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Féministes tant qu'il le faudra

Gouverner selon la masculinité hégémonique, quand le patriarcat s’invite en politique

Homme, masculinité et pouvoir sont étroitement liés. Dans les milieux militaire, politiques et même religieux : comment les femmes peuvent s’imposer à l’heure où les codes masculinistes régissent la sphère politique ? Quel autre mode de gouvernance, moins vertical pourrait amener à une vraie réponse aux besoins de la société actuelle ?

La masculinité hégémonique : origine et répercussions

La masculinité hégémonique est définie par Raewyn Connell dans son ouvrage d’étude des masculinités Masculinities. Cette sociologue du milieu des années 80 y théorise quatre formes de masculinités : complice, subordonnée, marginalisée et celle qui nous intéresse aujourd’hui, hégémonique. Dans une culture genrée où masculinité et féminité sont opposés, est considérée comme hégémonique l’homme qui incarne tous les traits positifs des normes masculines, il est fort, riche, puissant mais aussi incroyablement beau et séduisant, sans oublier loyal et dévoué.

Mati Gonzalez, Raewyn Connell, Tatiana Pineros et Simon Uribe lors d’une conférence « La communauté trans, ses défis et ses revers », Carolina Chavez Caballero, avril 2018, Flickr

Dans le monde politique, cela s’exprime par la domination de codes que beaucoup pensent neutres, alors qu’ils sont en réalité profondément genrés. 

Les hommes politiques ont pour coutume de s’exprimer avec une voix forte, empiéter voire couper la parole de leurs concurrent.e.s pendant les débats. L’image du politicien est très contrôlée, la prise de parole et les relations affichées sont soigneusement réfléchies, tout ce qui transparaît vise à correspondre aux codes de ce que la société exige pour exercer un pouvoir légitime. Le désir de domination et la sureté de soi sont loin d’être dissimulés, au contraire ils sont vus comme de véritables atouts et mis en avant, allant parfois même jusqu’à écraser les féministes et les minorités pour se donner du crédit.

De même, l’incertitude est vue comme un aveu de faiblesse, la fierté de ne jamais avoir tort l’emporte sur les excuses publiques lors d’une erreur. Prendre le temps de la réflexion ou de consulter des avis extérieurs donne un sentiment de fragilité dans la décision finale, et c’est sa crédibilité qui en pâtirait. Or le pouvoir se doit d’être à l’image de la masculinité qu’il incarne : fort et sûr de lui.  

La figure la plus emblématique du leadership de domination se retrouve largement dans les gouvernements populistes, avec Viktor Orban en Hongrie, Jair Bolsonaro au Brésil et bien évidemment Donald Trump, anciennement président des Etats-Unis. Trump, l’homme politique campé sur ses positions, qui refuse la remise en question, qui nie et repousse critiques et accusations.

Il est l’incarnation parfaite du pouvoir de domination induit par la masculinité hégémonique : écrasant les droits des femmes et des minorités pendant tout son mandat. Agissements passés inaperçus car Trump s’oppose à la Chine, Trump renvoie les mexicains chez eux, Trump fait prospérer l’économie américaine. L’ancien président a dans son camp les citoyens se sentant « strangers in their own land », selon le sociologue américain Arlie Russell Hochschild. Il explique un sentiment partagé par une majorité de citoyen.ne.s américain.ne.s immigré.e.s de l’Europe, qui ont le sentiment d’être dépassé.e.s dans l’accès aux ressources, emplois, éducation, médiatisation et postes de pouvoir par les immigrant.e.s et les minorités qui, progressivement, deviennent majoritaires dans le pays.

Cependant pour les Etats-Unis, l’arrivée du duo Kamala Harris et du président Joe Biden marque peut-être le début d’un pouvoir moins inflexible.

Il ne s’agit pas ici de présenter les régimes dits populistes comme étant les seuls marqués par le sexisme : en France, déjà pendant sa campagne électorale, Emmanuel Macron annonçait « j’exercerais un pouvoir jupitérien » sans se cacher. Les postes les plus importants du gouvernement sont occupés par des hommes, majoritairement issus des mêmes écoles et des mêmes milieux sociaux.

L’influence de la masculinité est présente dans toutes les formes de pouvoir, du plus populiste au plus démocratique, en passant bien sur par le plus autoritaire. Ainsi, on en retrouve les codes dans toutes les couches de la société, elle-même patriarcale.


« J’exercerais un pouvoir jupitérien »

Emmanuel Macron

Les conséquences sur la place des femmes en politique.

Ce pouvoir fortement viriliste se répercute indéniablement sur la place des femmes et des minorités dans l’espace politique, symbole du pouvoir par excellence. Hors des normes et éloigné.e.s des codes de la masculinité hégémonique, iels sont contraint.e.s de se plier à ces-dits codes. S’affirmer est d’autant plus difficile qu’iels sont plus susceptibles d’être victimes de l’agressivité du milieu : se faire couper la parole, ne pas être écouté.e, ne pas être pris.e au sérieux.

La pression déjà très forte dans ce milieu est décuplée : iels se doivent d’être irréprochables et inattaquables pour être légitimes de gouverner. Pour arriver au même niveau de responsabilité, une personne issue d’une minorité raciale, de genre ou d’orientation sexuelle devra redoubler d’effort et ne jamais cesser de faire ses preuves. Efforts qui ne sont pas demandés à un homme blanc cisgenre qui entre d’office dans les normes patriarcales.

Pour en revenir au problème de la parité évoquée plus tôt, il est en lien avec un manque de mixité dans les institutions, la scène politique étant composée de profils tous très similaires, qui s’entretiennent dans une bulle.

Pourquoi le système serait remis en question dans un milieu où il convient à tous ?

Il serait logique de penser que l’écartement d’autres profils du pouvoir se fait dans le but de maintenir les privilèges, et c’est sans doute en partie vrai. On peut prendre pour exemple la manière dont sont pointées du doigt les réseaux de femmes et de minorités tentant de s’allier pour se donner du poids et être entendus, quand les réseaux masculins sont la normalité pour toustes. Pourtant, cet entre-soi est loin d’être bénéfique, même pour ceux qui en font partie. Ceux qui seraient tenté.e.s d’en sortir, de proposer autre chose et de relâcher une forme de pression induite par ce système de domination se retrouvent écrasé.e.s et n’ose pas forcément se lever contre ses semblables.

Ce système se révèle particulièrement injuste et cloisonné.

Une autre gouvernance est-elle possible ?

Marie-Cécile Naves, chercheuse associée au Centre de Recherches interdisciplinaires de Paris présente dans La démocratie féministe : réinventer le pouvoir un autre mode de gouvernance, qui quitterait le mode horizontal que l’on connaît actuellement. Elle explique qu’il ne pourrait qu’être bénéfique que d’écouter les minorités toujours laissées de côté, pour comprendre et répondre aux besoins de notre société : elle constate que 80% des déplacé.e.s dans le monde sont des femmes, qui représentent aussi 2/3 des personnes en dessous du seuil de pauvreté. Pourtant, elles sont encore souvent écartées des débats dont elles sont les premières concernées.

En invitant les personnes touchées, les militant.e.s, les scientifiques et plus largement chaque citoyen.ne à apporter sa pierre à l’édifice, on établirait un pouvoir basé sur la collaboration, la communication et la prise en compte des avis et idées de chacun.e. Il est pour cela nécessaire d’élargir l’espace de pur débat politique, aujourd’hui très occupé par les polémiques. Elle suggère aussi de s’inspirer de la politique du care, de l’anglais soin, attention ou encore sollicitude : cela permettrait d’amener un aspect plus éthique dans la politique, en favorisant le relationnel pour lutter contre l’isolement et l’individualisme. Il serait alors possible de lutter contre la méconnaissance de certains enjeux majeurs.

Concrètement, à l’échelle d’une entreprise les cadres et haut.e.s-placé.e.s seraient chargé.e.s de consulter de manière décomplexée et sans menaces de représailles toustes les employé.e.s en leur demandant un rapport honnête de leur ressenti face à l’exercice du pouvoir dans l’entreprise.

Le pouvoir de demain se veut plus coopératif, respectueux de la science, imaginatif, inclusif et non violent : il peut sembler utopiste de penser que seul le dialogue peut gouverner, mais de plus en plus de nouvelles influences arrivent à faire entendre leurs voix, auprès de la société et parfois directement face aux politiques à l’image de la sportive Megan Rapinoe, la militante écologiste Greta Thunberg ou encore la chanteuse Angèle. Il incombera aux jeunes, qui selon Marie-Cécile Naves représentent un espoir important, de poursuivre dans cette direction.

Le but est avant tout de se recentrer sur un pouvoir collectif, chacun.e devant se sentir légitime de s’exprimer sur la construction d’un avenir qui nous concerne toustes.

Sources :  

Politiques du care | Cairn.info

Podcast, Les couilles sur la table, La politique d’homme à homme, 14 janvier 2021

Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie (openedition.org)

Photo mise en avant : Paola Breizh, Patriarcat Paris 20ème, 23 mai 2020, Flickr

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Féministes tant qu'il le faudra

#SciencesPorcs : La culture du viol touche tous les milieux, l’élite de Sciences Po n’y déroge pas.

Voilà quelques jours que les témoignages affluent, que le paysage médiatique est repeint des accusations d’aggressions sexuelles de la part de ceux qui forment « l’élite de notre nation. » Dans la lignée de #MeTooInceste & #MeTooGay , la société commence doucement à défaire davantage ses œillères & découvre l’ampleur des violences sexistes & sexuelles qui règnent en toute impunité dans les IEP si prestigieux de notre chère république.

Content Warning : Cet article aborde plusieurs témoignages de violences reçues au sein des IEP, il est question de viol, d’agressions & d’une impunité extrême. Ce contenu peut être difficile à lire, protégez-vous.

Tout a commencé le 23 janvier du côté de Sciences Po Bordeaux. Un témoignage fait l’effet d’une bombe, de là s’ensuit une pluie de récits qui ne cesseront de déferler jusqu’à ameuter les élèves des IEP de la France entière.

Du côté de Toulouse aussi, ça s’agite. Ce sont les mots de Juliette, 20 ans, qui font du remue-ménage. Elle poste sur le groupe Facebook des étudiant.e.s de Sciences Po Toulouse une « lettre ouverte à celleux qui le voudront, pour que plus jamais cela n’arrive. » Juliette y accuse son violeur, elle s’adresse à lui & mets des mots sur la nuit qu’il lui a fait subir. Elle y incrimine aussi l’administration de l’iep, celle qui a son rôle à jouer dans le viol qu’elle a subit de part sa non-réaction totale mais aussi via la formation à l’impunité & à la domination masculine qui est dispensée à « l’élite de la nation. »

Retour sur l’institut qui forme des agresseurs en masse avec l’idée qu’ils s’en sortiront toujours.

La préparation aux concours : une prépa à l’enfer

Avant même de passer les portes du grand institut pour la première fois, de nombreuses personnes sont les victimes des violences patriarcales intériorisées & enseignées à Sciences Po.

Angèle* n’avait que 17 ans quand elle essayait de mettre toutes les chances de son côté pour réaliser son rêve d’intégrer un IEP. A ces moments-là, lors de longues & éprouvantes périodes de préparation qui isole les étudiant.e.s dans la recherche de la perfection pour avoir une chance d’avoir sa place sur les bancs de l’élite, des agresseurs sciencespistes profitent des jeunes ambitieux.euses en toute impunité.

« Il s’était proposé de m’aider pour le concours. Je suis allé chez lui pour réviser. Il a tenté de me violer. Je me suis enfuie de chez lui en courant, seule, dans le noir à 1 heure du matin, sans téléphone. »

Angèle*, 17 ans au moment des faits

Quoi de mieux pour les violeurs de l’institution que de s’attaquer à de jeunes étudiant.e.s tout juste sorti.e.s du lycée & plein.e.s de projets pour s’assurer une immunité qui ne pourra être rompue par une victime bâillonnée par la loi du silence qui règne.

L’omerta s’impose naturellement : comment imaginer pouvoir se faire une place dans un tel monde de requin alors que l’on accuse l’un d’entre eux ? Ce serait se tirer une balle dans le pied, tout le monde en a conscience dans les rangs de Sciences Po.

Sa carrière face à ses traumatismes, c’est le duel que les victimes des sciencespistes doivent mener. Angèle* en a fait les frais quand elle en est venue à espérer de toutes ces forces ne pas être prise à Sciences Po Lille – l’école qu’elle voulait le plus – pour ne pas avoir à croiser tous les jours son violeur en sachant que « personne ne pourrait rien faire pour [la] protéger. »

L’intégration à Sciences Po : une vie bizutée

Dans le cycle de vie à Sciences Po, aucune étape n’est blanche comme neige face aux accusations de violences. Ancienne étudiante à Sciences Po Toulouse, Nathalie* dénonce des phases d’intégration qui ne sont que de grands festivals de violences banalisée.

« Quand il fallait départager les équipes c’était « tout le monde à poil » et les filles on comptait double. »

Nathalie*, étudiante à Sciences Po Toulouse entre 2011 & 2014.

Le bizutage, c’est la porte ouverte à toutes les agressions sans qu’elles ne soient ne serait-ce qu’abordées dans le futur. Alors les étudiants en profitent pour faire vivre la misère à ces jeunes qui viennent à peine de rentrer dans l’école de leurs rêves.

« On nous forçait à manger du cassoulet sur le torse des garçon. […] Des filles ont dû manger du yaourt sur le caleçon de certains garçons. »

Nathalie*, étudiante à Sciences Po Toulouse entre 2011 & 2014.

L’humiliation publique pour « souder les troupes », c’est la méthode archaïque qui est utilisée à Sciences Po pour l’intégration de ces 1A, & tout cela au profit de ces 2A, 3A etc. Les séances de lavage des voitures des aînés en maillot de bain devant tout le monde sont monnaie courante, le spectacle est publique.

« On nous a fait peur & on nous a fait comprendre que cette violence-là était normale. »

Nathalie*, étudiante à Sciences Po Toulouse entre 2011 & 2014.

L’intégration se clôture en apothéose avec le « tribunal », « auquel on passait pour tout et n’importe quoi ». Les apprentis juges se font un malin plaisir de détruire publiquement une bonne fois pour toutes les 1A.

« Une fille qui avait eu des rapports sexuels intimes avec différents garçons de notre promo a été humiliée & agressée devant tout le monde, elle a été traité de salope et a du manger du cassoulet sur les fesses d’un garçon. »

Nathalie*, étudiante à Sciences Po Toulouse entre 2011 & 2014.

Tout cela se passe dans le silence le plus total & surtout & avant tout avec la complicité de l’administration majoritairement composée d’ancien.ne.s étudiant.e.s à Sciences Po. Iels ne peuvent donc pas dire ne pas avoir connaissance ni conscience de toute la violence de ces intégrations qui constituent un rite de passages dans ces écoles de prestige.

L’administration de Sciences Po Toulouse est complice du bizutage parce que chaque année on fait croire aux premières années qu’il y a aura un test d’anglais, & c’est ça qui marque le début du bizutage.

Nathalie*, étudiante à Sciences Po Toulouse entre 2011 & 2014.

Gala d’hiver : les violeurs n’ont pas froid aux yeux

Des centaines de témoignages font référence à ces soirées, à ces galas, à ces week-ends & à ces cérémonies. Se fier au GHB ou offrir assez de verres à sa victime pour la mettre dans un été d’ébriété : les sciencespistes ne manquent pas de « méthodes » pour détruire des vies.

Etudiante à Sciences Po Lille, Zoé Faucher témoigne d’une tentative de viol subit il y a deux ans, par un camarade de promo lors du gala d’hiver. Ces soirées réputées de l’élite de la nation, qui empestent l’alcool, les paillettes & l’argent, c’est le climat parfait pour les violeurs sciencespistes.

Elise*, étudiante à Sciences Po Toulouse, a été agressée sexuellement par un de ses « amis » les plus proches pendant son sommeil, chez elle, après une soirée, alors qu’elle n’était qu’en première année.

Je suis aujourd’hui en Master, et malgré le temps, je ne suis toujours pas en paix avec moi-même et avec cette histoire.

Elise*, agressée sexuellement par un « ami » alors qu’elle était en 1A.

Science Po Toulouse est rongé jusqu’à l’os, Marion* en témoigne avec force. Après une soirée arrosée, son agresseur s’invite chez elle, ne voulant pas partir il s’impose pour la nuit, & reste sur ses positions le lendemain. Après des heures à lui demander de partir, de la laisser tranquille, lui expliquant qu’elle avait des choses à faire, il n’a pas bougé d’un poil. Marion* est à bout, de plus en plus mal à l’aise, oppressée dans son propre chez elle.

« Je me dis que le seul moyen pour qu’il parte, c’est que je couche avec lui. Il m’a fait mal, c’est horrible, je n’en avait pas envie j’étais dégoûtée je voulais pleurer mais je voulais par-dessus tout qu’il parte et me laisse tranquille. »

Marion*, étudiante à Sciences Po Toulouse, victime de viol.

Miroir, mon beau miroir, dis-moi quand est-ce que la société va croire les victimes

« Il a nié en bloc en disant que c’était ma parole contre la sienne »

Angèle*, 17 ans au moment des faits.

Pourquoi est-ce plus facile de croire à de fausses accusations plutôt qu’à un viol ? Notre société patriarcale en est la réponse.

Remettre les paroles des victimes en question est une spécialité française & tout comme pour le reste, « l’élite de la nation » n’échappe pas à ces biais dominants.

Bien au contraire, le #SciencesPorcs démontre avec force l’inaction des administrations & de l’institution face à des affaires qui se comptent en centaines par campus.

« J’ai essayé de parler à l’administration mais on m’a dit que ce n’était pas dans les locaux de Sciences Po, donc ils ne pouvaient rien faire. »

Zoé Faucher, victime de tentative de viol, Sciences Po Lille, 2018.

« Quand j’ai osé parler, l’administration m’a envoyé un courrier des mois plus tard afin de m’expliquer qu’au regard de l’éloignement des faits, du bon comportement global de ces élèves durant leur scolarité & bien il n’y aurait aucune décision de prise, c’est-à-dire que la personne qui m’a frappé est aujourd’hui diplômée de l’école, moi non. »

Nathalie*, étudiante à Sciences Po Toulouse de 2011 à 2014.

La culture du viol à Sciences Po, c’est aussi une culture du silence, une omerta qui pousse les élèves à se retrancher sur elleux-mêmes sans jamais en parler.

Briser cette omerta ces derniers jours avec ce # c’est aussi briser le cercle du clivage de Sciences Po qui entraine la victime à se remettre en question elle plutôt que son agresseur, parce que toute la société & l’institution ont ancré le fait que c’était de sa faute en remettant le poids de l’accusation souvent sur l’état d’ébriété de la victime.

J’ai mit du temps à capter que c’était grave en fait, j’essayais de ma convaincre que c’était ok et que ça allait passer. Et avec toutes les histoires qui tournent autour des mecs dégelasses qui sont pas sanctionnés, je me suis pas du tout tourné vers [l’administration et la justice] en priorité.

Elise*, violée par un « ami » alors qu’elle était en 1A.

Cachez ce violeur que je ne saurai voir

Ne pas réagir face à des accusations de violences au sein de son établissement est une chose, transférer l’accusé sur un autre campus pour qu’il puisse jouir de sa scolarité en toute tranquillité, loin des accusations, en est une autre.

On sait tou.te.s à quel point les groupes de gars sont protégés, surtout qu’ils sont toujours là alors que ce n’est pas la première fois qu’ils sont accusés.

Marion*, étudiante à Sciences Po Toulouse, victime de viol.

A Paris, ce « système » bien opaque de transferts entre campus est presque monnaie courante. Au fur & à mesure que les témoignages affluent, une tendance se dessine : le campus de Reims, c’est celui de la deuxième chance.

A Lille, Zoé Faucher n’a pas échappé à ces magouilles internes de la part de l’institut. Plutôt que de lui apporter une réponse & un soutien convenable dans l’épreuve qu’elle traversait, la direction de Sciences Po Lille a préféré transférer S.L, l’homme qui a tenté de la violer, à Science Po Lyon.

« Ils ont l’habitude de faire des transferts pour bouger le problème afin de nous faire taire. »

Zoé Faucher, victime de tentative de viol, Sciences Po Lille, 2018

Alors que presque 700 kilomètres séparent les deux instituts, Zoé ne peut se résigner à penser que c’est fini, parce que la problématique reste la même : « qu’il soit à Lille, à Lyon ou ailleurs, il peut faire du mal, le transférer ne rend service à personne.« 

Quel avenir pour l’institution Sciences Politiques ?

Le monde des grandes écoles & leurs élèves a été bousculé par cette vague de témoignages qui émanent de l’intérieur, & alors que Frédéric Mion, directeur de Sciences Po Paris, a présenté sa démission ce mardi 9 février dans l’après-midi alors qu’elle était réclamée depuis plusieurs semaines du fait de son implication dans l’affaire Olivier Duhamel, les victimes en demandent plus, elle veulent du changement.

« Ca fait partie du processus d’apprentissage dans ces écoles, on est traité.e.s comme des merdes, violer c’est normal, agresser c’est normal, insulter c’est normal & toi tu dois prendre tout ça & te taire parce que tu n’as pas de soutien »

Nathalie*, étudiante à Sciences Po Toulouse entre 2011 & 2014

Alors que la plateforme Parcoursup accueille désormais les formations des IEP, le mouvement social autour du #SciencesPorcs agite les esprits, tant des élèves de terminale qui rêve de ces IEP que des étudiant.e.s qui doivent se préparer à faire leurs choix de Master prochainement.

C’est quelque chose dont on ne nous parle pas quand on postule à l’IEP, c’est quelque chose qui est indiqué nul part et moi j’aimerai qu’avec ces témoignages on fasse prendre consciences à tou.te.s celleux qui veulent venir à Sciences Po qu’iels seront crus, accompagnés, plus jamais seuls dans tout ça.

Zoé Faucher, victime de tentative de viol, Sciences Po Lille, 2018

L’initiative & l’engagement étudiant via des associations doit prendre le pas, le rythme de s’inclure davantage sur des problèmes de fonds, sur un travail en amont des violences. Pour Zoé Faucher, membre de l’association Bon Chic Bon Genre (Sciences Po Lille), il est primordial de continuer à accompagner & soutenir les victimes, mais il est aussi temps de fonctionner plus largement, notamment en tant qu’étudiant.e.s plus expérimenté.e.s, plus âgé.e.s, qui pevent ainsi s’investir & se mettre aux côtés des plus jeunes.

Finalement, l’introspection. On ne parle pas là d’une charte de genre ni d’une commission sur l’égalité : ça a déjà été fait & c’est « assez éloigné de ce qu’il se passe réellement » selon Zoé Faucher.

« Ce qu’il faut, c’est que l’administration arrête de se placer en tant qu’institution attaquée, décriée, méprisée, oppressée comme une victime, parce qu’elle ne l’est absolument pas, elle n’est pas victime, il ne faut pas inverser les rôles. »

Zoé Faucher, victime de tentative de viol, Sciences Po Lille, 2018

Les réactions au mouvement né du #SciencesPorcs n’auront pas fait l’unanimité, c’est le peu de le dire. Alors que Sciences po Paris a publié un premier communiqué de presse en fin de journée mardi 9 février, d’autres ne devraient pas tarader à pleuvoir, mais c’est bien loin des attentes.

Encore & toujours du côté des mêmes villes, c’est l’intervention de Sciences Po Toulouse sur Instagram qui déçoit d’une part & énerve d’un autre.

Quand je vois les accusations de diffamation je me dis « mais vous n’avez pas honte de ce que vous racontez ? Les victimes parlent, elles racontent enfin ce qu’elles ont vécu & vous leur lâchez à la gueule le fait d’être diffamatoire ! »

Zoé Faucher, victime de tentative de viol, Sciences Po Lille, 2018

Sciences Po Bordeaux ne sauve pas le navire de son côté : le choix du silence a été fait de leur part, iels ont préféré la modération des commentaires – ou plutôt la suppression de tous ceux qui ne leur plaisaient pas – pour ne pas entacher leur joli post de promotion pour les portes ouvertes.

Racisme & sexisme : intersectionnalité des oppressions à Sciences Po

La majorité des témoignages est à propos de violences sexistes & sexuelles, mais certains autres comme celui d’Anaïs* crient le racisme ambiant de ces écoles auto-proclamées progressistes alors qu’elles se résument à un panel de schémas de domination.

Ancienne étudiante de Sciences Po Bordeaux, Anaïs* a subit le racisme en tout genre que ces écoles fermées peuvent couver. Au racisme comme au sexisme, l’administration ne fournit pas de réponse satisfaisante.

Lorsque je rapporte des propos négationnistes et racistes qu’on m’a balancé à la figure, l’administration répond : « Vous savez, il faut composer avec les opinions de tout le monde, même si on n’est pas d’accord. »

Anaïs*, ancienne étudiante de Sciences Po Grenoble.

La liberté d’opinion a bon dos, ou comment justifier ses biais racistes & oppressants par une défense précaire & criante d’un parti prit politique qui ne saurait être accepté dans une école qui devrait former l’élite de la nation.

Le climat de l’IEP fait très peur et n’incite pas à parler. […] Les sciencespistes attaquent les victimes à base de « on ne peut plus rien dire. »

Marion*, étudiante à Sciences Po Toulouse, victime de viol.

Elle préfère laisser couler les affaires, masquer les accusations, éloigner un petit peu les agresseurs & laisser périr les victimes.

*Les prénoms ont été modifiés pour garantir l’anonymat des victimes