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Out of the closet

La bisexualité : entre invisibilisation et stigmatisation

Le 23 septembre avait lieu la journée internationale de la visibilité bisexuelle. 

Retour sur cette sexualité invisibilisée dans la vie comme sur les réseaux par la perception binaire de la sexualité humaine.

Pour commencer : qu’est-ce que la bisexualité? 

La bisexualité est le fait d’éprouver une attirance sexuelle et/ou romantique pour les deux genres, masculin et féminin. Néanmoins, ressentir une attirance pour les deux genres ne signifie pas que cette attirance se calcule en termes de pourcentage (comme on peut le penser/l’entendre par des préjugés véhiculés sur les réseaux ou dans la vie quotidienne), par exemple une attirance 50/50 pour les hommes comme pour les femmes… En effet, le degré d’attirance envers les deux genres peut varier en fonction des périodes et des rencontres.

La légitimité de l’existence d’une journée de la visibilité bisexuelle prend tout son sens quand on remarque que la bisexualité reste encore une sexualité moquée, hypersexualisée, voire invisibilisée dans l’espace public.

L’éventail des orientations sexuelles et sentimentales semblant se limiter principalement aux 2 pôles de l’homosexualité et de l’hétérosexualité, la bisexualité apparaît comme une “phase” entre ces deux sexualités, une période de questionnement, de doute, qui ne dure pas dans le temps et qui aboutit soit par un coming-out homosexuel, soit par la fermeture d’une parenthèse de recherche d’identité. 

Cette invisibilisation s’observe également dans les études faites sur la pluralité de sexualité : dans leur article « Les personnes qui se disent bisexuelles en France », Population & Sociétés, vol. 561, no. 11, 2018, pp. 1-4, Trachman, Mathieu, Tania Lejbowicz, et l’équipe de l’enquête Virage explique : 

“Alors que les études sur les populations lesbiennes, gaies, bisexuelles et trans (LGBT) se sont développées ces dernières années, les analyses spécifiquement consacrées aux personnes qui s’identifient comme bisexuelles restent peu nombreuses par rapport à celles consacrées aux homosexuels. Les recherches consacrées à la bisexualité ont identifié deux facteurs principaux pour expliquer cette relative invisibilité [1, 2]. Elle renvoie d’une part au manque de reconnaissance sociale dont la bisexualité fait l’objet par rapport à l’hétérosexualité, mais aussi à l’homosexualité.”

Dans les deux cas, que ce soit dans une perspective hétérosexuelle ou homosexuelle, la bisexualité ne semble pas être reconnue pour ce qu’elle est : une communauté à part entière.

En effet dans les lieux communs hétéronormées, la bisexualité est souvent hypersexualisée, fétichisée : les personnes bisexuelles seraient plus enclines à multiplier les partenaires, à accepter les propositions de plan à 3, en particulier les femmes, et à davantage tromper leur partenaire. La fameuse chanson de Katy Perry, I kissed a girl, montre bien ici l’hypersexualisation d’une femme qui embrasse une autre femme: “I hope my boyfriend don’t mind it / It felt so wrong / It felt so right”. Embrasser une femme en étant dans une relation hétérosexuelle serait plus excitant, aurait le goût d’interdit, affirmerait la femme comme plus libérée, plus sûre d’elle, plus ouverte, plus désirable… et plus sexualisée. De plus, la chanteuse indique qu’elle trompe son partenaire avec une femme, renforçant le cliché de la personne bisexuelle comme volage. 

Maxence Ouafik, interne en médecine générale, doctorant en sciences médicales et militant LGBT+, explique dans l’article Slate, Biphobie, des stéréotypes aux conséquences psychologiques écrit par Laure Dasinieres :

“Plus spécifiquement, la bisexualité féminine n’est pas perçue comme une manière de vivre sa sexualité de manière autonome mais plutôt comme une manière de satisfaire le désir masculin ou de réaffirmer la normalité et la suprématie de l’hétérosexualité après une phase d’expérimentation.” La bisexualité, en particulier pour les femmes, serait donc un phénomène de mode, une simple passe d’amusement et qui constituerait un fantasme pour les hommes hétérosexuels, à qui la sexualité de la femme reviendrait finalement.

Dans le milieu LGBTQ+, le problème est plus complexe. De nombreuses personnes bisexuelles fréquentant les milieux queer ressentent la peur d’être moquées et jugées pour leur orientation “trop hétéro”, et donc leur illégitimité à appartenir à la communauté si elles fréquentent une personne du sexe opposé. Un homme bisexuel fréquentant une femme ne ferait alors plus réellement partie de la communauté LGBTQ+, de la même manière qu’une femme bisexuelle fréquentant un homme ne serait plus légitime de s’y sentir appartenir.

Pourtant, ce n’est pas la pratique sexuelle qui définit la sexualité de la personne, mais bien l’attirance, sexuelle ou romantique, en elle-même. Ainsi, de nombreuses personnes n’ayant jamais relationnée avec une personne du même sexe mais se déclarant comme bisexuel.le ne trouvent pas ou peu leur place dans la communauté LGBTQ+, leur sujet n’étant que peu évoqué.

En 2015, SOS Homophobie a effectué une Enquête nationale sur la bisexualité et explique que dans la communauté LGBTQ+, les personnes bisexuelles peuvent parfois être considérées comme “traîtresses” lorsqu’elles ont des relations hétérosexuelles. De ce fait, s’il n’existe pas (et heureusement) d’oppression systémique de la communauté lesbienne et gay sur la communauté bisexuelle, il n’en reste pas moins que subsistent des violences au sein de la communauté LGBTQ+, et qu’il est nécessaire d’en parler (de la même manière qu’il existe des discriminations faites aux personnes transgenres, asexuelles, etc, au sein de la communauté).

Cette stigmatisation de la bisexualité porte un nom : la biphobie. Néanmoins, elle est moins visible que les autres formes de discrimination portées à la communauté LGBT telles que l’homophobie et la transphobie, tout d’abord car la bisexualité, en elle-même, n’est pas facilement identifiable. On ne peut pas, en voyant un couple de deux personnes du sexe opposé, déterminer physiquement si les personnes qui sont ensemble sont bi.e.s ou hétéros. Ensuite, il n’existe pas, à proprement parler, d’insultes biphobes, alors qu’on entend beaucoup d’insultes homophobes et transphobe au quotidien. En ce sens, la biphobie repose donc davantage sur des clichés, et sur une invisibilisation de cette sexualité. 

Selon la même enquête de SOS Homophobie en 2015,

« En 2013, un tiers des appelant-e-s se disaient concerné-e-s par cette biphobie sociale ; en 2014 plus d’un-e bi-e sur deux (63 %) dit en être victime ». 

L’invisibilisation de la bisexualité passe également par le manque de représentation dans le monde culturel. Si, bien heureusement, les personnages homosexuels gagnent en représentativité dans de nombreux.euses films et séries, la bisexualité a un peu plus de mal à trouver sa place. 

Parmi les quelques personnages bisexuels qui ont marqué le grand et petit écran, on retrouve : 

Annalise Keating dans How to get Away with Murder, interprétée par l’actrice Viola Davis 

Ola, dans la série Sex Education, interprétée par Patricia Allison 

Clarke, dans la série The 100, interprétée par Eliza Taylor

Oberyn Martell dans Games of Thrones, interprété par Pedro Pascal 

Ainsi, être bisexuel.le, l’assumer, vivre des relations amoureuses et sexuelles de manière décomplexée est encore loin d’être simple. Finalement, l’invisibilisation, l’hypersexualisation ou encore la moquerie de la bisexualité montre qu’il y a encore tout un travail de sensibilisation à faire, surtout dans les espaces hétéronormés, mais aussi dans les milieux queer, sur la place laissée aux personnes bisexuelles et aux différentes manières d’aimer et d’avoir des relations sexuelles.

L’éventail des orientations sexuelles ne se réduit pas aux pôles de l’hétérosexualité et de l’homosexualité, et dépasse même la bisexualité. La sexualité, en elle-même, est fluide : elle peut varier tout au long de la vie, et une personne peut s’identifier à une certaine identité à un certain moment de son existence, sans forcément s’y réduire et y rester pour toujours. La visibilité doit être portée, dans la vraie vie et dans les médias, sur toutes les minorités sexuelles, afin d’appréhender au maximum la pluralité des situations qui existent, et permettre aux personnes de s’y retrouver et d’être rassurées. 

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L'île de Lille Out of the closet

Marquer son vécu à l’encre indélébile : le tatouage comme outil de réappropriation de son corps dans la communauté transgenre

Durant le week-end du 10 au 12 septembre 2021, Lille Grand Palais a accueilli l’International Lille Tattoo Convention. Après plusieurs reports dus à l’épidémie de COVID-19, tatoueurs.euses & tatoué.e.s se sont retrouvé.e.s pendant trois jours autour de l’art de l’encre indélébile. À cette occasion, Behind The Society s’est interrogé sur la place du tatouage dans la communauté transgenre. Rencontre avec Lexie, Maël & Hugo.

Le tatouage, c’est appréhender son corps, apprendre à le connaître autrement, dessiner & écrire sur sa peau au grès de ses envies. Des milliers de personnes ont leurs peaux marquées à l’indélébile, & parmi elles : des personnes transgenres. Behind The Society en a rencontré quelques-un.e.s

Premiers pas dans sa transidentité & découverte des tatouages

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine* pour la visibilité & les droits des personnes transgenres s’est confié sur son rapport au tatouage. Baignée dans ce monde grâce à sa grande sœur pour qui le tatouage est une vocation, Lexie a sauté le pas à ses 18 ans.

J’ai prit conscience de ma transidentité sans oser en parler : j’ai vu le tatouage comme un espace qui me permettait d’exprimer & d’affirmer mon identité sans faire de coming-out parce que j’étais pas prête, j’avais peur.

Lexie Agresti, femme transgenre tatouée, militante & écrivaine

Ses premiers pas dans sa transidentité, Lexie les a fait à travers les tatouages. Pas encore prête à faire son coming-out, elle a vu cet art comme un outil permettant de découvrir sa féminité. & pour cause, le choix des motifs n’était pas anodin : ils « parlaient de genre, évoquaient la fluidité, le changement » sans pour autant être explicite aux yeux de tou.te.s « c’était hyper intime, ce n’était qu’à moi. »

Pour Lexie, historienne de formation, l’art & son histoire a été une mine de possibilité. Elle a notamment puisé dedans pour adopter des motifs codifiés telle que la femme libellule : symbole de l’hybride & la métamorphose. Lexie a ainsi expérimenté sa féminité (telles que définies par les codes sociaux) à travers ses tatouages : lui permettant d’expérimenter, de se projeter, de marquer qu’elle allait vers un changement « même si je ne savais pas comment, comment en parler, comment faire. »

C’était rassurant d’encrer sur moi le changement, il faisait partie de moi, il ne me faisait pas peur.

Lexie Agresti, femme transgenre tatouée, militante & écrivaine

Maël, non-binaire & orthophoniste, rejoint Lexie sur sa vision de cet art : il s’agit de « graver un message, un symbole » & pas n’importe lesquels. Après quelques tatouages, Maël encre des motifs en lien avec sa non-binarité, certains se réfèrent « à [sa] transition, au fait qu'[il ne soit] pas cisgenre. » C’est comme ça qu’il voit cet art : encrer des étapes marquantes de sa vie, ce n’était pas envisageable de ne rien avoir en lien avec sa non-binarité.

Être non-binaire me permet de voir la société et le monde sous un certain angle, c’est hyper important pour moi. Ils ont donc une place primordiale dans ma transition.

Maël, non-binaire, orthophoniste.

Le tatouage comme arme de marginalisation

Encore très critiqué, le tatouage peut être vu comme un symbole de rébellion & d’immaturité tandis que leurs propriétaires sont jugés comme pas sérieux.euses, pas fiables. Cette image populaire du tatouage, certaines personnes transgenres en jouent, se l’approprient.

Jouer avec les tatouages, avec les codes de la société, repousser les barrières, c’était aussi un enjeu pour Lexie : il s’agissait de « choisir les endroits qui ne sont socialement pas les plus acceptés, ceux qui cassent les codes. »

On mise sur des endroits tabous, visibles, qui ne sont pas les plus raisonnables. L’emplacement symbolise la marginalité, nous permet de mettre de la distance, donner un aspect intimidant.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Se faire tatouer, notamment des messages politiques, des motifs en lien avec son vécu de personne transgenre, c’est symbolique en soit. Le faire sur des endroits visibles, aux yeux de la société, c’est une arme, c’est un outil quotidien de sensibilisation, de vulgarisation des vécus des personnes transgenres.

Le deuil dans la communauté transgenre : le tatouage comme outil de reconstruction

Le deuil, la perte d’un.e adelphe, le suicide, les meurtres haineux, c’est un triste quotidien dans la communauté transgenre. La transphobie d’état, médicale, législative, les barrières administratives, scolaires & le harcèlement quotidien : c’est une habitude pour les personnes transgenres, être en danger pour le simple fait d’exister.

Dans cette société hostile à leur existence, les personnes transgenres sont constamment confronté.e.s au deuil. Lexie panse les plaies du deuil de ses adelphes notamment par le tatouage. C’est utiliser notre corps comme une toile blanche sur laquelle on écrit ce que l’on a vécu, & dans le cadre du deuil, c’est se réapproprier des faits que la société nous enlève, des adelphes qui nous sont arrachés.

Les tatouages ont un côté politique, c’est intimement lié à un parcours de vie. Dans le cadre du deuil, c’est un symbole de colère, de résilience.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Contre-culture & création d’une esthétique queer

Dans l’adoption d’un tatouage, le choix du motif est un grand moment, une étape. Lorsque la discussion tourne autour des motifs avec Lexie, elle évoque des similarités dans la communauté transgenre. Non pas par influence mais plutôt par choix de motifs liés « à leurs identités, à leurs parcours, aux choses qui ne sont liés qu’au vécu des personnes transgenres. » Le symbole de la diversité de genre, la formule chimique de la testostérone ou de l’oestrogène, le drapeau transgenre ou non-binaire, ce sont des motifs propres au vécu commun d’une communauté : « on a développé des motifs de tatouages qui appartiennent au vécu des personnes transgenres. »

Ces rassemblements autour de motifs communs, Lexie en parle comme la création d’une contre-culture : « on est rattaché.e.s au tatouage parce que c’est le symbole d’une contre-culture d’une communauté qui est considérée comme à l’encontre de la société. »

Le tatouage est un outil de réappropriation de son corps mais aussi de fédération, d’appartenance à une communauté, ce qui peut notamment avoir un grand rôle pour la construction des personnes transgenres qui n’ont pas accès aux lieux de sociabilité trans, aux évènements communautaires.

Quand on n’a pas accès à la communauté, à des groupes de paroles, à des événements etc, le tatouage c’est finalement se rattacher à une culture parce qu’on a ce besoin d’appartenance, de point de ralliement dans la communauté.

Lexie Agresti, femme transgenre, militante & écrivaine

Transpoète & poète trans : l’histoire de Hugo Amour avec le tatouage

Poète, écrivain & artiste amoureux, Hugo Amour a vécu le tatouage comme une révélation. La révélation de son corps, de son identité, de son âme. Il s’agit de « sentir sa peau, agir sur elle », finalement on se révèle à soi-même. La question de la révélation est ici d’autant plus profonde qu’elle entre en considération avec un travail de quête : quête de soi, de son corps, de son identité.

Le tatouage c’est une archéologie de nos existences, on creuse, ce sont nos traces personnelles, individuelles, intimes. C’est le reflet de notre personne qui était déjà présent sur nous & que nous grattons avec les tatouages.

Hugo Amour, poète, écrivain & artiste amoureux.

Un travail d’archéologie, de recherches, c’est ainsi que Hugo ressent les tatouages. A l’image de vestiges que l’on dépoussière, les tatouages racontent un vécu, une histoire, des sentiments, qui se révèlent à la surface de la peau.

Dans ce travail d’historien de sa propre existence, Hugo accueille les tatouages comme une explication. Garçon transgenre mais aussi ancien enfant maltraité & incesté, il était question, en grandissant, de comprendre qui il était.

Les mots c’est mon corps, les tatouages c’est mettre des contours à mon enveloppe, donner de la senteur, de la consistance à ce corps pour le découvrir, sentir que j’existe.

Hugo Amour, poète, écrivain & artiste amoureux.

Au carrefour de sa vie d’artiste, de garçon transgenre & de survivant de maltraitance, Hugo Amour entretient une relation multiple avec les tatouages. A l’image de nos gribouillages d’enfant sur les bras des ami.e.s à l’école, les tatouages sont aussi une manière d’utiliser sa peau tel un carnet. C’est utiliser le plus simple appareil dont Hugo peut disposer pour marquer ses poèmes.

*Une histoire de genres, guide pour comprendre & défendre les transidentités de Lexie Agresti, éditions Marabout, 19,90€ disponible ici