ordonnance de placement provisoire. Un milieu au jargon bien spécifique que met en lumière le film avec les abréviations MECS, OPP, ASE ou encore les appellations comme sortie sèche ou contrat jeune majeur. Tout ça, c’est le vocabulaire quotidien du milieu de la protection de l’enfance que nous propose de découvrir Nessim Chikhaoui.

Bien plus que simplement découvrir un vocabulaire, ce sont des vécus, des parcours de vie que l’on appréhende. Grâce à Elias, on est plongé.e.s dans le quotidien de Sonia, Dany, Emma ou encore François, toutes & tous jeunes placés dans cette maison peu conventionnelle.


& en plus de nous faire découvrir la réalité de ces jeunes, c’est la réalité des
éducateurs & éducatrices qui est mise en lumière. De Corinne, l’intendante à Marc, le directeur en passant par Mathilde, Cécile & Michelle, les collègues d’Elias, Nessim Chikhaoui met en image ce qu’il a lui-même connu en tant qu’éducateur. Tout n’est pas rose dans la vie des éducs, entre les gardes de nuit & de week-end, les jours de fêtes travaillés & le salaire méprisable en passant par le désarroi face aux situations des jeunes toutes plus alarmantes les unes que les autres. Tout cela, c’est le contexte fragile relatif à la profession des éducateurs & éducatrices, ce personnel de l’ombre dans le milieu de l’enfance. Les devoirs, les fringues, les amours, les emmerdes, les parties de foot & les Noël parsemés d’espoir, de fugues, de déception & de colère, la vie au foyer c’est la vie d’adulte pour les enfants cabossés en plus difficile. Les répliques d’Elias & de Mathilde parlent d’elles-mêmes sur la relation entre éducs & jeunes : “on vous voit plus que nos familles on fait des horaires pourris, on a un salaire de merde & tu crois vraiment que c’est qu’un taff ?” A l’image du Noël en maison d’enfant, ce taf c’est du 24h sur 24, sans la prétention d’être une famille de substitution, les éducs tentent l’instauration d’un peu de normalité. Nessim Chikhaoui ne voulait pas se tenir à la part sombre de la réalité de la vie en foyer : il a fait ce film avec la volonté de raconter les plus belles années de sa vie, celles durant lesquelles il était éduc en maison d’enfant. Lors de l’avant-première à Lille, il se confie à la salle : “j’en avais marre de voir des documentaires hyper glauques, hyper durs. Alors certes c’est la réalité & faut pas se la cacher mais moi je voulais montrer l’autre lumière, l’autre face que j’ai vécu.” Son film, il veut en faire un outil pédagogique aux différentes missions : mettre en lumière le cône d’ombre de la profession, l’organisation d’un système bien spécial mais aussi le visage des jeunes & surtout la réalité des sorties sèches.

A la sortie de l’avant-première ce vendredi soir de décembre à Lille, des jeunes de foyers sont secoués, venus en groupe avec leurs éducs découvrir un film qui parlent d’eux. Pour beaucoup, les larmes ont coulé. Pour d’autres, plus réservés, ce n’est pas allé jusque là mais ils & elles sont touchés au cœur : ce film c’est leur réalité montrée au grand public, c’est la représentation de leurs conneries, de leurs souffrances, de leurs peurs, de leurs galères. Durant la discussion avec l’équipe du film que permet l’avant-première, la reconnaissance, la fierté des jeunes & des éducs se faisait ressentir dans la salle : ils & elles avaient un film auquel s’accrocher, auquel s’identifier, dans les bons comme dans les mauvais moments.

Transition musicale

C’était la critique de Placés, un film de Nessim Chickaoui, au cinéma dès ce
mercredi 12 janvier 2022 qui vous dresse le portrait d’une génération sacrifiée, celles de petits avec des problèmes qui sont sous une mesure de protection de l’enfance comme il en existe 340 000 en France.

Jingle de fin « c’était Behind the society : le podcast, une série d’épisodes à retrouver sur Deezer, Spotify, Apple Podcasts et Google Podcasts. »