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L'île de Lille Out of the closet

Marquer son vécu à l’encre indélébile : le tatouage comme outil de réappropriation de son corps dans la communauté transgenre

Durant le week-end du 10 au 12 septembre 2021, Lille Grand Palais a accueilli l’International Lille Tattoo Convention. Après plusieurs reports dus à l’épidémie de COVID-19, tatoueurs.euses & tatoué.e.s se sont retrouvé.e.s pendant trois jours autour de l’art de l’encre indélébile. À cette occasion, Behind The Society s’est interrogé sur la place du tatouage dans la communauté transgenre. Rencontre avec Lexie, Maël & Hugo.

Le tatouage, c’est appréhender son corps, apprendre à le connaître autrement, dessiner & écrire sur sa peau au grès de ses envies. Des milliers de personnes ont leurs peaux marquées à l’indélébile, & parmi elles : des personnes transgenres. Behind The Society en a rencontré quelques-un.e.s

Premiers pas dans sa transidentité & découverte des tatouages

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine* pour la visibilité & les droits des personnes transgenres s’est confié sur son rapport au tatouage. Baignée dans ce monde grâce à sa grande sœur pour qui le tatouage est une vocation, Lexie a sauté le pas à ses 18 ans.

J’ai prit conscience de ma transidentité sans oser en parler : j’ai vu le tatouage comme un espace qui me permettait d’exprimer & d’affirmer mon identité sans faire de coming-out parce que j’étais pas prête, j’avais peur.

Lexie Agresti, femme transgenre tatouée, militante & écrivaine

Ses premiers pas dans sa transidentité, Lexie les a fait à travers les tatouages. Pas encore prête à faire son coming-out, elle a vu cet art comme un outil permettant de découvrir sa féminité. & pour cause, le choix des motifs n’était pas anodin : ils « parlaient de genre, évoquaient la fluidité, le changement » sans pour autant être explicite aux yeux de tou.te.s « c’était hyper intime, ce n’était qu’à moi. »

Pour Lexie, historienne de formation, l’art & son histoire a été une mine de possibilité. Elle a notamment puisé dedans pour adopter des motifs codifiés telle que la femme libellule : symbole de l’hybride & la métamorphose. Lexie a ainsi expérimenté sa féminité (telles que définies par les codes sociaux) à travers ses tatouages : lui permettant d’expérimenter, de se projeter, de marquer qu’elle allait vers un changement « même si je ne savais pas comment, comment en parler, comment faire. »

C’était rassurant d’encrer sur moi le changement, il faisait partie de moi, il ne me faisait pas peur.

Lexie Agresti, femme transgenre tatouée, militante & écrivaine

Maël, non-binaire & orthophoniste, rejoint Lexie sur sa vision de cet art : il s’agit de « graver un message, un symbole » & pas n’importe lesquels. Après quelques tatouages, Maël encre des motifs en lien avec sa non-binarité, certains se réfèrent « à [sa] transition, au fait qu'[il ne soit] pas cisgenre. » C’est comme ça qu’il voit cet art : encrer des étapes marquantes de sa vie, ce n’était pas envisageable de ne rien avoir en lien avec sa non-binarité.

Être non-binaire me permet de voir la société et le monde sous un certain angle, c’est hyper important pour moi. Ils ont donc une place primordiale dans ma transition.

Maël, non-binaire, orthophoniste.

Le tatouage comme arme de marginalisation

Encore très critiqué, le tatouage peut être vu comme un symbole de rébellion & d’immaturité tandis que leurs propriétaires sont jugés comme pas sérieux.euses, pas fiables. Cette image populaire du tatouage, certaines personnes transgenres en jouent, se l’approprient.

Jouer avec les tatouages, avec les codes de la société, repousser les barrières, c’était aussi un enjeu pour Lexie : il s’agissait de « choisir les endroits qui ne sont socialement pas les plus acceptés, ceux qui cassent les codes. »

On mise sur des endroits tabous, visibles, qui ne sont pas les plus raisonnables. L’emplacement symbolise la marginalité, nous permet de mettre de la distance, donner un aspect intimidant.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Se faire tatouer, notamment des messages politiques, des motifs en lien avec son vécu de personne transgenre, c’est symbolique en soit. Le faire sur des endroits visibles, aux yeux de la société, c’est une arme, c’est un outil quotidien de sensibilisation, de vulgarisation des vécus des personnes transgenres.

Le deuil dans la communauté transgenre : le tatouage comme outil de reconstruction

Le deuil, la perte d’un.e adelphe, le suicide, les meurtres haineux, c’est un triste quotidien dans la communauté transgenre. La transphobie d’état, médicale, législative, les barrières administratives, scolaires & le harcèlement quotidien : c’est une habitude pour les personnes transgenres, être en danger pour le simple fait d’exister.

Dans cette société hostile à leur existence, les personnes transgenres sont constamment confronté.e.s au deuil. Lexie panse les plaies du deuil de ses adelphes notamment par le tatouage. C’est utiliser notre corps comme une toile blanche sur laquelle on écrit ce que l’on a vécu, & dans le cadre du deuil, c’est se réapproprier des faits que la société nous enlève, des adelphes qui nous sont arrachés.

Les tatouages ont un côté politique, c’est intimement lié à un parcours de vie. Dans le cadre du deuil, c’est un symbole de colère, de résilience.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Contre-culture & création d’une esthétique queer

Dans l’adoption d’un tatouage, le choix du motif est un grand moment, une étape. Lorsque la discussion tourne autour des motifs avec Lexie, elle évoque des similarités dans la communauté transgenre. Non pas par influence mais plutôt par choix de motifs liés « à leurs identités, à leurs parcours, aux choses qui ne sont liés qu’au vécu des personnes transgenres. » Le symbole de la diversité de genre, la formule chimique de la testostérone ou de l’oestrogène, le drapeau transgenre ou non-binaire, ce sont des motifs propres au vécu commun d’une communauté : « on a développé des motifs de tatouages qui appartiennent au vécu des personnes transgenres. »

Ces rassemblements autour de motifs communs, Lexie en parle comme la création d’une contre-culture : « on est rattaché.e.s au tatouage parce que c’est le symbole d’une contre-culture d’une communauté qui est considérée comme à l’encontre de la société. »

Le tatouage est un outil de réappropriation de son corps mais aussi de fédération, d’appartenance à une communauté, ce qui peut notamment avoir un grand rôle pour la construction des personnes transgenres qui n’ont pas accès aux lieux de sociabilité trans, aux évènements communautaires.

Quand on n’a pas accès à la communauté, à des groupes de paroles, à des événements etc, le tatouage c’est finalement se rattacher à une culture parce qu’on a ce besoin d’appartenance, de point de ralliement dans la communauté.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Transpoète & poète trans : l’histoire de Hugo Amour avec le tatouage

Poète, écrivain & artiste amoureux, Hugo Amour a vécu le tatouage comme une révélation. La révélation de son corps, de son identité, de son âme. Il s’agit de « sentir sa peau, agir sur elle », finalement on se révèle à soi-même. La question de la révélation est ici d’autant plus profonde qu’elle entre en considération avec un travail de quête : quête de soi, de son corps, de son identité.

Le tatouage c’est une archéologie de nos existences, on creuse, ce sont nos traces personnelles, individuelles, intimes. C’est le reflet de notre personne qui était déjà présent sur nous & que nous grattons avec les tatouages.

Hugo Amour, poète, écrivain & artiste amoureux.

Un travail d’archéologie, de recherches, c’est ainsi que Hugo ressent les tatouages. A l’image de vestiges que l’on dépoussière, les tatouages racontent un vécu, une histoire, des sentiments, qui se révèlent à la surface de la peau.

Dans ce travail d’historien de sa propre existence, Hugo accueille les tatouages comme une explication. Garçon transgenre mais aussi ancien enfant maltraité & incesté, il était question, en grandissant, de comprendre qui il était.

Les mots c’est mon corps, les tatouages c’est mettre des contours à mon enveloppe, donner de la senteur, de la consistance à ce corps pour le découvrir, sentir que j’existe.

Hugo Amour, poète, écrivain & artiste amoureux.

Au carrefour de sa vie d’artiste, de garçon transgenre & de survivant de maltraitance, Hugo Amour entretient une relation multiple avec les tatouages. A l’image de nos gribouillages d’enfant sur les bras des ami.e.s à l’école, les tatouages sont aussi une manière d’utiliser sa peau tel un carnet. C’est utiliser le plus simple appareil dont Hugo peut disposer pour marquer ses poèmes.

*Une histoire de genres, guide pour comprendre & défendre les transidentités de Lexie Agresti, éditions Marabout, 19,90€ disponible ici

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